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Une évocation d'un pan de l'histoire de France , entre le 6 févier 1934 et février 1962 , à travers le destin de deux ouvriers d'usine, une vendeuse aux Trois Quartiers ,un métreur, un ouvrier algérien :ils vont vivre le Front populaire, les heures sombres de l'Occupation, le retour des déportés à l'hôtel Lutetia, la reconstruction de la France ,la guerre d'Algérie, sans se trahir ni abiquer leurs idéaux respectifs .
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Seitenzahl: 399
Veröffentlichungsjahr: 2025
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« L’humanisme, ce n’est pas dire : « Ce que j’ai fait, aucun animal ne l’aurait fait », c’est dire : « Nous avons refusé ce que voulait en nous la bête. »
André Malraux /Les voix du silence
« Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »
Albert Camus /La peste
« L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme- une corde au-dessus d’un abîme, danger de se mettre en route, danger de regarder en arrière, danger d’être saisi d’effroi, danger de s’arrêter soudain. »
Friedrich Nietzsche/ Ainsi parlait Zarathoustra
PREMIÈRE PARTIE : l’EMBELLIE
DEUXIÈME PARTIE : CLAIR-OBSCUR
TROISIÈME PARTIE :L’ESPÉRANCE EN SURSIS
STÉPHANE BRET A PUBLIÉ CHEZ BOD
« Chers auditeurs, nous allons clore cette causerie consacrée à la place de la Grande Guerre dans l’œuvre des écrivains rescapés de ce conflit ô combien meurtrier et procéder à la diffusion de notre journal dans quelques instants. Au quatrième top, il sera exactement 22 heures ! »
Cette voix quelque peu monotone, au point d’exercer un effet émollient sur l’auditoire, annonça le début du journal parlé du soir le 6 février 1934 sur le Poste National Radio Paris :
« Bonsoir chers auditeurs. Nous allons immédiatement rentrer en liaison téléphonique avec l’un de nos correspondants, Émile Duchêne, qui se trouve actuellement sur la rive droite de la Seine face à la Chambre des Députés. Émile Duchêne, m’entendez-vous ?
-Je vous entends très bien. Je dois vous dire que les dernières nouvelles sont pour le moins inquiétantes : les membres de certaines organisations qui s’étaient donné rendez-vous place de la Concorde pour manifester contre l’éviction du Préfet de police Jean Chiappe, suspecté de complaisance vis-à-vis de certains groupes, justement ceux qui manifestent ce soir, se sont rassemblés vers 17h30 sur cette place. On y recensait bien sûr les Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque, les Jeunes Patriotes, les Francistes, les militants de Solidarité française, et des membres de l’Action française. Ces gens ont commencé à converger vers le pont de la Concorde pour atteindre la Chambre des Députés Cet assaut a été difficilement contenu par les gardes mobiles à cheval postés sur le pont de la Concorde.
-Émile Duchêne, pouvez-vous confirmer l’emploi d’armes par certains manifestants ? On parle de gourdins, de matraques, de fusils entreposés dans des lieux clandestins et prêts à être utilisés contre la police ?
-Oui, je confirme cette information. Je dois ajouter que le barrage mis en place par les forces de police a failli céder à deux reprises ; les affrontements ont été à certains endroits de la manifestation d’une extrême violence. On compte à l’heure où je vous parle 14 morts et plusieurs centaines de blessés. À la Chambre des Députés, l’atmosphère est oppressante : le président du Conseil Daladier n’a pu lire sa déclaration que sous un hourvari d’injures et d’interruptions. Monsieur Léon Blum est intervenu, je dois vous dire qu’il a eu beaucoup de mal également à se faire entendre. Il a mis l’accent sur le sauvetage de la démocratie face à la menace fasciste. Vous savez que ce thème lui est cher depuis de nombreux mois déjà…
-Émile Duchêne, pourriez-vous nous en dire plus sur les motivations des manifestants, sur leur nombre ?
-Oui, les slogans entendus portaient bien sûr sur le thème de la corruption, de la décadence des mœurs politiques, le tout influencé bien sûr par les récents développements du scandale lié à l’escroc Stavisky. On y entendait entre autres : « À bas les voleurs ! À bas les assassins ! Étrangler la gueuse, » Ou encore : « Donner à la nation des chefs dignes d’elle. »
-Justement à ce propos, Émile Duchêne, on a signalé aussi la présence sur la place de la Concorde de membre de l’ARAC, l’association républicaine des anciens combattants, qui est assez proche du parti communiste ….
-Oui, je confirme leur présence mais il n’y a jamais eu de fusion entre eux et les cortèges des organisations des ligues d’extrême-droite. À l’heure où je vous parle, on m’informe qu’une délégation du Conseil municipal de Paris vient exiger la démission du gouvernement ; on me dit aussi que M. Xavier Vallat fait la navette entre les émeutiers et l’Assemblée. Une grande confusion règne quant à l’issue de cette manifestation.
-Y-a-t-il eu une action préméditée de la part des émeutiers, un complot pour renverser la République ?
-Ce qui est sûr, c’est que des armes ont été utilisées, mais les manifestants n’avaient pas, a priori, coordonné leurs itinéraires : certains, comme L’Union nationale des combattants, ont obliqué vers l’Opéra ; d’autres comme l’Action Française, ont abandonné leur parcours boulevard St-Germain, et les Croix-de-Feu ont contourné la Chambre pour se regrouper sur l’esplanade des Invalides. J’ajoute que la police n’a dû défendre qu’un seul pont donnant accès à la Chambre des Députés puisque les manifestants s’étaient regroupés sur la rive droite. Si c’est un complot, son organisation est pour le moins imparfaite. C’est tout de même une des émeutes les plus graves dans l’histoire de la République !
Julien Massis se sentit ragaillardi pendant cette réunion de section de la SFIO tenue tout près de son lieu de travail, l’usine Renault de Billancourt, située dans l’île Séguin, comme pour matérialiser l’isolement du monde ouvrier ou souligner sa singularité. Ayant perdu son père, jamais connu, dès les premiers mois de la Grande Guerre, il avait très tôt intégré le monde du travail et s’était confronté sans transition aux duretés de la vie sociale : l’instabilité dans l’embauche, les paies amputées au bon vouloir de l’employeur, l’angoisse de retrouver un travail éprouvé sur le chemin des bureaux d’accueil. Bien sûr, le regard porté alors sur sa classe sociale n’était guère consolatoire : qu’étaient donc ces ouvriers, bruyants, pourvus de leurs casquettes et de leurs musettes ? Des gens vraiment parties prenantes de la société ou des marginaux irrécupérables tout juste bons à courber l’échine devant leurs patrons, forcément soucieux de l’efficacité et détenteurs du bon sens le mieux partagé.
Ce que Julien Massis s’était promis, un jour où il avait assisté à un renvoi d’un collègue d’une usine pour motif de défectuosité constatée dans le montage de plusieurs pièces détachées, c’était de rompre avec ça. Cet homme, renvoyé sine die sur ordre d’un agent de maîtrise, s’était tu, s’était retenu de répondre. La peur l’avait emporté, le sentiment de ne compter pour rien, ni en ce moment, ni dans un futur proche. Les larmes de cet homme entrevues au sortir de l’usine avaient convaincu Julien Massis. Elles furent bien plus efficaces que la lecture d’un traité théorique écrit par un idéologue révolutionnaire.
Pourtant, le sentimentalisme, fût-il de bon aloi, ne pouvait suffire à combler ce besoin de justice et de considération éprouvés par Julien Massis et des millions d’autres individus, vivant encore le monde du travail comme une source d’humiliation et de servitude.
Julien Massis voulut alors s’instruire, très vite. Pour comprendre ce monde, pour être mieux armé. Pour résister à ces phénomènes et les vaincre un jour, peut-être…
C’est la rencontre d’un militant de la SFIO un soir lors d’un meeting à la Bourse du Travail qui l’avait décidé : il serait adhérent de la SFIO, la « vieille maison », comme la nommaient affectueusement les anciens de cette formation. La signification du sigle l’avait séduit : Section Française de l’Internationale Ouvrière. Il se reconnaissait dans ces repères : un Français laborieux inclus dans une communauté de travailleurs au-delà des frontières. Durant la discussion des membres de la section, c’est la forme de la mobilisation contre les ligueurs qui occupa une bonne partie du débat : un intervenant situa d’entrée la nature de la riposte à conduire :
« Nous sommes au bord du précipice ; il y a eu tentative de renversement du régime, c’est une tentative de coup d’état de la part des fascistes ! Il faut répliquer à l’occasion de cette grève, montre la force de la classe ouvrière, ne pas s’en laisse compter !
-Tu parles ! Nous sommes encore désunis, le parti communiste nous tire dessus à boulets rouges, t’as vu la une de L’Huma ces derniers jours, camarade.
-Justement, s’enhardit Julien Massis, qui s’impatientait de la stérilité de ce dialogue déjà maintes fois entendu dans la section, c’est fois, c’est bien le moment de montrer que l’unité, on la veut, qu’on existe sur le terrain des luttes, et qu’on poursuit ce combat pour les libertés démocratiques, pour la République.
-La République, d’accord, mais nos horaires de travail, l’arrogance des patrons, tu supprimes tout ça avec un coup de baguette magique, tu vois bien qu’on s’impatiente tous. On en est plus aux mots, aux beaux discours !
-Camarades, je comprends. Mais là, il faut pour cette grève du 12 février frapper fort : rappeler que les travailleurs ont toujours leur mot à dire et ne pas laisser la rue aux fascistes de tout poil et à ces excités des ligues. Camarade Leroux, tu t’occupes des banderoles comme d’habitude et toi, Douverne, tu t’occupes des tracts. Attention aux provocations, faites gaffe à la police. Ne cherchez pas la confrontation, rappelez-vous que nos seuls adversaires, c’est les deux cents familles, le capital qui tient en coupe réglée la vie du pays ! »
Après s’être mis d’accord sur le lieu de rassemblement du cortège qui serait indiqué définitivement dans une prochaine édition du Populaire, les adhérents se séparèrent, regonflés par cette chaleur, cette complicité qui les unissait toutes et tous dans le partage d’un idéal, d’une utopie : la révolution, le pouvoir aux travailleurs. Ils avaient besoin de nourrir cette fraternité de conviction, de s’en imprégner insensiblement comme un antidote à la cruauté du monde, un remède.
En recréant ce microcosme militant, ils reprenaient place dans le monde, s’attribuaient un rôle à leur mesure. Ils débattaient à l’infini, dans des discussions à caractère byzantin, polémiquaient. Ils se disaient que la transformation du monde débutait par l’interrogation et le débat, avant d’envisager des actions plus globales …
En sortant du local de la section, un adhérent interpella Julien Massis :
« Camarade, je suis d’accord avec toi, il faut répliquer, et le faire sans délai. C’est marrant, on dirait que tu aimes diriger, commander. Quand tu as réparti les tâches pour l’organisation de la manif, c’était évident, ça coulait de source …Tu es depuis longtemps dans la vieille maison ?
-J’ai adhéré en 1930. J’avais rencontré un militant à la Bourse du Travail, on a discuté pas mal, il me parlait de Jaurès, de son assassinat la veille du déclenchement de la guerre de 14. Ce type m’a donné des raisons de militer, c’était plus de l’émotionnel, c’était pour me donner des outils, des armes. Je voulais rattraper le temps perdu, quoi … Le temps qu’on m’a volé, mon père tué au combat à cause du chauvinisme, de la bourgeoisie toujours prête à sacrifier les petites gens.
-Mais toi, tu y crois à la possibilité d’une révolution en France ?
-C’est quoi une révolution camarade ? Pour moi, c’est éliminer la servitude, l’humiliation dans les relations entre classes. Oui, c’est ça, bannir l’humiliation, ne plus baisser la tête. »
En prenant congé l’un de l’autre au sortir du local de réunion, Julien Massis et son interlocuteur échangèrent un regard empreint d’une connivence naissante. Ce genre de réconfort, se disaient-ils, n’est pas à négliger en ces temps porteurs de tourmente.
Ces deux compères ne s’aperçurent guère qu’ils avaient été attentivement écoutés par une jeune femme, sans doute adhérente elle aussi de la section, mais dont le maintien, l’allure générale, la tenue vestimentaire, la gestuelle auraient fort bien pu trahir une appartenance à la petite bourgeoisie, à un monde peu familier des arguties révolutionnaires et de la juste vision d’une révolution toujours hypothétique. Arlette Gravier, ainsi se nommait-elle, s’amusa, un peu, de leurs échanges passionnés, de leur implication. Elle souscrivait à cette vision des choses, ce besoin d’une reconnaissance, ce désir d’une autre vie.
Sa vie était rythmée par des horaires de travail extrêmement absorbants : cinquante heures par semaine, le dimanche comme seul jour de repos. Arlette Gravier travaillait aux Trois Quartiers, grand magasin célèbre du quartier de la Madeleine, comme vendeuse. Sans doute son travail ne revêtait-il pas le même caractère de pénibilité que celui d’ouvrier d’usine. Il pouvait apparaître aux yeux d’un observateur peu averti de la réalité sociale, comme un travail plaisant, fait dans un quartier agréable, générateur de relations agréables avec la clientèle .Il n’en était rien : les vendeuses étaient surveillées en permanence par les chefs de rayon , elles n’étaient pas autorisées à s’asseoir, ne serait-ce que quelques secondes .La tenue , robe noire et chignon obligatoire , était très contraignante ; elle participait de cette discipline imposée aux salariées .Ce qui avait frappé Arlette Gravier, c’était , bien sûr, les discriminations pratiquées à l’encontre des vendeuses, le flicage. C’était aussi cet état des relations entre hommes et femmes, producteur lui aussi, d’inégalité, d’atteinte à la dignité. Ainsi s’était-elle vue répondre par l’un de ses chefs de service auprès duquel elle avait eu la maladresse insigne de se confier sur ses difficultés matérielles dues à sa rémunération trop basse :
« Mais mademoiselle, vous êtes charmante, séduisante. Que faites-vous de votre beauté le soir ? »
Arlette Gravier ne sut que répondre sur -le-champ, consternée et choquée par les implications de cette réplique qui se voulait spirituelle, qui dévoilait en fait une cruelle réalité. Ce monsieur, en mal de bons mots faciles, avait voulu produire un trait d’humour et renvoyer dans les cordes cette impertinente vendeuse qui osait questionner l’état des choses, elle une simple employée, une femme sujette…
À cet instant, après avoir amorti cette incongruité, Arlette Gravier sentit le cours de ses réflexions s’accélérer : non, ce n’était pas un accident, une maladresse, une grossièreté proférée par un homme indélicat ou rustre. Cette réplique prenait tout son sens. Elle s’en voulut de ne pas avoir eu l’esprit de repartie assez vif pour clouer le bec à ce petit chef. Elle bénéficiait d’un poste d’observation privilégié dans son travail, aux Trois Quartiers. Elle y voyait des bourgeoises essayer de coûteuses robes, se parer de tous les atours de l’élégance dernier cri. Elle s’amusait, amèrement, quand elle constatait que ces dames, avant de procéder à l’achat d’un ou plusieurs articles, venaient très discrètement chuchoter à l’oreille de l’homme qui les accompagnait dans cette quête ostentatoire des atouts de la séduction. Le plus souvent, ces secrètes négociations aboutissaient et l’on voyait l’époux-ou l’amant ? - se diriger d’un pas feutré vers la caisse pour régler l’achat de l’article tant désiré. Ces tractations amusaient Arlette Gravier. Elle se disait que la dépendance du bon vouloir d’un homme, fût-il le plus élégant, le plus distingué, n’était pas moins insupportable. Lorsqu’Arlette Gravier raccompagnait aux ascenseurs des étages certains de ces couples en délicatesse avec la morale bourgeoise, elle leur souriait, comme pour leur signifier une prise de congé teintée d’ironie…
Arlette Gravier avait interrompu sa scolarité très tôt, mais avait pu décrocher son certificat d’étude primaires. Elle avait été dirigée vers l’apprentissage de la couture, considéré alors comme un métier de femme par excellence, dans lequel elle aurait des chances élevées de réussite. Elle échangeait parfois, avec les autres vendeuses. Les relations étaient empreintes de médisance, de méfiance entre les personnels, et de peur, surtout. Il n’était pas alors question d’afficher ses appartenances, ses préférences et Arlette Gravier avait distribué quelques tracts, loin de son lieu de travail, la place de la Madeleine. Elle n’avait jamais fait état de son appartenance à la SFIO, organisation qui sentait le soufre dans son milieu de travail. Les syndicats n’étaient pas admis, pas regardés comme des interlocuteurs naturels. Arlette se souvenait de cette collègue, renvoyée pour avoir apporté un sandwich sur le lieu de travail. L’aliment était enveloppé dans du papier journal, et ce journal, c’était Le Populaire.
En rentrant chez elle, Arlette Gravier repensa aux qualités innées d’organisateur dont faisait preuve Julien Massis, l’un des animateurs de la réunion qu’elle venait de quitter. Elle aimait sa manière de ne pas perdre de temps, d’aller droit au but, de rester concret. On est confronté au concret lorsqu’on assemble des pièces sur une chaîne de montage, lorsqu’on subit les chronométrages incessants de la maîtrise, qu’on est payé à la pièce …
Lorsqu’il quitta le quai de Javel, Damien Rubot était préoccupé : non par l’état d’esprit de ses collègues de travail à l’usine André Citroën, immense complexe industriel qui rassemblait alors trente mille ouvriers, occupait une large partie des quais de la Seine dans ce quinzième arrondissement de Paris, industrieux et populeux. Damien Rubot, en charge de l’organisation des livraisons des modèles produits dans l’usine du quai de Javel, bénéficiait d’une fenêtre ouverte sur le monde : il conduisait et transportait les modèles à livrer directement sur le quai de Javel, là où les clients venaient prendre possession de leur acquisition. La possession d’une automobile, encore relativement peu répandue dans cette période, se démocratisait, un peu. Très jeune, Damien Rubot, aux alentours des années vingt, avait été impressionné par les succès de la révolution bolchévique en Russie ; il était sûr alors qu’un monde nouveau naissait là-bas, sur les décombres de la société tsariste. Un autre type de société, avec le travail et la solidarité comme valeurs cardinales, l’égalité et la dignité pour tous.
Sa perplexité avait pour origine une interrogation simple qui l’habitait : « Si la stratégie du Parti n’était pas la bonne, si le slogan « classe contre classe » était erroné ? Si nous faisions fausse route ? ». Ayant adhéré au Parti communiste depuis bientôt quatre ans, Damien Rubot souhaitait sortir de l’isolement, de l’impasse dans lequel cette ligne avait confiné le Parti. Il aimait, à l’instar des autres membres, abréger le nom de son organisation et la désigner du nom de « Parti », comme pour souligner l’appartenance à une société secrète, ou peut-être simplement signer cet aveu : faire partie d’une contre-société, image inversée de la société, l’officielle…
Il y retrouvait, dans les réunions de cellule, une chaleur humaine, une complicité qui manquait dans les rapports quotidiens. L’éducation ouvrière représentait pour lui une protection, un antidote aux mensonges véhiculés par la presse bourgeoise, presse forcément au service du patronat et de la réaction. Pour confirmer ses vues, Damien Rubot songeait à la situation de ses camarades, pas assez nombreux certes, mais tellement intégrés à la réalité sociale du pays, ce pays, la France, qui avait sacrifié plus d’un million et demi de ses enfants et amortissait avec les plus grandes difficultés les séquelles de ce traumatisme. Pourtant, les prolétaires s’étaient fait la guerre. L’ouvrier de la Ruhr contre celui du Pasde-Calais, l’instit de Montrouge contre le Herr Professor de Fribourg. Cette boucherie à grande échelle avait marqué les mémoires européennes : l’horreur des tranchées, l’emploi des gaz, les mutineries de 17, les combattants laissés à leur sort à l’issue du conflit. Pourtant, un monde nouveau n’était pas né de l’après-guerre.
Damien Rubot, en adhérant au Parti, prenait un pari sur l’avenir : faire advenir une société juste. Il savait que celui-ci était risqué et que les accrocs aux jeux de hasard ne récupéraient pas toujours leur mise, loin s’en fallait…Pourtant, il fallait agir. Et se préparer pour la journée du 12 février.
La SFIO avait prévu de conclure la grève du 12 février 1934, couronnée de succès et marquée par une participation importante de nombreux secteurs, par un défilé de la porte de Vincennes à la Nation. On compta entre 30 000 et 100 000 manifestants. Julien Massis était parmi eux. Par un hasard dont l’histoire peut, seule, avoir le secret, le cortège des socialistes croisa celui des communistes place de la Nation. A cet instant, des cris fusèrent, des slogans : « Unité, unité, unité d’action ! »
Dans le cortège communiste, Damien Rubot fut surpris par cet appel de la part des frères ennemis, la volaille socialiste toujours bonne à plumer …Le temps de la discorde était-il révolu ? La proximité grandissante des deux cortèges engendra, semblet-il, une appréhension : allions-nous nous insulter, polémiquer stérilement en se couvrant des invectives habituelles ? C’est ce que durent se dire ces manifestants, surpris par cette approche inédite. Dès que les cortèges furent à portée de voix, ils se jaugèrent, comme pour vérifier si d’éventuelles provocations ne se préparaient pas en face. Le provocateur, le traître, c’était l’autre.
« Debout, les damnés de la terre, debout les forçats de la faim … »
Un militant peut-être, un peu plus téméraire que ses compagnons de manif, s’était hasardé à chanter les premières mesures de l’Internationale, ce chant qui était resté commun aux frères ennemis malgré la scission, cette blessure toujours ouverte.
Les manifestants des deux cortèges reprirent le couplet, délivrés qu’ils étaient de l’appréhension de mal faire, de commettre un impair devant ceux d’en face. Ils étaient bien là pour les mêmes raisons.
« T’es de Renault –Billancourt ?
-Ouais, et toi tu bosses chez Citroën, quai de Javel ? »
Les deux interlocuteurs ne pratiquaient nullement la transmission de pensée, ils avaient découvert leurs lieux de travail respectifs en consultant simplement les banderoles que portaient, chacun de son côté, Julien Massis et Damien Rubot. Le constat d’exercer dans le même secteur, l’automobile, les avait rapprochés ; ils avaient subodoré, dans la vie de l’autre, les mêmes souffrances, un épuisement analogue, des attentes identiques. D’autres qu’eux dialoguèrent, échangèrent des informations sur le climat de leur atelier, de leur quartier aussi. Les constats étaient convergents. Il fallait agir, former un rassemblement populaire, ouvrir une perspective pour les masses. Ils s’étaient sentis joyeux sur cette place de la Nation, ils entrevoyaient une riposte. Ils n’allaient pas laisser le terrain occupé par ces excités de la réaction !
« Vous avez vu, camarades, on a fraternisé !
-Ouais, mais la ligne du PC, elle ne bouge pas, leur direction ne veut pas entendre parler d’unité, ne faut pas se leurrer mon camarade.
-C’est à nous de la faire, cette putain d’unité, à nous la base, s’exclama Julien Massis, soudain envahi par l’énergie de l’espoir.
Ce dernier avait-il aperçu dans la personne de Damien Rubot son double, le reflet de son propre sort ? Si les vies étaient si semblables, si symétriques, y-avait-il une justification à se tourner le dos, à s’ignorer. Julien Massis se dit que l’époque, vu l’incandescence et la confusion qui la caractérisaient, n’allait pas tarder à trancher ce genre de questionnement dans le vif.
« Regarde, camarade, il y a un cortège, là-bas, tu les connais ?
-Comment veux-tu que je les connaisse, répondit Julien. Je ne suis pas le bottin mondain ! »
Pourtant, à l’approche de ce groupe, dont la participation n’était pas prévue, pour autant que Julien Massis ait pu se souvenir, ce dernier comprit que l’humour dont il avait en vain voulu faire montre était déplacé : il reconnut à la tête de ce cortège, au premier rang, un visage connu : celui de Karim Djadel, ouvrier algérien qu’il avait croisé sur le zinc d’un des nombreux cafés ou restaurants de Billancourt.
« J’te connais, toi. Tu travailles chez Renault, à Billancourt, dans l’usine.
-Exact, et toi, qu’est-ce-que tu fais là, tu manifestes aussi contre le fascisme comme nous ? C’est quoi ce cortège, pourquoi vous êtes à part ?
-Pour nous faire entendre, pour participer au côté de la classe ouvrière française aux luttes sociales, répondit Karim Djadel.
-Mais tu fais partie de la classe ouvrière française, camarade, t’es français, comme nous tous.
-J’ai été conquis il y a près de cent ans par les Français, ce n’est pas la même chose. Nous, les travailleurs algériens, ce qu’on veut, c’est retrouver la dignité, l’égalité …
-Mais tu l’as l’égalité ! Au syndicat et dans les partis ouvriers, on est tous des salariés, des travailleurs sur un pied de stricte égalité.
-Je sais, camarade, mais au pays, elle n’existe pas. Nous sommes dominés par les Européens, les gros colons.
-Et comment elle s’appelle ton organisation ? Celle qui vous a appelés à défiler ?
-L’Étoile Nord-Africaine, son dirigeant, c’est Messali Hadj.
-Et c’est quoi son programme à ton Messali Hadj ? La réforme du statut des colonies ?
-Non, il veut l’indépendance totale pour l’Algérie, il dit que c’est la seule voie pour rendre sa dignité au peuple algérien … »
Julien Massis, après avoir pris congé de cet homme si surprenant par la simplicité de ses énoncés, si attachant par sa spontanéité dans le dialogue au sein de cette manifestation, ne parvint pas à se remémorer une discussion ou un débat ayant eu lieu récemment dans la section du parti qui aurait concerné les colonies, le sort de leurs populations. Ces manifestants algériens, au nombre de quelques milliers, s’immisçaient subrepticement dans la photo de famille, un peu comme ceux que l’on aperçoit à l’arrière-plan, sans se souvenir de leur nom ou de leur identité précise …
En fouillant plus avant dans ses souvenirs d’activité militante, il se souvint d’un dialogue entamé, lors d’une réunion publique, avec un camarade ; ce dernier se réclamait d’un courant de la SFIO, La Gauche révolutionnaire et avait marqué l’auditoire par sa force de persuasion, sa ferveur à expliciter ses arguments. Il semblait habité d’une flamme intérieure, d’une passion sans concession pour la cause des prolétaires de tous les pays, comme il disait. Ces militants étaient bien implantés dans le département de la Seine, le sien, et déployaient un activisme certain. Julien Massis, peu habitué à l’exercice de ce genre de duel oratoire, s’irrita de la faconde, presque trop facile, de ce camarade à l’éloquence débordante. Cet individu lui apparaissait comme un individu incapable de concessions, de compromis.
« Camarade, je m’appelle Bernard Le Bris, ce que je veux vous dire, c’est qu’un front unique doit être constitué contre le péril fasciste, que nous devons défendre le principe d’une révolution intégrale, et constituer une alliance comportant des partis réellement révolutionnaires, ce qui exclut pour nous les Radicaux. La Révolution est à ce prix, nous n’avons plus de concessions à faire à la bourgeoisie. Vous voyez ce qui arrive aux camarades allemands depuis la prise du pouvoir par les sbires de Hitler : les syndicats sont interdits, le pays se couvre de camps de concentrations, les libertés publiques sont supprimées ! »
Julien Massis s’amusa, intérieurement, de ce radicalisme affiché dans l’expression de l’opinion. Il pressentit néanmoins chez cet homme une capacité certaine d’aller au bout de ses idées. C’était ce genre de disposition qui avait permis ce massacre à grande échelle en 14. Les Français gare de l’Est : « À Berlin ! » et les Allemands en écho : « Nach Paris ! » Il l’aborda dès sa diatribe publique contre la pusillanimité des dirigeants terminée.
« Camarade, t’as l’air bien assoiffé d’action, tu me rappelles ceux de 14, qui se déchaînaient tous les jours, le chauvinisme à l’état pur ! T’as vu le résultat quatre ans après !
-Je suis internationaliste, comme toi, j’espère, et je considère que la situation actuelle ne permet plus la tiédeur comme réponse, ni l’attentisme. Je suis prêt à l’affrontement, physique, s’il le faut. »
Bernard Le Bris échangea quelques mots avec Julien Massis. Ils constatèrent la présence de nombreux points communs dans leur existence : une éducation trop vite abrégée, une maturité installée tôt dans leurs vies, une passion pour la justice, un besoin irrépressible de changer l’état des choses. Mais, c’est bien connu, les voies et moyens de satisfaire les besoins de cette nature divergent d’une vie à une autre, ce qui constitue l’un des charmes de l’existence terrestre : son caractère parfois imprévisible, insaisissable…Son indétermination ?
Arlette Gravier, tout absorbée qu’elle fût par ses heures de travail et son militantisme secret, aimait s’évader aussi. Elle considérait qu’un individu devait parfois lâcher prise face aux nécessités, aux impératifs de toutes natures, inventer un droit à l’oisiveté, vivre dans une superficialité de bon aloi. Cette dérogation au principe du devoir, c’était dans la fréquentation du cinéma qu’elle l’exauçait : c’était bien sûr une occasion de sortie dans Paris, une opportunité de se rendre vers le quartier des Grands Boulevards, proche géographiquement de son lieu de travail. Ce quartier, elle l’aimait pour son animation, ses lieux de consommations, ses cafés aux terrasses toujours remplies le dimanche. Et pour ses salles de cinéma, parmi lesquelles le Grand Rex.
Arlette Gravier était fascinée par le lieu lui-même, autant que par les films programmés : la décoration de la salle, ses parois colorées rappelant les villas de la French Riviera style Art Déco. La vue d’un film était précédée par une revue d’actualité, au cours de laquelle les spectateurs sifflaient abondamment Hitler ou Mussolini, lorsque la séquence traitait de l’une de leurs dernières frasques ou envahissement d’un pays tiers.
Des attractions suivaient, calquées sur celles du cirque. Elle connaissait l’ouvreuse, qui la plaçait au mieux en échange d’un tuyau sur des prochaines réductions de prix au Trois Quartiers.
Arlette Gravier aimait le cinéma pour une raison simple : il produisait du rêve avec ses souteneurs, ses mauvais garçons, ses comiques, ses stars. Elle dévorait la pellicule, comme un feuilleton. Parfois accompagné d’amies, Arlette Gravier aimait aussi se préparer à ces sorties, peaufiner son maquillage, et, qui sait, séduire éventuellement un spectateur. Elle avait beaucoup aimé Boudu, sauvé des eaux, de Jean Renoir et Quatorze Juillet de René Clair. La description de Paris dans ce dernier film l’enchantait : des bals populaires dans les quartiers, cette idylle entre une fleuriste et un chauffeur de taxi …
Arlette Gravier avait convaincu un collègue de travail, un jeune garçon un peu timide, de l’accompagner pour boire un verre à La Bastoche, café situé rue de Lappe dans le onzième arrondissement. Sans doute ne voulait-elle pas l’encanailler en le conduisant dans ce type d’endroit où l’on jouait des valses-musette, où l’on dansait jusque tard le soir. En prenant cette initiative, Arlette savait qu’elle choquerait peutêtre. Mais elle connaissait la fausseté des convenances, l’hypocrisie des comportements, tous phénomènes observés à son travail. Si elle militait dans un parti, c’était aussi pour cela : ne plus vivre en état de dépendance vis-à-vis d’un homme, pouvoir diriger sa vie, avoir la personnalité juridique, ne plus voir cette horrible mention sur certains documents administratifs : « Femme assistée de son mari » .Le vocabulaire était odieux , jusque dans sa précision mais il avait le mérite très involontaire sans doute , de rappeler la femme à sa condition : celle d’une citoyenne de deuxième classe, éternellement vouée à rester dans l’ombre .
Arlette Gravier avait souvent entendu des témoignages de proches, de relations portant sur la Grande Guerre : l’appel fait à la main d’œuvre féminine, les tâches à accomplir pour remplacer les hommes partis au front, la présence de ces ouvrières, coulant de l’acier à une température de plusieurs centaines de degrés. Elle s’était intéressée aussi au mouvement des suffragettes, en Grande-Bretagne, ces femmes décrites comme fantasques, provocatrices, excessives, bien sûr … Elle avait souri, amèrement, lorsqu’elle avait appris que les femmes d’anciens combattants avaient, en Belgique, pu bénéficier du droit de vote : le suffrage des morts.
C’est drôle, se disait-elle. Une femme, lorsqu’elle remet en cause son état de sujétion ou d’infériorité dans la société, est vilipendée, stigmatisée par les bons esprits. Nous avons raté l’émancipation après la guerre de14. Si une révolution se produit en France, un événement marquant, alors, il faudra agir pour la cause des femmes, les sortir de l’arrière-scène.
Arlette Gravier portait en elle de multiples contradictions : coquette, en recherche d’élégance vestimentaire, séductrice ; elle procédait pourtant à une remise en cause du monde : celui de son travail, celui des rapports entre hommes et femmes. Elle entrevoyait de nouveaux modes de relations, des réaménagements possibles …Pouvoir tout vivre sans exclusive, être fière d’être une femme, redessiner la condition féminine.
En sortant de La Bastoche, Bertrand, son accompagnateur, l’embrassa longuement, langoureusement.
« C’est bizarre, une femme qui invite la première. On est mal à l’aise.
-Pas vraiment, après ce que tu viens de faire … »
Ce simple geste, la production d’un baiser, avait rassuré Bertrand. Il dominait encore un peu son sujet, cette jeune femme espiègle, facilement impertinente. Mais pour combien de temps encore ? Il n’était pas intimidé uniquement par la conduite d’Arlette Gravier et son audace. Il l’admirait, de savoir se maintenir, de ne pas céder à la confusion, de garder son sang-froid. Il lui avait confié, il y a peu, le sentiment qu’il avait éprouvé en se rendant dans une bibliothèque publique ; la sensation de ne pas être à sa place, d’être épié, observé pour lui faire payer l’incongruité de sa présence dans un tel lieu, lui, un petit employé, un obscur, un sans-grade.
« Bertrand, c’est une question d’éducation, d’habitudes à donner aux gens, le plaisir de lire, c’est pour tous. C’est une joie mais elle n’est pas innée, elle se fait connaître ; si tu veux, je te parlerai de mes lectures, ça t’enlèvera l’appréhension du jugement. La lecture, ça aide à comprendre le monde, comment il fonctionne, et comment il produit de la beauté.
-Arlette, ils t’apprennent tout ça à la SFIO ?
-On y apprend des choses, mais ce sont les êtres humains qui comptent, pas les organisations. Et en tant que femme, je peux te dire qu’il y a du boulot ! Plein de préjugés à combattre. C’est comme un rayon au magasin, il faut le décorer, le rendre attirant. Donner envie aux clients d’y revenir. Oui, tu vois, Bertrand, je voudrais voir ça un jour.
-Voir quoi ?
-Nous imaginer arriver au travail, sans harcèlement, sans peur du flicage, sans ces abus de pouvoirs misérables de nos chefaillons, ces parasites odieux. »
Les collègues de travail de Damien Rubot avaient pratiquement terminé la préparation de la livraison d’un nouveau modèle, ce jour d’avril 1934. C’était la Traction Avant, fierté de la firme en raison de l’introduction d’innovations techniques inédites, des roues avant motrices, des freins hydrauliques. « La Traction Avant dompte la force centrifuge », tel était le slogan publicitaire adopté par Citroën pour vanter les mérites de cette automobile. Sans doute, l’heureux acquéreur de ce modèle, n’avait-il pas le moins du monde mis en doute ce slogan, conquis qu’il était par l’esthétique de ce modèle.
« Monsieur Larribe ?
-Lui-même, bonjour messieurs. Ma voiture est prête, n’est-ce-pas ?
-Elle est prête, monsieur, je vais vous conduire au bureau de vente pour le règlement. »
Arnaud Larribe n’eut pas à traverser, ni à pénétrer vraiment dans les bâtiments. Le local d’accueil était adjacent aux hangars contenant les usines ; il voulait, par cet achat, consacrer sa réussite matérielle, se distinguer socialement. La possession d’une voiture à cette période était un marqueur, un facteur discriminant. Il n’y avait pas vraiment d’arrogance ou de suffisance de la part de cet homme, petit entrepreneur. Il concevait des plans d’habitation, jouait le rôle précieux d’auxiliaire à l’architecte.
« T’as vu le mec avec son chapeau feutré, il paye avec un chèque au comptant, rubis sur l’ongle !
-Écoute mon pote, répondit Damien Rubot, ces gars-là, ils vont aux courses à Longchamp, au pavillon d’Armenonville, chez Maxim’s. C’est pas notre monde, mais enfin ils nous font vivre ces putains de bourgeois ! »
Arnaud Larribe n’eut pas la latitude de capter le contenu de ces propos dont la teneur, favorable ou non à sa démarche, lui importait bien peu en cette occurrence. Il décida de rentrer au volant de sa nouvelle acquisition vers son domicile. Il était joyeux à la perspective de se montrer , dans les rues de Paris alors peu sujettes aux embouteillages , en compagnie de sa maîtresse Anne Laroche , beaucoup plus jeune que lui , certes , mais susceptible de le guider vers le couloir de l’ascension sociale, de la reconnaissance .Elle lui avait parlé, en des termes très alléchants , de relations , de connaissances familiales , d’amis puissants, tous susceptibles de le propulser , un jour ou l’autre, vers les lumières du succès, l’éblouissement des feux de la rampe…Il faisait le tri, naturellement, dans ces discours et pardonnait à Anne Laroche son penchant pour le mensonge, les faux-semblants comme ornements obligés de l’existence : Il l’aimait , jusque dans ses travers , ses faiblesses .Elle était grande pour l’époque, sa taille étant presque égale à la sienne…Elancée, gracile, mince, elle le subjuguait parce qu’elle manifestait sans aucune pudeur son désir de vivre, de jouir de la vie.
Elle bravait les préjugés petits-bourgeois avec une insolence inouïe pour une femme à cette époque. C’est cela qui séduisait Arnaud Larribe. L’anticonformisme de cette jeune femme trouvait toutefois ses limites dans l’appétence que nourrissait depuis toujours, Anne Laroche, pour l’argent. Elle jugeait que cet homme, toujours élégant, coutumier du port du costume troispièces, du chapeau, et de chaussures vernies, pourrait, un jour, exaucer ses fantasmes : ceux d’une vie hédoniste et facile.
Pourtant, elle l’admirait pour ses capacités, ses réalisations professionnelles, son énergie. Elle ne pouvait se résoudre à concevoir leurs rapports sous l’angle exclusif de la vénalité ou de l’opportunisme social…
En arpentant la rue Vignon, ce soir d’avril 1934, Arnaud Larribe, près d’arriver au domicile d’Anne Laroche, rajusta sa tenue, épousseta un peu son costume et sonna à sa porte. Avant de lui annoncer la bonne nouvelle de l’achat de la Traction Avant, il avait décidé de lui offrir un bouquet de fleurs, ornement dont Anne Laroche raffolait pour la décoration de son logis. Il sonna, elle ouvrit la porte, plus lascive et séduisante que jamais. Le sourire qui illumina littéralement le visage d’Anne Laroche indiqua à Arnaud Larribe la compréhension immédiate de sa démarche par sa maîtresse.
« Alors Arnaud, tu l’as achetée cette Traction Avant ? On va pouvoir aller à Deauville cet été. On va rouler à cent à l’heure. Oh mon Lou…
- Il faut que je m’habitue un peu à la conduite, au tableau de bord. Mais on ira sur la côte normande, je te le promets. On pourrait y être en un peu plus de quatre heures, si aucun incident technique ne survient. Et ton travail d’aide-comptable, ça marche ?
-Tu penses bien que oui. Le type qui m’a embauché me fait confiance, il a été impressionné par ma maîtrise du calcul mental et de l’écriture. Et je ne rature rien, je ne falsifie aucun chiffre, ni aucune opération.
-Deviendrais-tu honnête ma chérie ? Non, tu n’es pas capable de… »
Arnaud Larribe ne put terminer sa phrase, interrompu gracieusement par la pose des doigts de la main droite d’Anne Laroche sur sa bouche. Cette jeune femme aimait manifester son ascendant par des gestes, des mimiques, des poses inattendues.
Elle déboutonna très méthodiquement les boutons de la veste de son amant, et lui fit dépenser une part importante de sa libido avant qu’ils ne se rendissent dans la soirée au restaurant pour consacrer ces bons moments par des agapes de qualité susceptibles de reconstituer leurs énergies dépensées.
Soucieux de témoigner à Anne Laroche une générosité irréprochable, preuve irréfutable de la solidité de ses sentiments pour cette jeune femme, Arnaud Larribe lui proposa d’aller faire quelques emplettes vers les Grands magasins, vers ce quartier qui sentait si bon le bourgeoisisme, rappelait à merveille les conditions d’une vie réussie avec ces devantures de luxe, ces cafés somptueux .Arnaud Larribe se rendait compte, parfois, du caractère excessif de la fascination dont il tombait victime vis-à-vis d’un mode de vie , d’un état souhaité de richesse et d’opulence , état qu’il n’était pas loin d’atteindre en vérité .
« Un homme amoureux doit être généreux, fût- ce à fonds perdus ! » Il chassa l’instant d’après cette pensée de son esprit, trop peu conforme à son état affectif. Le lendemain matin, ils se rendirent comme prévu aux Trois Quartiers, établissement apprécié par Arnaud Larribe et Anne Laroche pour la qualité de ses produits, son accueil, toujours très efficace, et sa réputation. Après avoir été conviés à monter dans l’ascenseur par un liftier, ils descendirent au rayon vêtements femmes. Un employé –peut-être un chef de rayon ? - s’approcha d’eux, ayant flairé d’entrée la bonne opportunité d’achat chez ce monsieur d’une élégance convaincante.
« Arlette, occupez-vous de ces messieurs-dames ! Madame désire ?
-Un bel ensemble pour le printemps, avec du style, mais qui me met en valeur. Un chemisier et une robe coquette, par exemple.
-suivez-moi, madame, j’ai quelques beaux modèles de notre nouvelle collection dans le rayon, ils sont très bien ! »
Arnaud Larribe regarda s’éloigner ces deux femmes, dont le sort était parfaitement dissymétrique : l’une, entretenue, peu scrupuleuse, mais attachante, capable de l’attendrir ; et cette vendeuse, d’un maintien impeccable, dégageant une dignité naturelle, accomplissant son travail sans s’humilier, se rabaisser, même devant des clients importants. Comme si cette jeune femme avait évacué les peurs liées à un état de subordination prolongé. Elle ne bronchait pas, à l’écoute des observations parfois déplacées exprimées par Anne Laroche, qui ne maîtrisait pas encore toutes les subtilités du savoir-vivre. Cette sérénité l’impressionna tellement qu’il lui proposa, discrètement, un pourboire après avoir acquitté, en toute discrétion, son achat à la caisse centrale.
« Mademoiselle, c’est juste pour récompenser votre savoir-faire, cela me ferait tellement plaisir !
-Monsieur, je l’accepte à titre exceptionnel, c’est interdit normalement. »
Arnaud Larribe marqua une légère pause, ce qui incita Arlette Gravier à croire à la formulation imminente d’une proposition inattendue, du style d’une demande de coordonnées, ou d’un rendezvous secret. Il n’en fut rien. Arnaud Larribe, quelque peu gêné par ce silence qui dévoilait l’intimité de sa pensée, remercia Arlette Gravier pour son accueil et rejoignit Anne Laroche, qui ne s’était rendue compte de rien, tellement l’étourdissement provoqué par cette généreuse acquisition lui ôtait toute lucidité.
« Tu viens mon chéri, qu'est-ce que tu foutais avec cette vendeuse ?
-Je la remerciais pour son accueil, je lui sais gré de t’avoir si bien habillée…
-Et maintenant, mon chou, quelle est notre prochain lieu de perdition ? J’adore m’encanailler avec toi, tu sais.
-Le prochain lieu, c’est l’Avenue Montaigne. On va au théâtre Louis Jouvet, à la Comédie des Champs-Elysées. Ils jouent une pièce de Jean Cocteau La Machine infernale.
-Et ça parle de quoi, mon chéri, cette pièce ?
-Du complexe d’Œdipe, mais traité sur un mode humoristique. Il y est question du Sphinx, et pour Cocteau, le Sphinx est une tueuse d’hommes ; il incarne la femme.
-Mais tu vas me faire mourir, mais de rire cette fois-ci. »
Anne Laroche perdit, l’espace de quelques instants, tout contrôle de soi, et ne put réprimer un four rire qui sembla à Aranud Larribe une éternité, mais ne dura en fait que quelques dizaines de secondes …Assez, pour que son compagnon se perde en de vaines conjectures sur la véritable nature de sa maîtresse. Il comprit que cette interrogation décisive ne trouverait pas dans un avenir immédiat de réponse probante …
« Poste National Radio Paris. Bonsoir chers auditeurs ! Dans le cadre de nos causeries du soir, et toujours dans le souci d’éclairer notre fidèle public, nous allons tenter d’examiner les conséquences immédiates de la création intervenue récemment du CVIA. Émile Duchêne, qu’est-ce donc que ce CVIA ?
-Eh bien ce sigle signifie tout d’abord Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Il a été fondé le 5 mars 1934 par la diffusion d’un texte, une sorte de manifeste publique intitulé : « Aux travailleurs ».
-Pouvez-vous nous dire qui est à l’origine de ce Comité ?
-Les premiers signataires appartiennent au monde universitaire : on compte le philosophe Alain, l’ethnologue Paul Rivet, le physicien Paul Langevin. J’ajoute que d’autres personnalités du monde syndical et ouvrier ont rejoint très rapidement ce Comité : André Delmas et Georges Lapierre, dirigeants du Syndicat national des instituteurs.
-Quelle est la caractéristique de ce Comité ?
-Il appelle, comme vous le savez, à la réaction face aux événements du 6 février dont nous avions largement rendu compte ici même sur notre antenne. Ce qui me paraît intéressant dans cette démarche, c’est que toutes les composantes des forces de gauche s’y retrouvent pour défendre une cause unique.
-Y-a-t-il des précédents dans ce domaine, des initiatives du même genre ?
-Oui, on peut citer la formation du mouvement Amsterdam-Pleyel ; sa création remonte à l’année 1932. Il s’est tenu à Amsterdam à l’initiative des écrivains Romain Rolland et Henri Barbusse, contre « la guerre impérialiste », selon les mots des organisateurs. Il a fusionné ensuite avec le mouvement lancé par Barbusse qui avait tenu ses assises salle Pleyel, d’où le nom de cette structure.
-Émile Duchêne, ces mouvements n’étaient-ils pas grandement influencés par le Parti communiste ? On a remarqué que L’Association des Écrivains et Artistes révolutionnaires regroupait des membres d’obédience identique …
-Sans doute, votre observation est juste pour le Comité Amsterdam-Pleyel, mais la démarche du Comité des Intellectuels antifascistes se veut unitaire. Est-ce un événement précurseur d’une union politique de ces forces ? Il est encore trop tôt pour le dire. Ce que nous observons, c’est que la SFIO n’est guère encouragée dans ses tentatives de créer un front uni : le slogan « Classe contre classe » conserve toute son actualité dans les sphères dirigeantes du PCF. A l’heure où je vous parle, ce sont les intellectuels qui sont désireux de s’unir, à gauche. Mais nous sommes en France, pays dans lequel ceux-ci ont joué un rôle décisif dans notre histoire. Pensez à l’Affaire Dreyfus…
-Merci, Émile Duchêne, nous reprenons le cours normal de nos programmes et allons diffuser dans quelques instants notre concert du soir sous la direction de M. Ingelbrecht : la symphonie en mi bémol de Mozart. »
« Bonjour, chers auditeurs. Il est possible en cette soirée du 9 février de tirer un bilan de la manifestation du 6 février tenue place de La Concorde. Le terme de manifestation est-il vraiment approprié ? On peut en douter si l’on garde présent à l’esprit le bilan de cet événement : près de 30 000 personnes auraient participé aux divers défilés, quinze morts dont un du côté des forces de l’ordre. Sur le plan politique, c’est-à-dire celui de la situation parlementaire, M. Daladier a obtenu une forte majorité à l’issue du scrutin intervenu en fin d’après –midi le 6 février : 360 voix pour, 220 contre. A l’issue de longues négociations, c’est M. Gaston Doumergue qui a été désigné président du Conseil.
Pourtant, il nous apparaît que la situation est encore passablement inquiétante : en effet, M. Léon Blum, dans un éditorial du Populaire, exprime une grande inquiétude teintée d’ alarmisme : « Les troupes de choc royalistes et fascistes ont éprouvé leur force et leur audace va s’accroître .Derrière le Bloc national qui encombre la scène, il faut craindre un nouvel assaut .Donc plus ardemment , plus méthodiquement que jamais , la masse des travailleurs , ouvriers et paysans , doit organiser sa résistance . »
Qu’entend monsieur Blum par « la masse des travailleurs » ? Cette expression augure mal de la suite possible des événements : gardons présents à l’esprit que la CGT ainsi que sa sœur ennemie, la CGTU, ont appelé à une grève le 12 février pour, disent-elles, riposter au péril fasciste incarné par les ligues.
Émile Duchêne, vous avez parcouru la presse des partis de gauche et d’extrême-gauche, elle ne brille pas par l’unité, apparemment …
-Non, c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai pu noter dans L’humanité du 6 février que M. Marty accusait les socialistes d’être « complices du système » ; dans le numéro daté du 8 février de ce même journal, il est dit que « parti radical et parti socialiste font le lit du fascisme. »
-Merci, Émile Duchêne, dans quelques instants, la diffusion de notre pièce radiophonique de la soirée : « Mon père avait raison », de Sacha Guitry. Bonne soirée à ceux qui restent fidèles à notre antenne ! »
Cette station de radio , durant cette période , dispensait des programmes très éclectiques et variés :causeries au coin du feu, concerts, pièces de théâtre, entretiens avec des philosophes, émissions sur la vie agricole, la vie économique , le cinéma , diffusion de concerts d’orchestres de variétés .Les dirigeants de la station avaient pour ambition de diffuser la culture générale , de jouer le rôle d’une université populaire, accessible au plus grand nombre : la nature de ce média , la radiodiffusion, rendait tout cela possible .
Les auditeurs choyés par les animateurs et journalistes du Poste National Radio Paris, ne purent guère contenir un sentiment diffus d’angoisse ni recourir au déni de réalité : la situation, dans ce pays, devenait vraiment dangereuse. La violence s’était installée dans les mots et dans les actes. Pas un jour sans que des accrochages ne se produisent à l’issue d’une manifestation, que des bagarres, parfois meurtrières, n’éclatent entre groupes politiques hostiles. Pas un jour sans que les insultes les plus outrées, les diatribes les plus incontrôlées, les attaques les plus viles marquées par la haine pure, ne trouvent une place dans les colonnes des journaux, alimentant ainsi un peu plus un climat de guerre civile marqué par une volonté d’en découdre, d’en finir avec l’adversaire. Pourtant, ce journaliste du Poste National Radio Paris, qui avait annoncé les événements du 6 février et des jours suivants, continua d’accomplir son travail :
« Bonsoirs chers auditeurs, nous en savons plus à l’heure où je vous parle, à propos de la manifestation qui s’est déroulée place de la
