Au malheur de l'identité - Stéphane Bret - E-Book

Au malheur de l'identité E-Book

Stéphane Bret

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Beschreibung

Au malheur de l'identité : un roman qui pose cette question :qu'est-ce qu'un Français ? Edouard Desprez, jeune journaliste ambitieux , est habité par cette interrogation jusqu'à l'obsession . Durant l'Occupation, il s'engagera dans les rangs de la Collaboration ; ce qui le perdra. Une histoire individuelle, au coeur de l'Epuration de l'après-guerre.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Sommaire

AU MALHEUR DE L’IDENTITÉ

L’AUDITION CHEZ LE JUGE : Jeudi 22 mars 1945

LES ANNÉES 30 D’ÉDOUARD DESPREZ

L’AUDITION CHEZ LE JUGE : Lundi 16 avril 1945

LES ANNÉES 30 D’ÉDOUARD DESPREZ

LES ANNÉES 30 D’ÉDOUARD DESPREZ : Lundi 30 avril 1945

LES ANNÉES TRENTE D’ÉDOUARD DESPREZ

L’AUDITION CHEZ LE JUGE : Lundi 14 mai 1945

LES ANNÉES 40 D’ÉDOUARD DESPREZ

L’AUDITION CHEZ LE JUGE : Lundi 4 juin 1945

LES ANNÉES 40 D’ÉDOUARD DESPREZ

L’AUDITION CHEZ LE JUGE : Lundi 18 juin 1945

ÉPILOGUE

AU MALHEUR DE L’IDENTITÉ

« C'est une dangereuse chose que la conscience ! Elle rend tout le monde poltron. Un homme ne peut pas voler qu'elle ne l'accuse ; un homme ne peut jurer dans un besoin qu'elle ne le gourmande ; un homme ne peut séduire la femme de son voisin qu'elle ne le trahisse. C'est une espèce de lutin au front timide et toujours prêt à rougir qui se révolte dans notre sein. Elle vous suscite mille obstacles à vos projets. Elle réduit à la mendicité celui qui l'écoute ; aussi est-elle bannie de toutes les villes et cités comme un ennemi pernicieux ; et tout homme qui veut vivre à son aise fait ses efforts pour ne s'en rapporter qu'à soi, et se passer d'elle. »

William Shakespeare - Richard III (1592)

L’AUDITION CHEZ LE JUGE Jeudi 22 mars 1945

La rigueur hivernale semblait vouloir encore narguer les Français, leur infliger un supplément d'épreuves en ce début d’année 1945.Certes, tous les hivers de guerre avaient été rigoureux, accentuant en cela les souffrances des populations déjà victimes de multiples tourments parmi lesquels une occupation par une armée étrangère qui n’en finissait pas de révéler, bien malgré elle, les fractures et blessures du pays. Cela, Gilbert Nordmann, magistrat au Palais de Justice de Paris, l'avait présent à l’esprit depuis plusieurs mois déjà. En 1943, il avait participé à Alger à la création du Comité français de Libération nationale le 18 août 1943, présidée concurremment par le général de Gaulle et le général Giraud. Ayant rejoint la France Libre en Afrique du Nord, Gilbert Nordmann était aux premières loges pour juger de la qualité des travaux préparatoires de la République française effectués en vue de sa renaissance. Pourtant, il n’était point besoin de se livrer à la vanité de débats théoriques dans le Paris de l’après-guerre : des traces des barricades de l’insurrection d'août 1944 restaient visibles, des véhicules militaires allemands servaient de substitut de manège à des enfants ravis de cette opportunité ; plus amères étaient les subsistances d’anciennes inscriptions en langue allemande que l’on n’avait pas eu le temps d’effacer : Fischer Bücherei, libraire allemande… Il faudrait du temps, de l’énergie, de l’abnégation pour que tout revînt à la normale. Ces impératifs étaient connus de tous, et ce magistrat, témoin de la descente des Champs-Elysées le 26 août 1944, se souvint de la joie éprouvée à cet instant, naturelle et bienvenue, mais aussi des doutes qui l'assaillirent : quels étaient les antécédents de ces passants sur le bas-côté de la célèbre avenue parisienne ? Qu’avaient-ils fait auparavant ? Et ces policiers, dont l’insurrection avait été décisive, bien sûr, comment avaient-ils fait face à la « Révolution Nationale » ?

De toute cette abondance d’interrogations, les juges en fonction à cette époque et chargés de l’épuration allaient devoir démêler un commencement de vérité et enfin établir la culpabilité, ou l’innocence, des prévenus, nombreux en cette période encore confuse. Perdu dans ses conjectures, Monsieur le juge vit passer près de lui deux policiers en tenue encadrant un homme menotté. Ils marchaient très vite, tous trois, comme s’ils étaient pressés par une urgence impérative : commencer un éventuel interrogatoire dans un commissariat de quartier dans un premier temps, dans le bureau d’un juge ou le prétoire d’un tribunal, dans un second temps… Ces agents de la force publique avaient rappelé au juge l’objet de son emploi du temps de cette journée. Il devait auditionner un journaliste, soupçonné de collaboration, au passé douteux et ambigu. Cette première rencontre, qui allait très vraisemblablement en entraîner bien d’autres, se tiendrait donc dans quelques instants, ce 22 mars 1945.En entrant dans son bureau, rempli de dossiers rangés dans des étagères de fortune ou posés à même le sol, faute de matériel adéquat, Gilbert Nordmann alla boire un café, préparé par son greffier. Il s'entretint avec ce dernier des premières réactions enregistrées avec la condamnation à perpétuité le 15 mars précédent, de l’Amiral Jean-Pierre Esteva, ancien résident général de la France en Tunisie.

« Pour l’un des premiers procès tenus à l’encontre de gens importants, c’est sévère : il prend perpète. J’avais entendu dire à Alger qu’il avait rendu des services, aidé des patriotes à quitter la Tunisie en 43.

— Monsieur le Juge, vous imaginez bien que ce n’est pas la mansuétude qui va marquer ce genre de procès, la tendance, ce sera la sévérité, la dureté extrême.

Oui, c’est la dominante à l’heure actuelle, et nous manquons de recul, d’éléments supplémentaires, mais nous devons agir : épurer sans purger, sanctionner sans se venger. C’est mission impossible dans la France actuelle : François, vous vous souvenez de ces femmes tondues, ces exécutions sans jugement, ce déchaînement de haine. Mais pouvions-nous assister à d’autres réactions ? Le pays est fracturé, meurtri, et nous avons pour mission de rendre la justice dans ce contexte difficile. »

La sonnerie du téléphone retentit, on annonça l'arrivé du prévenu dans le bureau du juge Nordmann.

Ce dernier eut juste le temps de s'asseoir tandis que le greffier ajouta prestement un peu d’encres dans sa machine à écrire. Pressentait-il la longueur de la déposition, la difficulté à faire avouer ? Ni lui ni Nordmann ne pouvaient émettre une quelconque hypothèse tant soit peu solide.

« Entrez ! »

Le prévenu, après avoir frappé trois coups à la porte d’une manière brève mais douce, fit quelques pas dans le bureau, et s’avança droit vers le juge, en marquant un temps d’arrêt tout près de son bureau. C’était donc ça les agents de cette Chambre civique instaurée pour juger des crimes et délits non prévus dans le code pénal. Le poêle installé près de la fenêtre peinait à réchauffer la pièce, et le parquet craquait sous ses pas. Le prévenu remarqua une couche de poussière sur certains dossiers. Était-ce par manque de temps que ces papiers se trouvaient dans cet état déplorable ou par surabondance des affaires à traiter ?

« Asseyez-vous Monsieur, je vais demander de vous confirmer les principales informations concernant votre… votre car… votre parcours. » le bégaiement occasionné par la recherche du mot juste dans la bouche de Nordmann fit sourire le greffier qui put ainsi constater que les certitudes faciles n'habitaient pas l’esprit du juge. Face à ce genre d’accusés, il fallait jouer sur d’autres gammes que celles de la justice ordinaire. Gilbert Nordmann faisait fonctionner une juridiction d’exception. Un rôle dont il avait à cœur de se montrer digne.

« Votre nom est bien Desprez Édouard, né le 3 août 1914 à Saint-Cloud, département de la Seine. Vous êtes accusé de diffusion de propagande en faveur de l’ennemi, d’incitation au défaitisme, et d’apologie de l’hitlérisme. »

Le visage d’Édouard Desprez blêmit. Sans doute s’attendait-il à se voir reprocher une légèreté excessive, un manque de discernement ou de clairvoyance. Ses joues s’empourprèrent. Il devenait visiblement confus. Nordmann et le greffier ne purent manquer de remarquer cette faille de comportement, étrange pour un homme aux convictions si anciennes… Édouard Desprez était bien né, dans la bourgeoisie parisienne, avait fréquenté les bons établissements scolaires, puis universitaires. Il avait été éduqué dans un respect des traditions, de l’autorité, des institutions, de la grandeur de la France, de son identité, de sa pureté. La préoccupation autour de la notion de pureté avait d’ailleurs pour lui une résonance très personnelle : il était brun, d’un brun méditerranéen, le teint sensiblement hâlé, de bonne taille, ce qui lui donnait quelque assurance en société, à une époque où la taille moyenne des Français était basse. Son visage avait gardé un aspect poupin en dépit de son âge, ses yeux, noirs, étaient rieurs, exprimant souvent la malice, l’étonnement enthousiaste. Ce qui aurait pu constituer pour cet homme un atout, une source de charme se transforma dès son enfance en une tourmente intermittente. La France, lui disait-on au cours de ces repas guindés prétextes à réunion de famille, comptait en son sein des corps nuisibles, irréductibles à son génie : ses commensaux y incluaient fréquemment les Républicains, les Francs-Maçons, les Juifs, les Bolcheviques de tout poil et assimilés, les Anarchistes ; tous à l’origine d’une altération dommageable au pays. Un virus prêt à surgir pour détruire l’organisme sain de la patrie, mise en danger par ces ajouts cosmopolites. S’il avait compté des médecins dans son entourage, ceux-ci lui auraient suggéré une comparaison avec un microbe attaquant un corps sain… Des camarades de lycée, sans doute naturellement malveillants, comme on peut l’être à cet âge, lui avaient laissé croire que son type ethnique, proche selon eux du type sémitique, s’expliquait en réalité par son ascendance. Il aurait compté parmi ses ancêtres des juifs portugais qui se seraient convertis au christianisme, après la reconquête de l’Espagne par Isabelle La Catholique, et auraient émigré vers la France ultérieurement On les appela les Marranes : catholiques officiellement, restés juifs en secret. Rien n’était sérieusement établi mais le doute s’était insinué durablement dans son esprit, d’où cette lutte en lui ; cette chasse acharnée au Sémite dont il pouvait descendre, une insupportable intrusion dans son capital génétique qu’il escomptait exempt d’un impropre métissage…

« Il va falloir sérieusement plaider votre affaire, mon vieux, lui rétorqua Gilbert Nordmann », ce qui ne manqua pas d’instiller chez le prévenu un commencement de panique dont il aurait très volontiers fait l’économie. Le ton gouailleur du Juge le surprit. Il le trouva décalé, eu égard aux circonstances.

« Je suis bien décidé à me défendre, rassurez-vous, Monsieur le Juge, mais cela risque d’être long. Mes actes, enfin ce que l’on me reproche, ça commence avant la guerre, voyez-vous.

— Je m'en doutais un peu, cher monsieur. Vous êtes le type d’individus qui ont effectivement débuté le conflit avant qu’il n’éclate vraiment …

— C’est-à-dire ?

— Vous ne comprenez pas ? Otto Abetz, le comité France-Allemagne, l’action de l’ambassade de ce pays, vous ne voyez toujours pas ?

— Oui. Là, c’est clair, j’ai participé à ce comité.

— Vous écriviez dans Le Matin, à cette époque. Une prescience de la victoire allemande ? Bon, pas d’ironie facile pour cette fois, je vais m’attacher aux contenus de vos écrits. » En terminant sa phrase, le juge Nordmann détourna la tête vers le fond du bureau et désigna un dossier, épais et dont les pièces étaient méthodiquement classées et répertoriées. C’est ce qu’il indiqua à Édouard Desprez qui remua les muscles faciaux en guise d’hommage à cette minutie inattendue.

— Monsieur le juge, puis-je me permettre une question personnelle ?

— Je vous en prie.

— Vous êtes d’origine allemande ?

— Ma famille était mosellane, elle a quitté la région après l’annexion allemande en 1870. Un choix patriotique par la volonté d’être ou de rester Français. Je me demande parfois si je ne suis pas devenu magistrat pour cette raison un peu lointaine : avoir été le témoin, la victime d’une violation du droit par la force, celle des armes et de la contrainte. Bien sûr Guillaume II n’est pas Hitler, mais c’est à ce moment-là, nous avons voulu rester Français, nous avons choisi la France contre l’injustice. Tous les Alsaciens et Mosellans contre l’annexion allemande vous le diront. Dites-moi, cette question de l’appartenance, elle vous tient à cœur depuis longtemps, d’après la teneur de vos articles.

Vous êtes né le jour de la déclaration de guerre, n’est-ce pas, François ? »

Le greffier opina du chef, tout en continuant la frappe du procès-verbal d’audition.

« Oui, le 3 août 1914.

« Cela a eu une influence sur votre patriotisme ?

— Bien sûr, je ne pouvais qu’être patriote, pour cette raison, et bien d’autres que je vais devoir vous exposer pour me justifier, ou m’expliquer.

— Vous allez et vous expliquer, et vous justifier. » En quittant le palais de Justice, Édouard Desprez n’était pas rasséréné. Le terme eût été impropre à sa situation, déjà délicate du fait même de sa convocation devant ce juge. Il n’était pas non plus tourmenté car la bonhomie apparente de ce Nordmann l’avait pris de court, en quelque sorte… Les Républicains n’étaient donc pas nécessairement ces fossoyeurs enragés, complices de la ploutocratie judo-maçonnique… Vocables ou thématiques désormais marquées du sceau de l’infamie et stigmatisées par un opprobre unanime. Nous avions changé d’époque, il y a quelques mois déjà. Les torrents de boue ne bénéficiaient plus de déversoirs dédiés, dans les colonnes de la presse, à la radio, sur les affiches de propagande. De cette rupture, Édouard Desprez prenait acte, sans que cette démarche n’apparût naturelle à aucun moment…

LES ANNÉES 30 D’ÉDOUARD DESPREZ

« Émeutes place de la Concorde ! La Chambre des Députés menacée d’invasion, demandez Paris-Soir, dernière édition, demandez Paris-Soir ! » Ce vendeur à la criée dans les rues de Paris ce jour du 7 février 1934 ne s’était pas époumoné en vain : les exemplaires du journal en question s'arrachaient des mains du jeune garçon, ravi de profiter de l'actualité pour augmenter ses ventes. Enfin, la gueuse avait failli céder, elle avait été ébranlée par les patriotes, ces Français encore tournés vers le respect de leurs morts, toujours soucieux d’honorer la mémoire des combattants de la Grande Guerre. Édouard Desprez était alors étudiant à la Sorbonne et préparait une licence de lettres, ce qui devait le conduire au professorat, après le passage de l’agrégation, ou vers une autre filière, peut-être le journalisme. Il s’était exercé, déjà, à la confrontation, non pas intellectuelle mais très physique, rugueuse et violente : il avait pris l’habitude de faire le coup de poing avec les étudiants des formations de gauche ; ces révolutionnaires illuminés, utopistes qui arpentaient également le Quartier Latin. Et ce Stavisky démasqué au moment de son arrestation. Le titre du Canard Enchaîné avait d’ailleurs bien fait rire Édouard Desprez et ses camarades : « Stavisky s'est suicidé d'une balle tirée à 3 mètres. Ce que c'est que d'avoir le bras long ! » Cette disparition de cet escroc maquillée en suicide… Tout était possible, se dit-il. Il en parla à un camarade, également passionné par la tournure que prenaient les événements :

« Maurice, tu as vu cette manifestation, on n’est pas passé loin de renverser cette pourriture de régime ! Si seulement cet imbécile de Colonel de La Roque n’avait pas rebroussé chemin devant les forces de police ! On aurait réussi le coup d’État !