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Le titre renvoie à une chanson éponyme de Brel, parue en 1977 dans son dernier album Les Marquises, où il décrit un malheur chronique, démystifiant ainsi l'image de la Belle Epoque, perçue après-coup comme une période heureuse. Dans ce roman, j'ai voulu décrire les contradictions inhérentes à cette phase de l'histoire:celle du progrès technique, de l'Exposition universelle, d'une révolution dans les arts :la musique, la peinture; celle des inégalités sociales , des grèves, de la pauvreté, de la discrimination envers les femmes. Arnaud Girard, banquier, incarne le positivisme, il croit au progrès, a confiance dans le destin colonial de la France, c'est un hédoniste amateur des plaisirs et des arts. Aude Larivière, couturière en atelier, lutte pour sa libération et son émancipation , elle se syndique et soutient les idées féministes défendues par Marguerite Durand, Caroline Rémy et les suffragettes britanniques.Elle prend conscience de son homosexualité, entrevue comme un débouché logique vers sa liberté de femme. Adrienne Roux, prostituée à La Fleur Blanche, maison close parisienne, rêve de s'affranchir de ses origines modestes par le sexe, l'érotisme, le don de son corps aux hommes. Ces trois personnages verront le cadre de leurs vies respectives bouleversé par l'entrée en guerre de la France .
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Seitenzahl: 115
Veröffentlichungsjahr: 2020
« Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grands- parents
Entre l'absinthe et les grand- messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont- ils tué Jaurès?
On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux yeux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
Pourquoi ont- ils tué Jaurès?
Pourquoi ont- ils tué Jaurès?
Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelques sabreurs
Qui exigeaient du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prêles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps du souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »
Paroles de la chanson « Pourquoi ont- ils tué Jaurès ?», extraites du dernier album de Jacques Brel Les Marquises, paru le 17 novembre 1977.
Chapitre 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
ÉPILOGUE
Aude Larivière en avait vraiment assez de ces journées à rallonge, de ces maîtres en tout genre, toujours prompts par nature à faire la leçon au petit peuple. Âgée de dix-neuf ans, elle était couturière, dans un petit atelier du Faubourg Saint-Germain, situé dans la rue Saint-Dominique à Paris. Paris ! Cette promesse de réussite, d’une vie plus gaie, forcément palpitante… Elle avait quitté son Loiret natal pour venir y travailler. Elle n’espérait pas, bien sûr, un miracle immédiat sur les plans pécuniaire et social, juste ce petit plus qui justifie à vos yeux le sacrifice d’un déménagement, ou un départ douloureux.
Ce 5 janvier 1895, elle avait terminé assez tôt ses travaux et avait pu s’éclipser de ce fait de l’atelier. Elle aperçut, sur son trajet, une affiche. Les rues de Paris étaient alors fréquemment recouvertes d’affiches publicitaires, d’annonces de spectacles, de pièces de théâtre, de concerts, de films. Le cinéma était alors en plein essor, se transformait peu à peu en un art majeur, mûr et reconnu par le public toujours plus nombreux à se presser dans ses salles pour s’initier à cette magie naissante. C’était la pièce de Victorien Sardou, Gismonda, qui était annoncée, au théâtre de la Renaissance avec la grande Sarah Bernhardt, dans le rôle principal. L’auteur de l’affiche, un certain Alphons Mucha s’imposait progressivement aux regards des parisiens dans cet art. Aude avait résolu de profiter de ce répit pour arpenter les quais de la Seine, peut-être se désaltérer dans un petit bistrot au bord du fleuve. En approchant près du Champ de Mars, elle aperçut un attroupement inhabituel. C’étaient des soldats en très grand nombre qui se rassemblaient dans la cour de l’École militaire. Leurs casquettes rouges et leurs uniformes noirs rayés les rendaient visibles de très loin… Aude se demanda quelle raison impérieuse avait pu provoquer la présence d’un si grand nombre de soldats. Elle marcha près des grilles. Beaucoup de gens étaient présents : des curieux, des badauds ordinaires, et aussi des éléments apparemment très hostiles : « A mort le Juif, à mort le traître, à bas la juiverie, Dreyfus à l’échafaud ! » Un passant apostropha Aude :
« Vous voyez, jeune fille, c’est la honte de la France, la félonie incarnée. C’est bien la preuve, s’il en était besoin, que les Juifs sont des traîtres par nature, toujours prêts à la première occasion à des actes de félonie. Pendez-le haut et court ! À mort, à mort ! »
Interloquée par tant de haine et d’animosité exprimée en des propos définitifs, Aude ne sut que répondre, choquée par la violence de ces mots et par le degré de haine qui habitait cette foule. Elle décida, néanmoins, de s’approcher de la porte d’entrée principale près de laquelle elle vit passer un fiacre. Les injures redoublèrent à son passage, les cris hostiles fusèrent de plus belle.
En se collant près de la grille, elle parvint à saisir quelques bribes des propos tenus par un officier de l’armée française, qui se tenait devant cet homme, objet de l’hostilité générale. La possibilité d’audition ne fut que parcellaire et intermittente :
« Alfred Dreyfus, vous n’êtes plus digne de porter les armes de la France… Par ces motifs, nous vous dégradons ! »
Aude put observer, à travers les barreaux de la grille du jardin, les différentes phases de la dégradation, arrachage des épaulettes, bris du sabre sur les genoux. Cet homme, elle l’entendit crier à ses pairs officiers et soldats français présents : « Soldats, on dégrade un innocent, soldats, on déshonore un innocent ! Vive la France, vive l’armée ! »
Les cris redoublèrent, toujours plus violents et plus agressifs que jamais. Écœurée, Aude put capter les derniers mots du Capitaine Dreyfus avant son transfert au bagne : « Je vous jure que je suis innocent ! »
Bien sûr, l’indifférence aurait pu l’emporter : en quoi une simple couturière en mal de reconnaissance pouvait-elle être concernée par la dégradation d’un militaire ? Qui plus est, un bourgeois, un homme issu d’une famille aisée, disait-on. Les mondes auxquels appartenaient Aude et Alfred Dreyfus n’avaient guère de chance de se recouper, encore moins de se croiser. Cependant, le désespoir exprimé par ce Capitaine avait impressionné Aude. L’émotion contenue dans ses derniers propos était intense, à vif. Celle d’un homme victime d’une erreur judiciaire.
En tant que femme, elle était d’ores et déjà parvenue à une certaine indépendance, une autonomie matérielle. Ses dons manuels l’avaient épargnée d’un fléau très répandu alors : l’absence de droits, la négation de leur affirmation pour les femmes. Cet état des choses l’avait, depuis toujours, révoltée. Elle était indignée de cette injustice permanente, à laquelle les femmes ne pouvaient se soustraire que par l’exposition de leurs charmes corporels, ou l’exercice de tâches secondaires, toujours dédiées au service d’un homme… Il manquait, c’était sûr, le principe d’affirmation, de reconnaissance de la place de la femme dans la société. Dans son métier, la couture, Aude prenait quotidiennement la mesure de ce contrôle omniprésent du corps des femmes. Le corset, accessoire féminin indispensable pour accorder au buste une présentation décente, en était le symbole : une prison vestimentaire douce mais implacable, qui assignait le corps féminin à une captivité permanente.
L’une des amies d’Aude, Adrienne Roux, rencontrée dans son atelier dont elle était cliente, avait fait un choix de vie radicalement différent de celui d’Aude. Elle évoluait dans le monde des cabarets, du music-hall, du café-concert ; elle participait assidûment à la vie nocturne parisienne, assez intense alors. Elle vendait son corps : par besoin de séduire, de se consumer, de vivre intensément. Par nécessité, aussi… La prostitution féminine était alors répandue ; elle constituait un complément de revenus pour les femmes des classes populaires, dont les ressources et les rémunérations étaient bien minces pour un temps de travail très long. Pour Adrienne, cela dépassa le stade de simple appoint de ressources, elle en fit son gagne- pain.
C’est ce qui sauvait Adrienne, disait-elle à Aude, lors de l’essayage de ses robes.
« Je séduis les hommes, j’aime les couleurs criardes, les lumières intenses, l’élégance du public dans les cabarets, l’ivresse de la nuit. J’existe par l’exultation du corps, la satisfaction du désir… Crois-moi Aude, n’oublie pas que tu es une femme ! »
Au-delà de son côté bravache, Adrienne savait se rendre attachante, par sa gouaille toute faubourienne, son caractère liant, son empathie quasi immédiate. C’est ce qui plaisait à Aude chez son amie : cette capacité d’absorber le malheur, de l’esquiver par une ruse toute contenue mais réelle. Adrienne était une belle femme, à la chevelure luxuriante, d’un teint auburn, débordant largement sur ses épaules. Sa poitrine, largement développée, était un atout décisif pour ses clients qui, souvent, assimilaient une poitrine plantureuse à la marque même de la féminité. Elle soignait ses fines jambes par des onguents et des bains répétés. À vingt-cinq ans, elle ne se sentait nullement épuisée, ni vieillie prématurément. Sûre de ses charmes, de ses capacités de séduction qu’elle estimait infinies, elle enviait Aude, pour ses qualités qui lui manquaient à elle : la capacité de révolte, d’indignation, la propension à se rebeller contre l’ordre établi, les patrons, les hommes…
Quel serait le prochain client dans la maison close où elle officiait ? Un officier, un bourgeois en mal d’encanaillement ? Un jeune jouvenceau à déniaiser ? Peu importait l’identité de ces messieurs, Adrienne les comblerait, leur apporterait ce lot de tendresse qui rendrait leur existence aimable. Adrienne avait remarqué que ce genre d’établissement accueillait des catégories sociales sans rapport aucun avec une quelconque marginalité sociale : des écrivains, des peintres, des artistes, des professions libérales. Pour se rendre à La Fleur Blanche, située rue des Moulins, dans le premier arrondissement de Paris, Adrienne utilisait les transports en communs parisiens : les omnibus à chevaux, relativement inconfortables et douloureux pour ses fesses féminines fragiles, ou bien les omnibus à moteur. Ces derniers étaient en train de supplanter les chevaux. Lorsqu’elle était plus argentée, par suite d’un accroissement inhabituel de recettes, elle prenait un fiacre. Elle aimait entendre le son des sabots des chevaux au trot. Cette sensation d’un bruit bienfaisant et familier l’incitait à goûter les joies parisiennes : l’emprunt d’un fiacre, même de manière très irrégulière, en était une à ses yeux.
Adrienne aimait les couleurs des sofas installés dans le grand salon de La Fleur Blanche : moelleux, spacieux. Leurs dimensions laissaient tout loisir à ces dames de prendre leur aise, de converser, d’exposer leurs jambes magnifiques aux tentations les plus irrépressibles. Le rouge carmin, combiné au rose fuchsia, suggérait la chaleur, le caractère impérieux du désir. Ces coloris ensorcelaient, littéralement, les clients, pris par l’accomplissement de leurs pulsions.
Adrienne, en franchissant le seuil de La Fleur Blanche, se souvint avec effroi de ce qui s’était produit dans le quartier, un an plus tôt : en 1894, le 12 février, un certain Émile Henry, un anarchiste, avait perpétré un attentat à la bombe au café Terminus, situé près de la gare Saint-Lazare. Le bilan s’était élevé à vingt blessés, alors qu’une personne était décédée des suites de ses blessures. D’autres attentats avaient eu lieu les années précédentes : l’assassinat du président de la République Sadi Carnot en 1894, une attaque contre le commissariat de police rue des Bons Enfants en 1892 perpétré par ce même Émile Henry. La violence meurtrière était à intervalle régulier une composante de la vie parisienne, concurremment au stupre des maisons closes… Mais Adrienne fit abstraction du danger ; elle s’imprégnait de ce monde de la prostitution mondaine, qui était dorénavant le sien. Elle avait remarqué, depuis quelque temps, la présence d’un homme de très petite taille, qui s’enivrait beaucoup, riait énormément avec les convives, sur les sofas du salon. Sa présence, assez régulière, avait intrigué Adrienne, qui finit par poser la question à la patronne de la maison :
« Qui c’est le type aux lorgnons, sur le sofa, à la barbichette noire, oui, celui qui doit mesurer un mètre cinquante ?
–– C’est Lautrec, Adrienne, Henri de Toulouse-Lautrec, c’est un peintre, il est venu s’établir à demeure chez nous pour mieux représenter les filles. Il dit qu’elles sont spontanées, naturelles, qu’elles représentent la vie, quoi !
–– Et il a peint qui comme modèle ?
–– La Goulue, la danseuse de Cancan, Jane Avril, la danseuse du Moulin Rouge, et Yvette Guibert, une chanteuse de Caf’conc. Du beau monde, tu vois, tu voudrais poser pour lui ?
–– Bien sûr ! »
Adrienne ne se le fit pas dire deux fois, et fut présentée à Toulouse-Lautrec, auquel elle dut offrir ses services. Après s’être acquittée de ce passage obligé, elle eut la joie de se reconnaître dans l’une de ses toiles, Salon rue des Moulins. À gauche de la toile était assise une rousse sur l’un des sofas. Pas de doute, c’était elle ! Elle entrait dans la postérité, pour une part minuscule, pour être apparue dans un tableau d’un peintre qui serait bientôt reconnu et célèbre ? Une joie, que d’aucuns auraient trouvé puérile, la transperça. C’était une reconnaissance, indirecte, du monde pour sa modeste personne… Un souvenir de sa présence et de ses services inscrit dans l’histoire de l’art…
D’autres sources de discrimination exerçaient leur pouvoir. Cela, Aude ne pouvait en faire abstraction : elle était une jeune femme, privée, comme toutes ses congénères, du droit de vote, de l’existence juridique. Le Code civil de Bonaparte les avait rangées à l’état de mineures permanentes, de citoyennes de second rang, Quelques signes encourageants s’étaient manifestés dans cette France, mal remise de la défaite de 1870, et de l’amputation de L’Alsace-Moselle de son territoire : des femmes commençaient à exercer les professions d’avocate, ou de doctoresse… Dans l’atelier d’Aude, les conversations entre couturière allaient bon train : il était question de la création d’associations qui défendraient les droits des salariés, de Bourse du Travail…
« Aude, toi, t’es plus mariole que nous, t’as ton certificat d’études primaires !
–– Ma grande, je ne suis pas le bon Dieu pour autant, répondit Aude à sa collègue d’atelier enjouée. »
« C’est quoi ces Bourses du Travail ? Et ces types qui veulent qu’on se rassemble ?
–– Ces types, comme tu dis, ils veulent des règles communes pour le travail, une organisation juste, la journée de travail de dix heures, bref du respect pour nous.
–– Ouais, ça, ce serait bien pour nous, conclut cette collègue dans un brouhaha approbateur émis par les autres couturières présentes. »
