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30 novembre 2021: Silvère Ripert, paisible retraité, regarde l'annonce de candidature d'Eric Zemmour à la présidentielle de 2022.Marqué par le recours appuyé de ce candidat au sentiment de nostalgie qui habiterait tous les Français, il remonte le temps au cours de trois rêves situés en 1960,1981,2002, avec des vies et des métiers différents. La nostalgie de ces époques est-elle confirmée ? Au réveil, en 2022, Silvère Ripert n'en est plus sûr , car les contenus de ses rêves démentent cette représentation d'un passé idéalisé.
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Seitenzahl: 93
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Nostalgie de ce qui n'a jamais été ; désir de ce qui aurait pu être ; regret de ne pas être quelqu'un d'autre ; insatisfaction face au monde. Tous ces demi-tons de l'âme créent en nous un paysage douloureux, un éternel coucher de soleil de ce que nous sommes.
Fernando Pessoa
Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie.
Erri de Luca, Montedidio
J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources.
Georges Perec
PROLOGUE
PREMIER RÊVE
DEUXIÈME RÊVE
TROISIÈME RÊVE
ÉPILOGUE
« Il est bientôt 20 heures, nous sommes sur le point de diffuser l’annonce de candidature d’Éric Zemmour aux élections présidentielles de 2022, on se retrouve pour le décryptage de ce discours après l’allocution du candidat. » C’était le 30 novembre 2021. Enfin, il est candidat ! se dit Silvère Ripert bien installé sur son canapé.
L’insoutenable suspense est levé, Zemmour passe du statut de polémiste, dont les médias majoritaires l’avaient affublé depuis quelques années déjà, à celui de candidat, d’homme politique à part entière, de combattant pur et dur…
Silvère alla chercher un verre d’eau et redoubla d’attention : quel allait être l’argumentaire de ce bretteur professionnel, cet expert de la provocation en tout genre, ce déclencheur de polémiques en séries, ce briseur de tabous ? La vidéo de présentation de sa candidature était apocalyptique : des scènes de violence, nombreuses et répétitives, étaient accompagnées d’extraits d’émissions de télévision animées par des journalistes hostiles à Zemmour.
L’illustration musicale, des extraits de la septième symphonie de Beethoven, rappelait étrangement la fin d’un film sur George VI, souverain du Royaume-Uni en 1939, Le discours d’un roi, annonçant l’entrée en guerre des Britanniques à la radio. L’illustration sonore du discours royal était identique : la septième de Beethoven. Le décor du studio ne manquait pas de surprendre : un vieux micro, comme dans les années quarante, des livres anciens dans un rayon de bibliothèque en arrière-plan. Zemmour aurait voulu créer une similitude avec l’appel du 18 juin du général de Gaulle qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Le raccourci surprenait, ou indignait, selon les opinions politiques des téléspectateurs. Il ne laissait pas indifférent et l’effet de surprise jouait à plein, au moins dans les premières minutes de visionnage de cette vidéo d’annonce d’une candidature jugée jusque-là peu probable ou chimérique, selon certains. Les citoyens de ce pays seraient donc tous en proie à une crise de nostalgie aiguë, de haute intensité : « Le pays de Pasteur et de Lavoisier, le pays de Voltaire et de Rousseau, le pays de Gabin et de Delon, des films de Sautet et de Verneuil (…) Ce pays que vous cherchez partout avec désespoir dont vos enfants ont la nostalgie sans même l’avoir connu. »
Silvère Ripert avait connu ces périodes auxquelles Zemmour faisait allusion : les années cinquante et soixante dans son enfance et son adolescence, les années soixante-dix et quatre-vingt, quatre-vingt-dix, deux mille, au tournant du XXIe siècle dans sa vie d’adulte, puis enfin de retraité. Elles correspondaient aux différentes étapes de la vie d’un boomer vocable désignant, celles et ceux nés après 1945, année charnière, Des années bien entendu intégralement heureuses, sans nuages.
Il cédait parfois à cette tentation d’une nostalgie, d’un paradis perdu, d’un Âge d’or à revivre, d’un bon vieux temps à retrouver.
Silvère Ripert comprenait cette recherche de la nostalgie, mais en regardant Zemmour, il n’associait pas nécessairement cette quête, aux contours et justifications très précaires et aléatoires, à la souffrance, encore moins au désespoir. Pourtant, en regardant les journalistes des chaînes d’information en continu décrypter les propos du candidat Zemmour, comme ils l’affirmaient avec grand pédantisme, Silvère éprouva presque de l’indulgence avec le polémiste. Non pas qu’il partageât ses vues sur la société, la place des femmes, l’immigration, la religion catholique, dont il se sentait éloigné, et regardait au mieux comme des anachronismes, au pire comme des tentatives de retour en arrière vouées fatalement à un échec certain, mais il aimait cette bousculade du conformisme ambiant, de la bien-pensance, des certitudes automatiques, dont Éric Zemmour se faisait régulièrement le héraut sur les plateaux aux heures de grande écoute, dans des émissions emblématiques de la télévision du moment. Était-il un simple poil à gratter ? Probablement pas. Silvère, par la lecture d’autres essayistes tels que Régis Debray, avait perçu ce décalage entre des besoins profonds d’identité, de délimitation, de stabilité, d’enracinement qu’éprouvaient beaucoup sans être des nostalgiques d’un passé idéalisé, et les contours d’un certain monde : celui de la mondialisation, de la standardisation des peuples, des nations, des modes de pensée, du renoncement à sa propre histoire, de la liberté débridée de circuler. Mais remonter le cours de l’Histoire d’un pays comme la France, n’était-ce pas équivalent à radiographier le parcours de sa propre vie ? Ce qui frappait Silvère, lorsqu’il écoutait avec délectation des vieilles chansons sur YouTube, c’étaient les commentaires des internautes, lorsque la chanson diffusée les autorisait. « La France était belle alors, quelle époque dorée, nous ne le reverrons plus, c’était le temps de l’insouciance, à ce moment-là, les compositeurs avaient du talent, les paroles étaient émouvantes. » Toutes ces appréciations étaient vraies, d’une certaine manière, générées par les souvenirs de ces gens envahis par une nostalgie indépassable. Mais la mémoire était un filtre, parfois trompeur. Lorsqu’il était adolescent, Silvère était au plus haut point irrité de ces propos tenus lors des réunions de famille, qu’il abhorrait par ailleurs, sur les années cinquante, et même les années de guerre ! Comme pouvait-on regretter une époque pareille ?
« Nous étions jeunes », lui répondaient ses parents, ou ses oncles et tantes. Son grand-père maternel, décédé en 1960, aurait pu, s’il avait eu l’occasion d’en discuter avec lui, parler de ses trois ans de captivité dans des camps d’internement du régime de Vichy, années de détention dues à une dénonciation dans un journal local de La Courneuve, de pratiques de corruption de la municipalité d’alors, dans les années 39-40.
Seul, ce membre de la famille avait connu des épreuves, cette captivité qui le rattachait, un peu, à la grande histoire, celle que l’on décrit dans les manuels scolaires, ou dont on débat doctement à la télévision, lors de la projection d’un téléfilm à connotation historique. Silvère n’avait pas connu, directement dans le cadre familial ou professionnel, des personnes ayant participé à la Résistance, ou ayant été déportées. En revanche, lors de son parcours professionnel à La Poste, il avait connu certains collègues de travail, au début des années soixante-dix, période peu éloignée de la fin de la dernière guerre coloniale menée par la France, qui avaient fait leur service militaire en Algérie. Mais la période actuelle, les années 2020 et suivantes, suscitait beaucoup d’inquiétude. On parlait de déclinisme, de décadence, de déclin, de perte des valeurs, d’amollissement du sens moral, de confiscation de la mémoire culturelle de la France, d’un remplacement de la population française par une immigration devenue trop massive, telle une vague déferlant sur le pays pour l’engloutir définitivement.
Silvère, qui avait gardé de solides souvenirs des périodes plus lointaines de sa vie, éprouvait quelques réserves quant à la pertinence de ces diagnostics trop empreints, selon lui, d’un pessimisme obligé. Il repensa au texte de la vidéo de candidature de Zemmour. Ce qui l’avait frappé, aussi, c’était cette espèce de litanie que le polémiste employait à propos du verbe : se souvenir : « Vous vous souvenez », en évoquant une France disparue, comme un clin d’œil à Georges Perec… Comme si les Français s’étaient pétrifiés, ossifiés, fossilisés par la quête obsessionnelle du souvenir, et n’étaient plus susceptibles de vivre le présent, et encore moins d’envisager l’avenir… Silvère était perplexe. Les débats des chaînes d’information s’éternisaient.
Ils n’expliquaient rien, ne mettaient pas les faits en perspective, négligeaient certaines pistes.
Quelques mois plus tard, le 7 mars 2022, la liste définitive des candidats à l’élection présidentielle était connue : douze au total, couvrant tout l’éventail politique de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Ce soir-là, Silvère s’endormit très profondément, son sommeil fut très profond cette nuit, comme si son cerveau s’était mis à jour, à l’instar d’une quelconque application informatique d’un micro-ordinateur ou d’un téléphone intelligent… Les rêves, selon certains, sont la réalisation de désirs inconscients. Ce que Silvère ne savait pas encore, c’est que l’état de léthargie, dans lequel il était plongé, aller le faire remonter dans la France des années soixante, au tout début de la décennie. Bien sûr, il recommençait à zéro, ne se souvenait plus de rien : une sorte de nouveau scénario de sa propre vie, l’exposition de plusieurs versions possibles de son existence. L’état onirique le transporterait ensuite dans la France du tournant des années quatre-vingt, puis lui ferait faire une dernière exploration dans la France des années deux mille, avec à chaque fois un nouveau métier, un environnement relationnel différent, un changement de décor complet, comme au théâtre entre deux actes. Cet état exceptionnel avait peut-être une utilité : expliciter cette nostalgie, la démystifier, peut-être…
« Demandez France-Soir, France- Soir, dernière édition, le nouveau Franc entre en vigueur ! Demandez… » Silvère Ripert, tout juste sorti des cours du Lycée Condorcet, ce 2 janvier 1960, prit le temps d’acheter le quotidien au crieur de journaux, placé dans la Cour de Rome, juste devant l’accès aux quais de la gare Saint-Lazare.
Il ne disposait que de quelques minutes avant de s’engouffrer dans la rame d’un train de banlieue qui le ramenait vers Colombes, commune de la région parisienne accessible alors en une quinzaine de minutes depuis Paris. Les liaisons ferroviaires avaient été pour une bonne part d’entre elles électrifiées. Cependant on pouvait voir encore au départ de certaines lignes, Paris-Mantes par Conflans-Sainte-Honorine, ou Paris vers Poissy, des locomotives à vapeur, vestiges du temps du Second Empire, du Paris des Impressionnistes. Une partie du toit de la gare Saint-Lazare était recouverte d’une suie noirâtre, du fait de la diffusion de la vapeur. Lorsqu’il disposait d’un peu plus de temps, Silvère aimait parcourir la Galerie des marchands, située dans le sous-sol de la gare, et scruter précisément la vitrine du Discobole, boutique où l’on vendait des disques, des instruments de musique et munie de cabines d’écoutes qui permettaient d’auditionner un disque avant son éventuel achat.
Ses condisciples du lycée Condorcet avaient mis en garde Silvère à plusieurs reprises au sujet de la fréquentation du Cinéac, salle de cinéma située dans la Galerie des Marchands. Cette salle, prétendaient-ils, est fréquentée par des maniaques et des détraqués sexuels, évite-la… Il se l’était tenu pour dit et avait exclu de s’y rendre pour ne pas faire de mauvaises rencontres.
Ses parents avaient pris soin de l’inscrire au lycée Condorcet, situé 8 rue du Havre, tout proche de la gare Saint-Lazare, à quelques minutes de marche de celle-ci, et donc d’un accès aisé. Le lycée, comme établissement scolaire, était en 1960, très connoté socialement, on n’y envoyait que des élèves de classe sociale relativement favorisée, et d’un recrutement géographique et sociologique homogène : les beaux quartiers de Paris, tout proches, ou des élèves admis sur recommandation, comme Silvère, le tout d’une manière discrète…
