Séduisantes chimères - Stéphane Bret - E-Book

Séduisantes chimères E-Book

Stéphane Bret

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Beschreibung

Novembre 1918: Arnaud Girard ,banquier, Aude Larivière, couturière, Adrienne Roux , infirmière, entrevoient les conséquences du conflit enfin terminé: ils vont être entraînés dans les années folles, ce tourbillon indescriptible, et vivre avec authenticité en rupture avec le monde ancien d'avant-guerre.

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Seitenzahl: 122

Veröffentlichungsjahr: 2021

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« Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence qui nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. »

Guillaume Apollinaire - Les Trois Don Juan (1915)

Content

PROLOGUE

SEDUISANTES CHIMERES

ÉPILOGUE

PROLOGUE

Aude Larivière ne parvint pas immédiatement à se remémorer les sensations et émotions éprouvées lors de l’entrée en guerre de la France en août 1914 : était-ce de l’accablement, de la résignation, du fatalisme, du dégoût ? Probablement un peu de tout de ce triste cocktail. Pourtant, elle était passée par toutes les étapes classiques. Son arrivée à Paris dans les années 1890 l’avait initiée à la vie citadine, elle qui était originaire du Loiret, contrée fuie pour s’émanciper et vivre sa vie .Elle était parvenue à s’établir comme couturière dans un atelier de la rue Saint Dominique dans le septième arrondissement de Paris, lieu de travail qui lui avait fait toucher du doigt la condition du salariat et , accessoirement, celle des femmes , dont elle avait pressenti de longue date le caractère inique, sans avoir pour autant pratiqué la lecture de grands théoriciens .Les premiers mois de la guerre l’avaient , comme beaucoup de citoyens français à cette époque, meurtrie, traumatisée .Le nombre de morts dès le début des hostilités avait été extrêmement élevé ; des villes situées dans la partie nord-est de la France détruites ou gravement endommagées comme Reims, dont la cathédrale avait été bombardée par l’artillerie allemande , ou Noyon , dont les photographies des rues en ruine s’étalaient dans la presse . Très rapidement, le seuil de la violence et de la barbarie dans les combats était parvenu à un niveau jamais envisagé, ni même entrevu. Les Boches, comme les qualifiaient avec mépris et une arrogance assumée les Français, avaient employé les gaz sur le front. Ils apparaissaient pour ce qu’ils étaient : des brutes incorrigibles, une engeance indigne de figurer parmi les nations vraiment civilisées. Pour ne pas rester à l’écart de ce grand mouvement de solidarité nationale, cette secousse terrible qui ne manquerait pas de marquer de son empreinte dévastatrice ce pays, Aude quitta son atelier de la rue Saint Dominique et s’adressa au service des armées chargé de la confection des uniformes : elle fut immédiatement engagée vers la fin d’août 1914 ; elle s’étonna elle-même de cette poussée de patriotisme, un sentiment pour lequel elle nourrissait une grande réticence … Mais peu de gens, alors, prirent la mesure des capacités de cette époque à bouleverser leur vision du moment, leurs certitudes paisibles, leurs accommodements routiniers vis-à-vis du monde, tel qu’ils étaient contraints de le voir alors : cruel, sanguinaire, susceptible d’engendrer des désillusions en chaîne…

Ce type de vécu, Adrienne Roux y fut confrontée. Cette jeune femme, amie d’Aude Larivière, avait eu, avant l’éclatement du conflit, un parcours lié à la satisfaction du corps, de ses pulsions libidinales et corporelles .Elle s’était, rapidement, prostituée dans une maison close ,La Fleur Blanche, où elle avait pu rencontrer de nombreux dignitaires, célébrités et autres notoriétés tels que Toulouse -Lautrec , pour lequel elle avait pu poser et figurer comme modèle dans l’une de ses toiles .Las , en 1906, elle connut quelques revers de santé .Elle craignit , alors, d’avoir attrapé la syphilis , maladie menaçant communément les prostituées et leurs clients réguliers à cette époque .Son médecin diagnostiqua d’autres pathologies, moins graves , mais qui la contraignirent à renoncer à cette activité fort lucrative .Cette dernière lui permettait d’apporter du bonheur charnel aux hommes , de bénéficier de leurs conversations , toujours enrichissantes, de leur prestige social . Adrienne Roux n’en termina pas pour autant avec le corps. En effet, elle décida, par suite de cette impossibilité médicale, de passer un diplôme d’aide -soignante, ce qui lui permit d’exercer ses nouvelles compétences avec une grande intensité et une implication exemplaire dès les premiers mois du conflit. Après avoir fait jouir les corps des hommes avec grande volupté et une implication sans faille, Adrienne en venait à les réparer, à soulager leurs souffrances, dans la mesure de ses possibilités.

Arnaud Girard , pour sa part, était peut-être l’individu le plus bouleversé par cette guerre , qui venait enfin de prendre fin ce 11 novembre 1918 :banquier d’affaires à la très prestigieuse Banque de l’Indochine, bras séculier de la présence française dans l’Extrême-Orient en matière économique et financière , cet homme était sincèrement convaincu de la bienfaisance de l’hédonisme , de la nécessité de l’expansion coloniale française, de la puissance des arts et de la musique sur le destin des individus . N’avait-il pas fait partager à Adrienne Roux, dont il avait été le client régulier, ses goûts en matière musicale ? Il l’avait conviée à la première du Sacre du Printemps, d’Igor Stravinsky, au Théâtre des Champs-Élysées en 1913. Cet homme était profondément ambigu, mêlant dans son univers personnel un certain cynisme, associé à une recherche authentique de l’esthétique et du bonheur. Ce qui le déstabilisait, c’était le toujours possible démenti de ses vues, ses espoirs de voir l’art embellir les vies et destins de tout un chacun complètement controuvés. Il s’en entretenait avec ses pairs du conseil d’administration de la Banque de l’Indochine ; l’un d’entre eux était au bord de l’effondrement psychologique : « Mon pauvre Girard, l’Europe s’est endettée à hauteur de millions, voire de dizaines, nous avons rompu avec des années de stabilité monétaire, vous pouvez dire adieu au franc Germinal ! C’est un très mauvais moment pour les rentiers qui commence, et les indigènes qui vont peut-être nous demander des comptes, des compensations à leur participation à une guerre qui, j’en conviens mon cher Girard, n’était pas vraiment la leur. »

SEDUISANTES CHIMERES

Les concours de circonstances furent source de réconfort durable : le 11 novembre 1918, Arnaud Girard se trouvait à proximité de son arrondissement favori, le neuvième, plus précisément place de l’Opéra, lieu emblématique pour lui en raison de la présence du Palais Garnier, ce legs du Second Empire qu’il chérissait tant : une foule de plus en plus compacte se forma et envahit massivement toute la place. Aucune circulation n’était plus possible, le public présent entonna des Marseillaise successives, débordant de joie et d’exultation portée à son paroxysme. Arnaud Girard sortit vers la terrasse du Café de la Paix, où il avait l’habitude de consommer : une femme vint l’embrasser, elle l’étreignit fort, ne pouvant réprimer des larmes de joie : « Les Allemands ont signé l’armistice Monsieur, la guerre est finie, la guerre est finie ! » Cette dernière ne put terminer son propos, submergée par l’émotion et ce torrent de joie bienfaiteur. Le lendemain, Arnaud Girard put lire le compte rendu de la lecture de l’armistice faite par Georges Clemenceau devant la Chambre des députés : « Je cherche vainement ce qu’en pareil moment, après cette lecture devant la Chambre des représentants de la France, je pourrais ajouter.

Je vous dirai seulement que dans un document allemand dont par conséquent, je n’ai pas à donnerlecture à cette tribune, et qui contient une protestation contre les rigueurs de l’armistice, les plénipotentiaires de l’Allemagne reconnaissent que la discussion a été dans un grand esprit de conciliation. Pour moi, cette lecture faite, je me reprocherais d’ajouter une parole, car, dans cette grande heure, solennelle et terrible, mon devoir est accompli. Un mot seulement.

Au nom du peuple français, au nom du gouvernement de la République française, le salut de la France une et indivisible à l’Alsace et à la Lorraine retrouvées.

Et puis honneur à nos grands morts qui nous ont fait cette victoire !

Nous pouvons dire qu’avant tout armistice, la France a été libérée par la puissance de ses armes et quand nos vivants, de retour sur nos boulevards, passeront devant nous, en marche vers l’Arc de Triomphe, nous les acclamerons.

Qu’ils soient salués d’avance pour la grande œuvre de reconstruction sociale.

Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal. »

Arnaud Girard fut quelque peu désarçonné par cette déclaration du Tigre, ce surnom hérité du temps où cet homme avait exercé avec efficacité les fonctions de ministre de l’Intérieur. Dans l’opinion publique, il reçut, très vite, un qualificatif glorieux et évocateur : le Père la Victoire. Les soldats, au front, s’étaient souvenus avec effroi et admiration mêlés, de sa présence sur le front, n’hésitant pas à braver le danger en se tenant debout et en criant : « On vous aura ! », face aux troupes allemandes situées à quelques dizaines de mètre à peine, non loin des tranchées françaises. Ce qui séduisait Arnaud Girard dans la personnalité de Georges Clemenceau, c’était moins les rugosités de l’homme politique, toujours prompt à assassiner ses adversaires politiques du bon mot définitif, que son penchant pour les arts et son amitié pour les peintres, en particulier Claude Monet, dont les œuvres étaient, pour Arnaud, intimement liées à la représentation du bonheur. C’est la dernière phrase qui faisait tiquer le banquier : comment faire référence à un idéal, au rôle de la France, après ce cauchemar qui avait duré plus de quatre années, cette mutilation des corps et des vies à grande échelle …

Aude Larivière fut démobilisée de l’armée après l’armistice de novembre 1918, et retourna exercer sa profession de couturière dans son atelier de la rue Saint Dominique. Très vite , elle prit conscience des changements qui avaient durablement marqué le pays : le nombre de morts , qui approchait le million et demi , les blessés graves, ceux que l’on nommait les gueules cassées, si l’on était partisan d’un vocabulaire direct, ou les blessés de la face, terme employé pour une campagne en faveur de ces anciens combattants .Les destructions étaient nombreuses dans les régions du nord et de l’est de la France .Pas une famille qui n’ait été touchée , pas un foyer , un village ,dont le monument aux morts allait se parer des noms des tués au combat .Mais , au-delà de ces constats effroyables et attristants, c’était autre chose de fondamental qui avait basculé : la répartition des rôles des sexes, la perception qu’avaient les femmes de leur place dans la société .Elles avaient remplacé les hommes, partis au front, au pied levé, s’étaient acquittées des tâches parfois pénibles, avaient appris à conduire des machines, des trains, à diriger des services dans les usines, à gérer des stocks , des commandes ; toutes opérations dévolues à l’homme avant le déclenchement du conflit. Aude voulut revoir Adrienne, dont elle n’avait jamais condamné les activités liées au commerce de son corps ; préférant manifester une complicité empreinte d’une attention amicale au sort d’Adrienne.

Depuis sa rencontre avec une femme à un bal du 14 juillet, en 1912, Aude doutait de la nature véritable de ses désirs affectifs et sexuels. Elle était tombée amoureuse, avait vécu intensément cette relation, mais n’y avait pas vu de conséquence quant à sa place dans la société. Elle ne se sentait pas appartenir à un groupe caractérisé par des mœurs marginales ou minoritaires. En revanche, ses fonctions exercées à l’armée avaient complètement bouleversé les représentations classiques : l’homme à la direction virile et dominatrice des choses, la femme, éternelle seconde. Ce schéma était caduc, à l’évidence…

Aude Larivière arriva au lieu de rendez-vous, un café tout proche de l’hôpital du Val-de-Grâce, où était affectée Adrienne, dont les aptitudes au métier d’aide-soignante avaient été confirmées par l’obtention récente du diplôme d’infirmière.

Aude reconnut son amie. Cette dernière avait gardé beaucoup de charme, un beau maintien, un corps svelte, une allure élégante. Ses cheveux avaient sensiblement raccourci, sa tenue vestimentaire était bien sûr beaucoup moins élaborée et recherchée qu’à l’époque où elle officiait dans les maisons closes, sûre de ses attraits et de son pouvoir de séduction alors terriblement ravageur. Elle portait une robe noire, assortie d’un chapeau cloche.

« Contente de te revoir, Adrienne, je ne vais pas te dire que tu n’as pas changé, nous nous mentirions toutes les deux à nous-mêmes, je suis sûre que nous avons beaucoup à nous dire, n’est- ce pas ? »

– C’est certain, Aude. Je me souviens, tu étais folle de rage en regardant partir ces soldats gare de l’Est, tu t’en voulais de n’avoir pu en convaincre un seul de déserter, ou de mettre la crosse en l’air, comme le voulaient les pacifistes, tu avais pleuré dans mes bras en rentrant chez toi.

Tu m’avais parlé de Jaurès, de ses discours au Pré Saint-Gervais. Malheureusement, il a été assassiné par un cinglé, un fanatique. Tout s’est effondré en quelques jours …

–Oui, c’est ce que je n’ai jamais vraiment compris, d’ailleurs. Nous étions heureuses toutes les deux, chacune à notre manière, et tout s’est interrompu. Nous avons dû faire des choix : toi à l’hôpital, et moi aux ateliers de confection des uniformes de l’armée. J’étais atterrée à l’époque, tu te souviens de la couleur des uniformes au début de la guerre : les gars en pantalon rouge, des cibles idéales pour les mitrailleuses allemandes, et mes collègues de l’atelier qui m’envoyaient des lettres annonçant le décès de leur fiancé, ou le pressentant comme une issue proche et inexorable.

–C’était effroyable à l’hôpital : les blessés entassés dans des salles communes, les cris la nuit, le manque de médicaments, les premiers mutilés, tu sais les gueules cassées. Une nuit, j’ai dû convaincre l’un d’entre eux qu’il pourrait revivre, peut-être. Il me disait « Mademoiselle, je ne serai pas un monstre, hein ? »

– Et tu as pu le rassurer ?

–J’ai tenté, je ne sais pas s’il a été persuadé par mes dires. Les hommes, en France et peut-être ailleurs aussi, ne vont pas se remettre de sitôt de cette remise en cause de leur place, de leur virilité, de leur prépondérance dans la société. Nous, les femmes, nous pouvons nous engouffrer dans une brèche béante.

–Et tu veux en profiter, rétorqua Aude, toute surprise du ton quasi revendicatif de son amie.

–Oui, et je suis prête à parier que tu es d’accord !

–Pari gagné ! »