Adriatique - Jean-Arnault Dérens - E-Book

Adriatique E-Book

Jean-Arnault Dérens

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Beschreibung

Venise fut son cerveau et son poumon économique. Mais son identité est balkanique. La mer Adriatique oscille entre les deux Europe qu’elle a toujours reliées, semant ses îles comme un chapelet entre ses rives occidentale et orientale.

Fille de Rome, elle a toujours regardé vers l’est et porté ses navigateurs vers la Grèce, mais aussi vers l’Afrique, la Turquie et le monde arabe. À Trieste, les fantômes de l’Autriche-Hongrie et de l’ex-Yougoslavie dansent sur les flots de cette mer de commerçants, pirates et conquérants. Ouverte sur les Balkans, elle a offert aux convulsions de cette région un dépassement naturel, un horizon aussi touristique que rassurant.

Ce petit livre n’est pas un guide. Il fera de vous le passager clandestin d’un navire qui n’échouera jamais. Le navire d’une Europe rêvée dont les marchands partirent d’ici à la conquête de l’Asie et du monde.

Un grand récit suivi d’entretiens avec Raoul Pupo (historien), Maja Jurišić (opératrice touristique), Mustafa Canka (journaliste et écrivain).


À PROPOS DE L'AUTEUR 

Jean-Arnault Dérens est l’un des meilleurs connaisseurs des Balkans, collaborateur de plusieurs titres majeurs de la presse francophone. Il est l’auteur de "Monténégro", la mer de pierres dans la même collection (2023).

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Seitenzahl: 102

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Carte

AVANT-PROPOSPourquoi l’Adriatique ?

« Le portPour d’autres allume ses feux ; l’espritIndompté me pousse encore au large,Et de la vie le douloureux amour. »

(Ulysse, Umberto Saba, trad. Philippe Renard, Gallimard, La Pléiade, 1994)

Je suis un enfant de l’océan et je n’ai découvert qu’assez tardivement l’Adriatique. Si j’excepte un voyage familial à Venise, mon premier contact avec cette mer se produisit sur un ferry qui ramenait de Dubrovnik en Italie, le 1er octobre 1991, tous les participants à une « caravane de la paix » qui venait de sillonner la Yougoslavie en train de se défaire. Avec quelques camarades, je suis monté à la passerelle où la VHF donnait les nouvelles des premiers bombardements frappant l’ancienne Raguse. Nous étions passés juste à temps, l’Adriatique s’imposait comme une mer menacée par la guerre, mais aussi comme une promesse de salut, comme la possibilité d’une fuite, où il suffirait toujours de passer d’une rive à l’autre, voire de caboter d’île en île, pour trouver un refuge sûr.

J’ai beaucoup de souvenirs d’Adriatique l’hiver, attendant le bac qui traverse le détroit de Verige, dans les bouches de Kotor, au Monténégro, ou bien quittant en voilier le port de Muggia, un froid matin de mars, avec le terminal méthanier et la zone industrielle de Trieste qui s’éloignaient à bâbord. Même si les chantiers navals de Croatie ne sont plus que des souvenirs, le Nord de l’Adriatique demeure une région de grande industrie. Ceux qui prennent l’Adriatique pour un lac tranquille n’ont jamais connu le souffle glacial de la bora qui s’abat en hiver, ni les caprices du vent de sud, du sirocco qui, chaque automne, peut la transformer en chaudron du diable. J’ai bien souvent remonté sous une pluie battante la route nationale qui longe la côte dalmate, parfois pris le ferry qui ralliait Dubrovnik à Rijeka quand cette route était coupée à cause des risques de submersion marine. La mer n’est pourtant jamais si belle qu’un matin de printemps, quand le soleil resplendit en jaillissements d’écume au passage des îles. Vu du ciel, le semis des Kornati et de l’archipel de Šibenik ressemble à un motif fantasque dessiné par un enfant.

L’Adriatique est prodigue en mirages. Il suffit de grimper sur les remparts de Ston, qui ferment la péninsule de Pelješac, au nord de Dubrovnik, ou bien encore de visiter le château vénitien qui protège le site antique de Butrint, tout au sud de l’Albanie, pour croire que l’on est enfin parvenu au rivage des Syrtes, là où s’arrête la seigneurie d’Orsenna, même si l’on ne sait pas bien si c’est à Venise ou à Raguse qu’il faudrait identifier la cité glorieuse imaginée par Julien Gracq, et si chacun se fait toujours sa propre imagination des barbares qui seraient tapis de l’autre côté du désert marin.

La plus jeune des mers

En octobre 2021, à Ulcinj, dans le sud du Monténégro, tout près de la frontière albanaise, j’enquêtais sur la mémoire de Sabbatai Tsevi, le messie apostat qui sut dès l’an 1648 qu’il était Celui que tous attendaient, ce qu’il révéla quelques années plus tard en faisant intrusion dans la grande synagogue d’Izmir, se proclamant le Saint d’Israël. Après avoir révolutionné toutes les communautés juives de l’Empire ottoman, il se rendit à Istanbul en 1666, où il se convertit à l’islam. Le sultan le fit alors envoyer à Ulcinj, où il mourut dix ans plus tard. Il possédait un oratoire dans l’ancienne citadelle vénitienne, devenue siège de l’administration ottomane, où l’on peut encore voir l’étoile de David du pseudo-converti qui continuait à judaïser. Comme il avait aboli l’obligation des bains rituels au mikveh, c’est dans la mer qu’il se baignait chaque jour. À l’automne 2021, Ulcinj et tout le littoral monténégrin étaient de nouveau confinés en raison d’un regain du Covid, mais un hôtel avait bien voulu nous louer une chambre devant la plage de la ville, au pied de la citadelle. Chaque fin d’après-midi, je partais nager quand l’appel à la prière retentissait de tous les minarets, et j’imaginais que quelques fenêtres de la ville s’ouvraient aussi pour lancer en ladino, la vieille langue des juifs chassés d’Espagne, la prière secrète des disciples de Sabbatai Tsevi1.

L’Adriatique est la plus jeune des mers : elle ne prit sa forme actuelle que lors de la transgression flandrienne, après la glaciation de Wurms, au début de l’holocène, il y a dix millénaires à peine : autrefois, la mer n’allait pas au-delà d’une ligne reliant Ancône à Split, et les îles dalmates ne sont que les sommets d’anciennes vallées ennoyées par la montée des eaux.

On présente toujours l’Adriatique comme le golfe de Venise, dominé par l’omniprésente figure du lion ailé de saint Marc qui brandit l’épée ou pose sa patte sur le Livre d’un air impérieux, mais en vérité, cette mer a toujours été disputée et le lion bien souvent défié, moqué ou vaincu. Les îles et les rivages gardent mémoire des guerres, de tous les exils, des espoirs et des rêves effacés qu’ils réfléchissent parfois comme une fata morgana qui apparaît sur la ligne d’horizon et se défait dès que change le sens du vent. Si l’Homo Adriaticus existe, il est porté par la mélancolie d’un âge d’or qui n’a sûrement jamais existé. L’Adriatique est un immense palimpseste, et je reviens toujours labourer cette prairie marine, sachant bien que je n’épuiserai jamais les histoires qu’elle révèle à ceux qui veulent bien l’écouter.

1 Né à Smyrne dans l’Empire ottoman (actuellement Izmir en Turquie) en 1626, Sabbatai Tsevi a été considéré de son temps comme le Messie par un grand nombre de Juifs. Il est l’inspirateur de la secte turque des Sabbatéens.

La mer sérénissime

Le voyage pourrait partir d’ici, de la péninsule de Karaburun qui ferme la baie de Vlora, là où la mer se resserre en un goulet d’à peine 42 milles nautiques jusqu’au cap d’Otrante. L’Organisation hydrographique internationale a bien fixé un peu plus au sud la limite de l’Adriatique, suivant une ligne imaginaire reliant l’embouchure du canal de Butrint, en Albanie, par 39°44 N, 19°59 E, à la baie de Kouloura, sur l’île de Corfou, et à la pointe de Santa Maria di Leuca (39°47 N, 18°20 E), à l’extrême sud des Pouilles et donc du talon de la botte italienne, mais c’est ici, au large de Karaburun, qu’il me semble toujours quitter les eaux ioniennes et revenir dans celles, plus intimes et familières, de l’Adriatique. Fernand Braudel parlait des « prairies liquides » de la Méditerranée pour désigner ces différentes mers qui se juxtaposent les unes aux autres. Le visiteur pressé a peu de chances d’en percevoir les nuances, mais le berger sait très bien où commence sa prairie et ce qui la distingue de toutes les autres, le dénivelé, l’odeur des herbes et le souffle du vent. Il en va de même du marin qui cabote en Méditerranée et sait reconnaître les courants, les vents et même les oscillations de couleurs, les changements de l’odeur de la mer, cette soudaine et incoercible sensation de familiarité.

L’île de Sazan vient fermer la baie de Vlora, l’Italie se cache derrière la ligne d’horizon, mais dans les années 1990, presque chaque nuit, des petites vedettes, des zodiacs – des gomoni, comme disent les Albanais en reprenant le terme italien – traversaient le détroit, chargés d’exilés fuyant l’Albanie ou le Kosovo. Beaucoup ont fait naufrage, car la mer est souvent capricieuse, en toute saison mais surtout à la fin de l’été, quand se lève le vent du Sud. Même le ferry qui relie chaque jour Vlora à Brindisi reste parfois à quai, et j’ai souvent été surpris par une mer formée au sortir de la baie, en quittant la protection de Karaburun, comme si des jets d’écume et le heurt de vagues courtes et violentes devaient nécessairement saluer la rencontre de l’Ionienne et de l’Adriatique.

Karaburun, qui a gardé son nom turc de Pointe-Noire, est une péninsule sauvage, où toute construction est bannie. Du temps du socialisme, l’accès était même interdit à cet immense terrain militaire. Désormais, quelques bateaux organisent en saison des excursions à la journée depuis Vlora, menant les touristes jusqu’à la grotte de Haxhi Aliu, l’un des plus fameux pirates de l’Adriatique : l’homme est né en 1570, à Ulcinj, aujourd’hui au Monténégro, alors que cette ville venait d’être prise pour le compte de l’Empire ottoman par un pirate italien converti à l’islam. Du reste, la famille de Haxhi Aliu serait elle aussi venue de Calabre. Celui-ci reçut une bonne éducation à Istanbul et servit dans la flotte ottomane avant de se mettre à traquer les galères vénitiennes et ragusaines. C’est dans les grottes de Karaburun qu’il cachait ses barques à voile, contrôlant qui voulait pénétrer dans l’Adriatique, quand cette mer était disputée entre la Croix et le Croissant. S’il a laissé un souvenir amer sur les rivages chrétiens de la Pouille ou de l’Épire, le petit peuple musulman du littoral a gardé mémoire de sa générosité légendaire. On rapporte, comme il se doit, que ce Robin des Bois musulman, ou plutôt Robin des mers, protégeait les faibles et partageait son butin.

Du temps de Haxhi Aliu, d’épaisses forêts couvraient la péninsule, dont les meilleures essences offraient le bois nécessaire à la construction des bateaux. Le couvert boisé s’est raréfié sous l’action des hommes et de l’érosion, Karaburun laisse apparaître son crâne pelé, mais la péninsule est toujours domaine militaire, car elle abrite la base de Pacha Liman, nichée au fond de la baie de Vlora. En 48 av. J.-C., Pompée y avait caché ses galères. Il était alors maître de la côte Adriatique, mais sept légions fidèles à César franchirent en plein hiver les monts Acraucéroniens et fondirent sur le petit port d’Orikos. Ce mouillage naturel resta bien connu au Moyen Âge comme à l’époque ottomane, où il reçut son nom de Port du Pacha, Pacha Liman. Après 1945, les Soviétiques développèrent la base, y installant des sous-marins à propulsion nucléaire, juste en face de l’Italie. En 1961, quand Enver Hoxha, le « guide bien aimé du peuple », ainsi que le nommait la propagande du régime, prit la décision de rompre avec Moscou, l’URSS dut abandonner les sous-marins qui rouillèrent dans les canaux creusés sous la péninsule de Karaburun. Aujourd’hui, l’accès à Pacha Liman est toujours interdit, car le port est devenu l’une des plus grandes bases de l’OTAN en Adriatique, depuis l’adhésion de l’Albanie à l’Alliance atlantique en 2009.

C’est sur le port de Vlora, dans la petite maison des douanes, que fut proclamée l’indépendance albanaise, le 28 novembre 1912, alors que les guerres balkaniques faisaient rage et que tout le monde convoitait cette langue de terre collée à l’Adriatique – les Grecs, les Serbes, les Monténégrins, mais aussi les Autrichiens et les Italiens. L’une des rares photographies de ce moment historique montre Ismail Qemali, le « père de l’indépendance », rejoindre en chaloupe le navire italien qui devait le conduire à Londres, où se tint la conférence qui reconnut la naissance d’un État d’Albanie. La « maison de l’indépendance », transformée en petit musée, est perdue dans le chaos qui domine depuis des années le centre de Vlora, où l’on construit une immense marina après avoir édifié des dizaines d’immeubles de béton, voués à rester vides car ils ne servent qu’à blanchir de l’argent mal acquis et à nourrir la spéculation. La côte albanaise offre peu de mouillages naturels et le pays est longtemps resté interdit à la plaisance – du temps du socialisme, bien sûr, mais encore dans les années 2000, quand il fallait empêcher les traversées clandestines vers l’Italie. Quand la mer forcit, le marin voit défiler la muraille de roche, de Karaburun jusqu’à Himara et Saranda, sans le moindre port où venir s’abriter. La marina devrait permettre à l’Albanie de conforter son image nouvelle de pays méditerranéen, vouée au kitsch d’une dolce vita tapageuse. Pour l’instant, le front de mer présente toujours ses quais effondrés et leurs tubulures d’acier.

Une Méditerranée primaire