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Ce grand pays regorge de richesses. Pourtant ce sont ses luttes qui l’ont façonné. Sans cesse, les Sud-Africains ont dû se battre. Contre l’apartheid et pour leur liberté bien sûr. Mais aussi contre les éléments, les antagonismes communautaires, les inégalités sociales criantes qui noient malheureusement la nation « arc-enciel » dans un tourbillon de violences.
Comprendre l’Afrique du Sud exige à la fois de connaître et d’oublier Nelson Mandela. Ce dernier est partout, gravé dans l’imaginaire mondial comme le héros d’une émancipation gagnée dans la paix. Mais les Sud-Africains « nés libres » dénoncent une liberté inachevée. Le pays vit au fil de ses convulsions. Il se cabre à la manière des fauves de ses parcs nationaux ou des flots rugissants du Cap de Bonne-Espérance.
Ce petit livre n’est pas un guide. Il raconte l’âme d’un peuple qui souffre et vit en même temps. Parce que pour le comprendre, il faut avoir entendu le cri de sa terre fracturée et si souvent blessée.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sébastien Hervieu est journaliste indépendant, ancien correspondant du Monde en Afrique du Sud et ex-responsable Afrique de Courrier international. Il est aujourd’hui basé en Côte d’Ivoire.
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Seitenzahl: 94
Veröffentlichungsjahr: 2020
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes ou écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, métropoles et régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées. Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.
Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, Richard Werly est le correspondant permanent à Paris et Bruxelles du quotidien suisse Le Temps.
Retrouvez et suivez L’âme des peuples sur
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Pourquoi l’Afrique du Sud ?
Nelson Mandela. Combien de pays peuvent se résumer à un seul nom ? Vingt-sept années passées derrière les barreaux pour arracher la liberté de la majorité noire feront de lui le premier président de l’Afrique du Sud démocratique. Pourtant, à l’annonce de sa mort un doux soir de décembre 2013, les Sud-Africains hésitent. Certains dansent pour célébrer le héros devant sa résidence cossue de Johannesburg, d’autres n’ont guère envie de se déplacer malgré le déferlement des caméras du monde entier. Le jour de la commémoration nationale, sous les yeux des dignitaires étrangers, à peine la moitié des gradins du stade près de Soweto, conçu en forme de calebasse1, seront occupés.
Mille-feuille de peuples, formés par des siècles de migrations continues, des communautés bantoues aux colons européens, l’Afrique du Sud a besoin d’un ingrédient clé pour tenir ensemble : l’espoir. Face à l’ordre établi, le combattant xhosa Mandela, avec l’aide de ses camarades du Congrès national africain (ANC), avait ainsi incarné une puissante conviction : rien n’est jamais impossible. L’inébranlable peut un jour vaciller.
Sur cette terre rouge ocre qui a trop saigné, meurtrie par plus de trois siècles d’oppression raciale d’une brutalité inouïe, les Sud-Africains se sont forgés dans la lutte. Ils en sont fiers. Fiers d’avoir imaginé un avenir où chacun aurait sa place. Fiers d’être cette nation « arc-en-ciel » qui a séduit le reste du monde. Fiers d’offrir à l’étranger leur philosophie de l’ubuntu dans laquelle un être humain n’existe que grâce à tous les autres. La promesse d’un monde profondément fraternel.
Ils s’appellent Sihle, Zanele ou encore Mangi. Dans les ruelles entremêlées des townships d’Alexandra ou de Khayelitsha, vous les trouverez assis chez eux, dans des shacks, ces patchworks brinquebalants de bouts de tôles d’une unique pièce. Ou au shebeen du coin, attablés dans ces gargotes illégales sous l’apartheid. La vingtaine, ils appartiennent à la génération des born free, les « nés libres ». Ils sont venus au monde quand leurs parents et grands-parents ont mis pour la première fois un bulletin dans l’urne en 1994. Le régime ségrégationniste de la minorité blanche figure dans leurs livres d’histoire.
Sont-ils libres pour autant ? Un silence. « Eish… » répondent-ils, de cette interjection si répandue mais intraduisible. Comprenez : « C’est compliqué ». Ces jeunes Noirs veulent choisir leur vie, mais un chômage massif les enferme dans un immobilisme désespérant. Leurs frustrations grandissent. L’Afrique du Sud ne quitte pas le podium des pays les plus inégalitaires au monde. Au loin, de l’autre côté de l’autoroute de 2x4 voies, derrière les hauts murs surmontés de barbelés et de caméras de surveillance, ils constatent qu’une minorité reste privilégiée. Majoritairement des Blancs, mais désormais rejoints par une petite partie des Noirs, nouveaux arrivants de la classe moyenne.
La colère des laissés-pour-compte de la nouvelle Afrique du Sud est sourde, mais se fait de plus en plus entendre. Dans les rues, dans les mines, sur les campus, on « toy-toye » comme sous l’ordre ancien. Une contestation en dansant, chantant, criant, en brûlant des pneus et des poubelles pour rendre la grogne plus spectaculaire. « Le bulletin de vote ne se mange pas », crie-t-on.
Les discriminations héritées du passé sont encore trop présentes. Comment les Sud-Africains peuvent-ils s’émanciper dans un pays qui demeure une « maison hantée » s’interroge, implacable, la poétesse Koleka Putuma2. Pour cette « née libre » qui explore « la douleur noire », l’oppressé et l’oppresseur n’ont pas disparu dans cette démocratie qui ne serait que de façade.
« Nous sommes une société qui est blessée, abîmée par notre passé, paralysée par notre présent, et hésitante sur notre avenir » résumait le chef de l’État Cyril Ramaphosa, peu de temps après son accession au pouvoir en 2018. « Cela expliquerait pourquoi nous sommes si facilement enclins à la colère et à la violence. »
Comment alors accéder à la liberté ? C’est « un long chemin » avait constaté Nelson Mandela3. La route est sinueuse. Ami visiteur, accrochez-vous, l’Afrique du Sud n’est pas de tout repos. Son peuple a l’âme tumultueuse et tourmentée. Volontiers frondeur, il aime gronder. Fier d’exister.
1 Fruit aux parois dures, servant de récipient.
2 Collective Amnesia, 2017.
3 Un long chemin vers la liberté, 1994.
Bienvenue au pays aux… onze langues officielles. Zappez à l’heure du dîner, vers 18 h 30, sur la SABC, la télévision publique, et vous tomberez sur un sitcom et un épatant numéro d’équilibriste. Un acteur enchaînera, dans une même réplique, des phrases en zoulou, xhosa, tswana, pedi. Ses partenaires de tournage feront de même. Leur mission : respecter au mieux les quotas liés au poids de chaque communauté sud-africaine. Les sous-titres en anglais, langue minoritaire dans le pays, vous sauveront, mais les Sud-Africains, polyglottes dans leurs foyers, s’y retrouveront. La devise nationale des 59 millions d’habitants n’a pas été choisie par hasard : « l’unité dans la diversité ».
Le régime ségrégationniste de l’apartheid avait rangé les Sud-Africains en quatre catégories : les Noirs (aujourd’hui 80 % de la population), les Coloured ou métis (9 %), les Blancs (8 %), et les Asiatiques (2,5 %). Une classification grossière qui masque l’infinie diversité des communautés, et la fluidité d’un groupe à l’autre.
C’est vers le troisième siècle que les premiers habitants de ce territoire de la pointe sud de l’Afrique, les San et les Khoïkhoïs, ont vu descendre du nord les communautés bantoues, d’où sont issus la majorité des Noirs. D’un côté, le groupe Nguni comprenant les Xhosas, les Swazis et surtout les Zoulous, l’ethnie majoritaire. Cette dernière s’imposera comme la plus puissante lorsque au début du dix-neuvième siècle, son roi Shaka mena une « guerre illimitée » (Mfecane) pour étendre considérablement le royaume zoulou.
De l’autre côté, le groupe Sotho avec les Pedis, les Tswanas, les Ndebeles et les Basothos. Ces subdivisions ethniques ont toujours été manipulées et renforcées pour diviser et mieux régner. Avec force par le régime de l’apartheid, mais bien avant par les premiers colons européens, aidés par les missionnaires chrétiens.
Ce sont des Hollandais et des Français huguenots qui débarquèrent dans la baie du Cap à partir du milieu du dix-septième siècle, poussés à traverser les mers après la révocation de l’Édit de Nantes en 16851. Ces aïeuls des Afrikaners inventent une langue, l’afrikaans, dérivé du néerlandais. Les colons anglais arriveront seulement un siècle plus tard.
Les Coloured, qui parlent également afrikaans, ont toujours eu le sentiment d’être peu considérés à travers l’histoire nationale. À raison. Ils sont le fruit d’un métissage forcé entre les premiers colons, essentiellement des hommes, et les populations indigènes et esclaves déplacés de Malaisie, d’Indonésie et du reste de l’Afrique.
Enfin, ceux qui étaient regroupés sous l’appellation « Asiatiques », regroupent en réalité principalement des Indiens. Recrutés il y a un siècle et demi par la Compagnie britannique des Indes, ces migrants furent acheminés jusqu’au port de Durban pour cultiver la canne à sucre dans la région.
Frontalière de six pays, l’Afrique du Sud n’a jamais cessé d’être une terre de migrations. Une terre de conquête, d’opportunités, même de refuge. Pour des Africains du voisinage – Zimbabwéens, Mozambicains, Malawites – happés par le travail minier sous l’apartheid. Pour ceux de la Corne de l’Afrique – Somaliens, Éthiopiens. Pour ceux d’Afrique francophone – Congolais, fuyant les conflits. Pour des Européens aussi, comme les Grecs et les Portugais au fil du dix-neuvième siècle.
« La communauté ethnolinguistique reste encore aujourd’hui un marqueur identitaire fort dans le pays » écrit le géographe français Philippe Gervais-Lambony2, la pluri-appartenance caractérise bon nombre de Sud-Africains. En particulier dans les grandes villes, creuset de la mixité. Chaque habitant met en avant telle ou telle facette de son identité, en fonction du lieu où il se trouve, et des gens en sa compagnie.
À la maison, on conversera dans sa langue maternelle pour se fondre dans la tradition et respecter les aînés. À l’extérieur, on s’adaptera. Les plus jeunes savent que parler le pedi ou le tswana ne les emmènera pas loin. Très vite, l’anglais s’impose comme langue des études, d’ascension sociale, de succès. Quitte à être accusé de vouloir singer les Blancs.
Ces acrobaties linguistiques et identitaires font le bonheur des comiques locaux, dont le plus illustre d’entre eux, Trevor Noah. Celui qui s’est vu propulser en 2015 à la tête de la populaire émission de télévision satirique américaine The Daily Show, est bien placé pour savoir jongler. Né en 1984 d’un père suisse et d’une mère xhosa, son arrivée sur terre est « un délit de naissance » selon le titre même de son autobiographie, devenue un best-seller3. Sous l’apartheid, l’union de ses parents était en effet illégale, et il raconte qu’il a dû grandir dans le township de Soweto, seulement avec sa mère et ses grands-parents maternels.
« La langue, encore plus que la couleur de peau, définit qui vous êtes pour les gens » écrit-il. Mais au pays, le succès grandissant des stand-up le rassure. Les humoristes s’emparent de plus en plus du sujet de la « race ». Comme si pour le public multicolore, rire de soi et ensemble participait à un lent processus de guérison.
Parmi les remèdes contre la division nationale, citons aussi le braai (prononcez « braille »), le barbecue sud-africain. L’exceptionnel niveau d’ensoleillement à l’année dans le pays le permet si souvent. Avec les amis ou la famille, on se retrouve sur la terrasse le week-end autour des braises, en regardant cuire des demi-mètres de boerewors, ces grosses saucisses épicées d’agneau, de porc ou de bœuf. D’origine afrikaner, ce rituel s’est étendu à tous ceux qui peuvent s’offrir de la viande. Dans le township, on vous donnera rendez-vous au shisa nyama. La grillade sera accompagnée de pap (porridge de maïs), de patates douces, de haricots, de morogo (feuilles d’épinards sauvages) ou de chakalaka (crudités épicées). Au choix. Et bien sûr de quelques bières. Au village, on vous fera déguster l’umqombothi, la bière traditionnelle à base de maïs, épaisse et odorante.
La diversité sud-africaine se retrouve dans l’assiette. Comme au Cap, surnommée la « ville-mère » par les colons, où la cuisine mêle influences hollandaises et malaises. Goutez le bobotie, un savoureux gratin au curry, accompagné de chutney aux fruits. Comme dans la région semi-désertique du Karoo où on vous proposera un pâté d’autruche ou de crocodile. Pour digérer, prenez un thé rouge au rooibos, du nom de ce petit buisson qui ne pousse qu’en Afrique du Sud, sur les plateaux montagneux au nord du Cap. Contrairement à ce que son nom indique, ses feuilles ne contiennent pas de théine, mais ne vous privez pas pour autant. Les bienfaits pour la santé de cette boisson légèrement sucrée sont renommés.
