Alger, 20  août 1965 - Christian Phéline - E-Book

Alger, 20  août 1965 E-Book

Christian Phéline

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Beschreibung

Deux mois après la prise de pouvoir du colonel Houari Boumédiène, le numéro 134 de Révolution africaine est saisi à l’imprimerie et, en quelques heures, recomposé sous l’œil de la Sécurité avant d’être, sans que rien n’en paraisse, distribué dans les kiosques.

Son directeur, l’ancien dirigeant communiste Amar Ouzegane, qui voulait, documents inédits à l’appui, s’y prévaloir publiquement d’être l’auteur unique de la mythique « Plateforme de la Soummam », est contraint à l’exil.

L’enquête très attentive conduite sur un épisode de censure aussi audacieux qu’occulte donne l’occasion de revenir sur le rôle joué par l’hebdomadaire internationaliste dans les premières années de l’indépendance pour ceux qui se voulaient « la gauche du FLN », et sur les modalités de sa reprise en main par étapes entre 1964 et 1966.

Elle interroge non moins vivement la place si contradictoire que le programme adopté à l’été 1956 continue à occuper dans l’imaginaire politique algérien, qu’il ait été controversé dans ses principes mêmes ou soit toujours invoqué tant par le régime en place, que par ceux qui y cherchent, à raison ou à tort, la base d’une refondation démocratique.

Elle met aussi en lumière de quelles multiples manières s’est perpétuée jusqu’à nos jours la tentation pour les autorités de substituer leur propre parole à la libre expression des journalistes.

À ce titre, comme l’écrit Mohammed Harbi dans sa postface, la lecture de ce livre sera des plus fécondes pour quiconque aspire à l’épanouissement d’une société ouverte à la pluralité des cultures, des idées et des croyances.





À PROPOS DE L'AUTEUR

Christian Phéline a notamment publié "L'Aube d'une Révolution", "Un Guadeloupéen à Alger", "Me Maurice L'Admiral (1864-1955)", "Les avocats « indigènes » dans l'Alger coloniale", "Aurès 1935, photographies de Thérèse Rivière et Germaine Tillion", "La Terre, l'Étoile, le Couteau". "Le 2 août 1936 à Alger". Il a codirigé l'ouvrage "Défis démocratiques et affirmation nationale", "Algérie 1900-1962" et co-écrit avec Agnès Spiquel, "Camus, militant communiste". "Alger 1935-1937".

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Seitenzahl: 317

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Alger, 20 août 1965

La discrète mise au pas de Révolution africaine

Christian Phéline

Alger, 20 août 1965

La discrète mise au pas de Révolution africaine

Postface de Mohammed Harbi

CHIHAB EDITIONS

© Éditions Chihab, 2023.

www.chihab.com

Tél. : 021 97 54 53 / Fax : 021 97 51 91

ISBN : 978-9947-39-690-2

Dépôt légal : septembre 2023.

Parcettechaudejournéed’été, lesruesducentre-villesontpresquedésertes. Deuxmoisplustôt, jourpourjour, nombreuxfurentceuxqui, untemps, avaientcruque, toutprèsdelà, lestanksseregroupaientauxabordsdupalaisduGouvernementpourlesnécessitésdetournagedupremiergrandfilmnationalsurlaguerredelibération. Alors, aujourd’hui,personnenes’attardeinutilementàproximitédelagrossecamionnettebleusombrequirestelonguementstationnéeencedébutd’avenue. Sonchauffeurresteimpassiblederrièrelevolanttandisque, surletrottoir, deuxhommesencostumeetcravatedemeurentenfaction. Nulbesoind’uniformeouqueleurarmesoitvisiblepourqu’unpassantnedevined’oùilsviennentetquelestlesérieuxdeleurmission. Etceseraitplutôtpours’enconvaincreunpeupluseux-mêmesquechacunportelagrossemoustacheetleslunettesnoiresquis’enveulentlesignedistinctif. Levéhicule, dontonamaintenantgrandouvertlesportièresarrière,s’estgaré, dèslafindelamatinée, lelongdubâtimentpercédedeuxrangéesdefenêtresàdoublearcature. L’angleaveclafaçadeprincipaleestforméparlatourblanchequ’avecunmélangedefiertéetdedérisiononappelleici « leMinaret » : despanneauxd’entrelacsfactices, quelquesplaquesdefaïencemulticolores, unrangdecréneaux, lecouronnementd’unpetitdômeenontlongtempsfaitl’undesrepèrespittoresquesdelavilleeuropéenne. Dansunincessantva-et-vient, parlaportequiouvreàl’autreextrémitédececôté-cidel’édifice, desmanutentionnairestransportentsurdesdiablesdevolumineusespilesdepapierimpriméqu’ilschargentdanslefourgon. Certainessontdéjàficelées, d’autresarriventencoreenvracparlemonte-chargequisurgitdusous-sol. Lesfeuilletssontduformattabloïddont, encetemps, usaientencoreleshebdomadaires. Quis’yarrêterait, entreverraitlelettragedehautescapitalesbâtonencrécouleurémeraudequibarrelesommetdelapageetquecomplèteunelignedecaractèresenbas-de-casse. Entredeuxépaisfiletsdumêmevert, toutlerestedelafeuilleestoccupéparleclair-obscurd’unclichéoùs’inscritendiagonalelevisaged’unmanifestantnoircriantdanslanuit, lesdeuxbraslevés, etqu’enmajusculesdecouleur, traverseunequestion :

LOS ANGELES CETTE FOIS-CI LE FEU ?

Il faudra bien des voyages pour que toute la cargaison soit évacuée et rangée dans la camionnette. Les deux hommes vêtus de gris feront une dernière inspection des locaux pour s’assurer qu’aucun exemplaire n’a échappé à la saisie, puis l’ensemble sera évacué pour, sans doute, être pilonné dans quelque lieu discret et bien gardé.

Pour l’heure, traversant en biais les jardins en paliers qui ouvrent leur trouée jusqu’aux arrières du port, un piéton trop curieux pourrait emprunter, partant sur sa droite, ce boulevard qui conduit aux lointains et industrieux faubourgs sud de la capitale. La volée d’arcades qui borde les premiers blocs du côté opposé à la mer est recoupée par plusieurs petites rues auxquelles on a donné naguère le nom de musiciens français et que bordent des immeubles blanchis datant d’avant la Grande Guerre. Au bout de quelques numéros, la deuxième d’entre elles bute sur un escalier qui remonte droit vers le quartier des facultés. De son coin sur le boulevard, on voit, dominant le port, l’étroite Maison des Étudiants, la vaste bâtisse blanche des années 1930 qui abrite le ministère de l’Agriculture, puis, juste après, le siège redouté du commissariat central. Mordant sur le trottoir de la rue, une voiture à quatre places bloque l’entrée de son numéro 2. À l’étage, les quelques employés et journalistes présents ce jour où le numéro de la semaine était déjà bouclé, ont été consignés dans la vaste pièce donnant sur un balcon, qui sert de salle de rédaction. Chacun a dû remettre les articles sur lesquels il travaillait encore ou laissés en attente d’une éventuelle publication. Deux hommes se passent de main en main les papiers pelure à la frappe violacée qu’ils parcourent, les sourcils froncés, puis ils gardent quelques feuillets et déchiquettent les autres avec une longue application. Le personnel ne sera libéré qu’à la fin de la journée sur le ferme conseil de ne rien dire de cet après-midi. Seul un homme moins jeune sera retenu pour accompagner les deux agents en civil qui remontent jusqu’à l’imprimerie où, dans l’atelier du premier étage, les typographes en charge de la composition, de la mise en page et de la fabrication des flancs ont été priés d’interrompre les autres tâches auxquelles ils étaient occupés. Toute la soirée ils travailleront à monter de nouvelles pages, à vérifier leur bonne numérotation, pour que les rotatives puissent tourner dès le lendemain. Alors qu’il est fréquent que, daté du samedi, l’hebdomadaire soit dans les kiosques de la capitale dès le jeudi soir, les ordres seront tenus et la nouvelle version de l’hebdomadaire se trouvera en place un jour plus tard seulement.

Surlesprésentoirs, l’imageduNoirenrévoltealaisséplaceàcelled’un djoundi coiffé d’un chèche qui,vudeprofil, pointesonfusil. Untitreencapitalesgrassesbarretoutelapage :

20 AOÛT

Au-dessous du cliché, une légende en petits caractères le rappelle cependant :

Il y a dix ans, jour pour jour, l’ALN lançait une action de grande envergure

Rétrospection

La scène se passe à Alger, au cœur de l’été 1965. Et l’on a tenté ci-dessus de restituer comment le numéro de Révolutionafricainedaté du 21 août put, en moins de deux jours, être saisi à l’imprimerie par les autorités issues du putsch qui, le 19 juin, venait de déposer le président Ahmed Ben Bella au profit du colonel Houari Boumédiène. Remplacées à la vente par une version différente, ces vingt-quatre pages ne connurent aucune diffusion.

La publication ainsi escamotée comportait un éditorial d’Amar Ouzegane, dirigeant algérois du Parti communiste au temps lointain du Front populaire et, depuis 1962, ministre dans tous les gouvernements dirigés par Ahmed Ben Bella. Depuis presque un an, l’homme était en outre directeur de cet hebdomadaire publié sous le timbre du Front de libération nationale (FLN). En pages centrales, le numéro saisi incluait un long reportage faisant état de la redécouverte dans une maison de la Casbah d’un important cahier manuscrit qui y était dissimulé depuis plusieurs années. Ce document aurait attesté que le même Ouzegane avait personnellement assuré l’essentiel de la rédaction du projet de plateforme adopté lors du premier congrès du FLN tenu très clandestinement dans la vallée de la Soummam à la fin août 1956. Document fondateur qui, deux ans et demi après la déclaration du 1er novembre 1954, avait entendu doter l’insurrection d’un programme et d’un cadre d’organisation et esquisser le profil institutionnel de ce que serait une Algérie indépendante.

Comme en témoigne l’imparable va-et-vient de véhicules banalisés et d’agents en civil qu’il fallut pour que la publication ne parvienne pas à ses lecteurs, la perspective d’une telle révélation n’eut pas l’heur de plaire aux nouveaux maîtres du pouvoir algérien.

Même si je n’en garantirais pas l’exactitude au détail près, je n’ai guère eu de mal à imaginer d’une manière toute vraisemblable comment fut conduite cette si vive opération de police.

Il y a d’abord que la lecture quotidienne de la presse algéroise d’aujourd’hui nous a accoutumés comme par routine à la surveillance rapprochée de la vie publique, à la présence dans les rues de voitures de la Sécurité qui ne se cachent guère, à la ferme sollicitude avec laquelle une force prétorienne sans uniforme sait inviter des hommes de presse à la suivre. Même s’ils ne furent pas nombreux à en consigner le témoignage1, ceux qui ont subi à un titre ou un autre la grande vague de répression politique qui, à l’été 1965, a suivi le succès des conjurés du 19 Juin, nous rappellent que ces mêmes forces et ces mêmes méthodes n’avaient pas tardé à se mettre en place dès les premières années de l’indépendance. Et qu’elles n’avaient guère à envier à celles déployées, quelques années plus tôt, à l’encontre de toute publication suspectée de quelque complaisance à l’égard de la lutte d’indépendance surtout à partir de la loi sur l’« état d’urgence » qui, le 3 juin 1955, rétablit la censure sous le nom pudique de « contrôle des informations ». La mesure visait plus particulièrement Algerrépublicainainsi que ses dirigeants l’ont raconté dans une scène quotidienne se déroulant exactement sur le même début d’avenue que celle de l’été 1965 :

Chaquenuit, lorsquelejournalestbouclé, unjeud’épreuvesdoit, dorénavant, êtreportéauxservicesdelapréfecturepourcontrôle. [...]. Touslessoirs, lespoliciersprennentpositiondansl’avenuePasteur, devantl’imprimeriedelaSNEP, etn’enlaissentsortirlespaquetsdejournauxquelorsqueleurparvientl’indicationqu’ilspeuventleverlesiège2.

Les subterfuges pour déjouer une partie des saisies n’ont qu’un temps : faux colis faits de vieux invendus, camionnette démarrant en trombe sans attendre d’y être autorisée, ou même dissimulation de quelques exemplaires dans la jambe de bois d’un employé du journal3… Le harcèlement quotidien se resserre dans les mois qui précèdent l’interdiction définitive d’Algerrépublicain le 13 septembre 1955 et la mise sous scellés de ses locaux : blocage des deux entrées pendant le détournement des paquets prêts à être diffusés ; fouille de tous les sortants à la recherche de journaux cachés dans leurs vêtements4…

Dès l’issue du premier mois de l’indépendance, Henri Alleg devait cependant, jusque dans les colonnes du Monde, s’indignerdurétablissementd’une « censure » qui même si elle s’était « exercée jusqu’ici de façon débonnaire », n’en était « pas moins humiliante et inacceptable pour des hommes qui ont tout sacrifié pour la liberté du pays5 ». Son appel auprès de l’alors tout-puissant Bureau politique à faire cesser « ces pratiques d’un autre temps » n’empêcha cependant pas le nouvel Algerrépublicain de subir la présence quotidienne d’un « fonctionnaire du contrôle des informations, venu lire les épreuves avant la tombée des journaux6 ». Dans l’un de ses billets « Tour d’horizon », Boualem Khalfa, autre dirigeant historique du quotidien, s’enhardira à affirmer que « la réalisation d’un programme de perspectives socialistes suppose […] la mise en œuvre de moyens démocratiques », et le soulignera : « Notre peuple a été muselé pendant des siècles, il considère le fait de pouvoir parler aujourd’hui comme un attribut de la liberté qu’il a conquise. Même s’il y a des excès, il ne serait pas sage […] de lui demander de se taire7. »

La stricte contrainte de temps dans laquelle dut s’inscrire la falsification officielle dont le numéro du 21 août 1965 de Révolutionafricaine fit l’objet en dicte par ailleurs puissamment le déroulé. On le verra, une maladresse ou une provocation délibérée de l’équipe de rédaction fit que le journal LeMonde eut connaissance de ce que serait la teneur exceptionnelle de ce numéro de l’hebdomadaire à vocation internationaliste du FLN. Dès son numéro daté du 19 août, le grand quotidien parisien reprend sous le titre « Dans la Casbah d’Alger. Mise au jour des premières archives de la révolution algérienne » une dépêche transmise la veille par le correspondant algérois de l’Agence France Presse. Après une longue description des circonstances et de la teneur de cette découverte, le petit pavé se conclut sur cette annonce : « La pièce la plus importante est la première version du programme du congrès de la vallée de la Soummam, de 1956. On indique que l’ensemble de ce dossier sera publié par Révolutionafricaine. »

Le journal du soir étant distribué à Paris dès l’après-midi du 18 août, l’un des agents en poste à l’ambassade d’Algérie ne manqua sans doute pas de relever une information aussi insolite et d’en alerter sa hiérarchie. Il fallut tout de même quelques heures pour que les sommités du pouvoir algérois arrêtent leur manière d’y réagir. L’audacieux pari est alors fait non pas seulement d’empêcher la publication jugée intolérable d’un tel dossier, mais d’y substituer, comme si de rien n’était, la diffusion d’un numéro en tout point conforme aux apparences habituelles de l’hebdomadaire. Les heures étant comptées, c’est en une journée et demie tout au plus qu’il fallut détruire l’ensemble du stock déjà imprimé et prêt à être mis en kiosque, éliminer les pages litigieuses, leur substituer d’autres textes, une couverture, un sommaire qui ne trahissent pas cette opération de brutale censure, remettre en page l’ensemble de manière convaincante, refaire la typographie d’une large part du numéro, en réimprimer et refaçonner tout le tirage…

Quant aux lieux où s’est joué un tel fric-frac éditorial, ils se situent tous deux à faible encablure de cet épicentre de la ville, signalé par la façade altière de la Grande Poste, où, de longue date, se croisent les trajets quotidiens de la plupart des Algérois.

Révolutionafricaineétait en effet tiré en typo dans l’imprimerie du 6, avenue Pasteur, qui occupe la façade en retour de la spectaculaire bâtisse de style néo-mauresque réalisée en 1904-1905 par l’architecte Henri Petit pour servir de siège à LaDépêchealgérienne8. Vigie de l’opinion coloniale la plus conservatrice, le titre avait cédé, sous le régime de Vichy, à une ligne ouverte de collaboration avec le nazisme qui lui valut d’être interdit de publication à la Libération. Tous ses biens devinrent en 1946 propriété de la Société nationale des entreprises de presse9, tandis que ses locaux étaient alors affectés à Algerrépublicain, de même que « la puissante machine10 » de son imprimerie - dont Alleg se souviendra du local comme des « entrailles d’un navire11 ». Proche du Parti communiste algérien (PCA), le quotidien, qui dut batailler toute l’année 1952 contre la tentative des anciens propriétaires de LaDépêche de se faire restituer ceux-ci par une loi12, y restera jusqu’à son interdiction définitive trois ans plus tard. La place sera alors occupée parLeBled, nouveau magazine d’action psychologique de l’armée française13. Les salles d’impression accédaient alors par un monte-charge à un vaste garage qui ouvrait sur l’avenue Pasteur et au-dessus duquel une extension du bâtiment d’origine avait été réalisée au début des années 194014. Dans ces premières années de l’indépendance, l’atelier fonctionnait encore dans « une certaine osmose entre les Algériens et des pieds-noirs qui n’avaient pas cédé à la panique, étaient restés en Algérie et continuaient à travailler15 ».

Pour leur part, la rédaction et l’administration de Révolutionafricaineavaient occupé pendant près de deux ans le premier étage de l’immeuble mitoyen du 7, boulevard Mohamed Khemisti (anciennement Laferrière16), où se trouvait le bar Le Berri (actuellement Café du Centre) et qui forme le coin avec ce départ de l’ex-rue d’Isly (Larbi Ben M’hidi) où une « Maison de la Presse » a, de nos jours, remplacé l’agence « TAM publicité » (un cliché d’Élie Kagan datant de 1963 donne à voir, en arrière-plan d’une manifestation de rue, l’équipe de l’hebdomadaire massée au balcon qui fait face à la Grande Poste). Ce n’était qu’une semaine avant le coup d’État de 1965 que, nous le verrons, les bureaux de l’hebdomadaire avaient été transférés à l’étage du 2, rue Berlioz (aujourd’hui Marouane Abbas), où la Sécurité devait, deux mois plus tard, investir discrètement ses bureaux. Ce porche latéral dessert une vaste et élégante bâtisse occupant tout l’îlot faisant face au ministère de l’Agriculture et aujourd’hui largement occupé par laBanqueExtérieuredel’Algérie (BEA). Un ravalement entrepris à l’été 2021 a redonné tout son lustre à l’immeuble, à sa grille d’entrée Art Nouveau et à l’escalier aux balustres de grès flammé bleu desservant l’entresol17, tels quel’équipedeRévolutionafricaine les connut lorsqu’elle prit possession de ces lieux. Larédactiondel’hebdomadairelequitteraenaoût 1967pouraccéderjusqu’audébutjuin 1971auprestigieuxbâtimentdel’ancienneDépêchealgérienne, 9, boulevardKhemisti, tandisquesonadministrations’installaitau-dessusdel’imprimerieau6, boulevardPasteur18.

*

Les hasards de ma propre existence ont voulu que, quelques mois après l’épisode ici évoqué, je sois arrivé à Alger comme tout jeune « volontaire du service national actif » (VSNA), ainsi que l’on disait alors. Le choix n’était pas fortuit d’un pays connu de moi dès mes premières années, où des avions à hélices m’y ramenaient chaque été en famille auprès de mes grands-parents, et dont, jeune adolescent, j’avais défendu le droit à l’autodétermination. Quant à mon affectation au ministère qui se voulait de l’Agriculture « et de la Réforme agraire », elle datait d’avant le brutal « réajustement » politique du 19 Juin et j’ai pu, un temps, penser que mon travail s’inscrivait dans la suite des fameux décrets de mars 1963 sur l’autogestion. S’il m’était connu qu’un certain Ouzegane avait été le ministre ayant assuré la publication de ces textes fameux, j’ignorais que l’homme avait de longs antécédents et que, plus récemment, il avait été nommé à la tête de Révolutionafricaine.

À mon arrivée j’eus par ailleurs la chance de trouver, juste en face du ministère, une chambre à louer dans un petit deux-pièces situé au numéro 3 de la rue Berlioz. Pesante et très âgée, ma logeuse, naguère femme de ménage, symbolisait un étrange condensé d’un pays désormais disparu : abandonnée à la naissance, éborgnée, sur les marches d’une mosquée de la Casbah, elle avait été recueillie par une famille juive qui lui avait donné un prénom biblique et portait le patronyme espagnol d’un mari tué à la Grande Guerre ; son dernier repère heureux dans l’existence semblait être les « petits marins français » qui, me répétait-elle, étaient encore cantonnés à Mers el-Kébir… Pendant plusieurs mois, ma découverte de l’Algérie nouvelle est ainsi restée associée à la pénombre de cette étroite demeure dont elle tenait les persiennes toujours tirées et à une odeur mêlant la vieille peluche et la confiture de patate douce. Mais, de ce premier hébergement, je garde un souvenir assez précis de l’immeuble faisant, de l’autre côté de la rue, l’angle avec le boulevard, où encore pour un peu plus d’une année, sans que je le sache, se tenait la rédaction de Révolutionafricaine. J’ignorais aussi que, de l’autre côté du boulevard, la Maison des Étudiants accueillait toujours l’Union nationale des étudiants algériens qui tenta de défendre son autonomie jusqu’à sa dissolution en janvier 197119, où son local fut repris par un « Bureau culturel universitaire » sous tutelle directe du parti unique.

Pendant plusieurs mois, je voulus en outre me rendre le soir dans les locaux duMoudjahid qui, depuis le coup d’État, était devenu le seul quotidien national algérois. J’y croisais parfois un quinquagénaire laconique dont je finis par comprendre qu’il était l’aventureux militant anticolonialiste Georges Arnaud20, auteur du célèbre roman LeSalairedelapeurporté à l’écran par Georges-Henri Clouzot, qui avait cosigné avec l’avocat Jacques Vergès le manifeste Pour Djamila Bouhired paru en 1957 aux Éditions de Minuit. Ma contribution se limitait à réécrire au mieux quelques dépêches d’agences étrangères et à les assortir des commentaires anti-impérialistes alors de rigueur. L’exercice m’apprit au moins ce qu’étaient, bien avant toute informatique, les outils d’un journalisme se résumant au papier brouillon, au stylo-bille, aux ciseaux à bouts ronds et au flacon de colle à bec de caoutchouc. Quelques stages faits peu après dans des quotidiens français ont fini de me familiariser avec ce qu’étaient les métiers de l’imprimerie à l’ancienne. Cela m’aide en tout cas à me figurer assez bien dans quelles conditions dut être menée l’étrange mission de passe-passe bureaucratique propre à opérer en ces quelques demi-journées d’août 1965 la remise en page complète d’une publication de grand format. Menée avec autant de sang-froid que de savoir-faire, celle-ci n’aura connu d’autre bavure que d’avoir laissé échapper de sa nasse quelques exemplaires d’un numéro voué à complète disparition…

*

Mon intérêt pour cet étrange épisode est en effet né de l’une de ces heureuses circonstances qui parfois récompensent le chercheur.

Avec Agnès Spiquel qui était alors présidente de la Société des études camusiennes, j’avais été chargé de chercher quel rebond algérois pourrait trouver le colloque organisé à Paris en 2013 par l’association Coup de Soleil sur un sujet qui restait comme un angle mort de la recherche historique sur les deux rives de la Méditerranée : « D’Ismaÿl Urbain à Albert Camus : libéraux et réformistes dans l’Algérie coloniale21 ». Les contacts établis en ce sens devaient aboutir, non pas à un second colloque, mais à deux initiatives franco-algériennes : un ouvrage collectif préparé en codirection avec Afifa Bererhi et Naget Khadda, Défisdémocratiquesetaffirmationnationale. Algérie1900-196222; une journée d’études tenue au centre des Glycines pour le 60e anniversaire de l’« Appel pour une trêve civile en Algérie » lancé à Alger, le 22 janvier 1956. Loin d’en faire un nouveau moment de l’hagiographie camusienne, l’idée était d’explorer les tenants et aboutissants, les motifs et les raisons de l’échec de ce qui fut l’ultime initiative partagée de frayer la voie, par une décrue concertée de la violence, à une issue négociée du conflit algérien. De cette tentative de la dernière chance, on oublie trop souvent en effet qu’elle est issue d’un comité algérois réunissant à parité, et dans la diversité de leurs intentions, des Européens d’Algérie ouverts à un tel dialogue et des militants d’origine musulmane dont la plupart avaient déjà discrètement rallié le FLN. Aussi nous parut-il essentiel d’associer à un tel retour sur ce moment d’histoire, des enfants ou des proches de chacun de ces hommes de bonne volonté. Par cercles successifs d’amitié il nous fut aisé d’associer au projet les filles, fils ou compagnes des Européens proches de Camus que furent Charles Poncet, dont nous avions contribué à la publication du témoignage inédit sur cette journée mémorable23, l’écrivain Emmanuel Roblès, les peintres Louis Bénisti et René Sintès, les architectes Louis Miquel, Pierre-André Eymery, Roland Simounet, ainsi que l’inclassable Jean de Maisonseul qui fut un peu de tout cela. Plusieurs venues à Alger nous furent en revanche nécessaires pour établir le lien avec les familles des initiateurs algériens de l’appel de janvier 1956 : Ouzegane, bien sûr, qui avait rejoint ce groupe dont il était proche depuis sa participation à l’Association des amis du théâtre d’expression arabe ; le plus jeune Mohamed Lebjaoui, négociant rallié au combat indépendantiste et qui rendit compte de cette initiative de janvier 1956 dans sesVéritéssurlarévolutionalgérienne24 ; l’avocat Abderezak Chentouf ; Mouloud Amrane et Boualem Moussaoui, tous deux en leur temps militants et petits commerçants dans la Casbah ; le docteur Abdelaziz Khaldi, proche de l’ancienne association des Oulémas et du courant du réformisme musulman ; le cheikh Taïeb El-Okbi, longtemps président du Cercle du Progrès où se tint la conférence du début 1956, dont Camus, qui l’avait côtoyé à la fin des années 193025, avait personnellement veillé à ce qu’il y assiste malgré les atteintes de la maladie…

Je dois à l’une des amitiés algéroises ainsi nouées de m’être vu confier l’un des très rares exemplaires du Révolutionafricaine d’août 1965 qui aient pu être sauvés du pilon. Il me fut aussi confirmé que le petit cahier manuscrit présenté, on l’a vu, comme « la première version » de la fameuse plateforme de 1956 avait lui aussi échappé à la destruction et restait pieusement conservé par ses détenteurs actuels.

*

À en scruter la couverture, à en feuilleter lentement les feuillets à peine jaunis, à m’absorber dans la découverte du récit central, la chance qui m’a rendu destinataire de ce numéro prohibé me semble aussi inattendue que le destin d’un astéroïde qui, avant d’aller se perdre dans le néant, n’aurait abandonné sur notre terre qu’un ultime et solitaire fragment de lui-même. Dans le même temps, remonte en moi le sentiment familier et presque inquiétant d’avoir bien des fois, il y a plus d’un demi-siècle à Alger, parcouru du regard des pages presque semblables d’autres numéros de ce même hebdomadaire. Comme s’il fallait toute la cacophonie visuelle des magazineset des sites d’information continue de notre temps pour réapprécier l’austère magnificence d’un langage graphique qui, autant par choix que par économie, ne jouait que d’une dynamique de blancs et de noirs, rompue d’une seule et même couleur – rouge ou vert d’une semaine à l’autre, parfois bleu ou terre - qui illumine, tout au long de chaque numéro, les filets et les titres. J’ai appris depuis que l’on doit cette si efficace sobriété àRobert Namia, militant de la première heure qui, à son retour de la guerre d’Espagne fin 1938, mit déjà ce talent au service du premier Algerrépublicain, et qui, àl’issue de son passage àRévolutionafricaine, inventa dans le même esprit de sobre modernisme la maquette du NouvelObservateurtel qu’il parut fin novembre 196426.

Après une lecture attentive de l’exemplaire venu par chance entre mes mains, ce n’est d’abord que dans l’un des microfilms éraillés de la BNF que j’ai pu prendre connaissance de la version officielle qui le remplaça pour y repérer les modifications introduites de l’une à l’autre. Le plus frappant pour moi dans cet exercice fut le soin jaloux et la forme de créativité que, de la rédaction de l’hebdo aux faussaires de la Sécurité, chacun des concepteurs successifs avait mis à son ouvrage. J’y vis l’indice de l’importance particulière que tous deux attachaient, le premier à donner toute sa force persuasive à une initiative qui, au-delà de la révélation d’un épisode ancien resté ignoré, voulait sans nul doute porter effet dans la situation politique de l’après-19 Juin ; le second, à invisibiliser de manière crédible sa censure en vue d’instiller un autre récit mémoriel jugé mieux propice à la légitimation du nouveau pouvoir.

Si la fabrication de ce « faux-vrai » numéro de Révolutionafricainede l’été 1965 était un épisode assez singulier pour qu’on s’y attarde un peu, je ne négligeais pas non plus que l’affaire s’était nouée autour d’un point de l’histoire politique algérienne assez sensible pour justifier, outre une telle opération, le limogeage d’un homme de la stature d’Ouzegane. Car n’était-ce pas l’annonce faite à Paris de la révélation prochaine d’une « première version du programme du Congrès de la Soummam », devenue de manière plus affirmative dans l’hebdomadaire prêt à paraître « Le manuscrit de la plateforme de la Soummam », qui avait mis le feu aux poudres ?

Bien sûr, je n’ignorais pas que, convoquée à l’initiative des dirigeants algérois Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi, la réunion d’août 1956 se tint en l’absence, diversement expliquée depuis, des représentants de la délégation du FLN au Caire, que devaient être Mohamed Boudiaf et Ben Bella. Que ses conclusions, ouvertement contestées dans un rapport de ce dernier, suscitèrent un vif conflit de légitimité et de pouvoir entre dirigeants du Front. Que la querelle portait tant sur les principes alors posés de la primauté du Politique sur le Militaire, et de l’« Intérieur » sur l’« Extérieur » que sur l’ouverture alors opérée des instances dirigeantes du FLN à des membres venus de l’UDMA (Union du manifeste algérien, dirigée par Ferhat Abbas), de la fraction « centraliste » du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), ou de l’association des Oulémas. Qu’un an plus tard, Abane étant très affaibli par l’assassinat de Ben M’hidi et la nécessité de déplacer vers Tunis la direction d’Alger, une réunion tenue au Caire le 27 août 1957 devait, à une forte majorité, abroger ces dispositions et redéfinir la composition et le rôle des instances dirigeantes désignées à la Soummam, le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA) et le Comité de coordination et d’exécution (CCE), en y réaffirmant la prééminence des membres fondateurs du FLN. Qu’Abane, le principal initiateur du Congrès, finit par être exécuté en décembre 1957 au Maroc à l’instigation de plusieurs de ses pairs. Qu’enfin, si jusqu’à la chute de Bouteflika les textes de la Soummam figurèrent comme une référence majeure sur le site de la présidence algérienne, c’était amputés des paragraphes III et IV des « extraits du procès-verbal » où figuraient les deux principes honnis27. J’observais aussi qu’au prix de bien des amnésies et réinterprétations et sans que rien ne soit fait pour donner accès à sa teneur réelle28, ce document si contesté faisait toujours partie des jalons essentiels retenus par la légende nationale officielle.

J’avais cependant la naïveté de penser qu’à plus de six décennies d’écart, cette sacralisation ne faisait pas obstacle à ce qu’un document comme le cahier manuscrit exhumé en 1965 soit livré aux historiens pour évaluer son apport exact à la genèse du document final. De même le rapide hold-up policieràl’encontredeRévolutionafricainequ’avait suscité sa redécouverte à l’été 1965 me semblait pouvoir désormais relever d’un examen distancié, au même titre que les diverses autres premières manifestations d’autorité du régime Boumédiène. C’était sous-estimer combien de telles questions restent controversées dans la vie publique algérienne et quelle pression exerce encore sur les esprits le refus officiel de tout questionnement s’écartant du récit univoque de la légende nationale.

J’aurais dû être alerté en ce sens par une très aigre mise en garde publique suscitée par la seule annonce de la table ronde sur l’historique de l’Appel pour une trêve civile29. Adressée sur un ton de menace au centre des Glycines « qui nous avait habitués à mieux », elle soutenait la contre-vérité historique d’un Appel « condamné et rejeté par le FLN » alors même que la réunion de janvier 1956 s’était tenue sous la protection de son service d’ordre et que, pour des raisons tactiques qui étaient les siennes, le comité qui en avait porté l’initiative comportait, avec notamment Ouzegane, Lebjaoui et Chentouf, plusieurs responsables algérois qui étaient par ailleurs discrètement mobilisés dans la préparation des textes de la Soummam. Un tel signal aurait pu me faire anticiper les réactions que susciterait toute investigation, aussi minime soit-elle, interrogeant le mythe opaque restant entretenu autour de la genèse du programme de 1956.

Habitué à respecter les prudences que s’imposent mes divers interlocuteurs de recherche, j’ai tout de même été surpris de l’émotion avec laquelle les détenteurs actuels du cahier manuscrit ici évoqué écartèrent d’emblée l’idée de sa simple publication à titre de document historique, ou même celle d’y donner un accès confidentiel pour une étude le rapprochant du texte final de la plateforme. Il me fallait donc comprendre qu’on pouvait encore craindre dans l’Algérie de 2016, qu’une telle divulgation comporte toujours une part des risques encourus, un demi-siècle plus tôt, par celui qui, le premier, avait tenté de sortir ce document de l’oubli.

Une réaction non moins vive fut celle de mon interlocuteur de longue date chez l’un des principaux éditeurs algérois devant le projet de republier en fac-similé le cahier central de l’hebdomadaire saisi en août 1965 en l’assortissant d’une brève analyse des circonstances de sa censure et de l’éviction de son directeur. J’étais accoutumé à l’humour distancié avec lequel cet ancien journaliste au Moudjahid composait à sa manière avec les contraintes implicites de l’activité éditoriale algérienne. C’est cependant une consternation presque terrifiée qui l’a frappé à la seule vue de la photocopie couleur que je lui tendais de la publication censurée il y a plus de cinquante ans et quand j’évoquais les quelques vétérans de cette époque dont j’envisageais de recueillir le témoignage. « Non, personne ne te parlera jamais à ce sujet ! » souffla-t-il, comme s’il craignait par avance que quiconque puisse penser qu’il avait le moins du monde encouragé une telle démarche.

Autant de réactions qui me semblèrent par la suite moins excessives, lorsque je vis le biopic sur Larbi Ben M’hidi tourné par Bachir Derrais en 2015 rester, au moins jusqu’à la mi 2023, interdit de diffusion par les ministères de la Culture et des Moudjahidine principalement pour la façon dont son réalisateur y traitait le rôle de son héros dans le congrès de la Soummam30. Elles ne m’ont cependant pas découragé, pas plus que les réponses quelque peu fuyantes à certaines de mes questions de ceux des témoins directs de cette période que j’ai pu approcher. Si elles m’ont convaincu de la difficulté actuelle d’un examen raisonné du toujours inaccessible projet manuscrit pour la plateforme de l’été 1956, elles m’ont aussi laissé imaginer, à défaut, quel intérêt heuristique il y aurait, au regard du rapport entretenu par le régime algérien à l’histoire dont il est issu, à remonter vers la crise suscitée en 1965 par la simple révélation de l’existence de ce texte et vers la forme inédite de censure alors mobilisée. À interroger plus avant les remous provoqués encore de nos jours par l’évocation de ce lointain épisode. À inférer ce que de tels indices pouvaient éclairer du mode si particulier de légitimation historique toujours requis par le système politique en place depuis 1962.

La crise si discrète qui se noue en août 1965 autour de Révolutionafricaine y apparaîtra en effet comme un point tournant dans un resserrement du contrôle sur la presse qui est loin d’avoir disparu depuis la fin du régime de parti unique. Elle invite à élucider un peu mieux les impensés fétichistes qui s’attachent avec une persistance encore plus forte au texte réputé fondateur de la Soummam. Elle interroge, plus largement, la manière dont jusqu’à nos jours, les références mythifiées de l’histoire officielle sont défendues contre le libre examen au travers et en vue de ce que l’on pourrait appeler une indispensable policedesapparences.

I. L’original et la copie

Réajustements

Dans sa rédaction originelle comme dans celle qui la remplaça, le Révolutionafricainedu 21 août 1965 portait le numéro 134. C’était en effet depuis plus de deux ans et demi que cet hebdomadaire se réclamant du FLN paraissait et, au gré des ajustements exigés par le pouvoir, il en était à son troisième directeur.

De cet organe par lequel l’Algérie nouvelle entendit illustrer son ouverture tiers-mondiste, on a pu dire qu’il constitua dans les premières années de l’indépendance comme « une presqu’île de modernité31 » ou qu’il fut « le meilleur hebdomadaire que l’Algérie ait jamais eu32 ». Mohammed Harbi l’a récemment rappelé33 : la décision de créer un tel périodique à rayonnement continental est le fait de Mohamed Khider, dirigeant dont l’engagement nationaliste remonte au temps de l’Étoile nord-africaine (ENA), et qui, membre du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) rallié à Ben Bella à l’été 1962, s’était vu confier, dans le « Bureau politique » alors formé, le secrétariat général du FLN et la responsabilité des Finances et de l’Information.

Sa forte affirmation internationaliste singularise l’hebdomadaire dans un paysage éditorial algérois qui, outre ElMoudjahid, hebdomadaire qui se présente comme l’« organe central du FLN » et se réclame de « La Révolution par le peuple et pour le peuple », se limite jusqu’à l’été 1965 à deux quotidiens publics : Al-Chaâb(dont l’édition française prend pour titre LePeuple à partir du 21 mars 1963) et Alger-Cesoir34. La conception monopoliste qui, entre presse gouvernementale ou organes du FLN, s’impose dès l’été 1962 a en effet voulu complètement effacer de la mémoire collective « l’histoire tumultueuse de la presse des autres partis nationalistes, comme le Parti du peuple algérien (PPA), l’UDMA, les oulémas etc.35 ». En outre, les derniers titres d’origine française ont peu à peu disparu, Oranrépublicain, réquisitionné fin mars 1963, devenant LaRépublique, tandis que LaDépêched’Algérie, L’Échod’Oran et LaDépêchedeConstantine étaient nationalisés le 7 septembre suivant.

Était en revanche reparu dès l’été 1962 le vieil Algerrépublicain, interdit depuis déjà sept ans. Sous la responsabilité de l’équipe historique formée par Alleg, Khalfa et Abdelhamid Benzine36, le quotidien continuait de donner une certaine place aux positions des communistes algériens, malgré l’interdiction fin novembre de leur parti et de son organe officiel ElHouria, tout en apportant à la politique du gouvernement un soutien, par choix ou par force, de moins en moins critique : « Pour échapper à une interdiction totale, observe le correspondant de France-Soir, les directeurs d’Algerrépublicain n’auront d’autres ressources que de multiplier les figures de style et, parfois, de faire du superbenbellisme37 ».

Du côté algérien, Al-Chaâb, dont le premier numéro date du 19 septembre 1962, avait été créé comme quotidien national du parti par décision du Bureau politique38 ; Khider en confia la réalisation à Salah Louanchi et Serge Michel – ce « libertaire dans la décolonisation » qui avait successivement travaillé pour LaRépubliquealgérienne de Ferhat Abbas, au Moudjahid de 1957, à la radio LaVoixdelaRépubliquealgérienne émise depuis Tunis39 ou à la création de l’APS (Algérie Presse Service). Quant à Alger-Cesoir, quotidien national qui entendait « Tout dire. Tout expliquer. Tout commenter » et aurait voulu disputer à France-Soir l’audience populaire que ce titre conservait en Algérie, il était paru pour la première fois le 14 avril 1964, confié à une équipe formée de Mohamed Boudia, Bachir Rezzoug, Youcef Ferhi et encore de Serge Michel, qui apparaît ainsi comme « le père technique de la presse quotidienne nationale40 ».

Les diverses rédactions de la nouvelle presse algérienne avaient dû s’installer au gré des locaux laissés « vacants » au lendemain de l’indépendance ou à la faveur des expropriations de l’automne 1963. Soucieux de reparaître dès juillet 1962, AlgerRépublicain s’était vu refuser l’accès à son ancien siège de l’ex-boulevard Laferrière, qu’une consigne encore venue de Tunis réservait au Moudjahid pour son retour dans la capitale41. Le quotidien trouva d’abord refuge dans deux pièces exiguës chez l’architecte communiste Abderrahmane Bouchama, à Bab-el-Oued, puis sa rédaction campa dans une chambre de l’hôtel Albert 1er, avenue Pasteur, juste en face de l’atelier de la SNEP. À la mi-août, il trouva às’installer rue Berlioz,danscetrèsvaste « local, magnifiquementsituéàproximitéducentre, aupremierétaged’unimmeubledontlesbalconsdonnaientsurleboulevardBaudin, vitedébaptisépourdevenirleboulevardColonelAmirouche42 » :

Les « servicesadministratifs » [...] peuventdonclibérerlesbureauxd’AbderrahmaneBouchama, etlarédaction, lachambredel’hôtelAlbert1er. Toutlemondeseregroupedansunimmenseappartement, cédéàbasprixparsapropriétaire, uneEuropéenne, patronned’unbartrèscentral, quiadécidédequitterlepays. Bientôtleslogementsetlocauxcommerciauxannexessevidantdeleurslocataires, Algerrépublicainoccupetoutl’étage, avecuneautreentréepourl’administration, rueJeanRameau (rebaptisée, rueBouhiredMustapha). Jamaislejournaln’auradisposéd’autant d’espace43.

Pour sa part Al-Chaâbavait, à sa création, récupéré les anciens locaux de L’Écho d’Alger, au 20, rue de la Liberté, puis se vit attribuer, de même que l’édition en arabe du Moudjahid, ceux du 1, place Maurice Audin où La Dépêche d’Algérie œuvrait jusqu’à la nationalisation de 1963. Quant au Peuple, l’édition française de ce même quotidien, il continua à être installé rue de la Liberté44, tandis qu’Alger-Ce soir était logé au 9, boulevard Zighout Youcef (ex-Carnot), où L’Écho d’Alger avait antérieurement son administration. Cette dernière adresse n’étant que la face sur le front de mer du même bloc d’immeubles que les locaux de la rue de la Liberté, ce pâté réunissait au début de 1965 un hebdomadaire et deux quotidiens de la presse publique ainsi que le siège des « Imprimeries nationales algériennes45 ».

À l’instar de ces chassés-croisés immobiliers qui amèneront, le 12 juin 1965, Révolution africaine