APO - Association PSY APO. Rédacteur en chef : Marc Tocquet - E-Book

Beschreibung

La revue APO porte le regard singulier et vivant de l'Analyse Psycho-Organique sur la psychothérapie. Créée par Paul Boyesen en 1975, l'Analyse Psycho-Organique est une méthode de psychothérapie intégrative dont la particularité est d'associer le travail psychique au vécu corporel. En plaçant la personne au coeur du processus thérapeutique, elle l'aide à retrouver son unité psycho-corporelle, grâce à des outils thérapeutiques concrets et à une relation thérapeutique empathique et humaine. A travers des articles, des interviews et des cas cliniques d'analystes psycho-organiques et d'autres contributeurs extérieurs, la Revue APO invite tous les thérapeutes à se questionner, à approfondir et à enrichir leur pratique clinique. Ce premier numéro de la Revue APO est consacré à la naissance. C'est un thème cher à l'Analyse Psycho-Organique qui accorde une grande importance aux premiers instants de la vie et dispose aussi d'outils originaux pour soigner les blessures archaïques du foetus et du bébé, comme le "Processus de Naissance", formidable expérience psycho-organique aux effets thérapeutiques majeurs. La manière dont nous avons été désirés, attendus, accueillis a un impact sur notre développement psycho-corporel. A chaque instant de notre vie, nous vivons de nouvelles naissances. A chaque instant de notre vie, notre vécu de la naissance se réactive. Pour accompagner la personne à "naître à soi" en psychothérapie, le corps a une place essentielle. C'est le fil conducteur des différentes thématiques abordées par les analystes psycho-organiques et par les contributeurs extérieurs invités à participer à ce numéro, le pédopsychiatre et psychanalyste Bernard Golse et l'haptonome et psychothérapeute Pascale Delage. Que l'on aborde le vécu in utero ou le passage à la respiration aérienne, la naissance du bébé ou celle du parent, la grossesse ou les parcours de PMA, le corps est lieu de transformation et de reconnexion à notre élan vital. En reprenant les dernières recherches et connaissances sur la naissance et la vie in utero, ce numéro nous fait sentir l'importance de la naissance tout au long de la vie psychique.

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Seitenzahl: 313

Veröffentlichungsjahr: 2022

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LA REVUE DE L’ANALYSE PSYCHO-ORGANIQUE

Rédacteur en chef

Marc Tocquet

Directrice de la publication

Anne-Sophie Courau

Comité de rédaction

Alain Boutet

Eric Champ

Yann Desbrosses

Ruth Herzberg

Sophie Garnier

Sophie Gentilhomme

Philippe Prediger

Isabelle Vieulès

SOMMAIRE

Éditorial

Naissances et psychothérapie

Marc Tocquet

Nous sommes déjà nés avant de naître

Éric Champ

Vivre une nouvelle naissance en psychothérapie : quand s’appuyer sur l’histoire du vivant permet d’évoluer

Yann Desbrosses

“ Cela me rappelle quelque chose ”

À partir d’une interview de Paul Boyesen réalisée par Éric Champ, Sophie Garnier et Marc Tocquet

“ Du sentiment d’être au sentiment d’exister ”

Interview du Pr. Bernard Golse par Marc Tocquet et Éric Champ

Perspective d’accompagnement des couples impliqués dans les parcours de Procréation Médicalement Assistée

Dr Véronique Bellec

Du désir mortifère d’enfant à la vie retrouvée. Vignette clinique sur un parcours de PMA

Ruth Herzberg

Le processus de naissance en APO est-il une expérience possible et souhaitable pour les couples diagnostiqués “ infertiles ” ?

Muriel Jan

Le cas de Carine ou l’acceptation de la perte comme élément fondateur de la maternité

Valérie Mercier

Haptonomie et Naissance

Pascale Delage

Conscientisation en séance d’Analyse Psycho-Organique du passage de la respiration ombilicale à la respiration aérienne

Agnès Havet

Naître parent. Le processus de naissance psychique de l’enfant et de son parent

Valérie Combette - Javault

Glossaire

NB : Les mots avec un astérisque sont définis dans le glossaire à la fin de la revue.

ÉDITORIAL

C’est avec une grande joie que j’annonce la naissance du premier numéro de cette revue consacrée à l’Analyse Psycho-Organique. Cette revue que j’ai co-fondée avec Anne-Sophie Courau, est dotée d’un nom sans ambiguïté : APO. La revue de l’Analyse Psycho-Organique. Je formule le vœu qu’elle participe au développement, à l’approfondissement, à la diffusion de notre méthode thérapeutique. Je souhaite aussi qu’elle puisse être un instrument de recherche.

Les contributions à cette revue sont celles, d’abord, d’analystes psycho-organiques, mais nous sommes ouverts aussi aux apports d’autres univers.

Ce premier numéro est consacré à la naissance. C’est un thème approprié pour un premier numéro. C’est aussi que l’APO a un lien particulier à la naissance, sujet que Paul Boyesen n’a cessé d’approfondir. Vous en trouverez des échos ici dans l’interview qui lui est consacrée. Nous sommes riches aussi, en APO, de la pratique singulière et formidable du « Processus de Naissance » dont nous constatons constamment les effets thérapeutiques majeurs.

Ce premier numéro voit le jour grâce à un travail d’équipe, celui du Comité de Rédaction que je remercie ici de son investissement, celui aussi des membres du Conseil d’Administration de l’association PSY APO qui ont soutenu et permis la réalisation concrète de cette revue.

Ce premier numéro contient dix articles et deux interviews. Deux de ces articles nous ont été proposés par des thérapeutes en dehors de notre communauté d’analystes psycho-organiques. Vous verrez que le thème de la naissance y est abordé de points de vue différents et parfois novateurs. Toujours la clinique thérapeutique se trouve au cœur de ce que vous lirez.

Je souhaite une longue vie à cette revue, dans la diversité, la qualité, la fluidité, l’abondance.

Je vous souhaite aussi une très bonne lecture de ce numéro inaugural.

Marc Tocquet

Rédacteur en chef

NAISSANCES ET PSYCHOTHÉRAPIE

« Les hommes sont moins des mortels que des « naissanciels » [1]

Hannah Arendt

MARC TOCQUET [2]

RÉSUMÉ : Les naissances de l’humain sont des étapes visibles d’un continuum qui travaille, qui n’arrête pas de se chercher et de se produire. Une naissance est irréversible. Elle est toujours habitée par l’imprévisible. Dans la nécessité d’exister et de nous adapter, il ne s’agit pas pour l’être humain de croître et d’être au monde d’une façon minimale. Nous sommes habités du besoin de nous développer le plus possible. La psychothérapie est en ce sens un lieu de gestation et de naissance. Pourquoi l’être humain a-t-il si peur de devenir lui-même ? Une peur que nous rencontrons souvent en thérapie. Penser par soi-même et agir par soi-même sont les effets premiers que l’on peut espérer d’une naissance à soi. À partir de là, il s’agit d’être plus intensément en contact avec soi-même, avec ses objets d’amour, de plaisir et de réalisation. Plus nous sommes nés à nous-même, à notre originalité, à notre identité, plus nous sommes capables, si nous le souhaitons, de mettre notre impulse, sa force, son originalité, sa capacité d’action et de transformation en action dans le monde.

MOTS-CLÉS : prénatal, gestation, néoténie, épigénétique, nativité, Processus de naissance*, Impulse primaire*, accompagnement, naissance psychique, capabilités.

NAISSANCE BIOLOGIQUE ET NAISSANCE PSYCHIQUE

Le moment premier de la naissance d’un être humain est bien difficile à déterminer. Très généralement, on assimile la naissance à l’accouchement. Dans cette naissance-là, il s’agit de l’apparition physique de l’enfant au monde. C’est l’entrée du bébé dans la vie aérobie, il quitte le milieu qui était le sien. C’est une naissance physique au monde de l’extérieur de l’utérus. Mais l’enfant était déjà-là. Il était déjà né comme être humain.

Cette naissance physique, tellement spectaculaire que l’on croit que tout est fait, met au monde un enfant totalement dépendant de son entourage, qui n’a pas terminé sa maturation, qui n’est pas « fini », qui n’a pas conscience de lui-même. La naissance psychique doit encore se produire. Elle advient plus tard, très progressivement. La naissance n’est pas un évènement unique. Les naissances de l’humain sont des étapes visibles d’un continuum qui travaille, qui n’arrête pas de se chercher et de se produire. Ces étapes apparaissent sous forme d’évènements précis. Parmi ceux-ci la naissance biologique n’est qu’un moment de la naissance du vivant humain, une étape de l’être vivant en devenir.

La petite enfance n’est pas le moment d’une croissance, c’est celui d’une naissance. Si on laisse l’être évoluer seul, il n’évolue pas. Il ne croît pas de lui-même dans un milieu. L’air, l’eau, la lumière, ce que produit la terre ne suffisent à lui permettre de vivre. Le petit humain ne peut naître à lui-même que s’il est accueilli et infusé d’humanité par le milieu humain [3]. Peut-être, d’ailleurs, que cette infusion n’est que la recherche des retrouvailles avec ce qu’il a déjà vécu dans le ventre de sa maman [4].

Le petit humain doit véritablement naître à lui-même, à la communication, au langage, à la pensée et à la conscience de lui-même.

LA NÉOTÉNIE

Une des caractéristiques de l’être humain est ce que l’on appelle sa néoténie. La néoténie est le fait que l’humain naît (physiquement, en sortant de l’utérus) avant d’être un individu mature et qu’il doit poursuivre sa croissance, son développement, à l’extérieur du ventre de sa maman. Cette néoténie est particulièrement importante chez l’humain et elle le caractérise. Le bébé à sa naissance est totalement dépendant de son entourage, il n’a pas la capacité neurologique, musculaire, psychique d’être autonome. Il est totalement tributaire du milieu dans lequel il se trouve. Durant cette période de dépendance, et bien au-delà (le cerveau, par exemple, se développe jusqu’à l’âge de 25 ans), il poursuit sa maturation, en intégrant la masse des informations qui lui viennent du monde extérieur à l’utérus. Ce développement et ces intégrations sont spectaculaires : le cerveau grandit de 1 % par jour de 0 à 3 mois (Holland, 2014), les connexions synaptiques s’établissent à raison d’un million de synapses par seconde entre 0 et 3 ans (Lagercrantz, 2008). Ce qui est appris durant cette période, par exemple la langue dans laquelle baigne l’enfant, est conservé dans ces liaisons synaptiques : partout sur le globe, un enfant apprend totalement sa langue maternelle en 10 mois (du 20e au 30e mois), ainsi que d’autres langues s’il y est exposé.

Ainsi notre cerveau, tout comme le reste de notre corps, est très largement façonné par ce que nous vivons une fois né au monde de la respiration.

Après la naissance physique, l’enfant, aidé de son entourage, doit accomplir une naissance psychique. Cette situation d’une naissance psychique à accomplir, remarquable, énorme, est l’occasion du meilleur comme du pire. C’est une situation d’assomptions formidables, mais aussi de dangers.

Le nouveau-né, en effet, n’a pas de prédisposition particulière pour faire face à ce qui ne lui convient pas. Il ne sait pas ce qui ne lui convient pas. Il le prend, il l’assimile, il s’y réfère, comme il assimile toute information qui lui parvient [5]. La naissance psychique dure très longtemps. Elle se fait durant ce que l’on appelle la petite enfance, mais on peut considérer que l’adolescence participe aussi de cette naissance psychique (je l’ai déjà dit : le cerveau se développe jusqu’à l’âge de 25 ans).

Je formule l’hypothèse que la nécessité et l’expérience d’avoir à se créer en étant dans le monde extérieur à l’utérus, ce modèle-là, cette matrice-là, a suscité en nous la nécessité et la constance d’un processus d’apprentissage au monde, d’assimilation du monde. Nous poursuivons en fait constamment cette naissance psychique. Nous nous modelons et nous remodelons en permanence pour nous adapter à la vie constamment mouvante. Notre naissance psychique se produit, se poursuit chaque jour. Nous avons à nous adapter sans cesse à ce qui nous arrive. En ce sens, notre naissance est constante.

Pour nous, analystes psycho-organiques, cette dimension est particulièrement importante.

QUELLES SONT LES CARACTÉRISTIQUES COMMUNES AUX NAISSANCES ?

En étudiant les moments précis que sont les naissances, je vois que des caractéristiques se dégagent :

- Un retour en arrière après le moment de la naissance n’est pas possible. La naissance est un acte de transformation qui inscrit définitivement l’étape d’un processus.

Cela vaut pour la naissance d’un être humain, comme de tout animal, mais aussi la naissance d’un régime politique, d’une idée, d’une œuvre quelle qu’elle soit. Un retour à l’ordre antérieur n’est pas possible. Une naissance est irréversible.

- Une naissance ne se maîtrise pas. Elle est toujours habitée par l’imprévisible. Le moment de la transformation, le moment de l’apparition du nouveau condense en lui tant de choses différentes, diverses, insaisissables qu’il est toujours un lieu et un moment de l’imprévisible et de l’immaîtrisable. Le paradigme de cela me semble être la révolution.

- La naissance est le moment où quelque chose devient visible. C’est par sa visibilité qu’on a connaissance d’une naissance. C’était jusque-là en gestation, en préparation et puis cela se montre au monde. C’est un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur qui permet que de l’inconnu ou du nouveau apparaisse et se révèle.

Notons que cette visibilité nécessite éventuellement des instruments, comme la visibilité de la fécondation, la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde, qui est bien sûr une des naissances de l’être humain.

Remarquons aussi que voir le visible de la naissance, la concrétisation dans une forme que prend nécessairement ce qui naît, attire notre attention sur ce qui a précédé cette forme, ce qui a permis sa réalisation. Voir le visible de la naissance nous amène à envisager ce qui était déjà là avant cette naissance, l’invisible d’avant la naissance.

- Par définition, une naissance fait advenir du nouveau. Elle dispense donc toujours de l’inattendu. On ne peut connaître son influence ou sa capacité de changement sur le contexte. Elle porte en elle de l’imprévu, de l’inattendu, fondamentalement elle crée des éléments de surprise. Ces éléments déclenchent souvent, en chaîne, d’autres naissances imprévues.

C’est tout cela que l’on fête dans une naissance : l’apparition au monde de quelque chose de nouveau (ou de toujours nouveau, comme la naissance du jour) qui porte de l’inconnu, de l’inattendu et de la surprise. Comme une révérence à ce que la nature a de plus grand que nous, à son mouvement irrépressible, irréversible et immaîtrisable.

NAÎTRE À SOI PAR LA PSYCHOTHÉRAPIE NAÎTRE

L’Impulse vital

En Analyse Psycho-Organique, nous dénommons « Impulse primaire* » la force qui nous pousse à vivre et à nous réaliser nous-même.

Cet Impulse se nourrit, au moins partiellement, de l’Impulse de nos parents et on peut se demander si cet Impulse, de transmission en transmission, n’est pas la même énergie que celle qui a permis à l’espèce humaine de perdurer, de s’adapter et de se développer.

Notre Impulse individuel serait ainsi la même énergie que celle de l’évolution darwinienne de l’humain. Chacune de nos naissances participe, par ailleurs, à cette évolution [6]. C’est ce qu’a démontré récemment l’épigénétique : nos transformations, nos changements, nos acquisitions s’inscrivent dans l’ADN de toutes les cellules de notre corps, y compris les gamètes, et se transmettent donc, au cours d’une procréation, aux générations suivantes [7].

Dans cette nécessité d’exister et de nous adapter, il ne s’agit pas de croître et d’être au monde d’une façon minimale. L’être humain est habité du besoin de se développer le plus possible. Tout ce qui est vivant cherche à se développer et à vivre de façon optimale. Nous sommes programmés génétiquement pour cela (c’est bien le moteur de l’évolution). Cette nécessité de se développer de façon maximale est ce qui amène les personnes à venir nous consulter, car sur le fond, l’être humain ne peut supporter ce qui retient son développement et le contraint.

Devenir progressivement soi-même

La psychothérapie comme lieu de gestation :

La psychothérapie comme un lieu de retrait, un temps d’élaboration dans un lieu de retrait, dans le silence et la tranquillité du cabinet.

Ceci n’est pas sans rapport avec une gestation, la tranquillité, le retrait, l’homéostasie, la régularité et la temporalité hors temps d’une gestation : le temps silencieux de la maturation du vivant avant l’éclosion au jour.

Ceci n’est pas sans rapport non plus avec la nuit nécessaire complémentaire du jour. La nuit est d’ailleurs souvent le lieu du dévoilement du malaise. La nuit où les supports visuels, relationnels, sociaux ne sont plus. C’est la nuit, dans la nuit de soi, qu’apparaît souvent l’angoisse dont les insomnies sont une manifestation. L’insomnie est la manifestation de l’inquiétude et de l’insatisfaction, associées à l’énergie du désir de changement. La nuit comme celle, relative, de l’utérus, est souvent le moment où le rebond, la naissance-renaissance se préparent. Comme s’il fallait se tenir un moment dans le sombre [8] pour sortir à la lumière.

La psychothérapie comme un lieu d’accompagnement :

On pourrait associer la naissance à l’idée de rupture : rupture avec le milieu utérin, rupture avec une ancienne vie, avec d’anciennes valeurs, avec d’anciennes relations.

Il me semble au contraire que la naissance s’accomplit principalement sous le signe de l’accompagnement. Comme le dit Winnicott, « un bébé tout seul ça n’existe pas » (Winnicott, 1945). Un bébé a besoin d’étayage, de soutien. C’est avec un accompagnement que l’on devient soi-même. L’apparition de ces critères d’une naissance que j’ai mis en évidence (l’irréversible, l’imprévisible, l’immaîtrisable, l’inattendu) vont aussi avec la première de ces particularités c’est-à-dire l’inscription dans un processus.

La naissance s’accomplit dans le cours d’un processus. Je l’ai dit, elle est le moment visible d’un processus qui travaille.

Dans ce processus il y a de l’accompagnement.

La psychothérapie s’inscrit dans ce processus d’accompagnement.

Dès avant que la personne saisisse son téléphone pour prendre rendez-vous, le processus est en cours. Cet appel téléphonique est lui aussi l’élément visible d’un questionnement, d’une démarche, d’une recherche, parfois à bas bruit, qui aboutit à cet évènement d’appeler un thérapeute.

Beaucoup de nos naissances comme le sont une nouvelle orientation professionnelle, un changement de lieu de vie, une rupture amoureuse s’élaborent sans bruit, en amont, parfois inconsciemment. Elles sont l’étape ou l’aboutissement d’un processus, où intervient l’accompagnement (récolte d’informations, recherche de soutiens et de modèles etc.). Il faut des accompagnements pour la métamorphose (comme l’existence d’une chrysalide afin que la « larve » qu’est la chenille accède à son « imago » qu’est la papillon [9]). Il y a ici l’idée d’une préparation, parfois inconsciente, de la nécessité d’un milieu, en vue d’une métamorphose.

Bien sûr la psychothérapie participe à ce processus d’accompagnement. Le franchissement de la porte du thérapeute est déjà une naissance dans ce processus, qui témoigne de naissances antérieures (la naissance à la conscience de son désir ou de son besoin de changer par exemple) tout comme la naissance physique de l’enfant est la conséquence de naissances à lui-même, antérieures à ce moment visible.

Nous l’avons vu, la naissance biologique ne suffit pas à notre naissance. Nous ne choisissons pas, en tout cas consciemment, le lieu, le moment, la culture, la langue, la famille où nous apparaissons. Nous entrons dans des espaces qui sont déjà là avant notre arrivée et nous devons nous y conformer. Nous sommes l’objet d’attentes qui nous préexistent, et de projections qui s’accrochent à nous et s’agglutinent sur nous. Pour autant, ces projections sont aussi nécessaires à la constitution de notre identité.

Nous sommes faits de cela, mais nous ne sommes pas que cela. Il y a l’être en nous qui entre dans cette peau, dans cette identité qui nous attend et nous façonne aussi, que nous devons enfiler comme on enfile un vêtement et sans laquelle nous n’existerions pas.

La thérapie est la tentative d’élargir cet espace entre cet être présent qui désire et les vêtements qui lui ont permis d’apparaître et d’exister. Il peut même s’agir - partiellement - de renouveler cette garde-robe.

Le travail thérapeutique est en relation avec l’Impulse, la naissance, la naissance à soi-même dont on voit la nécessité physiologique. Il y a la force et le désir en l’être humain de naître à soi-même, d’exister le plus possible en accord avec lui-même. Ce désir d’être soi-même est à l’origine du travail thérapeutique et lui donne la force de s’accomplir. Dans ce sens, on peut dire que le travail thérapeutique est en lien avec ce que l’on appelle la « nativité », ce mot désignant la célébration d’une naissance mais aussi l’apparition dans le monde visible de ce qui était déjà là auparavant. La nativité est la célébration de la naissance d’un être déjà potentiellement là, dont l’apparition n’est que l’accession à une forme qui était déjà, ailleurs, pleinement accomplie.

Il est remarquable dans le destin de l’humain que la base de notre existence, les moments premiers ne nous laissent aucune mémoire consciente. Et cela jusque tard, puisque nos premiers souvenirs se situent pour les plus tôt autour de l’âge de 18 mois, et généralement entre 2 et 4 ans. Où sont nos premiers sons, nos premières olfactions, où sont nos premières images ?

Ainsi nous échappe la mémoire de ce que nous avons vécu dans l’utérus, des sensations de notre propulsion dans le monde aérobie, et même celle de nos premières années dans ce monde-ci.

Est-ce là une partie de l’origine de ce qui pousse l’humain à savoir, à comprendre, à se transformer ?

Dans ce processus de changement, de « renaissance », le corps joue un rôle, comme toujours, essentiel. Il est le lieu du souvenir possible. L’espace de la trace de ce qui nous est arrivé. Là où peut apparaître le pont entre avant et maintenant.

En Analyse Psycho-Organique, le corps est le guide qui nous indique le chemin.

La tension, la contraction sont le signe et le lieu du malaise, de l’inadéquation avec soi-même. Ils sont aussi la possibilité d’une expression. La détente et la fluidité sont des manifestations de l’accord avec soi, de la joyeuse et bonne articulation avec soi, du dégagement des postures connues et étouffantes. Le visage se détend, la silhouette gagne en souplesse.

Ce n’est pas le lieu ici de développer tout ce que fait, et ne fait pas, le thérapeute pour accompagner cette naissance à lui-même de son thérapisant. Une bibliothèque entière entrerait ici qui parlerait de disponibilité, d’ouverture, d’inconscient, de défenses psychiques, de déplacements, de projections, de transfert et de contre-transfert.

Cette bibliothèque ne devrait pas nous détourner de ce fait que le thérapeute, comme la sage-femme, fait face à cette réalité d’accompagner la naissance de quelqu’un qui est en germe, inconnu et invisible.

Bien sûr, cela ne va pas sans résistances. Ce n’est pas facile de changer, de s’ouvrir à du nouveau. Pas facile d’aller vers l’inconnu de soi-même. Ça fait peur [10]. Avec la naissance, il faut accepter l’inconnu de ce qui va se passer, le tumulte, l’urgence, l’inquiétude et le bonheur. Il faut accepter de ne pas savoir. Il faut vraiment s’ouvrir au fait de ne pas savoir. Et l’être humain à horreur de cela. Il se barricade contre le fait de ne pas savoir. Il préfère souvent une vie prévisible, éventuellement sans grand goût, à l’inconnu d’une vraie naissance, d’une vraie ouverture à ses potentialités et à leurs devenirs dans le monde. Pourquoi l’être humain a-t-il si peur de devenir lui-même ? Une peur que nous rencontrons souvent en thérapie. Peut-être précisément parce qu’il a peur de l’inconnu, peut-être de l’immaîtrisable qu’il y aurait à laisser émerger qui l’on est vraiment, au-delà des contraintes imposées par le milieu (familial, certes, mais aussi sociétal et culturel). En laissant émerger sa propre individualité, il y a le risque de rompre avec les convenances d’un groupe, d’un clan humain auquel on appartient ou on croit appartenir. Être à l’écart, ou pire, éjecté du clan est la peur la plus profonde, celle de l’époque où survivre ne pouvait se faire qu’en groupe.

Une définition winnicottienne de l’amour ? :

Ici, en étant en contact avec l’accompagnement et l’espace transitionnel, il me vient, cette phrase de Christian Bobin : « On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes. » (Bobin, 1998, p. 103).

Il me semble, en effet, que ce que l’on aime chez l’autre c’est comment il ou elle fait avec la réalité. L’univers qu’il ou elle s’est construit pour vivre. Comment il ou elle sourit au monde.

J’inaugure une définition winnicottienne de l’amour : nous aimons la façon dont l’autre joue avec la vie, comment il ou elle crée sa vie, comment il ou elle crée sa façon d’être sur terre, comment il ou elle intègre le monde sans se perdre et même, au contraire, en s’y retrouvant.

Il est question de naissance et d’espace transitionnel là-dedans. Comment naissons-nous constamment à ce monde avec lequel nous devons créer une relation ? Quel art organise la nécessité d’entretenir une relation à lui, constamment naître à lui, l’intégrer et nous y intégrer pour pouvoir y vivre, nous développer avec les autres, et nous y tenir, si possible, avec plaisir et peut-être même avec joie.

Le processus de naissance en APO :

Comment ne pas dire un mot ici du « processus de naissance* » en APO.

Parmi tout ce qu’il y a de beau dans ce processus de naissance, il y a ceci que la naissance ne se limite pas au « passage » du vagin et à l’arrivée dans le monde extérieur. Conçu comme la période qui va de sa conception jusqu'à l’accueil par ses parents, ce processus de naissance touche aussi le « prénatal » pour reprendre l’expression de J.M. Delassus (Delassus, 2005), c’est-à-dire tout ce qui précède la sortie de la matrice maternelle.

Plus que cela, magnifiquement, nous pouvons même, potentiellement, accéder à ce qui le précède : la rencontre de ses parents et notre propre fécondation [11].

QU’EST-CE QUE CELA CHANGE DE NAÎTRE À SOI-MÊME ?

Penser par soi-même et agir par soi-même sont les effets premiers que l’on peut espérer d’une naissance à soi.

À partir de là, il s’agit d’être plus intensément en contact avec soi-même, avec ses objets d’amour, de plaisir et de réalisation.

Par ailleurs, en étant bien psychiquement et ancré dans notre unité psycho-organique, nous pouvons donner à l’autre.

À un moment de l’histoire où le libéralisme semble l’emporter sur tout, où s’occuper de son individualité devient la préoccupation majeure, on peut, en s’inspirant d’Hannah Arendt (Arendt, 1986), soutenir que naître à soi-même est un acte politique. Nous participons à la création du monde par nos actions et nos paroles. Penser et prendre la parole rendent possibles d’affronter le pouvoir, de contester et de proposer. Les mouvements de contestation, voire les révolutions, viennent d’individus qui, nés à eux-mêmes, affranchis de peurs, en contact avec leur force et leurs capacités, sont capables de remettre en question l’ordre établi.

Ainsi, après notre apparition physique dans le monde des humains et le développement de notre identité, nous pouvons amplifier notre naissance publique et agir alors, plus ou moins fortement, sur la société et la planète.

Plus nous sommes nés à nous-même, à notre originalité, à notre identité, plus nous sommes capables, si nous le souhaitons, de mettre notre impulse, sa force, son originalité, sa capacité d’action et de transformation en action dans le monde.

Cette action sur le monde, cette action politique est possible parce que l’on dispose de sa propre énergie belle et disponible, issue de l’unité en soi, et non pas la dispersion. Naître à soi-même devient ainsi une responsabilité politique et écologique.

Une mise en acte actuelle de cela se voit, par exemple, dans le mouvement de l’empowerment, initié par Martha Nussbaum et Amartya Sen (Nussbaum, 2011 ; Sen, 1999), qui s’appuie sur les « capabilités » de chaque personne afin que celles-ci deviennent des vecteurs de changement dans une société [12]. Valorisées, développées et utilisées sociétalement, les capabilités de chacun peuvent transformer une société, notamment produire de la justice sociale, et faire en sorte que le développement d’un pays se mesure autrement que par le seul chiffre du PIB par habitant.

Dans la naissance, il s’agit d’apparaître aux yeux des autres. C’est le cas du bébé : tout le monde connaissait l’existence de cet enfant à la fin de la grossesse, mais c’est à la naissance qu’il apparaît physiquement tel qu’il est, tel qu’il existe. Pour autant cette existence qui est la nôtre, est constamment à conquérir puisque nous sommes les objets des projections des autres sur nous, qui modèlent ce qu’ils voient de nous à l’aune de ce qu’ils souhaitent voir. Ces projections, cependant, nous constituent : c’est avec ce que l’on projette sur nous (le meilleur comme le pire) que nous construisons notre Moi, c’est-à-dire notre identité.

Alors naître pleinement à soi-même, c’est sans doute donner un coup de pied dans la fourmilière des projections dirigées vers nous et que nous avons saisies. C’est créer les conditions pour se dégager de ce déguisement devenu trop lourd, trop inhibant, trop déprimant. Le dégagement de la chrysalide ne pourra être total car les projections de l’autre sur nous sont ce qui nous a constitué et nous constitue encore. Du moins c’est la possibilité de se dégager de ce qui est trop violent, trop plaqué, trop étranger à la voie de notre propre réalisation. Bien sûr la question du « propre », de l’authentiquement subjectif, dans cette expression de notre « propre réalisation » est une grande question. La constitution du Moi s’effectue à partir de l’harmonisation d’éléments disparates. Il faut sentir là-dedans ce qui « pousse » à apparaître de son Impulse, ce qui constitue dans l’actualité du moment la configuration la plus réalisatrice de son Impulse, même s’il demeure très globalement inconscient. L’Inconscient apparaît par ses effets. Comme le vent qu’on ne voit pas et qui ne s’exprime que par ses effets. Du moins peut-on lui proposer les voiles les plus adaptées, les plus larges ou les pales les mieux dessinées et les plus mobiles pour lui offrir et recueillir son expression et son efficacité les plus motrices.

BIBLIOGRAPHIE

Arendt, H. (1977).

La vie de l’esprit

, volume 2,

Le Vouloir

. Paris : PUF.

Arendt, H. (1986).

Vies politiques

. Paris : Gallimard.

Bobin, C (1998).

Geai

. Paris : Gallimard.

Boyesen, P. (1991). L’Analyse Psycho-Organique.

In Manuel d’enseignement 1

. Paris : Édition de l’EFAPO.

Delassus, J.-M. (2005).

Psychanalyse de la naissance

. Paris : Dunod.

Groddeck, G., (1923).

Le livre du Ça

. Paris : Gallimard.

Holland, D., Chang, L., & Ernst, T (2014). Structural Growth Trajectories and Rates of Change in the First 3 Months of Infant Brain Development.

JAMA Neurology 2014 Oct (10)

, 1266-74.

Journet, N. (2012).

Sciences humaines

, N°241.

Lagercrantz H., (2008).

Le Cerveau de l’enfant. Paris

 : Odile Jacob.

Mansuy, I. (2015).

Hérédité au-delà des gènes

.TEDx Talks. Martigny.

https://www.youtube.com/watch?v=J1sxDXHeIj0

Nussbaum, M. (2011).

Creating Capabilities: The Human Development Approach

. Etats-Unis : Harvard University Press.

Sen, A. (1999).

Commodities and Capabilities

. Inde : OUP.

Tocquet, M. (2018) ;

Vivre à nouveau et réparer son processus de Naissance. Le processus de naissance en Analyse Psycho-Organique

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Winnicott, D.W. (1945). Primitive emotional Development.

International Journal of Psychoanalysis

. 26(3-4). 137-43.

1 . La vie de l’esprit, volume 2, Le Vouloir, trad. L. Lotringer, Paris, Puf, 1978, p. 131.

2 . http://www.marctocquet.com

3 . On connaît, par exemple, les horribles expériences de Frédéric II, au XIIIème siècle, qui chercha à savoir quelle était la langue parlée par Dieu, la langue naturelle (lui-même pensait qu’il s’agissait du Grec). Il fit enlever à leurs parents 107 nouveau-nés qu’il enferma dans un local clair et aéré et qu’il fit nourrir convenablement. Mais il était interdit de leur parler, de chanter devant eux ou de manifester une émotion. Tous moururent dans le mois qui suivit. La constatation de l’hospitalisme par R.A Spitz durant la seconde guerre mondiale en Angleterre va dans le même sens.

4 . C’est l’hypothèse remarquable de J.-M. Delassus, qu’il développe et argumente au sein de plusieurs livres notamment « Psychanalyse de la naissance », Paris, Dunod, 2004.

5 . C’est là que s’origine la pathologie de certains processus « d’attachements ».

6 . Dans l’évolution darwinienne de l’humain, de nombreuses naissances aussi ont eu lieu, comme, par exemple l’acquisition de la verticalité.

7 . Même génétiquement, faire une psychothérapie c’est donc aussi œuvrer pour les générations futures ! (Mansuy, 2015)

8 . Je pense aussi ici aux nombreuses traditions de retraite dans les grottes et autres lieux obscurs que l’on retrouve dans de nombreuses pratiques spirituelles.

9 . « Larve » et « imago » sont les termes utilisés en biologie pour désigner les étapes du développement de certaines espèces animales comme les arthropodes et les amphibiens.

10 . Je pense ici à l’excellent livre de G. Groddeck : Le livre du Ça. (Groddeck, 1923).

11 . Je renvoie ici à mon article Vivre à nouveau et réparer son processus de Naissance. Le processus de naissance en Analyse Psycho-Organique (Tocquet, 2018).

12 . Nicolas Journet définit la capabilité comme « la possibilité pour les individus de faire des choix parmi les buts qu’ils jugent estimables et de les atteindre effectivement » (Journet, 2012, p. 96).

NOUS SOMMES DÉJÀ NÉS AVANT DE NAÎTRE

ÉRIC CHAMP [13]

RÉSUMÉ : Cet article est une réflexion sur la vie fœtale. À partir d’études mythologiques, scientifiques et cliniques l’auteur envisage la vie fœtale comme une période clé du développement humain, comme fondatrice d’une dimension paradigmatique de la vie humaine, celle de l’Être, particulièrement explorée thérapeutiquement en Analyse Psycho-Organique au travers de la topique de l’Organique profond. C’est aussi une période clé dans le développement de la parentalité.

MOTS-CLÉS : Être, exister, devenir, vie fœtale, mémoire fœtale, moifœtal, totalité vitale, contrat de naissance, mère symbolique*, régression tactique, organique profond*, présence / conscience, interactions mère / fœtus, processus de parentalisation.

NOUS SOMMES DÉJÀ NÉS AVANT DE NAÎTRE

L’Analyse Psycho-Organique porte un regard singulier sur la gestation du fœtus et la naissance du bébé.

Le processus d’enchaîrement, d’incarnation propre à ces moments de la vie humaine est aussi un temps de naissance à la vie psychique.

L’expérience primitive faite par la personne durant cette période est une expérience pleine qui s’inscrira au cœur de son être.

Il y aura la mémoire de la situation fœtale qui ne se répétera pas mais restera au centre de soi dans ce qu’elle est comme idéal, un temps hors du temps, un espace clos et protecteur infini, un contenant aquatique sans limite, une situation nourricière d’abondance. Elle est la trace d’une expérience qui n’est pas celle d’un long sommeil mais d’une présence, d’un éveil à une connaissance pure, non élaborée, de la vie en tant que totalité (Delassus, 2005).

Nous sommes déjà nés avant de naître.

La naissance par l’accouchement n’est donc pas le premier temps de la vie personnelle. Lors de sa gestation, la personne naît d’abord à l’expérience de totalité dont elle sera expulsée par l’accouchement.

Si l’on raisonne en termes d’état situationnel, l’accouchement est une crise pour le fœtus qui perd tout son univers. Si l’on raisonne en termes de processus comme nous l’enseigne l’analyse des cycles de l’expérience en référence au Cercle Psycho-Organique (Fraisse, 2005), l’accouchement est le passage vers une nouvelle situation, l’environnement maternel sur lequel le nouveau-né projettera son expérience précédente, l’expérience de totalité.

L’environnement maternel sera-t-il en mesure de suffisamment confirmer cette espérance projetée ? Ce sera majoritairement le cas, sachant qu’à la naissance de l’enfant se relie une autre naissance celle du parent qui advient pour la première ou énième fois au devenir parent ceci relevant aussi de processus complexes.

Le nouveau-né aura-t-il le désir, la force d’espérer, de projeter sur ce nouveau monde, de se projeter dans ce nouveau monde ?

Après la naissance, si le réveil des fonctions organiques respiration, nutrition, digestion s’impose avec le déploiement de l’élan vital qu’en est-il de l’esprit, celui de la totalité vitale ? C’est alors la découverte de l’existence au sens littéral du terme, exister se tenir hors (dit le latin : ex-sistere). Hors de quoi ? À ce stade hors de la totalité vitale. C’est le passage de l’être à l’agir car dès le premier jour le réveil des fonctions vitales demande au bébé son engagement organique et psychique dans ce nouveau monde qui l’accueille. Ça agit en lui et il agit aussi. C’est le domaine de l’autoconservation.

Bichat (as cited in François Jullien, 2016) conçoit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Ainsi vivre c’est résister.

Il nous faudra donc différencier « être » qualifiant l’expérience originelle de totalité vitale propre à la vie fœtale inscrite à jamais en soi, de « exister » expérience d’un autre ordre nécessitant cette part de négativité vivante et non morbide, de résistance à la mort, à la déliaison, à l’enlisement.

Le mouvement intentionnel et désirant qui nous fera continuer de naître chaque jour de notre vie est profondément intriqué à cette négativité vivante nécessaire à la croissance du moi. Ce sont les deux mouvements proposés par l’Analyse Psycho-Organique, celui de l’impulse primaire* et celui de la réaction secondaire*.

Comment se combineront ces deux dimensions « être » et « exister » tout au long de la vie de la personne ? Peut-on exister sans être dans une sorte d’adaptation vide de soi ? Mais peut-on être sans exister dans une forme de repli régressif ou de rêve tournés vers l’origine ? Comment se tissent, se lient ces deux plans d’incarnation dans le « devenir » de la personne ?

Être, exister, devenir, trois dimensions, trois formes que la topique APO (organique profond*, connexion organique*, concept*) modélise.

Quelles traces gardons-nous de notre naissance ? « Raconte-moi ta naissance… pour connaître ta vie » (D’Hennezel, 2008) ce si beau titre du livre de Claire d’Hennezel riche d’exemples cliniques, présente une des hypothèses fortes de l’Analyse Psycho-Organique : depuis la gestation, l’être qui s’incarne est sujet de son expérience. Elle prend forme sensoriellement et émotionnellement, créant ainsi les premières structures psycho-organiques qui serviront de base à l’élan de vie et aux croyances concernant le temps, l’engagement dans des projets, le rapport au futur.

Lors de régressions thérapeutiques orientées vers la gestation et la naissance, comme les analystes psycho-organiques peuvent être amenés à le proposer à leurs analysants, de singulières convictions intimes, des certitudes profondes sont mises à jour pouvant se formuler ainsi : « La mort me colle à la peau. », « Ma vie est un grand point d’interrogation.», « Je suis en retard sur tout. » « Je suis pourrie de l’intérieur. », « J’appartiens totalement à ma mère. »… (D’Hennezel, 2008, p.28, p.29)

Agissant de façon non consciente, ces convictions que nous nommons en Analyse Psycho-Organique contrat de naissance (D’Hennezel & Jan, 2017, p.206 ; Courau, 2017, p.470) révèlent-elles au thérapeute comme à l’analysant une forme très primitive de rapport à la vie, à soi et au monde ? C’est ce que nous pensons, considérant qu’il existe une vie intentionnelle et émotionnelle fœtale lors de la gestation qui est une situation de totalité vitale.

La naissance lors de l’accouchement constitue la perte radicale et définitive de la totalité vitale et la rencontre en situation de néoténie [14] avec un nouveau monde celui de la mère et son environnement.

Pour chaque humain, la première situation expériencielle est celle de la vie fœtale. Cette situation ne se présentera plus car après la naissance, la vie affective et l’univers langagier prendront le dessus. Mais elle restera profondément ancrée dans l’inconscient comme idéal de l’expérience d’être. C’est probablement une des composantes les plus profondes du sentiment amoureux.

MÉMOIRES DE L’ANCIEN MONDE

La mémoire collective de la vie fœœtale à la naissance

Les traditions, les mythes et les légendes semblent universellement nous proposer au travers de leurs récits et de leurs symboliques la représentation de l’embryogénèse et de la naissance.

La mémoire de l’expérience de totalité, particulière à la vie fœtale, se trouve chez de nombreux peuples sous forme de récit d’un premier âge paradisiaque.

« L’islam estime que le paradis terrestre se trouve dans une île ou bien au septième ciel… Les hommes qui y habitent sont immortels. Il n’y a ni lune, ni soleil, ni nuit, ni jour. » Fahd (as cited in François Dor, 2011, p.72).

« Ils ne connaissent pas au paradis les secrétions nasale et buccale… les excréments. » El-Bokhäri (as cited in François Dor, 2011, p.72).

« Selon les chinois, il est une île dans laquelle les humains vivent en bonne entente, y abondent les fruits qui donnent l’immortalité.