Atalante - Laurence Burger - E-Book

Atalante E-Book

Laurence Burger

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Beschreibung

Un naufrage. Deux rescapés. Un disparu.
Dans ce thriller juridique haletant, le lecteur suit le déroulement d’un procès où les faits sont progressivement mis à nu. À travers les témoignages et les interrogatoires, la cour tente de comprendre ce qui s’est réellement passé en mer ce jour-là. La vérité finira-t-elle par remonter à la surface ? L’ouvrage est basé sur des faits réels qui se sont déroulés en 1884.

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Seitenzahl: 62

Veröffentlichungsjahr: 2025

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ATALANTE

Laurence Burger

ATALANTE

Roman

Prologue

Distraitement, je passe ma robe et je remonte la ­fermeture éclair, en réfléchissant à l’affaire pour laquelle je dois diriger les débats aujourd’hui. Ce n’est pas à moi de décider du sort des accusés ; un jury a été nommé pour cela. Mais je dois instruire ce dernier sur les questions de droit, et décider des points de procédure qui pourront se poser.

Ma cour, le tribunal de Perth, a été retenue ­compé­tente pour juger les deux survivants du naufrage de l’Atalante. Convoyé par trois marins, Ron Stephens, Guy Dudley et Henry Parker, partis de Cape Town pour rallier Perth, le navire a essuyé un violent cyclone et a dû être abandonné. Les trois marins ont dérivé pendant des jours. Lorsqu’ils furent sauvés par une frégate de l’armée australienne, qui croisait dans ces parages, seuls Stephens et Dudley étaient encore présents à bord de l’embarcation : Parker avait disparu.

Hier, jour qui marquait le début des audiences avec les plaidoiries des avocats de la défense et du ministère public, j’ai précisé aux membres du jury que Stephens et Dudley allaient devoir être jugés pour mise en danger de la vie d’autrui, une infraction qui est consommée lorsque la preuve de la négligence du coupable est apportée.

Il y a de tout parmi les jurés, surtout des gens qui n’ont pas réussi à faire valoir une excuse suffisamment convaincante pour ne pas être retenus pendant près d’une semaine, de jour dans une salle d’audience, et de nuit dans une chambre d’hôtel sans radio ni télévision, afin qu’ils ne soient pas influencés par les médias pendant leur prise de décision. En un mot, des retraités, des chômeurs et des rentiers.

De ce groupe, la défense et l’accusation n’ont retenu, lors de la procédure de voir-dire, que ceux dont les réponses aux questions qu’ils leur ont posées ont démontré qu’ils n’avaient pas de préjugés ou de notions préconçues sur l’affaire.

Je les ai observés du coin de l’œil, hier, pendant que les avocats péroraient. Douze personnes de tous âges, certains ravis d’être là, d’autres manifestement contrariés. J’ai essayé de repérer lesquels seront les meneurs, ceux dont l’opinion saura convaincre leurs pairs, et de détecter les fortes têtes, qui refuseront de les suivre et mettront en danger l’unanimité du jury. Je pense, malheureusement, que ce jury possède des spécimens de chacune de ces deux espèces.

20 septembre

« Levez-vous ! »

J’entends des bancs grincer et des tissus bruisser. Alors que je me dirige vers l’estrade, toute la salle se met sur pieds. J’ai beau en avoir l’habitude, cette coutume me remplit à chaque fois de fierté, surtout lorsque la grande pièce sombre, tapissée de bois foncé et seulement éclairée par des jours rectangulaires au plafond, est pleine à craquer. Chacun veut être présent pour entendre, de la bouche des accusés, le récit de cette atroce aventure ; le jour précédent, une immense queue s’était formée devant le bâtiment dans lequel siège la cour, et les huissiers avaient dû renvoyer de nombreux curieux.

À peine tout le public est-il debout que le jury entre. Douze jurés se déplacent en file indienne jusqu’aux bancs qui leur sont assignés et prennent place en silence. D’un signe de la main, j’invite alors le public à se rasseoir. ­Craquements de bois, froissements d’habits, ­grognements : ces génuflexions imposées plaisent peu.

« Silence ! » ordonne l’huissier.

Un calme plein d’expectative s’abat sur la salle.

Pour m’assurer d’avoir toute l’attention, je me racle la gorge avant de commencer à parler.

« Dans l’affaire ministère public de Perth contre MM. Stephens et Dudley, les débats sont ouverts. Pour ce deuxième jour d’audience, nous allons entendre le témoignage du premier accusé, M. Ron Stephens, suivi de son interrogatoire par l’accusation. Nous aurons une heure de pause à midi, puis recommencerons jusqu’à dix-sept heures trente. Maître Horowitz, vous pouvez prendre la parole. »

Un petit bonhomme aux cheveux frisés, portant des lunettes en demi-lune, se penche vers l’homme à côté de lui et lui glisse un mot à l’oreille. De mauvaise grâce, ce dernier se lève et contourne la table où est assis ­Dudley, sans jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil à son ancien compagnon d’infortune. Sous le regard attentif de Sarah Fawcett, la jeune procureure qui va présenter l’accusation, il se dirige d’un pas nonchalant vers la place réservée aux prévenus. J’attends qu’il s’asseye et lui demande de confirmer son identité pour qu’elle soit consignée par la greffière du tribunal. Puis, d’un geste, j’invite l’avocat à la barre.

— Monsieur Stephens, comment vous sentez-vous ce matin ? demande l’homme de loi à son client en s’approchant de lui.

— Bien, grogne l’autre.

Comme il est assis à côté de moi, je l’observe du coin de l’œil. Il a le visage basané et les cheveux délavés de ceux qui passent leur existence en mer. Sa peau trahit de trop nombreuses heures passées au soleil, et les cernes sous ses yeux une propension à abuser de l’alcool. Il émane de sa présence une brutalité sourde, la violence d’un grand fauve entravé. Est-ce dû à son front large et plat, qui plombe les cavités oculaires, ou plutôt à ses épaules carrées et à ses avant-bras noueux ? Je ne saurais le dire.

— Pouvez-vous donner votre âge et dire au tribunal quel est votre métier ?

— J’ai vingt-neuf ans et je suis skipper.

Il a la voix rauque de ceux qui vivent la clope au bec.

— C’est-à-dire ?

— Je navigue professionnellement sur des bateaux.

— Mais vous êtes capitaine, alors ?

— Skipper.

— Bon, d’accord, siffle l’avocat d’un ton cassant.

L’homme de loi est énervé par son client, il ne répond probablement pas ce qui était prévu. Il continue avec une nouvelle question pour le remettre en bonne voie.

— Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement ?

— Que mon métier consiste à m’occuper de bateaux.

— Bien. Et dans quel cadre ? continue Horowitz, les dents serrées.

Il ne fait pas confiance à son client, c’est patent. Je jette un coup d’œil au jury. Tous sont encore bien concentrés, comme des écoliers lors de la première semaine d’école.

— La location de bateaux.

— Voilà ! ne peut s’empêcher de dire l’avocat, cachant mal son irritation d’avoir dû ainsi soutirer à son client une réponse aussi banale.

Puis, sur un ton plus calme :

— Et où travaillez-vous ?

— Sur toutes les mers du monde.

Si j’étais cet avocat, je devrais réfréner une forte envie de filer une claque à ce prétentieux ! Enfin, Horowitz a probablement bien négocié ses honoraires avec la société de location de voiliers : il modère ses ardeurs et continue d’un ton mielleux, destiné à engager le marin à s’exprimer sans retenue.

— Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

— Dix ans.

— Toujours pour la même société ?

— Oui, Sailyachts Adventures.

— Comment avez-vous découvert la navigation ?

— En Australie, avec mes parents.

De toute évidence, Horowitz peine encore à tirer les vers du nez de son client. Je me demande un instant si ce dernier s’emmêle les pinceaux et applique à la lettre, mais au mauvais moment, les consignes de son avocat pour donner du fil à retordre à l’accusation, ou si cette attitude badine reflète sa personnalité. Devrais-je proposer à l’avocat de le traiter comme témoin à charge ? C’est impossible, bien sûr, en raison de l’interdiction de s’incriminer soi-même, mais cela aurait au moins pour effet de réveiller le marin.

— Bien. Et que pouvez-vous me dire sur l’affaire qui nous concerne ?

— Pardon ?

— Vous savez, ce pour quoi vous êtes ici.

— Ah, fait le skipper en tirant sur le col de son polo, l’air inconfortable. Oui.