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Une anthologie réunissant des textes puissants faisant voyager le lectorat grâce à des histoires tantôt cyniques, touchantes ou haletantes. Cinq plumes aux styles différents peuvent être appréciées dans cet ouvrage.
À PROPOS DES AUTEURS
Laurence Burger est avocate, spécialiste en arbitrage international. Elle a publié son premier roman, "Les Noyées du Rocher", en autopublication, avant de signer une trilogie aux éditions Slatkine, dont "Les Inconnus de Central Park" constitue le dernier volet. En parallèle, elle a commencé l’écriture d’une série consacrée au sport avec "APNEA", publié dans la collection "Uppercut", suivi d’"Atalante", toujours dans cette même collection.
Laure Mi Hyun Croset est une romancière suisse née à Séoul. Elle a publié, notamment, aux éditions BSN Press : un récit sur un toxicomane, "On ne dit pas « je » !" (2014), une novella épistolaire, "S’escrimer à l’aimer" (2017) et un microroman, "Pop- corn girl" (2019), sur les émois d’une adolescente aux USA, ainsi qu’un roman satirique, "Le beau monde", chez Albin Michel en 2018.
Marie-Christine Horn est une romancière connue pour ses romans policiers. Elle est l’auteure de plusieurs polars et romans noirs, dont "Le Cri du lièvre", l’une des premières expressions féministes du roman noir, "24 heures", "Dans l’étang de feu et de soufre" et plus récemment "Sans raison", une critique sociale. En 2009, elle remporte le prix des jeunes lecteurs de Nanterre pour "La Malédiction de la chanson à l’envers". En outre, elle a participé au roman-feuilleton "Léa", à une anthologie fantastique "Rýtingur Hotel", parus dans la collection HeYoKa. Ses derniers ouvrages sont, "Le Monde des Ørindis — Léa", qui fait partie de la saga fantasy éponyme et "Le nombre de fois où je suis morte", un recueil de nouvelles
Née à Morges en 1982, Lolvé Tillmanns grandit dans la campagne vaudoise. Spécialiste du secteur énergétique, elle travaille dans ce domaine pendant cinq ans. Elle démissionne pour se lancer tout entière dans la littérature en 2011. Elle a publié cinq romans : "33, rue des Grottes "(Éditions faim de siècle & Éditions Cousu Mouche), "Rosa", "Les Fils", Un amour parfait (Éditions Cousu Mouche) et "FIT" (Éditions BSN press).
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Seitenzahl: 312
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Uppercut – Anthologie
Uppercut
ANTHOLOGIE
Laurence Burger Laure Mi Hyun Croset Marie-Christine Horn Béatrice Riand Lolvé Tillmanns
Sous un soleil éclatant, le bleu indigo de la mer Méditerranée scintille comme une rivière de diamants. L’homme se tient sur le dos, bras et jambes tendus, yeux clos. Il est vêtu d’une combinaison en Lycra, de couleur bronze, qui réduit le frottement de l’eau. Comme les règles de la compétition l’y obligent, il a annoncé la profondeur qu’il entendait atteindre. Avec son objectif de 150 mètres, il dépassera le record mondial de plongée en poids variable de 6 mètres. Il sait qu’il en est capable. Il y est déjà parvenu. Cette fois-ci, ce sera en compétition.
Il n’entend pas l’intense brouhaha des équipes autour de lui, sur les pontons flottants assemblés en carré pour former une piscine de mise à l’eau au centre de laquelle pend le câble. Celui qu’il va suivre vers les abysses. Les arbitres l’observent tandis que les plongeurs de sécurité se mettent à l’eau. Un médecin se tient à proximité. Prêt à intervenir.
Seule sa respiration importe. Inspire. Expire. Au fur et à mesure, son souffle et son rythme cardiaque ralentissent. 120, 100. Un Zodiac arrive pour déposer de nouveaux concurrents. 80. Il est complètement imperméable à cette agitation. 60, 40. Ça y est. D’un geste mécanique, il mouille son visage et ajuste le bord de sa capuche sur son front. S’assure que le pince-nez est bien en place. C’est plus un rituel qu’une nécessité. Il prend une grande inspiration, se retourne, libère la gueuse et bascule, la tête la première, tiré par le poids qui l’entraîne le long du câble.
Ses palmes d’apnéiste disparaissent, cette large nageoire de caoutchouc qui ressemble à la queue d’une baleine. Il glisse le long du fil d’Ariane qui pointe vers les profondeurs. Corps et membres tendus, il fonce comme une flèche vers les abysses. Déjà, la résistance des 5 premiers mètres s’estompe. Sa vitesse augmente. La pression appuie sur sa poitrine et son ventre, les creusant sans répit. Tout son sang s’est maintenant déplacé dans ses organes vitaux. L’azote, inexorablement, le colonise. Il passe, sans l’apercevoir, à côté d’un plongeur de sécurité, qui se tient à côté du câble à 40 mètres de fond. Maintenant, l’eau ne le soutient plus, et il coule, emporté dans les profondeurs par les poids combinés de son corps et de la gueuse que sa main gauche enserre avec force. Il ne voit ni le deuxième ni le troisième plongeur de sécurité. Il est insensible au froid, concentré à retenir sa respiration malgré la douleur dans son thorax. En dépit de tous les exercices auxquels il se soumet, elle reste là, cette oppression, comme si un bulldozer s’était arrêté sur sa poitrine. Mais il l’a apprivoisée. Dans le noir, dans le silence, elle est maintenant devenue sa compagne, celle qui n’a de cesse de le tirailler jusqu’à ce qu’il remonte à la surface.
Les ténèbres continuent de l’engloutir. Il ne voit plus rien. Mais il a confiance. Lorsqu’il verra la plaquette indiquant 150 mètres, il s’arrêtera, comme hier à l’entraînement.
Soudain, elle apparaît. Elle est là, petit rectangle encore flou dans le bleu. Est-ce normal ? La marque lui paraît un tout petit peu plus lointaine qu’hier. Mais qu’importe. Il lâche la gueuse. Il allonge les doigts. Il l’attrape. Il l’a. Il peut songer à remonter.
Avec souplesse, il commence une ondulation. De sa palme, il envoie une impulsion qui se répercute sur tout son corps. Un mouvement volé aux dauphins, ces frères des apnéistes. Au fur et à mesure qu’il remonte, l’infernale pression sur ses poumons s’estompe peu à peu. Elle est remplacée par une brûlure insoutenable. Tout son corps, tout son être lui ordonne d’ouvrir la bouche, de respirer, malgré l’immensité bleue qui l’entoure. Il résiste. Ce serait l’erreur fatale, la noyade assurée, la mort subite. Pour libérer l’air en expansion dans ses poumons, il laisse s’échap-per par instants un léger filet de bulles.
100 mètres, 70 mètres, 50 mètres. Bientôt, il n’aura presque plus besoin de bouger, la pression seule le portera à la surface.
Et pourtant, aujourd’hui, il ressent le besoin de continuer à nager afin de remonter au plus vite à l’air libre. Comment se fait-il que lui, pourtant si entraîné, se sente soudain si faible, en manque d’oxygène ? D’habitude, il n’a plus besoin de faire d’efforts dans ces derniers mètres. L’eau l’amène en douceur jusqu’à la surface. Quel est ce sentiment de panique qui soudain le prend ? Cette impression de perdre le contrôle ? Pourtant, ces derniers temps, il croit avoir repris tous les aspects de sa vie en main. Ce n’est plus comme avant. Maintenant, il ne se laisse plus aller à commettre une erreur. Pourquoi, aujourd’hui, a-t-il l’impression qu’il n’y arrivera pas ? Il se met à onduler plus fort, mais cela n’a pour seul effet que d’augmenter son inconfort, ses muscles brûlant davantage le précieux oxygène. Soudain, il devient pleinement conscient de son environnement. La fraîcheur de l’eau, la lumière qui filtre en rayons changeants, le picotement du sel sur son visage. Mais qu’elle est loin, la surface ! La fournaise dans sa poitrine devient insupportable. Dans un éclair, tout s’arrête. Son corps, comme une machine grippée, cesse de fonctionner. Un rideau noir tombe devant ses yeux. Sa mâchoire, que sa volonté ne tient plus fermée, s’ouvre.
Il ne sent pas les plongeurs de secours le tirer frénétiquement hors de l’eau, il ne sent pas les premiers soins qui lui sont administrés. Les jets d’écume soulevés par l’hélicoptère ne le dérangent pas. On transporte son corps inerte sur une civière. On espère que l’hôpital le plus proche ne sera pas trop loin.
Loin des foules de touristes vêtus du dernier maillot en vogue et affublés de couvre-chefs siglés qui prennent d’assaut les Cyclades, sur une plage presque déserte du Péloponnèse, je vérifie mon matériel de plongée quand j’entends une voix derrière moi :
— C’est ici la compétition d’apnée ?
Je me retourne. Petite nymphe, couettes blondes, mi-nois bronzé. Fort accent anglais qui teinte les quelques mots de grec baragouinés à la hâte. Je lui réponds dans sa langue en lui indiquant les bateaux amarrés bord à bord, au loin. Elle met sa main au-dessus de ses yeux pour se protéger du soleil, observe l’installation en silence puis se tourne vers moi, main tendue. Elle enlève ses lunettes de soleil et dévoile des yeux couleurs piscine, en amande.
— Lynne. Tu crois qu’ils cherchent des gens comme moi ?
Je la regarde, un peu surpris. Elle corrige immédiatement.
— Je suis infirmière. Pardon. J’ai oublié de le préciser.
Elle ponctue sa phrase d’un rire aux notes cristallines.
— Jean-François. Je suis médecin et chef des plongeurs de sécurité. Et, oui, on cherche des gens comme toi.
Son visage se fend d’un grand sourire.
— Génial ! Où est-ce que je peux déposer ma candidature ?
Un frisson de ravissement parcourt mon échine. J’aime déjà son naturel. J’attrape mes palmes et mon gilet et les jette dans un Zodiac échoué sur la plage. Je le pousse à l’eau, invite Lynne à y prendre place. Nous discutons en naviguant. Elle est australienne, adore l’Europe, y cherche du travail. Mais déjà nous atteignons la plate-forme où se trouve la compétition.
Dès que nous arrivons à côté du ponton gonflable, elle bondit dessus. J’amarre l’embarcation et la rejoins auprès des organisateurs. Lynne n’a besoin de moi ni pour faire les présentations ni pour se faire embaucher. Dix minutes plus tard, elle fait partie de l’équipe.
Les épreuves régionales d’apnée battent leur plein. Des apnéistes de toutes nationalités européennes s’opposent dans les trois disciplines reines : apnée en immersion libre, en poids constant et en poids variable. Alors que, dans la première et dans la deuxième variante, le plongeur descend par sa seule force physique, dans la troisième, il tient une gueuse qui l’entraîne vers le fond avant de remonter en nageant. L’apnée no limit, quant à elle, voit l’athlète descendre grâce à un poids à une profondeur de son choix puis remonter grâce à un parachute. Le record dans cette dernière discipline est de 253 mètres sous la surface de la mer. Nombreux sont ceux qui ne sont pas revenus.
La compétition se déroule sur une semaine. Les athlètes des différentes disciplines s’élancent les uns après les autres. Les records tombent et sont remplacés par d’autres, encore plus insensés. Mon job consiste à m’assurer que les apnéistes soient en bonne santé et respectent les paramètres de sécurité. Tâche compliquée. La plupart des concurrents me voient comme un emmerdeur qui veut les empêcher de descendre.
Lynne, dont la constante bonne humeur et le dynamisme séduisent chacun, devient vite mon bras droit. Mon soutien, même, quand je m’engueule avec ces cinglés. Elle les raisonne lorsqu’ils semblent à deux doigts de m’étriper car je leur interdis de replonger une seconde fois sans respecter un intervalle de surface suffisamment long. Professionnelle, elle traite tous les plongeurs avec sérieux, n’hésitant pas à tenir tête à ceux que l’ambition pousse à prendre des risques démesurés.
Elle semble apprécier ma présence. Est-ce le fait que je parle bien l’anglais au milieu de tous ces Européens du Sud et de l’Est dont l’accent rend le discours incompréhensible ? Souvent, elle vient discuter avec moi.
À la fin de la journée, nous prenons un léger dîner à la terrasse d’un café sur la plage. Nous discutons de tout. Elle me raconte son enfance dans le bush, la séparation de ses parents, son départ avec sa mère pour Sydney. Ses mains qui se mettent à trembler, de façon incontrôlable, tout le temps. La découverte de la mer ; sa guérison. La fascination qui en naît. Tous les sports marins qu’elle commence à pratiquer avec passion. Surf, voile, plongée.
Mon histoire à moi n’est pas très différente. L’eau toujours. Les profondeurs. Cette attirance inconsciente qui se traduit par un besoin d’être toujours proche, ou même entouré, de l’élément liquide. Et l’apnée, cette discipline magnifique et gracieuse où l’être humain s’y meut en totale harmonie.
Nous rions, aussi. Son humour me séduit. Ses gags potaches auxquels elle rit à gorge déployée. Nous buvons de l’ouzo avec des olives dont elle me défie de cracher le noyau plus loin qu’elle. Nos jeux sont ceux d’enfants, mais j’espère que, comme moi, elle sait qu’ils ne sont pas complètement innocents. Quand elle n’est pas à mes côtés, je me sens vide. Sur les pontons, lorsqu’elle vaque à ses occupations, je l’épie un peu. Cette pointe qui me pique lorsque je la vois plaisanter avec d’autres hommes, je ne veux pas m’avouer que c’est de la jalousie. Et pourtant, je reste coi. Quarante-cinq ans, un diplôme de médecin et pléthore d’autres certificats, mais, dans ce domaine, je reste l’adolescent boutonneux qui n’ose jamais faire le premier pas.
Nous arrivons à l’avant-dernier jour de la compétition. Nous avons bossé toute la journée côte à côte. Je ne peux imaginer que demain, je quitterai cette île sans savoir quand je reverrai Lynne. Il faut que je trouve le courage de lui révéler mes sentiments.
Nous sommes dans notre petit café habituel. Nous finissons nos desserts. Est-ce dû au léger zéphyr qui s’est levé, au doux clapotis des vagues sur la grève ? Tout tend à la sérénité. Après avoir discuté à bâtons rompus, nous sommes maintenant silencieux. Je sais que c’est le moment propice. Il faut que me lance. Je rassemble tout mon courage. Tempête sous un crâne…
J’avance ma main vers la sienne. Lynne semble ne rien remarquer, absorbée par l’immensité sombre de la mer sur laquelle se reflète la lune. Plus que quelques millimètres. Mes doigts vont enfin toucher les siens.
Soudain, je sens deux mains puissantes se poser sur mes épaules. Je sursaute. J’entends un rire tonitruant. Je lève la tête et aperçois une mèche de cheveux blonds. Il n’y a pas de doute. Je le reconnaîtrais entre mille.
Arnaud. Champion du monde en titre d’apnée en poids variable. Une légende. La gloire de l’équipe de France. Mais aussi un vantard de premier ordre assorti d’un affreux coureur de jupons. Fils d’un des plus gros sponsors du team français. Et un fou de la pire espèce ! Un taré qui n’a de cesse de repousser les limites, sans égard pour les conséquences. Il se met en danger, mais il expose aussi la vie des sauveteurs, qui ont dû plusieurs fois le tirer des abîmes. Comme il fascine les foules, on tolère ses folies.
À mon grand désespoir, je vois Lynne lever son visage vers lui. La vision de ce demi-dieu, grand, musclé, au visage taillé au biseau, se reflète dans ses iris. Un sourire se dessine en réponse à l’hilarité affectée d’Arnaud.
Que je le hais !
Il a déjà tendu la main, et Lynne l’a saisie. Ils restent là, sans rien dire, les yeux dans les yeux. Arnaud, toujours appuyé sur moi, m’écrase de son poids. Je me libère en protestant. Je les présente l’un à l’autre. Je me sens ridicule et maladroit. Tout mon être aimerait avertir Lynne du danger qu’elle court. Qu’elle va devenir une ligne de plus sur la longue liste des conquêtes d’Arnaud. Séduite, baisée, abandonnée. Mais je balbutie quelques mots incohérents. Puis je me lève, et Arnaud s’assied à ma place. Quand je quitte le restaurant, je les aperçois qui commandent un verre.
Je continue à voir Lynne au gré des compétitions. Bahamas, Japon, États-Unis… Bien sûr, elle est tombée dans les filets d’Arnaud. Mais, à mon grand étonnement, il semble avoir changé pour elle ses habitudes de don Juan. En tout cas, c’est ce qu’il fanfaronne auprès de qui veut l’entendre. Elle est la femme de sa vie. Elle lui a ouvert les yeux. Il jure lui être fidèle.
Je n’en crois pas un mot, mais j’ai d’autres soucis. J’essaye en vain de retrouver un semblant de complicité avec Lynne. Nous continuons à travailler côte à côte. Même si elle a gardé ce dynamisme qui me plaît tant, je la trouve fermée. Est-ce par pudeur envers moi ? Avait-elle remarqué les sentiments qui m’animaient lors de notre rencontre et veut-elle maintenant éviter de m’imposer quotidiennement son bonheur ? Ou son silence cache-t-il une réalité plus sombre ? En tout cas, elle n’évoque jamais sa relation avec Arnaud. Lorsque je veux lui demander comment elle va, elle esquive, m’adressant un des grands sourires dont elle a le secret, et disparaît prestement, prétextant un formulaire à remplir ou des analyses à examiner. Même si je veux la voir heureuse, je dois me rendre à l’évidence que je guette plutôt un mot, un geste qui témoignerait d’une faille. Lorsque je perçois des signes de fatigue, je tente de les interpréter comme de la mélancolie.
L’apnée continue de prendre de l’essor. J’ai été nommé médecin-chef de l’association internationale en charge de ce sport. Je vis dans mes valises, ne sachant plus vraiment à quelle nation j’appartiens. Je suis devenu un citoyen du monde, sans attaches. Les apnéistes sont ma seule famille.
Avec l’engouement de nouveaux athlètes pour ce sport, je constate aussi un durcissement de l’esprit de compétition. Les classements ont lieu par pays, et les concurrents deviennent porte-drapeaux des ambitions nationales. Les Russes, notamment, ne reculent devant rien, n’hésitant pas à organiser des défilés séparés pour leurs plongeurs, sur les lieux de compétition, et à remettre en cause toutes les décisions des juges qui ne leur conviennent pas.
Dans cette ambiance, les règles de sécurité sont le dernier souci des équipes. Je me bats pour faire respecter les limites de profondeur et les intervalles de surface, mais mes recommandations ont peu de poids face aux demandes de certains sponsors. Au fur et à mesure de cette course effrénée aux records, les accidents se multiplient.
Arnaud suit la tendance. Il est devenu coach au sein de l’équipe de France mais continue à participer aux compétitions. Il repousse ses limites, descend toujours plus bas, au défi de toute raison.
Il a pris en charge Nicolas, le plus jeune membre du team. Nicolas a beaucoup de choses à prouver. Il n’a pas encore de médaille. C’est un jeune homme encore frêle, malgré ses talents sportifs évidents. Il est en admiration devant Arnaud, ses pectoraux et ses trophées. Les conseils que lui donne Arnaud sont diamétralement opposés aux miens. Je n’ai de cesse de rappeler à Nicolas que le corps humain est une belle machine qui fait preuve de beaucoup de flexibilité, mais que certains paramètres ne sauraient toutefois être outrepassés. Quand il me jette un regard mêlé de défiance et de mépris, je comprends qu’il n’écoute qu’Arnaud.
Nous sommes vendredi matin, dernier jour de la compétition. Nicolas n’a encore rien gagné. Il est visiblement nerveux. Sur les pontons, Arnaud le toise sans lui adresser la parole. À midi, Nicolas plonge sans respecter un intervalle de surface suffisant entre deux immersions. Quand il émerge, il ne respire plus. Lynne est la première à se précipiter auprès de lui. Avec l’énergie du désespoir, elle essaye de le réanimer, alternant le bouche-à-bouche et le massage cardiaque. Un peu d’eau mêlée de sang s’écoule entre les lèvres du jeune homme. Il ne reprend pas connaissance. À bout de forces, Lynne se laisse tomber à ses côtés. Je prends la relève avec le défibrillateur. Je lui administre des chocs électriques, même si je sais déjà qu’il n’y a plus d’espoir. Nicolas sursaute comme un pantin désarticulé. Un quart d’heure plus tard, je constate son décès.
Devant le corps inerte du coéquipier d’Arnaud, Lynne se met à sangloter doucement. Depuis que je travaille avec elle, jamais je ne l’ai vue dans cet état. Soudain, une idée étrange me saisit : il faut que j’essaie d’en profiter. Je m’agenouille à côté d’elle et lui entoure les épaules pour la consoler. Quelque chose en moi aimerait que cette mort lui ouvre les yeux sur l’attitude d’Arnaud, et qu’elle se tourne vers moi pour trouver du réconfort. Je la sens se laisser aller, un peu, dans mes bras. Je me risque à avancer quelques critiques. Elle se raidit. Se dégage. S’éloigne, me laissant confus et honteux.
Le soir, je retrouve Lynne et Arnaud comme chaque jour au restaurant. Arnaud arrive en premier. Il s’assied et commande immédiatement une tequila, qu’il descend sans m’adresser la parole. Lynne apparaît quelques minutes plus tard. Elle se glisse sur une chaise sans mot dire. Yeux bouffis, joues écarlates. Ses mains tremblent. Je cherche son regard, mais elle évite le mien. Trop inquisiteur, sans doute.
Arnaud commande une deuxième tequila et l’avale aussi vite. Puis une troisième. Il contemple les flots, qui à cette heure sont d’un noir épais. Au bout de la cinquième, d’une voix puissante, il se met à parler. S’adresse-t-il à Lynne ? À moi ? Veut-il se disculper envers les autres convives, tous des apnéistes ?
— C’est de sa faute, ce qu’il lui est arrivé. Petit con ! Il voulait battre des records. Il croyait qu’il arriverait à m’égaler. Ha !
Il envoie une autre rasade d’alcool au fond de sa gorge. Cul sec. Je le regarde avec effroi. Pourquoi essaie-t-il de se justifier ? Quelle est sa responsabilité dans la mort de Nicolas ?
Ses yeux sont injectés de sang. Je me tourne vers Lynne. Elle reste obnubilée par ses mains, qui s’agitent sans contrôle.
— Le corps humain n’est pas fait pour descendre à de pareilles profondeurs, dis-je d’un ton neutre.
Arnaud me jette un regard vide, comme étonné que j’aie osé prendre la parole. Voyant qu’il ne répond rien, je continue.
— Les limites physiologiques ont été atteintes. Si vous continuez à vouloir descendre plus bas, il arrivera plus souvent ce qui est arrivé à Nicolas.
Arnaud se lève d’un bond, renversant la table.
— C’est faux ! hurle-t-il d’une voix de stentor.
Il titube. Se rattrape. Semble surpris de son état. Lynne se lève d’un bond pour le retenir. À mon grand étonnement, c’est elle qui répond à mes remontrances, tout en le maintenant debout. Elle explique que la compétition est rude et qu’afin de progresser il n’y a pas d’autre choix que de prendre des risques. Pendant qu’elle parle, Arnaud s’affaisse sur elle. Elle le soutient de toutes ses forces, malgré leur différence de taille. Elle le fixe en parlant, comme si elle recherchait son approbation. Lui regarde maintenant dans le vide. Balbutie des mots incompréhensibles. Lynne le prend par les épaules et l’entraîne hors du restaurant. Je reste sans voix.
Après les Îles Turques-et-Caïques, je prends quelques semaines de repos. J’en ai besoin. Je n’en peux plus. Je reviens à Nice dans l’intention de me relaxer et de mettre ces événements derrière moi. Bien sûr, les choses ne se passent pas comme je l’ai prévu.
Cela ne fait pas une semaine que je suis sur la Côte d’Azur que je rencontre celle qui deviendra ma femme. Je dînais seul, perdu dans mes pensées dans un petit restaurant du vieux Nice. Soudain, sans raison, je lève la tête. Je vois, quelques tables plus loin, une jeune femme brune qui tente de commander à manger. Tout dans son attitude et dans sa façon de s’habiller m’indique qu’elle est espagnole. Elle semble peiner à parler le français. Je l’interpelle en anglais et lui demande si je peux l’aider. Je lui commande ce qu’il y a de meilleur sur la carte, une salade d’artichauts et des ravioles. Elle me rejoint à ma table. Elle s’appelle Maria. Elle est en effet originaire de Barcelone, biologiste sous-marine. Elle vient de commencer un emploi à l’Institut de la mer de Villefranche-sur-Mer.
Nous parlons. Nous perdons la notion du temps. Je lui raconte mon travail, elle, le sien. Quand l’aubergiste nous met dehors, nous déambulons encore jusqu’au petit matin dans les ruelles étroites.
Je lui laisse mon numéro de téléphone. Au cas où elle aurait besoin d’un guide en pays niçois. Deux jours plus tard, elle m’appelle. L’Institut organise une sortie en mer, elle me propose de les rejoindre. Elle me présente son activité, de la plongée bouteille sur de très grandes profondeurs. Elle plonge à près de 200 mètres de fond en changeant de mélange gazeux au cours de la descente, afin de limiter les effets narcotiques de l’azote. Elle passe au Trimix, un mix d’oxygène, d’azote et d’hélium. Ce sont des plongées très techniques au cours desquelles elle photographie la faune des abysses. Malgré son professionnalisme, j’ai peur pour elle. Je connais les risques liés à ce genre d’immersion. Je suis rassuré de la voir émerger après huit heures de paliers de décompression. Dans mon soulagement, ma timidité a disparu. Je n’hésite pas à la prendre dans mes bras. Notre histoire commence.
Lorsque je m’apprête à relancer mes activités liées aux compétitions, Maria tombe enceinte. Lorsque l’enfant naît, je prolonge mon congé pour m’occuper du bébé. Une année passe avant que je revienne sur les circuits d’apnée.
Dès mon arrivée, je suis surpris de ne pas voir Lynne et Arnaud. J’essaie d’appeler Lynne, mais son téléphone ne répond pas. À la première occasion, je m’enquiers de leur absence. La plupart des apnéistes semblent peu enclins à en parler. Ce n’est qu’après plusieurs jours passés à poser des questions à tout va que je finis par obtenir une bribe de récit. Arnaud a eu un accident. Il s’en est sorti, mais on dit qu’il a des séquelles. On ne les a pas revus sur les concours. Personne ne semble en savoir plus ou vouloir m’en dire plus.
Le soir venu, je me connecte sur le site des médecins qui surveillent les compétitions d’apnée. Je ne tarde pas à trouver l’information que je recherche. Arnaud a bien été victime d’un accident lors d’une plongée dans les cénotes du Mexique. Ces gouffres d’eau douce, dans la province du Yucatan, constituent de magnifiques sites qui offrent de rares opportunités photographiques. Arnaud s’y est rendu afin de poser pour des clichés destinés à l’un de ses sponsors. Mais il a choisi l’une des caves les plus dangereuses, surnommée « Temple de la Mort », une succession de cavernes reliées par des passages étroits réputés instables. Contre l’avis du photographe qui l’accompagnait, Arnaud a voulu se glisser dans un tunnel qui s’est en partie effondré après son passage. Quand il a été ramené à la surface, il était inanimé. On l’a amené d’urgence à l’hôpital le plus proche. Les médecins l’ont déclaré mort par noyade.
Quelques heures plus tard, il s’est réveillé, en vie. Ses organes se sont miraculeusement remis en marche, une circonstance qui n’arrive que dans de très rares cas. Le corps médical a réussi à le faire revenir à une température normale sans provoquer un choc thermique qui aurait pu à nouveau le terrasser. Mais, chose étrange, peu de jours après cet événement, Arnaud a quitté l’hôpital.
Le rapport médical se termine là. Abruptement. Pas de suivi, pas d’indication d’un médecin traitant. Que s’est-il vraiment passé ? Ce doit être pour cela que je n’ai plus de nouvelles d’eux. Ils ont dû quitter le circuit. Qu’est-il advenu d’eux ?
Il est 5 heures du soir au Mexique. Je compose le numéro du médecin qui s’est occupé de lui. S’il y a quelqu’un qui doit savoir où ils se trouvent, c’est lui.
Le téléphone sonne pendant longtemps avant qu’une voix caverneuse réponde en espagnol. Je demande si je parle bien au Señor Rodrigo Marquès, médecin-chef de la division de médecine traumatique de l’hôpital du Yucatan. Il me répond que c’est bien lui. Je me présente et lui explique que je cherche Arnaud Lefage, qu’il a soigné quelques mois auparavant. Il y a d’abord un silence, puis l’homme m’interroge. Qui suis-je ? Pourquoi est-ce que je recherche ces informations ? Je le lui explique. Finalement, il me dit qu’après le miracle qui lui a sauvé la vie, Arnaud est parti précipitamment de l’hôpital mexicain. Qu’il n’était pas sûr, mais qu’il avait cru comprendre qu’il avait été déplacé dans une maison de repos aux États-Unis.
Au Nouveau-Mexique. J’essaye d’en savoir plus, mais le médecin met rapidement fin à la conversation. Je parviens tout juste à en tirer que Lynne n’était pas avec lui au Mexique. Je suis estomaqué. Que se passe-t-il ? Les problèmes physiques dus aux accidents de plongée ne conduisent pas à ce genre d’endroits. Il y a eu autre chose. Il faut que j’en aie le cœur net.
Le lendemain, je me mets à investiguer dans les hôpitaux du Nouveau-Mexique, avec l’impression de tout devoir recommencer à zéro. Cet État étant un lieu de retraite privilégié des Nord-Américains, il y a pléthore de ces cliniques.
Certaines ressemblent à des maisons de retraite, avec piscine et golfs verdoyants, d’autres à des mouroirs médicalisés où l’on prolonge des vies qui ne profitent même plus d’exister.
Je ne trouve d’abord rien, mais quelque chose me dit que je dois chercher ailleurs. Le Señor Marquès m’a laissé entendre qu’Arnaud est allé directement de l’hôpital mexicain à la maison de repos. Il est resté à l’hôpital suffisamment de temps pour être physiquement guéri, et pourtant les médecins ne l’ont pas laissé sortir tout simplement. Ils lui ont prescrit un autre traitement. Souffre-t-il donc d’autres maux ? Mon intuition me dit qu’il faut que je recherche dans les établissements qui soignent les maladies psychiatriques. J’en identifie cinq et appelle le premier. Sans surprise, la réceptionniste refuse de me répondre. J’ai aussi peu de succès avec les autres. En désespoir de cause, je décide de bluffer un peu. Je prends un accent très français et me présente comme médecin-chef d’un hôpital de Strasbourg qui a besoin de vérifier les données d’un de ses patients. Bien sûr, si Arnaud se trouve encore dans un de ces établissements, je prends le risque que la supercherie soit découverte. Mais quelque chose me dit que le jeu en vaut la chandelle.
Les deux premiers hôpitaux m’informent ne pas avoir de patient du nom d’Arnaud Lefage. J’ai plus de chance avec le troisième.
— Quel nom dites-vous ? demanda l’opératrice d’une voix traînante et nasillarde.
— Lefage. Arnaud Lefage.
J’entends ses doigts taper rapidement sur un clavier.
— Oui, il a séjourné chez nous. Mais il est parti il y a un mois.
— Oserais-je vous demander pourquoi il était chez vous ?
À nouveau des bruits de touches frappées à grande vitesse.
— Tentative de suicide.
Je sens le sol s’affaisser sous moi. Arnaud a voulu mettre fin à ses jours ? J’entends la réceptionniste qui se racle la gorge pour m’indiquer qu’elle est toujours au bout du fil. Je me reprends.
— Vous savez où il est maintenant ?
— Non. Mais il est français. Il a dû retourner là-bas.
— Il avait de la famille qui lui rendait visite pendant son séjour chez vous ?
— Oui, sa femme était là. Elle l’a rejoint depuis la France. Ensuite, ils sont repartis ensemble en Europe.
Je la remercie et je raccroche, troublé. Les questions se bousculent dans ma tête. Que s’est-il passé ? Était-ce l’accident qui était une tentative de suicide ? Ou est-ce que cela s’est passé après ? Un effet de contrecoup ? Je dois en savoir plus. Le rapport a fait mention d’un photographe. Mais sans le nommer. Peut-être sait-il quelque chose ? Il faut que je le retrouve.
The Dean’s Blue Hole. « Le trou bleu ». Une cavité dans la mer, sur l’île de Long Island, qui descend tout droit à plus de 200 mètres de profondeur. Une nouvelle compétition d’apnée s’y déroule. L’excitation est palpable auprès des participants. On dit que certains vont se risquer à aller jusqu’au fond. Je crains le pire.
Pour le moment, je vaque à mes occupations dans le village de la compétition. Je m’assure que nous avons de l’oxygène en suffisance et à portée de main. C’est ainsi que l’on administre les premiers soins. Tout doit est prêt pour les urgences.
Soudain, je les vois arriver. Arnaud d’abord puis, quelques pas derrière lui, Lynne. Je suis frappé par leur aspect physique. Ils jouent aux vases communicants, ces deux-là. Arnaud est épais, presque gras, Lynne, filiforme, limite rachitique. Elle a le teint blafard de ceux qui ne ferment pas l’œil de la nuit. Lui, le visage bouffi et la mauvaise graisse d’un sportif qui se laisse aller à trop boire.
Juste avant d’entrer dans le village de la compétition, Lynne essaie de donner la main à Arnaud. Il la lui prend, visiblement à contrecœur. Il la laisse pendre mollement entre ses doigts. À la première occasion, il lâche l’emprise. Cela coïncide avec le moment où il voit Lisa, une jeune Sud-Africaine blonde qui est arrivée depuis peu sur le circuit. Elle travaille à l’accueil. Elle est jolie comme un cœur. En faisant sa connaissance, je me suis immédiatement dit qu’elle ressemblait à Lynne avant que cette dernière fasse la connaissance d’Arnaud.
Le visage de celui-ci se fend du sourire carnassier que je lui connaissais trop bien avant qu’il rencontre Lynne. Un rictus de loup. Je frissonne en voyant Lisa lui répondre avec gentillesse. Il n’en faut pas plus à Arnaud pour l’entraîner avec lui. Il est sur elle, comme une bête sauvage qui vient de trouver une proie.
Mes yeux reviennent sur Lynne. Elle s’est d’abord arrêtée. Elle a l’air de ne pas savoir que faire. Puis elle se décide à les suivre à quelque distance. Arnaud est maintenant en pleine conversation avec Lisa, flirtant ouvertement avec elle. Lynne ne bouge plus. Comme tétanisée. Finalement, elle semble prendre son courage à deux mains. Elle s’approche d’eux. Elle se présente. Arnaud la foudroie du regard, visiblement énervé par cette interruption. Lynne lui effleure le bras, comme pour l’inviter à venir avec elle. Il se dégage, l’air excédé. La congédie d’un geste.
Lynne recule et se retourne. Elle m’aperçoit. Elle comprend que j’ai vu toute la scène. Elle paraît hésiter à venir vers moi, puis part dans la direction opposée. Je veux la suivre pour lui parler, mais un organisateur s’approche de moi. Les Russes ont encore défilé en l’absence des autres nationalités. Les esprits sont échauffés. Quand je finis de discuter avec lui des mesures à prendre, Lynne a disparu.
Je la retrouve en train de préparer son stabilisateur et son détendeur. Alors que j’arrive vers elle, elle se redresse d’un bond et s’éloigne aussitôt.
Je la croise une heure plus tard. Elle erre entre les tentes. Fait quelques pas hésitants dans un sens, puis dans l’autre. S’arrête. Son regard inquiet parcourt les allées. À coup sûr, elle cherche Arnaud. Je la vois se mettre à faire frénétiquement le tour du village. J’observe les visages peinés de ceux qu’elle interroge. Ils font « non » de la tête avant de vite retourner à leurs tâches, l’air gêné.
Finalement, elle semble se résoudre à l’évidence : Arnaud est parti sans elle. Je me lance moi-même dans une recherche. Pas de trace de Lisa non plus. Quand je reviens vers l’entrée, j’aperçois Lynne filer le long de la baie en direction de l’hôtel où nous sommes tous logés. Je l’observe, petite silhouette fragile qui se hâte sur la berge, se faufilant entre les touristes. Comme mue par l’espoir insensé qu’il l’attende à l’hôtel.
Le soir, ni Arnaud ni Lynne ne sont au dîner des compétiteurs. Je ne la revois que le lendemain. Bizarrement, elle semble moins pâle. Je m’approche. Ce n’est que lorsque je suis à côté d’elle que je vois que son visage est couvert d’un fond de teint jaunâtre. Je lui demande si ça va. Fermée, elle tente d’esquiver la question, puis me répond que ça va. Je sors alors une photo de mon fils que je lui montre.
Pour un court instant, je retrouve l’ancienne Lynne. Son visage s’illumine d’un immense sourire lorsqu’elle regarde les images que je fais défiler sur mon téléphone. Elle se tourne vers moi. Elle semble vraiment ravie.
Je ne veux pas briser ce moment en lui demandant à nouveau comment elle va. Je l’observe du coin de l’œil alors qu’elle agrandit les photos de mon bambin. Je crois voir une ombre bleutée sur sa pommette. Est-ce les cernes qui creusent son visage ?
Puis ses yeux s’embrument. Elle me rend rapidement mon téléphone. Me parle, à brûle-pourpoint, de notre travail. Je lui dis le plaisir de savoir qu’elle fera à nouveau partie de mon équipe. Elle m’adresse un timide sourire. Soudain, je la sens se raidir. Une ombre passe derrière nous. Je pense que c’est Arnaud, je me retourne. C’est un homme d’une trentaine d’années, barbu, qui porte à la main un appareil photo dans un boîtier de plongée. Il jette aussi un coup d’œil furtif à Lynne et s’éloigne rapidement. J’essaie de le rattraper, mais en vain. Il s’est fondu dans la foule.
Les pontons — de gros blocs de plastique gris reliés les uns aux autres — flottent au-dessus de l’abîme. Au centre, un câble tenu par un bras de métal accroché à une barge. La corde d’acier fend la surface de l’eau et s’enfonce dans le liquide turquoise qui s’assombrit rapidement. Tous les 10 mètres, une plaque indiquant la profondeur y est accrochée. L’apnéiste la remonte à la surface comme preuve de son exploit. Bien sûr, les premières plaques sont rarement enlevées ; ce sont celles qui attestent de grandes profondeurs qui font l’objet de toutes les convoitises.
Il est encore tôt, les premiers compétiteurs viennent seulement d’arriver. Je prépare mon matériel. Je dois me mettre à l’eau pour assurer la surveillance des quatrième, cinquième et sixième plongeurs.
Je regarde le premier se mettre à l’eau. Il ne semble déjà plus de ce monde, tout à sa concentration qui ressemble à une transe immobile. On le voit à peine respirer ; ses yeux sont mi-clos ; son regard fixement posé sur l’onde qu’il va bientôt percer dans un jet d’écume. L’arbitre donne le décompte. Trente secondes : le plongeur pose son pince-nez sur ses narines. Trois secondes, il se soulève un peu le long du câble, prend une grande inspiration. Zéro. Il a disparu. Je vois l’eau bouillonner, et la palme unique s’éloigner en ondulant.
Cinq longues minutes passent. J’ai beau assurer la sécurité sur ces compétitions depuis des années, je trouve toujours les temps de plongée interminables. Je sais à quelles pressions est soumis leur organisme. Même si je pratique l’apnée, je n’ose pas imaginer retenir aussi longtemps ma respiration. La brûlure. Le sentiment d’étouffement.
Finalement, je vois poindre une forme noire, comme un ballon qui remonte. En l’espace de quelques secondes, l’apnéiste fait surface. Il prend une longue respiration, retire son pince-nez, fait le signe OK — le pouce et l’index se touchant pour former un « O », le reste des doigts tendus — puis montre aux juges la tablette. 120 mètres. Cela commence fort.
