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A peine divorcée, Audrey compte s'épanouir en tant que femme artiste peintre, à part entière, mais n'ose l'espérer. Elle hésite entre Paris et Nantes pour s'établir durablement. Sarah, sa meilleure amie, lui apporte son soutien mais ne peut choisir à sa place. Arrivera t-elle à accepter son passé et à concrétiser ses rêves ? Un nouvel amour est-il possible ?
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Seitenzahl: 230
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Un clin d’œil au bonheur - Édition BoD, novembre 2020
© 2021, conception graphique : Auriane Durand
Photo de couverture : Parkpoom - Biletskiy Evgeniy
À Jean-Paul,
“ La vie ne vaut d’être vécue sans amour ”
Serge Gainsbourg
Audrey
Sarah
Échouage
Josette
Abysses
Paris
Rencontre
Libération
Questionnement
Détente
Samy
Retrouvailles
Enlisement
Amertume
Détresse
Horizon
Nantes
Source
Maxime
Doutes
Espoir
Au cœur de la ville de Nantes, un taxi termina son créneau sous le regard envieux d’un collègue qui suivait la manœuvre de son rétroviseur, un chewing-gum en bouche. Les clients étaient rares depuis que le tramway transitait et s’arrêtait au parvis de la gare ferroviaire, en cours de rénovation. À chaque passage, celui-ci se délestait par vagues de voyageurs blancs comme neige qui pensaient prendre des couleurs en traînant leur valise à roulettes. Le bruit des marteaux piqueurs aidait les piétons à accélérer le pas, le bec pincé de devoir emprunter un chemin balisé sans fin. L’air était difficilement respirable tant les personnes drainaient la poussière qui s’accumulait depuis plusieurs mois.
— Voilà ma brave dame, vous êtes arrivée à bon port !
— Parfait, pile poil pour prendre un bon petit café noir.
Cette femme ne laissa pas le loisir au chauffeur de lui indiquer le montant de la course. Elle lui donna un billet de cinquante euros. Elle avait relevé ses lunettes aux verres fumés sur ses cheveux acajou. Il découvrit ses paupières maquillées avec finesse, d’un bleu turquoise pour rehausser le ton de ses yeux noisette sans prétention. L’ensemble de son visage était camouflé par un fond de teint à peine perceptible, tant il avait été travaillé avec doigté. De ses oreilles pendaient des boucles quelconques en argent. Il ne pouvait pas dire si elle était belle ou laide. Elle avait un visage des plus communs avec une coiffure simple coupée au carré, au niveau des épaules. Ses traits étaient harmonieux et personne ne pensait à s’y attarder. Aucun sourire ne semblait s’inviter officiellement, elle avait le charme de la Joconde. Cet homme ne pouvait pas lui donner un âge précis, tant elle était séduisante sans être outrancière. Elle aurait pu d’ailleurs passer inaperçue, si on avait eu l’idée de l’embaucher aux fins d’une enquête mystère, telles les annonces dont il avait découvert l’existence en feuilletant son journal.
— Gardez la monnaie, vous lèverez mon verre à ma santé !
— Ah mais...
Il se trouva confus de ne pas pouvoir partager un semblant de conversation quelques instants avec cette cliente qui n’avait décroché pendant le trajet aucun mot, hormis l’objet de sa course. Il examina avec minutie ce billet, comme s’il n’en avait jamais vu. Il le caressa tel un trophée convoité par tous, puis le huma pour mieux en savourer la présence. Le professionnel pensa soudain qu’il ne l’avait pas remerciée et la chercha du regard, en vain. Elle avait disparu dans les méandres de la foule compacte.
— Salut, ça boum aujourd’hui ?
— Génial, j’ai gagné quarante euros de pourboire pour ma première course de la journée !
— Eh bien, je voudrais bien en dire autant ! Pas un chat dans les parages depuis trois heures de temps.
— Retourne-toi, ta cliente adorée arrive les bras en l’air.
— Oh non pas elle !
Cet homme se cacha derrière un sourire de circonstances et alla à sa rencontre. Elle l’inonda d’un récit sans consistance.
Dans le hall, Audrey savourait son petit-déjeuner. Dans une corbeille, des fruits s’offraient à elle mais n’obtenaient aucune grâce à ses yeux sélectifs. Seule, la caféine importait.
— Serveur, la même chose, sans sucre cette fois !
À sa droite, un couple mangeait en se désirant du regard. Leurs gestes trahissaient le début d’une relation. Ils étaient pratiquement collés l’un à l’autre, leurs pieds formant une unique guirlande mouvementée.
— Profite ma jolie, on en reparlera dans dix ans de ta magnifique histoire d’amour...
Audrey s’amusa à imaginer leur conversation :
« — Ma chérie, viens t’installer chez moi dans le sud avec ta lingerie fine et tes robes de soirée échancrées jusqu’au nombril. Je vais te faire vivre une vie de gala !
— Oh oui mon lapin, donne-moi une semaine que je dise merde à ma patronne, ça lui fera les pieds ! »
La jeune femme semblait avoir bien répondu à la requête de son amant car celui-ci en renversa son expresso. Le serveur arriva pour rectifier ce geste maladroit.
— Désolé monsieur, je n’ai pas fait exprès.
— Encore heureux ! Je vous apporte une seconde tasse ?
— Non merci, l’addition s’il vous plaît.
Audrey ferma les yeux pour mieux recevoir les notes de musique qui virevoltaient avec grâce et énergie. Un homme aux dreadlocks remarquables jonglait habilement avec les touches d’un piano. Il rendait hommage à Nina Simone. Sa femme à la voix d’or l’accompagnait en interprétant « My baby just cares for me ». Petit à petit, les mélomanes formèrent une couronne autour de ce duo, ébahis d’une telle justesse de son, couplé d’intonations aux vibrations chaudes. Audrey regarda l’horloge murale et découvrit que cette dernière avait fait un grand bond dans l’avenir. Elle songea que le temps passait trop vite à l’extérieur de son appartement. Le panneau d’affichage mentionnait que son train était attendu voie une et qu’il n’accusait aucun retard. Elle se présenta à la caisse, en tendant prestement sa carte bleue.
Elle slaloma entre les voyageurs en tenant à bout de bras son sac de sport. Elle n’avait aucun autre bagage, à part une banane autour des hanches qui n’acceptait que le strict nécessaire. Elle détestait les sacs à main qui l’empêchaient de se mouvoir à sa guise. Au milieu du couloir surpeuplé, Audrey prit peur. Son train allait partir dans dix minutes. Elle bloqua sa respiration pour ne pas hurler. Elle souffla péniblement. En haut du quai, des agents assermentés contrôlaient chaque billet au portique de sécurité. Des accompagnateurs éconduits rebroussaient chemin.
Prestement, Audrey interrogea le chef de gare pour connaître l’emplacement exact de la voiture numéro sept. Elle leva les yeux au ciel, constatant une nouvelle fois que son instinct allait l’embarquer en sens inverse.
— Que veux-tu ma pauvre fille ? Quand on n’est pas douée, on n’est pas douée. Un point c’est tout.
Par chance, personne ne vint s’asseoir à ses côtés. Une aubaine. Elle avait besoin de respirer, de mener ses réflexions sans mauvaise onde, sans odeur de transpiration ou parfum indélicat. À chaque fois qu’une personne s’était approchée pour visionner le numéro de siège disponible, elle avait souhaité son départ.
À l’avant, deux retraitées étaient apparemment sœurs tant la ressemblance était frappante. La plus jeune portait un nourrisson endormi. Lorsqu’il perdit son chausson, Audrey s’en réjouit. Elle sortit son nécessaire à dessin et croqua les orteils.
— Bonjour madame, votre titre de transport ?
— Attendez que je remette la main dessus.
— Votre coup de crayon est extra, si je peux me permettre.
— C’est un passe-temps comme un autre.
— Bravo et persévérez dans votre art, cela vaut le détour !
Audrey marmonna un merci à peine perceptible tant ce compliment la touchait. Personne ne l’avait encouragée ainsi. Il est vrai qu’elle avait toujours caché ce petit jardin secret, de peur d’être incomprise. Elle se dit que c’était sans doute le bon moment de trouver un local pour exposer ses œuvres au public. Dès son retour, elle draguerait les agences immobilières à cet effet. Pour l’heure, le bébé commença à s’agiter avant de pleurer à pleine voix. Un homme, qui piquait du nez devant ses mots croisés, en sursauta. Audrey se leva et partit réclamer sa dose de caféine.
À l’arrivée, la gare Montparnasse ouvrait ses quais éclairés à qui voulait s’y aventurer. Audrey respira à pleins poumons cet air vicié qu’elle n’avait plus senti depuis quelques années déjà. Son départ précipité vers la province avait su la calmer, la revitaliser. Chacun avançait, le corps groggy par le voyage sous pression. Pression de l’exiguïté de la place attribuée. Pression de devoir supporter le brouhaha des conversations des uns et des autres sans en percevoir le contenu exact. Sur le quai, Audrey s’approcha d’un homme qui proposait ses services de mototaxi.
— Bonjour. Madame Jeannot je suppose ?
— Euh oui, oui...
— Enchanté. Suivez-moi, je vous attendais.
Il lui prit son bagage et traversa rapidement les allées. À l’extérieur, une splendide cylindrée était garée. Audrey prit place, enfila les gants et glissa son jean sous l’abattant de protection.
— Je vous dépose toujours au pont des Arts, après une belle promenade le long de la Seine, comme c’était convenu ?
— Euh oui, oui...
Le bolide partit en trombe. Le bruit du moteur la tenait en haleine. Audrey se sentait bien. Libre de tout, libre de rien. Elle profitait de l’instant présent sans se préoccuper du pourquoi ou du comment de cette escapade motorisée. À un feu rouge pourtant, elle se demanda qui était cette madame Jeannot. Qu’allait-elle faire sur les quais de la Seine ? Y était-elle attendue ou était-ce pour le simple plaisir de découvrir Paris en deux-roues ? Qu’importe, elle vibrait d’exaltation sur cette moto qui roulait doucement, lui laissant le loisir de filmer du regard le paysage de son enfance. Qu’il est bon de se laisser aller, de se laisser conduire vers une destination ou une autre. Après tout, la vie n’est qu’une course vers tant de directions opposées. Choisir la rive gauche alors qu’il y a tant de choses à découvrir et à vivre sur la rive droite. Tout est une question de choix. Dire oui alors que le non aurait été préférable ou l’inverse. Une solution ne correspond pas à la réponse adéquate à privilégier pour chaque individu. Par conséquent, chacun compose avec les moyens du bord. Cette femme en restait là de ses questionnements existentiels. Elle voudrait bien cesser de ruminer mais, même si des panoramas remarquables tentaient de l’en dissuader, sa tête avait du mal à décrocher. Audrey devait faire face à ses obligations et ne devait plus faire l’autruche. Elle aurait pu rester là des heures et des heures derrière cet homme inconnu. À l’arrêt du moteur, son regard se posa sur le parapet vitré du pont des Arts. Audrey regretta instantanément l’absence des milliers de cadenas qui étaient présents auparavant. Elle en avait elle-même accroché un en l’honneur de son mariage célébré à la hâte avec son coup de foudre de l’époque. Un clap de fin sur un pan de sa vie.
— Cette balade était-elle à la hauteur de vos espérances ?
— Fabuleux, dit-elle en ouvrant son portefeuille.
— Mais madame Jeannot, pas la peine ! Vous m’avez déjà réglé la course en ligne. Vous ne vous en souvenez plus ? Cela doit être la fatigue de votre voyage en train, je suppose.
— Euh oui, oui...
Audrey lui souhaita une bonne journée et le laissa s’éloigner.
— Eh bien ma pauvre fille, en voilà d’un sacré cadeau de retour à la capitale, dis donc !
En arrière-plan, Paris s’agitait. Des résidents travaillaient ou se promenaient. Des touristes s’émerveillaient ou s’inquiétaient de ne pas trouver leur chemin. Des étrangers questionnaient leur guide en leur langue maternelle ou photographiaient tous les endroits visités. Le tout devant des kiosques à journaux qui invariablement délivraient les gros titres de la presse nationale et internationale.
Le lendemain, Audrey se réveilla à onze heures. L’heure du petit-déjeuner était dépassée et l’hôtel n’allait pas lui offrir un café pour la belle couleur de ses yeux. Tant pis, elle alluma son portable et envoya un SMS à sa meilleure amie pour la prévenir de sa visite plus tôt que prévu. Puis, elle prit une douche tout habillée et mit à sécher son jean et son chemisier, tous deux bleu outremer. De son sac, sortirent des vêtements similaires à ceux de la veille. Pourquoi devrait-elle changer puisque cette teinte est naturelle sans aucun additif superflu ? Par amour de ce bleu pur, elle s’était offert une bague sertie d’un lapis-lazuli.
À la butte de Montmartre, Sarah terminait son repassage en sifflotant. À ses pieds, un vieux chien ronflait. Audrey fut surprise de la revoir en chair et en os. Son amie n’était pas qu’une voix rassurante au téléphone. Elle était une personne à part entière. Heureuses, les deux trentenaires s’enlacèrent. Sarah lâcha soudain l’étreinte et courut à la salle d’eau où le lavabo eut à peine le temps de l’accueillir. Elle cramponna le meuble à double vasque. Le front en sueur, elle tentait de reprendre son souffle.
— On dirait que tu es prise encore une fois, n’est-ce pas ?
Sarah lui jeta un regard sans détour et vomit à nouveau.
— T’as pas une aiguille à tricoter sur toi, par hasard ?
— Tu te crois au Moyen-âge, ma fille ? Jette-toi plutôt par la fenêtre, ce sera plus radical pour avorter.
Du salon, des pleurs arrivèrent en force. Des couchages étaient installés dans la pénombre.
— C’est quoi tout ça, tu fais un trafic d’enfants ?
— Tu sais très bien que je suis assistante maternelle à mon domicile. C’est pratique pour élever mes trois gamins.
— T’as obtenu un agrément pour dix ?
— Juste pour deux, c’est suffisant. Je rends service en plus aux copines et aux voisines quand elles ont un besoin ponctuel.
— Une chance que les services sociaux ne débarquent pas !
— Mais non. Aujourd’hui, c’est exceptionnel, avec la grève qui se poursuit à la crèche, c’est le bazar partout.
Audrey prit sur elle pour ne pas s’enfuir. Sarah chantait en changeant les couches. Elle était dans son élément, mère de famille nombreuse et composée ce jour à son maximum.
— Tu m’en fais faire des choses toi alors !
— Détends-toi du string ! Profite de ces petits qui ne veulent que de l’attention. Ce n’est pas plus compliqué que ça.
Audrey haussa les sourcils avant de remplir des verres de jus de carottes maison.
— Tu n’as rien trouvé de mieux à leur donner que ton élixir de femme ménopausée ?
— Tu devrais en boire, cela te rendrait plus aimable !
Sarah était ravie. Elle retrouvait enfin la vraie Audrey avec qui elle pouvait jouer au ping-pong à longueur de discussion.
— Alors comme ça tu vois ton julot demain ?
— Je me languis de le voir, tu ne peux pas savoir.
— Tu m’étonnes ! Tu me raconteras les retrouvailles dans les moindres détails.
— Oui, oui, on verra...
— Ma belle, c’est tout vu ! Tu me diras tout de A à Z sinon je te menotte aux barreaux de mon lit. À toi de choisir ?
— Si tu m’attaches à ton lit, c’est Martin qui va être heureux que je tienne la chandelle !
— Hein, qui ça, Martin ? Je ne connais pas, désolée.
— Pas possible, j’ai encore raté un épisode ?
— Oh si peu. Reste ici cette nuit, qu’on rigole un peu quand les petits seront couchés.
Sarah ouvrit les fenêtres pour que l’air puisse se régénérer. Ses nausées avaient tendance à s’accentuer. Pour se soulager, elle proposa à son amie de sortir le chien.
Doucement, Audrey sillonnait les ruelles pour permettre au vieux dogue allemand de la suivre. Il connaissait chaque recoin, chaque bâtiment, chaque congénère croisé et s’évertuait à vider ses intestins dans les caniveaux, toujours aux mêmes endroits depuis des années. Il la contraignait à ralentir le pas. Il prenait son temps et voulait flâner à son rythme.
— Ma pauvre fille, il y a des gens qui font ces sorties plusieurs fois par jour. Toi, après cinq minutes à peine, tu en as déjà marre... Qu’est-ce que je vais faire de toi ?
— Madame, ça ne va pas la tête ? Vous trouvez normal que votre clébard coule un bronze devant ma porte ? Vous aimeriez que je fasse pareil devant chez vous ?
— Mais qu’est-ce que j’y peux moi ? S’il avait envie, il avait envie. Vous ne voyez pas qu’il est grabataire, qu’il n’a plus du tout de frein ? Ce n’est pas de ma faute, d’autant qu’il n’est pas à moi ce dogue ! Donc allez voir plus loin si j’y suis !
La trentenaire rebroussa chemin sous les invectives de la commerçante qui se fatiguait pour rien. Audrey ne ferait jamais marche arrière. Elle ne se mettrait pas à genoux devant elle pour nettoyer. Décidément, elle ne comprenait pas comment Sarah pouvait accepter toutes les contraintes qu’elle s’infligeait. Elle s’arrêta à une terrasse d’un café, avant de rentrer.
— Vous êtes sortis longtemps. C’était sympa ?
— Splendide, n’est-ce pas sac à puces ?
Le chien sembla reconnaître son surnom puisqu’il aboya d’un coup sec et expressif.
— Vous vous entendez bien, c’est super ! Moi ça fait six mois que j’ai renoncé à le sortir. C’est la honte à chaque fois. Il est devenu complètement sourd, idiot et sénile !
— Merci pour l’info. C’est maintenant que tu me le dis ?
— Pourquoi tu as eu des problèmes ?
— Euh non, trois fois rien.
Sarah fit rire aux éclats ses enfants. C’était contagieux.
— Je change de sujet. Il est de qui le loustic que tu attends ?
— Aucune idée ! On verra quand il sortira. S’il est blanc, noir ou jaune. J’ai mon passeport international à jour.
— Sacrée phénomène ! Il y a déjà trois pères différents. Tu me diras, un de plus, un de moins, on n’est plus à cela près.
— Bah oui, c’est la vie ma pauvre Lucette !
Audrey dévisagea sa meilleure amie et se dit qu’elle avait bien changé. Aujourd’hui, Sarah semblait sûre d’elle, posée un brin espiègle. C’était tout cela à la fois. Lors de son départ, Sarah était une femme-enfant qui se cherchait et, à l’heure actuelle, elle était devenue une femme fatale et fière de l’être. Audrey n’osait pas imaginer ce que Sarah allait découvrir en elle.
Entre mille, Audrey aurait pu identifier cette démarche au déhanché à la latin lover, accentuée par un pantalon en cuir et santiags coordonnées. Un polo épousait parfaitement son torse à la musculature avantageuse. Ses mains dans les poches, il déambulait fièrement aux côtés de son conseil, volubile et hautain. Le diamant à son oreille gauche luisait de désinvolture.
Yvan était là. Audrey n’osait pas y croire tellement le temps s’était écoulé. Une éternité à ne plus se parler directement, à devoir passer par avocats interposés. Des échanges aussi brefs que futiles, aussi concis qu’inutiles. Après d’interminables déconvenues, leur maison avait été vendue. Son époux avait enfin cessé d’avancer des réserves face à chaque acheteur potentiel. Seul, il avait pu vivre dans les lieux durant sept années, bloquant ainsi la procédure en divorce. Audrey avait donné les pleins pouvoirs à son notaire pour régulariser les compromis et acte de vente sans se déplacer. Bien évidemment, elle lui avait réclamé des indemnités d’occupation puis, de guerre lasse, avait abdiqué.
À l’heure actuelle, le visage de son époux, ensoleillé par un sourire enjôleur, ne lui procurait aucune sympathie. Audrey ne concevait pas d’avoir pu succomber à son charme d’autant plus qu’à ce jour, il lui semblait arrogant et insipide. Comment avaitelle pu le désirer, l’aimer follement à toute heure, de jour comme de nuit, pour finalement le haïr à ce point ? Elle avait envie de se jeter sur lui pour le gifler, lui péter les dents, lui crever les yeux et le griffer jusqu’au sang. Ainsi, il garderait un souvenir tangible de leur ultime entrevue. Un souvenir indélébile.
Audrey resta en retrait derrière son avocat qui lui sermonnait que le moment était venu d’enterrer la hache de guerre. Elle garda le silence et se demanda un instant si cet homme, professionnel de la justice, avait été en couple ou l’était encore. Avait-il connu viscéralement cette situation délétère qui vous ronge les sangs et qui vous empêche de trouver le sommeil réparateur après une journée à faire semblant ? Au fil des dernières années, Audrey avait appris à faire semblant d’être présente, à faire semblant d’être vivante, à faire semblant d’apprécier ses activités ou d’aimer simplement la vie. Au fond d’elle-même, cette femme haïssait sa vie ratée. Elle haïssait son futur sans avenir. Elle se haïssait tout court. Plus d’entrain pour manger, plus d’entrain pour se laver, plus d’entrain pour s’habiller. Les heures passaient, devenaient des mois puis des années de désert affectif. Elle aurait pu user de son célibat forcé pour s’amuser, sortir, draguer ou même picoler au bistrot du coin jusqu’au coma éthylique. Audrey n’en avait rien fait. Elle était restée cloîtrée entre ses quatre murs à peindre tout ce qui passait devant sa fenêtre ou à refaire le monde avec Sarah qui s’inquiétait de la savoir seule, au loin. Audrey lui avait raconté ses folles soirées en puisant dans ses souvenirs d’adolescence, avant de s’effondrer en pleurs son téléphone à peine posé. Des nuits entières à chialer toutes les larmes de son corps jusqu’à l’épuisement. Elle avait pleuré cet amour de jeunesse qui s’était éteint sans crier gare. Une évaporation subtile sans le moindre indice préalable de départ. Avec un coussin, elle avait comprimé son ventre qui réclamait sa dose de nourriture, de tendresse et d’amour. Audrey avait compris trop tard que son refus de maternité avait tué son couple.
Décontracté, Yvan arriva à petits pas face à Audrey qui sentait la fièvre l’envahir. Il la salua et avança ses lèvres.
— N’y pense même pas !
— Oh là là, c’est toujours tes ragnagnas qui te travaillent ?
— Parfaitement. Signe ce putain de divorce !
— Du calme, monsieur et madame Pong ! Nous sommes les suivants sur le rôle. L’attente ne va plus être longue.
Après avoir reçu en entretien Audrey puis Yvan, le juge aux affaires familiales de Paris les accueillit avec leur avocat respectif pour les signatures d’usage. Une greffière écoutait religieusement sans intervenir. L’heure était grave.
— Madame Audrey Ping et Monsieur Yvan Pong, votre convention de divorce par consentement mutuel est désormais homologuée à ce jour. Je vous invite solennellement à ne garder en mémoire que les bons souvenirs de votre vie conjugale. Bonne route à tous les deux. Vous pouvez disposer.
Audrey était soulagée. Son avocat lui tendit immédiatement l’acte d’acquiescement du jugement à intervenir. Elle le signa. Son confrère fit de même avec son client. Cette femme était toute chose, la bataille était enfin terminée. Plus de compte à rendre à personne, si ce n’est qu’à elle-même. Elle prit congé rapidement.
Dehors, elle était libre comme l’air, libre de ses allées et venues, libre d’accepter telle invitation ou de refuser telle autre, libre de se maquiller à outrance. Audrey se racla la gorge et cracha l’excès de colère sur les pavés. Puis, elle emplit ses poumons d’air pur en cabrant ses épaules vers l’arrière et hurla :
— Je vous emmerde tous, je suis libre !
Les piétons lui lancèrent des regards aussi étonnés que méprisants. Cette femme sortait de prison, elle venait d’être libérée des liens d’un mariage raté. Au diable les boulets aux pieds qui l’empêchaient d’avancer ! Elle allait enfin pouvoir vivre à sa guise.
— Cela te fait de l’effet d’être divorcée. Je ne t’avais jamais vue jouir de la sorte.
— Toi aussi, je t’emmerde !
— Infiniment ravi. Depuis le temps que j’avais pas entendu le son de ta voix. Cela fait plaisir. T’es une grande dame, respect !
— Je m’en serais bien passée de tes conneries.
— C’est derrière nous tout cela. Je t’invite à fêter notre divorce autour du verre de l’amitié.
Audrey le regarda furtivement. Elle était étonnée par cette proposition déplacée. Son visage semblait être apaisé. Elle n’avait plus envie ni la force de se battre. Son ex-époux était devenu un inconnu comme un autre. Aucunement un ami. Il était un homme lambda qui n’était pas plus attrayant qu’un autre. Yvan était un simple pantin articulé, asexué.
— Tu veux me présenter ton fils, pendant que tu y es ?
— Si tu veux tout savoir, il est en vacances avec sa mère. Je pensais simplement inviter mon ex-femme à boire un verre. Je ne vois pas où est le problème.
Audrey vérifia l’heure à son portable et passa l’index derrière ses oreilles. Elle réfléchit avant d’accepter l’invitation, contre toute attente et sans réellement prendre conscience de la portée de ses mots. Pourquoi n’avait-elle pas refusé ? Pourquoi le suivait-elle encore une fois ? Elle ne le savait nullement.
Le lendemain, Audrey se réveilla à midi. Elle avait la peau moite, la transpiration recouvrait son corps totalement dénudé. Elle bâilla fortement pour forcer ses esprits à éclaircir la situation. Pourquoi était-elle nue comme un ver dans ce lit ? Depuis sa séparation, elle n’avait jamais pris soin d’ôter ses vêtements. De jour comme de nuit, été comme hiver, printemps comme automne, un jean et un chemisier bleu outremer recouvraient son corps. Sa tête ressemblait à une caisse de résonance. Elle avait l’impression que celle-ci avait triplé de volume, tant ses tempes vibraient et ses oreilles sifflaient sans discontinuer. Audrey tenta de lever son corps pour s’asseoir sur son lit mais elle tomba à la renverse sur l’oreiller. Sa main droite cacha honteusement ses yeux. Elle était complètement saoule, ivre d’avoir fêté pleinement son nouveau statut matrimonial. Par réflexe, elle passa son bras sur le côté gauche du lit et constata qu’elle était bien seule. Elle souffla de soulagement, tira le drap d’un coup sec pour le positionner sur sa tête qui bouillonnait encore et encore. Le sommeil l’enveloppa de ses bras lourds et puissants.
Trois heures après, Audrey émergea doucement. Elle posa sa main droite sur sa poitrine et nota qu’elle avait de beaux attributs. Elle s’en réjouit. À trente-trois ans, elle pouvait encore refaire sa vie. Elle essaya de se remémorer la soirée. Elle revit l’entrée du bar avec les premiers verres, puis le départ vers le restaurant où ils avaient partagé un plateau de brochettes d’agneau aux gambas. Yvan avait tenu à payer l’addition, malgré ses protestations. À ce moment-là, elle avait souhaité rentrer à l’hôtel mais le taxi s’était trompé de destination ou avait peut-être écouté les desiderata d’Yvan. Le doute était permis. Ce qui était indéniable, c’était l’alcool qui avait coulé à flots. Audrey esquissa un long soupir langoureux en se souvenant du corps des gogos danseurs qui s’effeuillaient en se trémoussant sur les tables. Puis, le trou noir. Amnésie complète.
Audrey tira les rideaux pour obtenir la lumière naturelle. Ses vêtements étaient éparpillés sur le sol. Elle les ramassa et les posa sur une chaise, avant d’aller se rafraîchir le visage.
— Ma pauvre fille, tu en tiens une bonne ce matin !
Elle pensa à sa vie passée et espérait avancer sur la voie du bonheur. Le jet de la douche fouettait ses épaules, caressait ses hanches et dégoulinait sur ses chevilles. Audrey vida un gel douche complet au monoï, en nourrit également ses cheveux. Sa peau était douce. Elle se sentait revivre à l’instar de la rosée au premier jour du printemps, présente au jardin des plantes de Nantes qui l’avait accueillie. Elle se jura d’y aller à son retour, en espérant croiser une majestueuse colombe, symbole de la paix.
