Au revoir, facteur ! - Jules Boulard - E-Book

Au revoir, facteur ! E-Book

Jules Boulard

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«Le nouveau arrivera de Dinant par le train de 5 h 30, lundi matin. Je compte sur vous pour l’accueillir en allant réceptionner le courrier. Ce sera le début de son apprentissage… »

« Le nouveau arrivera de Dinant par le train de 5 h 30, lundi matin. Je compte sur vous pour l’accueillir en allant réceptionner le courrier. Ce sera le début de son apprentissage… »

1967. Tout change ! Antoine Pierlot, facteur depuis plus de trente ans, se voit adjoindre un nouveau compagnon de travail appelé à marcher sur ses pas lorsque sera venu le temps de prendre sa retraite. Va-t-il devoir tout partager avec ce blanc-bec ? Distribuer le courrier et la gazette, c’est facile, mais l’autre comprendra-t-il les années de confiance partagée, les amitiés discrètes, les petits services, les confidences mesurées ? Et les secrets ? Comment abordera-t-il la jeune Griet, infirme, madame Henriette qui attend en vain le retour de son fils, la solitude de Nora avec ses jumeaux ? Sans compter qu’il y a le mystère de ces lettres grises qui attristent le regard de Perrine, la jolie cabaretière… Et même, comment imaginer se détacher de tout cela un jour ?

Un roman truffé de mystères et de secrets qui vous plongera dans le décor de l'Ardenne belge des années 60.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE  

- "Attendrissant  et délicieusement écrit ! A découvrir" (RTBF)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Romancier et auteur nouvelles, Jules Boulard est diplômée de philologie romane. Aujourd'hui retraité, il fut professeur de latin, grec, français et histoire dans plusieurs établissements scolaires de Wallonie. Il est également membre de la Société des poètes français.

EXTRAIT 

Du képi, la pluie dégouline sur la visière, de la visière au nez, du nez aux lèvres et au menton. De temps en temps, Pierlot – Antoine, pour chacun au village – passe la langue, avale quelques gouttes fraîches, puis, indifférent au trop-plein qui s’écoule entre col et cou, adresse un clin d’œil de défi aux nuages de plomb, et, sans s’inquiéter d’être entendu, lance à la cantonade :
— À votre santé, là-haut !
Comme chaque premier lundi du mois, il doit forcer sur la barrière rouillée qui gémit toujours un peu plus que la dernière fois. Elle refuse de s’ouvrir largement, ce qui l’oblige, facteur, à pousser le sac en avant pour se faufiler en évitant de frotter sa cape ruisselante contre la maçonnerie lépreuse. Depuis plusieurs semaines, les bourrasques de novembre secouent et brassent des quantités de feuilles. La petite allée s’efface sous des débris pourrissants, les branches mortes et la mousse. Les ronces noircies, fanées, envahissent ce qui devait ressembler jadis à un jardinet anglais.
Les têtes de roches disparaissent sous le lierre rampant et les touffes hirsutes des chiendents.
Ici, le temps s’est arrêté.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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I

Du képi, la pluie dégouline sur la visière, de la visière au nez, du nez aux lèvres et au menton. De temps en temps, Pierlot – Antoine, pour chacun au village – passe la langue, avale quelques gouttes fraîches, puis, indifférent au trop-plein qui s’écoule entre col et cou, adresse un clin d’œil de défi aux nuages de plomb, et, sans s’inquiéter d’être entendu, lance à la cantonade :

— À votre santé, là-haut !

Comme chaque premier lundi du mois, il doit forcer sur la barrière rouillée qui gémit toujours un peu plus que la dernière fois. Elle refuse de s’ouvrir largement, ce qui l’oblige, facteur, à pousser le sac en avant pour se faufiler en évitant de frotter sa cape ruisselante contre la maçonnerie lépreuse. Depuis plusieurs semaines, les bourrasques de novembre secouent et brassent des quantités de feuilles. La petite allée s’efface sous des débris pourrissants, les branches mortes et la mousse. Les ronces noircies, fanées, envahissent ce qui devait ressembler jadis à un jardinet anglais.

Les têtes de roches disparaissent sous le lierre rampant et les touffes hirsutes des chiendents.

Ici, le temps s’est arrêté.

Pierlot s’ébroue comme un terre-neuve mouillé avant de secouer le heurtoir. Haussant le sourcil en point d’interrogation, il attend l’invitation d’entrer et se demande si la vieille enveloppe jaunie sera encore sur la table.

— C’est vous, Antoine ?

— Eh oui ! c’est bien moi, Madame Henriette. Je vous apporte votre pension. L’État ne vous a pas oubliée…

— Asseyez-vous. Quel mauvais temps ! Vous prendrez bien un peu de café.

Ce n’est pas une question, c’est une formule, une sorte de rituel qui tient du mystère, car la vieille dame n’y voit plus, ou à peine. Elle parvient néanmoins à faire couler un peu de jus noirâtre, sans renverser, dans la tasse brunie. Aussitôt fait, elle relève le visage comme pour interpeller le ciel.

Au milieu d’une flaque qui s’étend, l’encombrante sacoche de cuir posée sur les genoux, Antoine regarde les mains d’Henriette ; il s’étonne toujours de les voir si soignées, légères, si assurées, officieuses, tellement différentes des yeux fixes toujours humides dans leurs orbites chiffonnées. Bon prince, sans chercher à dissimuler la grimace que l’ersatz de café lui arrache, il assume le rituel jusqu’à déposer la jatte bruyamment sur la toile cirée qui recouvre la table, en claquant la langue et en poussant un vrai soupir de fausse satisfaction. Après quoi il sort des profondeurs du sac un portefeuille élimé, en retire trois billets de mille francs qu’il compte scrupuleusement du bout de son index habillé d’un dé de caoutchouc noirci, puis des coupures de cent, de vingt, et enfin quatre francs en menue monnaie.

— Voilà, Madame Henriette, trois mille huit cents et… vingt-quatre francs pour votre retraite, votre pension de veuve… Vous voulez bien signer là, avec la date. Il attend qu’elle s’exécute maladroitement et que se coule dans la pièce un silence de quelques longues secondes avant d’ajouter : Bien sûr, ce n’est pas la fortune d’Ali Baba, mais c’est mieux que rien. Il est vrai que vous avez dû apprendre à vous contenter de peu…

À peine a-t-il lâché le dernier mot qu’il le voudrait ravaler, car la vieille dame, pincée, se redresse, hausse le front, tend le cou et, sévère, murmure en serrant les lèvres :

— Je vis modestement, Antoine, mais c’est un choix personnel, car je ne suis pas dans le besoin.

L’autre hoche la tête, un peu embarrassé, il relève son képi et, accommodant, se reprend :

— Bien sûr, bien sûr, Madame Henriette, je voulais dire tout simplement que la vie n’a pas été très généreuse envers vous…

Le rituel, un instant suspendu, s’est retrouvé au fil de la phrase. La vieille dame semble reconnaissante et convient alors d’une voix plus basse :

— Oui… C’est vrai… Tout a commencé avec cette lettre…

La trame de l’habitude est ravaudée, tant bien que mal. Pas de déroute.

L’enveloppe jaunie, écornée, attend sur la table, comme Antoine l’avait prévu.

On arrive au second acte d’une scène qui se répète depuis des saisons et à laquelle le facteur se prête discrètement pour apaiser la brûlure d’une plaie jamais cicatrisée. Les mots eux-mêmes font partie du rite. Il connaît bien la leçon. C’est donc lui qui poursuit.

— Ah oui ! la lettre du Ministère. Que disait-elle encore ?

La vieille dame, à son tour, rentre dans le rituel.

— Si vous pouviez me la relire… Euh ! je ne retrouve pas mes bonnes lunettes…

Pierlot sourit de l’astuce cousue de fil blanc. Il sort de l’enveloppe un papier officiel – combien de fois déplié ? – souillé par la moiteur de cent doigts tremblants, qu’il parcourt d’un coup d’œil.

« Madame, Monsieur, j’ai le pénible devoir de vous faire part du décès de Monsieur Georges Ledrut, votre fils, survenu au cours de tragiques événements qui se sont produits en juillet dernier, à Mbujimayi, province du Kasaï. Selon nos informations, ni sa compagne ni son fils n’ont survécu […] Le Ministre m’a chargé de vous transmettre l’expression de ses plus sincères condoléances […] »

Mais les mots qu’il prononce ne correspondent pas du tout aux syllabes écrites : par une magie trompeuse et délibérée de la voix « décès » devient « disparition », « survécu » se change en « donné signe de vie », et « sincères condoléances » s’adoucit en « salutations distinguées » …

Antoine, avec une émotion toujours vivace, syllabe par syllabe jusqu’à la signature griffonnée, illisible, déguise une fois encore le monstrueux message officiel qui amalgame en jargon administratif la prose dramatiquement polie avec des formules éculées, blessantes finalement dans leur obséquieuse et froide banalité.

Les yeux de madame Henriette semblent se mouiller davantage, ses mains fines ont l’air de vouloir oser une caresse d’amour interrompue. Une esquisse de sourire laisse une trace à peine visible sur ses lèvres, vite effacée par un long pli d’amertume… ou de colère contenue. Alors ses doigts se joignent, se serrent et se tordent.

— C’est vrai qu’aujourd’hui, après toutes ces années passées sans réponse, je n’ai plus beaucoup d’espoir… Jean, mon mari, lui, n’a pas supporté la nouvelle…

L’entrain est retombé. Antoine, en pestant, a repris son vélo et, pendant quelques centaines de mètres, il pédale comme un forcené. C’est la seule façon de larguer le glaireux paquet, le malheur des autres qu’il ne peut ni ne veut ajouter, jour après jour, à la charge de sa besace.

— Misère de misère !

La lettre, il la connaît par cœur depuis longtemps, comme il connaît tous les épisodes des calamités qui se sont succédé en trois ou quatre ans, et entassées sur le dos de madame Henriette. La misère en effet, en bout de vie ; la fin du commerce de mercerie ; toute la famille de son fils disparue lors des troubles de 1963 dans l’ex-colonie belge ; puis le décès de son mari, l’ancien instituteur, muré dans le silence, des mois durant, crainte de révéler l’inacceptable – sans doute avait-il pu lire la lettre, lui ! – à l’issue d’une profonde dépression.

Et, pour pleurer sur tout cela, des yeux vides qui ne peuvent plus supporter le soleil.

Finalement, pour le facteur, les lettres, ce sont un peu les jalons ou les clefs qui ouvrent les portes des secrets de famille comme celles des cœurs. Il les dépose, les distribue ainsi qu’un chef d’orchestre improvisé. Pourtant, levant sa baguette devant une partition nouvelle, il ne peut savoir à ce moment-là si le livret qui va se jouer sera celui d’un opéra bouffe ou d’une tragédie wagnérienne. Il s’est demandé bien souvent si, en s’impliquant ainsi dans la vie recluse d’Henriette Ledrut – ou de quelques autres –, il reste toujours dans les limites de son boulot, de sa charge de fonctionnaire des Postes, s’il ne détourne pas une mission réservée par principe au médecin ou au curé…

Le doute encore.

D’une certaine façon, poser la question, c’est peut-être y répondre…

Puis, au bout du compte, il se convainc aussi de ne jouer en réalité que le rôle souhaité par les gens de sa tournée : confident ici, complice là… Combien ne connaîtraient rien de ce qui se passe sans les bribes des nouvelles qu’il leur porte. Et tous ceux-là qui lisent à peine ou sont incapables de remplir un bulletin de virement, un bordereau, qui signent encore d’une croix en lui faisant totalement confiance, ne sachant lire un seul mot français… que deviendraient-ils ?

Bah ! c’est ainsi… parce que… c’est ainsi que ça doit aller, et le percepteur a beau pester : permis ou interdit, déconseillé ou dangereux… ce n’est pas lui qui assume la tournée, et qui sait ce qui se passe derrière les murs, dans chaque foyer.

Trois heures plus tard, après avoir abandonné sa bicyclette au rail installé dans la cour de la poste – les P.T.T. – et frappé les quatre coups du signal convenu à la porte du bureau, quand Julia, l’accorte guichetière, annonce que le percepteur désire lui parler, il se rembrunit, peu désireux d’ajouter à ses propres scrupules les doléances administratives d’un supérieur aussi avare en sourires qu’en félicitations…

— Je vous attendais plus tôt, Pirot…

— Euh, non ! Pierlot… Antoine Pierlot… Que voulez-vous, chef, je n’ai plus mes jambes de seize ans !

— C’est exact. J’y pensais justement…

En une seconde, le facteur se revoit, pédalant joyeusement, emmené par une énergie débridée, bien avant la guerre, une trentaine d’années plus tôt. Il fuyait des essaims de mouches sur des routes poussiéreuses fleurant le foin, jalonnées de petits tas de crottin ou de bouse ; des chemins mesurés au pas des paysans coiffés de larges chapeaux de paille sous le soleil, des paysannes rieuses avec leurs coiffes à bavolet1, portant qui une fourche, qui un grand râteau en bois…, car la campagne était inondée de sourire et de lumière en ce temps-là… Et lui, il en emmenait toujours une profusion généreuse dans sa besace.

La voix aigre du percepteur le jette en bas de sa vieille bécane et de sa rêverie :

— Je suis certain que vous avez déjà pensé à votre retraite. C’est pour quand ?

— Eh bien… un an sans doute… deux peut-être ? Avec les congés auxquels j’ai droit, et les années de guerre, je pourrais…

— Je comprends vos hésitations, mais ce serait plus correct si vous preniez une décision rapide et définitive. J’ai la responsabilité de l’organisation des services. Je dois donc connaître exactement vos projets pour décider et mettre en place les mesures adéquates.

Antoine se voûte un peu plus. Comme toujours, « le chef » ne s’embarrasse d’aucune aménité : il est entré en fonction revêtu d’un strict, d’un étroit costume d’autorité, et il entend le rappeler, l’affirmer indiscutablement, même face aux « anciens ». Une sévérité au seuil du mépris.

Pierlot éprouve un malaise, bien qu’il ne se soit jamais fait d’illusions sur la sincérité des discours d’adieux du percepteur. C’est un peu comme s’il le poussait vers la porte. Mais la dernière bourrade est encore à venir, car l’autre continue :

— Il me semble aussi raisonnable de penser à transmettre votre tournée. Le premier lundi du mois prochain, un nouveau collègue, Lionel Liétard, vous accompagnera… Vous commencerez ainsi à le mettre au courant de tout. Qui pourrait le faire mieux que vous ?

La dernière question a de faux airs de compliment, mais Antoine, déçu, ne s’y laisse pas prendre. C’est l’ultime banderille. Tout : le terme est perfide et lourd de sous-entendus, parce qu’il n’y a pas seulement la panoplie des actes professionnels, il y a les mille et une complicités des amitiés qui se sont nouées sans en dire le mot, au fil des ans et des chemins. Quitter tout cela !

Il y a aussi toutes les générosités discrètes, des plus modestes aux plus larges, par lesquelles certains répondent à son officialité, et qui ont aussi le mérite « d’arrondir les fins de mois ». Ce Lionel… Liétard… il n’est pas prêt à le porter dans son cœur.

— Bien, Ch… Euh… oui, Monsieur le Percepteur… Si vous l’avez décidé…

Au moment où il pose la main sur la poignée de la porte, la voix aigre le rattrape :

— Ah oui ! le nouveau arrivera de Dinant par le train de 5 h 30, lundi matin. Je compte sur vous pour l’accueillir en allant réceptionner le courrier. Ce sera le début de son apprentissage… Hé, hé !

Le percepteur n’a pas cherché à retenir un bref ricanement satisfait auquel Pierlot, troublé, préfère ne pas réagir. D’ailleurs, à quoi bon ?

*

Bien que la pluie d’automne ait cessé, la modeste maison, toute de schiste bâtie, continue à pleurer de grises larmes de pierre.

La porte n’y est pas plus accommodante que la grille d’Henriette Ledrut. Pire : on dirait qu’une bonne partie de l’humidité extérieure a choisi de s’engouffrer dans la pièce aussi froide que la cendre au fond du vieux poêle. Encore si elle pouvait s’en échapper avec Mabelle, la petite chienne qui en profite pour jouer la fille de l’air, respirer un bon coup et soulager son attente sous le laurier-cerise !

Avant même de tomber cape et képi, Antoine bourre la « colonne » de papier et de petit bois jusqu’à la gueule, craque l’allumette et y met le feu, comme si ce geste-là, magique, avec celui d’éclairer la chambre en basculant l’interrupteur, devait réveiller la clarté, réchauffer la solitude, et rendre vie à toute la maisonnée.

Mais lumière et flamme n’ont d’autre pouvoir que d’aviver le trouble instillé par les propos du percepteur et, pire, le souvenir de la scène qu’il a jouée pour la énième fois chez la vieille dame.

— Mabelle !

La chienne rentre et regagne aussitôt le refuge de son panier en piaulant.

Il étale alors la lourde pèlerine trempée de pluie sur le dossier d’une chaise, à quelques centimètres du foyer, la casquette par-dessus. Il se sert une large rasade de chassart1, puis ouvre le tiroir du buffet « à têtes de lion » et en retire quelques lettres retenues par la mince ficelle tricolore des colis postaux. Elles portent toutes la même adresse, de son écriture…

Monsieur Georges Ledrut,

Aux bons soins de M. le Ministre

des Affaires africaines,

Rue de la Loi

Bruxelles

Inutile d’ouvrir les enveloppes. Elles recèlent un texte identique ou peu s’en faut, écrit sous la dictée de la vieille dame, avec les mêmes questions aussi vaines que pudiques… à l’adresse d’un ministère qui n’existait plus. Il y a également une pochette dans laquelle il compte la monnaie de timbres-poste inutiles.

— Vois-tu, Mabelle, ça pourrait être le début de la fortune, à ce qu’on dit…

Pourra-t-il mentir encore longtemps en prétextant la confusion qui a bousculé tous les services depuis les troubles de l’indépendance du Congo ? Il se réfugiera une nouvelle fois derrière la fourberie d’un proverbe : « Pas de nouvelle, bonne nouvelle, dit-on ! » Et madame Henriette soupirera sans doute en faisant semblant d’y croire.

Il suffirait pourtant d’un geste et la liasse flamberait comme une torche, disparaissant en quelques secondes après avoir jeté une fantasmagorie d’ombres et d’éclairs jusqu’au plafond de la pièce. Ah ! si la pesante comédie mensongère pouvait, comme le papier, s’évanouir à jamais dans une dernière lueur de flamme !

La main s’engourdit. Elle n’obéit pas plus au désir qu’à la volonté.

Pourquoi refuser le geste libératoire ? Pourquoi se sent-elle entravée par des liens de conscience aujourd’hui encore plus serrés qu’hier… alors qu’il pensait bien s’y être résolu ?

Peut-être est-ce parce que ce secret-là, à présent, ne lui appartient plus ?

Il va falloir le partager, comme beaucoup d’autres, avec… avec ce blanc-bec dont il a déjà oublié le nom.

Dans le tiroir auquel il confie la liasse des lettres inutiles, ses doigts frôlent un gros livre à l’épaisse couverture brunâtre qui porte encore de-ci delà l’empreinte des dorures anciennes, comme la tranche.

Une hésitation un peu tremblante, et puis :

— Écoute ça, Mabelle, dit-il en tournant quelques pages jaunies par leur âge respectable.

Alors, il nous présenta le jeune Rover, chien à l’air alerte, au poil doux, dont la forme et la couleur rappelaient celles d’un terrier noir et brun, mais qui était de la taille d’un basset. Dans son petit corps était un indomptable cœur… Qu’on ne s’imagine pas que Rover fût un querelleur. Il marchait tranquillement, comme s’il ne s’apercevait pas des chiens qui, la queue droite, grognaient à ses côtés…

— C’est tout à fait toi, hein ! Encore que la ressemblance… là, je ne suis pas sûr qu’elle soit très rigoureuse…

Mais Mabelle, que les derniers mots semblent avoir vexée, a tourné la tête et soupiré longuement. Ce qu’il fait aussi en rangeant pieusement l’ouvrage.

*

Au gros bouvier qui tire sur sa chaîne et jappe dans la cour, il jette quelques nicnacs bien secs. Il a vite appris que c’était la meilleure et la plus sûre façon de s’adjuger la bienveillance de tous les médor du patelin.

Ce qui l’agresse le plus, quand il pénètre dans la cour de la ferme, chez les Vanoverschelde, c’est, le chien mis à part, la lourde puanteur de soue qui s’échappe des porcheries, et puis quelques pas plus loin, des relents fétides de laiterie. Parfois il retient sa respiration, mais ces miasmes-là, tenaces, s’accrochent encore dans la laine de son costume bleu plus d’une heure après.

Puis il y a Griet, clouée dans son fauteuil d’osier, qui guette son arrivée derrière les rideaux bonne femme de la cuisine, avec sa bouille d’éternelle enfant, un léger filet de bave ou une bulle d’écume suspendue à son sourire niais.

Il fera encore la conversation tout seul.

— ‘Jour ! Griet ! Alors, vot’ galant n’est pas encore venu aujourd’hui ?

La jeune niaise glousse et hoche la tête. C’est sa façon de rire.

Quelques sons incompréhensibles trébuchent sur ses lèvres molles tandis qu’elle tend le bras vers la table.

— Oui. J’ai bien compris, dit Antoine en déposant un journal sur le hêtre blanchi à force de lessive.

Voilà le Sillon belge. Et merci pour le beurre, et aussi pour le gros cabus.

Il sort de sa besace un sac de jute brun pour y glisser la livre de beurre enveloppée dans une large feuille de rhubarbe et un énorme chou vert abandonnés à sa discrétion. Puis il jette un regard circulaire dans la pièce.

Ce n’est pas par curiosité, car il connaît, dans le détail, les lourds chandeliers de cuivre astiqués, la pendule sous globe, le vaisselier ciré, les porcelaines, tout, jusqu’aux portraits des vieux, sévères dans leurs cadres vitrés et vernis. Non… c’est simplement pour vérifier si rien ne cloche : il lui est arrivé de devoir, d’urgence, retirer du fourneau la bouilloire qui devenait asthmatique à force de cracher sa vapeur, comme il lui a fallu plus d’une fois relever et rasseoir dans le fauteuil la jeune idiote percluse, atterrée, jupe retroussée par-dessus les gros bas de laine, mollement glissée au sol, comme un énorme et pitoyable scarabée sur le dos, sans parvenir à se relever.

— Au revoir, Griet !

Alors, rieur, il met son képi à l’envers, empoigne et écarte les pans de sa cape comme des ailes de chauve-souris, louche exagérément, fait la moue, grogne :

— Et maintenant, on fait le grand salut des Indiens…

Il lui adresse un signe, joignant les index et les pouces comme pour dessiner un grand A majuscule. Griet épelle difficilement, AAA…. Puis il montre le ciel. Elle essaie, dieuuu….

— C’est bien. Adieu, Griet ! Et bonjour aux autres !

Elle rit.

Des autres, il n’en verra aucun. Les bruits de seaux venus de la laiterie, c’est le lointain bonjour de la fermière ; les cris des gorets et les borborygmes des truies, c’est un peu le salut pressé du fermier, le Flamind ; les coups sourds des sabots dans l’écurie, les grelots, un hennissement étouffé, c’est le signe entendu du valet qui harnache l’un des derniers gros traits de la région.

Il arrive parfois, mais c’est plutôt en hiver ou par très mauvais temps, que les Vanoverschelde soient là, assis sans un mot autour de la table de la cuisine. Il est peut-être d’ailleurs le seul à connaître leur nom pour l’avoir lu sur de larges enveloppes postées par les banques.

Les gens les nomment les Flaminds, sans arrière-pensée, simplement parce qu’ils le sont vraiment. L’homme, quand ils le croisent, ils le saluent en disant Cinsî ! ; la femme… ils ne disent rien : elle ne sort jamais. Quand il faut aller au village ou ailleurs, elle envoie le valet Tôr. C’est « Hector » sans doute, encore moins bavard, mystérieux, le regard de furet coulé vers la terre, mais dont la force placide semble néanmoins toujours disposée à rendre service ici ou là.

La croix, chez Les Flaminds, ce n’est ni la glaise, ni la grêle, ni l’orage, ni la bronchite vermineuse qui a, lors d’une année de pluie, décimé le cheptel… Leur croix… c’est Grietje, la fille unique à qui la vie a refusé la parole comme la mobilité, et s’est montrée très chiche aussi, du côté de la tête.

Rien ne manque pourtant, ni le courage ni la prospérité, pas même les liards… Juste, à l’occasion, un soupçon de sourire sans écume.

Tout en reprenant son vélo pour y accrocher sac et besace, Antoine se rappelle les paroles du percepteur.

Déposer le Sillon belge, les lettres et aussi les feuillets du Boerenbond, c’est simple ; comme pour médor… Mais la bûche au foyer, la bouilloire, Griet dans son fauteuil, c’est déjà moins évident… Alors, quand il s’agit des années de confiance, d’amitié discrète, de gratitude silencieuse, de confidences mesurées… comment pouvoir l’expliquer à un autre, un étranger ? Et même, comment imaginer devoir s’en détacher un jour ?

Le sac de grosse toile brune à côté de la carnassière, suspendu contre la roue de la bicyclette, ne l’encombrera pas longtemps.

Au bout du chemin, il y a Nora, seule avec les jumeaux de huit ans depuis que son « dernier amoureux Johnny » l’a quittée. À en juger par les timbres des rares lettres qui lui arrivent, il croupirait en France. Les enveloppes portent la mention Maison de Sûreté de la République. Ça pourrait bien être une prison… Quoi qu’il en soit – Antoine en est convaincu –, les deux gamins ont bon appétit et feront honneur au beurre comme au chou, qu’ils soient flaminds ou pas…

C’est au cabaret Au Bon Coin qu’il a pour habitude de déposer la seconde partie de son chargement de correspondances. D’une part cela allège la charge de ses épaules comme de ses reins, et d’autre part ça lui donne l’occasion d’une petite pause à mi-tournée, dans l’ambiance propice d’un bistrot aussi ancien que pittoresque.

Et puis… Au Bon Coin, il y a Perrine !

Dans le café Cheuvard où persistent des miasmes de mégot froid et de bière malgré les efforts du savon de Marseille, sourit l’image vivante d’une fée qui ajoute à la candeur de Blanche-Neige la discrétion de Cendrillon.

Chaque fois qu’il s’y arrête pour se coltiner la seconde charge de courrier, Pierlot en profite pour se remplir les yeux et l’imagination d’une embellie blonde comme le soleil sur les blés des champs. La vue de la jeune femme, de ses sourires sincères après la promiscuité de la misère et de l’ignorance, de la grâce naturelle de ses gestes, du mouvement de tête qui rejette ses cheveux sur la nuque en libérant un petit rire cristallin, tout cela le charme et le bouleverse, tout cela lui rend la force qu’il faut pour crapahuter sa deuxième tournée en haut des Sarts.

Pourtant, toute cette admiration-là qui éclate malgré lui dans ses yeux devenus trop brillants, il se doit de la cacher sous la visière de la casquette, car, attablés dans le coin près de la fenêtre, il y a le père, Alexis Cheuvard, et ses trois comparses joueurs de belote, Santini, le rebelle, le forestier Joseph Zimmer, la quarantaine bien faite, que tout le monde nomme Poilu, vu ses origines alsaciennes, et aussi Andelin, l’ancien maire, qui se prétend ami.

Parfois – et même de plus en plus souvent – depuis que Cheuvard a fait installer un billard électrique avec un décor de pin-up hollywoodiennes qui clignotent sans arrêt, depuis qu’on a placé dans l’autre coin le juke-box dont le bras articulé va, sans jamais se tromper, chercher dans la couronne des 45 tours les vieilles scies qui furent à la mode, et surtout depuis que l’on peut commander cette espèce de potion couleur de jais au goût de pharmacie… que les jeunes appellent coca-cola… eh bien… depuis lors, il en vient de plus en plus de ces jeunes-là !

Ils parlent haut et rient de même. Ils ne se gênent pas, eux, pour lorgner Perrine, ses épaules peut-être, ses hanches sans doute, ses fesses à coup sûr, et son corsage où de jolis seins tressaillent autant que leur propre imagination.

— Voilà les gazettes, Alexis, dit Antoine en tendant à l’autre le paquet des journaux pliés dans leurs bandelettes, Le Peuple et La Libre Belgique… car, dans le commerce, on respecte toutes les opinions. Et, pour toi, Perrine, trois lettres… Il tend à la jeune fille deux enveloppes blanches et une grise… Si j’en juge par leur épaisseur, ça doit être des catalogues… ou des factures… ou les deux…

— Euh… oui, des factures, comme chaque jour. Vous avez raison, répond Perrine dont le sourire s’est effacé d’un coup en voyant le courrier qu’elle saisit vivement.

— Nom de Dieu ! s’écrie Cheuvard qui a déployé les grandes pages du quotidien. Ils l’ont bien eu cette fois ! Troué pour de bon, il n’emmerdera plus le monde !

— Ils ont eu qui ? demande Santini, Nasser ?

— Non, pas Nasser… Mais l’espèce de communiste qui a f… la merde à Cuba, avec Castro, et en Amérique du Sud, Che Guevara… Il l’ont bel et bien liquidé pour de bon cette fois ! 1

La violence du propos surprend chacun, et même les deux jeunes gens qui bousculent sans ménagement le nouveau « billard électrique », lequel s’éteint illico dans un tilt ultime.

— La merda, à Couba, elle existait avant… C’est ploutôt Castro et lui qui ont essayé de nettoyer les écouries dé Battista…

— Voilà le vieux communiste italien qui radote, dit Cheuvard à Santini dont l’accent fait toujours écho à la colère. Pourquoi ne vas-tu pas faire grève maintenant avec tes amis des chantiers navals, à Gênes, à Trieste ? Hé ! Battista, ce n’était quand même pas ton… Moussolini !

— Cé n’est pas « mon » Moussolini ! Cé sont tous les deux des dictators, des crapoules qui exploitent le peuple des pètits travailleurs…

— Regardez, on écrit que les étudiants aussi manifestent à Trente, à Milan, à Turin…

— Trento ! Milano ! Torino !… Ah ! ça, mes amis, c’est bien… c’est la révoloution degli popolo qui sé réveille…

La partie de cartes est interrompue. Tous se penchent par-dessus l’épaule de Cheuvard pour lire les gros titres qui s’étalent à la une des journaux.

Alors, Antoine en profite pour se rapprocher de Perrine et fredonner, sur un air des Compagnons de la chanson :

— Perrine, ô ma Perrine… J’ voudrais t’y bien d’ biser… Mais la jeune femme ne sourit pas à la plaisanterie plus maladroite que galante. Oh ! voilà des beaux yeux bien tristes, Perrine… Pourtant je ne crois pas que c’est la mort de Che Guevara qui te fait de la peine…

— Non… Non… Euh… ce n’est rien, répond-elle précipitamment, en forçant ses lèvres à sourire. Ce n’est rien.

L’autre voit bien que ce nouveau sourire est plutôt morose, et le geste rapide qui glisse vivement les enveloppes dans un coin d’ombre du comptoir ne lui échappe pas. Un regard plus appuyé : les « beaux yeux » se dérobent.

— Au revoir, Perrine !

— Tu prendras bien le dernier verre de l’amitié avant la route ?

C’est Zimmer, Le Poilu, qui l’apostrophe familièrement.

— Merci. Ce sera pour une autre fois, la bière me coupe les jambes !

C’est encore en pédalant, puis en poussant la bicyclette dans la côte des Sarts, que Pierlot rejoue en pensée la partition et les dialogues qui se sont succédé Au Bon Coin.

Il y a eu, pour commencer, les diatribes de Cheuvard, dont par ailleurs il n’a jamais beaucoup apprécié le comportement rustre et rusé à la fois. Il a senti le pesant silence de discorde entre les deux groupes ; de toute évidence, jeunes et vieux ne partagent pas les mêmes sentiments ; Santini, lui, a conservé avec son accent la sensibilité politique d’un écorché vif des temps mussoliniens.

Les autres… ? Zimmer l’a interpellé, sans doute par sympathie… et davantage avec l’espoir de s’offrir un verre sur un compte qui n’est pas le sien.

C’est surtout l’attitude de la jeune femme qui le préoccupe. Ce n’est évidemment pas la première fois qu’il lui remet du courrier en accompagnant le geste d’un compliment ou d’une plaisanterie discrète. Chaque fois, elle répond par un sourire ou une repartie bienveillante, même quand il est question de factures… Et ici, pour la première fois…

Non…, de vrai, ce n’est pas la première fois…

Antoine se souvient d’une ou deux réactions analogues liées à des courriers identiques : des enveloppes plus grises que blanches qui, comme celle d’aujourd’hui, ne portaient pas de nom d’expéditeur… Il n’y avait pas prêté grande attention jusqu’ici, mais à présent que la chose se répète, il pressent un souci, une inquiétude suffisamment profonde pour engloutir la belle sérénité de la jeunesse et effacer le sourire de Perrine.

Et puis, à quoi bon ? C’est toujours le même et vieux démon qui le mine, le taraude et lui souffle de se soucier des affaires des autres. Il le connaît bien ce diable aux allures de saint : toujours à chuchoter à l’oreille du cœur des balivernes de bons sentiments pour déguiser ce que d’aucuns regardent sévèrement comme une curiosité maladive.

— Charité du diable, grogne-t-il en pédalant.

Sans doute… Mais Perrine, c’est autre chose ! Elle pourrait être la fille, ou la femme dont son âme de célibataire est prête à épouser les bonheurs autant qu’il se trouve résolu à la défendre contre toute malveillance d’où qu’elle vienne. La voir morose le bouleverse, la savoir inquiète l’empêche de dormir, et la somme des deux lui fait prendre toute la mesure de son impuissance, jusqu’à la révolte, comme l’injustice et la bêtise aux yeux de l’honnêteté.

Il en est là, absorbé dans sa philosophie cycliste… – ce qui lui a permis d’atteindre le sommet de la côte sans y penser et donc en souffrir trop ! – quand arrive le moment de frapper à la lourde porte du presbytère. Chêne épais, ferrures… Le paradis ? L’enfer ou le purgatoire ?

Il n’y a qu’aux seuils de quatre ou cinq maisons qu’Antoine frappe et piaffe en attendant l’invitation d’entrer : chez Henriette Ledrut, à la porte de l’abbé Raymond, le curé, à celle de l’école, car il ne veut pas déranger la classe de Charles Petitjean, l’instituteur. Il éprouve aussi des scrupules à entrer sans y être invité chez Léopold Ferrand, l’ancien gendarme, raide comme une lame de sabre, qui roule de la prunelle et dresse les moustaches tant il est resté à cheval sur le règlement. Et puis, bien entendu, à la porte du bureau du percepteur… Ailleurs, c’est partout le même accueil quotidien, affable, un peu curieux, toujours confiant.

— Deo gratias ! Entrez, Antoine ! crie le curé du fond de son bureau.

Tandis que ses collègues en viennent de plus en plus au clergyman gris et au col romain, l’abbé Raymond – irrévérencieusement surnommé Vobiscum par les mécréants et quelques autres anciens enfants de chœur – est resté, quant à lui, fidèle à la soutane comme aux expressions latines de son bréviaire, malgré la belle obligeance du récent concile Vatican II1.

— Ave pastor ! répond l’autre pour rester dans le ton. Puis il ajoute, quelque peu provocateur : Alors, l’abbé, cette fois ça y est, on va nous mettre à la porte pour du bon ?

— À la porte ?

— Oui… Ils étaient vingt ou trente mille, à Anvers, à crier Walen buiten… Votre université de Louvain n’accepte plus les Wallons ? Dehors, les malpropres qui parlent français ! Quand on pense à tout ce que ça a coûté à l’État ! Ce que ça « nous » a coûté… Jetés… comme si nous étions les marchands du temple !

L’abbé paraît assez embarrassé.

— Tout cela est bien regrettable, Antoine. C’est déjà fort triste de devoir déchirer en deux lambeaux tout le patrimoine de l’université. Mais le pire reste à venir…

— Le pire ? On va devenir communistes ? répond Pierlot en ricanant. Pour moi, ah ! non ! ce n’est pas vraiment le pire…

— Il s’agit bien de ça… Ces gens-là n’ont pas lu la Bible et l’histoire de la tour de Babel. Ce sont les langues qui séparent les peuples ! Même nos évêques ont oublié la leçon… Craignons la colère du Ciel !

L’abbé Raymond a l’air si catastrophé, si soucieux, que le facteur ravale les plaisanteries aigres-douces qu’il se préparait à distiller. Vobiscum lui paraît si penaud, si maigre dans sa soutane souillée, élimée, usée au bord des manches comme au col d’où sortent un cou et des poignets si ténus… qu’il sent une ébauche de sympathie se tracer du cœur aux lèvres.

— Allons ! Monsieur le Curé. Ce n’est pas ça qui changera grand-chose à l’histoire du village. Louvain est loin et, ici, la vie est calme. Il n’y a pas de grands problèmes… Puis il retrouve son ironie habituelle. D’ailleurs vous devez vous ennuyer à confesse, entre trois médisances de bigotes et quatre péchés véniels de gourmandise.

Raymond ne relève pas la caricature, mais c’est toujours aussi gravement qu’il hoche la tête et qu’il soupire.

— Ah ! si tu pouvais dire vrai, Antoine ! Les secrets de la confession sont parfois bien lourds à porter… On le voudrait… Mais il y en a qu’on ne peut oublier. Merci pour le courrier.

Pierlot lui tend les journaux, Le Ligueur et La Libre… aussi.

— Ce n’est pas ces gazettes-là que vous devez lire, l’Abbé. La vérité, c’est dans Combat qu’on la trouve. Sur ce… Puis il marmonne, en fermant la porte derrière lui : Je ne vais quand même pas me mettre à confesser les curés maintenant.

Combat, c’est la référence de Charles Petitjean, l’instituteur pour qui la question wallonne est la seule importante aujourd’hui, et, quand on aborde le sujet, sa véhémence trouble Pierlot qui, d’ailleurs, ne s’y aventure plus guère. Mais l’autre l’interpelle :

— Si ce n’est pas de la provocation, alors qu’est-ce que c’est ? Croyez-moi, Facteur, il faut rendre coup pour coup, sinon on sera asphyxiés, étouffés. La Wallonie perd toutes ses forces en même temps que ses industries !

— Euh ! on ne peut rien y faire… On n’y a pas vu clair, et maintenant c’est trop tard ! suggère Antoine qui a déjà mis le pied sur la pédale et cherche à s’esquiver au plus vite.

— Jamais trop tard ! Il faut se serrer les coudes, réclamer l’autonomie. Ce sont des gens comme vous qui doivent passer le message, de porte en porte !

Et puis, comme l’autre va tourner au coin de la rue, il ajoute en criant :

— D’ailleurs, vous allez voir, les jeunes vont s’y mettre ! Ils en ont marre, ça va…

Antoine se demande si les élèves qui étaient en récréation ont perçu les propos de leur instituteur, et aussi ce que pouvait vouloir dire le dernier mot qu’il n’a pas bien entendu : ça va… aller ?… changer ?… chauffer ?

Retour au bureau.

Tout ce qu’il a fallu monter avec la charge du courrier se dévale maintenant, képi au vent. S’il ne fallait pas prendre garde aux ornières traîtresses et aux pièges des nids-de-poule, aux gros cailloux agressifs et aux tas de crottin, la descente vers le bourg serait un moment d’extase, mais il faut faire attention…

Il y a là, à droite en descendant, une mauvaise sente qui s’enfonce sous les frondaisons des hêtres ; il la connaît : elle va se jouer au loin, entre les fougères et les genêts ; puis les cailloux font place à la terre, et c’est alors un décor de ronciers qui le cède bientôt au profond mystère des sous-bois d’épicéas. Après quoi… après… c’est un autre pays, un autre temps, loin du présent. Est-ce le temps des arbres ? Celui des hardes, la brèche large par laquelle on échappe aux mesquineries du quotidien ?

Combien de fois n’a-t-il pas imaginé qu’un jour, il donnerait un simple petit coup de guidon, comme ça, à droite, pour s’enfoncer dans l’oubli ? Et chaque fois il a décidé le sacrifice de son rêve pour revenir au bureau, à la paperasse des comptes, additions, soustractions, quittances d’un bonheur reporté à d’autres âges…

*

Le vieux livre, posé au coin de la table, sur la toile cirée, usée, souffrant cent balafres, s’est ouvert spontanément à la page 29.

Pierlot, ficelé dans son antique robe de chambre, a chaussé ses lunettes sur le bout du nez, il entre tout entier, corps et âme, dans le paragraphe :

Nous descendions donc assez agréablement, pagayant à notre aise et flottant tranquilles, à l’aide d’un courant paresseux. La journée était chaude et brillante. Nous recherchions l’ombre gracieuse des arbres qui ornaient les rives des deux côtés ; le silence des bois n’était interrompu que par le bruit de nos avirons, les sauts des poissons ou les cris de quelque oiseau ; l’écureuil se jouait et gazouillait au milieu des rameaux des arbres, le pic moucheté frappait de son bec le tronc creux, et, perchés sur la cime la plus élevée de quelque géant desséché de la forêt, l’aigle et le faucon jetaient leurs cris rudes et discordants. Çà et là, le long des rives, des essaims de loriots noirs et dorés se groupaient dans les buissons ; le martin-pêcheur au gai plumage voltigeait en passant ; des canards et des oies nageaient sur l’eau, et le pigeon à longue queue d’…

Mais les paupières sont lourdes et tombent bientôt. Le livre retourne dormir au fond du tiroir.

Antoine se glisse entre les draps, et, avant de rêver aux loriots noirs et dorés, il murmure :

— Les écureuils de chez nous ne… gazouillent pas comme des serins, eux… Ils n’en ont pas le temps, même s’ils se lèvent tôt…

*

Novembre.