Le signe du loup - Jules Boulard - E-Book

Le signe du loup E-Book

Jules Boulard

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Beschreibung

Plongée dans l'époque des révolutions du XVIIIe siècle en Ardenne belge

1789. 1790. 1792. Les tourmentes révolutionnaires n’épargnent ni l’Ardenne, ni l’ancien duché de Bouillon.
La neige. Le froid. La faim. La misère. La guerre.
Dans leur fuite pour rejoindre l’Armée des Princes, des émigrés français abandonnent un enfant de quelques mois. Emmailloté dans la pelisse sanguinolente d’une louve abattue devant ses louveteaux, il devra la vie au bon vouloir de modestes paysans, Joseph et Louise Jamet. On le baptisera François-Noël, et on ajoutera « Raison » à ses prénoms parce que, là-bas aussi, on croit à l’avènement de la liberté par la république.
La ville et les anciennes paroisses du duché passent convulsivement de l’ancien régime à celui du Département des Forêts. Il faut survivre.

La vie du gamin est partagée entre, d’une part, l’acharnement des malheurs qui s’abattent sur sa famille adoptive et d’autre part l’éveil de sa sensibilité aux choses de la nature, de sa personnalité mystérieusement marquée par le destin. À l’écoute de la vie sauvage, il se sent fort proche des animaux, et particulièrement des loups.

Une rencontre intense entre l'Homme et l'animal dans les forêts d'antan...

A PROPOS DE L'AUTEUR

Romancier et auteur de nouvelles,  Jules Boulard est diplômée de philologie romane. Aujourd'hui retraité, il fut professeur de latin, grec, français et histoire dans plusieurs établissements scolaires de Wallonie. Il est également membre de la Société des poètes français.

EXTRAIT 

C'était encore une sorte de demi-sommeil, quelque part à mi-chemin entre cauchemar et réalité.
La neige était tombée toute la nuit. Mais sous les branches basses du sapin où il s'était réfugié, elle n'avait pas plus d'épaisseur qu'un linceul. Partout ailleurs, elle s'accumulait déjà, contraignant les arbustes, courbant jusqu'au sol genêts et fougères.
La forêt s'éveillait avec peine, surprise, toujours silencieuse, comme pour retenir un vague et lointain reste de chaleur, ou alors... peut-être était-ce parce qu'elle n'attendait qu'un signe ? Or, le jour ne venait qu'à pas feutrés.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Note de l’auteur

Le lecteur trouvera, en fin d’ouvrage, l’explication historique des mots suivis d’un exposant numérique.

Préface

Jusqu’à leur extermination en Ardenne vers 1870, les loups ont fait partie de l’univers naturel et social des populations. En outre, leur souvenir fabuleux a survécu longtemps dans l’imaginaire collectif.

Aujourd’hui – première dimension occultée par la seconde, elle-même peu à peu réduite à une imagerie inconsistante –, leur présence physique naguère bien concrète est quasi totalement oubliée, sinon ignorée. Pourtant, il s’agissait d’une réalité forte, parfois obsédante : l’histoire a notamment conservé la mémoire d’hivers dont la rigueur poussait les loups, en hordes affamées, jusqu’aux portes des villes.

Cette proximité quotidienne, les analogies entre les structures sociales des meutes et celles des groupes humains, l’existence de bien d’autres traits communs, voire certaines concurrences, avaient tissé des liens très forts entre ces êtres si différents et si proches à la fois.

À l’heure actuelle encore, des documents audiovisuels prouvent que des connivences peuvent se manifester, se développer entre les uns et les autres, allant même jusqu’à des « dialogues » significatifs, comme en témoignent des expériences menées dans le Grand Nord canadien.

Ces phénomènes aussi merveilleux que mystérieux ont accrédité jadis non seulement la croyance enl’existence de complicités entre les loups et certains hommes, mais également la conviction d’une compréhension réciproque qui ne se développait pas uniquement dans des échanges de langage, et que l’on considérait toujours avec méfiance, sinon effroi.

Vérité ou légende ? Il n’est pas aisé de faire la part des choses…

Il est certain par contre que les dernières années duXVIIIesiècle, avec leur long cortège de guerres, de famines, d’invasions, de pillages, d’épidémies, avec leurs charniers et leurs misères, ont porté au paroxysme la violence et son cortège de malheurs, aux dépens des deux sociétés, celle des gens de nos campagnes et celle des loups de nos forêts.

Mais c’est aussi dans l’agitation tumultueuse de ce chaudron de l’Histoire que sont nées les grandes idées modernes des droits de l’homme et de l’indépendance des peuples.

Ceci est un roman. Que la chose soit bien entendue. C’est l’histoire de plusieurs destinées – hommes et loups – parfois convergentes, toujours vraisemblables, sinon vraies.

J’ai choisi d’en développer l’intrigue dans un contexte historique précis, avec pour cadre une région bien définie : cette partie du Luxembourg belge qui forma jadis le duché de Bouillon et ses alentours, entre 1789, année de la Révolution française, jusqu’en 1815, fin de l’Empire.

Ce fut en effet une période très troublée, riche en événements variés, sociaux et militaires.

Mon premier but est d’évoquer ces temps très durs à vivre, et, ainsi, rendre hommage à la ténacité des peuples, à leur courage, à l’immense générosité du cœur qui semblait être une grande qualité des gens simples de l’Ardenne.

Mon second objectif se veut un peu plus ambitieux. À partir des souvenirs laissés par quelques personnages hauts en couleur de cette époque lointaine, et en imaginant les liens qui auraient pu les relier entre eux comme à certains faits dramatiques, j’ai tenté d’aller au-delà des relations historiques souvent désincarnées, cherchant à ranimer les vies, donnant du relief et du mouvement à des images d’Épinal, pour faire pressentir combien, derrière la linéarité d’un récit, la sécheresse d’une évocation, le trait d’un dessin, en deçà des chiffres, des attendus, il y a eu d’émotions, de passions, de bonheurs ou de drames.

D’aucuns croiront découvrir, derrière tel ou tel nom, les silhouettes bien réelles de personnages précis qui défrayèrent les chroniques du temps. Je reconnais que certaines destinées ne doivent pas être enrichies d’une grande part d’imaginaire pour entrer de plein droit dans le monde du romanesque.

Pourquoi un auteur ne pourrait-il pas leur permettre de revivre sous d’autres noms et les accompagner, dans son récit, au hasard d’une seconde existence, à la découverte de leur temps comme des liens profonds ou capricieux qui tissent la synthèse d’une époque ? Mais alors… est-ce encore vraiment un roman ?

Je remercie vivement celles et ceux qui, par la minutie de leurs travaux scientifiques ou historiques, m’ont donné accès à l’authenticité.

L’auteur

0 Hors du temps

[…]

C’était encore une sorte de demi-sommeil, quelque part à mi-chemin entre cauchemar et réalité.

La neige était tombée toute la nuit. Mais sous les branches basses du sapin où il s’était réfugié, elle n’avait pas plus d’épaisseur qu’un linceul. Partout ailleurs, elle s’accumulait déjà, contraignant les arbustes, courbant jusqu’au sol genêts et fougères.

La forêt s’éveillait avec peine, surprise, toujours silencieuse, comme pour retenir un vague et lointain reste de chaleur, ou alors… peut-être était-ce parce qu’elle n’attendait qu’un signe ? Or le jour ne venait qu’à pas feutrés.

Malgré la pelisse et l’écharpe, l’homme se mit à trembler. Le froid s’était emparé de tout son être, insidieusement, au fil des heures. Sans qu’il puisse s’en rendre compte, le gel avait saisi, figé tout son corps, et son esprit lui-même s’engourdissait à son tour.

Un dernier sursaut de pensée rebelle tentait encore d’animer une onde dans le flot pétrifié de sa mémoire. Mais le souvenir glissait, dérapait sur la glace. Il ne pouvait plus le saisir. Il lui échappait au point de ne plus savoir ce qu’il fuyait. Quelle menace ? La peur ? La mort ? La vie ? Le temps ?

Ou alors fuyait-il parce que la fuite était sa seule façon d’être, d’exister ?

Comme il avait perdu la notion du temps, il avait aussi perdu le sens de son errance. C’était un grand vide, un tourbillon vers le néant, comme les tourbillons de neige en brouillard, une attraction fatale dans l’oubli, aussi irrésistible qu’inexplicable.

Puis, d’un coup, un vent sauvage, accouru du nord, entreprit de secouer la forêt, l’empoignant, la giflant, tordant les cimes, secouant leurs chevelures blanches et emportant, dans ses sursauts coléreux, de folles bourrasques de poudreuse.

Aveuglé, assourdi, au bout de toute ressource comme de toute énergie, l’homme se recroquevilla contre le tronc rugueux.

Une image ! Ah ! s’il avait pu seulement retrouver une image, une esquisse, ne fût-ce qu’une hallucination ! Mais, d’hallucination, il n’y avait que celle de la tourmente blanche qui malmenait l’horizon, celui du paysage, très court, ainsi que celui de sa propre conscience, si loin !

Ce fut le bruit mené par les sangliers dans leur bauge voisine qui perturba sa torpeur douloureuse.

Il était glacé, de plus en plus profondément. Seul l’instinct de tout fuir, d’oublier, d’en finir semblait encore s’agiter comme la flamme vacillante d’une bougie dans son être accablé, incapable de mouvement comme du moindre effort de pensée.

Une hallucination ! Oh ! seulement une hallucination pour savoir, pour retrouver la mémoire de soi… Ou alors, s’enfoncer à jamais… À jamais, dans le froid, dans la neige, dans le vide, dans l’oubli…

L’oubli de quoi ? Il n’avait pas de mémoire.

Mourir.

Peut-être tout cela pourrait-il s’achever plus vite et plus sûrement s’il parvenait à jeter les dernières de ses forces dans une course folle, jusqu’à l’épuisement ?

La tourmente de neige bouleversait tout, autour de lui comme en lui. Insistante obsession, sauvage et brutale, hallucinante, et si violente qu’il ne se rendait même pas compte qu’elle confondait le présent et son histoire, sa propre mémoire : sa propre histoire qui gisait là…

Le fort vent de bise rugissait.

Il lui fit face comme pour un défi désespéré, le visage criblé par les flocons. En trébuchant, en s’arrachant aux entraves des ronces et des branchages jonchant le sol, il se lança dans la course par un ultime effort, titubant, tombant, se relevant, sans larmes et sans cri, retombant, repartant.

Il franchit ainsi un ruisseau, une rivière aussi, sans s’inquiéter du froid qui, à présent, cadenassait ses chevilles, lui gelait les pieds.

[…]

I Le signe du loup

Ce n’est que bien après les grands bois de Sedan, au sortir de la forêt de Bouillon, qu’on les aperçut.

Alors que, durant toute la traversée du massif, il y avait de quoi frémir en imaginant le pire entre tout ce qui pouvait arriver, seuls quelques flocons de neige étaient tombés, brisant la dure monotonie des cahots.

De temps à autre, des relents nauséeux s’échappaient des amas de feuilles mortes. Et toujours, par-dessus les têtes, l’agitation des grands gestes que les chênes adressaient en secouant dans la bise leurs bras moussus.

Puis, les bourrasques étaient devenues de plus en plus folles, de plus en plus froides, de plus en plus drues.

La forêt n’en finissait pas. Ni la vallée s’allongeant de méandre en méandre. Ni les chemins de fuite choisis à l’écart des routes jugées trop fréquentées… Et pas davantage les escarpements, parfois si durs, si ardus que l’espoir d’arriver semblait devoir basculer dans les ornières.

Combien de dernières lieues encore ? Par combien d’autres mauvaises voies forestières… pour dégringoler d’un côté de la vallée, puis gravir de l’autre les raides coteaux de la Semoy ?

Et ce gosse qui pleurait !

Combien d’heures de route ? – les plus hasardeuses, les plus pénibles, les plus froides, les plus accablantes, par d’autres chemins détournés, avant de souffler ? Et cela pour autant que les nues toujours plus sombres, et la neige de surcroît, avec tout le reste… et surtout les sans-culottes, le leur permettent.

Combien d’efforts enfin pour rejoindre le « Chemin Neuf1 » qui étirait ses longueurs de village en village ? La voie par laquelle passaient, il y a peu de temps encore, des rouliers, des journaliers traîne-savate, quelques bûcherons, des charbonniers, ou, plus rarement, les diables mal venus de chevau-légers de l’évêque de Liège, rançonneurs ferraillant le schiste sous leurs galops d’enfer.

Depuis l’automne de l’an 1790, on y voyait beaucoup moins de charrois, moins de marchands, mais bien plus de fuyards français, pillards, chapardeurs ou mendiants, poursuivis par les révolutionnaires. C’étaient des cohortes d’émigrés cherchant à rejoindre l’armée « des princes », les troupes de Bourbon plus ou moins mal cantonnées dans les Ardennes ou au-delà de Meuse.

Le cavalier qui galopait devant la calèche entrevit les silhouettes bien avant que les autres ne s’en effraient. À demi aveuglé par la soudaine débandade des flocons, probablement n’aurait-il rien deviné si son cheval n’avait soudain tressailli. Puis l’animal s’était mis à hennir, à lutter avec autant de force que d’effroi contre le mors et contre les éperons qui lui imposaient d’aller de l’avant. Sans doute est-ce même le sursaut de panique de sa monture qui lui fit comprendre que les formes grises, fantomatiques, fuyantes, devinées dans la brume farineuse des lisières festonnées de fougères avachies, étaient à coup sûr de sombres créatures de Satan.

Lourdement, chassé par une bourrasque nouvelle, le ciel plombé fut rejeté sur le chemin, masquant la vallée, ramenant l’horizon – et la peur aussi – à quelques pas, effaçant d’un coup l’orée avec les débris de fougères, d’aconits et de ronciers, les bosquets de prunelliers parmi les prés, les buissons qui chevauchaient les talus, les rares masures de Curfoz, encore lointaines, mais rassurantes.

Ils gagnèrent deux ou trois pénibles lieues. Puis, enfin, le sommet de la côte.

Bientôt, au-delà du village, ils s’enfonceraient en Ardenne.

Muselant les bruits, déchirée en charpie par les branches, la neige de plus en plus épaisse feutrait tout. Les chevaux en eurent vite à hauteur des fanons. Et toujours le vent sauvage réveillait les plaintes, les gémissements des damnés accrochés aux houppiers des plus grands arbres. À lutter contre la bise, à tutoyer la rocaille, à foncer dans l’averse des cristaux qui lui frappait les yeux, le cheval d’escorte se remit à broncher, puis à suer. Mais sa sueur était de glace… Le cavalier comprit bientôt qu’elle lui venait avec la peur. Alors, tout en maintenant une main crispée sur le bridon jusqu’à en incruster le mors dans les barres, il glissa l’autre sous la cape et sa casaque de buffle pour en dégager un long pistolet d’arçon qu’il arma en basculant le chien pointu.

Derrière lui, à portée de mousquet, retombé du galop dans un trot prudent, l’attelage peinait tout autant. Sur son banc, le cocher grelottant recroquevillait sa carcasse dans un trop grand manteau dont les plis se remplissaient de neige. Elle s’infiltrait partout, se faufilait par le col, puis gerçait la peau comme un humide baiser de mort… Baiser humide et horriblement glacial.

L’homme houspillait, jurait, fouettait, secouait vainement les rênes. Les deux bêtes pourtant bien vigoureuses ralentissaient, s’épuisaient, saisies d’une même appréhension, du même effroi. Elles trébuchaient, glissaient à s’en tordre les boulets, vacillaient, puis repartaient dans un ahan forcé, fouetté, arraché à chaque pas.

— Ventre-saint-gris ! Jonas ! Mais avancez donc !

La voix peu engageante, déchirant des pleurs d’enfant, venait de l’intérieur de la caisse noire, couverte de boue, fermée comme un coffre, rideaux tirés.

— Les bêtes sont effrayées… Elles peinent dans les ornières et dans la neige…

Lui-même – le cocher qu’on avait appelé Jonas – tout dolent, ne parvenait plus à contenir le petit tremblement qui lui courait du menton jusqu’aux mains et dont on n’aurait osé affirmer qu’il venait davantage du froid que de la peur de se perdre. C’est à peine s’il pouvait entrevoir encore, tant la bourrasque devenait dense, la silhouette fantomatique du cavalier… Pire, la piste des ornières, elle aussi s’effaçait, ensevelie dans le linceul de neige, engloutie dans un brouillard blanchâtre et de mouvantes congères.

Depuis le gué de l’Épine, on n’avait cessé de grimper. À présent, on devinait encore la montée, mais on ne la discernait plus – ce qui usait davantage l’effort de l’attelage – pas plus qu’on ne discernait la déchirure de la vallée, les taillis de chablis, serrés, qui, vers l’arrière, s’alignaient jusqu’à la rivière, et moins encore, pourtant à quelques pas, l’échancrure de la falaise, la longue estafilade de la roche qui s’étirait jusqu’à l’ermitage du bois des « Différends ».

Dépité, le cavalier dut mettre pied à terre. Il enfila le bras entre les rênes qu’il fit glisser sous l’aisselle, et, plié en deux par le fouet de la bise, le pistolet toujours dans une main, employa l’autre à rabattre le bord de son chapeau de feutre, en visière, devant les yeux. Le cheval s’agitait de plus en plus. Les sursauts d’effroi qui tendaient le bridon déséquilibraient l’homme, lui secouant durement l’épaule. Il se mit à jurer, glissant, trébuchant à son tour, portant chasuble de neige et cierges de glace. Plus la moindre trace, ni ornières ni chemin…

— Par le diable et saint Macaire, vas-tu suivre, sale rosse !

Et l’animal dont les crins poisseux collaient à l’encolure cherchait au contraire à se cabrer comme à détaler…

Jonas, crispé sur sa banquette, grelottait de plus belle. Ajoutée au froid de l’angoisse, l’eau de neige lui nouait les tripes. La fatigue, elle aussi, tombait en lourds flocons sur ses paupières. Ah ! dormir… dormir quelques instants, le temps d’un Pater, d’un Pater ou même d’un Ave. Le col de drap mollissait et la neige en profitait pour se faufiler, se couler puis se fondre dans la nuque, le long de son échine. Sa poigne fatiguée, sur les cuirs, mollissait tout autant. Les chevaux, laissés à bout de bride, sans aucun appui, avec leur frayeur, et leur fatigue aussi, trébuchaient, ne tiraient plus ensemble. Le timon, secoué à hue et à dia par les chaînes des palonniers tantôt trop lâches, tantôt trop dures, leur battait les flancs. Et toujours les pleurs, et surtout les cris, venus de la caisse…

— Jonas, mais que faites-vous ? Morbleu ! Fouettez ! Avancez donc ! Vous attendez quoi ?

Alors le cocher, de sursaut en sursaut, s’engourdissant dans le froid, empoignait les rênes lisses et gluantes, tirait à l’aveugle, puis retombait dans son sommeil de transi…

Il tira tant et si mal que l’attelage, perdant la trace, s’enfonça dans la tourmente, buta sur la roche contre laquelle la roue de droite vint cogner à son tour, ce qui la fit jaillir de la fusée comme un œil hors de son orbite. Toute la caisse glissa en se couchant à demi sur le flanc. Une femme cria. L’enfançon se mit à hurler.

Ce n’est pas le diable qui se hissa hors de la boîte, mais une espèce de croquemitaine encagoulé de laines et de fourrures.

— Jonas, je vous étriperai ! Êtes-vous seulement capable de mener un tombereau ? Comment allons-nous sortir d’ici, à cette heure ?

— Mille pardons, Messire, pleurnicha Jonas, tout à fait réveillé pour le coup.

— Je vous ai dit de ne plus m’appeler ainsi ! Ventre-saint-gris ! Quand sortirons-nous de cette forêt ? Où est passé Grandjacques ? C’est lui qui connaît la route…

— Faites excuse, euh !… Citoyen… N’êtes-vous point blessé ? Le sommeil m’a engourdi, et c’est le diable, à coup sûr, qui m’a cloué les paupières… Et l’enfant, n’est-il point blessé lui aussi ? et la dame … Euh ! la citoyenne ?

— Jonas, à présent il n’y a plus ni Dieu ni diable ! Ni sire ni dame ! Il nous faut être rendus au plus tôt… Si nous n’arrivons avant le jour, nous courrons grand risque d’être surpris, dénoncés, poursuivis et reconduits ! Où est donc Grandjacques ?

— Je ne sais… Mais il faudrait pouvoir redresser la voiture et replacer la roue…

— Faites vite et… si je ne puis doubler vos gages… je vous donnerai… mon grand collier de Saint-Michel… Sinon, ventre-saint-gris et foi de moi, je jure que je vous larderai comme une poularde embrochée… avant d’être mort de froid !

Et l’autre allait, de la portière béante au-dessus du coffre à la roue gisante que la neige recouvrait déjà. Il allait et revenait, ne sachant où mettre la main ni donner de la tête. Les deux bêtes se débattaient, empêtrées dans les palonniers, dans les sangles et les chaînes d’attelage. L’homme d’escorte, lui, avait disparu, happé par la tourmente. Le vent de bise semblait pourtant s’être adouci quelque peu, laissant place à un silence pesant, comme fait de coton ou d’étoupe. Mais la neige tombait toujours, toute droite à présent et à gros flocons.

Jonas, désespéré, en était au bord des pleurs d’impuissance et de l’épuisement… C’est alors qu’il entendit les hurlements, aussi lointains que le jour, aussi effrayants que la nuit, et, peu après… beaucoup plus proche, un autre cri.

*

Dans sa grotte suintante, bien que la neige en eût assourdi l’écho, Anselme, l’ermite, le moine de Rochefort qui avait préféré l’inconfort de la liberté à la règle du couvent, les entendit lui aussi. Alors, il noua sur ses épaules une cape de tiretaine* toute raide de crasse, puis coiffant sa crinière grise, folle et clairsemée, d’un vieux tricorne graisseux, il prit le bâton ferré et s’engagea sur le mauvais sentier de l’ermitage.

Une trouée de ciel, à peine large comme un mouchoir de donzelle, où s’accrochait une étoile, réveilla le souffle glacial du vent de bise. L’homme remonta la cape contre sa nuque. Neige sur boue, gelée avant trois jours, marmonna-t-il… En quoi il ne se trompait guère car, sur les fins rameaux de bouleau dont on faisait les balais, les derniers cristaux fondants se pétrifiaient déjà en chandelles de morve durcie.

La sente avait disparu et, avec elle, tous les repères habituels. Hampes d’aconits, épilobes, touffes de folle avoine, genêts, même les noisetiers, tout était gommé, tout s’était avachi sous les congères amoncelées. Il fallait qu’une longue habitude des va-et-vient s’ajoute à la mesure ainsi qu’au nombre des pas pour deviner sans erreur le passage damé à l’aplomb des escarpements, et surtout ne pas quitter le bord de la falaise.

Du haut de l’ermitage de Saint-Lambert, on découvrait les étroits méandres de la Semoy vers Botassart. Au couchant, c’était la faille de Lorihan, avec de temps à autre la balafre de la piste qui écrasait les buissons, s’accrochait aux talus, dégringolait jusqu’au méchant pont de rondins qui doublait le gué. Puis la faille repartait à l’assaut de l’autre versant de la vallée, en sous-bois jusqu’à l’orée qui s’ouvrait sur le plateau des landes et des essartages de Sensenruth pour s’enfoncer ensuite, comme pour se perdre à jamais dans la noire forêt d’Ardenne.

Bien plus tôt, entre deux bourrasques, juste avant que la neige ne se mette à tomber pour de bon, Anselme, intrigué, avait aperçu au loin l’attelage avec le cavalier de l’escorte. Lorsqu’ils étaient arrivés à hauteur du gué, le bruit des sabots et des roues bandées d’acier avait résonné dans toute la vallée. Peu après, la tempête s’était réveillée d’un coup. Elle fouettait le paysage, hurlait dans les houppiers des chênes et chassait devant elle de gros flocons blancs sous un ciel très bas aux tons d’ardoise.

La nuit venue, n’entendant plus rien, il estima que l’attelage devait avoir gravi la colline, atteint la plaine et, probablement… perdu la piste forestière, dans l’obscurité et la neige.

Alors, ainsi qu’il le faisait chaque fois que des chrétiens en fuite venaient à s’égarer – et ils étaient nombreux depuis trois ans que les hordes de soudards brabançons, autrichiens, français et autres se plaisaient à rançonner, à dévaster –, il décida de se mettre en route sans plus attendre. Il ligota ses braies dans des morceaux de vieille jute. Il serra des lambeaux de pelisse entre les cordons de cuir sous les pieds, comme des houseaux. Après avoir esquissé une génuflexion devant le petit autel où trônait la statuette avec la relique du saint, il tendit la main vers le tricorne, la cape…

Le hurlement d’un loup arrêta son geste. Il se signa. Il le connaissait bien, mais aussi familier soit-il, chaque fois son poil se dressait aux tempes, et chaque fois, malgré lui, sa main esquissait un signe de croix, conjurant le démon. Puis, peu après, c’en fut un autre, beaucoup plus proche… Alors, vivement, il saisit le fanal et un solide bâton.

*

Depuis un bon moment, l’odeur des sueurs moites leur était apportée par le vent. Et aussi l’autre, plus pimentée : celle de la peur. Une sorte de fil ténu, tendu, vibrant, qui agace la truffe, les narines, malignement… Elle fouette la faim. Elle réveille les sens. Elle trouble la sérénité du groupe, irritante. Elle trouble la patience, agaçante. Elle trouble la vision, impérieuse. Mais l’orée du bois est si proche du village… Même sous la neige, l’air est trop chargé de senteurs de braises, de miasmes de fumier, de fientes, de foin moisi, de graillon refroidi, de cent autres relents d’hommes, de mille âcres et puants pissats de chien.

Aînée, la louve grise que chacun respecte, se méfie. La neige, sous le gel, fige trop les traces. Elle en garde la mémoire. Les effluves, les voix surtout, dans l’air qui cristallise les flocons pour les suspendre en guirlandes festonnées de givre aux aiguilles des pins, en ourlets aux feuilles desséchées des chênes et aux barbes des genêts… les voix surtout remplissent la nuit.

Et celui-là qui hurle sans cesse… Comme pour défier les fourches, les piques et les mousquets ! Se taira-t-il ?

Les autres hésitent. Ils ne comprennent pas vraiment pourquoi Aînée qui mène la horde à présent s’est arrêtée à la limite des brûlis. Pourquoi ne les a-t-elle pas emmenés à travers les essartages qui conservent toujours leurs effluves de cendre froide ? Pourquoi choisit-elle en outre de faire demi-tour ? Pourquoi regagne-t-elle le sous-bois d’un air indifférent ?

Mais, parce qu’elle est Aînée, toute chenue, et qu’elle ne se trompe pas. Même si… même si…

Même si la neige a chassé les mulots dans leurs galeries, si les lapins sont rentrés frissonner à l’aise dans leurs garennes, si les faisans sont juchés, si les perdreaux sont allés se coucher au pied des meules d’hiver… Même si les biches ont entraîné leurs faons au plus profond des hêtraies, là où les branches sont si basses qu’on ne peut se faufiler qu’en rampant, et qu’aucun assaut n’est possible… Même si les gorets sont serrés l’un contre l’autre en bauge, derrière le terrible rempart des crocs et groins énormes des bêtes rousses… Même… Eh bien ! même s’il n’y a rien à trouver en forêt, la faim d’aujourd’hui est préférable à la traque de l’homme, demain… Le Grand Mâle – si futé pourtant – pris aux mâchoires d’un piège et abattu à la dernière lune montante, en aurait bien su que dire, lui. Et l’oncle, Le Fol, comme son nom l’indique, n’est plus fiable…

En arrière, seule, traînant en deçà de la lisière, avec ses deux rejetons impatients qui pleurnichent tant la faim leur tenaille le ventre, Mère, l’autre femelle, hésite à son tour. Aînée se trompe peut-être ? Sans doute l’âge lui a-t-il muselé toute audace au point de confondre prudence et sagesse, patience et couardise ? Alors que là-bas, à cinq ou six bonds de distance tout au plus, il y a des bergeries, des clapiers, des poulaillers. Il suffirait…

La neige, oubliée l’espace d’un instant, s’est remise à tomber à gros flocons, et les chaumières lointaines, avec leurs fumantes cheminées, glissent à nouveau dans le brouillard laiteux. Toute la campagne s’enfouit, se recroqueville dans une pelisse blanche, ne livrant plus du paysage qu’une pelote rebondie, muette, inerte, quasi inodore. L’espoir de la curée s’est englouti avec une grande goulée d’air vif, poivrée de résine, salée d’amertume. Mais la faim, elle, demeure.

Dure la faim ! Dure la faim, et plus encore pour les jeunes appétits.

Mère ne s’est pas engagée dans le bois à la suite de la meute. Elle suit la lisière. Elle vient à la crête de la colline. À contre-ciel de neige, les trois ombres glissent comme des fantômes gris portés par la brume farineuse entre des massifs de ronciers blancs et bossus.

C’est là, comme ils arrivent au détour des chemins taillés dans le schiste, que le fil ténu de l’odeur et de la peur toute moite se renoue, les défie. Le fil ! Le fil les entortille de nouveau, de la truffe aux viscères. Les jeunes, Flambeau, le plus fort avec sa queue touffue, Tache, avec son médaillon noir, se remettent à geindre. Mère sent dans ses entrailles le double nœud de la faim et de l’instinct. Chasseresse, elle l’a suivi, le fil, vers le chemin forestier.

Dans la forêt, derrière Aînée inquiète, qui ne les voit pas revenir et qui pressent confusément qu’aux affres du jeûne se mêle un poids de drame, le mâle de trois ans se remet à hurler sa faim, auprès de l’autre femelle, à hurler trop haut et trop longuement.

Ligotés par le fil, attirés, excités par les miasmes de sueur, de moiteur pleine d’angoisse mêlée aux senteurs épicées de cuir mouillé, les autres n’entendent ni les grognements ni les jappements de Mère qui hésite à son tour, flairant aussi des relents d’homme et de poudre. Les jeunes insensés se mettent à courir… se mettent à sauter par-dessus les mottes des sillons retournés, jaillissant, comme si la faim leur accrochait des ailes.

Jeté entre les deux odeurs de meutes, celle du clan des Fauves dans la forêt proche, et celle de la petite horde affamée dans la plaine là-bas, le cheval se libère, s’arrache de l’homme. Mais il ne sait ni comment ni par où courir sa fuite.

Soudain, rênes lâchées, sa grande ombre folle, masse échevelée, bondissante, hennissante, se jette en avant, ahan et souffle, ruant des quatre fers… Avalée d’un coup par la double nuit de l’obscurité et du ciel plombé qui s’ajoute à la densité d’un taillis de prunelliers… Puis aussitôt retrouvée quand le bridon, emmêlé, noué dans les branches épineuses, l’entrave, l’immobilise, l’offre au carnage, tel un appât.

Lorsqu’il se retrouve ainsi, tout à coup impuissant devant les trois chasseurs, il se pétrifie sous leurs regards dorés. C’est une chape d’angoisse qui lui soude les quatre fers au sol. Statue bottée de glace.

Tout grognant et la bave aux crocs, les jeunes loups resserrent alors leur approche et leur audace. Comme si elle trouvait là l’occasion d’une initiation à la curée, la louve elle-même en oublie toute réserve, excite la faim, et attaque. Pourtant, la monture retenue, même ligotée aux branches, reste une proie dangereuse qu’il faudrait faire basculer. L’encolure haute et forte ne craquera pas, ne cédera pas sous la première morsure… Au contraire, ses forces réveillées, les ruades demeurent fort menaçantes… Alors, tandis que les jeunes continuent leurs rondes hallucinantes, le cou tendu, la nuque renversée, Mère hurle son cri, entre appel et plainte, au reste de la meute.

Déjà, il s’en est fallu de peu que l’animal, sorti de sa stupeur pour une folie désespérée, n’assomme de ses fers et ne broie l’échine du plus téméraire des louvarts, Flambeau, qu’il envoie, sans trop de mal néanmoins, rouler dans la congère.

Mère relance encore son appel. Là-bas, au-delà des taillis et de l’orée du bois, ni Aînée ni les autres de la horde ne répondent. L’odeur de l’homme est bien trop proche, trop précise. Mais le mufle rempli de celle du cheval, tout étourdie par les jappements de ses rejetons dont l’un vient encore de rouler sous la ruade, la louve ne s’en rend pas compte.

Elle ne se rend pas compte non plus que, sous le vent, le cavalier qui a couru sur les traces de sa monture, pestant, jurant, emporté par une colère de dépit qui décuple ses forces, à quelques pas, entre deux buissons, la met en joue, fermement.

Le fracas de la détonation roule jusqu’à la forêt et jusqu’au chemin neuf. La balle de plomb, infaillible, a déchiré l’appel dans la gorge même. Mère tombe d’un coup, sans autre geste qu’un sursaut et deux hoquets avec le terrible gargouillis du sang qui inonde la déchirure. Les jeunes, sidérés, clopinant, fuient aussitôt, poursuivis par l’écho d’un autre hurlement : le cri de triomphe lancé par l’homme.

— Crève donc ! Je t’ai eue, diablesse !

*

Hurlements, fracas et cri ont rebondi jusqu’à Jonas, penché sur la roue tombée. Au seuil de la panique, il s’est redressé d’un coup… pour se trouver face au spectre immense d’un personnage sorti de l’ombre, à contre-ciel, droit et raide comme la justice. De longs cheveux flottent à la bise sous des cornes menaçantes. Drapé dans une longue cape aussi sombre que la nuit, agitée par la tourmente, il tient, rond à plein poing, un fort bâton non moins inquiétant… et, dans l’autre main, haut levée, une lueur d’enfer qui jette une fantasmagorie immense sur le champ de neige…

— Ventre-saint-gris, Jonas, que se passe-t-il encore ?

L’homme a jailli comme son juron, encore une fois, de la caisse à demi renversée, brandissant une vieille épée…

— Jonas, je vous…

Mais, à voir l’autre cloué de stupeur, la menace ne franchit pas ses lèvres. Son regard suit celui du cocher, écarquillé, comme figé par une hallucination. Il sursaute à son tour en apercevant la silhouette hiératique de l’ermite.

— De par le diable ! Je vais…

— Vous allez… quoi… mon frère ?… questionne une voix grave. Il n’y a point de diablerie céans. Rien qu’un humble serviteur de saint Lambert et du Seigneur Dieu…

— Euh ! Je… nous avons versé… et perdu notre escorte, balbutie l’autre, quelque peu honteux en découvrant la bonhomie dans le ton et, à la lueur du fanal, le geste ouvert de la main tendue.

Anselme s’approche. Il regarde la roue démembrée. La fusée de l’essieu gît contre la roche, déclavée, retenue comme par miracle, ce qui a évité à la caisse de se coucher tout à fait, de verser dans le ravin, et à la fusée de se briser.

Les pleurs de l’enfant semblent s’affaiblir quelque peu. Par la porte béante, ouverte à la bise comme à la neige, une jeune femme, emmitouflée dans un châle, cherche à sortir, maladroite et grelottante, encombrée d’une brassée de langes et de laine d’où fusent encore les quelques pauvres cris.

Les flocons se remettent à tomber, toujours plus drus. Le fanal jette une lueur blafarde sur la pelote de linges d’où ne sortent bientôt plus que des vagissements plaintifs au milieu de senteurs d’urine et de vomi. Le tricorne se penche, l’homme découvre les petites lèvres toutes bleues comme celles d’une cicatrice dans la pâleur diaphane d’une frimousse gercée, noyée de larmes.

— Cet enfant est transi, il va mourir ! Vite ! venez avec moi jusqu’à l’ermi…

Mais un terrible juron sorti de la nuit lui coupe la parole.

— Par la semence du diable, je l’ai eue cette chienne rousse de Satan ! Je l’ai crevée… Mon biscayen*lui a merveilleusement déchiré la gargamelle… Regardez-moi ça, Jonas ! Regardez-moi ça, Saint-Léger ! La garce voulait se tailler un rôt dans mon roncin ! Ah, ah, ah ! Je l’ai bien crevée…

Alors, d’un geste aussi rageur que triomphant, le cavalier d’escorte jette contre la berline la dépouille sanguinolente de la louve abattue. Et les flocons fondent en pleurs d’hiver dans les taches de sang chaud qui souillent le poil dru. Puis, soudain, il aperçoit la caisse renversée à la lueur tremblante de la lanterne toute peignée de neige.

— Tudieu ! Jonas ! Saint-Léger ! Qu’avez-vous fait pour verser de la sorte ? raille-t-il, tout en attachant son cheval aux basses branches d’un charme noueux. Ce n’est pas ainsi ni à cette heure que nous pourrons rejoindre l’armée… Vous dormiez, parbleu ! pendant que les loups me voulaient priver de monture… Tudieu ! Je l’ai bien ajustée et puis crevée, cette fichue chienne du diable ! Apercevant l’ermite… Et quiest-ce celui-là ? Satan chair et os qui me vient réclamer sa charogne ? Ah ! je vais lui couper les cornes…

Et sortant une dague de dessous sa casaque, il s’avance vers l’ermite qui ne cède pas pour autant.

— Holà ! Grandjacques ! Soudard vous êtes, soudard vous resterez, dit celui que l’autre avait apostrophé en l’appelant Saint-Léger. Nous avons versé en cognant la roche parce que, tout cavalier d’escorte que vous êtes, vous préférez courre le loup que de nous montrer la voie. Et la seule assistance qui nous vienne est celle de ce dévot que vous prétendez maintenant occire comme un autre loup !

— Moi, je n’ai rien à craindre de bravaches et de mécréants comme vous, jeta Anselme, sans hausser le ton. Mais, pendant que vous pérorez, une femme qui se languit tremble comme feuille, et un enfançon meurt de froid. Beau Noël que celui qui vient, poussant jusqu’ici des damnés comme vous ! La femme lui montra un visage éploré, avec un regard noyé où se lisaient le désarroi et la peur. Sans dire mot, elle tendit comme une offrande un petit corps de quelques mois, glacé dans ses langes quasi gelés…

— Ventre-saint-gris ! Grandjacques, et vous Jonas, faites donc quelque chose… Il ne faut pas qu’il passe !

Jonas reniflait et s’employait tant bien que mal à sortir les deux chevaux de leurs enrênements mêlés. Le cavalier, lui, du bout pointu de sa dague, s’était mis en devoir de dépiauter à grands coups la louve sous les yeux effarés de son cheval qui soufflait en retroussant les naseaux et couchant ses oreilles.

— Ah ! la belle affaire, la belle idée d’emmener un bâtard et une garce pour courir aux armées, avec un parti de sans-culottes sur les talons !

— Cela suffit, Grandjacques, vous êtes mal logé pour jaser de la sorte…

Même les vagissements s’étaient tus. La neige gelait et commençait à craquer sous les pas. Le froid glacial prenait possession de la nuit. On respirait le givre qui se soudait aux branches. L’horizon se redessinait avec des ombres forestières plus noires que charbon, ourlées de blancheurs scintillantes.

— On ne pourra jamais redresser la caisse sans aide. Il faudra attendre le jour. Venez avec moi, il y a du feu à l’ermitage, prononça frère Anselme, très fermement, en s’adressant à la femme. Si vous ne réchauffez pas bientôt l’enfant, c’est sûr qu’il sera transi avant l’aube…

Et alors, sans plus attendre, il se remit en route, sur ses propres brisées presque effacées sous la couette blanche. La femme regarda en hésitant, avec un air implorant vers les hommes. Saint-Léger eut un geste du menton, comme pour dire : « Ça va, allez-y… ». Alors, elle s’encourut vivement, glissant, trébuchant, dans de trop fines chaussures habillées de rubans, les bras encombrés du paquet de langes et de laine où mollissait et s’engourdissait la petite vie, pour tenter de rejoindre l’homme au tricorne. Lui, il allait déjà à grandes enjambées vers la baraque de son ermitage.

*

Les oreilles encore toutes bourdonnantes de la mortelle déflagration, Flambeau et Tache, les deux louvarts, tremblant, clopinant, queue entre les pattes, se faufilèrent sous des ronciers, oubliant leur faim. Misérablement blottis l’un contre l’autre, entre quelques touffes d’herbe sèche que la neige, retenue par des vestiges de l’été, n’avait pas encore envahies, ils se mirent à geindre doucement, contenant comme ils le pouvaient une plainte que la froidure aurait pu amplifier jusqu’aux hameaux.

Le froid. C’était une nouvelle et cruelle expérience. Il y avait peu, juste l’espace d’un clair de lune, ils se réfugiaient encore dans la chaleur soyeuse de la fourrure, blottis entre les pattes de Mère. Ils y mesuraient leur quiétude au rythme ralenti de sa respiration. Alors, ils s’endormaient sans vigilance, sans autre souci que celui de façonner leur couette vivante à la forme de leur corps, à la courbe de leurs jeunes membres fatigués par les jeux.

Déjà, ils avaient vécu le drame du sevrage. S’ils avaient mâchouillé sans déplaisir leurs premiers lambeaux de chair déglutis, croquant prudemment ces choses dures qui se brisent sous la dent avec des saveurs d’appétence, ils se souvenaient néanmoins des douceurs onctueuses et sucrées qui coulaient des mamelles gonflées et chaudes. Louveteaux, ils s’étaient délectés surtout des dernières gouttelettes accrochées au petit poil dru de leur mufle qu’ils pourléchaient sans faim.

À présent, même la mémoire du lait fondait sous la neige. Plus ils cherchaient à retrouver la tiède douceur fourrée de la toison maternelle en se poussant du dos l’un contre l’autre, plus ils faisaient place à la poigne dure, implacable, du froid qui les saisissait, qui les broyait, les rendait plus orphelins encore.

Ils se recroquevillaient, la truffe aplatie contre le sol comme pour mieux s’y fondre, Les frissons de l’un réveillaient les frissons de l’autre. En outre, collée à leur poil, restait toujours cette odeur mêlée de sang et de poudre qui avait soudainement jailli et rempli toutes les ressources de leur instinct. Avec le bruit ! Et le cri brutalement éteint de Mère ! Et aussi celui de l’homme – ils ne l’oublieraient jamais – qui avait écrasé d’un seul coup la faim et la cuisance endolorie des ruades.

Mais voilà que peu à peu cette faim-là se réveillait à son tour, bientôt plus lancinante, plus obsédante que jamais, plus aliénante que la froidure. Ils lapèrent un peu de neige.

Alors, quand, au grand ciel sombre lavé de ses nuages, tout scintillant de gel, s’allumèrent une à une quelques poignées d’étoiles autour d’une lune froide et lisse, Flambeau, le plus lourd des deux, renversa la nuque et libéra son premier hurlement de jeune loup.

Quelques longs moments plus tard, ils devinèrent, puis perçurent nettement le souffle court qui les cherchait, qui les reconnaissait, qui leur rendait une identité dans le groupe, et une place dans la meute. Enfin, se tirant sur les coudes, avec des pleurnichements d’enfant, ils se faufilèrent hors des ronciers et suivirent en trottinant Aînée revenue avec le reste du clan des Fauves. Elle tenait en pleine gueule la dépouille sanguinolente, toute broyée, d’un lapereau.

*

À dix lieues de là, dans une main d’éclaircies et d’essartages gagnés sur la grande forêt ardennaise, aux limites du hameau de Sart tout engourdi sous l’épaisse chape de neige qui étincelait de mille et mille cristaux d’étoiles, sous la clarté impériale et froide d’une lune pleine auréolée d’un halo de gel, des filets ténus de fumée s’étiraient entre terre et ciel.

Pris dans la glace, comme les ajoncs de son cortège, le ruisseau s’était tu. Seuls quelques bruits étouffés de chaînes ou de sabots ponctuaient le temps, d’étable en étable. L’éclair fugace d’un fanal, ici ou là, disparaissait au coin d’un mur, aussitôt apparu, aussitôt happé par la nuit, ne laissant derrière lui que le claquement sec des galoches dont on secouait la neige.

C’était une toute petite maison, de pierre et de torchis, assoupie comme ses voisines et sans autre richesse qu’un appentis de planches disjointes derrière lesquelles deux chèvres mâchonnaient patiemment quelques brins de paille amère.

Devant l’âtre où charbonnaient plus de copeaux verts que de bonnes bûches, songeurs, Jamet et Mathy – son voisin qui était aussi son beau-frère – suivaient de leurs yeux rougis les efforts fumeux du quinquet et la mascarade d’illusions qui s’agitaient sur le pisé chaulé de la pièce. Le chat gris, frileux, s’était rapproché des cendres jusqu’à s’en griller le poil, et la Jamette, sur la chaise bancale, les coudes appuyés à la table de bois blanc, triait des pois secs. Il faisait si sombre, malgré le bon vouloir du quinquet, que la femme se fiait plus à ses doigts qu’à ses yeux pour séparer les petites pierres et les graines. Le pauvre hochepot du lendemain ne pouvait mettre en péril les rares mais précieux chicots qui tenaient encore à leurs gencives… Elle ne s’arrêtait qu’au moment où l’un des hommes marmonnait quelques mots qui n’attendaient pas vraiment de réponse. Alors, elle en profitait pour glisser ses phalanges engourdies sous les aisselles et réchauffer ses engelures.

— Il y en a qui racontent qu’on va être Français, bientôt… Les kaiserlicks*n’ont pas pu venir à bout des patriotes… Ça m’étonnerait qu’ils viennent à bout des révolutionnaires2…

Elle attendit, mais comme Mathy n’en disait pas davantage, elle reprit sa besogne silencieuse jusqu’à ce que son mari renifle et ajoute :

— Français et républicain… On aura, à ce qu’on prétend, un nouveau curé, « conventionné », comme on dit… On dit aussi que notre duc de la Tour d’Auvergne est prisonnier…

Il y eut encore un long silence que les braises mirent à profit pour crépiter un peu plus haut. Mathy continua :

— Si c’est vrai que c’est pour supprimer tout ce qui nous mange, les impôts, la gabelle, la dîme… et pour remplacer les racontars des curés par la « raison », comme ils assurent à Bouillon… pourquoi pas…

— Misère ! soupira Jamet, moi, je crois qu’il n’y a rien de bon à attendre dans tout cela. Les Autrichiens ont tout démanché, les écoles, les ducasses… Les patriotes, eux, ont bien vécu sur notre dos. Ils n’ont rien laissé… On voit des milliers de crève-la-faim partout. C’est rapines et compagnies avant de déguerpir devant les sans-culottes… Je gage qu’ils s’installeront à leur place… Qu’est-ce que les Français pourraient encore nous prendre ?

Mathy se redressa. Il se leva, repoussa la chaise contre le mur, enfonça un vieux chapeau jusqu’aux oreilles, releva son col et sortit en souhaitant :

— C’est pourtant bien vrai… Il y en a des trop riches… et des trop pauvres… comme nous… Il soupira. Un grand bonsoir, mes gens. Je me demande si les Français, avec leur « raison », parlent le même patois que le nôtre ?

La porte, vite ouverte, vite refermée, laissa entrer une bulle d’air glacé sur la question sans réponse.

Le tri des petits pois s’interrompit plus longtemps. La Jamette, songeuse, ne savait pas trop ce que signifiait le mot « conventionné ». Elle leva un regard interrogateur vers son homme qui fouaillait dans le fourneau d’une pipe en terre. Elle en oublia de réchauffer ses doigts.

— Il paraît que c’est des curés républicains comme à Sedan. L’Ernest du meunier m’a dit qu’il ne fallait surtout pas leur parler du pape… Je gage qu’il y a du diable là-dessous… Et, comme le dit l’Albert, des nouvelles misères…

La Jamette se signa, ouvrit les lèvres pour parler, mais l’autre continuait à soliloquer.

— J’ai achevé trois paires de galoches aujourd’hui… Il faudrait bien que j’en fasse une de plus, ça nous ferait encore un liard… On arriverait à douze deniers, un sou par jour ! Mais on n’y voit plus guère… Et puis, de toute façon, on nous les prendra avec tout le reste…

Elle n’aurait pas interrompu son travail cette fois sur ces doléances qu’elle entendait chaque jour si, sorti du coin de l’âtre, du banot – un panier oblong en éclisses de coudrier tressées, posé à même le sol et gonflé de drap – un vagissement bientôt mué en pleurs convaincus n’était venu troubler l’engourdissement du soir et réveiller le chat qui s’étira pour aller, sans façons, prendre dans la berce la place chaude du bambin que la Jamette venait d’en sortir.

— Elle a faim, la petite garce… dit l’homme en souriant sous ses moustaches.

Du bout du tisonnier, il se mit à ferrailler entre les chenets, jetant sur la braise une ou deux poignées de copeaux blancs choisis, bien secs, qui s’enflammèrent aussitôt, rebondissant contre la taque* en distribuant de-ci de-là des éclats de jour juste bons à souligner la noirceur des solives, les dents de la crémaillère, et la trompeuse opulence de deux chandeliers de cuivre. Une légère bouffée de chaleur s’attarda dans la pièce.

Avec le poupon au creux de son bras, la femme tira sa chaise au seuil de l’âtre, écarta un pan de son châle, ouvrit à gauche la double épaisseur de son casaquin de tiretaine, puis, soulevant la flanelle de son caraco, offrit aux lèvres goulues de la petite le tétin rose et dur d’un sein rebondi. Alors seulement, bien installée dans son rôle de femme et de mère, avec l’aplomb tranquille de sa fonction exclusive et gravement assumée, elle parla.

— Vous pourriez peut-être tailler deux sabots de plus, et moi garder un enfant en nourrice… Flore ne prend pas tout, et ça me tire de partout…

La petite, pas du tout préoccupée de savoir qu’on envisageait de partager sa pitance, tétait avec application, ne s’arrêtant que le temps d’un battement de paupières, d’un soupir repu, d’un petit bâillement et d’un sourire aux anges.

*

Avec son fardeau de langes, la jeune femme peinait à marcher, trébuchant, courant sur la trace des grandes enjambées de l’ermite. Elle ne pouvait, sans un effort relancé à chaque instant, glisser son pas dans les marques appuyées. Ses chaussures toutes légères, justes bonnes et belles à danser le rigodon, se gonflaient d’eau de neige, comme des éponges, et mollissaient d’autant.

L’autre l’entendait souffler et ahaner derrière lui, mais il ne ralentissait pas.

— Plus vite, sinon c’est une dépouille d’ange que vous aurez faite et que vous porterez à ensevelir…

Comme elle ne répondait pas, il se retourna et surprit le mouvement des lèvres par lesquelles ne passait aucun mot.

— Ah ! Le Seigneur ne t’a pas donné la parole ?

Elle hocha la tête avec un pâle sourire tout navré, puis elle posa un regard désespéré sur le poupon inerte. Elle fit le geste de montrer qu’il n’était pas sien.

Anselme eut une courte hésitation, mais, comme si cela comptait davantage encore dans sa détermination, il repartit d’un pas plus accéléré et plus large aussi.

La lueur du fanal, avec sa flamme vacillante, tantôt se heurtait à la muraille épineuse des ronciers et des genévriers, tantôt se diluait en pâleur fantomatique dans le vide béant du ravin. Il neigeait encore, mais c’était un flocon plus léger, plus fantasque dans un air glacé qui hésitait entre la respiration moite aux relents d’humus montant de la vallée et la bise sèche chargée des senteurs de résine glissant des hauts plateaux.

Enfin, apportée par de vagues sursauts de bourrasque, une odeur miséricordieuse de feu de bois, bientôt pimentée de fumée, traça la voie. Encore quelques pénibles enjambées…

Au fond de l’antre, là où l’ombre s’ajoutait à la nuit comme pour la rendre plus noire et plus dense, quelques braises rougeoyantes se mouraient en signes furtifs, en éclats fugitifs.

Une généreuse brassée de fougères sèches et de genêts eut tôt fait de réveiller la flamme. Alors la lumière fantasque du brasier reprit aussitôt possession de tout l’oratoire. L’ombre échevelée, torse et gesticulante, se coula contre la muraille familière pour se réduire et se pencher sur un amas de paille couvert de loques, bien abrité, dans un recoin de la cabane.

— Couchez-le sur ma paillasse et déshabillez-le…

Elle semblait hésiter.

— Faites vite ! Comme je vous le demande… sans attendre ! Et, tout disant, l’ermite avait empoigné un baquet dans lequel un fond d’eau croupie restait emprisonnée sous un peu de glace qu’il brisait vitement, vidait le tout à la volée, pour la remplacer aussitôt par quelques pintes de neige fraîche largement comptées.

Les langes dénoués suaient une âcreté d’urine. Gelés, ils craquaient sous les mains qui tremblaient dans leurs mitaines de résille. Plutôt maladroitement, la jeune femme ôta le léger tricot en forme de cache-cœur, puis la minuscule chemise passementée de dentelle et ornée d’un chiffre, deux lettres brodées, comme entrelacées. Le petit corps d’enfant mâle se raidit sous le pincement du froid plus vif et une forme de cri tordit la petite bouche sertie de lèvres toutes bleues, mais aucun son, sinon une sorte de soupir ou de râle, n’en sortit.

Prenant une belle mesure de neige, Anselme se mit en devoir d’en frictionner les petits membres. Après les jambes, les bras, puis les pieds et les mains toutes menues…

C’est un regard incrédule, stupéfait, effrayé même, qui, cette fois, l’interpella sans équivoque.

— Vous croyez que je vais l’achever ? dit-il. Qui sait ? Ou… peut-être… Si Dieu le veut ainsi… Vous… Vous… Mettez des bûches sur la flamme, de la neige dans le chaudron et faites-le chauffer ! Allez ! Vite !

Après les membres, ce fut le tour du dos et ensuite de la petite poitrine. Il puisait à pleines mains dans la générosité blanche du baquet et, au fur et à mesure qu’il frottait, ses paumes se faisaient plus fortes, plus insistantes, elles s’alourdissaient, elles fondaient la neige en eau, puis sublimaient l’eau en chaleur…

La jeune femme interpellée hésita un moment à se saisir des bûches criblées de lichens et de mousse, et plus encore devant le chaudron noir de suie. Puis, elle regarda ses propres mains où l’onglée étirait de profondes et douloureuses morsures. Elle jeta son regard aussi sur celles de l’ermite, noueuses et peu soignées, mais qui devenaient belles dans leurs gestes appliqués, sous les lueurs que lançaient les grandes flammes gourmandes. Alors, résolument, elle prit à son tour une large mesure de neige, puis deux, trois, ou plus, et les jeta dans le chaudron, jusqu’à déborder.

L’autre continuait son massage, sans ménager le petit corps dont les orteils et les doigts minuscules commencèrent à s’ouvrir, à s’étirer puis se refermer en petits poings têtus. Quand il vit un frisson courir sur le torse frêle, ainsi qu’un souffle de vent passe sur les blés, une onde venue d’on ne sait où mais qui semble bien être la vie même, Anselme posa deux doigts sur la poitrine délicate de l’enfantelet et y reconnut le vivant tumulte. Il soupira et sourit en hochant la tête. Alors, à ce moment-là, le cri, le cri ressuscité jaillit de la petite gorge. La bouche, les lèvres s’arrondirent en une merveilleuse grimace et, quelques secondes plus tard, la voix rebondit contre les murailles de l’oratoire jusqu’aux cimes blanches qui décoraient la pente, vers la vallée.

— Par saint Lambert ! Dieu soit loué ! Il revient. Vite ! Donnez-moi l’eau chaude ! dit-il d’une voix souriante et douce à la jeune femme dont une larme ornait le visage.

Il se mit alors, avec un bouchon d’étoupe, à ondoyer d’une tiédeur ruisselante le petit bout d’homme qui, de belle évidence, ne l’appréciait guère et le faisait bien entendre. Tout attendrie, la jeune femme s’approcha. Elle regardait encore les mains noires, calleuses, meurtries de crevasses, les ongles déchirés, les doigts noueux aller et venir, se resserrer sur l’étoupe avec une ferveur qui semblait faite de la même lumière que celle du foyer où les bûches et les branchages se consumaient en flammes généreuses.

— Voyez, lui dit Anselme, en montrant une petite tache de vin triangulaire couronnée de deux points sous la nuque rose du bambin, là où, dans l’homme, se croisent les forces de la pensée, de l’effort et de la patience… Voyez cette petite marque rouge, on disait autrefois que c’était « le signe du loup »…

Le regard, cette fois, questionnait :

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce mal ?

Il comprit.

— Quel mal pourrait-il y avoir dans ce chérubin ? Ce n’est qu’une tache comme chacun en porte ici ou là. Jadis, elle aurait pu vous envoyer au bûcher… Mais autrefois, bien avant cela, pour les habitants des forêts c’était le signe de ceux à qui était donné le pouvoir de comprendre les bêtes, de comprendre les loups… de les…

— Balivernes ! coupa brutalement une voix terrible. Sornettes et billevesées ! Au lieu de radoter, curé, faites-nous chauffer la soupe ! C’est de cela que nous avons besoin, nous… Et d’une tranche de bon lard… Tandis que ce morveux-là…

Le cavalier d’escorte se tenait, tout campé à l’entrée de la grotte, la cape couverte de neige qu’il brossait d’une main et qui tombait en eau sur la terre battue. L’autre main, enfouie dans la toison souillée, dans la dépouille arrachée de la louve, triturait la pelisse avec un plaisir sensuel à peine dissimulé…

Quittant son sourire, le desservant se releva lentement, tandis que la jeune femme, à nouveau effarée, enveloppait dans son châle bien trop léger l’enfant qui pleurait et réclamait toujours.

— Tenez-le bien au chaud. Couvrez-le, serrez-le, bercez-le, si la glace le reprend, il perdra son haleine. C’est vrai aussi qu’il doit avoir faim.

Puis, il s’approcha du cavalier jusqu’à le toiser

— Abattre une louve et laisser un enfant mourir de froid… Quelle pitance réclamez-vous pour cela ?

L’autre serra les dents et son regard se chargea de la lueur des flammes. Il posa la main sur sa dague encore poisseuse en soufflant haut et fort.

— Par le diable… Je vais vous apprendre…

— Parbleu ! Grandjacques, s’exclama Saint-Léger qui venait d’apparaître à son tour, vous n’en ferez rien… Vous voilà encore plus capitaine et soudard qu’homme de bon sens ! Est-ce ainsi qu’on pratique avec un hôte ?

— Donnez-moi ça, dit Anselme, en avisant la dépouille de l’animal.

Puis, retrouvant tout aussitôt ses gestes de tendresse, il enveloppa l’enfant dans la pelisse fauve où saignaient encore quelques souvenirs de vie. Et les pleurs s’apaisèrent. Un coup du vent de bise fit vaciller les flammes. La Gueuse, quittant l’oratoire, s’en allait ailleurs. Tous se turent. Quelques instants plus tard, il ajouta :

— Il me reste un peu de lait de chèvre dans l’écuelle, et aussi de la farine de châtaigne pour le petit. Pour vous, et… pour le… capitaine, un quignon de seigle, des pommes et du cidre.

N’oubliez pas non plus Jonas. Moi, je vais porter à boire à vos chevaux.

À nouveau, il combla de neige et d’eau chaude le baquet débordant de vapeur, puis, s’appuyant sur son bâton ferré, sortit comme nimbé d’un nuage bleu, alors qu’une première lueur de jour cherchait à s’accrocher aux branches.

*

Quand ils voulurent arracher le lapereau qu’Aînée tenait entre ses crocs, les deux louvarts se heurtèrent à un grognement sans équivoque. Depuis l’absence de Grand Mâle, Hurlou cherchait par ses hurlements répétés à faire entendre sa voix à tous les échos et à toutes les oreilles de la forêt. Il le savait. La meute devait se choisir un guide, un chef.

Certes, Aînée pouvait se faire respecter. Tous lui reconnaissaient une solide expérience acquise. Elle avait cheminé des années durant, flanc contre flanc, auprès de celui qui, finalement, n’avait pu échapper ni aux mâchoires d’acier ni aux balles de plomb. Ils étaient d’ailleurs ses loupiots, ses loupiotes. Ou fils de ses fils. Ils la suivaient donc. Mais ils ne pouvaient lui obéir qu’avec réticence. Le premier d’entre eux parti, le clan avait éclaté. L’instinct social s’était perdu, une première fois déjà. Cela avait coûté cher, cela avait coûté la vie à Mère.

À son tour, Aînée gronda, et l’autre, Hurlou, à contrecœur, laissa Flambeau et Tache dévorer en un instant la misérable proie.

Pourtant, tôt ou tard, une autre loi de l’instinct devrait reprendre ses droits. On ne la suivrait plus. On ne la respecterait plus. On ne l’entendrait plus… Elle savait que seul un mâle reconnu, respecté, serait à même de les guider, de les entraîner vers des proies à la mesure de leur faim. Un mâle, un couple surtout, par force et sagesse, par tutelle et protection. Un mâle qui marquerait, défendrait son – leur – territoire en défiant à mort les autres loups, les solitaires à la recherche d’autres clans à fonder. Un mâle qui ferait taire ce Hurlou, qui n’a que trois ans et qui, pourtant, voudrait déjà laisser croire à toute la forêt que ses cris sont des cris de chef.

Ils la suivirent néanmoins. Docilement ils descendirent les escarpements, les ravins, comme pour laisser derrière eux la lande enneigée avec son hiver de privations.

En haut, c’est vrai, la saison s’est déjà figée dans un sommeil glacé, sans autre vie apparente que l’envol noir et croassant des freux, la résonance lugubre des cognées. Là-dessous, par contre, dans la vallée, la neige résiste encore mal, quelques courants d’air attiédis retiennent une dernière illusion d’automne et les premiers flocons hésitants s’évanouissent dans l’humidité vaporeuse des aulnes. Avant les grands sommeils de décembre, ils trouveront peut-être quelques proies, des campagnols, des grenouilles, des canards et des poules d’eau, et même, pourquoi pas, en bord de la Semoy que la glace ne festonne pas encore, un dernier saumon gras. Le risque, lui, s’est toujours tapi dans les nombreuses masures qui s’échelonnent, accrochées aux rives des méandres.

Il faut manger. Or il n’y a point de chasse sans chef. Ils la suivent donc.

Ils arrivèrent au bord de l’eau comme le jour naissait. Aînée remonta le cours rapide jusqu’à hauteur d’un élargissement où la rivière, plus ample mais moins profonde, jouait un air de gargouillis entre des cailloux moussus. Le clan suivit en fouinant çà et là, croquant un escargot, mâchonnant quelques baies.

Sans hésiter, Aînée s’avança dans l’eau froide. Flambeau et Tache, qui n’osaient la quitter, voulurent suivre. Elle gronda. Les autres mirent les pattes dans la rivière. Elle fit de même. Et cela jusqu’au moment où toute la petite meute, rassemblée sur la rive, queues rabattues entre les pattes, geignant, comprit qu’elle refusait qu’on la suive. Ils reculèrent tous. Ils lui dirent leur perplexité par de petits jappements plaintifs dont elle ne sembla avoir cure. Elle traversa la Semoy en trottinant. Elle ne s’arrêta qu’une seule fois pour humer l’eau, sans se retourner. Puis elle disparut dans les taillis de l’autre versant.

Flambeau trouva un hotu crevé, entre deux touffes de massettes, Hurlou le lui arracha, en grognant. Étrangement, sensation nouvelle, Flambeau, contrarié, sentit se dresser son poil, là, entre les épaules…

*

Dans la cabane enfumée, la purée de châtaigne fut payée d’une grimace, le lait de chèvre, d’une plus drôle encore, mais le bambin affamé avala sans trop de peine tout ce que la jeune femme lui présentait sur le bout du doigt, car de cuiller, là, il n’y avait point.

Ses pleurs avaient cessé. Il semblait vouloir s’assoupir.

Saint-Léger se pinçait le nez en portant à ses lèvres un cruchon ébréché lesté d’un mauvais cidre dont il éructait les relents acides. Grandjacques, lui, en était à cracher un cinquième ou sixième trognon de pomme reinette qu’il mâchait bruyamment, pestant contre la mauvaise fortune.

— Morbleu ! C’était affaire de dragons et pas de Suisses… On ne reçoit pas la racaille avec des perruques et des ronds de jambe. Il fallait brûler tous leurs cahiers de doléances et faire donner les beaux régiments… Faute de l’avoir voulu, à présent, nous en sommes à courir devant des sabres de sans-culotte !

Essuyant son menton d’un revers de manche, il interpella la jeune femme.

— Viens donc me tirer les bottes, citoyenne Jeanneton, ou le croque-mort n’aura plus que des glaçons à sucer… Et jette quelques bûches aux flammes.

Stupéfaite, hésitante, avec l’enfant assoupi dans la pelisse toute poisseuse sur les bras, la jeune femme se tourna vers Saint-Léger qui prit le temps d’une autre lampée avant de répondre, en évitant son regard.

— Jeanne n’est pas à votre service, Grandjacques. Pas plus qu’au mien d’ailleurs… Et, ventre-saint-gris… à celui de personne depuis que les sans-culottes promènent nos têtes au bout de leurs piques ! Alors… alors… Bah ! Après tout… c’est vrai qu’elle n’ira pas le raconter…

La jeune femme, atterrée devant le sourire gourmand du soudard, eut un mouvement de recul qui la fit trébucher dans les branchages coupés, puis tomber à la renverse. L’enfant, à terre, se remit à crier.

— Après tout, comme vous dites, si ce n’est les bottes, pourquoi pas les cottes… ? Morbleu ! Ça, c’est une belle idée… pour se réchauffer, on va tisonner la braise…

Jeanne se recroquevilla au plus noir de l’ombre, reprenant l’enfant contre sa poitrine comme pour un ultime rempart, tandis que l’autre ôtait sa cape, détachait déjà le baudrier et l’épée qui lui battaient flanc et cuisse.

— Grandjacques, mâchouilla Saint-Léger sans conviction, la bouche pleine d’un dernier quignon, il paraît qu’à Liège et à Bruxelles, Provence et Bourbon rassemblent les émigrés… On dit que leurs camps sont pleins de filles… Gardez vos forces, vous en aurez besoin. Ventre-saint-gris ! Il sera encore bien temps alors de trousser les républicaines quand nous reviendrons dans nos provinces…

— Pourquoi attendre ? Le morceau est trop beau, il me met en appétit !

Et comme l’enfant pleurait…

— Fais donc taire ce braillard-là, ma belle, ou je le jette dehors ! Ah ! la jolie garce !

Il continuait d’avancer vers elle en dénouant ses braies. Puis, arrachant l’enfant qu’elle serrait toujours ainsi qu’une protection illusoire, il le lança sans ménagement sur le tas de brindilles et de fougères. La pelisse glissa, le bambin hurla de plus belle.

— Mais je vais le jeter aux loups, ce petit cloporte… et toi, comme je l’ai dit, je vais te tisonner la braise sous les cottes…