L'allumeur de réverbères - Jules Boulard - E-Book

L'allumeur de réverbères E-Book

Jules Boulard

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Beschreibung

Un recueil de nouvelles historiques avec pour toile de fond le paysage ardennais belge

L'allumeur de réverbères se souvient des réalités rurales tissées de bonheurs simples et d'infinie patience, dans l'Ardenne de jadis, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Ce recueil de nouvelles se distingue par la sincérité généreuse de l'auteur et une couleur locale très attachante.

Il regroupe sept récits, dont les titres sont les suivants :
•  L'allumeur de réverbères
•  Un château de pierres grises
•  Bayard en hiver
•  Un été comme les autres
 Les Uhlans et la moisson
•  Le Loup
•  L'Organiste de Saint-Maximin

Jules Boulard parvient dans chacun de ses récits à nous transporter à travers les âges dans l'Ardenne belge, avec réalisme et générosité.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Romancier et auteur nouvelles, Jules Boulard est diplômée de philologie romane. Aujourd'hui retraité, il fut professeur de latin, grec, français et histoire dans plusieurs établissements scolaires de Wallonie. Il est également membre de la Société des poètes français.

EXTRAIT 

« Autel de la Lune » ! Quelle belle étymologie pour un nom de ville ! « Ara lunae », A…, la petite ville de mes tendres années, dont la mémoire me conserve une pleine brassée de souvenirs heureux, bien que ce fût l’époque où la folie des hommes nous rendit si souvent le malheur – et parfois la mort – si proches !
Quand bien même de très doctes linguistes en contesteraient la pertinence, cette étymologie est trop séduisante pour que je ne la fasse pas mienne et que je ne la place bien en vue, en exergue de cette histoire.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Tous les personnages de ces histoires ont existé mais le temps a quelquefois confondu leurs aventures et mélangé leurs actions comme leurs paroles. Cela ne me tracasse pas trop.

Ce qui importe, me semble-t-il, c’est en premier lieu de léguer le témoignage que certains m’ont confié afin que survivent, dans la mémoire des générations et des familles, le maillon qu’ils ont forgé, la pierre d’édifice qu’ils ont taillée, pour notre propre histoire et pour celle de chacun des lecteurs de cet ouvrage. Qu’on le veuille ou non, la trame de la vie est si étroitement tissée que nos destins s’y trouvent infiniment enchevêtrés.

Puisse le souvenir de tous ces ancêtres-là, et de tous ces amis d’autrefois, rester vivace pour m’avoir donné l’occasion et le plaisir d’écrire ces pages que je leur dédie.

Et puissent-ils, eux, pardonner à mon imagination le grain de fantaisie avec lequel je me suis plu à réinventer les longs chapitres d’existence que la discrétion de l’oubli voulait dissimuler.

L’auteur

I L’allumeur de réverbères

« Autel de la Lune » ! Quelle belle étymologie pour un nom de ville ! « Ara lunae », A…, la petite ville de mes tendres années, dont la mémoire me conserve une pleine brassée de souvenirs heureux, bien que ce fût l’époque où la folie des hommes nous rendit si souvent le malheur – et parfois la mort – si proches !

Quand bien même de très doctes linguistes en contesteraient la pertinence, cette étymologie est trop séduisante pour que je ne la fasse pas mienne et que je ne la place bien en vue, en exergue de cette histoire.

Il y a de cela très longtemps donc, dans cette petite cité lorraine au si joli nom, une lourde capote militaire aux reflets vert-de-gris faisait peser tout son poids de contraintes administratives sur la vie de presque tous les habitants. L’occupant n’avait de cesse de ramener chacun à sa botte cirée, et son talon barbare laissait une empreinte blessante dans les cœurs comme sur les corps.

Il voulait tout régler, à commencer par le temps lui-même puisque sa domination devait être éternelle ; on vivait trois fois la même heure : il y avait celle, tout officielle, du royaume en sursis, déjà en retard sur le soleil de soixante bonnes minutes, et puis il y avait aussi « l’autre », « la sienne » ou « la leur », sur laquelle on était en retard du double, celle du pays maudit d’où provenaient toutes nos misères, à cheval sur le méridien de Berlin.

Alors, la première façon de bouder, la première force de résistance venait du refus de respecter ces contraintes en choisissant de vivre et de respirer suivant une troisième heure – qui était en vérité la première, celle du soleil – et qui faisait la nique aux deux autres, de soixante bonnes minutes farouchement contestataires.

Ce choix qui arrangeait bien quiconque conservait envers la nature une certaine dévotion, faisait d’abord l’affaire du petit monde animalier : basse-cour, garennes, ovins et caprins, comme on dit, et même les plus gros, s’accommodaient fort aisément de cette manière de vivre suivant le soleil ; cela faisait aussi l’affaire des réfractaires de tout poil puisque le moment « chaud » de la castagne ou des messages codés embrouillait souvent de cent vingt – et parfois cent quatre-vingts – précieuses minutes l’arrivée des carabiniers d’Offenbach…

Il n’y en avait qu’un à n’y pas trouver son dû, à perdre son latin dans cette comptabilité chronologique qui semait la zizanie entre le cadran solaire, la grosse horloge de l’Hôtel de ville et sa montre de gousset, c’était le brave homme que je voyais, chaque soir ou presque, arpenter les chemins du même pas mesuré, une immense canne sur l’épaule, et puis s’arrêter pour faire, d’un coup de briquet, jaillir la lumière à chaque réverbère…

Entre des couvre-feux de plus en plus fréquents1, nous nous étions malignement amusés, gamins du quartier, à lui emboîter le pas, traçant à sa suite un monôme aussi irrévérencieux que bruyant. Sur l’air de Il pleut bergère, nous avions même ficelé quelques mauvais couplets où il était question de fridolins qui rimaient avec lapins, et, bien entendu, de bergère avec réverbère.

Jamais cependant il ne s’était offusqué de notre présence turbulente, au contraire, à en juger par les petites rides qui ensoleillaient son regard et le mouvement ondulatoire de sa moustache gauloise, on pouvait penser que nos polissonneries devaient l’amuser. Évidemment, si cela l’amusait… nous, ça ne pouvait plus nous amuser très longtemps, et nous abandonnâmes la plaisanterie qui avait fait aussi long feu qu’une cartouche d’exercice. Plusieurs semaines de couvre-feu et d’occultation forcée semblaient d’ailleurs avoir eu raison de sa persévérance à lutter contre l’obscurité. Sans compter que, l’été revenu, comme le disaient mes parents, les longues heures crépusculaires de jours sans fin rendaient son obligeance inutile. On oubliait jusqu’à son existence.

Par contre, ses bons offices me manquaient beaucoup.

*

Savez-vous ce que c’est que la lueur d’un réverbère ? On peut répondre très scientifiquement qu’il s’agit du halo de lumière résultant de l’incandescence d’une lampe au gaz. On peut même préciser la nature du gaz. Oui, sans doute, c’est cela… Mais c’est aussi bien plus que cela.

C’est un vœu de l’homme !

Comme tout vœu, c’est d’abord une attente.

Cela commence toujours par une question : « Tiens ! c’est l’heure, viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas ? » De mémoire d’enfant, il vient toujours. Peu importe, ce sera néanmoins la même question, la même espérance, le même soulagement, la même joie.

Ombre grise dans le gris de l’ombre, c’est une partie du jour tombant qui refuse de tomber. C’est bien mieux qu’un astre ou qu’un fanal, c’est le tour de magie d’un faiseur de lumière. Mais la clarté ne vient pas comme cela, elle obéit à un rituel. L’officiant doit marcher sans trêve du même pas, sur une trajectoire déterminée, sans rien voir de ce qui l’entoure, en ignorant tout des mille bruits quotidiens qui l’assaillent, totalement confondu dans sa mission, porteur à la fois de l’espérance, de l’attente et de la sérénité d’un monde. En vérité, il ne se sent pas très différent des autres : ces émotions sont aussi les siennes, et même si c’est un peu par son geste et par son bras que la magie opère, il en est chaque fois aussi surpris et aussi heureux que tous les autres qui attendaient. Tout au plus a-t-il sur eux une petite avance d’impatience.

Il faut ensuite s’arrêter, regarder autour de soi si quelque piège, si quelque mécréant ne risque pas de venir troubler les rites. Ce moment de suspension – ces trois coups frappés à la porte du Temps, ce scrupule de l’instant qui hésite entre une courte et une longue seconde – a beaucoup d’importance : c’est le recueillement au cours duquel se rassemblent toutes les forces vives par lesquelles se forge une victoire contre la nuit.

Et le moment du geste est enfin arrivé. La longue baguette magique ouvre la cage de verre et libère un tumulte, un souffle profond qui s’échappe et s’enflamme d’un coup, avec une sourde explosion, sous le bleu strident de l’étincelle. Le magicien plisse les yeux comme doivent le faire les coureurs des neiges éternelles, crainte qu’avant qu’il n’ait pu intervenir, la lueur ne prenne possession de tout son être et ne l’étourdisse dans une transe aussi lumineuse que paralysante, ainsi qu’on le risque à chaque vérité.

Grâce à cette sagacité des yeux plissés, l’homme peut ne voir que l’essentiel, ce qui lui permet, d’un autre geste encore plus adroit que le premier, plus précis, et peut-être plus important, de capturer la source de lumière, d’en domestiquer l’intensité et de l’enfermer, pour le service de chacun, dans une étroite goutte de verre, avant de repartir du même pas à la conquête d’autres ombres.

Il laisse ainsi, sur son chemin, un chapelet d’aurores. Accrochées à un tronc de fonte ou à une potence de cuivre, ce sont des bulles de clarté qui dansent au gré de la petite flamme captive, tenant à bonne distance une sarabande d’illusions fantasques mais dont les gestes imprudents ne trompent plus que des benêts. Petit à petit chacune de ces pistes de lumière s’agrandit et grignote une plus longue tranche de nuit. Enfant, chaque fois que je me suis éveillé au petit matin, ces morceaux de jour, semés par une main d’homme, avaient dévoré l’ombre quasi tout entière, n’en laissant que des haillons sous les feuilles des grands marronniers.

*

Évidemment, Chers Amis, tout cela je ne l’ai pas inventé, c’est l’Allumeur de réverbères lui-même qui me l’a raconté. Voici comment cela s’est fait.

L’usage voulait, en ces temps lointains, que l’on se couchât tôt, les enfants en particulier : on économisait la chandelle et, les stores baissés ainsi que les paupières, c’était un peu comme si l’on occultait préventivement le malheur avec les mystères de la nuit. Quoi de mieux en effet que le sommeil pour oublier les misères passées, présentes et à venir ?

Je n’échappais pas à la règle générale mais, le sommeil se faisant attendre, l’imagination de la nuit prenait le relais des yeux du jour et peuplait l’espace de mon petit univers d’une foule d’idées et de personnages bizarres que relayaient en écho tantôt le grondement d’explosions lointaines ou encore les zigouillis porteur d’espérance de Radio Londres. Bref, ce petit monde-là, alors qu’il aurait dû m’endormir, éveillait au contraire des dizaines et des dizaines de questions dont il me semblait que les réponses devaient faire de moi « un grand », aussi grand que le Pierrot Merveille – c’était son vrai nom – lui qui, du haut de ses quinze ans, nous accordait de temps à autre, mais chichement, la charité d’une confidence d’après couvre-feu.

Je ne sais trop quand l’idée m’en vint… toujours est-il qu’un jour, ou plutôt un soir, je me trouvai convaincu que la personne la plus habilitée à m’aider à découvrir la clef de tous les mystères de la vie ne pouvait être que le brave homme qui jetait la lumière d’un seul geste de la main. Il allait de soi aussi que toute cette information ne pouvait se donner en public et qu’il valait mieux, pour la solliciter, attendre les longues soirées d’automne, lorsque la nuit ne tombe pas d’un coup, bien avant le couvre-feu, mais alors que toutes les familles sont déjà acagnées dans le double cercle étroit du poêle et du quinquet, voire dans la moiteur douillette de la couette et de l’édredon.

Bien évidemment il me fallut encore des soirs et des soirs de rêve éveillé pour donner à ma résolution la vigueur nécessaire à l’exécution du projet, mais petit à petit, avec la fausse certitude de l’impunité, je fixai ma décision au jour de lessive suivant.

Pourquoi « au jour de lessive » ? Pour l’excellente raison que, ce jour-là, toute la maison était transformée en un labyrinthe de draps, d’essuies, de culottes et de caleçons achevant de sécher, aux dernières braises rougeoyantes du foyer, ce que l’air du jardin n’avait pu terminer, et surtout parce que mes parents recrus ne manqueraient pas de tomber endormis comme d’habitude, sur leur coin de table. J’eus même l’outrecuidance de gagner ma paillasse de balle d’avoine plus tôt, comme si cela pouvait hâter la nuit… Et je me mis à guetter, dans l’entrebâillement des rideaux, le moment où la lune enjambant l’horizon avant que l’ombre ne soit tout à fait noire, viendrait se jucher au-dessus du clocher de Saint-Donat, pour enjamber moi aussi la fenêtre ouverte sur le potager et courir à la découverte…

Fidèle au rendez-vous, la planète se hissa par-delà le clocheton, donnant à la colline une gloire dorée comme sur un immense autel festonné d’une guirlande d’arbres et de toits, en ombres chinoises… ou plutôt en ombres celtiques.

Il y avait, non loin de notre maison, un joli petit square triangulaire, un ensemble de jardins publics en gradins successifs où trônaient non seulement le marbre d’une de nos reines, mais aussi une remarquable statue de bronze représentant, grandeur nature, un superbe cerf bramant, aux andouillers, au poitrail, et au reste d’ailleurs, largement, vigoureusement, déployés. Cette œuvre magnifique s’intitulait L’appel de la forêt, titre hautement symbolique à l’époque puisque, de la grande forêt ardennaise, c’étaient surtout les échos du Chant des Partisans qui nous parvenaient. Pour moi, c’était un monument fascinant : sa taille, sa force toute en élan, ses fortes cambrures viriles, je les associais très naturellement aux voix de bronze qui nous pétrifiaient, le soir de septembre tombé sur les champs moissonnés, en lisière de nos forêts profondes, annonçant le rut et le brame terribles des dix-cors, et leurs tumultes.

C’est dans son ombre, contre le socle de pierre, que je choisis de passer ma veille et mon attente. Il y avait là des espaces clos, mystérieux, prévus pour accueillir le peuple des fontaines, mais qui, en l’occurrence, pouvaient tout aussi bien convenir à nos puérils jeux de cache-cache qu’à des embuscades polissonnes ou encore, pourquoi pas ? à de profondes et silencieuses méditations. Il y avait surtout la stature immense du grand cerf de bronze que rien ne pouvait faire vaciller et qui me paraissait plus tutélaire qu’une épaisse cuirasse.

Le triangle était constitué par la jonction de trois larges routes ; deux d’entre elles menaient vers des bourgs lointains, profondément enfouis dans les légendes de Merlin et de Viviane, la troisième, à l’orient, formait une base, une sorte d’esplanade ouverte sur un décor de bâtiments publics précédés d’un vaste perron et d’une promenade de platanes aux troncs puissants comme des colonnes où se déroulait, chaque mois, un grand marché aux chevaux.

Aussi fortes qu’aient été convictions et résolutions, à dix ans, on n’est pas très rassuré, la nuit tombante, lorsque, à l’insu des parents, on se renfrogne et se racagne dans un coin d’ombre pour forcer un mystère et braver étourdiment la soupçonneuse autorité d’occupation avec son fracas de bottes cloutées. Je crois même que je n’aurais pas poussé plus avant mon entreprise si, au moment où je me préparais à repasser dans l’autre sens murets et seuil de fenêtre, l’homme à la longue canne n’était apparu au sommet de mon triangle…

Je suivis des yeux sa silhouette encore bien nette dans la pénombre : elle s’arrêta à hauteur de ce que nous nommions platement un bec de gaz et qui, pourtant, était une source de lumière, puis, d’un geste précis, y jeta la flamme, à pleine force. Reprenant alors sa route devant les façades tantôt sombres, tantôt plus claires qui se succédaient en alternance sous le ciel étoilé, l’homme alluma posément un deuxième réverbère, au deuxième coin du grand triangle. À ce moment, la nouvelle goutte de clarté fit danser des reflets de feu sur le mufle en bronze du grand cerf, ramenant sagement à des mesures d’homme la démesure des ombres. Puis il chemina vers sa troisième mission et là, du même geste solennel et précis, il éveilla une troisième lueur qui embrasa le dernier coin sombre du décor, lui dessinant une beauté insolite : un archipel de lumière au milieu d’un océan de nuit, comme un immense autel voué aux cornes d’or de la lune.

Comme il repassait devant moi, je me hasardai à lui emboîter le pas, à bonne distance, cela s’entend. Nous fîmes ainsi le tour de l’esplanade, lui, semant à profusion ses perles de lumière comme autant de vérités contre le mensonge de la nuit, moi, bondissant de lueur en lueur pour découvrir, à la faveur de halos neufs, des pans entiers de paysages nouveaux magistralement sortis de l’ombre et sur lesquels il m’était bien malaisé de rapporter les images du jour. C’était dans un vaste temple, en vérité, que je m’étais introduit, à pas furtifs, sur un damier d’ombre et de lumière, suivant la démarche mesurée d’un officiant vénérable, pénétré de toutes ses responsabilités.

Mais ma ruse devait être cousue de fil blanc, ou alors était-ce que le bruit de mes galoches (nous nommions ainsi les chaussures élimées, trouées, dont on remplaçait la semelle de cuir tombée en lambeaux par des plaques de bois qui claquaient sur le pavé de porphyre ou écrasaient avec un bruit d’enfer le gravier des ruelles)… Était-ce donc que le vacarme de mes galoches manquât totalement de discrétion… ? Toujours est-il qu’au moment où je m’y attendais le moins, une apostrophe brutale me fit tomber d’un coup de mon rêve éveillé :

– Wher da ? Qui va là ? Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Vous êtes un méchant garçon !

Ah ! Je les avais oubliés ceux-là ! Tout à l’ivresse du spectacle auquel j’assistais, j’en étais arrivé à ignorer non seulement le jour et l’heure, mais aussi la sinistre autorité qui clouait autant d’entraves à notre liberté… À en juger par le baragouin guttural, les bottes cirées et la casquette, cela devait être un officier isolé plutôt que le représentant d’une patrouille d’inquisition. La chance était de mon côté, bien que je ne m’en rendisse pas compte, pétrifié que j’étais comme si j’eusse été pris sur le fait d’un terrible forfait ; je restais donc de marbre, muet à l’exemple de la statue voisine. Pas question de détaler, d’autant moins que l’autre me tenait fermement par le col, et puis quelle explication donner qui n’aggravât encore la situation ?

– Le gamin est avec moi.

– C’est votre fils ?

– Non… C’est mon neveu… Euh ! Mon filleul.

À moi de venir au secours de mon sauveteur.

– C’est… mon parrain. Je lui ai demandé de l’accompagner, dis-je, en prenant la main libre de l’allumeur de réverbères qui était intervenu si bien à propos.

– Je suppose que vous avez un bon ausweiss, en règle. À ce moment les enfants doivent être au lit ! Et il continua sa route en marmonnant dans son idiome, une plaisanterie sans doute, car quelques pas plus loin, il se mit à rire avant de se retourner pour nous crier

– Bonne nuit. Attention aux patrouilles ! Ah ! Ah !

Les mots et le dernier éclat de rire nous avaient bien soulagés tous les deux ; nous sous sommes assis sur un des bancs du square, ma main toujours blottie dans la sienne.

– Je t’ai déjà vu me semble-t-il…

– Ben… C’est que…

– Ah ! Oui. J’y suis. Tu fais partie de la bande de chenapans qui me suivent parfois en rigolant ! Si je t’avais reconnu plus vite, je t’aurais laissé tirer ton plan.

– Merci, M’sieur, de m’avoir protégé… Mais je ne crois pas que vous m’auriez laissé tirer mon plan.

– Tu en as l’air bien sûr… Je peux savoir pourquoi ?

– Parce que vous aimez la lumière.

– Tiens ! C’est amusant cela. Explique-toi.

– Quand on aime la lumière, on ne peut rien faire de mal. C’est dans le noir que le mal se fait, parce qu’on se cache ou parce qu’on ne voit pas…

– Alors, toi, tu t’étais caché dans l’ombre, c’était pour faire le mal ?

– Oh ! Non, M’sieur, je ne voulais pas faire le mal, je voulais vous suivre pour…

– Pour ? Pour te moquer de moi ?

– Pour vous regarder faire la lumière.

– Drôle de petit bonhomme. Ainsi donc, ça te paraît important ce que je fais… Et pourquoi cela t’intéresse-t-il à ce point ? Je ne fais qu’allumer des réverbères…

– Non ! C’est bien plus que cela : vous avancez dans la nuit, et vous laissez de la lumière derrière vous. Vous êtes un éclaireur.

– Tiens… tiens ! C’est gentil ce que tu dis là. Mais si je continue à t’écouter, l’éclaireur n’éclairera plus rien du tout, et la ville restera plongée dans… dans son obscurité, et même dans son… obscurantisme.

– Qu’est-ce que c’est « l’obscurantisme » ?

– Où habites-tu ?

– Là-bas, tout près de la grande plaine. C’est quoi l’obscurantisme ?

– C’est… ne pas savoir qui l’on est, au point de… ne plus savoir où l’on habite.

– Oh ! C’est terrible !

– Si tu le veux vraiment, je t’expliquerai tout cela une autre fois. Aujourd’hui, exceptionnellement, je vais changer l’ordre de ma tournée – ça va surprendre bien des gens – et je te reconduirai chez toi. Je veux bien que tu reviennes bavarder, mais avec l’autorisation de tes parents…

– Je n’oserais pas leur dire…

– Il faut avoir du cran pour… mériter la lumière. À toi de décider !

Il se leva et se remit en route dans la direction de la plaine. Je savais bien que, ce soir-là, je pourrais rentrer par la fenêtre sans trop de risque ; je savais aussi que pour mériter la confiance de mon nouvel ami, je ne pouvais plus mentir et que ma première épreuve serait d’assumer les contraintes de mon désir. Ce n’était pas rien mais les quelques réverbères que nous allumâmes en retournant firent miroiter tant de papillons de nuit, tant d’éclairs et d’éclats dans les feuillages sombres, ils dessinèrent de si beaux jeux de lumière que ma résolution en devint inébranlable.

*

Ce serait manquer à la vérité d’affirmer avoir obtenu cette autorisation sans grand mal. Non, au contraire, cela me coûta bon nombre de promesses en matière de travail scolaire, d’ultimatums, et surtout de… confessions ; car ce n’est qu’après avoir entendu le récit sincère de mon escapade nocturne et surtout le rôle joué par l’allumeur de réverbères que mon insistance vint à bout des réticences familiales, – et encore ce n’était qu’une autorisation provisoire ! Enfin, toujours est-il que quelques jours plus tard, j’étais au rendez-vous du grand cerf, de L’appel de la forêt et du clair de lune.

Je retrouvai donc, au centre du grand jardin triangulaire, l’encoignure d’ombre de mon attente, non plus avec l’appréhension d’un accueil de reproches, mais plutôt avec une sorte d’impatience avide de grandes révélations, avec le sentiment qu’une chose importante devait se produire, que j’allais avoir accès aux clefs d’un nouvel art de voir, et surtout d’une nouvelle manière de regarder les choses.

Le soleil couchant, tombé derrière des buissons d’acacias et de lauriers-cerises, traçait sur les murets des formes étranges que mon imagination inquiète modulait en signes macabres et pourtant sans effroi. Les minutes s’égrenaient avec une lenteur palpable, un silence matériel et fécond sur lequel venaient prendre pied des idées de lumière, comme des îles de brume aux Échelles du Levant.

Je tirai de ma poche un petit quignon de pain gris où s’accrochaient des grains de sable tombés de mon canif, saupoudrant la croûte dure comme un léger nuage de sel blond. Ce modeste viatique, rassis et même un peu sur, prit, en croquant sous ma dent, une saveur étrange, comme s’il avait contenu une profusion de forces d’autant plus abondante que sa taille était réduite !

Tout occupé à ma dégustation improvisée, je ne vis mon parrain de l’avant-veille qu’à l’instant où il se dressa devant moi, grave mais souriant, la grande canne posée sur l’épaule comme un sceptre d’officiant.

– Viens ! me dit-il.

Je me levai et entrai avec lui de plain-pied dans la pénombre.

Le vent d’automne s’était levé. Son ardeur de bourrasque échevelait la cime des grands marronniers et jetait à terre les bogues rugueuses qui éclataient en libérant deux ou trois marrons luisants, propres et lisses. Sans trop savoir vers quelle aventure je courais, il me semblait que ce grand courant d’air frais me lavait de toute amertume, de toute médiocrité. Ce grand souffle-là, ainsi qu’il agitait les branches, animait mes pensées. De manière quelque peu désordonnée, j’allais à tâtons, peu habitué à ces cheminements nocturnes, la tête levée, guettant les étoiles imaginaires dans de brèves trouées de nuages, ignorant la terre où je posais des pas hésitants, à côté de mon allumeur de réverbères, et même bien accroché au velours de sa veste, espérant la lumière sans trop d’impatience…

*

Cette promenade allait donc être la première d’une longue série : des rendez-vous tous aux plus enchanteurs et au cours desquels j’allais suivre mon parrain « d’élection », pendu à ses basques, oreilles au vent grandes ouvertes pour ne pas perdre un mot de tout ce qu’il acceptait de m’expliquer, et ne parlant à mon tour qu’à l’invitation de ses questions.

Ses phrases étaient simples et me tombaient dans le cœur avec une suavité qui comblait ma jeune curiosité. Chaque chose était le prétexte d’une question amusée à laquelle j’étais souvent bien embarrassé de ne pouvoir répondre… Et alors, sous sa grosse moustache, je devinais sans le voir son bon sourire, puis peu après, comme des gouttes d’or de soleil couchant tombant dans les flots de la mer prise par la nuit, ses mots allumaient un feu d’artifice d’idées neuves, de comparaisons étonnantes, ou même de sous-entendus pleins de richesse.

Hélas ! Je ne pourrais plus, aujourd’hui, retrouver la lettre même de tous ses propos. J’ai beaucoup cherché pourtant, dans mille et un ouvrages, des discours semblables, sans jamais y déguster la même fraîcheur. Je me suis plu à lire et relire des pages et des pages qui me conduisaient de Camus à Colette, de Colette à Anatole France, de France à Voltaire et de Voltaire à Rabelais, mais en vain. Passant par Saint-Exupéry, j’y ai trouvé un allumeur de réverbères et un enfant qu’on appelle « Le Petit Prince », mais ce petit prince-là n’avait rien à voir avec moi et son allumeur de réverbères n’avait rien de la candeur savante du mien !

*

Un jour, alors qu’une immense lune d’argent, toute pleine, resplendissait à son habitude au-dessus de la colline de Saint-Donat, il me demanda :

– Connais-tu le vrai nom de la lune ?

Ma seule réponse fut de lever un regard étonné vers son sourire bienveillant.

– Elle se nomme Astarté, me dit-il.

– Astarté ?

– Oui. Regarde-la bien ce soir et dis-moi comment tu la trouves.

J’ouvris des yeux aussi ronds que la planète.

– Je la trouve bien grande et bien jolie.

– Tu as raison car elle représente la beauté. Elle est la beauté. Avant, longtemps avant que les hommes ne lui donnent le nom d’Astarté et puis celui de « Lune », ils l’appelaient Aphrodite ; pour eux, elle était la déesse de ce qu’il y avait de plus beau, c’est à dire de l’amour et de tout ce qui donne la vie ; parfois, aussi, ils l’ont appelée Diane, ou encore Junon. Et bien avant celui d’Aphrodite, son nom était Ashtart. Ceux qui l’appelaient ainsi étaient les Phéniciens, les premiers grands voyageurs, les premiers grands marins ; elle leur tenait compagnie.

– À nous aussi, elle tient compagnie. C’est comme une amie qui serait toujours là.

– C’est une amie. Comme une jolie femme, il lui arrive de changer de visage ou de parure, elle joue avec l’ombre et avec la lumière, elle s’habille de voiles de brumes et d’écharpes de nuages, mais elle est toujours aussi belle. De plus, elle a fait aux hommes un précieux cadeau : elle leur a appris la mesure du temps, les mois, les semaines…

Enthousiasmé par les propos de mon ami, je ne pus me retenir de crier en riant :

– Merci, Madame la Lune !

– C’est bien. Mais sache encore que les gens d’ici, il y a très longtemps de cela, ne manquaient pas de la remercier le plus souvent possible. Ils lui ont même, dit-on, dédié notre petite ville. Ara lunae, l’autel de la lune… un autel sur lequel on brûlait des fleurs – pour la beauté – et des graines – pour la fécondité –, tant et si bien que, le soir venu, il montait vers elle une belle fumée blanche, toute parfumée…

Depuis lors, croyez-moi, je n’ai plus jamais regardé la lune sans penser à cette guirlande de poésie que mon ami avait fait monter vers elle, avec l’encens, et la fumée odorante. Aussi, lorsque bien des années plus tard je vis que l’un de nous y avait mis le pied, je ne sus s’il me fallait pleurer ou applaudir, s’il me fallait le plaindre, l’admirer ou le maudire !

*

Toutes nos promenades furent ainsi. Comme un grand livre, comme une prodigieuse anthologie où chaque page me révélait des trésors de poésie ou de science. Je ne sais d’ailleurs laquelle des deux m’apporta le plus. Tantôt, l’allumeur de réverbères me montrait des maisons, s’attardait aux lignes de leurs façades, me parlait de balustres, de trumeau, de linteau et d’encorbellement ; parfois il me parlait de tous ceux qui les avaient édifiées, qu’il appelait « les compagnons du devoir », et même de leurs outils, l’équerre, le niveau, le compas.

Un soir, il me surprit vraiment. Comme nous avions marché un peu plus vite que d’habitude, il prit place sur un des bancs du square, et me dit :

– Viens t’asseoir ici, mon bonhomme.

Il m’appelait souvent ainsi, jamais par mon prénom, parfois, pour m’agacer, il disait en souriant aussi « mon jeune apprenti »…

– Viens t’asseoir ici, près de moi, et dis-moi… sais-tu comment je me nomme ?

– Tu te nommes l’allumeur de réverbères…

– Oui, sans doute. Mais souviens-toi de ce que tu m’as dit quand nous nous sommes parlé la première fois ; tu as dit quelque chose qui m’a fait grand plaisir.

– J’ai dit que tu étais un éclaireur, un porteur de lumière.

– C’est cela. Les Latins – je t’ai déjà dit qui étaient les Latins… Les Latins donc, pour parler de la « lumière » disaient lux, et pour dire « porter », employaient le verbe ferre. Je suis donc Lucifer !

Alors là ! Comme effet de surprise, on n’aurait pu faire mieux ! La mâchoire décrochée, tel un barbeau sur la rive, je ne pouvais rien articuler. La peur du diable avait été insinuée en moi ainsi que dans toutes les âmes d’enfants de l’époque. Fallait-il rire ou se sauver illico, à toutes jambes ? Un bon sourire sous les grosses moustaches me rassura aussitôt.

– Je vais te raconter une histoire.

Ah ! Le charme était revenu, la sérénité retrouvée, je n’avais plus qu’à le laisser m’emporter vers des paysages fantastiques dont les décors continuent à se révéler, s’éclairer, s’illuminer, aujourd’hui encore, cinquante ans plus tard.

– Certains racontent que lorsqu’il créa le monde, le grand magicien, celui que d’aucuns nomment Dieu… lorsqu’il voulut sortir le monde du néant, des ténèbres, il lui fallut d’abord créer la lumière. La lumière, cette clarté qui permettait non seulement de voir les choses, mais, en les voyant, de les comprendre. Ce flambeau, cette torche, il la confia au premier de ses anges, au plus beau, qu’il appela donc Lucifer, le porteur de lumière. Lucifer était comme toi, lorsque je t’ai donné ma canne à porter, très fier, très très fier, et mieux encore, le fait d’avoir toujours la lumière sous les yeux l’aida à connaître et à comprendre bien des choses qui échappaient aux autres anges, et surtout aux hommes. Alors, Dieu, jaloux, se mit en colère et le rejeta dans les ténèbres. Qu’en penses-tu ?

– Je pense que ça ne faisait rien, puisqu’il avait la lumière.

– C’est vrai. En tout cas, il en avait gardé suffisamment pour la donner aux hommes : à l’un d’entre eux, notamment, qui s’appelait, je crois, Prométhée. Et cette lumière-là devint l’intelligence…

À ce moment-là – il me faut l’avouer bien humblement aujourd’hui – j’ai décroché. Je ne suivais plus la pensée de mon maître dans les profondeurs où il se plaisait à plonger, se parlant à lui-même ; mais je restais sous le charme de sa parole : il y avait une suavité dans sa phrase, une alternance de mots et de silence, comme l’ombre et la lumière, comme le noir et le blanc, le damier de la vie. Et le noir, le silence, y étaient aussi féconds que la lumière, le blanc et la parole ; les ténèbres autant que la clarté. Et d’ailleurs, ne sont-ce pas les ténèbres qui donnent à la lumière toutes ses vertus ? Le brave homme continuait sa réflexion comme un chant, comme un chant profond, le cante jondo andalou ou le fado portugais dont on ne sait plus s’ils sont paroles ou musique, ou les deux ; ici, c’était la respiration d’une voix grave, une pensée pure qui coulait comme du miel.

– Lucifer, prince des anges, porte la lumière, c’est à dire que, près du trône de l’être suprême, symbole de l’existence universelle, Lucifer est la propre conscience de cet être et, du même coup, pour tous ceux à qui il donne la lumière, l’accession à l’infini de toutes choses, par sa conscientisation. C’est en prenant conscience de soi que l’on va vers la transcendance. Il n’y a pas de péché d’orgueil ; il y a un péché contre l’esprit quand on laisse la lumière dont on est porteur sous le boisseau. C’est ce péché-là qui suscite l’angoisse, et la projection mythique de l’angoisse humaine, c’est l’enfer ! Un être suprême, infini et donc parfait ne peut avoir partagé sa bonté puisqu’elle est infinie… Alors, qui a inventé le mal ? Vois-tu, mon cher apprenti, là est toute la question…

À ce moment, un bruit de bottes, de plus en plus proche, vint nous rappeler à la réalité ; je dégringolai rapidement du charme où je m’étais laissé emporter pour disparaître dans les ténèbres salvatrices d’une encoignure bienvenue. Interpellé par des aboiements gutturaux, mon allumeur de réverbères, dégringolé lui aussi des sommets de sa philosophie, en fut quitte pour montrer ses papiers et sauf-conduits. Tripotant le réverbère du coin, il attendit que la patrouille ait disparu, dévorée par son propre bruit de bottes, avant de me rejoindre dans mon trou noir.

– Vois-tu, mon bonhomme, qui donc a bien pu inventer le mal ? Certainement pas les ténèbres, ni la nuit, ni le noir, puisqu’ils sauvent bien à propos la vie des cœurs purs !

C’était assurément là le genre de question à laquelle il n’y a pas de réponse, surtout pour moi qui tremblais dans mes culottes courtes comme un vrai philosophe, ainsi que l’avait écrit si judicieusement Voltaire.

Après cette frousse mémorable, je restai quelques mois sans retourner à nos rendez-vous. Le temps pas plus que les circonstances n’y étaient propices. Aurores et crépuscules de printemps se faisaient de plus en plus longs ; bientôt, mon allumeur de réverbères allait devoir ranger sa canne jusqu’à l’automne prochain. Nous les gavroches, nous passions une bonne partie de nos journées, le nez en l’air, à regarder passer, au plus profond de l’azur, sur le chemin de l’orient, les cohortes alignées de grands oiseaux brillants dans le soleil, gonflant l’espace d’un bourdonnement infini qui ressemblait à un immense soupir de délivrance. Au sol, c’étaient des chuchotements sans fin : « les maquisards du bois d’A*** on fait dérailler un train », « on a marqué les façades des maisons des inciviques au goudron », ou encore, secret suprême qui rallumait des sourires oubliés : « on dit même qu’ils débarqueront bientôt… ».

Je revis néanmoins, une fois encore, mon allumeur de réverbères, sans sa canne qu’un long, très long couvre-feu muselait. J’étais allé guetter son passage à la fin d’un jour de pluie et de grisaille ; je crois bien que cela lui fit plaisir, et même, j’eus l’impression qu’il m’attendait. Pourtant, ses paroles, en route, avaient une résonance fort triste. Comme nous passions devant le grand porche qui menait aux écuries du marchand de chevaux où tous les gamins du coin avaient l’habitude de flâner, parmi les bouquets odorants de paille et de crottin, il me dit :

– As-tu vu ? Il n’y a plus de chevaux. Puis, après un long silence : Il n’y a plus de chevaux, plus de palefreniers, ni de domestiques, plus personne. Ils ont emmené monsieur Samuel Lévy, et toute sa famille…

Puis nous arrivâmes près du banc où il avait si bien excursionné, et si loin que je ne l’avais pu suivre. Il avait l’air très fatigué en s’asseyant. Je me mis à ses côtés, sans dire un mot, attendant qu’il me pose l’une ou l’autre de ses questions opportunes. Quand un geste du vent écarta les nuages et libéra un coin de ciel sombre, il parla enfin, comme s’il avait attendu l’éclaircie.

– Un jour, mon petit apprenti, tu regarderas en toi, avec un peu de cette lumière que j’ai promenée à tes côtés, tu y regarderas les étoiles, et la lune, comme dans un temple sans toit, et tu penseras peut-être au vieux bonhomme, à ce vieux compagnon qui t’a fait faire cinquante fois le même trajet, et qui t’a été pourtant cinquante fois différent. Tu regarderas le ciel et tu verras cette sorte d’étoile… – il me montrait une planète qui clignotait, un peu plus grosse et plus rouge que les autres… – celle que les hommes appellent aujourd’hui Vénus. Tu te souviendras qu’elle avait un autre nom, bien avant celui-là …

– C’était quel nom ?

– On l’appelait Lucifer.

*

C’en était fini.

Je ne devais plus jamais revoir mon cher philosophe. Deux jours après notre dernière rencontre, on dynamita les maisons de trois ou quatre personnes que nos parents, avec une moue de mépris, appelaient des « collaborateurs », et, en représailles, les autres emmenèrent trente otages parmi lesquels le premier commissaire de police, un notaire, un vieux médecin qui ne s’occupait plus que des pauvres et qui fut abattu alors qu’on le laissait croire à sa libération ; ils emmenèrent aussi un monsieur qu’on disait être un personnage fort important dans une société mystérieuse et secrète, et qui s’était caché longtemps sous les modestes apparences… d’un allumeur de réverbères. Nous n’en revîmes jamais aucun.

Comme je lui posais beaucoup de questions, mon père que cela énervait un peu, me demanda à son tour :

– Sais-tu au moins ce que c’est qu’un otage ?

– Oui, lui répondis-je très fièrement, c’est une victime de l’obscurantisme.

Il se tut : je crois qu’il n’avait pas très bien compris.