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Quand la vie d’autrefois revit, celle des cœurs simples et généreux, entre les mystères de l’Ardenne et les troubles de l’Histoire…
Jean Marcellin, jeune instituteur, ne parvient pas à se libérer des hallucinations de la Grande Guerre d’où il est sorti durement blessé dans son corps comme dans son esprit. 1924. Il vient de quitter le Pays Noir, sa région natale, pour aller prendre son premier poste en Ardenne, où il doit remplacer le vieux maître de l’école communale.
Pétri de nouvelles idées sociales et pédagogiques nées durant les années du front et des tranchées, il va être confronté au poids des traditions, des anciennes structures. Il va devoir affronter la méfiance, les ragots, la malveillance, et se heurter à des personnages en place, comme le curé du village et d’autres aussi qui n’ont de scrupules qu’en fonction de leurs intérêts.
Persuadé qu’une vie meilleure est d’abord le fruit de l’instruction, Marcellin va s’attacher à ses élèves : Rudy, intelligent et secret, Justin, qui veut être « maître d’école », Martial, enfant gâté autant que paresseux, Pauline, témoin des efforts de libération féminine, Baptistine, si tragiquement attachante… et tous les autres.
Il croise le chemin de plusieurs femmes : Fanny, veuve de guerre et maman de deux garçons, Emma, mystérieusement solitaire avec son fils Rudy, Marie, jeune fille aux idées modernes…
Ce nouveau roman de Jules Boulard fleure bon l’omelette au lard, la pêche à la main, l’art de la débrouille dans un village bien de chez nous, où joies et drames se succèdent sur fond de campagne.
Un récit passionnant, d’une écriture limpide et d’une grande sensibilité
EXTRAIT
Jean Marcellin n’a pu se retenir de sursauter. Le bruit de la portière que l’on claque brutalement, suivi aussitôt par le verrouillage des loquets, le surprend toujours. Il lui rappelle encore le choc des culasses, le chargement des obusiers qui l’ont harcelé pendant plus de trois longues années dans les tranchées, entre Ypres et Dixmude.
Enfin, à présent, il n’y a plus de déflagrations, plus d’âcres relents de poudre, de gaz, ni de cris, ni de râles !
Cela va faire bientôt six ans que les canons se sont tus, pourtant il ne peut les oublier.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « À travers son histoire évoluant dans les années 1920, à une époque charnière du monde selon lui, l'auteur puise dans sa mémoire pour retrouver la parole des anciens. "À cette époque des années vingt, le Wallon voulait la séparation linguistique. Aujourd'hui, nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve", dit-il. »
Thomas Léonet, L’Avenir
- « Un roman qui conte un ancien pays, sans doute plus à réinventer, mais qui sent bon la tradition, la confiture de grand-mère, le jambon qui sèche au-dessus de l'escalier d'une cave. Ce roman est un monstre d'indulgence, de compromis et de souvenirs de l'ancien temps. "Monstre" de par son nombre de pages et par l'appétit gargantuesque qui vient en le lisant. Jean Marcellin marche aussi en équilibre au-dessus de la boîte de Pandore, accroché à sa nostalgie. »
L’Avenir, Région Luxembourg
A PROPOS DE L’AUTEUR
Jules Boulard est né à Marche-en-Famenne en 1938. Licencié en philologie romaine, il vénère l'Ardenne qui l'inspire. Auteur de nouvelles et de contes, il a déjà publié plusieurs romans avec Weyrich Edition.
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Seitenzahl: 597
Veröffentlichungsjahr: 2016
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In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row.
That mark our places : and in the sky
The larks still bravely singing fly.
Scarce heard amidst the guns below1.
1. Dans la terre de Flandre, les coquelicots fleurissent
Parmi les croix, ligne après ligne ;
Ils désignent notre place, tandis qu’à travers ciel
Les alouettes virevoltent bravement, toujours s’égosillant,
Sans être entendues, ici bas, entre les coups de canon. (traduction libre)
Médecin-colonel John McCrae, MD (1872-1918) Canadian Army.
Jean Marcellin n’a pu se retenir de sursauter. Le bruit de la portière que l’on claque brutalement, suivi aussitôt par le verrouillage des loquets, le surprend toujours. Il lui rappelle encore le choc des culasses, le chargement des obusiers qui l’ont harcelé pendant plus de trois longues années dans les tranchées, entre Ypres et Dixmude.
Enfin, à présent, il n’y a plus de déflagrations, plus d’âcres relents de poudre, de gaz, ni de cris, ni de râles !
Cela va faire bientôt six ans que les canons se sont tus, pourtant il ne peut les oublier.
Pour se rassurer, il fouille le fond de sa poche et en sort un petit bout de ferraille, noirci et lisse, tordu, comme déchiré.
C’est l’un des morceaux de shrapnel1 qu’on a extraits de sa carcasse déchiquetée, sur la table poisseuse de l’hôpital L’Océan, à La Panne. Il en a reçu beaucoup d’autres, vrillés de la tête aux pieds, mais celui-là s’était logé assez près du cœur pour que les chirurgiens le considèrent vraiment comme un rescapé.
Il le palpe, le tourne, le retourne. Son geste est devenu un genre de rituel envers cette sorte d’amulette protectrice qu’il porte toujours sur lui, et qu’il peut regarder maintenant en esquissant le sourire discret de celui qui l’a échappé belle.
Le long du quai, gare de Namur, un cheminot habillé de bleu, mais taché de graisse, frappe les essieux d’un coup de massette. Il tend l’oreille pour bien entendre si l’acier sonne « juste ».
Le départ est annoncé.
Un choc rude et bruyant contre les tampons secoue le train et fait vaciller le chapeau à voilette d’une passagère toute de noir vêtue.
Lorsque le machiniste lâche la pression dans les conduites de freins, un nuage de vapeur inonde les trois compartiments successifs et couvre, par ses relents de charbon et de fer, les miasmes des nombreux mégots écrasés sur le plancher du wagon.
Peu après, au signal de trompe nasillard auquel répond le sifflet de la locomotive, les roues se mettent à patiner. Le sémaphore bascule. Encore un choc, puis le lourd convoi s’ébranle dans le vacarme de la chaudière et des rails.
Un autre jet strident retentit en cri de vapeur.
— C’est peut-être le signal du destin… ironise Marcellin, pour lui-même. Après quoi il soupire. Enfin ! On verra bien ! Les dés sont jetés.
Peu de temps après le départ, le contrôleur du train arrive à sa hauteur. Ganté de blanc, comme aux jours glorieux du Nord-Belge, il le dévisage d’un air soupçonneux parce qu’il occupe la place signalée par un nouveau médaillon vissé, marqué d’un glaive brisé, et réservée aux invalides.
— Puis-je voir votre carte et votre coupon, s’il vous plaît ?
Jean Marcellin s’exécute de bonne grâce. Le regard du fonctionnaire se fait aussitôt moins dur.
— Euh… C’est que vous avez l’air encore bien jeune pour…
— Pour être invalide ? J’y suis allé à dix-neuf ans, en quatorze. Et j’ai peut-être encore une livre de ferraille comme celle-ci dans le corps.
— Je vous prie de me pardonner ma…
Alors, pour racheter sa suspicion et sa maladresse par un peu de bienveillance, le fonctionnaire ajoute, après avoir lu la destination compostée sur le ticket de carton brun :
— Vous devrez changer à Libramont, mais vous avez tout le temps, la correspondance pour Bertrix attend généralement les trains des grandes lignes…
Toutes les dix minutes, Jean doit soulager sa jambe droite qui le fait toujours souffrir. Il a abandonné la canne depuis quelques semaines parce qu’il voudrait se forcer, contraindre sa carcasse à retrouver un peu de la vigueur ancienne, de sa souplesse d’avant… Mais il peine et boite encore.
En face de lui, sur la banquette de bois vernissé, la femme au chapeau à voilette se détourne car, à côté, un gros homme chauve aspire puis rejette d’énormes bouffées de fumée du cigare qu’il vient d’allumer. À chaque aspiration, on dirait que les boutons de son gilet rayé vont lâcher. Il souffle un immense et âcre nuage bleu qu’un courant d’air entêté pousse vers sa voisine.
Elle a beau chercher à s’en retenir, elle se met à tousser de plus en plus.
Marcellin constate que la fenêtre de la portière est mal fermée, ce qui a déjà permis à la vapeur des freins de se répandre dans le wagon.
Il se lève alors en faisant la grimace, va vers la vitre, empoigne la sangle de cuir, tire vers le haut, mais le carreau reste coincé, et il ne peut, malgré ses efforts, accrocher l’œillet suivant à l’ardillon de cuivre.
Navré, il se tourne vers la femme, écarte les mains et hausse les épaules en geste d’impuissance. Elle le remercie néanmoins d’un léger sourire.
Le gros homme au cigare sourit lui aussi, mais avec condescendance. Il tente même de plaisanter lourdement.
— On dirait que vous n’avez pas pu vous habituer à la fumée ni aux courants d’air là-bas, dans les tranchées…
— Et vous…
Il va lui répondre qu’apparemment il n’a, lui, pas eu à devoir s’habituer aux restrictions ni aux privations, mais à quoi bon ! Il s’en retient, se contentant de le toiser avec plus de commisération que de mépris, et de marmonner :
— Pas plus qu’aux rats, à la boue, aux obus, aux blessés… et à la mort des copains.
La femme se retourne. Elle le regarde alors longuement, tristement, puis soulève sa voilette et, délicatement, du coin d’un mouchoir ourlé de dentelle, essuie une larme qui perle aux bords des paupières. L’autre, plus irrité que confus, se met à examiner le bout incandescent de son cigare. Il souffle. Un peu d’air chuinte entre ses grosses lèvres et avive la braise.
On ne jette pas un cigare hollandais, un Willem II de ce prix.
Marcellin soupire.
Décidément, tout et tous veulent le contraindre à y retourner sans cesse, à replonger là-bas, à labourer de questions la mémoire douloureuse de ces années d’enfer qu’il souhaite pourtant oublier, mais qui s’engluent, qui lui collent à la pensée. Le soc des souvenirs laboure dans son crâne comme, dans sa chair couturée, charruent encore quelques derniers éclats d’obus.
Il soliloque par dérision.
— Bah ! on dit que les meilleurs chiens de chasse sont ceux qui ont des chevrotines sous la peau…
Quand il est allé s’engager, en juin quatorze, devançant l’appel de la mobilisation, le commandant de la place de Charleroi l’a dirigé, vu sa taille plutôt moyenne, vers le régiment de chasseurs à pied en garnison dans la caserne voisine. Il se souvient avec précision de ce que le briscard moustachu lui a dit :
— Avec votre nouveau diplôme d’instituteur, mon jeune ami, il vous suffira d’un peu de… cran devant les Prussiens pour devenir bien vite un bon sous-officier…
La vieille baderne n’avait pas dit « cran », mais un mot de corps de garde qui commençait par c… et qui s’était rappelé à lui, des mois durant, car, comme chez bien d’autres biffins, l’humidité inflammatoire des tranchées lui était montée jusqu’à cette hauteur-là, enflure fort encombrante avec toute l’irritation et aussi la vermine qui s’y réfugiait. Ça n’avait pas suffi cependant pour aller au-delà des sardines de caporal.
Avant, il y avait eu la retraite, l’eau, les tranchées, les gaz, et puis, pour finir, le dernier été, en 1918, l’obus tombé sur la batterie d’artillerie voisine, l’explosion des caissons de munitions… le brouillard et les gémissements, le pavillon Everyman de l’hôpital L’Océan, avec d’autres gémissements encore.
Engourdi par la respiration haletante de la locomotive et le bruit des essieux sur les rails, rythmé à chaque raccord, le gros type au cigare éteint s’est assoupi et ronfle à l’aise.
Jean préfère épier la silhouette vêtue de noir. Sous la voilette, on devine les paupières baissées. Mais la jeune femme se tient bien trop droite sur la banquette pour s’être vraiment endormie. Elle semble, elle aussi, patauger dans des souvenirs. Il se dit qu’ils ne peuvent qu’être fort différents des siens. Et cependant, pour se trouver mise ainsi, pour qu’elle ait dû essuyer des larmes, il se doute bien qu’ils ont quelque chose en commun…
Une même misère sans doute ! La guerre ?
Ils doivent être ainsi quelques-uns, hallucinés ou abattus, comme ça, comme lui, comme elle, dans le train qui les emmène aux frontières de l’oubli et de l’espoir.
Il la dévisage alors plus attentivement. C’est vrai qu’elle a l’air assez jeune. La trentaine peut-être, ou à peine. Il note que ses gants en résille paraissent trop courts et sont éraillés par endroits. Sa longue jupe noire s’orne de quelques rubans de taffetas, à la mode d’avant-guerre. Ses chaussures de ville semblent fort fatiguées.
À ce moment, elle ouvre les yeux et rencontre les siens. Il lui sourit, spontanément. Elle répond par un discret signe de tête, esquissant également un sourire pâle, formant un léger mouvement des lèvres qui n’est ni d’un mot ni d’une moue. Puis elle se détourne aussitôt pour feindre de s’intéresser au paysage qui défile par-delà les vitres sur lesquelles les gouttes de pluie ont laissé des traces obliques, serties de suie.
Les campagnes radieuses sont gorgées de soleil. Les blés dorés, les blondes avoines abondent ; au fur et à mesure que l’on s’achemine vers l’Ardenne, les prairies offrent des herbages bien drus à du bétail noir et blanc. En beaucoup d’endroits, la fenaison s’achève. Il y a encore des dizaines de faneurs et de faneuses armés de grands râteaux en bois. On voit des attelages de chevaux de trait ébranler des charretées de foin aussi hautes que les portes des granges ; et de même parfois, vision d’un autre âge momentanément réveillé, des couples de bœufs, ruminant sous le joug, tirent des chargements à peine moins imposants.
Ces attelages-là relancent à nouveau le souvenir du premier été de la guerre ; les décrochages successifs et précipités avant même d’avoir fait le coup de feu ; les escadrons de dragons qui ferraillent au galop sur les pavés des routes de Flandre ; les mille carcasses de bétail, de chevaux morts, répandus par les vergers et les champs, couchés tout harnachés, gonflés, membres raidis dans un dernier sursaut… Il a même vu un alezan qu’une explosion épouvantable a désarticulé et projeté dans les hautes branches d’un platane. Son cavalier ?…
Les civils tremblaient, pleuraient, fuyaient ou s’entassaient dans les caves, dans les fossés…
Ah ! s’il pouvait laisser tout cela derrière lui, comme la fumée de la locomotive et ses salves d’escarbilles !
Les salves ! Encore ! Les funestes gerbes d’étincelles… La lueur déchirante et l’onde brutale qui précèdent le bruit de l’explosion… Les lourds nuages d’ypérite…
Il secoue la tête pour en chasser toutes les pensées hallucinantes et importunes.
Il hésite à reprendre, pour la centième fois, le morceau du shrapnel. Puis soudain, ainsi que l’on arrache un pansement collé par le sang, il le sort de sa poche, et, coléreux, veut se lever pour le jeter par la fenêtre entrouverte. Sa jambe !
Alors, sous la douleur, il se ravise parce qu’il sait que c’est se remettre à saigner à vif, autour et même au-dedans du cœur. Il y a des souvenirs qu’on ne jette pas.
On ne se débarrasse pas de cette ombre-là. On ne la jette pas comme une défroque. Elle colle, visqueuse, puante comme la mort.
Comme collait la mort.
Il prend une enveloppe grise à l’intérieur de sa veste. Il en tire une lettre un peu froissée qu’il déplie et se met à relire. L’écriture est appliquée.
Cher Monsieur Marcellin,
Ne me demandez pas comment j’ai eu connaissance de votre existence et de votre adresse. Je vous le dirai plus tard si vous acceptez cette honnête proposition.
La voici.
Je suis l’ancien instituteur de l’école communale de Jeanvilliers, dans le canton de Bertrix. L’âge et la maladie vont bientôt avoir raison de ma volonté et de mes forces. Il me faut du repos.
Je sais que vous êtes diplômé de l’École normale de Mons, et sans emploi.
Il me paraît correct de proposer mon remplacement, même provisoire, à un ancien de là-bas, et, qui plus est, combattant et invalide.
Faites-moi connaître votre réponse au plus tôt car la nouvelle rentrée scolaire approche. Si cette invitation vous agrée, signalez-moi le moment de votre arrivée, je vous enverrai une voiture.
Je préviendrai moi-même l’Inspection, ainsi que le bourgmestre et son collège.
L’air d’ici vous fera beaucoup de bien. Il y a du bon travail à entreprendre, et je suis impatient de vous rencontrer.
Bien à vous,
Joseph Maubray
À chaque lecture, depuis la première fois, il cherche à pénétrer un peu plus profondément le mystère qui accompagne la lettre. On la lui a remise au sortir de son dernier séjour à l’hôpital de Liège.
Sans autre explication.
Aucun motif raisonnable de refuser, sinon qu’il lui semble avoir tout oublié de ses études – dix années déjà ! Comme une éponge, sa mémoire paraît s’être imbibée, gorgée de l’eau fétide des tranchées. À l’exception, peut-être, de quelques lointaines bribes d’enfance…
La signature, Joseph Maubray, ne lui dit rien. Comment peut-on connaître son nom, son état, son adresse ?
Après tout, il l’apprendra bientôt, avant le soir, s’il ne rate pas les correspondances. Par contre, il se demande ce que peut vouloir suggérer la dernière phrase : « Il y a du bon travail à entreprendre »…
Bien entendu, c’est évident depuis toujours que la fonction de maître d’école reste chargée de grandes responsabilités. Il en est même plus que persuadé. D’ailleurs, n’était-ce pas la première raison de son choix, quatorze ans ou quinze ans plus tôt ?
De son enfance, de sa jeunesse, au bord de la Sambre, parmi les corons, les charbonnages, les usines, il ne retrouve plus guère qu’un vague souvenir glissant du gris anthracite au noir de suie, ponctué de quelques taches plus claires, comme les idées de lumière que l’on peut entrevoir à travers un carton foraminé.
Et la lumière, en ce temps-là, était synonyme de mieux-être, de répit dans le travail, de droit et de dignité, de respect.
Son père, porion au charbonnage du Panama, à Roselies, le lui avait dit – une seule fois, car il ne se répétait jamais – « Dans le fond… bougonnait-il en chiquant et crachant le jus noir du tabac, dans le fond, à quatre paumes2, si on doit répéter, c’est trop tard ! »
C’était le jour où, en famille, on avait décidé qu’il irait à l’École normale :
— C’est bien de vouloir le droit de vote pour tout le monde… C’est une bonne chose… avait ajouté le porion, mais il faut apprendre aux gens à s’en servir. Et ça, ça doit se faire le plus tôt possible. C’est une besogne de maître d’école…3
Jean, aujourd’hui, en est plus que jamais persuadé.
Entre-temps la guerre s’est imposée, avec ses malheurs, ses erreurs, ses injustices. Et, près de six années comptées après l’Armistice, ses conséquences s’imposent encore.
À chaque arrêt, au-delà des quais bien fleuris, on découvre à présent des tas de résineux débités en rondins calibrés, des stères et des cordes alignés, à ne les pouvoir mesurer.
C’est du bois de mine destiné à étançonner les galeries des puits du Borinage, de Charleroi, de Liège ou même de Campine… et aussi peut-être celles du puits du Panama ?
Un jour, alors qu’il était en troisième à Mons, on en avait ramené le corps du père Marcellin, tué raide par un malencontreux coup de pied de cheval, au fond. La mère n’a pas eu le loisir de pleurer longtemps ; elle a dû aller faire le ménage au bureau de poste. Ainsi, Jean, le gamin, a-t-il pu quand même terminer ses études.
Jemelle.
Longue attente ! Sans doute pour remettre de l’eau dans la chaudière de la locomotive, car il lui faudra un peu plus de pression pour hisser le convoi jusqu’au plateau de Recogne.
La gare est grise : poussière grise de pierre des carrières et des concasseurs tout proches. Alignés sur les quais, toujours des tas et des tas de bois de mine.
Le gros type au cigare est descendu du train. Sans un mot, sans un salut. Personne n’est monté. La jeune femme en noir a pu occuper un peu plus de place sur la banquette.
Pourquoi la promiscuité d’un compartiment de chemin de fer accorde-t-elle aux voyageurs un moment de parole et d’interpellation qu’ils se refuseraient en d’autres lieux, surtout si l’on ne se connaît pas ? Peut-être est-ce parce que l’on sait que le voyage a une fin proche et qu’il sera donc sans lendemain ?
Marcellin aimerait parler. Mais que dire qui ne soit trop banal ou trop indiscret, ou trop cavalier ? Il hasarde encore un léger sourire.
C’est elle qui ose.
Mais il n’y a pas de joie.
Et sa phrase est bouleversante.
— Croyez-vous que tout cela peut servir à quelque chose ?
Le sourire s’éteint.
Il ne sait que répondre. Ni oui ni non, car il ne connaît pas. Il tâte la ferraille sous son mouchoir. Alors, il choisit une dérobade.
— Pourquoi posez-vous cette question ? Et pourquoi pensez-vous que je pourrais le savoir ?
— Mon mari a été tué près de Dixmude. Et vous, vous en êtes revenu… Est-ce bien juste ?
— Euh… Je n’ai aucune réponse, Madame. Il réfléchit longtemps avant de continuer. Tout ce que je sais, c’est que ce bout de vie que la chance, ou le hasard m’a laissé doit être utile à quelque chose.
— Cela aurait été bien utile aussi à nos deux enfants. On venait d’ouvrir la boulangerie… Elle semble honteuse. Je n’ai plus rien maintenant.
Le silence est long.
La locomotive peine.
— Qu’allez-vous faire ?
— Mes deux garçons vont en pension, chez les Frères. On les accepte comme orphelins de guerre, et parce qu’ils sont recommandés. Et moi, j’entre en service à Neufchâteau. Je les reverrai peut-être à Noël.
Il a envie de crier : « Quelle merde ! Quelle connerie ! » Mais il se retient parce qu’il comprend que la seule issue au désespoir, c’est de croire que la catastrophe peut quand même servir à quelque chose.
Et si c’était vrai ?
— Moi, je vais à Jeanvilliers, pour y être instituteur, pendant quelque temps… un remplacement…
Il voudrait ajouter que c’était quand même une chance de ne pas s’être trouvé sur le front de Verdun, ou au Chemin des Dames, avec de sadiques maréchaux français assez fous pour lancer leurs troupes dans des offensives suicidaires ; tandis qu’à l’Yser les inondations provoquées avaient bloqué le front dans les marécages, sans grande possibilité de mouvement.
Ni d’en sortir, un jour… Même après l’armistice !
Il ne dit rien parce qu’il sait qu’il n’y a pas de mort propre, même pas glorieuse. Il n’y a de victoire que dans la vie.
Et l’absence est définitive, malgré tous les nouveaux monuments aux héros.
À quoi bon d’ailleurs chercher des nuances ridicules ? Le jeune boulanger est mort, lui, assassiné. C’est comme s’il avait trahi sa femme et ses deux garçons. Pour une belle cause ? Qu’en fera-t-elle de cette cause, elle, là-bas, souillon dans une maison, loin de ses enfants, élevés dorénavant par des curés, fonctionnaires de la miséricorde bien-pensante et d’un patriotisme de bon aloi ?
Et lui, alors, avec son corps labouré de mitraille ?
C’est elle, finalement, qui donne la réponse.
— Instituteur ! C’est un beau métier. Il faut aimer beaucoup ! Mais vous le leur direz, n’est-ce pas… Que cela serve au moins à quelque chose… Il faut le leur dire…
— Il faut que je dise quoi ?
— Que c’était un bon père, un bon mari, et un bon ouvrier et que…
Un sanglot difficilement retenu noue sa parole.
Le convoi freine assez durement le long du quai. Jean Marcellin se lève, quelque peu déséquilibré par les cahots. Il dégage de l’étagère sa valise en carton. Elle est lourde, pleine de livres.
Au bas du marche-pied, il se retourne pour la prendre et la déposer sur le quai.
— Et que… ? La jeune femme ne répond pas. Elle pleure. Alors, il se trouve tellement impuissant. Courage, Madame ! À Neufchâteau, avez-vous dit…
— Oui. Chez le juge François… C’est lui qui a recommandé mes enfants…
— François… Un juge ?… Je… Vous… Comment vous appelez-vous ?
Elle hoche la tête. Et, avant un nouveau sanglot,
— Fanny… Fanny Louvet… Je dois descendre à Longlier, c’est le prochain arrêt.
La gare de Libramont est grise aussi, crépie, toute en longueur, avec deux gros bâtiments carrés, symétriques, à chaque extrémité de la longue salle double des pas perdus. Une avancée au centre, à laquelle est adossé un urinoir de schiste ardoisier.
Triste.
Une locomotive de service va et vient parmi les aiguillages et les voies de délestage.
Le train pour Bertrix attend, voie trois, ligne 162. Il n’y a que quatre voitures : un peu de monde en troisième, deux ou trois commis-voyageurs et quelques bourgeois sur le velours des deuxièmes, personne ne se prélasse dans les fauteuils luxueux de la première classe où les rideaux sont tirés à moitié.
Marcellin dépose sa valise entre les banquettes, dans l’allée du compartiment qui pue toujours le mégot froid. Ça ne vaut pas la peine de faire l’effort de la hisser sur l’étagère : après Recogne, Neuvillers et puis Rossart, on y sera déjà.
L’autre train a redémarré en crachant pas mal de fumée, et en sifflant. Jean le regarde s’en aller. Derrière une vitre mal relevée, il y a une silhouette en chapeau noir, avec une voilette.
— S’il vous plaît…
Il sursaute encore quand le vieux chef-garde demande à poinçonner son ticket.
— C’est la ligne de Virton et d’Athus, dit-il comme en répétant une leçon. Pour descendre au point d’arrêt de Glaumont, faudra changer à Bertrix, prendre l’omnibus.
Puis il s’en va, sans attendre ni merci ni réponse. La lourde sacoche de cuir a déformé les épaules de son costume élimé, taché de vieillesse.
Il paraît encore plus souffreteux de dos.
À partir de Recogne, le paysage change à nouveau. Il se renferme, se replie sur lui-même. On entre dans un dédale de forêts dont la profondeur inquiète ou apaise.
Marcellin voudrait que ce soit un apaisement, ou en tout cas sa promesse. Espérance et désir de renaître ?
Mais pourquoi faut-il encore que les décors tragiques de ruines, de terres inondées, de tranchées gluantes et de caillebotis s’imposent à son esprit, et remontent à la surface ainsi que des bulles nauséeuses de fange à la surface des marais ?
Le ciel s’y reflète pourtant.
Il forlance ses souvenirs d’enfance. Opiniâtrement, il en draine le maigre flux vers des images aux alignements de corons, de terrils et de crassiers, tout un entrelacs de fils et de câbles, avec des belles-fleurs4 et des mâts de fer auxquels s’accrochent des lambeaux de fumées aux teintes douteuses. L’oreille cherche les claquements de sabots, le roulement des chariots noirs sur les gros pavés humides des chemins gras de suie, de charbon.
Et puis, peu à peu, en filigrane dans cette vision d’apocalypse, renaît le pâle visage au regard perlé de larmes d’une femme en noir.
Il cherche à réveiller son école aussi, mais ce sont les rives de la Sambre qui se dessinent à contre-ciel des feux des aciéries.
Alors, c’est tout un peuple qui sillonne, en foule, la fulgurance de sa pensée, depuis les haleurs des lourds chalands au fil de l’eau glauque jusqu’aux cohortes de noirs fantômes quittant le carreau des mines, sans un mot, mais toussant et crachant le reste de leur souffle chargé de poussière de pierre et d’anthracite. Ce sont aussi les processions grises des forgerons de l’acier, des fondeurs assourdis, des lamineurs obéissant aux hurlements des sirènes qui marquent les pauses, ou encore quelques verriers en gilet et costume, assez fiers, accompagnés des gamins qui, faute de pouvoir aller en classe, portent gravement leurs lourdes besaces.
À présent, les sapins noirs défilent et disparaissent. Leur muraille sombre se déchire d’un coup pour offrir l’éclaircie d’une mise à blanc dans laquelle le soleil se précipite à foison. Les remblais sont couverts de genêts et de bouquets d’épilobes. Puis viennent d’immenses hêtraies, voûtées comme…
… Comme l’étaient jadis les grandes halles d’Ypres, somptueuses, puis éventrées peu à peu, coup après coup, avant de n’être plus que les moignons de l’Histoire.
Bertrix.
Le bruyant freinage le ramène heureusement au présent. Comme à Libramont, il doit d’abord descendre sur le quai avant de tirer à lui sa lourde valise.
Un maigre garçon d’une quinzaine d’années ou un peu plus, le visage criblé de taches de rousseur, se précipite, puis marque un temps d’hésitation, de doute, quand il voit le compartiment de troisième classe. Alors il bredouille un peu…
— Je suis le valet de l’Hôtel du Commerce, sur la grandplace… Je suis venu… Êtes-vous…
Marcellin fait « non » de la tête. Mais il n’a pas le temps de répliquer davantage car, à quelques mètres, devant la voiture des deuxièmes, une voix aussi forte qu’impérative le hèle.
— Garçon ! Par ici !
Le garçon, avant de se retourner, remet sa casquette en le dévisageant des pieds à la tête, avec son costume fatigué :
— J’aurais dû m’en douter…
Et, tandis qu’il tourne les talons, Marcellin l’entend fort bien donner un bonjour obséquieux à un personnage raide, sévère, plastronnant à côté d’un bagage de cuir ciré.
— Soyez le bienvenu, Monsieur l’ingénieur. Ces messieurs des ardoisières, et Madame Pierlot, vous attendent à l’hôtel.
Jean se demande combien de pas le saute-ruisseau pourra faire avec une valise presque aussi lourde que lui. Puis, grommelant, il va s’asseoir sur le banc, devant les fenêtres de la salle d’attente, à deux pas des commodités empestant la créoline5, « Hommes » – « Dames ».
16 heures à sa montre de gousset. Trente-cinq minutes à attendre l’omnibus. Le voyage s’achève. Il a quitté Charleroi un peu avant dix heures. C’était il y a un siècle. Il a l’impression d’être vieilli, couvert de poussière, ses mains collent. Son col raide et poisseux de sueur le gêne beaucoup, l’échauffe. L’éclat du soleil est encore intense et la façade de la gare en réverbère la chaleur cuisante.
Nu-tête, car il n’a jamais pu s’habituer à ces nouveaux chapeaux de paille qu’on nomme canotiers, il regarde le va-et-vient des ouvriers de la voie occupés à répartir le ballast sous la vigilance d’un surveillant armé d’un fanion et d’une corne de cuivre. Plus loin, ce sont des grutiers, sous leur immense flèche en bois, qui s’affairent à débloquer un câblot, sauté de la gorge et coincé à côté de sa poulie. Leurs coups de marteau résonnent. Ils parlent haut dans un patois que Jean comprend mal.
Son patois de là-bas, en Hainaut, il le connaissait bien, malgré qu’on lui ait interdit de le pratiquer avec ses copains, dès l’école.
Ici, comme oublié depuis le dernier 21 juillet, un drapeau avachi flotte mollement au premier étage de la gare. Ces trois couleurs-là, on en a parlé souvent dans les tranchées et finalement elles ont fait couler beaucoup de sang, beaucoup trop !
Quand il a quitté Charleroi, au petit matin, il y avait aussi, accroché en bonne place au bâtiment des chemins de fer, le même drapeau belge. À côté, on pouvait admirer l’autre, le nouveau coq hardi, bien rouge sur un fond jaune, serres levées, celui de Wallonie…
Toutes ces longues heures passées en train ou en gare lui donnent l’impression d’arriver au bout du monde. À voir les quelques cheminots nonchalants égrenés au long des voies, il se demande si les échos de l’agitation politique qu’on a connue en Hainaut, avant la guerre, a eu le temps d’arriver jusqu’ici ? Ont-ils entendu parler de Jules Destrée ?
Il se souvient, jeune étudiant, c’était en 1912 ou 13, peu avant de partir pour l’enfer, avoir lu un texte du célèbre avocat, la Lettre au Roi, publiée dans Le Journal de Charleroi : « Les Wallons sont donc vaincus, et pour longtemps. Ils mettent dans le suffrage universel l’espoir d’une revanche. Il n’est pas du tout certain que le suffrage universel la leur procurera… » L’ennemi, y disait-on alors, ne viendrait pas de l’Est.
Sans doute ne savent-ils pas, ici, qui est Destrée. Ont-ils même entendu parler du « Parti ouvrier belge » ? Comment ont-ils voté en 1919, lors des premières élections au suffrage universel ? C’était un dimanche, le 16 décembre. Il avait pu sortir de l’hôpital. Il n’aurait voulu rater ça pour rien au monde !
Toutes ces idées se bousculent, certaines taraudent, d’autres mordent.
Il n’est pas mécontent de voir enfin arriver son dernier train : un vieux tortillard essoufflé, affecté au service d’omnibus sur les lignes secondaires comme la 166.
Pour l’ultime trajet, ça ne vaut même pas la peine de s’asseoir. Et puis les compartiments sont si crasseux ! Un point d’arrêt à Burhaimont, ensuite il descendra pour de bon à celui de Glaumont. C’est l’affaire de dix minutes tout au plus !
On dirait que les forêts se sont retirées jusqu’à l’horizon pour laisser place aux pâturages.
Ce sera sans doute bientôt l’heure de traire car les bêtes se rassemblent en meuglant auprès des clôtures ; et par endroits des enfants avec leurs chiens et leurs bâtons les acheminent vers les étables.
Combien d’enfants y aura-t-il dans son école ?
C’était en quatorze – juste avant qu’il s’engage – que l’on a décidé de l’instruction obligatoire pour les petits de six à quatorze ans. Mais les quatre années de guerre ont permis d’oublier la loi… On dit même que certains enfants sont redescendus dans les mines ou retournés travailler dans les verreries. Peut-être ceux d’ici ont-ils dû reprendre la besogne de leur père, occupé comme bien d’autres dans les tranchées du côté de Dixmude, sur le front de l’Yser ?
Et les gamins de Fanny ? Quels prénoms leur a-t-elle donnés ?
Aura-t-il lui-même, un jour, des enfants ? Pour qu’ils s’engagent, comme lui ? Pour quelle boucherie héroïque ? Faut-il se poser la question ? Les années de pourriture, les éclats de shrapnel ont fait tant de dégâts dans sa carcasse, son ventre… et dans sa tête…
Glaumont. Enfin !
Il est seul à descendre au point d’arrêt.
Au bord des voies, quelques bacs de géraniums et une bicoque étroite, grise comme le gravier du quai, dont la porte est grande ouverte. La garde-barrière libère la route en manipulant une énorme manivelle dont le cliquet fait un bruit d’eau.
Du menton, elle lui montre un attelage rangé sur le côté du chemin. Elle se redresse, mains sur les reins, puis relève les mèches qui lui tombent sur les yeux. Elle appelle.
— Maurice !
Un homme assez maigre, les traits burinés, avec une moustache abondante et mal taillée, sort de la bicoque du point d’arrêt. Il s’essuie les lèvres du revers de la main qu’il porte ensuite à sa casquette pour esquisser un salut.
— C’est vous le Maît’ d’école ?
— Euh… oui… Jean Marcellin.
— ‘Jour !… C’est M’sieur Maubray qui m’a dit de r’passer par ici pour vous em’ner au village. Ouais ! J’ suis allé livrer des p’tits cochons à Ass’nois.
Il ne ment pas. Le tombereau garde, avec quelques poignées de paille écrasée et souillée, l’odeur âpre, bien marquée de la soue.
— Il m’a écrit qu’il m’enverrait une voiture…
— Hé ! Ouais ! On peut app’ler ça comme ça, une voiture… Ouais !… C’st’ un barou 6 de chez Parisot. On m’ le confie parfois. Ouais ! Et aussi le ch’fal bien sûr. Vos affaires ?
Jean le voit saisir la lourde valise, comme s’il s’agissait d’un simple sac de pommes de terre ou d’une gerbe d’épeautre. Il la soulève et la pousse sans ménagement dans la crotte, sur le plancher noir de la caisse.
— Montez là ! Il désigne la banquette à l’avant, juste au-dessus des brancards contre la ridelle, puis il ajoute en riant et tout en se roulant une cigarette : « La Grise est bonne, elle sentira pas la différence ! »
Marcellin ne comprend pas la grosse plaisanterie tout de suite. Ce qui fait sourire l’autre.
Il faut, pour se hisser sur la planche, lever bien haut le genou et prendre appui sur un marche-pied de fer.
Il fait l’effort. La jambe fatiguée lui fait encore plus mal. Sa grimace n’échappe pas au charretier.
— Ouais ?… À vot’ âge on n’a pas encore de rhumatiss’… Alors ? C’est ptêt bien une blessure ? À l’Yser ?
Jean se contente de hocher la tête et de s’asseoir en serrant les dents.
— J’espère bien que vous le leur avez fait payer. Et dur’ment. C’est crapuleux c’ qu’ils vous ont fait… et chez nous, ici ! Des sauvages ! Ouais… pire !
Le briquet lance une si grande flamme qu’il doit tordre la trogne pour ne pas mettre le feu aux longs poils hirsutes de sa moustache.
Une simple secousse des rênes sur la croupe de la jument, et celle-ci se met en route d’un pas tranquille, emmenant le tombereau comme s’il ne s’agissait que d’un jouet d’enfant.
— Mon père a été tué dans la mine par un cheval comme le vôtre.
Il y a un long silence. Et un bref regard.
— Ouais ! Pour sûr qu’il ne l’avait pas fait exprès. Elles n’ont pas un liard de méchanc’té, ces bêtes-là. Ouais ! Ça pèse une tonne et c’est doux comme un agneau.
— Vous êtes fermier ?
— On m’ nomme Maurice, ou bien l’ sabotî… ou encore Wèwè ! Je suis le dernier sabotier du village. À l’été, j’ donne un coup de main chez Parisot. Et quand on a besoin, ouais, j’ suis voiturier. Puis, après un moment : je n’ suis pas fermier…
Il a dit cinsî. Puis il regagne le silence.
On est sorti du hameau. On a dépassé les dernières maisons basses, bâties en schiste plat quasi noir, mal rejointoyées, avec leurs toits moussus et de gros tas de fumier sur lesquels poules et coqs picorent en gloussant. Les potagers sont fleuris. On a croisé une énorme charretée de fourrage tirée par deux chevaux au poitrail couvert de sueur et de bave blanche. Il a fallu se pousser vers le talus dont l’herbe est court fauchée par le cantonnier. La Grise y est allée toute seule.
Ce qui surprend le plus Marcellin, ce sont les odeurs. Et tout ce qu’elles rappellent. Celle du foin largement répandue le fait penser au soleil. Il y en a d’autres, très fortes, capiteuses, prenantes, comme celles qui appartiennent au bétail. Le crottin couvert de mouches qui jalonnait le trajet de la charrette au plateau sans ridelles du brasseur, par les rues du coron.
Il y en a de subtiles, plus délicates, comme les fragrances d’un rosier grimpant chargé de fleurs, accroché au portail d’un jardinet et qui embaume le soir qui vient.
Chez ses grands-parents aussi…
Puis il y en a une dont il découvre la densité, dans les hameaux, bien moins lourde, moins âcre que celle des feux de charbon de là-bas, mais qu’il identifie aussitôt : c’est celle des feux de hêtre, qui s’échappe par les cheminées, enrubannant avec elle quelques étourdissantes délicatesses de fricassées.
La route empierrée serpente entre les prés, parfois creusée d’ornières, ou déchirée par des saillants de schiste comme des os sur lesquels le chariot se déhanche. Là, ce sont des genêts qui montent à l’assaut des talus ; là, c’est un pommier à vinaigre, tout rabougri. Partout il y a des ronciers en quantité. Ils sont chargés de mûres noires. Elles ont l’air si juteuses que l’eau en vient à la bouche.
Quand on longe une haie d’églantiers, c’est tout un vol d’étourneaux qui s’échappe en signant à contre-jour une immense, pépiante, bruissante et vivante arabesque.
Le soleil s’est couché derrière le bois, comme englouti dans l’ombre du massif.
Une fraîcheur neuve et attendue se lève alors pour apporter ses parfums résineux. On dirait qu’elle force à respirer, profondément. Chaque aspiration détend, ouvre un appétit d’âme que Jean ne connaissait pas : le besoin de savourer la vie. Il inspire de plus en plus, jusqu’à l’ivresse. Il voudrait s’arrêter là. Arrêter le temps !
Il ferme les yeux.
Il se reconstruit ?
Il croit bien qu’il va aimer ce pays-là.
— Ouais ! C’est un vrai brave homme, M’sieur Maubray.
Il croit bien qu’il va aimer ces gens-là.
— Pourquoi ?
Le charretier ne répond pas. Jean se doute que de bonnes raisons se bousculent du cœur jusqu’aux lèvres, et y coincent la parole dans des réserves de pudeur. La question est trop complexe. C’est pourquoi il choisit d’aller plutôt vers les choses simples.
— Maurice, vous avez des enfants ?
— Un gamin. Ouais ! On le nomme Justin, comme mon père. C’est un bon fieu, et avec ça malin comme un singe. Ouais ! Seulement…
— Seulement ?
— Rien.
Ici, le silence fait partie de la parole. Chargé de sens, il en est le principal ornement. Marcellin a vite compris qu’il importait de le respecter. Il gonfle la pensée de mille autres questions. Il laisse au temps, et au cœur surtout, le loisir de s’enchanter par tout ce qui est essentiel, vrai.
L’ombre s’étend. Quelques peluches de brouillard s’accrochent aux buissons, mais le jour éclaire encore le ciel d’où un émouchet lance les dernières stridences de son cri.
On arrive à un carrefour.
Sur un poteau bancal, une potale vacille, avec une croix, enluminée de quelques fleurs séchées.
— Par là, c’est Offagne, par là, c’est Acremont.
— Ce sont de beaux noms de village.
Maurice le regarde en souriant, comme s’il avait dit une ânerie.
Mais il tend la main, l’index vers un terrain fangeux où les foins rares viennent d’être fauchés entre des touffes d’ajoncs.
— Là ! Un lièvre ! C’est un capucin. Il a eu le cul dans l’eau pendant la journée. Ouais ! Maintenant il va venir le sécher sur la route… Ouais…
Marcellin a juste le temps de voir détaler une touffe de poils fauves puis se perdre dans l’ombre des grands frênes.
— Ouais ! lâche-t-il à son tour.
Et ils éclatent de rire tous les deux.
La route est comme une échine qui marque d’un sillon les fesses bossues de la colline. Arrivé en haut, Maurice retient la jument pressée de rentrer à l’écurie et d’y trouver son picotin.
— Le vi’age, dit-il après avoir craché son mégot.
Le village. En vérité, quelques maisons sombres aux toits moussus, de vagues lueurs, quelques rubans de fumées qui se tortillent vers le haut, un chien qui aboie, un autre qui lui répond et, au bout d’une allée de grands charmes, un bâtiment, avec un étage, au-delà d’une cour de gravillons.
— L’école. Ouais ! Hue ! ma belle !
La Grise ne se le fait pas dire deux fois. Profitant de la pente, elle presse le pas.
Jean écarquille les yeux pour tenter de distinguer, dans l’ombre du crépuscule et des arbres, un inquiet rêve de pierre.
Ils passent devant. Il pense : On dirait… On dirait un palais… un palace… non, un temple !
— Là ! Ouais. Ce qui reste du presbytère…
Le voiturier montre, au loin, les murs calcinés, les gravats d’une maison en ruines.
— Ouais ! Z’y ont foutu l’ feu en 14… et à six autres maisons.
Jean se rend compte soudain que, le trajet durant, il n’a plus pensé à la guerre. Mais la gueuse ne vient-elle pas de vouloir le rattraper, jusqu’ici aussi, au bout du monde ?
L’ombre colle aux pas.
— Merci beaucoup, Maurice. Tenez, voilà pour la peine.
— Y a pas d’ quoi ! Ouais, M’sieur Maubray. Et, tout en empochant la pièce d’un belga7, se tournant vers Jean : bonsoir à vous aussi, M’sieur Marcellin.
— Ouais ! bonsoir Maurice… et saluez Justin ! N’oubliez pas… Ouais ? conclut Jean.
Ce qui les fait s’esclaffer derechef, tous les trois.
— Entrez ! Mon cher jeune collègue… Je suis heureux de faire votre connaissance et que…
Mais une méchante quinte de toux empêche le vieil instituteur d’en dire davantage.
Il s’assied pour reprendre haleine péniblement.
Et Jean retrouve soudain, par la pensée, tous ses vieux voisins, mineurs, eux aussi terriblement à court de respiration. Puis brutalement, de même, les compagnons tombés, la poitrine déchirée par la mitraille ou les obus, et qui cherchent, avec leurs immenses yeux pleins d’une panique démesurée, et leur cocarde – coquelicot de sang – un ultime souffle de vie, en toussant leur souffrance dans l’atroce gargouillis d’un vent de forge.
D’une voix faible, mais avec le sourire, Maubray continue.
— Vous allez partager mon omelette, mes patates rissolées et mon endive… Vous dormirez ici cette nuit, et demain nous irons chez Clara, une demoiselle qui accepte de vous héberger. Vous serez bien mieux chez elle qu’ici…
— Vous avez pensé à tout. Merci mille fois ! Une demoiselle, eh bien !
— Oui… Hé ! hé ! Elle approche à peine les soixante-cinq ans… ajoute l’autre en se permettant un petit rire cassé.
Cela fait un bien immense de s’asseoir au coin du gros crapaud, farci de bûches de hêtre, sur lequel, dans une poêle bien noire, commence à muser la gigue blonde d’une grosse noix de beurre frais.
Marcellin pose la question qui lui agace les lèvres :
— Comment me connaissez-vous ? Et mon adresse, à l’hôpital de Liège, qui vous… ?
— Qui me l’a donnée ? Le vieil homme retrouve un peu d’haleine. C’est tout simple. Vous avez été blessé gravement près de Dixmude, en juin 1918. On vous emmené à L’Océan, à La Panne. Vous y avez été opéré, soigné par le docteur Depage et surtout son assistant, le docteur Bérard…
— En effet, ensuite c’est lui qui m’a pris en charge à Liège, après l’armistice. Heureusement qu’il…
— C’est un parent… Il vous connaît donc fort bien, vous estime et vous apprécie. Voilà.
La Panne, les docteurs, les infirmières qu’ils appelaient « les anges blancs ».
Tandis que son hôte s’affaire à la préparation du souper, les pensées de Jean sombrent à nouveau dans la mémoire, et s’en retournent là-bas.
Mais ce n’est pas pour retrouver la gluante promiscuité des tranchées avec les poux et les rats, et pas davantage dans la grande bâtisse blanche de l’hôpital L’Océan, flanquée de son clocheton et d’escaliers de secours jusqu’au quatrième étage. Non, c’est dans la trompeuse sérénité du petit village d’Alveringhem où, en 1915, le 2e chasseurs à pied avait eu droit à quelques heures de repos.
On aurait dit que le printemps allait effacer la tourmente dans ses premières tiédeurs d’avril…
Le soir tombe. Il y a comme une suspension, une accalmie du temps sous un ciel serein. Des débrouillards ont chapardé quelques œufs et, promesse de fête, l’appétissante odeur de la fricassée se faufile entre les touffes de joncs. Il flotte même déjà comme un air de joie. Si doux qu’on en oublierait la sournoise attaque de gaz qui a surpris toute la 5e division, quatre jours plus tôt, le 22.
Et puis, d’un coup, l’illusion se déchire sous la déflagration énorme d’un obus qui disperse ses balles meurtrières dans l’argile, l’eau, les murs, les jeunes feuillages, et les chairs.
La peur après coup.
La joie déchiquetée.
Les ciseaux de la colère.
— Vous prendrez bien un peu de vin ?
Heureusement, la voix de Maubray dénoue le sombre sortilège. Puis la bienveillance du moment présent dilue dans un chaleureux accueil le rappel de la boue, des plaintes et du sang mélangés.
Le vieil homme qui l’a surpris dans sa torpeur éprouve même le besoin de se disculper en plaisantant.
— Un ami notaire m’a honoré de quelques bouteilles de Santenay. Je ne les ouvre qu’aux grandes occasions. Pourtant on prétend que le bordeaux est meilleur à la santé. Il remplit d’anciens verres de cristal taillé. Moi, voyez-vous, je n’aime guère l’eau. Comme je vis seul à présent, je ne suis plus capable de faire de la bière, et, pour commencer, de griller l’orge pour avoir le malt…
L’autre sourit doucement. Toutes les allusions ramènent encore au drame. En cours de route, Maurice lui a raconté comment, le 23 août 1914, l’épouse du maître d’école s’est trouvée, par hasard, parmi les centaines de victimes de la barbarie, sauvagement sacrifiées à Dinant.
Alors, Jean Marcellin hoche la tête, et se tait.
Il porte le bourgogne à ses lèvres. Il en avait oublié les saveurs. Le vin déploie un large éventail d’épices et de tanins qui s’écoulent en un riche bien-être de fraîcheur, jusqu’au ventre, au cœur, jusqu’au front, jusqu’à la mémoire…
— Monsieur Maubray, dans votre lettre, vous m’écrivez qu’à Jeanvilliers, il y a « un bon travail à faire ». Ce sont vos propres mots. Ils m’intriguent un peu… Nous savons bien quelle est l’importance des maîtres d’école, surtout aujourd’hui… Mais je ne suis pas le meilleur… Alors, de là… à me solliciter, à me recevoir comme vous le faites… Vous devez avoir une idée derrière la tête… Et je ne suis pas sûr de pouvoir…
Le bonhomme essuie, du revers de la main, quelques miettes d’omelette et de frisée accrochées à son menton, comme, du même geste, il balaie les doutes. Il achève sa bouchée. Déjà son regard pétille.
— Il y a plusieurs années que je songe à laisser la place. Mais après… après la mort de ma femme… Vous savez en quelles circonstances ?
— Oui. Maurice me l’a dit.
— Cette fichue guerre nous a tous meurtris, broyés. Il n’y a pas une seule famille qui ne soit en deuil. Vous-même…
— Ils ont abattu ma mère, le curé du village et quelques autres encore, sous prétexte qu’il y avait, dans les rues, des francs-tireurs qui les visaient depuis les greniers… Enfin, c’est ce qu’on m’a rapporté quand j’y suis retourné, six années après m’être engagé…
— Et puis vos blessures… Il soupire. Enfin, je veux dire qu’après cela, moi, il fallait absolument que je continue. Pour penser à autre chose, pour oublier en quelque sorte… Malgré ma mauvaise santé. Oui… Une pneumonie soignée comme on a pu, plutôt mal.
Sans doute un air de soupçon est-il passé sur le visage de Marcellin car l’autre continue vivement.
— Non… Il paraît que ce n’est pas la tuberculose. Mais maintenant, je crois bien que je suis arrivé au bout, et je n’ai plus la force…
— Vous avez bien mérité de vous reposer. Et de quelle force voulez-vous parler ? Pour lutter contre quoi ? Ou pour quoi ?
Un vague sourire revient dans les traits de Maubray, et son regard pétille à nouveau.
— Buvez-un coup. Allez ! Videz votre verre ! J’ai autre chose, du meilleur, à vous proposer. Il fait de même, puis… Le cousin Bérard m’a parlé de vous, parce que vous vous êtes confié à lui et qu’il n’est pas indifférent à votre… situation. Mais vous a-t-il parlé de lui ?
— Peu. Il faut dire que je ne lui ai pas posé de questions. Mes propres soucis me suffisaient.
— Je comprends… Vous devez pourtant savoir que Bérard, avant d’arriver à La Panne, puis, par après à l’hôpital de la Citadelle, à Liège, est originaire du Borinage. Et qu’il a voyagé en France où il a rencontré Jean Jaurès….
— Ah bon ! Jaurès… Je me souviens : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ».
— Oui, hélas ! Au cours de ses études, il a bien connu aussi Destrée, et, ensuite, des gens comme Richard Dupierreux, François André, Dufuisseaux à Mons… des grands Wallons. Et aussi ceux du POB.
— Le scrutin universel, c’est grâce à eux, et au Parti ouvrier belge. Je le sais… Si Jaurès n’avait pas été assassiné, nous n’aurions peut-être pas dû aller mourir dans les tranchées… Mais ça ne me dit pas encore ce que…
— J’y viens… J’y viens.
Maubray se lève pour prendre, dans une armoire, si vieille qu’elle en est toute noire, un cruchon de pèket.
Aussitôt, dès l’instant suspendu, la pensée de Marcellin bascule à nouveau dans les cagnas et patauge dans l’argile de Dixmude.
C’est vrai qu’ils en ont parlé, là-bas, quelquefois, en s’étourdissant avec une rare lampée de mauvaise gnôle. Certains donnaient une réponse simple et carrée à la question du « Pourquoi ? »… — « Le roi… la patrie… »
Mais il y avait aussi les autres qui se demandaient si vraiment autant de malheurs et de sang, de morts, de blessés étaient nécessaires.
Qu’allait-on pouvoir faire et devenir, après, dans un pays en ruines, avec un peuple de veuves, de fous hébétés, d’estropiés ?
Dont il fait partie, lui, à présent…
« Que cela serve à quelque chose… »
Des visages défilent dans ses souvenirs… Le vieil adjudant du 13e de ligne qui marchait au combat, entraînant ses hommes avec une telle conviction que la cause semblait bonne…8. Si farouche patriote, si fervent catholique qu’il aurait rendu des points aux brancardiers et même à l’aumônier. Et puis qui, blessé à son tour, est venu échouer à côté de son lit, usant son souffle dans quelques mots :
— Il faut que vous viviez… Vous êtes instituteur… Je… j’offre volontiers ma vie… contre la vôtre…
Marcellin a survécu, l’adjudant est mort.
Ou aussi, non loin de Dixmude, à l’inverse, un poète de vingt ans9, agnostique, qui, derrière le parapet des tranchées, écrivait de si beaux vers qu’il adressait à Émile Verhaeren, dans lesquels il disait aussi toute sa foi en l’homme. Engagé volontaire comme lui, mais par pure fraternité, un peu bègue, il tirait – disait-on – au-dessus des lignes pour ne toucher personne.
Peu à peu, ces visages-là se fondent dans un brouillard mouillé de larmes à travers lesquelles s’en ravive un autre, non moins triste, celui de Fanny…
— Hum ! hum ! tousse Maubray pour le tirer de sa rêverie. Quand je quitterai ma charge, en septembre prochain, comme il n’y aura plus personne pour faire la classe aux garçons ni aux filles, le… On fera sans doute venir des vieilles nonnettes de l’une ou l’autre congrégation religieuse… Je n’aurai plus rien à dire, sinon que je n’y tiens pas !
— Ah ! je crois comprendre. Vous souhaitez que je vous remplace pendant quelques mois, pour que les catholiques ne puissent installer des religieuses à l’école communale, ce qui donnera le temps aux libéraux de trouver…
— Pourquoi les libéraux ?
— Je croyais que… d’après ce qu’on dit…
— Cher collègue… Mon cher ami – vous voulez bien que nous soyons amis, n’est-ce pas ? et que je vous parle comme tel, oui ? – je suis convaincu que nos écoles communales doivent être les écoles de tous. Elles ne peuvent donc se ranger sous la coupe cléricale – il n’y en a que trop déjà ! – même si le cardinal Mercier a été un grand patriote… Ni sous l’emprise des autres qui ne cherchent que la prospérité de leur portefeuille et celle des coffres des banques… Tous ces gens-là, avec les marchands de canons, les tireurs de sabre, portent une grande responsabilité dans ce qui est arrivé.
— Je vous entends bien, et je suis tout à fait d’accord avec votre manière de voir… Mais le parti ouvrier… et les socialistes, à ce que j’en sais, n’ont pas grand-chose à dire dans la province !
Maubray se tait. Le temps de siroter une gorgée de pèket. Puis :
— C’est justement pourquoi vous devez faire la classe à ma place.
Il lève son verre comme s’il portait un toast à une victoire, ou à un défi.
Tout est dit.
*
Le soleil est tôt levé. Son lumineux sourire déborde dans la campagne, et le village en est déjà rempli.
Est-ce le pèket ? L’air du coin ? La mollesse de l’édredon ? Toujours est-il que, pour la première fois depuis longtemps, la sarabande cauchemardesque des horreurs n’est plus venue hanter le sommeil de Marcellin.
Il se sent bien reposé, même si sa tête bourdonne encore des paroles de son nouvel ami.
Il faut faire la connaissance de Mademoiselle Bordier puisque son séjour dépend d’elle ; son hébergement en tout cas.
Pour dire vrai, ce sont « les » demoiselles Bordier, car il y a aussi Marie, jeune et plaisante étudiante à l’école normale d’Arlon, venue pour quelques jours de vacances chez sa tante Clara.
Si ce n’était d’un petit excès d’images et de bibelots pieux, il pourrait croire se retrouver, comme par magie, dix à quinze années plus tôt, dans l’une ou l’autre maison familiale de son enfance, au bord de la Sambre.
Il y flotte la même atmosphère truffée d’un bouquet d’odeurs nuancées qui vont de la chicorée froide aux senteurs de savonnée, d’eau de Cologne et de lavande. Une seule différence : les exhalaisons de cendre ; ici c’est une dominance de brandon, de tison, le charbon de bois, là-bas c’était beaucoup plus âcre, celle du charbon de terre. Ainsi que la sueur.
Il y a aussi la pénombre ; comme si l’on voulait se protéger d’une clarté trop forte ; comme si les yeux, humblement, craignaient de devoir supporter trop de lumière… Comme si la pensée devait se méfier d’une vérité trop crue, et se protégeait de son éclat par les voiles et chicanes de la tradition : une frange de clématite devant les carreaux, la dentelle au crochet des rideaux, et une haie de sansevières dressée sur l’appui des fenêtres.
Par contre, ce qui surprend le jeune instituteur, c’est de ne pas entendre la cacophonie des cris, des interpellations populaires et le chambard des forges, le roulement des wagonnets de decauvilles.
Ici, tous les bruits semblent feutrés. Ainsi que le soleil. Non seulement ceux du dehors qui franchissent difficilement l’épaisseur des grises murailles de pierres plates, mais aussi ceux de l’intérieur, si bien que le choc du tisonnier, la résonance du couvercle du poêle ou de l’un de ses cercles qu’on déplace pour recharger le foyer, le grincement d’une porte, un miaulement, un meuglement lointain, multiplient leurs vibrations à l’infini. La parole, elle aussi, est feutrée, filtrée par le poids et la longueur des regards, la densité et l’ampleur des silences.
Réflexion, attente, méfiance ? Ou les trois.
— Nous sommes collègues depuis de nombreuses années, Joseph Maubray et moi. Nous nous entendons sur beaucoup de choses, mais j’étais surtout l’amie de son épouse. Hélas !…
— Il y a des choses sur lesquelles vous ne vous entendez pas ? questionne Marie, pour desserrer les nœuds du soupir. Monsieur Maubray est un si brave homme…
— Oui. Bien sûr ! Et un excellent maître d’école. Mais, parfois, il me semble un peu trop… révolutionnaire.
— Je le vois pourtant assez mal en anarchiste, ironise Marcellin. En tous cas, il connaît fort bien les élèves, et leur famille. Il m’en a parlé avec beaucoup de perspicacité et d’affection.
— C’est aussi un point sur lequel nous n’étions pas trop d’accord. Chaque chose doit être et rester à sa place, comme les gens. La nature a voulu qu’il y ait des forts et des plus faibles, des pauvres et des plus riches… C’est ainsi depuis la création…
— Oh ! Tante Clara ! Vous allez sans doute ajouter que la femme doit rester au foyer, et l’homme au travail, dans les champs, à l’usine…
— Et à la guerre ? ajoute Jean vivement. Ne me dites pas que les femmes sont également destinées à être infirmières pour panser, soigner les blessés, comme les aumôniers pour administrer ceux qu’on assassine à coups de canon, de gaz et de baïonnette… Cela voudrait dire que les guerres sont « naturelles », elles aussi. Et que c’est voulu depuis la création du monde !
Soudain, il se rend compte qu’il s’emporte. Il se tait. Le silence, pendant quelques secondes, en devient encore plus abyssal.
— Je vous prie de m’excuser, reprend-il plus doucement. Mais j’ai vu des choses si horribles que je ne peux pas imaginer que le monde qui les a provoquées était « pour le mieux, dans le meilleur des mondes », comme disait Voltaire.
— Voltaire ? Qui est-ce ? demande Marie.
— Ce n’est pas une lecture de jeune fille convenable, coupe sèchement mademoiselle Bordier. Cet auteur n’est pas recommandable. D’ailleurs, il est à l’Index.
C’est à son tour de regretter son emportement. Elle éprouve le besoin de s’expliquer un peu.
— Enfin, nous, les vieilles gens, nous avons été élevés comme cela. Nous devions apprendre aux filles à lire et à écrire, bien sûr, mais aussi à broder, à coudre, à gérer un ménage. C’est une responsabilité de femme. Maintenant, au lieu de cela, elles peuvent faire des études et…
— Et voter ! D’ailleurs il y en a déjà qui sont bourgmestre10. Mais, Tante Clara, n’es-tu pas toi-même institutrice ?
La vieille dame attend un moment avant de répondre plus sourdement, et en regardant la pointe de ses souliers.
— Si je n’avais pas été institutrice, j’aurais dû être religieuse…
On ne peut savoir si la phrase se teinte de nostalgie ou résonne d’amertume. Jean Marcellin, mal à l’aise, choisit de regarder ailleurs.
C’est vrai que la pièce regorge de bibelots pieux. Il imagine mal pourtant qu’il s’agisse d’objets de dévotion… Puis son regard s’accroche à deux douilles d’obus, en cuivre brillant, maladroitement ciselées, posées sur la cheminée, de part et d’autre d’un globe sous lequel un crucifié achève d’agoniser.
Des douilles, il s’y en trouvait parfois des centaines, des milliers, tombées éparses, le long des tranchées. Certains en ramassaient et, entre deux alertes, du bout de leur canif, s’appliquaient à les ciseler, pour rééduquer leurs mains, pour qu’elles oublient leur violence meurtrière, le poids des grenades, la culasse brûlante, le fil tranchant des baïonnettes.
À nouveau, l’horreur revient crever en bulles putrides à la surface du passé.
Ce qui inquiétait le plus, c’était de voir arriver les charrois d’approvisionnement en obus qui déchargeaient des caisses par dizaines. Cela voulait dire qu’une attaque serait lancée sous peu, ici ou là. Préparation d’un assaut ou diversion pour couvrir le mouvement des bataillons voisins ? Quoi qu’il en soit, l’attente était insupportable, pénible, oppressante, si sournoise que, parfois, on souhaitait l’action comme un soulagement. Les doigts tremblaient, incapables de rouler une cigarette sans déchirer le papier.
Certains écrivaient. D’autres priaient. À qui s’adressaient-ils ? À ce christ-là, en ivoire poli sur sa croix d’ébène, avec un socle recouvert de velours cramoisi ? Que pouvait-il connaître du calvaire des autres ? Les trous, dans les mains, les pieds, la chair… Oui, bien sûr… Mais il en avait vu des dizaines, cloaques de béants gargouillis où la vie se réduit à l’écume d’une bave rose et gluante, et par où la mort s’engouffre impitoyablement. Là-bas, la douleur était souvent pire que la croix, et d’ailleurs, les vrais crucifiés, entre les vraies douilles d’obus, c’étaient eux ! Des souffrances et des morts inutiles d’hommes, innocents, bons, courageux, maris aimants, pères généreux, artisans doués, artistes fabuleux… « Vous le leur direz… »
La voix de Mademoiselle Bordier le ramène auprès d’elles. Il rouvre les yeux et découvre le sourire de la jeune fille. L’embellie…
— Marie, veux-tu montrer sa chambre à Monsieur Marcellin.
En montant l’escalier, ce sont d’autres senteurs qui s’offrent à la respiration, celles de l’encaustique et de la naphtaline.
Marie grimpe devant lui, alerte et joyeuse. Elle ne s’encombre plus des lourdes jupes à plis et des silhouettes corsetées. Elle porte les cheveux courts et paraît bien à l’aise dans sa robe jaune coupée courte à la nouvelle mode « charleston ».
Il la regarde. « Quel bonheur d’être vivant ! » se dit-il.
La chambre est encore plongée dans la pénombre. La jeune fille va ouvrir les rideaux pour révéler, d’un coup, le lit ancien, haut, chargé d’édredons, des armoires en merisier, et même un meuble de toilette avec bassin, aiguière, gobelet en faïence. Il y fait un peu frais. Sur un fond de lavande, c’est une odeur de renfermé qui s’invite.
Il va ouvrir la fenêtre à la générosité du soleil… Mais aussi pour gommer les secondes de suspension de l’embarras où le pousse la présence de la jeune fille.
D’en bas, la voix de Mademoiselle Bordier arrive jusqu’à eux, à point nommé :
— S’il fait un peu froid dans la chambre, ou si vous manquez de place, vous pourrez vous installer ici pour travailler…
— Et surtout, ajoute Marie à voix basse, parce qu’elle est aussi curieuse et bavarde qu’une vieille pie.
— C’est, ma foi, un défaut assez léger.
— Moi aussi je suis curieuse… J’aimerais que vous me parliez de ce Voltaire. Est-ce vraiment le diable ?
Comment, sur ce point au moins, résister au joli sourire et à son petit air mutin ?
— C’est une vieille histoire de cent cinquante ans et plus. Et elle est très longue… Je vous la raconterai plus tard. Laissez-moi le temps d’entrer… avant de fâcher votre tante.
— Vous avez peur d’elle ? ironise-t-elle, sans savoir.
— J’ai connu la peur pendant plus de trois ans, marmonne-t-il. Et pourtant je n’en ai pas encore épuisé toutes les formes, les amertumes, ni toutes les sueurs…
Il replonge.
Autant il y avait d’hommes, autant il y avait de peurs. Nœuds de gorge, de boyaux. Tremblements convulsifs. Uriner à même la terre de la tranchée. Bouche sèche sans parole sinon de prière. Les jambes sont soudées dans la boue. Respirer. Il faut respirer profondément. Serrer les doigts sur le fusil. Vérifier la baïonnette. Et puis courir, courir, courir dans tous les sens ! À terre ! Se jeter à…
— Vous ne me racontez pas ?
— Je vous expliquerai, plus tard. C’est promis.
— Vous m’intriguez encore plus.
— Savez-vous qu’on a mis Voltaire à l’Index, notamment parce qu’il a défendu des protestants injustement condamnés…
Elle semble déçue.
*
Depuis des mois, chaque soir, il retarde le moment de se coucher, car il sait fort bien que le rendez-vous quotidien avec l’horreur et son cortège de cauchemars est fixé de longue date. Il espère le sommeil, mais il le craint aussi. Il le reporte sans fin, espérant y être emporté brutalement et s’enfoncer l’oubli. Alors, en attendant cette délivrance, il force son esprit à ouvrir et feuilleter un livre d’autres images qui ne soient point de là-bas…
