Au sortir de la nuit… - Kamaroudine Abdallah Paune - E-Book

Au sortir de la nuit… E-Book

Kamaroudine Abdallah Paune

0,0

Beschreibung

Ce livre compile des récits, nouvelles, contes et une pièce de théâtre exprimant la souffrance, la frustration, l’aspiration à la justice et à la liberté aux Comores. Il décrit la situation dans les trois îles indépendantes à différentes époques politiques, y compris les tyrannies issues de putschs et le mercenariat de Bob Denard, ainsi qu’à Mayotte, restée française, et en France, où vit une importante communauté comorienne.


À PROPOS DE L'AUTEUR 


Depuis sa tendre enfance, Kamaroudine Abdallah Paune est marqué par la souffrance et les peines de tous ceux qui aspirent à la liberté et à la justice. Il a toujours écrit des poèmes et d’autres types de textes pour en témoigner et cet ouvrage s’inscrit dans la même logique.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 203

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Kamaroudine Abdallah Paune

Au sortir de la nuit…

Comores : récits, nouvelles, contes d’oppression et d’espoir

© Lys Bleu Éditions – Kamaroudine Abdallah Paune

ISBN : 979-10-377-9787-2

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

Résonances, recueil de poésie, Éditions SAJAT, novembre 2001 ;

Partages, recueil de poésie, Éditions SAJAT, avril 2002 ;

Mutsamudu ma belle, recueil de poésie, Éditions SAJAT, 2014 ;

Anjouan, la mystérieuse, ouvrage illustré, coproduit avec Michel Forêt, Édition « Margouillat Product », île Maurice ;

Malik, enfant de la médina, Éditions SAJAT, février 2023.

Les hommes mortels et les dieux éternels ne tuèrent jamais l’espérance.

Gabriele d’Annunzio Phaedre

Préface

« Raconter, c’est aussi dire des mensonges », dit-on chez nous.

Mais ce recueil ne contient pas que des mensonges, il raconte aussi des vérités de vie, tirées au hasard des trames des sociétés des îles des Comores, que ce soit à Mayotte, à Anjouan, à la Grande Comore, et à Mohéli1 indirectement, ou en France, à différentes périodes, car les mêmes faits, les mêmes phénomènes de souffrance, de désespérance et d’espoir traversent des hommes et des femmes de cet archipel.

Nouvelles, récits, contes… ce sont toutes des histoires de vie, inspirées de faits réels, à travers des personnages et des trames parfois fictifs.

Les êtres de ce recueil défilent comme les ombres vacillantes de corps, de chair et de sang pris dans l’engrenage de leur existence.

Elles sont le reflet des exclusions, des préjugés, des faussetés, des égoïsmes, des peurs mais aussi de l’amour, de la générosité et de l’espoir.

Mfahar, le travailleur immigré en France berce dans son cœur le doux rêve du retour au pays, comme Nahana, le jeune immigré clandestin de Mayotte est persuadé de sa réussite par le travail et l’instruction.

Le choix du titre du recueil n’est pas fortuit « Au sortir de la nuit », c’est la certitude que les ombres, les nuages qui bouchent l’horizon des trois îles indépendantes des Comores, céderont à l’embellie et à un lever triomphal du soleil.

La sagesse comorienne ne dit-elle pas « Vwendza duja de vwendza mlongo » ?

« La vague se soulève là où il y a la passe. »

Le sacrifice

La décolonisation ratée des Comores a abouti à la partition des îles, les 3 îles de Mohéli, Anjouan et la Grande Comore devenant indépendantes et Mayotte française ; les lois coloniales étant progressivement remplacées par les lois de la République française, cette île jadis négligée comme les autres, connaît un début de prospérité, un siècle et demi après sa colonisation, ce qui ne manque pas d’attirer la main-d’œuvre des autres îles en proie à un marasme généralisé, et surtout en provenance d’Anjouan, plus proche, surpeuplée et recelant un savoir-faire dans les domaines de l’agriculture, de la pêche, du bâtiment, etc.

Aujourd’hui, même si l’offre de travail est nettement moindre et la répression de la clandestinité forte, Mayotte apparaît toujours comme un miroir aux alouettes, et attire de nombreux candidats à une immigration qui finit trop souvent au fond du canal de Mozambique, dans un océan jamais repu…

Dans le jour naissant et rougeâtre, une forme allongée sur le sable noir et les galets était secouée de soubresauts interminables.

De temps en temps, elle relevait la tête vers le ciel imperturbable et une longue plainte montait de sa gorge avant de s’étrangler dans un râle de bête égorgée.

Sur la petite plage, il n’y avait plus de signe de vie, tous les compagnons d’infortune de la malheureuse avaient disparu dans la nuit. Seul le ressac monocorde et sinistre, léchant un shiromani2froissé et un baluchon, répondait à la douleur de la pauvre femme.

C’était un vendredi, après la grande prière de la semaine. Fanika se faufilait à travers les ruelles tortueuses, devant quelquefois monter sur une marche pour laisser passer quelques fidèles encore attardés, égrenant leur chapelet, tout absorbés dans leur rituel immuable.

Parfois, c’étaient des bambins affublés de boubous blancs retroussés jusqu’aux genoux qui surgissaient au détour d’une ruelle, à grand fracas.

Elle s’engouffra par une porte secondaire et déboucha dans une courette de terre battue :

— Hodi3 ! il y a quelqu’un ?

Oui, manifestement, il y avait quelqu’un : de nombreuses personnes patientaient, les unes sur des nattes, d’autres debout en train de deviser tranquillement, attendant leur tour de s’adresser à un monsieur assis sur un banc, devant une petite table en bois, un stylo à la main.

— Oui, départ, demain sans faute, comme je vous l’ai dit, vous n’avez droit qu’à un sac à main et les personnes qui seront en retard ne seront pas remboursées si elles ratent le bateau, nous sommes bien d’accord ?

C’était un homme d’une soixantaine d’années à la barbe autoritaire et au regard perçant, intimidant. Il officiait, comptant, rangeant des billets et des pièces dans une boîte, prenant des notes sans s’arrêter de parler, tout encore auréolé de sa coiffe et de ses habits traditionnels de vendredi4.

Quand ce fut son tour, Fanika par pudeur, ramena son voile sur le visage et on ne pouvait plus voir que ses grands yeux noirs quelque peu effarouchés et une petite bouche hésitante :

— Je viens aussi pour le départ.
— Oui, pour quand ?
— Pour le début de la semaine prochaine.
— Il y aura un départ pour le mardi. Cela vous convient-il ? continua la voix imposante.
— D’accord ! C’est combien avec un bébé ?
— Un bébé ? Nous évitons les voyages avec des bébés…
— Mais je ne peux pas partir sans mon bébé, c’est encore un nourrisson et il n’y aura personne pour s’en occuper.
— Ma foi, c’est à vous de voir les conséquences : ce sera soixante-quinze mille francs (CFA) avec le bébé.
— 75 000 f ? (Elle s’interrompit de longues secondes, puis déliant un nœud de son shiromani pour sortir une poignée de billets vieux et fatigués…) Au moins, n’y aura-t-il pas trop de passagers ?
— Ah non, rassurez-vous, nous ne dépassons jamais une dizaine de personnes et de plus, je n’ai pratiquement pas de monde sur ce départ.
— Alors, nous ne risquons rien ?
— Qui parle de risques ici ? (L’homme parla à haute voix, en s’adressant à l’assistance.) Y a-t-il un quelconque risque dans ce périple ? Bien sûr que non, pardi, répond-il avec un énorme ricanement presque obscène… N’avons-nous pas le meilleur commandant passeur, le célèbre Ba Mkolo qui connaît cette mer comme sa case ? Lui qui ne fait pas moins de 5 voyages par semaine vers Mayotte ?
— Ahemm… !

Fanika ne savait pas s’il fallait être rassurée ou redoubler d’inquiétude devant ces personnages peu recommandables. Et tandis qu’elle cheminait dans les ruelles pour se rendre chez l’amie qui l’hébergeait, mille doutes l’assaillaient.

Comment avait-elle pu se décider à la folie de ce voyage, elle qui en avait dit tant de mal ? Elle qui avait toujours stigmatisé la démence de ceux qui étaient prêts à sacrifier leur dignité et leur vie pour un mirage parfois, car si on savait ce qu’on quittait en quittant les malheurs d’Anjouan, nul ne savait ce qu’il allait trouver à Mayotte.

Et puis il y avait la honte de partir et de rentrer là-bas comme une voleuse.

Mais la vie lui donnait-elle le choix ? Depuis combien de temps, son mari était-il parti pour Mayotte ? Depuis maintenant quatre enfants, qu’il venait faire clandestinement à Anjouan avant de repartir par la même voie.

Et comment allait-elle faire avec ce nouveau bébé ? Puisqu’il n’existait aucun moyen de rejoindre son mari et ses trois enfants qu’il avait réussi à récupérer tant bien que mal, il ne lui restait que l’impensable, la voie de l’inconcevable, le chemin de l’infamie… et de tous les dangers…

Mais que faire ? Elle n’a qu’à se remettre à Dieu. Il est le seul à disposer du destin de l’homme et à le protéger de tous les malheurs, se persuada-t-elle en joignant les mains et en implorant le ciel de toutes ses forces.

Quand le jour du départ arriva, son corps le ressentit encore plus fortement peut-être que son esprit torturé sans cesse par ce grand saut vers l’inconnu.

Elle avait l’estomac noué incapable d’ingurgiter le moindre aliment. Au contraire, la diarrhée achevait de la vider complètement, comme si elle devait être lavée à jamais de toutes ses souillures. Sans cesse et sans cesse, depuis l’aube, elle se demandait si elle allait pouvoir partir dans ces conditions.

Mais le plus inquiétant encore, c’était le bébé qui se trouvait alors dans un état d’agitation encore inconnu, agrémenté de hurlements, sans qu’il consentît à boire la moindre goutte de lait. Même le sein, dont il était si friand, semblait lui répugner.

L’amie de Fanika, Sharma, avait beau s’ingénier pour le calmer ou le consoler, mais tous ses efforts restaient vains.

Pour se rassurer, Fanika se disait que ce comportement provenait du changement de milieu, le bébé ne pouvant plus retrouver ses marques : ses odeurs et ses sensations dans cette maison et ces gens qu’il ne connaissait pas. Ou comme disaient certains qui avaient « lu5 », le bébé ressentait seulement l’angoisse propre de la mère, même si cette idée lui avait toujours paru saugrenue : comment un bébé pouvait-il percevoir les sentiments, les peurs et les souffrances de sa mère ?

Le soleil avait disparu de la petite baie, jetée déjà dans une semi-pénombre, bien que ce fût encore la fin de l’après-midi.

Une petite foule se pressait à voix basse autour de deux barques « Kwasakwasa6 ».

Fanika, qui portait le bébé emmitouflé contre son sein, frissonna violemment : l’atmosphère lourde et feutrée qui régnait en ces lieux lui évoqua en un éclair déchirant sa poitrine, le recueillement de l’enterrement.

Son cœur se serra comme si un être maléfique avait voulu l’extirper de sa poitrine.

Mentalement, elle compta le nombre de personnes présentes : cela ferait une trentaine de personnes par bateau si on n’excluait pas les accompagnateurs comme son amie qui avait voulu la suivre jusque-là. Alors, peut-être y avait-il autant de passagers que de badauds ?

Mais elle déchanta vite quand elle vit les gens s’entasser à même le fond de la barque, avec leurs ballots de vêtements ou de victuailles, à côté d’énormes jerricans d’essence.

À ses protestations, le passeur lui avait lancé :

— J’ai eu des urgences que je n’avais pas prévues, des passagers de la Grande Comore arrivés aujourd’hui même et des clients réguliers que je ne pouvais pas abandonner. Mais si vous le désirez, madame, vous pourrez prendre la prochaine navette demain, qui sera moins chargée, je vous le promets.

Oui, promesses nocturnes7 dignes d’un ivrogne ! Rien ne peut certifier que l’on ne rencontre pas la même situation ou pire encore, la fois suivante, se dit-elle ; puis elle regarda l’autre kwasakwasa et cela la rassura quelque peu en voyant un énorme zébu entravé et bâillonné, couché aux pieds des passagers : seuls ses grands yeux témoignaient de son immense détresse.

Était-ce de la folie, de l’inconscience ou du désespoir ? Ou tous ces maux réunis en un seul syndrome qui annihilait toute volonté en ces gens ?

Une rapide prière fut invoquée sur la grève et de solides gaillards, pataugeant dans le clapotis des vagues, poussèrent l’embarcation.

Fanika se recroquevilla davantage contre le bébé, les larmes lui échappèrent, tandis que sa main s’éleva machinalement pour dire adieu à son amie.

Le moteur qui s’accéléra peu à peu couvrit les sanglots d’une âme éplorée, à laquelle tout recours, tout réconfort étaient interdits.

Heureusement, le bébé vaincu par l’air et la fraîcheur marins dormait tranquillement tel un petit ange, entouré des djinns et démons maléfiques qui grondaient sous la mer.

L’embarcation qui filait à vive allure, franchissant allégrement le moutonnement des vagues, donna, après quelque temps, des signes de nervosité évidente. Elle se cabrait maintenant, ruant de plus en plus souvent à grandes giclées d’écume qui arrachaient de petits cris de surprise autant que d’effroi aux passagers transis et angoissés au contact de la douchée froide.

Une étoile sembla basculer dans l’immensité resplendissante de lucioles : c’était son étoile précipitée dans les gouffres insondables de l’ombre.

Maintenant que les côtes anjouanaises étaient avalées par la mer, l’embarcation était devenue la proie de forces mystérieuses qui se lançaient à l’assaut contre elle et lui portaient des coups furieux sur la proue. Parfois, elles la prenaient par surprise sur le ventre, la soulevant comme un fétu de paille avant de la laisser choir avec une violence renouvelée sur le ciment de la houle.

Dans la pirogue, c’était à la vie comme à la mort, personne ne savait plus où reposaient sa tête, ses bras, ou ses jambes. Était-ce de l’eau, du vomi, une jambe, un bras… Tout était mélangé pêle-mêle, corps et sacs, femmes et hommes…

Un seul son était perceptible dans les gémissements, les râles et les hoquets irrépressibles de ceux qui se vidaient de leur substance : le nom d’Allah imploré sur tous les registres de la voix et du souffle.

— Mon Dieu, épargne-moi et ma fille, et jamais je ne prendrai plus de kwasakwasa, lança une femme au comble de la souffrance.

— Jetez-moi à la mer, abrégez mon calvaire. Que ta volonté soit faite, mon Dieu, je me soumets à toi… cria quelqu’un au comble du désespoir.

Fanika reposait sur le côté, le dos arc-bouté contre la paroi gluante de la barque, elle s’enroulait ainsi autour du bébé, lui offrant la protection de son bras et de son corps…

Longtemps après, comme s’ils émergeaient d’un long coma, les passagers retrouvèrent progressivement leurs esprits, car l’embarcation s’était brusquement immobilisée, dans le silence de ses deux moteurs arrêtés.

On n’entendait à présent que le murmure confus du ressac qui allait lécher les pieds de l’îlot voisin.

La mer s’était, elle aussi, calmée dans le giron des côtes mahoraises.

Le commandant tendait l’oreille, sa tension était perceptible dans cette obscurité tombale. « Que personne ne bouge, ni ne parle, chuchota-t-il, c’est le sirikali8… »

En prêtant l’oreille à l’infini lointain, on pouvait distinguer le ronronnement d’un moteur puissant que les connaisseurs ne pouvaient confondre avec celui d’un kwasakwasa.

Chacun retenait alors son souffle et ce fut à ce moment que retentit le premier cri du bébé réveillé par ce brusque silence de mort.

Chut, chut, entendit-on de toute part…

Mais le bébé continuait de plus belle, ses pleurs déchiraient le suaire noir qui était tiré sur leurs têtes et, résonnant dans leurs oreilles, ils semblaient retentir jusqu’à l’horizon.

— Madame, dépêchez-vous de calmer votre enfant, sinon nous courrons à la catastrophe…

Fanika essaya de le bercer, en lui susurrant les mots doux de son enfance, lui chanta à l’oreille des notes d’apaisement, lui mit le sein à la bouche, mais rien n’y faisait : le bébé semblait plein de toute cette angoisse ambiante et ne pouvait la sublimer que par des cris redoublés.

Il sembla alors que le bruit du moteur lointain se rapprochait d’eux.

La tension atteignait son paroxysme : de tous les coins de la barque montaient les signes d’une vive et hostile agressivité.

— Madame, il est de mon devoir de vous mettre en garde, nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer ici et de tout perdre à cause de vous : ou bien vous faites taire votre enfant, ou bien nous vous jetons à la mer tous les deux…

— Oui, oui il faut les jeter à la mer tout de suite, s’éleva une voix, puis deux, puis trois, puis quatre…

L’atmosphère était à la folie maintenant comme si tous les esprits maléfiques de l’océan avaient pris possession de ces êtres en quête de bien-être, de liberté et de justice et venaient de les plonger en une seconde dans les abysses des enfers.

Fanika ne saura jamais comment et quelles serres monstrueuses lui avaient arraché le bébé de sa poitrine pour le jeter en sacrifice aux démons de la mer.

Dans sa pensée chancelante, elle entendait encore le cri du poète qui pleurait sur sa tragédie :

« Et toi, pauvre mère, à peine sortie des langes,

Aux eaux pour survivre, sacrifiant un ange,

Combien de vies pourras-tu pleurer,

Pour expier cette abomination de l’univers ? »

Mais, elle ne pouvait savoir encore qu’au loin « Là-bas déjà le rôt souverain de l’océan » se refermait sur un zébu et de nombreuses victimes sacrifiées à l’autel des démons de la misère et du mirage…

Le riz au coco

Aux Comores, il est de tradition d’exercer une véritable dictature sur les opposants ; le 1er président du pays, qui considérait l’état comme son propre bien en fut l’initiateur et un promoteur implacable, mais ses successeurs, quelle que soit leur idéologie religieuse ou « révolutionnaire », surent se montrer fidèles à la même tyrannie politique.

Les arrestations étaient monnaie courante… Sans procès ni jugement, les détentions comme les libérations relevaient de la volonté « du prince ».

— Fundi, fundi !

Un enfant pas plus haut que trois papayes s’engouffra par la porte sans battant et déboucha dans la petite cour. Il était essoufflé mais il ne pouvait se permettre une seule minute de retard ; de grosses gouttes de sueur lui perlaient le front tandis qu’il essayait de délivrer son message.

— Que se passe-t-il, mon enfant ? Calme-toi, reprends ton souffle. Voilà, voilà… Que se passe-t-il ?

Une femme d’un âge respectable s’était approchée du petit Zaki pour le calmer.

— Maîtresse, maîtresse ! reprit-il haletant, refusant de reprendre haleine, Fundi Shudjayi va être libéré bientôt.

La main de la grand-mère s’immobilisa sur le front du gamin qu’elle essuyait et son regard délavé se perdit quelque temps dans le vague.

— Shudjayi, Shudjayi ? répéta-t-elle, quand mon enfant ?
— Papa a dit lundi prochain à l’occasion de l’anniversaire de la révolution.
— Tu es vraiment sûr de ce que tu dis ?
— Oui, j’ai entendu mon père le dire à ma mère.
— Merci, merci, mon enfant, que Dieu te garde !

Elle ajusta son pagne rapiécé mais très propre, pénétra dans la petite case érigée dans un coin de la cour pour en ressortir avec quelques bananes mûres, petites et succulentes pour les remettre à l’enfant épanoui. Celui-ci s’esquiva en courant « Merci, maîtresse, au revoir… »

Bouleversée par la nouvelle, le cœur battant à tout rompre, elle s’assit sur le mortier renversé pour reprendre ses esprits. Ses grands yeux qui avaient jadis animé un visage fin, d’une grande beauté s’embuèrent, esquifs dans l’ondée des rides de son visage que coiffait l’écume blanche d’une chevelure encore abondante.

Qu’allait-elle faire ? Comment se préparer à accueillir cet enfant de son unique fille disparue ? Ce « foie de son existence », comme disaient les Comoriens, celui pour qui, la vie valait encore la peine d’être vécue.

D’abord laver son linge, nettoyer sa chambre de fond en comble. Tout un programme, grommela-t-elle, au souvenir du joyeux désordre que son rejeton se plaisait à installer dans ses affaires. Même si la besogne risque d’être de courte durée, compte tenu du temps qu’elle passe dans cette chambre, à ranger et à ranger sans relâche, depuis l’incarcération de Shudjayi, prétexte tout trouvé pour susciter un peu de sa présence dans un désert d’absence.

Mais que préparer pour lui signifier sans l’usage des mots, cette affection concentrée au cours de deux générations, et ce vide incommensurable qu’il crée en elle ?

Vide qu’elle n’avait plus connu depuis les moments palpitants, pleins d’anxiété et de ravissement précédant son seul et unique mariage. Par quelle magie ou quel miracle de Dieu Shudjayi tenait-il certains accents de la voix, certaines expressions du visage et même des attitudes de son grand-père ? Parfois, moment de folie ou de blasphème, elle se demandait si son mari ne renaissait pas à travers Shudjayi.

Il était aussi bien cette fille morte en couches que son vieux compagnon qu’elle avait perdu en cours de route.

Du riz pour marquer la constance, la permanence des sentiments, au coco pour marquer l’événement du cœur et des retrouvailles. Du riz au coco, un mets sans luxe, mais qui sort de l’ordinaire, par les soins particuliers qu’il requiert. Du riz au coco avec un ntibe1 dont il lui dirait des nouvelles. Ni trop salée, ni fade, une viande à point qui se marie avec le riz et se dissout dans la bouche avec délice. Et pour couronner le tout, du lait caillé pour donner à ce plat le parfum et la crème d’un mets royal.

Elle gloussa d’aise à l’anticipation du plaisir de Shudjayi. Le lait, elle le ferait cailler elle-même à la maison.

Maintenant, il fallait réunir la somme nécessaire pour toutes ces dépenses. Elle calcula mentalement ce que lui devaient les voisins : 1200 CFA pour un panier tressé, 500 CFA pour un chapeau de paille. Pourrait-elle récupérer tout cela ? Il lui faudrait terminer le van et la passoire en osier qu’elle avait commencés, afin de les exposer avec tout ce qui lui restait d’invendus sur le pas de la porte.

Ou peut-être ferait-elle même un saut au marché pour plus de sûreté ?

Mais le plus pressé n’était-ce pas de faire un fatiha9 – une prière à la mosquée – pour remercier Dieu de ses bienfaits et afin que cette bonne nouvelle puisse se concrétiser rapidement ? À cet effet et sans plus tarder, elle s’attacha à torréfier quelques graines de café qu’elle comptait servir à ses amies voisines, avec des biscuits comme d’usage.

Les jours défilèrent, dissemblables…

Parfois, ils donnaient l’impression de filer à une vitesse folle, à se demander si elle aurait le temps de faire tout ce qu’elle avait à faire. Alors que d’autres fois, allongée sur son lit, abandonnée à ses prières qui ne pouvaient plus chasser l’idée obsédante du retour prochain de Shudjayi, elle se prenait à compter les heures interminables de son attente.

Partout des manifestations de sympathie. Dans la mosquée, les vieilles femmes la taquinaient gentiment : « alors, ton mari revient bientôt ? Quelle grande fête ! »

Les jeunes élèves de Shudjayi passaient et repassaient à la maison ; celui-ci pour un petit don du cœur en menue monnaie ou un petit billet, cet autre pour offrir des bananes, cet autre encore afin de se proposer pour quelque course.

Les parents éloignés se succédaient à sa porte, anticipation heureuse de la bonne nouvelle. Grâce à « Radio Cocotier », tout le quartier battait de la même espérance que le cœur de la vieille femme, tant Shudjayi était apprécié et aimé pour son dévouement, sa serviabilité, son honnêteté et son sérieux. Des qualités que beaucoup s’accordent à dire très rares chez les jeunes de l’époque.

La grand-mère souriait. On eût dit qu’elle avait déjà réalisé son pèlerinage à la Mecque.

Le lundi, dès la prière de l’aube, la courette connut une intense activité : le balai courait, les vieilles marmites chantaient à force d’être récurées, la râpe à coco, le van de riz, tout égayait l’atmosphère d’une joyeuse animation.

Grand-mère avait retrouvé sa jeunesse dans l’ardeur et la joie de la besogne. Elle se multiplia si bien que le ntibe1 mijotait doucement et que le riz au coco était déjà couvert de feuilles de bananier, bien avant onze heures.

Elle s’était dit que s’il arrivait le matin, il pourrait déjeuner avec du thé au lait et un mkatre wa sinia10offert par une voisine. Et au cas où il viendrait plus tard, tout devait être prêt avant midi, car elle ne connaissait pas l’heure de son bonheur.

Parfois, le doute l’assaillait, un doute horrible qui s’insinuait par tous les pores de son corps. Alors, elle s’empressait de penser à autre chose, attisait ou diminuait l’ardeur du feu de bois, en enlevant ou au contraire en ajoutant des morceaux de bois, goûtait à ceci ou cela ou donnait des ordres à l’un de ses élèves coraniques. Bien que ce fût jour de congé pour eux, ils avaient tenu à assister leur maîtresse, en ce grand jour.