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Auguste Tavernier, un héros de la Révolution française ! Voilà l'idée que j'en avais lorsque notre Pépé racontait ses histoires... Un héros dans la famille qui fut l'un des sept prisonniers libérés de la Bastille le 14 juillet 1789. Et j'avais oublié... sauf que l'anecdote restait dans un coin de ma mémoire. Et après avoir exploré la courte vie de Marie, empoisonneuse de son époux, ce trait d'histoire refit surface... Auguste ? Ah oui, l'histoire de Pépé ! Du lard ou du cochon ? De la famille ? De très loin alors ! Je me voyais déjà à fanfaronner avec cet illustre ascendant. Que bien m'en a pris d'attendre un peu... Archiviste, voilà en quoi le devoir de vérité mène ; et quoi de plus naturel que de consulter les bibliothèques universitaires ou nationales. Celle d'Ottawa, au Canada qui connaît beaucoup de Tavernier, et surtout la bibliothèque de l'Arsenal à Paris qui détient les documents originaux. Et pour ce qui est appartient à Auguste, on est fourni ! Des centaines de pages de rapports, de notes et de courriers. Et à travers cette délicieuse pâtisserie documentaire, la petite histoire anecdotique, mais pas sans répercutions, qui s'inclut dans la grande ! Une saga que j'ai pu retracer : de l'enfance au dernier rapport après 1789 et qui laisse entendre que...
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Seitenzahl: 239
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Des mercis :
– à mon épouse Martine pour le dessin de couverture ;
– à Caroline ma fille pour sa très attentive relecture ;
– au confinement dû à la Covid-19 et permettant le temps de l'exploration et de l'écriture...
L'image de couverture est une reproduction à la main d'après une image originale ED.COPPIN – Bisson-Cottard tirée de la collection privée « Histoire de la Bastille » d'Auguste Maquet -1844. Exécutée par Martine Tavernier.
Il s'agit d'une lithographie et pastel d'Auguste Tavernier en cellule (19ème siècle) © Cependant, il est curieux de constater qu'il manque le pied droit au prisonnier. Or comme on le verra dans les documents, il n'a jamais été question d'une telle mutilation ; sauf pour le chevalier Lussan dont un pied fut gravement atteint au cours d'une évasion. Mais pas amputé !
On manque cependant de documents sur plusieurs années avant sa libération, sinon l'un des derniers en 1788 signalant une dégradation physique d'Auguste...
Un effet de style dramatique du dessinateur ?
1 - Les Tavernier célèbres
2 - Quelques protagonistes
3 - Une faute qui aura des conséquences
4 - La jeunesse d'Auguste
5 - La dégringolade
6 - Le chevalier d'Esparbès de Lussan
7 - Le sieur Babu
8 - Escroquerie féminine
9 - Quel complot ?
10 - De Lussan contre Tavernier
11 - Auguste s'attend au pire
11 - Remontée vers Paris
12 - Pourquoi tant de haine ?!
13 - L'affaire Damiens
14 - Le cas de Lussan s'aggrave
15 - Auguste aggrave son cas
16 - Rente et pension
17- Les rapports d'interrogatoires
18 - Une libération de courte durée
18 - Épilogue
Auguste Tavernier. Un régicide ? Comme vous y allez fort !
Et pourquoi pas ? En tout cas nous pouvons peut-être prétendre à une extraction dans la lignée mais certainement pas une ascendance car on ne lui connaît pas d'enfant... Et pour cause...
On verra cela plus loin.
On se fait souvent une fierté de chercher et de trouver dans sa famille d'illustres personnages passés à la postérité. Qu'importe le type de gloire si l'on en trouve qui ont laissé une empreinte dans la démesure. Nous en comptons quelques-uns. Pour exemple, Marie Tavernier1 qui assassina son mari et qui fut guillotinée en 1802. Originaire du lieu familial dans l'Orne.
En plus prestigieux, une branche latérale nous a fourni un peintre, Henri Fantin-Latour, via la famille Dubourg, d'où vient ma grand-mère paternelle.
En furetant sur la toile telle une araignée cherchant à piéger sa proie dans ses fils, je suis donc parti à la chasse ! Pour résultat de trophée, ils ne sont guère nombreux mais toutefois susceptibles d'aiguiser mon exploration...
Ainsi, comme chacun sait, nous descendons tous de la cuisse de Jupiter ! Alors quand un homonyme apparaît, on se l'approprie comme notre grand-parent. Une sorte de fantasme mégalomane. La fierté d'y être associé ! Et si l'on s'intéresse à l'histoire, on cherche un peu plus loin à savoir si cela est vrai via la généalogie et les archives universitaires ou de l'état.
Paul Tavernier attire mon attention mais ne figure pas sur nos tabloïds généalogiques. Peintre (1852-1943) qui produit surtout des œuvres proches de la nature, sans non plus délaisser l'animalerie, la vénerie et les portraits.
Certains autres noms ressortent alors de l'oubli. Adolphe Tavernier, ami proche d’Alfred Sisley, né en 1853 à Paris et qui fut écrivain et escrimeur de renom. Sans compter Bertrand Tavernier, célèbre réalisateur de films. Mais jusqu'à présent aucun n'apparaît dans notre lignée, où peut-être vraiment très loin sur des branches latérales...
Près de dix mille Tavernier en France depuis 1891. Moins que les Martin, Bernard ou Thomas, certes, mais assez pour remarquer des Le Tavernier ou encore des Tavergnier, de Tabernier, Travernier, Thavernier, etc. Jusqu'à une rivière2 qui porte même notre nom, elle prend sa source dans le lac Tavernier du canton de Tavernier au Québec ! Un autre explorateur ? Nous n'en saurons pas plus... pour l'instant.
Ils sont 12.500 à partager ainsi notre nom dès le seizième siècle.
Avec la curiosité de retrouver dans notre lignée des Le Tavernier, conservant cette particule sur des générations et que nous avions perdue au dix-neuvième siècle. Ils venaient de l'Orne et de la Normandie... fief d'origine de notre famille.
Nous connaissons aussi un Jean-Baptiste Tavernier, explorateur au dix-septième siècle. Nicolas Boileau lui a écrit une ode.
De Paris à Delhi, du couchant à l'aurore,
Ce fameux voyageur courut plus d'une fois :
De l'Inde et de l'Hydaspe il fréquenta les rois ;
Et sur les bords du Gange on le révère encore.
En tous lieux sa vertu fut son plus sûr appui ;
Et, bien qu'en nos climats de retour aujourd'hui
En foule à nos yeux il présente
Les plus rares trésors que le soleil enfante,
Il n'a rien rapporté de si rare que lui.
Jean-Baptiste Tavernier né à Paris en 1605 et mort à Moscou en juillet 1689. Marchand de pierres précieuses3 et grand voyageur en Orient et en Extrême-Orient, il a beaucoup écrit sur ses aventures. Des écrits non pas tant touristiques ou scientifiques mais plutôt commerciaux... Je me reconnaissais un peu en lui du fait que je n'ai pas lésiné non plus sur mes propres voyages dans le monde. Mais la similitude s'arrête là ! Jean-Baptiste Tavernier était plutôt coutumier de l'Orient... et nous n'en avons pas non plus entendu parlé dans la famille.
On se contentera de ceux-là car d'autres plus anonymes se sont discrètement illustrés localement... Il y a la grande et la petite Histoire où bien souvent cette dernière a permis à celle qu'on connaît d'exister...
Revenons-en donc à Auguste Tavernier qui m'a interpellé car on en parlait chez Pépé et Mémé avec une demi fierté. Méritée ?
Qui était-il ? Pépé nous le laissait entendre, à nous alors petits enfants crédules et avides d'histoires extraordinaires, âgés de six à douze ans... mais cependant avec un demi sourire farceur. Du lard ou du cochon ?
En tout premier lieu, quelle relation généalogique peut-on lui attribuer avec nous, sachant que cet aïeul fait partie des histoires dont on dit qu'il serait de la famille ? Il y a... holà ! Cela remonte à loin... Mais il pouvait tout aussi bien s'agir d'une blague de Pépé !
Toutefois, ainsi que je pensais que Quentin de la Tour, illustre peintre du 18ème, ou encore George de la Tour, autre illustre peintre du 16ème, était un de mes aïeux, il m'a fallu trouver dans une branche latérale un Henry Fantin-Latour (1836-1904), peintre et lithographe, la vérité sur une de nos gloires familiales.
Homophonies proches et l'on brandit avec fierté la noblesse d'un blason ou de renom universel. Un demi-flop seulement car ce peintre émarge dans la liste de la renommée artistique de la fin du 19ème siècle.
Il pourrait en être de même avec cet Auguste Tavernier. Pensez-donc : la Bastille ! Quelle gloire en effet si l'on relie cet épisode à
la Révolution française. Libéré par le peuple après plus de trente années d'emprisonnement à la Bastille pour régicide ! Soit un acte raté de la part de Damiens, mais une éventuelle complicité mise en doute basée sur crime de lèse-Majesté... Une gloire ?
Tout dépend de quel côté l'on se place, bien qu'il y ait aujourd'hui prescription quant aux retombées sur les collatéraux très éloignés. Un lien avec Damiens ? De cela il faut s'en assurer car cette affaire a bouleversé la France entière, jusqu'à interpeller le système judiciaire totalement inique et cruel de l'époque...
Donc, deux chasses à l'information. l'une dans les arbres généalogiques des Tavernier ; l'autre dans les archives de la Bastille. Cette dernière piste me semblant beaucoup plus intéressante que celle de me raccrocher à une éventuelle gloire de la nation ! Et l'on verra que sur ce point on a plutôt intérêt à faire profil bas au regard du résultat de l'investigation qui suit, jusqu'à poser un mouchoir dessus quant à en tirer une quelconque fierté...
On sait de lui au départ de l’enquête qu'il est né le 29 décembre 1725 et incarcéré à la Bastille en août 1759 jusqu'à sa libération le 14 juillet 1789... pour être aussitôt transféré à l'asile de Charenton. On perd ensuite sa trace, ne sachant pas même lorsqu’il est mort, ni dans quelle condition humanitaire...
Toute l'affaire va tourner autour du régicide perpétré par Damiens à l'encontre Louis XV ! J'en parlerai donc afin de replacer notre Auguste Tavernier dans la « grande » Histoire.
La presque totalité de la saga d'Auguste-Claude Tavernier est reconstituée à partir du livre des archives n°XVII « Archives de la Bastille », digitalisé par la bibliothèque de l'université de Ottawa (2010) page 239 à 451.
https://archive.org/details/archivesdelabast17rava/page/240/mode/2up
Les documents originaux se trouvent à la bibliothèque de l'Arsenal de Paris et numérisés sur Gallica de la BNF.
1 « Marie Tavernier guillotinée en 1802 » BOD éditeur – Daniel Tavernier
2 Cette toponymie apparaît sur une carte en 1929 pour être officialisée en 1968 par la Commission de toponymie du Québec.
3 Il aurait rapporté le « diamant bleu de la couronne ».
Nous allons faire connaissance avec nombre de personnages clés, dont ceux qui auraient navigué dans le mouvance de complicité du régicide raté envers Louis XV. Mais aussi des profiteurs cherchant gloire et ou fortune en exploitant le filon de l’événement... Tous ont effectué un passage bien mérité à la Bastille !
Ceux cités dans l'affaire des complots.
Louis-Augustin d'Esparbès de Lussan :
Issu d'une illustre famille de Montfort près d'Auch Ce nom signifie « épervier ». À celui-ci on y a joint le nom de la terre « Lussan ».
Celui qui nous concerne semble être un fils qui aurait mal tourné et qui passe une partie de sa vie en prison. Il fit un passage à la Bastille du 4 août 1759 au 31 mars 1760. Auparavant il avait longuement séjourné aux îles Sainte-Marguerite d'où il aura tenté de s'évader en 1752 pour être repris à Grenoble4 en 1753. Il y retournera et rencontra Auguste... De là naîtra l'idée d'un complot contre Louis XV.
Il s'agit d'un personnage important dans l'affaire ! Et nous allons le suivre car il n'y aurait pas eu de cas Tavernier sans sa présence...
Il est né en 1724 en la paroisse de Saint-Médard, diocèse de Lectoure en Guyenne. Lieutenant dans le régiment de Provence.
Le sieur P. Babu :
Natif de Clermont en Auvergne il servit dans le régiment d'infanterie de Bretagne. Désertion et espionnage font partie des motifs de son emprisonnement.
Il est successivement incarcéré à Landeau, à Metz, puis à la Bastille le 18 avril 1759.
Il est lui aussi convaincu de complicité dans le régicide mais tout comme pour Auguste, tous le jugent simple d'esprit, « timbré ». Il semble ne pas disposer de toute sa raison... On suggère qu'il fasse plutôt pèlerinage à Bicêtre pour y faire repentance de son mensonge. Mais on pense aussi qu'il cache bien son jeu. Après un comportement d'enragé où il brise tout et moleste ceux qui tentent de la maîtriser on le met au fers.
Il meurt le 2 février 1760. Maltraitance ? Élimination politique ?
On ne saura jamais...
Dame Faribault :
Madame Varice, épouse Faribault, trouve une bourse contenant une lettre où il est question d'un complot contre la vie de Louis XV et de la Pompadour. Elle donne celle-ci à l'abbé Jubault qui le transmet à Versailles. On pense qu'elle fabule pour en tirer profit car le couple et leurs enfants vivent misérablement. Elle disculpe l'abbé de toute manigance. La Pompadour la fait libérer par empathie mais ne verse aucun subside.
L'abbé Jubault :
Il transmet la bourse trouvée par madame Varice-Faribault pour avertir la Cour du danger. En premier lieu taxé de connivence et emprisonné, il est mis hors de cause et libéré rapidement.
Le sieur Schneider :
Soldat aux gardes suisses. Cas isolé et dans un premier temps soupçonné de connivence, il sera jugé dément. On ne le prendra pas au sérieux quant à une implication dans le complot.
Le sieur Morlot :
Il ne fait que passer rapidement car il n'a rien à voir dans cette histoire, sinon qu'il a eu le tort de parler un peu fort et de vouloir faire croire qu'il est un personnage important dans un complot...
Auguste Tavernier :
Le 14 juillet 1789 lors de la prise de la Bastille, beaucoup des archives ont été dispersées au vent dans les fossés ou brûlées. Il ne reste que le document de référence pour imaginer l'affaire Tavernier dans toute sa durée. Certains rapports des interrogatoires le concernant font partie des 60.000 feuillets récupérés notamment par Beaumarchais, transférés et catalogués à la Bibliothèque de l’Arsenal.
D'où viendrait effectivement Auguste ?
Ils sont quatre frères chez les Pâris. Un famille d'aubergistes à l'origine, vivant à Moirans dans le Dauphiné depuis le XVIIème siècle au moins. Ces derniers, contemporains d'Auguste, devinrent financiers et s'aventurèrent dans les affaires !
Et quelles affaires !
Au départ, une auberge, de renom somme-toute, sert de plaque tournante car Grenoble et sa région sont un passage obligé pour les gens de voyage entre l'Italie et la France, donc la route de l'Orient. Tous les échanges transalpins transitent par Grenoble.
On est donc au fait des modes et tendances, des marchandises et du trafic... C'est ainsi que de petits profits issus de confidences, en s'accumulant, permettent de plus gros rapports.
On sait ainsi en avant première comment investir avant les autres... Car si on s'acoquine avec les gens de domesticité, on côtoie aussi du beau monde, du monde du commerce, et les indiscrétions circulent sous le manteau.
Leur première fortune s'est bâtie sur le blé alors que le pays souffrait de maigres récoltes. Pour cela, plus tard accusés d'affameurs, ils devront quitter le Dauphiné pour se rendre à Paris. De plus, la capitale devient à ce niveau plus proche du pouvoir...
Le grand-père, Jonas, fut anobli en 1658 pour fait de guerre. Un titre seulement, mais sans la rente, sinon celle qu'il reçoit de celui de maire perpétuel de Moirans ; tout juste de quoi monter l'auberge de la Montagne. Son fils Jean sera ainsi à la tête de l'auberge qui aura acquis toutes les réputations autorisant la confiance et les confidences. Mais il sera plutôt très vite intéressé par le commerce de blé.
Quatre enfants vont donc bénéficier de cette aura, sachant avec beaucoup d'habileté faire fructifier ce pouvoir conféré à ceux qui se situent au centre des réseaux. Et ainsi contracter bons mariages qui assurent l'extension de leur influence. Tous se dirigeront donc vers les affaires juteuses et les finances.
Il y a l'aîné, Antoine dit le Grand Pâris, Comte de Sampigny et baron de Dagonville. Il se spécialise dans le ravitaillement des armées du Roi en secondant son père Jean. Le blé surtout sur lequel il spécule en jouant sur les réserves. Mais ce qui fait sa renommée tient dans sa parole et dans ses actes, allant jusqu'à approvisionner correctement les troupes partout où elles opèrent, même en état de siège.
Un mariage aussi dont le contrat est cosigné par le Dauphin.
En disgrâce sous Louis XIV, suite à une dette colossale due à de mauvaises manœuvres du duc de Noailles auquel il est associé, on le rappelle après la banqueroute de John Law. de Lauriston5
Il doit donc son brillant ou désastreux renom au trafic de blé, n'hésitant pas à jouer sur les taxes frontalières... Ce qui lui vaudra, avec ses frères, un exil de Versailles où ils tenaient leurs affaires.
Le cadet Claude Pâris la Montagne6, seigneur de Moirans et de Serpaise, exerce lui aussi dans l'approvisionnement des armées en vivres et en munitions.
Quelque peu en disgrâce avec ses frères en 1720, il est lui aussi rappelé par Félix Le Pelletier de La Houssaye, contrôleur général des finances, afin d'apurer les dettes royales7 et de réparer les dégâts de John Law.
Né le 10 avril 1684 à Moirans, Joseph Pâris-Duverney, après un passage rapide dans les Gardes Françaises, rejoint à 17 ans ses aînés pour se lancer en famille dans l'approvisionnement des armées. Une affaire familiale soutenue par les grands du royaume. Le tabac, les affaires coloniales de Louisiane où ils établissent un comptoir.
Mais les affaires vont mal tourner pour lui en 1726 car on va l'accuser pour une tentative d'assassinat dont il sera disculpé après 18 mois dans les geôles de la Bastille. Il lui faudra quelques années avant de retrouver les arcanes du pouvoir, équilibre et confiance vis-à-vis de ses relations.
On le dit être le pilier financier qui a mis en place l'opération du Visa8. Il crée l’École Militaire et soutient financièrement Beaumarchais.
Père d'une fille, il est de notoriété9 sous cape qu'à l'âge de 41 ans il devient aussi le père d'un enfant naturel conçu avec une domestique de son dernier frère, Jean Pâris de Montmartel (ou Monmartel selon les documents). Cette domestique, Marie Charlotte Vilaine, est l'épouse de Nicolas Tavernier, portier au château de Brunoy, qui en accepte bien malgré lui la paternité de nom.
N'ayant eu qu'une fille, on comprend que les enjeux de successions ne lui ont guère laissé de choix en plaçant le bâtard hors d'héritage... Auguste Tavernier serait alors le fils d'un grand financier, d'un seigneur terrien. Mais au regard de tous les documents consultés il n'a jamais dû le savoir ! Ni lui, ni officiellement personne d'autre que ses parents !
On comprend par conséquent ce qui va suivre : pourquoi Auguste, durant presque toute sa vie, ce au moins jusqu'en 1770,10 à la mort de « son » père naturel, sa pension sous forme de rente fut payée par l’intermédiaire de Jean Pâris de Montmartel. Une rente qui lui permettait durant ses détentions une aisance particulière.
Le dernier frère de la branche, Jean Pâris de Monmartel11, fut lui aussi un grand financier. Et ses affaires, il les tenait à Nantes, grand centre de la traite des noirs où un Irlandais, Antoine Walsh dirigeait la Société de l'Angola. Un très gros investissement de 375.000 livres12 !
Les membres de la famille s’appuient les uns les autres, faisant jouer leurs relations respectives, tant dans le commerce que dans la noblesse, dans leurs domaines d'affaires, et engrangeant ainsi des fortunes. Jean Pâris est considéré comme l'homme le plus riche du royaume après Louis XV... Parrain d'Antoinette Poisson, la Pompadour !
Il est marquis de Brunoy, comte de Sampigny, baron, seigneur, etc. Un titre pour chaque terre qu'il possède.
Esthète, Jean Pâris organise ses parcs et jardins dans son château de Brunoy constitué de deux bâtiments distincts. Grilles, portes majestueuses, il poste pour ce service Nicolas Tavernier, époux de Marie-Charlotte Vilaine, depuis 1710. Une place avec bel habit, lui conférant un statut particulier de prestance.
Enfin une sœur, Marthe Pâris en troisième position et qui fera un beau mariage avec le receveur des Tailles à Grenoble, servant par conséquent les intérêts de la famille. Ce dernier entrera dans les affaires de celle-ci.
Deux tableaux donc : l'un d'une grande famille financière à qui l'on peut attribuer les plus grands et les plus bas qualificatifs ; et l'autre domestique dont un élément misérable, issu du premier tableau sans qu'il le sache, va passer sa vie d'adulte soit en prison, soit en asile...
Et dans l'intrigue un ou deux complots d'assassinat du Roi Louis XV !
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Du point de vue technique :
Dans le récit qui va suivre tous les paragraphes « entre parenthèses et en italique » sont des extraits des rapports et courriers constituant l'affaire Tavernier.
Dans les documents d'archives, le rapporteur utilise souvent des abréviations. Afin de les rendre lisibles elles sont transcrites ainsi : int. (errogatoire) ou R.(oi). Les rapports réguliers comportent tous en référence (B.A.) Il s'agit de documents de la Bibliothèque de l'Arsenal.
4 Il s'était caché au couvent des Minimes de la Plaine de Grenoble. Il était armé !
5 John Law de Lauriston : économiste et banquier (1671-1729) et ministre des finances en 1720. Il émet des billets en nombre, ce qui engendre une spéculation, source d'un effondrement lorsque les détenteurs souhaitent réaliser les valeurs en or et argent.
6 Les quatre frères se nommaient Pâris. L’extension vient ensuite pour caractériser un titre de noblesse, ou s'en donner un. La Montagne vient de sa mère dont c'est le nom. Duvernay vient d'une terre familiale.
7 On parle alors d'opération de Visa unilatéral qui ne rapportera « que » 50 millions de livres au Roi.
8 Voir l'affaire John Law...
9 Un seul document en fait mention... Mais cela était chose relativement admise dans un milieu où l'on n'épousait que par intérêt de contrat. Bien qu'il n’ait jamais réellement existé, le droit de cuissage, ou de jambage, parfois dit de pucelage, envers un vassal, un serf ou un domestique, certains nobles ne s'en formalisaient pas et passaient outre en s'autorisant des privautés parfois complices avec la gente féminine. Nombre de bâtards ou d'enfants naturels ont ainsi vu le jour...
10 1766, mort de son protecteur Jean Pâris de Montmartel...
11 Montmartel, ou parfois Monmartel, appellation d'origine du fait d'un lieu-dit de Moirans.
12 Environ 1 million d'euros.
Nicolas Tavernier est arrivé jeune de l'Orne13. Beau garçon et sachant lire et écrire, on le destine plutôt à la domesticité qu'aux travaux des champs. Une aubaine pour lui car la vie difficile de la campagne de province le rendrait plutôt morose. Surtout en ces temps de disettes et de privations ponctués de maladie. Une domesticité, certes, mais pas dans un petit fief. Il commence à douze ans comme coursier à tout faire dans une bonne maison, puis à Alençon. Bel homme à vingt ans il aspire aussi au bel habit et à vivre en un lieu où il resterait à l'abri du besoin, sans pour autant s'avilir dans des tâches de bas service.
C'est en 1710 qu'un cousin l'entraîne sur la route qui le mène à Paris. Un Paris qui en ferait rêver plus d'un. Il est au service de Joseph Pâris-Duverney qui lui a fait savoir que son frère Jean Pâris de Monmartel cherche un homme de belle stature qui lui rende service en domesticité.
Nicolas a vingt ans, Jean Pâris de même, et entre eux, le même âge faisant et malgré le fossé social qui les sépare, naît une sorte de sympathie réciproque. Une sympathie d'homme qui durera des décennies jusqu'à un niveau de ce qu'on pourrait appeler de l'amitié. Une amitié d'appréciation mutuelle de proximité de vie...
Toutefois, chacun dans son rang !
Marie-Charlotte Vilaine rejoint rapidement la maison qui s’agrandit au rythme de la fortune du marquis. Elle est belle, pas sotte mais effacée, et se plaît au point de souhaiter y rester. Il en est ainsi dans cette société qui se met au service exclusif d'un maître ; on reste, et pour longtemps, ou l'on s'en va après avoir négocié un nouveau placement qui se fait par affinité de connaissance entre maisons.
Ils vont se marier au bout de quelques années, alors que chacun a trouvé et assuré sa place. Nicolas s'est vite révélé indispensable, au point qu'à l'arrivée au château de Brunoy, Jean Pâris lui confie les « clés » du domaine, c'est à dire le rôle représentatif du premier contact protocolaire lorsqu'un invité arrive. Une belle vitrine que cet homme en habit d'apparat qui vous accueille et vous mène vers l'hôte des lieux. Discret mais prévenant, il doit savoir ne rien dire tout en faisant bien, et posséder une parole ajustée lorsqu'on s'adresse à lui.
En 1722, soit après douze ans de service, tout l'équipage suit en effet son maître au château de Brunoy que vient d’acquérir Jean Pâris de Monmartel.
Toujours pas de naissance en vue... Pourtant l'aiguillette n'a pas été nouée. Nicolas souffrirait-il d'impuissance ? Marie-Charlotte porterait-elle la malédiction de ne pouvoir enfanter ?
Le maître des lieux reçoit. Il mène bon train en esthète accompli, non pas de l'oisiveté, mais surtout par goût qu'il aime à partager.
Mais aussi, n'oublions pas qu'il doit ménager les relations avec qui il fait affaire, et elles sont nombreuses !
Bien souvent ses frères sont de la partie, ce qui permet de mixer les connaissances et d'établir de nouvelles affaires, qu'elles soient de ravitaillement des armées, de commerce de céréales ou encore de tabac de la Louisiane. Quand il ne s'agit pas de celui des esclaves nègres... bien que pour ce domaine on ne fait que de financer et de toucher les dividendes.
On y reste parfois plusieurs jours au château, voir des semaines car une stratégie financière ne se crée pas en un dîner de réception. On vit dans ce microcosme où les uns les autres apprennent à se connaître à force de se croiser, à force de vivre dans un même environnement. Et si les domestiques se font discrets et ne se mélangent pas avec la caste qu'ils servent, il n'en reste pas moins qu'on prend l'habitude des gens, si petits ou si hauts soient-ils placés.
Et Joseph Pâris ne reste pas insensible à la beauté de Marie-Charlotte... que parfois il croise. Un regard pesant. Il est beau Joseph ! La trentaine avancée et bien constituée, et une aisance dans son être sans apparat lorsqu'il n'est pas en représentation, se permettant même dans le quotidien de ne pas porter perruque... On pourrait dire, naturel. Oui, c'est cela, sans posture, et reprenant même parfois son accent montagnard de Grenoble.
Joseph Pâris-Duverney Louis-Michel van Loo
Il n'en faut pas moins pour éveiller en Marie-Charlotte une sorte d'émoi. Une réaction qu'elle ne laisse pas paraître et réprime tout en pensant immédiatement à autre chose. Elle n'est qu'une domestique !
Nicolas, Marie-Charlotte. Un couple qui s'est usé par l'absence d'enfant. Et ce n'est pas faute de ne pas avoir essayé... On en reste donc là à savoir qu'il n'y aura pas de descendance. On s'y est fait et maintenant qu'elle a passé la trentaine, elle se dit qu'elle porte cette malédiction... Alors l'envie entre eux s'éteint.
Mais Marie-Charlotte ne s'y résout pas ! Soit, ils n'auront pas d'enfant, mais le sentiment qui attire les corps et les font chanter... Elle regarde maintenant Nicolas sans réagir comme aux premiers jours. Alors que... que dans ses rêves et maintenant ses rêveries, une silhouette se profile. Un bel homme qui à chaque fois suit son déplacement, qui parfois la croise en des lieux où les gens vivent normalement chacun de son côté dans son monde.
En ce jour de fin mars 1725, alors qu'on prépare le petit château pour recevoir, après un hiver rigoureux, les femmes sont à l'ouvrage et certaines restent même sur place la semaine pour ce grand ménage de printemps. Marie-Charlotte fait partie de celles-là qui ne rentreront que pour la messe du dimanche. Pas d'enfant à s'occuper... alors l'occupation des lieux lui échoit en priorité.
Cette absence du château principal pour résider dans le petit sur l'autre versant de la vallée ne lui a pas échappé. Joseph reste toujours à l’affût de son attirance pour elle, il sait que peut-être la fortune rendra possible une autre forme de rencontre, plus proche et pourquoi pas, ainsi qu'il le souhaite, plus intime.
Lui parler, établir un lien de rapprochement...
Or que l’hiver roidit la glace épaisse,
Réchauffons-nous, ma gentille maîtresse,
Non accroupis près le foyer cendreux,
Mais aux plaisirs des combats amoureux.
Assisons-nous sur cette molle couche.
Sus ! baisez-moi, tendez-moi votre bouche,
Pressez mon col de vos bras dépliés,
Et maintenant votre mère oubliez.
Que de la dent votre tétin je morde,
Que vos cheveux fil à fil je détorde.
Il ne faut point, en si folâtres jeux,
Comme au dimanche arranger ses cheveux.
Approchez donc, tournez-moi votre joue.
Vous rougissez ? il faut que je me joue.
Vous souriez : avez-vous point ouï
Quelque doux mot qui vous ait réjoui ?
Je vous disais que la main j’allais mettre
Sur votre sein : le voulez-vous permettre ?
Ne fuyez pas sans parler : je vois bien
A vos regards que vous le voulez bien.
Je vous connais en voyant votre mine.
Je jure Amour que vous êtes si fine,
Que pour mourir, de bouche ne diriez
Qu’on vous baisât, bien que le désiriez ;
Car toute fille, encor’ qu’elle ait envie
Du jeu d’aimer, désire être ravie.
Témoin en est Hélène, qui suivit
D’un franc vouloir Pâris, qui la ravit.
Je veux user d’une douce main-forte.
Hà ! vous tombez, vous faites jà la morte.
Hà ! quel plaisir dans le cœur je reçois !
Sans vous baiser, vous moqueriez de moi
En votre lit, quand vous seriez seulette.
Or sus ! c’est fait, ma gentille brunette.
Recommençons afin que nos beaux ans
Soient réchauffés de combats si plaisants.14
D'abord quelque peu effarouchée par une approche à laquelle au fond d'elle-même elle aspire tout en le rejetant avec violence de son esprit, la femme allume petit à petit la flamme qui couvait, levant les frontières de la retenue sociale. Il ne reste présents qu'un bel homme viril désirant et une femme séduite happée par son désir féminin...
Un combat si plaisant... après une brève levée des habits de soie et de lin. Une ronde de corps nus que plus aucun tabou ne retient !
