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Les tragédies arrivent souvent en toute inconscience de ceux-là même qui les subissent. Parfois, cependant, le fou de la communauté tente de les réveiller. En vain! Ainsi, des sociétés humaines ont assisté, désabusées, à leur propre incinération. C'est donc l'histoire d'une désagrégation de la société que l'auteur tente de retracer, dans cette Afrique centrale, depuis le point de départ, qui se situe au moment de l'intrusion de la civilisation indo-européenne, jusqu'à ce début de ce siècle. La passion a assez souvent pris les devants dans ce récit, sans toutefois avoir altéré la réalité des faits.
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Seitenzahl: 204
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Du même auteur
MILANDOU, Michel, (2024),
Portrait d’un ex-colonisé au XXIe siècle
Edition Bod
ISBN : 978-2-3225-2142-5
MILANDOU, Michel, (2022),
En DIEU Se Trouve Seulement L’AMOUR
Ou comment vivre sa foi en Jésus.
Évry-Courcouronnes, CesbcPresses,
112 pages. Format 11 * 18 cm (Livre de poche)
ISBN : 979-10-90372-57-3
MILANDOU, Michel, (2019),
Les origines d’un peuple : les Laris. Histoire et ethnologies
Évry-Courcouronnes, CesbcPresses,
64 pages. ISBN : 979-10-90372-45-0
MILANDOU, Michel, (2008),
Loi de Say et Développement économique en Afrique subsaharienne
Corbeilles-Essonnes, Éditions ICES, 286 pages. ISBN : 2-
910153-53-3
Ce livre est une fiction ; toute ressemblance avec des situations réelles est tout simplement fortuite.
Il y avait tellement à dire. D’un autre côté, la tentation au silence était forte. Si forte et bien tenace qu’on se sentît écartelé, entre se contenter de sa petite vie et laisser tout de même sa conscience s’exprimer.
Le choix n’a jamais été difficile. Le seul vrai problème était au niveau du style qu’il fallait adopter ; le ton de la narration devrait donner la ligne du récit.
Nous avons choisi de nous raconter sans trop s’impliquer. C’était presque un devoir : une allégorie du devoir était dans cette vision de conter, dans un but aléatoirement noble, ce qui était, il y a si peu encore, le quotidien qui faisait le bonheur de vivre.
La joie de vivre n’était pas un vain mot. Elle était d’autant plus expressive qu’elle n’était pas assujettie à la présence d’un cadre malsain où les relations sociales passaient par le matérialisme.
Bref ! Nous nous sommes donc efforcés dans cet exercice qui consiste à tenir éloigné l’objet de la narration du narrateur. Ainsi, allions-nous jouer à l’assistant ethnologue qui est un étranger au monde de sa préoccupation, un étranger initié ; un cap difficile à tenir dans ce cas présent, tant la force des faits étrangle la volonté de l’émancipation.
Il est aussi étranger par l’option méthodologique qui a été la sienne et qui l’a entrainé dans cette autopsie.
Cependant, il est néanmoins dans l’objet auquel son regard s’intéresse. Alors, il s’observe dans le miroir. Celuici lui renvoie une image tronquée, mais suffisamment réaliste. Une image suffisamment puissante pour déclencher le tsunami de la résistance dans la société. Ainsi, il est encore temps de se reconstruire.
Il était donc temps d’aller à l’assaut de sa propre culture avec tout ce qui la faisait vibrer. Voilà que se présentait ce cauchemar, cousu essentiellement d’histoires de plaintes à l’encontre de la dépravation. Il faut cependant souligner la précision que cet assaut n’affiche aucune autre ambition que celle d’être essentiellement informatif. Voilà pourquoi il relate uniquement les faits vécus directement ou indirectement.
Le choix est clair dès le départ. Il s’agit d’être le plus proche possible de la culture locale. Ainsi, sans aucun atermoiement autorisé, ce socle culturel est fait de croyances et de pratiques sociales de guérison. Voilà ce qui constitue l’objet essentiel de ce qui va suivre.
Les pratiques de guérison sont parfois inspirées par le charisme. Ce terme est devenu très coutumier des récits sur les guérisons. Nous tenterons de contenir sous le chapiteau du « charismatisme » toutes ces émotions qui alimentent les récits sur les guérisons exceptionnelles. Ceci pour se mettre à l’abri du tourbillon qui risquerait d’entrainer cette revue des expériences personnellement vécues dans la submersion.
Le charismatisme est né d’une suggestion, violemment vécue par les populations locales christianisées. C'est une forme idéologique dont l’ambition n’a jamais été aussi peu avouée : c’est en tant qu’arme de combat contre ces pratiques sociales de guérison que le charisme est reconnu aux uns et pas aux autres. Ainsi, le prêtre catholique Nkounkou Roch Auguste, connu comme le premier prêtre congolais et le pasteur Ndoundou Daniel de l’Église évangélique - tous deux ayant exercé à la même époque - seront reconnus comme les charismatiques de premier ordre après le prophète Kimbangu Simon. Aux féticheurs et tradi-thérapeutes herboristes, cette faculté, cette capacité, ne leur sera dévolue. C’est donc dans le cadre de la croyance sise sur la Bible qu’émerge le charismatisme.
Que ce qui suit, ait, quelque part, l’ambition de suggérer, c’est peut-être aussi ce que recherche cette lecture. Au moins suggérer l’idée que dans le comportement collectif face à la guérison, celui-ci est souvent sous l’influence du pouvoir d’achat qui est celui de chacun d’entre tous. C’est là qu’est l’erreur. Une suggestion est de s’efforcer pour un petit recul dans le temps de notre histoire locale. Pour s’informer, pour rendre dynamique des pratiques poussées vers la désolation ; ce qu’elles ne méritent pas.
Pourquoi une autopsie de la société ? Vraisemblablement, parce qu’elle parut en avoir besoin, pour l’aider à se retrouver. Pour se reconstruire.
Chapitre -I-
Chapitre – II-.
Chapitre – III-
Chapitre -IV-
Chapitre -V-
Chapitre -VI-
Chapitre -VII-
Chapitre – VIII-
Chapitre -IX-
Chapitre – XI-
Chapitre – XII-
Chapitre – XIII –
Chapitre – XIV –
Remerciements
C’est une immersion ethnologique.
Animée, la vie l’était autour d’une interrogation : pourquoi dans notre société s’élevaient encore des regrets sur la période coloniale ?
Pour cela, on se référait à une femme, parce que la femme était dans notre société la mémoire active qui savait restituer une histoire, l’histoire. Alors, allons-y d’abord pour la petite histoire :
Maléka Vouvoungui Angèle était l’aînée d’une fratrie de neuf naissances, née au coeur de l’intense activité coloniale. Quand les naissances n’avaient pas encore de date précise. Sur les actes de naissance figurait la mention « race » et une seconde mention « né vers… ».
Les coutumes étaient élevées au rang de caractéristique spécifique qui définissait la race, laquelle était assimilée à l’ethnie ou à la tribu. L’analphabétisme régnant au sein de ces races, la mémoire collective n'avait pas la capacité de stocker la foule de précisions qui se présentait devant la société. Or, l’administration en avait besoin. Elle avait ses exigences. Elle avait besoin de saisir l’évolution démographique dans la colonie. De ce fait, elle avait lancé la pratique du recensement annuel systématique à une période fixe. À chaque passage, le dénombrement faisait un instantané des personnes physiques et des grossesses. Au prochain passage, une année après, le même décompte recommençait. Les naissances advenues devaient donner lieu à l’établissement d’un acte de naissance.
La mémoire collective n’accordait de l’importance qu’à l’évènement naissance et aucunement ou presque au temps de cet évènement. Tout le contraire, ou presque, de l’attitude de l’administration coloniale pour qui la date d’un évènement était de la plus haute importance. Aussi, dans cette préoccupation coloniale, les individus de la fameuse race-ethnie-tribu ne pouvant fournir avec exactitude les renseignements autour des naissances – la date et l’heure – l'administrateur colonial retenait dans son rapport ce qui semblait irréfutable : l’année de naissance. On mentionnait sur l’acte de naissance : né vers… 1923.
Par cette mention, le plus souvent, on avait pu minimiser la marge d’erreur sur l’année de naissance ; parce que, les naissances ayant eu lieu vers les derniers mois de l’année bénéficiaient de quelques mois de rajeunissement. L’essentiel était fait.
Cette précision nous était apportée par l’oncle Loumouamou Come. En sa présence, on avait mis en doute la date de naissance de l’ainée de la fratrie. Il réagissait négativement, précisant que l’année était juste, parce que c’est l’année où lui-même avait été scolarisé à l’âge de onze ans. Un bon repère dans le temps.
La soeur ainée Maléka-Vouvoungi était notre bibliothèque. Elle était passionnée par ce rôle que notre passion de l’histoire lui avait dévolu. Ainsi, elle prenait tout le plaisir de nous instruire sur les évènements familiaux, sociétaux et politiques.
Elle n’avait pas pu aller à l’école, regrettait-elle souvent. Avec des capacités intellectuelles réelles, ce qu'elle croyait, elle avait dû subir la dure et injuste loi de la ségrégation sexuelle : les filles pour les travaux ménagers, aux garçons l’honneur de l’instruction. Ses récits sur les familles au sein de la race-ethnie kongo suscitaient en nous le désir de comprendre. Ces récits m’interpellaient sur les atermoiements de l’histoire, les hésitations, les migrations familiales, les mutations linguistiques, la magie de la politique. Tout cela ponctué par une sorte de stigmatisation de la réclusion injustement imposée à la femme, alors qu’elle était apte à assurer un rôle bien plus productif, positif, pour la société. En exemple, elle se référait à ce qui se passait devant nous, le fait de narrer une partie de l’histoire du Congo qu’elle tenait par sa position sociale : le père de Maléka-Vouvoungi était un notable du village qui se permettait de transgresser la loi sociale ; il autorisait sa fille à assister à certains évènements. Ce qui était privilège de garçon. Ainsi, nous dit-elle, sur le politicien Matsoua André Grenard, beaucoup de « on-dit » circulaient.
Du personnage de Matsoua, on entendait parler, mais peu de personnes l’avaient réellement vu. C’était une personnalité recherchée comme fauteur de trouble par l’administration coloniale. Il ne pouvait pas jouir de la liberté de haranguer, lui qui passait le plus clair de son temps à se cacher. Une personnalité inaccessible sur qui s’était construit tout un mythe sur ses capacités extra physiques, magiques.
Voilà qui nous incitait à enquêter sur cette société à laquelle on était convié à associer notre destin. Ce fut passionnant de voir un griot femme. Tout y passait. Jusqu’aux techniques thérapeutiques qu’elle avait héritées de sa mère.
Sur cet aspect de la vie sociale, nos interrogations suscitaient en elle quelques réactions dont le caractère scientifique nous surprit. Elle jugeait la colonisation bien moins sévèrement qu’on ne le fit. Pour elle, la présence européenne dans notre environnement avait du bon et du moins bon. Le bon était exclusivement dans le système scolaire. Pour le reste, elle n’y voyait aucun avantage. Des heures passées avec elle qui l’enthousiasmaient bien que terrassée par des crises d’asthme. Son appréciation de la colonisation nous incitait à porter notre intérêt sur cette période. On lui dit, depuis là où elle est, merci de nous avoir inspirés.
C’était un de ces matins dont on se souvient toujours. Après une nuit, comme toutes les autres, d’une saison chaude qui ne déméritait pas cette précision. Un réveil dont les matines étaient sonnées, là aussi comme d’ordinaire, par l’activisme des individus qui s’affairaient aux préparatifs pour affronter leur dure journée. Il faut dire que dans cette ville capitale de ce beau pays, au bord d’un majestueux fleuve, le marché était le plus grand employeur national. Au fur et à mesure que le temps passait, il devenait même l’employeur des diplômés que sortait, chaque fin de cette saison chaude, l’enseignement supérieur. Ces préparatifs se déroulaient si tôt le matin ; alors même que la nuit commençait à peine à présenter ses excuses au jour qui se montrait un peu impatient.
C’était dans une zone tropicale ; juste au-delà de l’équateur. La longueur de la nuit y est quasi constante. À une trentaine de minutes près. Très tôt, le matin, pendant que se multipliaient, dans un concert de concurrence, les appels des coqs, nombreux dans cette ville, ce sont les hommes et surtout les femmes qui étaient au taquet. Le marché, leur gagne-pain quotidien, les y attendait.
Ce sont des pratiquants du petit commerce de détail qui allaient s’approvisionner au marché de gros. Très tôt le matin, le produit de la culture maraichère arrivait au marché. Cette activité atteignait son paroxysme autour de cinq heures du matin. L’animation était à son comble.
Les autobus et les minibus consacraient cette heure d’ouverture de leur journée de travail pour se constituer un fonds important. Ils se transformaient en acteur principal de cette animation. Transporter les grossistes des produits maraichers, c’était une activité rentable. Or, c’est la rentabilité qui était le maître-mot des transporteurs. Plus compréhensiblement, le transport en commun était un des secteurs économiques non réglementés : qui pouvait s’y engouffrer, il allait sans restriction. Cette quasi-absence de contrainte livrait ce secteur à une concurrence féroce, qui occasionnait une atmosphère de brouhaha dans la ville. Les autobus privés étaient sans ligne fixe, sans trajet connu. Ils fonctionnaient au gré de leur expérience accumulée au fil du temps. Par tranches horaires, la circulation urbaine était maîtrisée. Il y avait la tranche des heures du travail, la tranche des horaires de l’école, la tranche des horaires du marché, etc., reflétant les secteurs d'animation professionnelle. Une connaissance qui transformait ces autobus et minibus en chasseurs de clients. Tout cela était assujetti à la conditionnalité géographique.
Cette maîtrise des horaires était facilitée par le fait que la société humaine, ici, était à séquence répétée. D’abord, l’emploi : il était essentiellement dans le public. L’administration étatique était l’employeur le plus recherché ; c’est aussi celui qui proposait le plus d’opportunités de recrutement. Il était géographiquement situé.
Les villes africaines ont conservé jusqu’à nos jours l’héritage colonial. À l’époque coloniale, la ville s’était bâtie autour d’un pôle d’aménagement pour l’habitat de type européen. Pour dire que l’européen était la ville, le centre- ville. Et, l'emploi – l’emploi rémunéré qui n’existait quasiment pas dans la société – allait émerger autour de la vie coloniale. L’administration naissante prenait forme jusqu’à marquer la structure mentale des colonisés. Depuis cette période, le mot ville lui-même avait pris une autre dimension dans le langage courant. La ville, c’est le lieu où habitait le colon. Les zones d’occupation autochtone étaient identifiées par le dénominatif de quartier. Jusqu’à ce jour. Bref ! Ensuite, c’est autour de l’alimentation que s'observaient les grands mouvements de population. Le marché prenait une autre dimension : il était devenu et reste le principal foyer pourvoyeur de revenu.
L’administration avait sa logique. Celle-ci tournait autour de l’efficacité, plus précisément de la productivité du travail. Une telle exigence ne pouvait pas s’accorder avec des préoccupations sociales de l’emploi du grand nombre. L’offre d’emploi était donc ainsi contrôlée. Or, la démographie était déjà galopante.
Le spectre démographique africain, c’est un taux de fécondité très fort, de ce fait une population jeune très importante. Le rythme de croissance démographique est si fort que les investissements sur le plan scolaire n’arrivent pas à suivre. Ce n’est pas la seule raison. Par ailleurs, l’Afrique noire a, là encore, conservé la structure de la scolarisation définie et appliquée par le colonialisme. Seulement, le colon savait pourquoi il imposait cette structuration : il n’avait besoin que d’une main d’oeuvre qualifiée, c’est-à-dire scolarisée.
C'est une main d’oeuvre qui devait progressivement le remplacer à des tâches qui plus est, concernait directement la vie administrative des indigènes. Une vie administrative que ces derniers n’avaient jamais désirée. Le colon trouvait de plus en plus indigent le fait de s’occuper, par exemple, à la tâche pour l’établissement d’un acte de naissance pour un indigène ; acte de naissance introduit par lui, le colon, pour lui, mais qu’il jugeait être dans l’intérêt de ce dernier. D’où, la scolarisation était le moyen tout trouvé pour mieux se détacher des indigènes ; ces semi-lettrés constituaient ainsi cette main d’oeuvre dont on avait besoin pour exécuter les tâches subalternes de l’organisation coloniale, les tâches domestiques comprises.
La scolarisation ne concernait qu’une partie de la jeunesse. Un peu par le jeu d’une géographie des sites scolaires qui excluait d’office certains enfants. Nombreux de ces enfants en âge d’être scolarisé étaient très éloignés des sites scolaires ; dans ces conditions, la seule chance pour intégrer l’école était dans l’importance de la population enfantine dans une zone donnée ; car les enfants pouvaient en groupe faire le trajet du village à l’école, quand aucun adulte n’était disponible pour accomplir une telle corvée cinq jours de la semaine. Des conditions qui étaient un obstacle réel à la scolarisation. Seul le désir du père ou du tuteur de voir l’enfant intégrer le système scolaire colonial pouvait vaincre ces conditions. Voilà comment des enfants pouvaient se retrouver en marge de l’environnement scolaire.
Nombreux étaient ces enfants laissés pour compte ; pas sur le fait d’une quelconque ségrégation sociale par exemple. En ces temps-là, seule la motivation semblait déterminante. Cependant, au fur et à mesure de l’évolution, les besoins coloniaux étaient plus forts, la pression sur l’offre de lettrés devenait plus forte et l’ouverture en bas était plus large ; par l’ouverture de nouveaux sites et l’abaissement de l’âge scolaire.
Un système de sélection assez sévère poussait les élèves vers une culture de l’excellence. Bien mieux, il instillait, un peu pernicieusement, l’idée que ne réussissaient que ceux qui le méritaient, et les autres, les échoués comme on disait, ne devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes. On ne pouvait pas soupçonner le système de quelque désir de favoriser la segmentation sociale, la différentiation sociale. Des examens, des mini concours, ponctuaient, jusqu’à nos jours, chaque année de scolarisation. Des examens qui déchaînaient des exactions.
Des frustrations chez ces gamins qui se voyaient rejetés par un système en qui ils avaient mis tous leurs espoirs. Rejetés sans aucune autre forme de procès. Sans alternative offerte. Ceux qui devaient repartir vers les travaux de subsistance, pompeusement qualifiés de travaux des champs. Un travail qu’on avait tant espéré voir s’éloigner de soi. Un travail dur, au soleil cuisant, un corps dégoulinant de sueur ; la sueur du désespoir. Mais surtout du désespoir de s’abandonner à la misère quotidienne.
C’est de cette structuration que les indépendances n’avaient pas pu se départir. La question aurait pu être, pourquoi ? Quel intérêt l’indépendance trouvait dans cet héritage-là ?
Il n’y avait que du danger à première vue. Dans les agglomérations, la rue les attendait. Puis la marginalité. Des oisifs qui devenaient une charge de plus en plus lourde pour leurs tuteurs. D’autant plus lourde que sur leurs épaules reposa l’espoir d’un lendemain meilleur, plus prometteur.
Dans les villages, ce n’était guère mieux. La déscolarisation favorisait l’apparition du phénomène de l’oisiveté. La ville déteignait sur le village. L'oisiveté devenait un véritable défi pour la vie quotidienne.
Pourquoi l’indépendance, cette étape de l’auto-administration, n’avait pas compris que ses objectifs ne pouvaient pas s’aligner sur ceux de la colonisation ? Son intérêt était dans la scolarisation massive. L’élitisme supposé du système colonial était à des fins bien circonscrites. On ne le voyait pas servir les objectifs d’un État qui cherchait sa voie ; un État en construction dont le besoin en main d’oeuvre qualifiée était immense. On ne comprenait pas.
Aucune démonstration sur les besoins réellement forts d’une main d’oeuvre qualifiée ne pouvait les impressionner. Pourtant, une société quasi agricole ne pouvait espérer un avenir radieux que par le prisme d’une scolarisation de masse ; ce qui, malgré tout, constituait un véritable défi intellectuel à surmonter : ceux qui, se prévalant de l’efficacité du système scolaire colonial qui avait fait d’eux ce qu’ils étaient devenus, ne pouvaient pas supporter de voir ébranler leur foi dans la sélection comme le gage du progrès. Tenaces, étaient les convictions.
La sélection résonnait comme une mise à l’épreuve, une initiation à la lutte pour la survie ; l’épreuve que les premiers avaient subie, que les suivants devaient subir. Or, pendant ce temps, l’ancien colonisateur avait procédé à des modifications utiles dans son système scolaire. L’école était désormais conçue pour anticiper. Elle est la meilleure arme de défense contre le désordre social. Elle procure la meilleure perspective pour limiter la marginalité sociale. Comme telle, l’école doit fabriquer de l’utile et non produire des rebus. Tout le monde ne deviendra pas ingénieur, juriste, écrivain, etc. Mais, le progrès social est mieux assuré lorsque, dans la société, un fort petit pourcentage seulement d’individus n’avait pas la capacité de déchiffrer un message écrit. Rendre tout citoyen capable de jouir de l’autonomie de mouvement, celui qui ne se trouve que dans les écrits.
Une personne née dans les années trente du XXe siècle prétendait avoir été admise au Certificat d’études primaires (CEP). Une structuration mise en place en métropole pour des raisons supposées de performance. Cela en était aussi ainsi dans la colonie. Ce certificat était le premier diplôme sanctionnant la scolarité. En revanche, sa descendance, dans les années cinquante du même siècle, est abasourdie en apprenant cela. Le certificat d’études primaires n’était plus une référence. Le temps avait eu raison de son éloquence. L’intelligence et les aptitudes de l’élève pouvaient être jaugées autrement. En tous les cas, ce certificat ne devait plus constituer un barrage, une première occasion de filtrer.
Le Cep ou pas, les aptitudes réelles de passage en année supérieure étaient désormais prises en considération. Parce qu’elles pouvaient être bien plus fortes. L’objectif ici était clair : l’analphabétisme est le premier ennemi du progrès ; et ensuite, les capacités d’adaptation sont plus fortes lorsque l’individu est doté d’un certain niveau de bagage scolaire et intellectuel. Voilà qui eut scellé le sort du Cep. Pourquoi alors, l’autodétermination ou l’indépendance n’avait pas compris ce message que lance toute société humaine ?
Dans un sens opposé, l’État postcolonial s’était engagé. À contre-courant des exigences de l’évolution sociale, il avait choisi de ramer. Difficile de suivre le raisonnement. Cependant, aussi facile que soit l’évaluation du risque d’une telle démarche, l’obstination politique ne se clarifiait toujours pas. Pourquoi s’obstiner ? Pourquoi continuer d'imposer ce vieux schéma scolaire, quand l’Afrique postcoloniale demandait de la formation pour sa survie mondiale ? Pourquoi s’astreindre à une telle discipline, de telles restrictions, pendant que la cohabitation mondiale exigeait l’abondance de la main d’oeuvre qualifiée, spécialisée et hautement formée par le système scolaire ?
Il semblait que le maintien du système de discrimination instauré par la colonisation ait eu quelque charme en soi. Surtout à travers l’émergence dans la société de la catégorie des écrivains. Ceux qui s’efforçaient d’exceller dans l’imitation de l’expression du maître colon, dans les intonations et le timbre de la voix. Mais, aussi plutôt, par la maîtrise assez rapide des techniques de la pédagogie. L'exercice qui consistait à déclamer un texte ancien, français, de quelque auteur inconnu du public, car seule la scolarité initiait à leur connaissance, provoquait l’émerveillement. L’auto-émerveillement d’abord ; puis l’émerveillement d’un public qui, ne comprenant pourtant pas grand-chose, s’attachait plutôt à la personne. C’est l’aspect comique de la scène qui était à l’origine de l’émerveillement. Voilà comment toute la société était bluffée. Saturée par un genre de gags qui provoquait souvent le rire ; souvent contenu du reste, mais toujours apte à entrainer dans une rupture avec la morosité.
L’Africain rit. Le rire chez lui est spontané. Même au bout d’un malheur, il y a souvent le rire. Quand la police, se délestant de la déontologie et du droit de la personne, devant grand public, matraquait, sans ménagement, un prétendu suspect d’un acte prétendument délictueux, la désolation du malheureux lui vint plutôt de l’attitude de la foule. Cette attitude, contre toute attente, eut facilité et encouragé les exactions et autres abus des miliciens pendant la colonisation. Il s’agissait de ce rire inhibiteur de la conscience ; ou peut-être un rire stratégique pour la survie dans un climat délétère, un environnement hostile ; ou peut-être encore, un rire de dépit, contre tout engagement de progrès.
C’est tout à la fois. Dans le cas d’espèce, ce rire n’avait pas conscience de sa responsabilité pour l’avenir de sa société. Rire, accompagné d'applaudissements, pouvait être signe d’acquiescement devant les résultats d’une politique, devant l’instauration d’une certaine forme de ségrégation. Avec d’autant plus de perfidies qu’elle se cachait derrière une prétention, laquelle mettait en avant et en exhibition la qualité de la formation. Ceux qui avaient vaincu les étapes scolaires, pouvaient se considérer comme des élus ; à eux s’offraient les rênes du pouvoir.
Cette époque-là était marquante. Dans les villages, les personnes étant allées à l’école, trônaient d’office sur le reste. Même le niveau trois (3) de l’école primaire procurait du prestige : la colonisation avait réussi à enterrer le système de transmission des messages intercommunautaires local, par l’introduction du papier comme support du courrier, comme contenant du message ; ne pouvait utiliser le papier que celui qui avait appris à écrire.
C’était formidable. Il fallait voir comment un gamin s’adonnait à la transcription, à la traduction, avec une certaine maîtrise. Le message était émis en langue locale usuelle ; la transcription était en langue du colon, le français, l’anglais, l’espagnol ou le portugais. Quatre langues qui trônaient sur l’Afrique noire. Jusqu’à nos jours.
Souvent, la traduction butait sur une expression. La mentalité ne pouvait pas se traduire. Par exemple, dans le parler courant chez l’individu du Congo, la fin d’un message se martelait par une expression bien marquée. Il terminait toujours par :
- « J’ai parlé, moi ton… ; je n’ai plus rien à ajouter ; papa, un tel aussi vous salue ; le neveu dans tel coin…, il est loin et on n’a pas de nouvelles récentes ; mais nous sommes sûrs qu’il va bien ; tel voisin nous a apporté une dame-jeanne du vin de palme, qu’on a bu, nous étions contents…. Bon ! Plus rien à dire ; quand la bouche bégaye, donc il n’y a plus rien à ajouter. »
