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Le document intitulé "Le Franc CFA" explore l'histoire, la responsabilité et les implications économiques et sociales de la monnaie CFA en Afrique francophone. En somme, le texte ouvre un débat nécessaire sur les implications économiques et sociales de la monnaie CFA et invite à une réflexion approfondie sur la souveraineté monétaire et économique en Afrique
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Seitenzahl: 194
Veröffentlichungsjahr: 2025
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-Autopsie d’un désastre, TheBook Edition, 2024, 199 pages.
-Portrait d’un ex-colonisé au XXIe siècle, Thebook Edition, 2024, 160 pages.
-En DIEU se trouve seulement l’Amour, Evry-Courcouronnes, CesbcPresses, 2022, 112 pages.
-Les origines d’un peuple : les laris, Histoire et ethnologies, Evry-Courcouronnes, CesbcPresse, 2019
-Loi de Say et développement économique en Afrique subsaharienne, Corbeilles-Essonnes, Editions ICES, 2008, 286 pages.
-Pilemil, Michel, Brazzaville aux carnassiers : Mythes et élites en jeu, L’Harmattan, 2001.
Avertissement
Introduction
Chap. I Structure économique et monnaie
Chap. II La Zone Franc
Chap. III. La nature du problème
Epilogue
Annexes
Références bibliographiques
Une erreur funeste est celle de basculer automatiquement dans la rubrique "Économie" au seul motif d’être en face du mot "développement". Funeste parce qu’elle conditionne l’intelligence qui, de ce fait, se voit élaguer de son potentiel d’entendement et est poussé vers l’appauvrissement. La théorie économique s'est alors emparée d'un concept pourtant profondément ancré dans l'humain. De sorte qu’il n’y a de développement que dans l’humain. Qu’est-ce à dire ?
Les analyses statistiques en économie pouvaient annoncer la déchéance conceptuelle de certaines sociétés humaines qui ne cessaient de s’embourber dans la stagnation économique. En dépit d’une croissance avérée, le fossé ne parut pas se resserrer entre cette croissance et le développement, c’est-à-dire l’expansion des effets de cette croissance sur le bien-être général. L’entreprise avait peu d’emprise sur la société ; l’entrepreneur était dans la science-fiction ; et les parcours entrepreneuriaux de quelques individus servaient plutôt la cause de la distraction dans une société sclérosée. L’histoire devenait un spectacle divertissant, d’où ne sortait aucune leçon : les conclusions étaient inexistantes et de toute façon, elles n’auraient servi qu’à peu de chose.
L’accaparement du concept de développement par l’analyse économique éliminait aussi naturellement les objections d’autres disciplines, telles que l’anthropologie, la sociologie et la psychologie, qui sont censées être très proches de l’humain. L’acte économique - la production et l’échange - est d’abord un acte social. De ce fait, le progrès – technique et technologique, social – est d’abord un fait social avant de revêtir un caractère subsidiairement économique. Voilà comment est apparue cette floppée de qualificatifs sur certaines sociétés par celles qui prétendent avoir vaincu la nature en ayant réussi à extirper d’elle le meilleur qui soit, désigné par développement, c’est-à-dire l’ensemble de bienfaits qui allègent la pénibilité dans l’existence en favorisant l’augmentation de l’expression des plaisirs qui est au fond, l’essentiel de l’humain.
Pour dire que la conception de la vie et son entendement sont les seuls déterminants de l’organisation sociale/sociétale. Il n’y a pas de développé et de non développé. La société pygmée eut continué dans son mode de vie que ses voisins qui ont subi la colonisation européenne s’empressèrent de la qualifier d’attardée. Pourtant entre les deux, c’est sur ceux qui ont été colonisés que retombe la pauvreté.
Le sujet ici est la souveraineté sur la monnaie. Il ne s’agit donc pas de la monnaie, de ses fonctions et de tout le circuit monétaire. Il s’agit de la souveraineté, conçue comme une clé essentielle dans l’évolution économique d’une nation. De cette souveraineté qui est assise sur des attributs déterminés. Puisqu’il s’agit de l’évolution économique d’une nation, nous nous sommes investis dans une démarche qui amène directement au début de cette évolution.
Il y eut un 16 décembre 1959. Une date censée faire date dans l’histoire de l’émancipation politique de l’Afrique francophone. Une date qui, pour beaucoup, est la pire de toutes ; cette date qui consacre l’entourloupe monétaire que les états-majors politiques des États en formation en Afrique consacrèrent comme chargée de symboles et d’espoir.
Le président de la République du Congo, de retour du « sixième conseil exécutif de la Communauté » au Sénégal, à Saint-Louis, les 11 et 12 décembre 1959, considéra cet événement comme l’un des plus importants et l’un des plus émouvants de tous ceux qui se sont tenus jusqu’à ce jour : « C’est une nouvelle étape dans l’évolution de la Communauté qui vient d’inscrire à son actif quelque chose de bien nouveau et que l’histoire du monde entier doit retenir et enregistrer en caractères indélébiles.
« Ce conseil marque la volonté de la France de conduire tous les peuples à leur propre épanouissement, ...
« Grâce à la clairvoyance du Général de Gaulle et à la largeur de ses vues, ce Conseil exécutif offre à la Communauté tout entière des perspectives nouvelles et des horizons nouveaux pour nos patries ; à la lumière de ces options, des programmes nouveaux seront conçus dans le cadre de la Communauté. ... » 1
En cette date, la monnaie en circulation venait de vivre sa deuxième révision de la parité, cette fois en sa défaveur, mais reflétant mieux une réalité économique qui semait le flou dans l’analyse économique. Ce qui ne parut pas soulever d’interrogations particulières, si ce n’est la conviction que cette nouvelle parité servirait mieux la cause de ces perspectives nouvelles et permettrait d’entrevoir des horizons qui, aidés par une conception de programmes nouveaux et adaptés, devraient être prometteurs, bien plus, porteurs.
Mais on comprend que l’enthousiasme des autorités locales, plus fondé sur l’éducation chrétienne subie et avec une formation scolaire qui ouvrait sur l’extase devant l’économie européenne, l’élite n’eut point de référence suffisante pour s’apercevoir du piège de la monnaie. Celle-ci offrait en réalité des opportunités à la politique économique de se mettre en place et de nourrir l’espoir sur le sentier de l’émancipation d’abord et du développement ensuite. Ainsi, en s’adressant à la nation le 25 décembre 1959 et se référant au Général de Gaulle, il proclamait : « L’essentiel pour jouer son rôle international est d’exister par soi-même, en soi-même et chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale. Il faut qu’un pays qui joue son rôle dans le monde prenne des voies qui le lui permettent, et ces voies sont d’abord qu’il se constitue un État. » « Les paroles du Président de la Communauté commandent votre propre destin. Sans État fort, que pourrions-nous devenir ; pas même acquérir tous les attributs de la souveraineté interne. »2
Entouré des conseillers de la Communauté, parmi les attributs de souveraineté, aucune allusion à la monnaie n’effleure la pensée de cet homme politique. La monnaie en circulation ne pose pas de problème de souveraineté, parce que les problèmes qui se posent sont de l’ordre budgétaire, dans le sens de la croissance qui favorise l’emploi et, par la suite, le bien-être. Lors du message de nouvel an, le 1er janvier 1960, il dit : « Sur le plan économique, deux points principaux apparaissent. Premier impératif : augmenter la production, qu’elle soit agricole, forestière, artisanale ou industrielle. Nous ne pouvons demeurer éternellement dans l’ancien système, qui consiste à vendre des produits bruts, ceux qui rapportent le moins à un pays, et à acheter au dehors et le plus souvent au prix le plus fort, tous les produits manufacturés dont nous avons besoin.
« Seconde nécessité, qui conditionne peut-être la première : faire baisser le coût de la vie, qui est ici l’un des plus chers au monde. Si une telle campagne est actuellement en cours en France, elle n’est au Congo pas commencée, alors qu’elle y est encore plus nécessaire en raison de la faiblesse du pouvoir d’achat qu’aggrave encore la hauteur des prix. » 3
Il y a la conscience de l’inflation, du coût de la vie et leurs rapports avec la production ; il n’y a pas la moindre image d’une suggestion que la nature de la monnaie pouvait être aussi une explication de cette conjoncture.
Enfin, on peut déjà noter les perspectives prometteuses d’une exploitation efficiente de la Communauté. Le 8 janvier 1960, devant les principaux représentants des activités commerciales, industrielles, économiques de Brazzaville et du Congo, il déclare : « La situation géographique du Congo en a fait une voie de transit et une base commerciale et industrielle dont la vocation dépasse son seul territoire. Nous sommes donc naturellement portés à envisager une planification de l’organisation des transports, des productions, des économies à un échelon plus général qui nous conduit à rechercher les ententes nécessaires avec les Républiques voisines.
« Cette coordination paraît également nécessaire pour assurer un meilleur écoulement de nos produits, des garanties de prix et de stabilité des marchés à l’heure où nous nous engageons de plus en plus fermement dans le Marché commun. »
« Nous savons aussi que le développement des entreprises industrielles entraîne le progrès social et culturel. Il dote le pays d’une économie diversifiée et plus stable vis-à-vis des changements de la conjoncture mondiale.
« Quoique les perspectives de création d’une industrie lourde ne soient pas immédiates, l’établissement d’industries légères et manufacturières peut dès maintenant être envisagé.
« Le Gouvernement de la République du Congo a donc le vif désir de pratiquer une politique assurant la rentabilité des investissements et leur sécurité politique. » 4
Toutes ces projections dans le futur ne parussent pas gênées par la monnaie. Bien au contraire, si l’idée d’un marché commun avait pu germer dès ces premiers instants des nations, c’est du fait de la présence d’une monnaie commune.5 C’est bien ce que se propose de faire découvrir ce texte.
***
Un événement monétaire capital pour quatorze pays africains se produisit en 1994. La presse seule en fut le témoin privilégié. Le journal Jeune Afrique, plusieurs années après, s’y intéressa par le biais de l’article qu’il y consacra, titré : Dévaluation du franc CFA : le spectre de 1994.
« Vingt-deux ans après la dévaluation du franc CFA, les Africains gardent le souvenir d’un séisme qui a fait chuter leur pouvoir d’achat et d’un diktat imposé par la France », commente l’auteur de l’article dont voici le rappel des faits :
« Dakar, 11 janvier, 20 heures 50 », titrait Jeune Afrique dans son numéro 1724, daté du 20 janvier 1994. Un lieu, une date et une heure, comme l’annonce d’une naissance, après dix-sept heures de travail, ou d’un décès, après une tout aussi longue agonie. C’est selon. Antoine Ntsimi, ministre camerounais des Finances, visage grave et creusé par la fatigue, lit alors un communiqué annonçant la décision des quatorze chefs d’État et de gouvernement de la zone UEMOA et BEAC de « modifier la parité franc CFA ».
Cent F CFA ne valent plus que 1 franc français, contre 2 quelques heures plus tôt. Du jour au lendemain, des millions de foyers ont alors vu leur pouvoir d’achat s’effondrer, ressentant cette mesure comme un coup de poignard dans le dos asséné par l’ancien colonisateur. Vingt-deux ans plus tard, la plaie n’est pas tout à fait refermée. Le spectre d’une nouvelle dévaluation imposée par la France continue de hanter la zone CFA.
Paris a-t-il forcé la main aux dirigeants du continent ? Certes, les conseillers Afrique de l’Élysée de l’époque, Jacques Foccart et Fernand Wibaux, y étaient opposés. Mais personne au sein des gouvernements Bérégovoy, puis Balladur, ne pensait pouvoir faire l’économie d’une telle mesure. Après des mois de rumeurs et d’hésitation, « il n’y avait plus d’argent, tout le monde retirait ses capitaux… la zone était exsangue », rappelle l’économiste Jean-Michel Severino, directeur de développement du ministre de la Coopération, Michel Roussin, au moment des faits.
« Avec nos partenaires africains, nous y travaillions depuis longtemps, poursuit ce témoin privilégié, mais jusqu’alors, jamais il n’y avait eu consensus. Ça a été un processus complexe, avec de nombreux soubresauts ». L’événement sera qualifié « d’historique » par Roussin : « Il y a eu la colonisation, la loi-cadre, les indépendances, et la dévaluation. »
« Dirigeants d’hier et d’aujourd’hui.
« Qui étaient, et que sont devenus, les acteurs africains de ce 11 janvier 1994 ? Certains s’en sont sortis mieux que d’autres. Aux premières loges, l’Ivoirien Charles Konan Banny, gouverneur de la BCEAO. Il occupera par la suite le poste de Premier ministre de Laurent Gbagbo. Son compatriote Alassane Ouattara, aujourd’hui président de la Côte d’Ivoire, a joué quant à lui un rôle déterminant dans la préparation de la dévaluation, lorsqu’il était chef du gouvernement de Félix Houphouët-Boigny, jusqu’en 1993. C’est son successeur, Daniel Kablan Duncan, qui paraphera la déclaration de Dakar. Ce dernier a retrouvé son fauteuil en 2012.
Aux côtés de la signature de l’Ivoirien, celle de son homologue congolais Joachim Yhombi-Opango. Brazza-ville est alors dirigée par Pascal Lissouba. Les effets de la dévaluation y ont eu des conséquences particulièrement violentes, alors que le pays vivait déjà une crise politique et économique. Yhombi sera remplacé en 1996. L’année suivante, après l’échec de Pascal Lissouba face à Denis Sassou Nguesso, il prend la route de l’exil pour ne revenir à Brazzaville qu’en 2007. Il a depuis repris les rênes de son parti politique, le Rassemblement pour la démocratie et le développement (RDD).
Nombre de chefs d’État concernés à l’époque ont depuis quitté de gré ou de force les arènes du pouvoir – le dernier étant le Burkinabè Blaise Compaoré –, d’autres ont su résister au séisme provoqué par Dakar. Idriss Déby Itno, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, Paul Biya, inamovibles dirigeants du Tchad, de la Guinée équatoriale et du Cameroun, étaient tous présents dans la capitale sénégalaise. Pourraient-ils être amenés à négocier une seconde dévaluation ? « Conceptuellement, une autre dévaluation est possible, estime Jean-Michel Severino. Mais aucun signe, aucun élément, ne laisse à penser aujourd’hui qu’un tel recours soit nécessaire. »
Cet article, qui soulevait déjà des points cruciaux dans l’avenir du système économique et financier de ce conglomérat de pays, montrait, si besoin était, les limites de la réflexion des experts et des spécialistes économiques de ces deux zones financières. On aurait pu s’étonner de la plongée dans l’apathie de l’intelligentsia qui, dans la torpeur de cette annonce, se contenta de la posture générale, celle prise par la population, la résignation.
Ce qui parait être une prise de conscience politique actuelle, est donc plutôt l’effet d’un aveu d’impuissance. Parce que quand on connaît l’origine de la monnaie, la question d’hésiter sur l’appel en faveur d’une monnaie souveraine pour ce conglomérat de pays devient l’expression d’un aveu du matraquage culturel subi.
***
Qu’est-ce que la monnaie ? Cette question qui, à l’entendement d’un certain public d’initiés à l’analyse économique, peut aller de soi, mérite qu’elle soit posée posément. Parce que l’actualité sociopolitique de tout un continent est faite de projections pessimistes sur l’avenir de tant de populations, sur les aspects des capacités supposées à subvenir aux besoins primaires essentiellement et de la survie tout simplement, l’honneur propre des élites est écorné. Et face à la médiatisation grandissante de la pauvreté qui tend à poser la question sur les capacités d’absorption des connaissances par le système scolaire, une stratégie de contre-attaque a été échafaudée : trouver le bouc-émissaire le plus apte à assurer le repli qui permettrait à ces élites une meilleure tenue d’apparat devant la population enlacée par la pauvreté. Voilà comment la question monétaire en est arrivée à occuper l’actualité.
Par la presse notamment internationale, l’opinion publique est alertée sur les aspects du développement de l’Afrique au travers des prismes renvoyant des images de la famine. Cellesci véhiculent les traits particuliers du système économique et social de ces sociétés humaines caractérisé par les insuffisances factorielles du système de production. Il s’agit en clair de l’insuffisance de la formation et du niveau de l’organisation comme atout essentiel du progrès. Cette presse, plus diplomatique que médiatique, se garde ainsi de pointer les insuffisances des politiques macroéconomiques mises en place. Et localement, les analyses entreprises s’exercent sur des aspects de l’économie au quotidien touchant la production locale d’offre de biens de consommation et les ajustements de celle-ci par le commerce international, plus représenté par la balance commerciale. Cette dernière a su déjouer la vigilance sur les aspects monétaires, tant que c’est le solde qui importait. Le déficit était bien maquillé au niveau de la société par une superbe balance des paiements requinquée par les exportations des matières premières. La rente ainsi collectée imprimait un rythme à l’analyse et à la réflexion sublimant avec réussite la question de la monnaie nationale ou internationale souveraine. Tant que la consommation nationale ne rencontrait aucune limite, par la grâce de la rente, aucune suggestion sur cet aspect de la monnaie souveraine n’était envisagée. Et justement, pourquoi cette question de la monnaie souveraine émerge-t-elle actuellement ?
Le choix stratégique de la monnaie pour mener cette contreattaque n’est pas dû au hasard. Il relève d’un calcul simple et surtout porteur. Il est populiste. Bien que les questions monétaires soient parmi les questions soulevées par l’analyse économique celles qui donnent le plus de mal aux étudiants en Afrique Noire 6, comme par un paradoxe heureux, en Afrique noire actuelle, c’est l’aspect de la vie économique qui est le plus à portée de l’entendement du public ; parce que la monnaie, c’est l’argent, et l’argent, c'est le bien-être. Or le bien-être est visible.
Sur ces entrefaites, les prétendus spécialistes des questions monétaires ont, eux aussi, intériorisé cette tendance. Quand ils soutiennent la transposition que jouir de la souveraineté monétaire est un moment plein de dynamisme par les facultés qu’il procure aux autorités de la politique économique à penser des stratégies de progrès sociaux. Cette transposition, pourtant pleine de désolation, est pensée comme une trouvaille essentielle sans laquelle on n’aurait pas pu appréhender le pessimisme des indicateurs économiques. L’analyse économique africaine s’arrête, figée dans le plâtre d’une souveraineté monétaire qui se cherche et ne se retrouve pas.
La problématique est aisément conçue : Jouir de la faculté de manipuler l’outil monétaire, c’est jouir de la faculté d’avoir le destin national dans ses mains. Il s’agit là presque d’une baguette magique qui permet d’effacer un déficit de la balance commerciale, par le simple jeu de visualiser le cours de la monnaie au travers d’un jeu de loupes. La production est dans ce jeu reléguée au deuxième plan.
Voilà donc que la vraie bataille se situe au niveau de la souveraineté monétaire. Parce que tout le reste (la politique budgétaire, la politique fiscale qui est le socle de la première, l’investissement – le vrai facteur du progrès – lui doit son efficacité). Doit-on comprendre que la stagnation économique de cet espace géographique est le fait d’une banque centrale, pourtant bien présente, mais qui n’a de centrale que le nom ? Du fait surtout qu’elle est liée à une autre structure bancaire ou simplement financière par le biais d’un compte à un trésor national d’une autre nation ? Le compte d’opérations dans ce système monétaire a-t-il pu enlever à la souveraineté nationale sur la politique de développement, la capacité d’émettre des idées de progrès ? Serait-il vraiment responsable du très lent progrès enregistré par l’Afrique Noire ? Car malgré tout, le progrès n’y est pas totalement absent, une légère industrialisation s’étant amorcée et occupant des secteurs de consommation déterminés.
L’adhésion à cette croyance n’est pas du ressort de la science. Les analyses sur l’échec de la tenue des états généraux des économies nationales dans la zone Franc sont si silencieuses ; elles sont responsables de ces coups de fièvre qui ne trouvent leur résonance que dans la nature réelle de l’Africain7 ; cette nature si paradoxale qui montre des résultats débouchant sur l’incompréhensible : le constat de 1962 par Dumont R. a été plutôt effacé par une présence du facteur travail de plus en plus qualifié, mais qui bute sur le marché sur une demande insatisfaisante dont la raison objective ne saurait se trouver dans la marche des affaires économiques seule. L’implication de la géopolitique dans la présence et la dissémination de l’industrie au niveau global n’est plus à sousestimer. La pauvreté paraît alors remplir une fonction stratégique de premier ordre, pour l’investissement au niveau mondial.
On ne s’est pas suffisamment attardé sur les statistiques et plus exactement sur les balances commerciales et les balances de paiements. Un coup d’œil plus attentif devrait nécessairement aider à des conclusions analytiques plus prometteuses. Celles censées fournir les matériaux pour des constructions stratégiques plus proches du réalisme environnemental. Parce que l’interaction entre la population et l’environnement est seule à déterminer le développement désiré ; elle permet notamment d’asseoir un rythme du progrès lequel est un besoin sociétal. De sorte que toute forme d’organisation de la pensée s’appuyant sur une expérience externe pour produire des stratégies de développement n’est qu’une forme subtile de la tendance à la domination. Les stratégies de développement émises par l’enseignement sont autant d’armes pour contraindre des populations entières à adhérer au modèle qui se veut dominant, l’occidentalisation.8
On ne se développe pas avec la monnaie.9 À moins de partir sur une conception du développement qui a pour condition la monnaie. Mais elle est rare. Dans toute société, apparaît la nécessité du progrès. La soumission à une autorité en est un exemple. La monnaie n’apparaît qu’autant qu’elle est induite par la nécessité. Elle n’est qu’idée. L’échange la précède ; la production sous toutes ses formes (la cueillette en est une) précède l’échange.
L’idée est le véritable facteur créateur : c’est par elle que « la nature d’une pépite d’or est de retenir sa valeur intrinsèque ».10 Cette qualité est celle qui lui a valu d’être adulée ; ainsi elle a pris l’ascendant sur tout autre objet pour être le garant de la valeur dans le système monétaire mondial. Mais la production, y compris celle de l’or, est essentiellement le fait de l’idée. C’est ce que l’on convient de désigner par innovation.
L’investissement est la résultante de l’innovation. La monnaie n’est plus que la poutre porteuse du système monétaire et financier qui se met en place.
La croyance que la monnaie est la condition du progrès, de la croissance et du développement, est induite par l’importance actuelle de la finance au niveau de l’économie mondiale. La finance est actuellement le guide pratique du progrès. Le système financier apparaît dans la société comme l’aiguilleur des capacités financières des personnes physiques ou morales. Il est toutefois vrai qu’il s’agit d’une sorte d’excroissance de la monnaie.
Certes, la finance apparaît si sophistiquée qu’elle a tendance à se faire détacher de son socle. Mais la monnaie, dans sa forme courante d’argent, est ce soleil dont la nature est d’émettre de la lumière, contre les opportunités climatiques. C’est la monnaie-argent, instrument/vecteur d’échange, qui crée la finance dans un système d’autoreproduction.
Il a germé dans l’esprit de hauts cadres africains, fonctionnaires et autres dans le secteur privé de la finance, que la faiblesse des politiques de développement résidait en partie dans l’absence d’un système financier viable. Aussi, les experts dans les banques centrales ont impulsé le projet d’émergence des bourses régionales. Pour ces experts, le lent et difficile amorçage du développement était dû au manque de visibilité des économies nationales depuis l’extérieur. Parce que la faiblesse des ressources financières nationales pouvait être corrigée par les excédents financiers de l’économie mondiale. Le cercle vicieux qui paralysait ces économies ne pouvait plus être une fatalité.
Voilà comment la monnaie apparaît dans toute sa magnificence. Et voilà pourquoi elle devient le champ d’une bataille sur le terrain politique pour jouir de toutes ces facultés pour amorcer l’autonomie pour le progrès. Alors de quoi s’agit-il ?
La finance est née de la dette. Cette affirmation que l’on trouvera dans la politique de défense de la finance est plutôt porteuse d’inquiétude. Parce que la dette est une obligation, ce qui ne reflète pas vraiment la situation. La finance naît avec le développement du commerce. Ce terme qui a pris un essor tout particulier au vingtième siècle surtout, est déjà une réalité suffisamment décisive dans la marche des affaires pour qu’il ait donné lieu à un intérêt particulier que le courant de pensée physiocratique manifeste dans le lancement du « Journal de l’agriculture, du commerce et des finances » en 1764.
« Les problèmes économiques prennent de l’importance parce qu’avec la découverte de l’Amérique et l’ouverture progressive du Monde, apparaissent pour la première fois des possibilités de dilatation de la richesse et de nouvelles manières d’acquérir cette richesse, sur une échelle jusque-là inconnue, par le commerce, par la guerre, par la colonisation, par la traite. »11
