Autriche - Alexia Gerhardus - E-Book

Autriche E-Book

Alexia Gerhardus

0,0

Beschreibung

Un pays n’est pas qu’une histoire. Il est bien plus que ça. La grandeur et le faste de l’Empire des Habsbourg forment la toile de fond de l’espace géographique de l’Autriche moderne. Difficile, également, d’oublier les années sombres de l’Anschluss et du Troisième Reich, puis la glaciation de la guerre froide. Depuis, une forme de silence règne sur ces terres bordées par le mur des Alpes. L’Autriche vit au présent parce qu’elle sait qu’elle ne retrouvera jamais complètement le fil de son passé. Ses différentes régions arborent chacune leur renaissance et leur culture comme une volonté farouche d’affronter l’avenir. Avec, au cœur, cette ambition écologique et sociale, qui est la fabrique de l’Autriche d’aujourd’hui. Ce petit livre n’est pas un guide. Il raconte chaque recoin de l’Autriche par le biais de ses paysages, forêts, montagnes et villes illustres. L’orchestre philharmonique autrichien bat la mesure d’une neutralité dont seule Alexia Gerhardus pouvait nous faire découvrir la complexité sans fausses notes. Un grand récit suivi d’entretiens avec l’historienne Anita Ziegerhofer, le chercheur en sciences sociales Gerald Knaus et le dramaturge Michael Sturminger.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Autrichienne née à Bruxelles, Alexia Gerhardus vit à Vienne où elle travaille comme traductrice littéraire et dans les relations publiques pour le compte de diverses ONG




Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 97

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Carte

Grand merci à Annaïk de Voghel pour sa relecture éclairée et perspicace !

AVANT-PROPOSPourquoi l’Autriche ?

Le chant de Noël Douce Nuit1 a été traduit en plus de 300 langues. Son succès mondial est un peu le fruit du hasard, mais comme souvent en Autriche, la musique jouera un rôle décisif.

L’histoire de Douce Nuit commence le 24 décembre 1818, dans la région de Salzbourg affaiblie par les guerres contre Napoléon. Le désespoir et la famine règnent dans le village d’Oberndorf. Le curé, Josef Mohr, retrouve dans sa poche un poème qu’il avait écrit deux ans plus tôt et demande à son ami Franz Xaver Gruber, organiste et maître d’école du village, de composer une musique pour la messe de Noël. Le soir même, ils chanteront ensemble Le Christ, le Sauveur est là pour redonner espoir aux villageois.

En Autriche, cliché et réalité vont souvent de pair. Ils se rejoignent même pour représenter quelque chose d’aussi typiquement autrichien que la musique et le catholicisme de Douce Nuit, ou L’Autriche, pays de la culture, Vienne fin de siècle, les costumes traditionnels, les villages fleuris, les montagnes enneigées, la propreté omniprésente… Autriche à la fois moderne et ancestrale, où le contemporain se confronte régulièrement au poids des traditions, où il est impossible de regarder le passé récent sans apercevoir en filigrane, le passé plus lointain.

Le symbolisme derrière la rénovation en profondeur du Parlement (1874-1883), pour laquelle l’Autriche a récemment investi 420 millions €, atteste de cette ambivalence. En janvier 2023, après quatre années de travaux, le Parlement autrichien a réintégré le bâtiment rénové. L’événement a été célébré en grande pompe, avec de nombreux discours officiels et l’accompagnement musical assuré par l’Orchestre philharmonique de Vienne et les Petits Chanteurs de Vienne, diffusé en direct lors d’une émission télévisée spéciale. L’Autriche semblait renouer avec la splendeur de son passé. Avant que l’activité politique ne reprenne ses droits, le Parlement a ouvert ses portes au public pendant deux jours.

C’est dans ce même Parlement que le philosophe et auteur Michel Friedmann2 a été invité à s’exprimer lors de la commémoration de l’Holocauste le 5 mai 2023. Devant les députés de tous les partis, il a vivement critiqué le parti d’extrême droite FPÖ, sans jamais le nommer : « À vous qui êtes des antidémocrates et un parti de la haine, je me fais le plaisir de vous le dire en face ! »

Tant que des personnalités comme Michel Friedmann seront invitées à prendre la parole publiquement lors de journées de commémoration historique, leurs discours continueront d’inciter à la réflexion critique. Car au-delà de la rhétorique politique, la richesse intellectuelle de l’Autriche se cache souvent ailleurs. Dans ce pays où les ressources naturelles sont rares, l’humour et l’éducation demeurent des atouts précieux.

Comme c’est souvent le cas dans les histoires passionnelles, les relations entre l’Autriche et les Autrichiens sont ambiguës et ont fait émerger une multitude d’artistes dotés d’un esprit critique inégalé et d’un sens de l’humour mordant. Ces artistes, dont la relation avec l’Autriche oscille entre amour et haine, dévoilent une image plus crue du pays, apportant ainsi une dimension supplémentaire aux récits officiels et aux représentations touristiques. Selon Peter Handke, lauréat du prix Nobel de littérature en 2019, « c’est la littérature qui façonne l’image d’un pays en s’opposant obstinément aux clichés avec une douce violence. »3

« Nous sommes un peuple de nazis dérangés », décrivait Thomas Bernhard (1931-1989), l’écrivain autrichien sans doute le plus connu et le plus lu en France. Tandis que l’écrivaine Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature en 2004) s’en prend à la société conservatrice et bigote avec son style provocateur et cynique, au point de s’aliéner la moitié de ses concitoyens.

Erwin Ringel (1921-1994), psychiatre autrichien et analyste incontesté de l’âme autrichienne, utilise la métaphore de l’appartement pour dépeindre ses compatriotes : « En Autriche, vous vivez dans un deux pièces. Dans l’une, la ‘pièce de réception’, lumineuse, agréable et bien aménagée, vous recevez vos invités. L’autre pièce est dissimulée, sombre et insaisissable. » En Autriche, tout est donc relatif et il y a souvent deux reflets dans l’océan infini des possibilités.

1Die Geschichte von der stillen, heiligen Nacht, Elisabeth Frontull, Tourismusverband Mayrhofen.

2 Une grande partie de la famille de Friedmann a été assassinée à Auschwitz.

3Mehr als Äcker und Dome, Georg Biron, Wiener Zeitung, 22.04.23.

Philharmonie du silence

Die paradoxe Republik – la république des paradoxes – est le titre d’un récit sur l’Autriche d’après-guerre rédigé par Oliver Rathkolb, l’un des historiens les plus éminents du pays. Il y examine les tensions qui définissent le pays depuis huit décennies, oscillant entre politique d’engagement et d’isolationnisme, entre ambition démesurée et sentiment persistant d’infériorité, mais aussi comme modèle de démocratie sociale souffrant d’accès récurrents de nationalisme xénophobe.

Malgré sa prospérité actuelle, l’Autriche semble parfois faire preuve d’ingratitude, négligeant les fondements de sa réussite : grâce à l’élargissement de l’Union européenne, le pays n’est plus, pour la première fois depuis 1918, une nation en périphérie de l’Europe, mais se trouve désormais au centre d’un espace européen bien plus vaste. Malgré cela, l’Autriche donne souvent l’impression de ne pas saisir pleinement cette opportunité et se contente de souligner les problèmes de transition engendrés par l’élargissement de l’Union européenne.

Je constate avec inquiétude qu’au cours des dernières années, l’Autriche a perdu du terrain dans plusieurs classements internationaux significatifs relatifs à la qualité de la démocratie, au taux de corruption et à la liberté de la presse. En même temps, l’analyse de l’historienne française Hélène de Lauzun me rassure : « L’Autriche a réussi le tour de force qui consiste à faire vivre aujourd’hui, envers et contre tout, le meilleur de son passé tout en regardant vers l’avenir, sans que celui-ci donne l’impression de devoir être le fruit douloureux de ruptures et d’arrachements. »1

Les débuts furent pourtant difficiles… « L’Autriche, c’est ce qui reste » aurait impitoyablement résumé Georges Clemenceau à la naissance de la petite République d’Autriche en 1919, lors des négociations du traité de Saint-Germain. Signé le 10 septembre 1919, celui-ci fut en effet perçu comme une catastrophe nationale2. La plupart des élites, tous partis confondus, rejetaient cet État auquel on avait imposé le nom de « République d’Autriche ». Cet État malgré lui, qui n’avait pas participé à la victoire de l’Entente, était considéré comme un État vaincu.

Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig précise : « Pour la première fois dans l’histoire que je connaisse, le cas paradoxal s’est produit d’un pays contraint à l’indépendance, qu’il a lui-même obstinément refusée. » Dans cet « État dont personne ne voulait », les citoyens durent d’abord apprendre à être Autrichiens. Car, sous la monarchie des Habsbourg, les habitants germanophones étaient simplement appelés « Allemands »3.

Héritage dynastique et culturel

Un autre défi attendait la toute jeune République d’Autriche : transcender l’immense héritage culturel de la longue dynastie des Habsbourg, auquel se référait jusqu’alors son identité nationale. Sans monarque, ni Autriche au sens traditionnel du terme, de nombreux Autrichiens doutaient de la viabilité de cet État et voyaient leur salut dans un rattachement à l’Allemagne, que le traité de Saint-Germain interdisait expressément.

Les vingt premières années de la première République autrichienne ne lui apporteront aucune stabilité. La fragile harmonie des années 1920, maintenue grâce à l’appui de l’aide internationale, sera ébranlée par la polarisation croissante des projets sociopolitiques avant même la crise mondiale de 19294.

Alors que les tensions entre les visions politiques « de gauche » et « de droite » se font de plus en plus palpables, un climat propice à la guerre civile s’installe progressivement. En février 1934, le chancelier chrétien-social Engelbert Dollfuss (1892-1934) donne l’ordre de tirer sur les manifestants sociaux-démocrates. Cette tragédie marque un tournant dans l’histoire de la première République autrichienne. Celle-ci se terminera en catastrophe : le 12 mars 1938, avec l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, l’Autriche perd son statut d’État indépendant et disparaît de la carte de l’Europe.

« Le 6 avril 1938, sur la place de la Résidence à Salzbourg, j’écoutais Hitler »se souvient Maria Augusta von Trapp lors d’une interview accordée à la télévision autrichienne en 19785. « J’avais un chapelet dans ma poche et je l’ai serré si fort que des heures plus tard, les empreintes des perles étaient encore gravées dans ma paume. Le souvenir terrible de ce moment glaçant, où j’ai dû lutter pour ne pas esquisser le salut hitlérien, m’a finalement aidée à tempérer mon jugement envers mes compatriotes. »

La famille von Trapp, farouchement opposée au régime nazi, quitta l’Autriche en 1938 pour entamer une tournée aux États-Unis. Aucun membre de la famille ne revint après l’Anschluss et, en 1939, ils avaient officiellement émigré aux États-Unis.

Les von Trapp et leur chorale familiale ont acquis une renommée mondiale. L’adaptation cinématographique de leur histoire, La Mélodie du Bonheur, produite en 1965, figure parmi les cinq films les plus populaires de tous les temps, bien que peu d’Autrichiens l’aient vu. (Ayant grandi à Bruxelles, je connaissais le film par cœur, mais à ma grande surprise, aucun de mes amis ne l’avait vu en Autriche.)

La scène de liesse à laquelle Maria Augusta von Trapp avait assisté à Salzbourg était comparable aux grandes manifestations de joie qui avaient déjà accompagné Hitler sur la Heldenplatz de Vienne le 15 mars 1938. Avec l’Anschluss, l’Autriche devenait partie intégrante du Reich allemand national-socialiste. La terreur et la persécution nazies ont commencé immédiatement. De nombreux Autrichiens ont donc combattu dans la Wehrmacht en tant que ressortissants allemands ; plus de 500 000 Autrichiens ont été membres du NSDAP et parmi les principaux responsables de l’Holocauste se trouvaient de nombreux Autrichiens6.

Malaise général

J’ai souvent été surprise à Vienne par le malaise général ressenti à affronter le côté sombre de l’histoire autrichienne. Mais une conversation avec une amie, aujourd’hui nonagénaire, de ma belle-mère viennoise, m’a éclairée : « Que pouvions-nous vraiment faire ? Mes parents, d’origine juive, avaient dû fuir Vienne en 1938, tandis que le père de mon mari, en bon fonctionnaire nazi, avait fait une brillante carrière médicale… Nous avons préféré ne plus évoquer ce passé douloureux, et avons concentré nos énergies à reconstruire nos vies, nous aimer et vivre notre jeunesse. »

Toutefois, les choses ont changé. Inaugurée à Vienne en novembre 2018, la Maison de l’histoire de l’Autriche (Haus der Geschichte) s’impose selon sa directrice, Monika Sommer, comme « le tout premier musée de la République entièrement dédié à l’histoire contemporaine et capable de confronter le public au national-socialisme »7.

L’espace d’exposition revient sur quatre épisodes troublants de l’histoire contemporaine autrichienne : l’interrogation historique autour du mythe qui déresponsabilise l’Autriche en la présentant comme la première victime du nazisme ; les continuités personnelles et idéologiques de l’ère nazie, longtemps inscrites dans les structures politiques et institutionnelles de la Deuxième République ; la reconnaissance des victimes ; et les facettes de l’antisémitisme en Autriche depuis 1945. Pour Monika Sommer, « la réflexion sur notre passé nazi est un processus continu qui ne peut être achevé. »8

Le processus n’est en effet pas terminé – comme le prouve la récente décision de la municipalité de Vienne d’incliner de manière ostensible la statue controversée de Karl Lueger qui fut maire de Vienne entre 1897 et 1910 et fondateur du Parti chrétien-social. Bien qu’il ait fortement contribué à l’essor de la ville jusqu’à son apogée, il est considéré comme l’un des pères de l’antisémitisme et du populisme. Sa statue trône dans le centre-ville depuis plus d’un siècle et de nombreux habitants souhaiteraient qu’elle soit retirée. Dès 2024, la nouvelle position inclinée de la statue symbolisera la remise en question de l’honorabilité du maire, alors même que la Karl-Lueger-Platz pourra continuer à alimenter le débat sur la montée de l’antisémitisme et du racisme.