Vienne : Si impériale, si sociale - Alexia Gerhardus - E-Book

Vienne : Si impériale, si sociale E-Book

Alexia Gerhardus

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Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendreC’est une valse dont les Viennois ne se lassent pas. Dans l’ancienne capitale des Habsbourg, parée de palais et de musées parmi les plus beaux d’Europe, tout est fait pour danser avec la vie.Il est si facile de raconter la Vienne impériale. De se remémorer la ville assiégée par les Ottomans ou conquise par Napoléon. Plus difficile en revanche est le récit de la Vienne d’aujourd’hui, celle des architectes inventifs, des maires sociaux-démocrates, du tissu social marqué par l’immigration récente. Avec en arrière-plan ses incontournables cafés et ses marchés à l’allure provinciale. Et pourtant, c’est cela Vienne : une capitale éternellement nostalgique de sa grandeur passée, mais bien ancrée dans une Europe dont elle reste, peu ou prou, le centre géographique.Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il vous aidera à comprendre les mutations d’une métropole à la fois fort traditionnelle et très moderne. Pour battre au mieux la mesure des passions viennoises.Un grand récit suivi d’entretiens avec Christian Witt- Dörring, Peter Payer, Erhard Busek et Suzana Zapke.Un voyage historique, culturel et politique afin de mieux connaître les passions viennoises. Et donc mieux les comprendre.EXTRAIT« En ce pays, on agissait toujours autrement qu’on ne pensait, ou on pensait autrement que l’on agissait ». C’est ainsi que Robert Musil dépeignait la société viennoise des dernières années de la monarchie austro-hongroise, juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L’ambivalence qu’il décrit est, encore aujourd’hui, caractéristique de l’esprit local : la ville se prête sans complexe à tous les décalages tout en restant fermement ancrée dans ses traditions.Vienne a pour moi deux faces, l’une moderne et progressiste, et l’autre démodée et accrochée à ses vieilles certitudes. Elle est à la fois tendance et rétro, une ville-carrefour où se côtoient, depuis toujours, tradition et modernité.A PROPOS DE L’AUTEURAutrichienne née à Bruxelles, Alexia Gerhardus vit à Vienne depuis 1990 où elle travaille comme traductrice littéraire et dans les relations publiques pour le compte de diverses ONG.

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Seitenzahl: 101

Veröffentlichungsjahr: 2015

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.

Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.

Merci à Annaïk de Voghelpour sa relecture éclairée et perspicace !

AVANT-PROPOS

Pourquoi Vienne ?

De père viennois et de mère à la fois hongroise et norvégienne, j’ai quitté Bruxelles où je suis née, pour m’installer à Vienne en 1985 à l’âge de 17 ans.

Je me souviens avoir écrit dans une de mes premières lettres à mes parents que « jamais auparavant je n’avais vu ville aussi grise et autant de personnes âgées dans les transports publics ». C’était une première impression fondée sur la réalité politique de l’époque : jusqu’en 1989, Vienne était la dernière métropole de l’Europe de l’Ouest avant le rideau de fer, l’ambiance et le décor s’en ressentaient évidemment !

Je n’ai plus vraiment quitté Vienne depuis. Et la ville a énormément évolué : avec la chute du rideau de fer et l’élargissement progressif de l’Union européenne, elle est passée du statut de capitale excentrée en bordure des pays de l’Est à celui de capitale cosmopolite en plein centre de cette nouvelle Europe.

Il n’empêche que pour moi, Vienne a toujours été une ville merveilleuse, par ses bâtiments historiques et ses paysages environnants accessibles à tous, mais aussi par sa qualité de vie inégalée.

Pour contrebalancer tant de culture, de beauté, de savoir-vivre et de tradition historique, il faudra bien évidemment aussi s’accommoder du revers de la médaille : les Viennois peuvent être d’une puissante acculture bigote, hypocrite et ronchonne. Mais c’est de ce mélange de l’aigre et du doux que se révèlent toute la saveur de l’esprit et de l’humour viennois, d’un cynisme à toute épreuve.

Si l’on en croit la plume de Werfel1, Zweig2, Musil3 ou Kraus4, ce savant mélange, sorte d’équilibre cathartique, façonne Vienne depuis plus de 100 ans. Une partie de la population « patriotise » et « idiotise » à tel point qu’il est presque impossible de la prendre au sérieux, tandis qu’en contrepartie, le microcosme artistique viennois (et autrichien) fait émerger une multitude d’écrivains, cinéastes, peintres, caricaturistes ou cabarettistes d’une verve et d’un esprit critique inégalés (Elfriede Jelinek, Ulrich Seidl, Gerhard Haderer, Josef Hader).

A contrario, l’influence politique internationale de Vienne s’est petit à petit réduite à peau de chagrin, en conséquence de choix inconsidérés pris par l’Autriche, à l’époque où le pays et sa capitale étaient encore des acteurs majeurs de la diplomatie mondiale.

La nationalité autrichienne jouit pourtant toujours d’une aura non négligeable à l’étranger. Et qui plus est, être originaire de Vienne génère une bienveillance toute particulière et suscite des yeux brillants chez la plupart des interlocuteurs. Dire que pour bénéficier de ce privilège, je n’ai d’autre mérite que d’en avoir fait ma ville d’adoption et mon lieu de vie depuis quelques années !

C’est forte de ce pedigree un peu hybride que je tenterai de vous transmettre ma perception de l’esprit de Vienne. Une perception subjective bien sûr, qui sera inévitablement incomplète ou superficielle à certains égards. Une vision très personnelle aussi, qui m’a ramenée à mes débuts dans une ville que j’avais commencé à appréhender sous mon prisme francophone avant de développer les réflexes autochtones indispensables pour adopter et bien comprendre mon nouvel environnement. Les moments choisis de l’histoire qui vont étayer mon récit ne prétendent aucunement en couvrir tout le riche passé.

Après plus de trois décennies passées ici, je ne pense pas que mon « troisième œil » soit encore aussi « francophone » qu’à ses débuts, mais ma perception personnelle de l’esprit de Vienne n’en sera, je l’espère, que plus authentique, enrichie de faits vécus et peut-être, qui sait, pimentée d’une pointe de cynisme viennois.

1. Franz Viktor Werfel (1890–1945), écrivain, romancier et poête juif autrichien.

2. Stephan Zweig (1881–1942), écrivain, romancier, journaliste et biographe juif autrichien.

3. Robert Musil (1880–1942), écrivain autrichien dont le roman inachevé L’homme sans qualités est considéré comme l’une des œuvres modernistes les plus importantes de son époque.

4. Karl Kraus (1874–1936), journaliste, satiriste et écrivain juif autrichien.

Si impériale, si sociale

« En ce pays, on agissait toujours autrement qu’on ne pensait, ou on pensait autrement que l’on agissait ». C’est ainsi que Robert Musil dépeignait la société viennoise des dernières années de la monarchie austro-hongroise, juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L’ambivalence qu’il décrit est, encore aujourd’hui, caractéristique de l’esprit local : la ville se prête sans complexe à tous les décalages tout en restant fermement ancrée dans ses traditions.

Vienne a pour moi deux faces, l’une moderne et progressiste, et l’autre démodée et accrochée à ses vieilles certitudes. Elle est à la fois tendance et rétro, une ville-carrefour où se côtoient, depuis toujours, tradition et modernité.

Une autre facette du caractère viennois est mise en lumière par Robert Schindel1 dans son texte Mein Wien. « Le Viennois est un spectateur de métier. C’est en badaud qu’il assista au spectacle de la guerre de Trente Ans, tout comme à la Révolution française, si lointaine et dont officiellement, il ne savait rien. Le congrès de Vienne bascula sans transition dans une ambiance de salon de musique. Quand je parle du Viennois, je pense au petit-bourgeois, à la classe moyenne, à l’attitude plaintive et en même temps délurée de cette classe de spectateurs qui conditionnera la ville bien plus que les ouvriers et étudiants révolutionnaires de 1848 ou de 1934. »2

Pour expliquer ce détachement affiché face aux événements, il est bon de rappeler que le Viennois est le fruit d’une histoire complexe, ponctuée de bouleversements historiques successifs qui auraient pu venir à bout de peuples bien plus résistants. La devise de l’Autriche Biegen, nicht brechen (plier mais ne pas rompre) illustre bien l’instinct de survie que les Viennois doivent à cette faculté qui s’apparente à la souplesse du roseau de La Fontaine3 : plier sous la tempête pour se redresser aussitôt l’orage passé.

La « ville-village »

Forte de ses 414 km2 et de ses 1,8 million d’habitants, Vienne dispose du statut de grande métropole européenne, tout en gardant des réflexes de « ville-village », ce qui est d’ailleurs nettement plus agréable et procure une qualité de vie formidable. En effet, Vienne a pour moi quelque chose d’un village. Peut-être est-ce parce que j’y vis, un peu comme je vivrais dans un village. Mon quotidien se déroule dans mon quartier. Le centre-ville et deux ou trois autres quartiers comme celui du Naschmarkt et celui du Belvédère, dans lesquels j’ai vécu à d’autres épisodes de ma vie, font également partie de mes sentiers battus. Mais quand je traverse le Danube pour aller me baigner sur les plages du Strandbad Gänsehäufel, en passant par le quartier de Kaisermühlen, je me sens aussi dépaysée que si je me promenais dans un quartier de Buenos Aires ou dans la City de Londres.

Dans leur quotidien, très peu de Viennois se rendent réellement compte qu’ils vivent dans une métropole de 1,8 million d’habitants, tant leur vie de tous les jours se joue dans l’arrondissement ou le quartier même dans lequel ils vivent. Cette perception un peu paradoxale de la ville est sans doute à l’origine de la proverbiale Wiener Gemütlichkeit, dont la traduction pourrait osciller entre les termes « confort douillet » et « atmosphère sympathique ». Dérivé du terme Gemüt qui désigne l’âme en tant que centre des émotions4, ce mot s’est subrepticement trouvé une nouvelle signification dans la sémantique viennoise, où il caractérise un univers confortable et rassurant. Un idéal qui se situe à mi-chemin entre les scènes Biedermeier d’un Waldmüller5 et le shabby chic (chic minable) moderne, une nonchalance dont émerge une certaine indifférence.

La plupart des quartiers ont leur marché. C’est le samedi que ces marchés, qui sont toujours des lieux très conviviaux, connaissent la plus grande affluence. Le Naschmarkt, le Karmelitermarkt ou le Brunnenmarkt, entre autres, deviennent alors bien plus qu’un point de ravitaillement. Ce sont des lieux de rencontres fortuites et d’échanges. En fin de semaine, la plupart des marchés s’agrandissent d’un Bauernmarkt, un marché provisoire, souvent bio, où les paysans vendent eux-mêmes leur production de fruits, légumes, fleurs, charcuteries, vins et pâtisseries6. Que ce soit dans les arrondissements du centre ou dans les quartiers au-delà du Gürtel7, nombreux sont les habitants qui durant la semaine font leurs provisions auprès des petites échoppes en bois de leur marché habituel.

Les 123 échoppes du grand marché du Naschmarkt8 s’étalent à ciel ouvert sur 22 280 m2 à cheval sur les 5e et 6e arrondissements. Depuis plus de 100 ans, il accueille chaque semaine plus de 64 000 visiteurs de tous les pays. Les Viennois pure souche vous diront que le Naschmarkt a, au fil des ans et des transformations, fini par vendre son âme au tourisme. Et que ce n’est plus qu’à l’aube qu’il reste encore typiquement viennois (à savoir le contraire de l’image un peu forcée que Vienne se sent obligée de donner sur la scène internationale) et en même temps anti-viennois (à savoir un anticonformisme par rapport à ce que la ville se sent obligée d’être). Au Naschmarkt, à l’aube, tout un chacun est Viennois et en même temps un inconnu, car qui connaît-on à 5 heures du matin, alors qu’on se connaît à peine soi-même ? Au Naschmarkt, Vienne n’est ni xénophobe, ni xénophile. Elle n’est ni artiste, ni petit-bourgeois. Elle n’est ni à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Elle n’est ni nationaliste, ni internationaliste. Au Naschmarkt, tôt dans la matinée, Vienne est juste ambivalente.

À deux pas du centre-ville, mais de l’autre côté du canal du Danube (Donaukanal) se trouve le Karmelitermarkt, le marché central de la Leopoldstadt, le 2e arrondissement qui aujourd’hui est à nouveau le centre de la communauté juive. C’est dans ce quartier qu’eurent lieu les terribles pogroms de la Nuit de Cristal durant la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Le Karmelitermarkt – dont la création remonte à Léopold Ier en 1671 – est l’un des plus anciens marchés à ciel ouvert. Ce petit marché traditionnel est une bonne adresse, un lieu connu et reconnu bien au-delà de son quartier, non seulement pour sa diversité et ses couleurs, mais aussi parce qu’il est assez central, bien qu’il soit situé de l’autre côté du canal du Danube.

Le Karmelitermarkt me séduit chaque fois un peu plus, j’aime y passer du temps à flâner, en regardant les échoppes, pour y prendre un verre de cidre frais en automne ou un brunch à n’importe quel moment de l’année. J’aimerais y planter mon échoppe, me faire plaisir avec un petit-déjeuner géorgien ou un jus de poires. Le dépaysement initial garanti par ce marché typique s’est malheureusement un peu perdu au fil des ans : de plus en plus d’échoppes se transforment en petites boutiques de haute gastronomie fréquentées par un public plutôt bobo et BCBG. Le Karmelitermarkt reste néanmoins très convivial : il est beaucoup plus calme et moins touristique que le Naschmarkt, mais d’autant plus précieux.

Iris Haidacher, la propriétaire de l’échoppe Zimmer 37, Haidacher – un petit restaurant qui propose des plats faits maison et des fruits et légumes frais – décrit avec tendresse l’esprit de Vienne et du Karmelitermarkt. « C’est une oasis, un petit village – tout comme Vienne est d’ailleurs constituée de plusieurs villages. C’est ce qui rend cette ville si spéciale. »