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Grâce à la conduite de plus de 150 entretiens, Samuel B.H. Faure offre une plongée inédite dans la politique française d'acquisition de technologies militaires par laquelle l'État peut assurer la défense du territoire national et mener des opérations extérieures.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Samuel B.H. Faure est maître de conférences en science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et chercheur associé au laboratoire CNRS Printemps à l’Université Paris-Saclay. Il a obtenu son doctorat à Sciences Po Paris et a été chercheur invité à l’Université d’Harvard, à l’Université d’Oxford et au King’s College à Londres.
Avec ou sans l’Europe est son deuxième livre.
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Seitenzahl: 484
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Samuel B. H. Faure
AVEC OU SANS L’EUROPE
Le dilemme de la politique française d’armement
Éditions de l’Université de Bruxelles
E-ISBN 978-2-8004-1718-9 ISSN 1378-0352 D/2020/0171/4 © 2020 Éditions de l’Université de Bruxelles 26, avenue Paul Héger 1000 Bruxelles [email protected] Cet ouvrage est publié avec le soutien de l’Association d’études européennes (CEDECE).
À propos de l’auteur
Samuel B. H. Faure est maître de conférences en science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et chercheur associé au laboratoire CNRS Printemps à l’Université Paris-Saclay. Il a obtenu son doctorat à Sciences Po Paris et a été chercheur invité à l’Université d’Harvard, à l’Université d’Oxford et au King’s College à Londres. Avec ou sans l’Europe est son deuxième livre.
À propos du livre
Avions de combat, missiles, drones militaires, hélicoptères d’attaque, chars d’assaut, navires de guerre, etc. Pourquoi la France s’arme-t-elle parfois avec l’Europe, par des coopérations, et parfois sans l’Europe, par des programmes « Made in France » ou des importations des États-Unis ? Grâce à la conduite de plus de 150 entretiens, ce livre offre une plongée inédite dans la politique française d’acquisition de technologies militaires par laquelle l’État peut assurer la défense du territoire national et mener des opérations extérieures. L’auteur suit les ministres de la Défense, les chefs militaires, les ingénieurs de l’armement et les capitaines d’industrie aux manettes de ces décisions qui se comptent en dizaines de milliards d’euros et qui engagent l’État pour des décennies. Plus qu’une collusion de la classe dominante, voire un complot du complexe militaro-industriel, ce livre révèle les configurations évolutives des rapports de pouvoir. C’est l’histoire du clash des élites de l’armement.
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Table des matières
Remerciements
Liste des abréviations
Préface
Introduction
Le dilemme de la politique française d’armement
Pourquoi étudier la politique française d’armement ?
Recherche inutile, recherche infaisable ?
Acquérir l’A400M, le Rafale et le Reaper par le clash des élites
CHAPITRE I Armer l’État Le capitalisme français de la défense par le clash des élites
Aux sources de la politique française d’armement
Armer la France par l’État
Armer la France par l’industrie de la défense
Au-delà de la dichotomie État-industrie, les élites de l’armement
Les configurations des élites de l’armement
Qu’est-ce qu’une configuration ?
Lisières spatiales et délimitations temporelles d’une configuration
Les variations décisionnelles par l’effet de configuration
Mener une recherche sur la politique française d’armement
Interroger et observer les élites de l’armement
Comparer trois décisions d’État
CHAPITRE II Coopérer avec l’Europe Le choix de l’avion de transport A400M
A400M : le choix de la France pour l’Europe
L’échec du FLA européen comme hypothèse de travail (1975-1993)
Arrêt impossible, réussite improbable des négociations européennes (1994-1996)
L’A400M par une coopération européenne (1997-2003)
Configuration désencastrée contre configuration inclusive (1945-1996)
Monopole de la configuration amalgamée
Émergence de la configuration désencastrée
Rivalité avec la configuration inclusive
Prolongement de la configuration désencastrée en Europe (1945-1996)
Partenariats militaires franco-allemands
L’européanisation par l’industrie aéronautique civile
Absence de liens transatlantiques
Victoire de la configuration désencastrée (1997-2003)
Le grand désencastrement par la création d’EADS
Dynamiques d’européanisation bilatérale et multilatérale
Conclusion
CHAPITRE III Produire en France Le choix de l’avion de combat Rafale
Rafale et Rafale marine : le (double) choix de la France pour l’autarcie
L’acquisition du Rafale plutôt que l’Eurofighter Typhoon (1975-1985)
L’achat du Rafale marine plutôt que le F-18 américain (1986-1988)
Construction de la configuration amalgamée (1945-1985)
De la genèse au monopole de la configuration amalgamée
La configuration amalgamée par l’ambiguïté constructive
La configuration amalgamée par la non-décision
Opposition à la configuration amalgamée en Europe (1975-1985)
Rivalités étatiques
Conflictualités industrielles
Faiblesse de l’européanisation bilatérale
Victoire de la configuration amalgamée (1986-1988)
Configuration inclusive contre configuration amalgamée
Isolement du ministre de la Défense André Giraud
Connexions multiples de Dassault avec les élites politiques
Conclusion
CHAPITRE IV Importer des États-Unis Le choix du Reaper américain
Reaper : le choix de la France pour un achat sur étagère américaine
Quand l’Armée de l’air achète ses premiers drones MALE (1995-2001)
Essais et échecs des drones EuroMale et Talarion (2002-2009)
L’importation du drone Reaper des États-Unis (2010-2013)
Émergence d’une configuration inclusive (1990-2010)
Clashs entre élites françaises
L’impossible européanisation
Victoire de la configuration inclusive (2010-2013)
La configuration amalgamée par la droite
La configuration inclusive par la gauche
Conclusion
Conclusion
Trois configurations des élites françaises de l’armement
Formation sociale et historique de l’interdépendance
Pistes de recherches futures
Annexes
Bibliographie
Index
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Remerciements
Je tiens à remercier les personnes et institutions qui ont soutenu l’entreprise scientifique à laquelle je me suis dédié pendant dix années et dont Avec ou sans l’Europe est le résultat.
L’histoire de ce livre commence le vendredi 9 avril 2010 à Paris. Le soleil est généreux quand j’entre pour la première fois dans le bureau du directeur du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, un certain Christian Lequesne. À la suite d’une discussion de près d’une heure portant, tour à tour, sur l’état des recherches en études européennes, l’effet des représentations sociales sur l’élaboration de la politique internationale et mes préférences méthodologiques, Christian Lequesne accepte de diriger ma thèse de doctorat.
Cette heureuse nouvelle est complétée, quelques semaines plus tard, par mon admission à l’École doctorale de Sciences Po et l’obtention d’une allocation de recherche de trois ans dispensée par le ministère de la Défense (DGA) et le CNRS constituant une assise essentielle pour initier cette recherche. D’autres bourses me permettent de m’y consacrer sans discontinuité : « bourses de mobilité » de l’École doctorale de Sciences Po et de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), bourse de recherche doctorale de l’Université d’Harvard, bourse postdoctorale de l’Université d’Oxford et de Sciences Po (programme OxPo). Cette recherche n’aurait pu être réalisée sans ces ressources et sans mon indépendance vis-à-vis des institutions qui me les ont octroyées : aucune d’entre elles ne m’a demandé un droit de regard sur mon travail, me laissant ainsi une liberté absolue.
Ce soutien matériel, fût-il indispensable pour concevoir ce livre, n’était pas suffisant pour l’écrire. En effet, l’étude du capitalisme français de la défense ne va pas de soi quand on considère que son explication nécessite d’interroger celles et ceux qui y prennent part : responsables politiques, chefs militaires, ingénieurs de l’armement, capitaines d’industrie, etc. Pas moins de 135 acteurs de la politique française d’armement m’ont ouvert les portes de leurs bureaux, m’accordant de leur temps et acceptant de répondre à mes questions. J’espère qu’ils trouveront dans ce récit matière ← 7 | 8 → à réflexion. En outre, l’expérience professionnelle partagée avec Michel T., Asami S. et Michael S. a été fondatrice.
L’analyse des données a bénéficié des feed-back de collègues m’ayant permis d’affiner, de préciser et, in fine, de rendre intelligible ce qui se joue dans le dilemme décisionnel de la politique française d’armement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les membres de mon jury de thèse, Virginie Guiraudon, Stéphanie Hofmann, Jean Joana, Christian Lequesne, Frédéric Mérand et Andy Smith, ont joué un rôle essentiel. Les discussions avec Bruno Latour (« Enlève tes gants de boxe ! ») et Gilles Favarel-Garrigues (« Et pourquoi ne pas utiliser Elias ? ») ont été déterminantes. Les cafés réguliers pris avec Samy Cohen, rue des Saint-Pères, ont représenté des moments d’échange privilégiés. Les remarques et suggestions formulées par Lucie Béraud-Sudreau, Chris Bickerton, Didier Bigo, Catherine Hoeffler, Jolyon Howorth, Hugo Meijer, Pierre Muller, Kalypso Nicolaïdis, Sabine Saurugger et Vivien A. Schmidt ont été éclairantes. Les intuitions et la présence de mes amis, Martina Bassan, Alice Ekman, Adrien Fauve, Nicolas Fescharek et Philippe Perchoc, m’ont été précieuses.
Les deux prix obtenus en 2018 pour ma thèse de doctorat intitulée Variétés de la décision. Le dilemme de la politique d’armement en Europe : le cas de la France de 1945 à nos jours, l’un en études européennes (prix Jean-Louis Quermonne de l’Association française d’études européennes), l’autre en études stratégiques de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), ont favorisé la publication d’Avec ou sans l’Europe. Je tiens à remercier Émilie Menz, directrice éditoriale aux éditions de l’Université de Bruxelles, François Foret, directeur scientifique de la collection « Études européennes » pour avoir soutenu ce projet. La première version de ce manuscrit a bénéficié de la relecture attentive de deux évaluateurs anonymes.
Enfin, je ressens une profonde gratitude vis-à-vis de mon père Henri Faure – près de sept ans, jour pour jour, après son décès – et de ma mère Bénédicte Magnin, qui m’ont donné envie d’écrire des livres. Ce livre est dédié à Mara Tchalakov, grâce à qui la vie est tellement plus belle.
Saint-Germain-en-Laye, France Janvier 2020
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Liste des abréviations
ACX
Avion de combat expérimental
ACE
Avion de combat européen
ACF
Avion de combat futur (
Super Mirage
)
ACM
Avion de combat marine
ACT
Avion de combat tactique
ACT 92
Avion de combat tactique 1992
ACTF
Avion de combat tactique du futur
AESA
Agence européenne de sécurité aérienne
AFEE
Association française d’études européennes
AFITA
Association française des ingénieurs et techniciens de l’aéronautique
AGV
Avion à géométrie variable
AIA
Ateliers industriels de l’aéronautique
AMC
Airbus Military Company
AMD
Avions Marcel Dassault
AMD-BA
Avions Marcel Dassault-Breguet Avions
AM SAS
Airbus Military SAS
AMSL
Airbus Military Sociedad Limitada
An-70
Antonov
70
ANF
Ateliers de construction du nord de la France
APA
Aero Propulsion Alliance
ATF
Avion de transport du futur
AWACS
Airborne Warning and Control System
BAC
British Aircraft Corporation
BAe System
British Aerospace Systems
BEA
British European Airways
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BITD
Base industrielle technologique et de défense
BMW
Bayerische Motorenwerke
BPM
Bureau des programmes de matériels
BwB
Bundesamt für Wehrtechnik und Beschaffung
CA
Chiffre d’affaires
CAMS
Chantiers aéro-maritimes de la seine
CASA
Construcciones Aeronauticas SA
CCE
Comité central d’entreprise
CEA
Commissariat à l’énergie atomique
CEE
Comité central d’entreprise
CEMA
Chef d’état-major des armées
CEMAA
Chef d’état-major de l’Armée de l’air
CEMM
Chef d’état-major de la Marine
CEMP
Chef d’état-major particulier du président de la République
CEMT
Chef d’état-major de l’Armée de terre
CFAP
Commandement de la force aérienne de projection
CGT
Confédération générale du travail
CFE-CGC
Confédération française de l’encadrement-Confédération générale des cadres
CMI
Commission ministérielle d’investissement
COMAERO
Comité pour l’histoire de l’aéronautique
COTAM
Commandement du transport aérien militaire
CPE
Centre de prospective et d’évaluation
CSP
Coopération structurée permanente
CV
Chevaux
DAI
Direction des affaires internationales
DAS
Délégation aux affaires stratégiques
DASA
Deutsche Aerospace AG (de 1989 à 1994), Daimler-Benz Aerospace AG (de 1995 à 1998), Daimler Chrysler Aerospace AG (de 1999 à 2000)
DCAé
Direction des constructions aéronautiques
DCCAN
Direction centrale des constructions et armes navales
DEFA
Direction des études et fabrications d’armement
DEG
Délégation aux études générales
DGA
Direction générale de l’armement (depuis 2009)
DGA
Délégation générale pour l’armement (de 1977 à 2009)
DGRIS
Direction générale des relations internationales et de la stratégie
DGSE
Direction générale de la sécurité extérieure
DMA
Délégation ministérielle pour l’armement (de 1961 à 1977)
DP
Demande de proposition (
Request for Proposal
, RFP)
DPAI
Direction des programmes et des affaires industrielles
DSCA
Defense Security Cooperation Agency
DTI
Direction technique et industrielle
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DTIA
Direction technique et industrielle de l’air
EADC
European Aerospace and Defence Company
EADS
European Aeronautic Defence and Space
EADS MTAD
EADS Military Transport Aircraft Division
EAP
Experimental Aircraft Program
ECAT
École de combat et d’appui tactique
EELV
Europe Écologie les Verts
EFA
European Fighter Aircraft (
Eurofighter Typhoon
)
EMA
État-major des armées
EMAA
État-major de l’Armée de l’air
EMM
État-major de la Marine
EMP
État-major de particulier du président de la République
EMT
État-major de l’Armée de terre
EPI
Europrop International
ESR
European Staff Requirement
EST
European Staff Target
Euroflag
European Futur Large Aircraft Group
FBN
Flugzeugbau Nord
FCM
Fiche de caractéristiques militaires
FCME
Fiche de caractéristiques militaires exploratoires
FCMR
Fiche de caractéristiques miliaires de référence
FED
Fonds européen de défense
FIMA
Future International Military Airlifter
FLA
Future Large Aircraft
FLAEG
Future Large Aircraft Exploratory Group
FLASG
Future Large Aircraft Study Group
FMI
Fonds monétaire international
FMS
Foreign Military Sales
GE
General Electric
GAEO
Groupe armement de l’Europe occidentale
GEI
Groupement d’intérêt économique
GEIP
Groupe européen indépendant de programme
GICAN
Groupement des industries de construction et activités navales
GICAT
Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres
GIE
Groupement d’intérêt économique
GIFAS
Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales
GIMD
Groupe industriel Marcel Dassault
GmbH
Gesellschaft mit beschränkter Haftung
GROUPES
Groupe de planification et d’études stratégiques
GTO
Groupe technico opérationnel
HALE
Haute altitude longue endurance
HFB
Hamburger Flugzeugbau
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IA
Ingénieur de l’armement
IAI
Israel Aerospace Industries
IEI
Initiative européenne d’intervention
ICA
Ingénieur en chef de l’armement
IETA
Ingénieur des études et des travaux d’armement
IGA
Ingénieur général de l’armement
IHEDN
Institut des hautes études de défense nationale
Il-76
Iliouchine
76
IRSEM
Institut de recherche stratégique de l’École militaire
ISAE-Supaero
Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace
JV
Joint-venture
LPM
Loi de programmation militaire
Ltd
Limited Company
MALE
Moyenne altitude longue endurance
MBB
Messerschmitt-Bölkow-Blohm
MoU
Memorandum of Understanding
MTU
Motoren und Turbinen Union
OCCAR
Organisation conjointe de coopération en matière d’armement
OEST
Outline European Staff Target
ONG
Organisation non gouvernementale
OPEX
Opération extérieure
OSS
Office of Strategic Services
OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
P-B
Pays-Bas
PC
Parti communiste
PEA
Programme d’études amont
PME
Petite et moyenne entreprise
PS
Parti socialiste
PSDC
Politique de sécurité et de défense commune
PSA
Peugeot société anonyme
PTF
Proposition technique et financière
P&WC
Pratt & Whitney Canada
R&D
Recherche et développement
RFA
République fédérale d’Allemagne
RFP
Request for Proposal
RPF
Rassemblement du peuple français
RPR
Rassemblement pour la République
R-U
Royaume-Uni
SAAMB
Société anonyme des avions Marcel Bloch
SABCA
Société Anonyme Belge de Constructions Aéronautiques
SAGEM
Société d’applications générales d’électricité et de mécanique
SARL
Société à responsabilité limitée
SAS
Société par action simplifiée
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SAT
Société anonyme de télécommunication
SDCA
Système de détection et de commandement aéroporté (AWACS)
SDM
Système de drone MALE
SDTI
Système de drone tactique intérimaire (
Sperwer
)
SEREB
Société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques
SEPECAT
Société européenne de production de l’ECAT
SFECMAS
Société française d’étude et de construction de matériels aéronautiques spéciaux
SIDM
Système intérimaire de drone MALE (
Harfang
)
SNCASE
Société nationale des constructions aéronautiques du sud-est
SNCASO
Société nationale des constructions aéronautiques du sud-ouest
SNCAC
Société nationale de constructions aéronautiques du centre
SNCAM
Société nationale de constructions aéronautiques du midi
SNCAN
Société nationale de constructions aéronautiques du nord
SNCAO
Société nationale de constructions aéronautiques de l’ouest
SNCF
Société nationale des chemins de fer français
SNECMA
Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation
SNIAS
Société nationale industrielle aérospatiale
SOP
Statement of principle
TAI
Turkish Aerospace Industry
TKF 90
Taktisches Kampf Flugzeug-1990
TP
Turbopropulseur (ou Turboprop)
UAV
Unmanned Aerial Vehicule
UCAV
Unmanned Combat Air Vehicle
UDF
Union pour la démocratie française
UDI
Union des démocrates et indépendants
UDR
Union des démocrates pour la République
UE
Union européenne
UEO
Union de l’Europe occidentale
UMP
Union pour un mouvement populaire
UNR
Union pour la nouvelle République
URSS
Union des républiques socialistes soviétiques
USAF
United States Air Force
USIA
Union syndicale des industries aéronautiques
VBCI
Véhicule blindé de combat d’infanterie
WFB
Weser Flugzeugbau
X
École polytechnique
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Préface
Les objets de sciences sociales les plus passionnants sont toujours ceux qui reposent sur un entrecroisement ou une position charnière. C’est le cas du livre de Samuel Faure qui s’attache à comprendre d’une manière ambitieuse la politique d’armement de l’État français en lien avec les phénomènes de l’européanisation et de la mondialisation. En assumant ce point de départ complexe, Samuel Faure embrasse un spectre large de sous-disciplines de la science politique qu’il parvient à faire dialoguer de manière complémentaire : la sociologie de l’État, l’analyse des politiques publiques, les études européennes et l’économie politique.
La question de recherche de Samuel Faure est un modèle de limpidité : dans sa politique d’armement, pourquoi l’État français décide-t-il d’agir parfois seul ou parfois en coopération avec d’autres États européens, ou encore se contente-t-il parfois d’acheter des technologies hors d’Europe ? À partir de là, Samuel Faure montre qu’il y a des injonctions contradictoires de la part de l’État français, mais que celles-ci s’analysent parfaitement. D’un point de vue théorique, l’originalité du travail de Samuel Faure repose sur l’utilisation de la notion de configuration, empruntée à Norbert Elias, qui permet de montrer que les décisions en matière de politique d’armement relèvent de chaînes d’interdépendance qui engagent rarement les mêmes groupes d’acteurs. Ce refus de la causalité trop lisse constitue la grande réussite du livre de Samuel Faure, défiant au passage l’idée selon laquelle la théorisation ne trouverait de sens que dans la parcimonie.
Si Samuel Faure est capable de mener de manière convaincante son schéma configurationnel, c’est parce qu’il a non seulement rencontré un nombre impressionnant d’acteurs (161 entretiens représentant 250 heures de conversations), mais aussi parce qu’il a réfléchi aux implications des pratiques d’acteurs sur la décision. Samuel Faure n’appartient pas à cette catégorie de politistes qu’Iver Neumann appellerait les « armchair academics » qui prétendent comprendre la politique en consultant quelques banques de données dans l’univers rassurant de leur bureau. Ayant rencontré des acteurs pendant plusieurs années, Samuel Faure cherche à comprendre la manière ← 15 | 16 → dont ils agissent, parce qu’il sait que cette démarche est indispensable pour établir une sociologie fine de la décision. Le livre de Samuel Faure s’inscrit complètement dans le « tournant » pratique en sciences sociales incarné en théorie des relations internationales par des auteurs comme Emanuel Adler et Vincent Pouliot.
L’ouverture dont fait preuve Samuel Faure à l’égard des acteurs se retrouve de la même manière dans son écriture. Point de pompe jargonneuse rappelant Les Précieuses ridicules dans les lignes qui suivent, mais une langue claire qui est le reflet d’une pensée claire. La lecture de ce livre n’est dès lors pas exclusivement réservée aux spécialistes de science politique, mais sera appréciée par tous ceux qui s’intéressent à la politique d’armement de la France et/ou de l’Europe. Samuel Faure a compris qu’il n’y avait pas de science politique sans récit. Les études de cas décisionnelles sur l’A400M, le Rafale et le drone Reaper se lisent ainsi comme des intrigues passionnantes. Ceux qui cherchent à comprendre pourquoi les États de l’Union européenne, et en particulier la France, confectionnent des politiques publiques en coopérant ou non entre eux y trouveront le même intérêt. Enfin, les sociologues des élites se verront ouvrir la boîte noire de l’État français. Cela les aidera à comprendre par exemple le corps des ingénieurs de l’armement qu’un ancien ministre français de la Défense décrivait un jour dans une conversation privée comme « les vrais conservateurs du ministère ». Chacun jugera de la pertinence du propos en lisant Samuel Faure.
En publiant ce livre, Samuel Faure montre le dynamisme d’une nouvelle génération de politistes européens qui renouvellent par leur travail théorique et empirique les études sur la politique de défense en étant capable de mobiliser des connaissances larges acquises dans un parcours de recherche international. S’il fallait résumer en quelques mots le livre de Samuel Faure, ce serait curiosité et refus de l’étroitesse. Avec ou sans l’Europe est un modèle d’éclectisme au meilleur sens du terme, démontrant tout l’intérêt qu’il y a à emprunter à une gamme large d’auteurs et de sous-disciplines en science politique. Ayant eu la chance de diriger la thèse de doctorat de Samuel Faure qui a constitué les prémices de ce livre, je sais combien l’auteur n’avance jamais un argument sans l’avoir examiné sous toutes ces facettes. Rigueur de l’argument et simplicité de l’écriture : peut-on exiger plus d’un chercheur en science politique ?
Christian LEQUESNE Professeur au département de science politique, Sciences Po Paris Ancien directeur du Centre de recherches internationales (CERI)
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Introduction
En Europe, la formation de l’État français émerge par la dynamique historique de concentration du prélèvement de l’impôt et des instruments de coercition1. Ce monopole fiscal et militaire octroie à l’État les ressources et la responsabilité d’assurer la sécurité du territoire national et sa défense vis-à-vis des menaces extérieures2. La défense de la France exigerait l’acquisition d’armements définis comme les équipements militaires nécessitant un développement technologique et une production industrielle et utilisés par les forces armées pour faire la guerre. C’est à travers les armements, hier les épées et les catapultes, aujourd’hui les avions de combat et les chars d’assaut, demain les drones et l’intelligence artificielle, que les armées françaises disposent des ressources technologiques qui leur permettraient de mettre en œuvre une stratégie militaire appropriée pour faire face à un ennemi.
Pour armer la France, l’État élabore une politique publique se situant à l’interstice de la politique étrangère et de défense ainsi que de la politique industrielle. Sous l’autorité du ministre de la Défense, la politique française d’armement est échafaudée par les officiers des états-majors des armées (EMA) et les ingénieurs de l’armement de la Direction générale de l’armement (DGA) au sein du ministère de la Défense3. Les entreprises qui ont des activités industrielles dans le secteur de la défense telles qu’Airbus, Thales ou Naval Group y prennent également part. Leur travail est encadré par l’instruction ministérielle 1 618 sur les opérations d’armement (IMOA)4. L’IMOA détermine trois phases d’opérations pour que l’État puisse ← 17 | 18 → acquérir des équipements militaires à travers des programmes d’armement. La phase de préparation définit les caractéristiques d’un programme d’armement à partir des besoins opérationnels identifiés par les officiers. La phase de réalisation correspond au travail de développement technologique et de production industrielle mis en œuvre par les ingénieurs de l’armement. La phase d’utilisation s’ouvre lors de la livraison des armements aux forces armées avant que ces dernières ne s’en servent dans le cadre d’opérations militaires. Des premières études à son retrait des forces, un armement a une durée de vie de plus d’un demi-siècle.
Le dilemme de la politique française d’armement
Si l’IMOA définit clairement la manière de mener un programme d’armement, elle est érigée sur une injonction contradictoire consistant à maintenir l’indépendance nationale de l’État, tout en promouvant la coopération européenne5. Plus exactement, l’État dispose de trois options décisionnelles pour acquérir des équipements militaires : avec l’Europe en participant à une coopération avec d’autres États européens, sans l’Europe, soit en réalisant un programme « Made in France » en autarcie, soit en important un armement provenant généralement des États-Unis. C’est à ce dilemme décisionnel constitutif de la politique française d’armement que ce livre est consacré. Pourquoi l’État choisit-il d’acquérir des armements parfois avec l’Europe et parfois sans l’Europe ? Quelles sont les conditions qui déterminent la prise de décision étatique d’armer la France avec ou sans l’Europe ? Serait-ce l’effet du lobby industriel ou des dirigeants politiques, du type d’armement ou du contexte international ? En répondant à ces questions, ce livre vise à « comprendre pourquoi certaines options ont été préférées à d’autres, en reconstituant les logiques à l’œuvre dans le processus décisionnel afin d’expliquer pourquoi et comment ont été effectués tels ou tels choix publics »6. Ce faisant, c’est le rapport de la France à l’Europe, au monde et à une industrie stratégique, celle de l’armement, qui est interrogé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Armer la France avec l’Europe est une option décisionnelle dont l’usage n’a cessé de se renforcer au cours du XXe siècle et jusqu’aux années 20207. La coopération européenne, pouvant être bilatérale ou multilatérale, a l’intérêt de répartir entre les États participants les coûts de développement d’un nouvel équipement militaire qui sont en augmentation constante depuis la fin de la guerre froide. Cette option permet aussi d’obtenir des compétences technologiques complémentaires à celles dont disposent les ingénieurs français et que l’industrie nationale puisse remporter de nouveaux marchés à l’exportation. Par exemple, la France acquiert l’avion de combat Jaguar par une coopération franco-britannique dans les années 1970 et l’hélicoptère Tigre issu d’un ← 18 | 19 → partenariat franco-allemand dans les années 1980. Le Jaguar est produit par Dassault Aviation et British Aircraft Corporation et le Tigre par Aérospatiale et Messerschmitt-Bölkow-Blohm (MBB). Pourtant, l’alternative de programmes d’armement « Made in France » est aussi étudiée par les officiers de l’Armée de l’air et les ingénieurs de la DGA. Dans le contexte post-guerre froide lors duquel se développent les opérations extérieures (OPEX), le programme A400M associant sept États, dont l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni, est retenu par la France pour se procurer un avion de transport militaire. Cependant, ce programme dont la maîtrise d’œuvre industrielle est assurée par Airbus ne fait pas l’unanimité. Des acteurs civils et militaires du ministère de la Défense se positionnent en faveur de l’importation des avions C-130 et C-17 américains, afin de réduire les coûts et d’approvisionner les forces armées plus rapidement. C’est aussi par des partenariats européens que la France acquiert le missile Meteor « air-air » et la frégate multimissions franco-italienne (FREMM) dans les années 2010.
Armer la France sans l’Europe est mis en œuvre par une production d’équipements militaires « Made in France », option que retient l’État dans 80 % des cas8. L’avantage d’un programme national est de faciliter sa réalisation industrielle, les représentants civilomilitaires de l’État n’ayant pas à négocier avec leurs alliés européens ou américains. Il y a un lien direct entre la demande opérationnelle formulée par les officiers des états-majors et la réponse technique apportée par les ingénieurs de la DGA et mise en œuvre par les industriels. Cette option décisionnelle permet également à l’État de contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement industrielle. Dans les années 1980, la France décide d’acquérir le char d’assaut Leclerc et l’avion de combat Rafale par des programmes « Made in France », alors que des projets de coopération avec l’Europe sont à l’agenda politique des ministres de la Défense. Le programme Leclerc est confié à une entreprise d’État, le Groupement industriel des armements terrestres (GIAT), et le programme Rafale à Dassault Aviation. Dans les années 1990, le drone tactique Sperwer résulte aussi d’une fabrication française dirigée par Sagem Défense Sécurité (Safran).
Pour armer la France sans l’Europe, l’État peut aussi choisir un « achat sur étagère », c’est-à-dire d’importer des armements, généralement des États-Unis. Cette option permet à l’État d’acquérir des armements à moindre coût et plus rapidement, c’est-à-dire sans avoir à payer le coût budgétaire (plusieurs milliards, voire dizaines de milliards d’euros) et le temps d’attente (plusieurs décennies) du développement et de l’industrialisation d’un nouvel équipement militaire. Cette option est rarement retenue par la France du fait de la compétitivité de son industrie de la défense et parce qu’elle perçoit cette option comme une dépendance stratégique et industrielle vis-à-vis du pays fournisseur. Toutefois, lors d’une urgence opérationnelle ou de l’absence de compétences industrielles spécifiques, la France peut choisir d’acheter des équipements militaires sur étagère, comme l’avion de combat Crusader dans ← 19 | 20 → les années 1950 (Vought, Triumph Group), ou l’avion de transport militaire C-130 (Hercules) à la fin des années 1980 (Lockheed). Dans le contexte de la lutte contre le terrorisme djihadiste des années 2010, l’État se munit de l’avion de transport C-130J (Lockheed Martin) et du drone stratégique Reaper (General Atomics).
Pourquoi étudier la politique française d’armement ?
Le dilemme décisionnel de la politique française d’armement est un enjeu de gouvernance, d’élaboration et de mise en œuvre de l’action publique qui est stable dans le temps, de la fin de la Deuxième Guerre mondiale aux années 2020. Cet enjeu politique majeur ne se limite, d’ailleurs, ni à la France ni à la politique d’armement.
Au moment d’écrire ce livre, ce dilemme demeure toujours aussi structurant, autant pour la politique d’armement de la France que pour celle des autres États européens. Pour ne citer qu’un exemple, dans le domaine des avions de combat, la France a décidé en 2017 de s’allier à l’Allemagne pour développer un système de combat aérien du futur (SCAF), alors qu’elle était engagée, depuis le début des années 2010, dans un programme analogue avec le Royaume-Uni qui a lancé, à l’été 2018, le programme Tempest « Made in Britain ». Depuis, la France et l’Allemagne ont été rejointes par l’Espagne, et le Royaume-Uni par l’Italie et la Suède. Au même moment, la Belgique, la Pologne et la Bulgarie ont, en revanche, décidé d’importer des F-35 et des F-16 américains. En outre, ce dilemme n’est pas propre à la politique d’armement, mais ordonne bien d’autres problèmes publics auxquels font face les États européens, tels que la régulation des flux migratoires, l’imposition des GAFA, l’élaboration de normes pour lutter contre le changement climatique et la compétitivité de l’industrie automobile. Faut-il travailler avec des partenaires européens ou plutôt sans l’Europe avec des alliés situés hors d’Europe (États-Unis, Brésil, Japon, Inde), voire de manière unilatérale, en ne participant pas ou en sortant d’accords et de programmes internationaux ? De fait, l’analyse de la politique française d’armement peut apporter des clefs de compréhension à la gouvernance et à la fabrique des politiques d’armements en Europe, mais aussi à d’autres enjeux d’action publique globaux.
Cette problématique ne se limitant ni à la France ni à la politique d’armement, le choix d’étudier la politique française d’armement s’explique par le niveau résiduel des recherches ayant trait à cet objet d’étude9. Le dernier livre de science politique qui lui est consacré remonte à 200410 et le précédent à 198711. Pourtant, la politique française d’armement a une importance politique et économique majeure. En 2018, les budgets militaires cumulés des États s’élèvent à 1 822 milliards de dollars12, soit un montant supérieur au PIB du Canada (1 711 milliards de dollars), dixième ← 20 | 21 → puissance économique mondiale13. Avec 63,8 milliards de dollars (2,3 % du PIB), la France dispose du cinquième budget militaire au monde derrière les États-Unis, la Chine, l’Arabie saoudite et l’Inde et trône à la première place européenne devant le Royaume-Uni (50 milliards de dollars) et l’Allemagne (49,5 milliards de dollars) (tableau 1)14. Près d’un quart du budget militaire français, soit 10 milliards d’euros, est consacré à l’acquisition d’équipements militaires conventionnels15. En outre, la France est le seul pays avec les États-Unis et la Russie à compter trois entreprises dans le top 20 mondial, à savoir Airbus (7e), Thales (8e) et Naval Group (19e)16. L’État et les entreprises françaises sont donc des acteurs de l’armement de premier plan à l’échelle internationale.
Tableau 1. Les quinze États avec les dépenses militaires les plus élevées en 201817
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Recherche inutile, recherche infaisable ?
Malgré le questionnement essentiel que représente l’étude du dilemme de la politique française d’armement, son explication serait un exercice soit inutile, soit infaisable. Inutile parce que les décisions prises par l’État sont évidentes : « La production du Rafale n’a jamais fait de doute. Dassault était le seul qui puisse répondre aux besoins de l’Armée de l’air. Ce choix s’est imposé dès le début. Tout le monde en était convaincu. »18 Selon le point de vue de cet ingénieur de l’armement, chaque décision étatique a une logique et respecte un ordre, puisque les acteurs agissent grâce à une rationalité absolue et contrôlent le contexte dans lequel ils évoluent par une capacité d’action totale. La prise de décision résulte de manière évidente de l’action d’un homme incarnant l’État ou une entreprise et de sa « volonté politique ». Cette reconstruction a posteriori de l’histoire décisionnelle représentée de manière pure et parfaite rend illégitime le travail consistant à partir à la recherche des déterminants de la prise de décision étatique. S’il s’agit d’une stratégie efficace pour ne pas répondre aux questions des chercheurs, il faut bien dire que seule une minorité des élites de l’armement interrogées tient ce type de discours.
En revanche, il est plus fréquent de considérer l’exercice comme infaisable parce que la prise de décision étatique est un phénomène trop complexe, comme l’exprime cet industriel d’Airbus : « Ne tentez pas d’expliquer ces décisions, c’est incompréhensible. Il y a eu un alignement des planètes et voilà. Et puis, c’est trop sensible comme enjeu, personne ne vous parlera. Faites autre chose. »19 Le processus décisionnel résulterait d’un contexte politique spécifique, d’une conjoncture industrielle particulière sur lesquels les gouvernants n’auraient qu’un effet résiduel. Au contraire de la position précédente, les élites de l’armement n’ont aucune capacité d’action pour façonner la prise de décision : leur agency est nulle. Par conséquent, chaque décision est unique, ne pouvant de facto pas se comparer à d’autres. La contingence décisionnelle est une dimension essentielle des processus étudiés sur laquelle je reviendrai. Toutefois, ce monde sans structures, sans institutions, sans acteurs est en décalage avec l’observation de la politique française d’armement organisée autour d’une administration, de corps d’agents civils et militaires, d’instructions ministérielles, de procédures, etc.
Un tel travail serait infaisable aussi parce que l’accès aux données est problématique. Lors de la recherche de deux ans menée pour écrire ce livre, j’ai mesuré combien il est difficile de travailler sur cet objet. Pourtant, je suis finalement parvenu à m’entretenir avec l’ensemble des élites qui ont gouverné la politique française d’armement des années 1970 aux années 2010 : ministres de la Défense, chefs d’état-major des armées (EMA) et de l’Armée de l’air (EMAA), chefs d’état-major particulier du président de la République, délégués généraux pour l’armement (DGA), dirigeants des principales entreprises de la défense. Mais aussi des députés, des sénateurs, des conseillers ministériels, des ingénieurs de l’armement, des officiers de l’Armée de l’air, de la Marine et de l’Armée de terre, des lobbyistes, des experts, des journalistes ; ainsi que des représentants de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de ← 22 | 23 → la Suède, de l’Union européenne (UE), de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR). Plus de 250 heures d’entretiens ont été menées lors de 161 rencontres avec 135 acteurs (annexes)20.
Ce faisant, ce livre n’est pas un recueil d’anecdotes sensationnelles sur des affaires sulfureuses au sommet de l’État. Il existe déjà de nombreux ouvrages de journalistes spécialisés ainsi que des biographies portant sur les « grands hommes »21 de la politique française d’armement22. Il ne s’agit pas non plus d’un livre prospectif qui formule des propositions sur ce que le capitalisme français de la défense devrait être et comment il devrait évoluer dans les années à venir. Avec ou sans l’Europe est un livre de science politique qui vise à montrer la prise de décision étatique telle qu’elle est et à l’expliquer. L’objectif est d’incarner le pouvoir de manière vivante, de le rendre tangible à travers le travail d’individus et des relations qu’ils entretiennent, par le dévoilement de leurs stratégies, de leurs perceptions et de leurs pratiques professionnelles, par la reconstitution de leurs prises de position lors de réunions, par des notes administratives et par des échanges épistolaires.
Dans un contexte où les fake news sont devenues un instrument politique privilégié et où les théories du complot trouvent un écho certain dans le débat public, en particulier sur Internet, ce livre met l’exercice du pouvoir à la portée de la main des lecteurs. Ainsi participera-t-il peut-être à « chasser [certains] mythes »23, à commencer par celui du « complexe militaro-industriel », et, de ce fait, à rapprocher les « élites » des « peuples » entre lesquels la distance ne cesse de s’accroître. Il y a donc aussi un enjeu démocratique à démontrer la complexité décisionnelle plutôt qu’à affirmer des idées reçues, argumentation qui se structure en quatre chapitres. ← 23 | 24 →
Acquérir l’A400M, le Rafale et le Reaper par le clash des élites
Le premier chapitre part à la recherche des déterminants des choix de la France d’acquérir des armements parfois avec l’Europe et parfois sans l’Europe. Certaines études insistent sur le rôle de l’État, d’autres sur l’effet de l’industrie de la défense, quand les derniers démontrent que les décisions sont prises par un ensemble hybride d’élites étatiques et industrielles. Le terme « élites » renvoie aux « groupes qui exercent le “pouvoirˮ dans une société, c’est-à-dire qui ont une influence dominante sur la définition et la production des décisions publiques »24. Dans le prolongement de ces travaux qui ne parviennent pas à expliquer simultanément les trois options décisionnelles constitutives du dilemme de la politique française d’armement, je développe un argument dit « configurationnel ». Selon le sociologue allemand Norbert Elias, une configuration établit l’ordre et la dynamique des relations professionnelles et intimes entre un ensemble d’acteurs se situant aux échelles d’action publique nationale et internationale25. Les relations entre les individus ou groupes d’individus sont donc l’unité d’analyse, et l’interdépendance sociale, le mécanisme causal de la prise de décision étatique26.
Je démontre que les choix de la France d’acquérir des équipements militaires avec ou sans l’Europe sont déterminés par des configurations d’élites de l’armement associant des décideurs politiques et des chefs militaires, des ingénieurs de l’armement et des dirigeants industriels. L’originalité de cet argument configurationnel est de révéler qu’au sein d’un même État structuré par un même régime politique et une même économie politique lors d’une même période historique, il existe plusieurs configurations d’élites de l’armement qui s’affrontent pour imposer leur préférence décisionnelle. C’est la thèse du clash des élites. Je distingue trois configurations d’élites de l’armement, qualifiées de « désencastrée », d’« amalgamée » et d’« inclusive ». Chacune d’entre elles conditionne un débouché décisionnel de la politique française d’armement, respectivement la coopération européenne, le « Made in France » et l’achat sur étagère américaine. Ce faisant, le pouvoir est pensé de manière relationnelle et processuelle.
Les trois chapitres suivants démontrent l’effet de configuration sur les décisions prises par l’État : le chapitre II a trait au choix d’armer la France avec l’Europe, les chapitres III et IV à l’alternative d’armer la France sans l’Europe. Le chapitre II porte sur la décision prise par la France, au début des années 2000, d’acquérir l’avion de transport militaire A400M avec l’Europe, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg, le Royaume-Uni et la Turquie y prenant part. L’option européenne de l’A400M a été préférée à l’importation des avions américains (C-17 et C-130), ukrainiens (An-70) ou russes (Il-76). Le choix de la France en faveur de l’Europe s’explique par la formation d’une configuration d’élites de l’armement ← 24 | 25 → « désencastrée », impulsée par la création concomitante d’EADS. EADS, qui deviendra Airbus, est une entreprise multinationale à la production civilomilitaire qui vise à « faire face » à la concurrence croissante dans le secteur aéronautique que représente l’entreprise américaine Boeing.
Le chapitre III analyse le choix de la France d’acquérir l’avion de combat Rafale « Made in France » dans les années 1980 plutôt que de participer au partenariat européen de l’Eurofighter Typhoon ou d’importer le F-18 des États-Unis. Cette décision s’explique par la configuration « amalgamée » que forment les élites françaises et qui est caractérisée par une double dynamique relationnelle : le renforcement de l’imbrication des relations qu’entretiennent l’État et l’industrie française et la faible européanisation des rapports d’interdépendance entre la France et les autres États européens. Dans ce chapitre, je révèle la construction à travers le temps des relations étroites et exclusives entre la DGA, l’Armée de l’air et Dassault Aviation, permettant ainsi de comprendre qu’elles n’allaient pas de soi à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale.
Le chapitre IV explique la décision prise par la France, au milieu des années 2010, d’importer le drone Reaper des États-Unis par l’effet de la configuration « inclusive ». Les relations distantes et conflictuelles qui unissent l’État et les entreprises françaises expliquent l’échec du MALE IN français développé grâce à un partenariat industriel avec l’entreprise israélienne IAI. Quant au Talarion européen, son abandon s’explique par les liens distendus et concurrentiels entretenus par les élites françaises et européennes. Simultanément, le renforcement des relations d’interdépendance entre les élites de l’armement en France et aux États-Unis favorise la décision de l’État en faveur du Reaper américain. Ce partenariat transatlantique est facilité par la convergence des politiques étrangères française et américaine en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme djihadiste en Afrique. Dans la conclusion, je reviens sur la thèse du clash des élites à partir des principaux résultats empiriques du livre et de ses contributions théoriques qui s’inscrivent en sociologie des élites, en économie politique, en études européennes et en théories des relations internationales. ← 25 | 26 →
1Norbert ELIAS, La Dynamique de l’Occident, Paris, Pocket, 1975.
2Charles TILLY, Contraintes et capital dans la formation de l’Europe 990-1990, Paris, Aubier, 1992.
3Entre 1959 et 1969, puis entre 1973 et 1974 et depuis 2017, le ministère de la Défense est nommé ministère des Armées.
4L’IMOA, publiée au Bulletin officiel (BO) des armées le 11 avril 2019, découle de l’instruction ministérielle 100 ayant trait aux opérations d’investissement du ministère des Armées et remplace l’instruction ministérielle 1516 en vigueur depuis 2008.
5Cette injonction contradictoire, reprise dans la Revue stratégique de défense et de sécurité de 2017, ne s’applique pas aux armements nucléaires. MINISTÈRE DES ARMÉES, Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017, Paris, 2017, p. 67-68.
6Bastien IRONDELLE, La Réforme des armées en France. Sociologie de la décision, Paris, Presses de Sciences Po, 2011, p. 23.
7Seth G. JONES, The Rise of European Security Cooperation, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.
8Marc DEVORE, « Producing European armaments: Policymaking preferences and processes », Cooperation and Conflict, vol. 49, no 4, 2014, p. 457 ; Guillaume DE LA BROSSE, Deploying Financial Tools in Support of European Defence Cooperation, Armament Industry European Research Group (ARES), 2017. Comment 14, p. 2.
9Samuel B. H. FAURE, « La coopération internationale dans le secteur de l’armement. Apports et critiques de la littérature à la lumière du cas français », Questions de recherche, Sciences Po-CERI, vol. 46, 2015.
10William GENIEYS (éd.), Le Choix des armes. Théories, acteurs et politiques, Paris, CNRS éditions, 2004.
11Edward J. KOLODZIEJ, Making and Marketing Arms. The French Experience and Its Implications for the International System, Princeton, Princeton University Press, 1987.
12Nan TIAN, Aude-Emmanuel FLEURANT, Alexandra KUIMOVAet al., Trends in world military expenditure, 2018, Stockholm, SIPRI, avril 2019. SIPRI Fact Sheet, p. 2.
13Selon la base de données 2019 du Fonds monétaire international (FMI) : https://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2019/01/weodata/index.aspx (consultée le 1er juillet 2019).
14Ces données rendent compte de l’ensemble des dépenses liées au secteur de la défense (dissuasion nucléaire, masse salariale, opérations extérieures, R&D, etc.) et non pas uniquement des dépenses liées à l’acquisition d’armements conventionnels.
15Plus exactement, 10,90 milliards d’euros. MINISTÈRE DES ARMÉES, Projet de loi de finances 2019 – Loi de programmation militaire (LPM), année 1, 2018, p. 11.
16Aude-Emmanuel FLEURANT, Alexandra KUIMOVA, Nan TIANet al., The SIPRI Top 100 arms-producing and military services companies, 2017, Stockholm, SIPRI, décembre 2018. SIPRI Fact Sheet, p. 9-11. À noter qu’Airbus comme MBDA sont des entreprises multinationales avec un actionnariat pour partie français. De plus, selon une étude récente, les entreprises de la défense chinoises figureraient également en nombre au sommet de la hiérarchie mondiale : Lucie BÉRAUD-SUDREAU et Meia NOUWENS, « Weighing Giants: Taking Stock of the Expansion of China’s Defence Industry », Defence and Peace Economics, 2019.
17N. TIAN, A.-E. FLEURANT, A. KUIMOVAet al., op. cit., p. 2. Les données entre parenthèses correspondent à des estimations du SIPRI.
18Entretien 38, Ingénieur de l’armement, ministère de la Défense, DGA, le 18 décembre 2012 à Paris.
19Entretien 3, Industriel, Airbus, le 1er juin 2012 à Paris.
20On peut regretter de n’avoir pu interroger d’anciens présidents de la République (seul Nicolas Sarkozy a répondu à ma demande, qui n’a probablement pas été facilitée par une actualité politique compliquée. En février 2014, la presse informe que Patrick Buisson, l’un de ses plus proches collaborateurs, l’a enregistré à son insu lors de réunions de travail à l’Élysée) et d’anciens Premiers ministres (le Premier ministre Alain Juppé a répondu défavorablement en janvier 2014, pour cause de campagne pour les élections municipales).
21Quelques illustrations : Pierre ASSOULINE, Monsieur Dassault, Paris, Balland, 1983 ; Claude CARLIER, Marcel Dassault. La Légende d’un siècle, Paris, Perrin, 1992 ; François NOUZILLE et Alexandra SCHWARTZBROD, L’Acrobate. Jean-Luc Lagardère ou les armes du pouvoir, Paris, Seuil, 1998 ; Thierry GADAULT et Bruno LANCESSEUR, Jean-Luc Lagardère corsaire de la République : de Thomson à Airbus, une saga politico-industrielle, Paris, Le Cherche Midi, 2003 ; Guy VADEPIED, Marcel Dassault ou les ailes du pouvoir, Paris, Fayard, 2003.
22Quelques illustrations : Alexandra SCHWARTZBROD, Dassault : le dernier round, Paris, Olivier Orban, 1992 ; Alexandra SCHWARTZBROD, Le Président qui n’aimait pas la guerre, Paris, Plon, 1995 ; Jean-Louis GERGORIN et Sophie COIGNARD, Rapacités, Paris, Fayard, 2007 ; Thierry GADAULT, EADS, la guerre des gangs, Paris, First Éditions, 2008 ; Jean-Dominique MERCHET, Défense européenne, la grande illusion, Paris, Larousse, 2009 ; Sara GHIBAUDO, Yann PHILIPPIN et Virginie ROELS, Dassault Système, Paris, Robert Laffont, 2015 ; Romain MIELCAREK, Marchands d’armes. Enquête sur un business français, Paris, Tallandier, 2017.
23Norbert ELIAS, Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 2013, p. 51-81.
24Pierre MATHIOT, « Élites », in Laurie BOUSSAGUET, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET (dir.), Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 5e éd., 2019, p. 221.
25N. ELIAS, La Dynamique de l’Occident, op. cit. ; Norbert ELIAS, Qu’est-ce que la sociologie ?, Paris, Pocket, 1993 ; Norbert ELIAS, « Les pêcheurs dans le Maelström », in Norbert ELIAS, Engagement et distanciation, Paris, Fayard, 1993.
26Pierre BOURDIEU, Sur l’État : Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Seuil, 2012, p. 209.
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CHAPITRE I
Armer l’État : le capitalisme français de la défense par le clash des élites
Aux sources de la politique française d’armement
Identifier les sources de la politique française d’armement nécessite de rassembler des travaux qui se situent à la croisée des théories des relations internationales et de l’économie politique, mais aussi de l’analyse des politiques publiques et de la sociologie des élites. Chaque argument permet de mieux appréhender les décisions prises par l’État pour armer la France depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Certains arguments insistent sur le rôle de l’État, d’autres sur l’effet de l’industrie de la défense, quand les derniers démontrent que les décisions sont prises par un ensemble hybride d’élites étatiques et industrielles.
Armer la France par l’État
Le choix de la France d’acquérir un armement avec ou sans l’Europe dépendrait de sa valeur technologique (argument fonctionnaliste). Plus un armement est considéré par les élites de l’armement comme stratégique, plus il est probable que la France choisisse de le produire en autarcie. En revanche, dans les cas où il n’y a pas de danger ressenti pour la souveraineté nationale, alors les partenariats internationaux sont privilégiés avec une préférence pour l’Europe. Par exemple, les avions de combat – perçus par les élites françaises comme un armement de première importance stratégique – seraient achetés sans l’Europe afin de préserver la souveraineté nationale, alors qu’il serait moins problématique d’acquérir des avions de transport militaire ou des hélicoptères avec l’Europe.
Cette hypothèse est souvent évoquée par les élites de l’armement qui rappellent la référence aux trois « cercles » de la politique industrielle, à savoir la souveraineté nationale, l’interdépendance européenne et le marché mondial, définis dans le Livre ← 27 | 28 → blanc sur la défense et la sécurité nationale de 20081. La Revue stratégique de 2017 affine cette typologie en définissant quatre catégories, deux avec l’Europe (la « coopération avec maintien des compétences en France » et la « coopération avec dépendance mutuelle ») et deux sans l’Europe (la « souveraineté » et le « recours au marché »)2. L’étude empirique de cette hypothèse n’a pas donné lieu à des recherches approfondies. Toutefois, comme le révèle le tableau 2 qui répertorie les principaux programmes d’armement issus de l’aéronautique militaire auxquels la France a pris part des années 1960 aux années 2020, l’État a acquis chaque type d’armements, à l’exception des drones, avec et sans l’Europe. Le type d’armements n’est donc pas déterminant pour comprendre les variations décisionnelles observées.
Tableau 2. Principaux programmes issus de l’aéronautique militaire auxquels la France a pris part et répertoriés en fonction du type d’armements
Avec
l’Europe
Sans
l’Europe
Avions de combat
Jaguar Alpha Jet
Crusader
Mirage
2000
Rafale
Avions de transport
Transall
A400M
Noratlas
C-130
Hélicoptères d’attaque et de transport
Puma Tigre NH90
Dauphin Caracal
Drones
-
Hunter Reaper
Pour d’autres chercheurs, le dilemme de la politique française d’armement s’expliquerait par le changement de la structure du système international (argument néoréaliste)3. Dans le monde bipolaire de la guerre froide, la France en tant qu’« État puissance » préférerait l’acquisition d’armements sans l’Europe, parce qu’il s’agit d’assurer la sécurité d’approvisionnement, de soutenir les entreprises de défense et ← 28 | 29 → les capacités technologiques nationales de manière indépendante4. L’alternative est l’importation d’armements des États-Unis qui permettent à la France d’endiguer les velléités stratégiques de l’Union soviétique5. En revanche, dans le monde unipolaire de l’après-guerre froide, la France exprimerait une préférence pour l’achat d’équipements militaires avec l’Europe, afin de diminuer sa dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis et de développer ses capacités propres. Quant à l’importation de matériels de guerre des États-Unis, cette option concerne les « petits » États qui n’ont pas les ressources pour développer eux-mêmes des technologies militaires avancées. Il serait donc peu probable que la France achète des armements sur étagère américaine6.
En effet, pendant la guerre froide, la France acquiert la plupart de ses armements en autarcie, et en importe également des États-Unis comme le Crusader dans les années 1960 et le C-130 dans les années 1980. Cependant, l’État prend concomitamment des décisions en faveur de coopérations européennes, tel l’avion franco-britannique Jaguar ou l’hélicoptère franco-allemand Tigre, ce que ne prévoit pas l’hypothèse néoréaliste. Après la guerre froide, à l’inverse du renforcement de la coopération européenne envisagé, l’autarcie demeure l’option décisionnelle la plus fréquente. Par exemple, l’hélicoptère de transport Caracal résulte d’une production nationale. Il est tout aussi inattendu que la France décide d’acquérir des matériels militaires sur étagère, tels les drones Hunter et Reaper.
D’autres analyses insistent sur le pouvoir des idées et des institutions étatiques (argument constructiviste et institutionnaliste)7. Au milieu des années 1980, la France décide d’acquérir l’hélicoptère de combat Tigre par une coopération avec l’Allemagne plutôt que de produire un hélicoptère « Made in France » ou d’acheter l’Apache sur étagère américaine. Cette décision « hautement politisée »8 s’explique par l’implication du président de la République François Mitterrand et du chancelier Helmut Kohl. Ce choix d’armer la France avec l’Europe est également façonné par l’institutionnalisation formelle (traité de l’Élysée signé en 1963) et symbolique (Mitterrand et Kohl, main dans la main, lors d’un hommage aux morts de la Première Guerre mondiale en 1984) des relations franco-allemandes.
Au début des années 2010, le président de la République Nicolas Sarkozy signe les traités de Lancaster House afin de renforcer le partenariat avec le Royaume-Uni dans les domaines militaire et industriel. Cette décision est déterminée par le pouvoir des élites étatiques, en particulier politiques (les chefs d’État et de gouvernement) et ← 29 | 30 → administratives (la DGA et les ingénieurs de l’armement de la DGA)9. Ces recherches sont utiles pour rendre compte de l’influence des acteurs politico-administratifs sur le choix de la France d’acquérir des équipements militaires avec l’Europe bilatérale ou en autarcie. En revanche, elles ne permettent pas de comprendre les décisions de la France en faveur de la coopération européenne multilatérale ainsi que de l’importation d’armements américains. Cette lacune est en partie comblée par l’argument libéral qui insiste sur le rôle de l’industrie de la défense.
Armer la France par l’industrie de la défense
En effet, la théorie libérale des relations internationales démontre l’effet déterminant de l’industrie de la défense sur la prise de décision étatique par un travail de lobbying10. L’État, incarné en France par le président de la République et le ministère de la Défense, est une « courroie de transmission »11 instrumentalisée par l’industrie de la défense pour imposer ses intérêts économiques et commerciaux12. Le président de la République est contraint de parvenir à un équilibre entre deux types d’intérêts. Il se montre sensible aux arguments développés par les officiers des armées françaises pour assurer la sécurité nationale. Néanmoins, il vise surtout à maintenir sa position politique nationale sur laquelle influent les intérêts économiques particuliers promus par les principales entreprises nationales de défense. Par conséquent, l’industrie de la défense est le principal déterminant de la prise de décision étatique. Dans les années 1980, les acquisitions de l’avion de combat Rafale et du char d’assaut Leclerc sont conditionnées par la préférence pour l’option nationale portée par Dassault Aviation et le Groupement industriel des armements terrestres (GIAT). Concomitamment, l’achat de l’hélicoptère d’attaque Tigre franco-allemand s’explique par la préférence du maître d’œuvre Aérospatiale de travailler avec l’Europe.
Cet argument efficace n’en est pas moins insuffisant pour expliquer le dilemme de la politique française d’armement auquel fait face l’État. En effet, le choix de la France d’importer des équipements militaires des États-Unis demeure inexpliqué. De plus, l’État et l’industrie sont conceptualisés comme deux entités strictement distinctes, ce qui est décalé par rapport à la réalité de la France dans les années 1980. D’une part, le ministère de la Défense est limité aux positions prises par l’état-major des armées (EMA), la DGA et ses ingénieurs de l’armement étant passés sous silence. D’autre part, Aérospatiale, le GIAT et la Snecma incarnent « l’industrie ». Or, il s’agit de trois entreprises publiques, correspondant à autant d’organisations, non pas étrangères, ← 30 | 31 → mais au contraire constitutives de l’État. La frontière institutionnelle qui distingue l’État de l’industrie est moins imperméable qu’elle est ici présentée.
Cette difficulté de restituer l’interdépendance État-industrie est, en partie, levée par une contribution qui s’inscrit en économie politique (argument néoinstitutionnaliste du choix rationnel issu de l’école des variétés du capitalisme)13. En France, la décision d’acquérir des avions de combat est façonnée par un réseau informel d’ingénieurs de l’armement associant étroitement la DGA aux entreprises et qualifiée d’économie politique « étatiste ». Ces élites, formées dans les mêmes écoles d’ingénieurs, telles l’École polytechnique et SUPAERO, circulent de l’État à l’industrie lors de leur carrière professionnelle par la pratique du pantouflage et partagent une même « culture technocratique d’ingénierie ». Si cette structure institutionnelle étatiste permet à la DGA de « maximiser l’efficacité des industries de défense », elle permet aux maîtres d’œuvre industriels, en l’occurrence à Dassault Aviation, de « renverser les décisions gouvernementales qui divergent de leurs préférences »14. Cette recherche aboutit à une conclusion analogue à celle de l’argument libéral : l’acquisition d’équipements militaires est déterminée par l’industrie de la défense.
Ce modèle explicatif est convaincant pour expliquer la décision de l’État d’armer la France sans l’Europe, comme dans le cas des avions de combat Mirage 2000 et Rafale. Cependant, il ne permet pas de comprendre le choix de la France de s’armer avec
