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Veröffentlichungsjahr: 2018
Yvon Nassiet est ingénieur agronome INA et ingénieur général honoraire des Ponts et des Eaux et Forêts.
Grand amoureux des papillons depuis plus de quarante ans, grâce notamment à son parcours professionnel accompli dans les services déconcentrés du ministère de l‘Agriculture et de la Forêt, il pose un regard lucide sur la diversité de la vie et la précarité des habitats, en ce début du XXIe siècle marqué par la fragilité de la biodiversité, dans ce qu‘il faut bien nommer la « VIe extinction ».
« …on devient jeune à soixante ans !Dommage que ce soit un peu tard ! »Picasso
Je dédie ces petites histoires à mon père, Roger Nassiet.Instituteur, il m‘a donné le sentiment tout petitd‘être le fils de Pagnol.Tel Lorenz, il m‘a imprégné de l‘amour des papillons.C‘était un grand cinéaste,et il savait tout des mœurs de Machaon.C‘est grâce à lui que j‘ai appris le latinet c‘est pour lui que j‘ai recherché les noms des papillonsdans la mythologie de la Grèce antique.
Message à mes petits-enfants :J‘ai eu la chance d‘avoir un maître : Robert Blanchard,et je possède toujours ses boîtes en noyer du Lot.Prenez soin de cette collection, elle a quarante ans !En voici l‘histoire…Saint-Gaudens, Noël 2009
LES PAPILLONS nous fascinent par leurs métamorphoses œuf d‘abord, ils se transforment en chenilles. Ces dernières, en grossissant, muent et perdent plusieurs fois leur peau, changeant souvent de forme, de couleurs, de longueur et de grosseur. C‘est quand elles sont chenilles qu‘elles dévorent des feuilles, des tas de feuilles. Difficiles, elles n‘acceptent souvent qu‘une variété de plantes : la carotte et le fenouil pour le Machaon. La pomme de terre (feuilles) et les solanées pour le Sphinx tête de mort. Les orties pour la plupart des vanesses, dont le Paon du jour. C‘est d‘ailleurs à ce stade que le papillon est fragile : supprimons la nourriture de sa future chenille, il n‘aura plus d‘endroit où pondre ; la chenille ne pourra pas se développer, et il n‘y aura plus d‘adultes… C‘est un peu ce qui arrive aujourd‘hui.
La chenille, au dernier stade, se transforme en chrysalide. Souvent, elle tisse une enveloppe de protection pour que les prédateurs ne viennent pas l‘ennuyer pendant sa longue période d‘incubation : c‘est le cocon. Il y a des cocons merveilleusement tissés, comme des nasses, qui possèdent un opercule de sortie fabriqué pour que l‘adulte puisse sortir, mais qu‘un intrus ne puisse entrer ! C‘est le cas du Grand Paon de nuit par exemple.
Ce n‘est qu‘après tous ces préalables que de la chrysalide, un jour, on ne sait pas trop par quel mécanisme (mais on va voir ensuite qu‘il est extraordinaire), sort, s‘extrait plutôt, le papillon adulte. C‘est un accouchement douloureux, silencieux, mais qui tient du miracle : le papillon extrait de l‘enveloppe de la chrysalide ses pattes, et il en a six ; ses antennes, et il en a deux ; son thorax et son abdomen. Miracle : il a sur le dos ses ailes, enveloppées comme la toile d‘un parachute avant l‘ouverture. Et s‘accrochant à un support, qu‘il lui faut trouver le plus vite possible dans la nature, il va se pendre par les pattes, ouvrir la toile du parachute et injecter de la lymphe dans les nervures pour faire gonfler la voilure. Peu à peu, en une heure magique, les quatre ailes vont se déployer, jusqu‘à devenir toutes raides sous l‘effet du soleil.
Et, d‘un coup d‘ailes, sans avoir jamais appris, le papillon, l‘adulte, celui qu‘on voit généralement, va se mettre à voler, va chercher à butiner car son estomac est vide, et va surtout chercher le conjoint qui va mettre fin à sa solitude, car il a horreur d‘être seul : sa finalité est de trouver l‘âme sœur, de convoler en justes noces pour faire des bébés. Et recommencer indéfiniment le cycle de la vie.
C‘est pour cela qu‘ils nous fascinent ; et pour bien d‘autres mystères encore : comment d‘abord sont-ils botanistes, au point de reconnaître la plante sur laquelle pondre pour permettre à leur chenille de manger ? Mais ils ne sont pas que botanistes : ils connaissent les saisons et gèrent le temps de manière remarquable.
Songeons-y bien : tous les ans, en fonction des saisons, les plantes annuelles poussent, au printemps la plupart du temps. Elles grandissent, donnent des fleurs, puis des fruits, et meurent. En hiver elles peuvent même disparaître sous la neige ! C‘est le cas du fenouil : petite et tendre herbe odorante au printemps, l‘été voit se développer les ombelles de fleurs jaunes, que l‘on glisse dans le ventre du bar pêché à la ligne en Bretagne. Et à la fin de l‘été, le fenouil sèche. La cuisinière en fait des bottes qu‘elle conserve pour de futures grillades.
Eh bien, le papillon sait gérer ce calendrier d‘une manière étonnante : pour être certain que le cycle va se dérouler de manière efficace, les mâles vont éclore d‘abord. Ils vont immédiatement aller butiner les fleurs mellifères, qu‘ils sucent goulûment avec leur trompe. Repus, que croyez-vous qu‘ils font ? Ils arpentent les prés à la recherche d‘une partenaire !
Et c‘est là que les femelles décident d‘éclore ! Formidable, non ? D‘abord, elles font en sorte que les mâles soient déjà là. Mais plus fort encore, elles sélectionnent les fleurs qui pourront offrir assez de nourriture aux futures chenilles ! Et d‘une année à l‘autre, le décalage peut représenter quinze jours au moins. C‘est même encore plus typique entre les papillons vivant dans la plaine et leurs cousins de montagne, où le froid peut créer un décalage d‘un mois à quelques kilomètres de distance.
Alors la nourriture de la chenille se prépare sous forme de plante nourricière en croissance ; le mâle est en vol. La jeune « papillonne » vierge sort de sa chrysalide. Et, sans le faire exprès (mais le créateur l‘a programmée pour cela), elle émet des phéromones, des odeurs puissantes, tellement aphrodisiaques que les mâles sont aussitôt attirés. Les plus vigoureux, a déjà remarqué Darwin, arrivent les premiers, et les amours peuvent revêtir des formes endiablées, ça peut même se passer en l‘air – voyez l‘attitude très libérée de nos papillons ! – ou à terre, souvent dans l‘herbe. Parfois, tel un animal à deux dos, comme les décrivait Rabelais, un couple volette, à l‘initiative de l‘un, accroché à l‘autre !
Et puis la femelle devient maman. Sa mission (on ne se soucie plus des mâles qui, d‘ailleurs, vont mourir) va consister à voleter de plante nourricière en plante nourricière – c‘est elle la botaniste –, et de coller ainsi au garde-manger le nombre d‘œufs proportionné à la grosseur de la plante. Sur un bouquet de fenouils, on trouvera ainsi répartis sur les tiges quatre ou cinq œufs de Papilio Machaon, pas davantage, de manière à ce que chaque chenille soit environnée de nourriture à l‘éclosion, et que frères et sœurs ne se chamaillent pas, du moins pas tout de suite !
Donc les papillons sont des botanistes, des chimistes et ont une horloge biologique quelque part dans le corps.
Ce sont d‘excellents pacifistes aussi : sans armes, comment se protéger des prédateurs, de la gent ailée des insectes qui ne cherche qu‘à piquer pour, elle aussi, alimenter la future progéniture. Je parle des guêpes et des nombreux hyménoptères chasseurs de chenilles et de papillons. Je pense aussi aux oiseaux grands mangeurs de chenilles et de papillons adultes.
Alors, on se camoufle, la chenille ? On lui met des barres vertes et noires et, tel un tigre dans la savane, elle devient invisible dans le bouquet de fenouils. Le papillon ? On lui met des ocelles, souvent de faux yeux, de manière à ce que le prédateur croie se trouver devant le masque terrible d‘un plus féroce que lui. Lâchement alors, il va voir ailleurs une proie moins inquiétante !
Car la décoration des papillons est la plus étonnante de toutes leurs particularités : couleur lichen des ailes antérieures, et rouge vif des postérieures. Dérangé, l‘adulte ouvre ses oripeaux et flashe l‘intrus de l‘éclair de ses postérieures ! Même un homme recule devant le feu d‘artifice d‘une Lychenée dite « Mariée », ou d‘une Écaille chinée ! Le Machaon a deux petites taches rouges aux postérieures, elles-mêmes prolongées de petites queues : eh bien, l‘oiseau en vol qui veut l‘attraper becquette ces ocelles. L‘adulte, soulagé de ses appendices, survit, comme s‘il avait lâché du lest !
Polyommatus icarus.© Lynne Kirton
Devant la tête de mort ornant le thorax du sphinx qui porte le même nom, on comprend que les pharaons eux-mêmes aient pu être impressionnés et prêter aux papillons des vertus particulières. Les Grecs, eux, pensaient que les âmes se réincarnaient en papillons et les respectaient ainsi comme leurs propres ancêtres !
Cet ouvrage veut vous faire réfléchir car, dernière vertu, les papillons sont beaux. Efficacité oui, et plus encore beauté. Une beauté gratuite, que les collectionneurs vont traquer tout autour de la planète dans les endroits les plus reculés.
Pourquoi cette beauté ? Ces couleurs appropriées, ces écailles éclatantes, ces dessins détaillés ? C‘est le plus grand mystère, et il faut sans doute d‘autres réponses que celles de Darwin ou de son confrère Wallace pour comprendre ! Y a-t-il quelque chose plutôt que rien derrière ce produit de l‘évolution ? la question fuse d‘elle-même !
Nous laisserons chacun trouver sa propre explication. Mais c‘est cette beauté des papillons encore courants en France, tout proches de chez nous, si visibles et si difficiles à voir tout à la fois, que nous voulons vous faire partager ici.
VOUS AVIEZ DÉJÀ REMARQUÉ qu’ici on parle latin ! Les premiers chercheurs et scientifiques qui observaient la nature et tentaient de classifier tout ce qu’ils découvraient avaient décidé d’utiliser la langue latine pour une meilleure compréhension entre les différents pays.
On retient aujourd’hui la date majeure de 1735, avec la publication de Systema Naturae, de Caroli Linnaei (Carol Linné). De là découle l’acronyme ésotérique : EGFOCER, qui donne la structure de tout classement biologique : espèce, genre, famille, ordre, classe, embranchement et règne.
Nous allons donc parler un peu latin, mais à très petites doses, rassurez-vous !
Le premier de nos papillons va être Papilio machaon. Papilio est le nom de famille, car nous sommes déjà dans l’embranchement des invertébrés ; dans la classe des insectes ; l’ordre des lépidoptères. Les Papilio forment une famille connue mondialement pour les grandes queues qui ornent les ailes postérieures. Le genre Machaon n’échappe pas à cette caractéristique, avec la subtilité que quand il ferme ses ailes pour goûter aux délices d’une fleur de lavande par exemple, les postérieures laissent apercevoir le corps, car il manque la dernière nervure. Familièrement, car tout le monde ne parle pas latin, on l’appelle « le porte-queue ».
© Orchi
Pourquoi les naturalistes lui ont-ils donné le nom de Machaon, celui du médecin d’Alexandre de Macédoine ? je l’ignore ! Nous n’avons pas fini de trouver en permanence en entomologie une allusion systématique à la mythologie. L’étude de ces noms, inventés par Linné, grand amateur de mythologie, se nomme la « zoonymie », domaine rarement étudié ! Ce qui est amusant, c’est que Machaon régna avec son frère Podalirios sur trois villes thessaliennes. Prétendant d’Hélène, il prit part à l’expédition contre Troie et, ayant reçu de son père le précieux don de guérir les blessures, même les plus graves, il se mit au service des héros. Il soigna Ménélas, blessé par une flèche de Pandaros, et Philoctète, rongé par une plaie faite dix ans plus tôt par une flèche d’Héraclès. Il fut enfin l’un de ceux qui s’introduisirent dans les flancs de cheval de Troie.
En entomologie, Machaon a bien un frère, grand porte-queue lui aussi, qui est Podalirius, le Flambé, dont la chenille vit sur le prunellier.
L’espèce, c’est la française classique, mais si vous allez au Maroc par exemple, vous risquez de tomber sur Papilio machaon saharae, qui a de nombreuses de petites différences avec le nôtre. On ne va pas entrer dans ces subtilités, qui passionnent cependant les collectionneurs, avides des différences d’évolution observées par Darwin, et qui fleurissent dans tous les papillons des îles, chacune ayant son espèce et parfois sa sous-espèce ! Le découvreur ajoute ainsi son propre nom et peut, sans avoir fait la guerre ou avoir écrit un livre, devenir immortel et passer ainsi à la postérité !
Vous me direz qu’aujourd’hui on parle tous anglais. Eh bien, en Grande-Bretagne, on dit aussi Papilio machaon pour le Machaon qui ressemble au nôtre comme deux gouttes d’eau. Mais on le nomme familièrement Swallowtail, qui se traduit mot à mot par « queue d’hirondelle ». Comme chez nous, sa chenille vit sur Daucus carota, appelé là-bas wild carrot. Elle est magnifique avec sa robe vert persil, barrée de raies noires latérales, elles-mêmes ponctuées de points rouges. Je vous le disais : dans un bouquet de fenouils, elle est invisible ! Si on la trouve toutefois et si on la dérange, elle se recroqueville et laisse apparaître au-dessus du nez un petit Y orange, qui dégage une odeur nauséabonde. Réflexe d’éloignement de l’intrus par jet de boule puante !
© Hectonichus
Cultivez quelques plants de fenouils au soleil de votre jardin. Je dis cela pour ceux qui habitent le Sud. Mais au Nord, vous pouvez vous contenter de carottes ou de persil : qui sait si une femelle ne pondra pas quelques œufs proches des fleurs ? Si vous avez l’œil avisé, vous verrez l’œuf d’un diamètre d’un millimètre. Il devient gris, et en sort un tout petit bout de chenille toute noire. Interdit de l’écraser ! Surtout qu’aux premiers stades, figurez-vous qu’elle se déguise en… « chiure » d’oiseau ! Peu à peu, elle grossira, et changera de peau. Notons qu’elle déambule sur la tige à la recherche des pousses neuves, comme le ferait un engin à… chenilles… Les Anglais (qui ont le sens de l’humour) disent d’ailleurs : caterpillar ! Of course !
© Chai
Ce qui est étonnant quand elle mue pour la dernière fois pour se transformer en chrysalide, c’est qu’elle attache d’abord son extrémité à une tige par un petit coussinet de soie. Les spécialistes parlent à ce propos « d’apex ». Puis elle s’enroule dans une boucle, comme pour s’encorder afin de ne pas tomber !
© Entomolo
Dernier tour de magie : elle jette sa dernière peau de chenille froissée et apparaît subitement transformée en chrysalide : d’un seul coup, on devine par transparence la forme des petites ailes du futur papillon ; le tout est de la couleur du support, toujours pour se camoufler des prédateurs.
Si ce miracle s’est passé fin juin, l’éclosion aura lieu un mois plus tard, en juillet, et la femelle pondra à nouveau à la fin du mois. On suppose bien entendu qu’elle aura rencontré l’âme sœur, qu’ils auront convolé, que le monsieur sera parti vaquer à ses occupations, et que madame cherchera à créer une descendance… Les chrysalides résultant de cette deuxième génération passeront l’hiver, et l’adulte naîtra au printemps suivant.
© Michael H. Lemmer
Dans cette affaire, le rôle des carottes est déterminant. Il vaut mieux qu’elles ne soient pas imbibées d’insecticides, sinon la nourriture sera devenue poison. Voilà une raison de plus de cultiver un jardin biologique et de ne pas pulvériser de pesticides à mauvais escient, en négligeant les ombellifères !
© Bernd Haynold
SI L’ON VEUT DÉCOUVRIR le monde des papillons, naturellement on va acheter des livres spécialisés. Ce qui n’empêche pas de surfer sur Internet, qui nous offre des photos merveilleuses. Mais les livres, du moins au début, facilitent l’accès au sujet, parce que l’ordre y est immuable et que les espèces sont classées : diurnes pour les gens qui, comme vous et moi, vivent le jour ; nocturnes pour les noctambules (on peut difficilement faire l’un et l’autre, et la majorité néglige les nocturnes). Bon.
Dans ce classement des papillons, les livres commencent généralement par les Papilio. Je suppose que c’est parce que ce sont les papillons les plus spectaculaires ? L’exception confirmant la règle, ils n’ont pas tous des postérieures ornées de queues ! C’est le cas d’Apollo.
Nos amis Anglais, qui nous ont montré fièrement dans leur Butterflies book le seul Papilio qui vit chez eux, le Swallowtail (le seul qui supporte la pluie), nous montrent ensuite l’Apollo. Il est classé à cet endroit car il lui manque aussi la fameuse nervure aux ailes postérieures qui, le papillon ayant les ailes fermées, dévoile le corps dans sa nudité.
Vous savez tous que le mont Parnasse est, dans la mythologie grecque, le lieu de résidence d’Apollon et des neuf Muses. Apollo, le papillon roi des montagnes, a donc été nommé Parnassius apollo, ce qui est un hommage mérité à sa beauté.
C’est le seul de nos papillons aux ailes transparentes. Il est tout blanc, couleur de glacier, le blanc étant rehaussé par de gros points noirs aux antérieures. Aux postérieures, deux lunules rouges font le meilleur effet, tout en servant de leurre, comme d’habitude ! Pour les poètes, ce sont des soleils d’un rouge éclatant qui rappellent l’Olympe ! De la soie blanc et gris enveloppe le corps, comme pour le tenir au chaud. Les antennes sont grises, ornées de petits cercles superposés de gris. Très spectaculaire, je vous dis.
C’est un habitant des montagnes, et nous, en France, avons la chance de l’avoir partout où l’altitude dépasse les 1 200 mètres, principalement dans le Massif central, les Alpes et les Pyrénées.
© Unterillertaler
Les dessins offrent une grande variabilité, et le must, bien sûr, ce sont les habitants de l’Himalaya, où des sous-espèces super colorées existent, avec des points bleus en lisière des postérieures ; ou bien des bandes orangées ; ou bien encore des points rouges devant. Quand il y a beaucoup de gros points rouges, la variété s’appelle naturellement : cardinalis ! Quand il y a plein de gros points bleus, on y va carrément dans le titre : c’est Parnassius apollo imperator ! Moi, je suis fou de charltonius !
Quand il y a une large bande jaune en lisière des ailes postérieures, c’est autocrator ! Quand on se rend tous les ans à Lyon, au rendez-vous des amateurs d’insectes qui se nomme Papillyon, on rencontre des collectionneurs qui viennent spécialement d’Asie pour nous présenter des Apollo prestigieux qu’on ne trouve qu’au-dessus de 5 000 mètres !
Nous qui vivons près des Pyrénées et qui ne possédons pas de tels phénomènes recherchons toujours des aberrations, et il y en a de petites, qui grossissent, taches noires et rouges, et nous donnent le sentiment d’être tombés sur l’individu mutant.
Nous avons en tous cas une satisfaction : la femelle est d’habitude différente du mâle car son corps est glabre. Et quand elle s’est accouplée, elle se revêt d’un onglet corné (le sphragis) sous son abdomen. Eh bien, dans notre sous-espèce pyrenaica, le pourtour des antérieures habituellement dépourvu d’écailles (ce qui crée cette transparence hyaline caractéristique) est suffusé de noir. On dit : « mélanisante ». Il ne faut pas m’en vouloir, j’utilise seulement les termes descriptifs utilisés par les entomologistes élevés par Linné à des descriptions anatomiques pointues !
Le vol est très beau : le papillon plane dans les éboulis, et les ailes solides et sèches provoquent un battement caractéristique lors de la remise en route du moteur. Dans une pente entourée d’escarpements couronnés de sédum, c’est un spectacle d’une rare beauté.
Cela devrait rester un spectacle car, protégé par la convention de Washington sur les espèces menacées, et inscrit si l’on peut dire à l’inventaire des monuments historiques du patrimoine européen, Parnassius apollo est interdit de chasse.
On ne peut donc que le photographier, et relâcher les femelles pour perpétuer l’espèce.
© Wenkbrauwalbatros
L’auteur a succombé – faute avouée à demi pardonnée –, dans les années 1970, à l’élevage de ce bel animal.
Pour cela, il faut trouver une femelle ayant fauté. On la reconnaît, vous avez compris, au sphragis qui dénonce ses amours récentes. Prise vivante dans le filet de soie du chasseur, elle est mise une heure environ dans une papillote. Une papillote est une petite enveloppe de papier transparent, celui qu’on mettait autrefois sur les bocaux de confitures (vous voyez bien, tout cela date d’une époque révolue). Quand on chasse les papillons autorisés dans la nature, chaque prise est mise dans une papillote pour la protéger. Eh bien, la femelle contenue dans la papillote pousse de toutes ses forces avec ses muscles, en tentant de battre des ailes, et lâche souvent, par mégarde, quelques œufs. De petits œufs bien ronds, gris blanc, d’une grosseur d’un voire de deux millimètres.
Ensuite, on relâche la dame qui a bien travaillé, pour lui permettre de poursuivre sa ponte dans la nature. On s’est muni auparavant, naturellement, d’une petite culture de saxifrages et autres joubarbes, et on y pose les œufs. Il faut que tout cela soit humide sans l’être trop pour donner l’impression de se trouver à 1 500 mètres d’altitude. Il vaut mieux procéder à ce genre d’élevage à Megève, directement dans son propre chalet, sinon on s’ennuierait puisque c’est l’été ! Quelques semaines après peuvent naître de minuscules chenilles, qui subiront les mues habituelles pour devenir grandes. Elles sont assez grosses, gris foncé, ornées de petits points rouges. Rien de semblable à Machaon, ni rien de semblable aux parents ! Un cocon lâche posé directement sur le sol abritera la chrysalide sombre. C’est bizarre, nous sommes en montagne : eh bien aucun harnais, aucune dégaine ne viennent prévenir une chute. L’évolution a fait son office : la chrysalide, méfiante, se pose directement par terre !
© Björn S...
Fin juin, le papillon adulte sortira suivant la formule habituelle, en faisant sauter le cylindre de la chrysalide, séchant ses ailes à l’air, et s’adonnera à son passe-temps favori : les mâles chassant les filles en vol battant et planant, se réfugiant dès seize heures sur les fleurs de chardon du pré fleuri situé en contrebas. C’est là qu’il faut les observer, engourdis par la fraîcheur du soir : on peut les cueillir à la main un par un, car refroidis, ils sont peu capables des réactions rapides que leur donne la chaleur du soleil !
Quant aux femelles, sûres de l’effet foudroyant de leurs habituelles phéromones, elles badent, immobiles sur un support. Survient un mâle, elles fusent verticalement, comme propulsées par un ressort ! La percussion se fait en vol et, l’un culbutant l’autre, le couple retombe enlacé dans la pelouse, pour une rencontre fusionnelle, disent les livres spécialisés dans les relations amoureuses !
Suivant le mécanisme décrit précédemment, il arrive souvent que la jeune vierge toute fraîche (et c’est elle que recherche le collectionneur)... vous savez elle a attendu que les fleurs de sédum éclosent, manifestant l’existence d’un garde-manger garanti pour sa future chenille…
…Et bien que la jeune vierge en question s’apparie avec un vieux mâle un peu dégarni, car il a patrouillé dans les rochers sans arrêt depuis quelques jours, où la seule compagnie d’Apollo était des mecs comme lui, sans la moindre nana à se mettre sous la dent !
Quand enfin ils se rencontrent, ils se sautent dessus sans réfléchir du tout, et ne réalisent leur différence d’âge qu’ensuite, quand ils ont fini les consommations !
Notre meilleur souvenir de Venise, il y a des années (c’était forcément avant 1976), c’était quand, pendant les vacances d’été, nous habitions Belluno, un petit village au sud des Dolomites, à une heure de voiture au nord de Venise. Il y avait là une petite colonie de Parnassius apollo, sous-espèce venitiae, avec de magnifiques ocelles rouges aux postérieures, et de petites aux antérieures ; c’est là que nous avons découvert l’activité des vieux messieurs (italiens forcément) avec de jeunes filles : ça n’aurait pu se passer chez nous, où nous sommes plus collet monté :
on était au pays du carnaval,on était en Italie !
© Kristian Peters - Fabelfroh
J’AI COMMENCÉ À CHERCHER, vous vous en doutez bien, pourquoi Haworth, qui décrivait cette espèce qu’il considérait anglaise (mais qui occupe toute l’Europe), en 1803, avait repris ce nom latin de Heodes dispar. Lui l’appelait familièrement Large Copper (il y a des cousins cuivrés de Heodes qui se nomment small, sooty, violet, grecian Cooper…). De même que nous utilisons le nom de « cuivré des marais », les Allemands l’appelle Feuer falter : une flamme rouge feu cuivré dans le vert des iris d’une zone marécageuse ! Ça se voit de loin !
Heodes inclut d’abord le nom grec : eos, « l’aurore ». Et eidos, « ressemblant à ». C’est donc le « papillon semblable à l’aurore ». Dispar signifie en latin « différent », à cause de la différence entre les deux sexes. À vous de deviner lequel est le plus éclatant et fait penser à un lumineux lever de soleil !
Ce qui peut nous alerter, c’est que le drainage de marais a été responsable du déclin de cette espèce en Grande-Bretagne. Et ce depuis la moitié du XIXe siècle !
On draine ; le sol humide devient sec. Les plantes inféodées aux zones humides disparaissent. On a maintenant compris que les chenilles disparaissent de facto, donc l’adulte : la sous-espèce anglaise s’est éteinte il y a plus d’un siècle et a depuis été remplacée par la sous-espèce hollandaise batavus, introduite dans l’Est-Anglie aux alentours de 1927. Voilà ce que l’on trouve dans la littérature spécialisée anglaise. La Perfide Albion avoue !
Du coup, on peut comprendre qu’un collectionneur français se passionne pour cette espèce. Plus précisément pour la variété française rutila ! Et quand on saura que le collectionneur en question habite Montauban, dans les années 1970 (toujours avant 1976 !), dans une zone très au sud de l’épicentre des colonies connues, beaucoup plus au nord, dans les ex-marais de Saint-Quentin par exemple, on devine que l’espoir d’une découverte sera encore plus enivrant !
Le mâle, frais, est donc rouge feu, un point de lumière flamboyante, encore rehaussé par la bordure noire des ailes et le bleu tendre et l’orange du dessous. Je vous l’avais déjà dit : où dame nature va-t-elle chercher des associations de couleurs aussi réussies ?
Heodes dispar mâle.© Jeffdelonge
Un dimorphisme sexuel plus grand que dans les espèces que nous venons d’évoquer existe : la femelle est un peu plus grande que le mâle et a les ailes fauves, envahies de points noirs. Les postérieures sont brun noirâtre, avec une bande subterminale fauve : il faut observer le mâle pour le fun. Et la femelle pour l’efficacité, car elle va transmettre l’espèce !
Heodes dispar femelle.© Rosenzweig
C’était le 27 juillet 1971. Il était dix-sept heures. Bien tard pour une première rencontre : à une date officiellement impossible, disent les livres spécialisés. Dans un endroit impensable : un verger de Moissac, ville plus connue pour son abbatiale romane et pour son chasselas, plantée depuis l’arrivée des rapatriés en 1962 de vergers de fruits, entretenus à grandes pulvérisations de traitements phytosanitaires au cours de toute la saison. Il y a une clairière avec un bouquet de fleurs. Il se pose : je le prendrai à la main ! C’est un éclaireur !
« Il » est donc bien quelque part ?Mais où ?
Je vais voir mon maître, car j’en avais un alors (il faut toujours un maître pour dominer toute discipline), un maître ès-papillons, collectionneur avisé, inventeur de boîtes de présentation innovantes et pleines d’astuces (une collection de papillons nécessite une mise en boîte sophistiquée), qui était dans une dialogie propre à nombre de maîtres : transmettre à des disciples oui ; mais former de jeunes concurrents qui vont devenir à leur tour maître à la place du calife, pas question. Alors le maître en question me lâche simplement :
— « Il faut aller dans la vallée de la Barguelonne. »
Il s’agit de la même rivière qui arrose la petite ville de Montcuq, qui a tant fait rire la France quand Jacques Martin animait Le Petit Rapporteur !
On comprend le maître quand on sait qu’à l’époque déjà, c’était la ruée des collectionneurs en juin et août dans l’Aisne et l’Oise, les Parisiens collectionneurs (heureusement, ils ont disparu aujourd’hui et ne passent plus leur temps que devant la télé à regarder les émissions animalières) voulant tous mettre Heodes en boîte ! Le plus simple étant de cacher l’endroit où il vit pour le laisser bien tranquille !
Car s’il en est un, c’est typiquement le papillon du biotope.
Ce biotope, quand on l’a vu une fois, on ne l’oubliera plus jamais !
Il faut des marais, et Dieu sait s’il en reste peu. Quoique… ! On dira aujourd’hui « zone humide ». Ils n’ont pas besoin d’être grands : un rectangle de cent mètres sur simplement dix peut suffire. Aucune station, que ce soit en Tarn-et-Garonne ou dans le Lot s’agissant d’autres espèces, n’est plus grande !
Le phare de ce biotope : l’iris jaune.
© Anne Nassiet
© Myrabella
Et tout devient simple : pour chasser Heodes, on prend sa voiture, et on longe la Barguelonne à la recherche de la tache jaune de l’iris dans un pré. Encore faut-il que ce soit au moment propice, quand le signal brille, c’est-à-dire en juin.
Avec l’iris jaune pseudacaurus, il faut que l’on observe :
le petit roseau Phallaris arondicacea ;
le Carex paludosa ;
le jonc effusus et sylvaticus ;
la menthe aquatique ;
le Polygonium amphibium ;
l’Achillea ptearnica ;
le Lythrum salicaria ;
le Centaurea pratensis.
Tout cet ensemble donne un paysage bien différent, avant, pendant ou après la floraison évidemment.
Car la nature a donné une chance de rattrapage au collectionneur : il y a chez Dispar deux générations :
la première début juin, bien nourrie au printemps et à l’été de la saison précédente, mais parcimonieuse à cause de la rigueur de l’hiver ;
la seconde naît en août, après que la plante nourricière (nous n’en avions pas encore parlé) Rumex hydrolapatum (une oseille) a commencé de griller. Elle est plus commune mais, sous-alimentée, elle est plus petite, parfois naine.
Les éclosions sont capricieuses, et le papillon apparaît presque cinq mois après, de mai à septembre, parfois même jusqu’à octobre.
La petite chenille hiberne au pied de la plante nourricière, dans une bulle d’air qui lui permettra de respirer pendant les inondations de la mauvaise saison.
Elle attaque les feuilles de rumex de manière caractéristique, creusant des canaux enchevêtrés qui deviennent carrément des trous oblongs, trahissant sa présence.
Voilà pour la théorie, on en sait assez, il faut aller sur le terrain !
Je vous passe les essais malheureux : dès la fin mars, la première année, vous recherchez les fameuses feuilles attaquées. Du rumex, on n’en voit pas. Est-il trop tôt ? On y retourne – mais est-ce le bon endroit ? – le 30 juin. Est-ce trop tard ? Le coup de l’artilleur : un coup trop court, le second trop long ! J’entr’aperçois quand même deux mâles et une femelle. Le premier couple. Mais rien n’y fait : les places de vol sont si circonscrites que l’on ne peut parler de station. On en est encore à subir le hasard. Il faut continuer à chercher.
Deuxième année : nous sommes en 1973. Reprise des recherches précédentes le 17 mars, dans un périmètre un peu plus limité grâce aux tentatives précédentes. Tout est inondé. Des œufs, il y en a, mais de grenouilles ! De l’oseille, point, quelques rares petites pousses. Même chose le 24 mars. Il faut aller voir le maître !
L’oracle tombe :
— « La date de l’éclosion de la première génération, c’est le 31 mai ! »
Ces fameuses dates sont la condition nécessaire de la réussite, et quelques jours de différence suffisent à faire rater une campagne.
Le 31 mai (« encore heureux qu’il ait fait beau », dit la chanson et que ça ait été un jour férié), par un soleil magnifique, je remonte en voiture la Barguelonne, de Cazes-Mondenard depuis le confluent par la D57. Il y a des iris jaunes, et chacun est l’occasion d’une halte.
Enfin !
En face de la borne : 4 km avant Cazes, séparé par un fossé énorme plein de joncs et de ronces, dans un bourbier d’eau, brille un iris.
Ils y sont…
Il fait une chaleur de four, et je me liquéfie sur place, n’osant bouger, attendant, fébrile, la prochaine apparition. De dix heures à midi, tremblant, j’en prends quatorze, plaqués nerveusement par le filet de soie au sol. Vite : bocal de cyanure1, papillote sur les genoux, boîte de Newman2, sac.
Même chose le 2 juin, dans une peupleraie toute proche, où les seules fleurs sont des chardons hauts comme un homme. Après une traversée hérissée d’épines, ils y sont encore, perchés sur les chardons, mâles et femelles. Ces dernières se cachent dans les joncs et se lèvent lourdement, comme des canards, quand on les dérange.
Le samedi 9 juin, déjà les mâles se défraîchissent. Le 11, c’est la fin.
Après ces exploits, ce n’est presque plus amusant : le rendez-vous pris, il suffit de s’y rendre à l’heure dite.
Le 12 août, aux mêmes endroits, la végétation s’est transformée. Les fleurs innombrables : une féerie. Et Dispar, légèrement plus petit, est en nombre, un peu passé déjà. Pour l’année 1973, c’est fini.
L’année suivante, retour au bon endroit au tout début du printemps, dans les mares remplies d’œufs de grenouille et déjà de têtards. À genoux dans l’eau, recherche des rumex. Feuilles fraîches : aucun intérêt. Feuille taraudée : ah oui, tu m’intéresses ! Et ça y est : une première chenille, espèce de limace verte enroulée dans le trou de la feuille qu’elle dévore.
Arrive le propriétaire, je le prends pour le laboureur de La Fontaine.
« Mais que faites-vous dans mon champ ?
Je cherche des œufs, Monsieur !
Vous ne vous fichez pas de moi par hasard ?
Mais ce sont des œufs de papillons, Monsieur !
Monsieur, votre champ…un trésor est caché dedans ! »
Ce n’est que bien plus tard que l’on repérera ces biotopes particuliers. Que l’on inventera les « Contrats territoriaux d’exploitation, dits CTE ». Que l’on donnera des primes aux propriétaires pour indemniser des façons culturales appropriées protégeant les plantes naturelles donc la nourriture des chenilles. Nous sommes dans les années 1970, bien auparavant donc. Facile de dépoter une plante. Facile de mettre les chenilles dessus. Facile de lancer le premier élevage, de voir les chenilles grandir, se chrysalider, de voir éclore les premiers imagos, tout frais, tout cuivrés, magnifiques, tout cela sur un petit balcon rempli de cages d’élevage de notre premier appartement de Montauban !
Facile aussi de planter des peupliers : en poussant, ils assèchent la nappe phréatique, c’est pour ça qu’on les plante là ! Facile ensuite d’y planter du maïs : cela va limiter l’apport d’eau par l’irrigation, c’est tout bénéfice. Et l’Union européenne, en subventionnant la culture, va la rentabiliser plus encore. C’est une façon astucieuse de subventionner le lait en Bretagne, en finançant l’alimentation des laitières. Les prairies traditionnelles ont été labourées. Et les nouvelles variétés de maïs de l’INRA, adaptées à l’Ouest, ont été semées à la place. L’aide au maïs « grain » a été maintenue pour le maïs « feuille », à la demande astucieuse des édiles bretons. C’est une aide mal appropriée, car le maïs laisse le sol nu l’hiver. L’eau de pluie ruisselle sur le granit étanche vers les cours d’eau superficiels, dans lesquels on puise l’eau destinée à l’alimentation en eau potable. En aidant les éleveurs, on embête les consommateurs. J’ai vécu cette dialogie sur place, en tentant de participer à sortir de ce nœud gordien. Mais impossible à dénouer, car qui va oser supprimer le pactole consenti aux agriculteurs ?
Quelques années plus tard, la Bretagne n’est toujours pas sortie de cette situation paradoxale !
C’est dans une situation assez similaire qu’il y a cent cinquante ans, le drainage fut tenu pour responsable du déclin de l’espèce anglaise Dispar.
Cent cinquante ans plus tard, les entomologistes du Muséum d’histoire naturelle de Paris ont créé Noé conservation3. Ils ont compris que s’il n’y a plus les plantes, il n’y a plus d’insectes, donc de papillons, et ont donc décidé de les recenser pour mieux les protéger. Car s’il n’y a plus d’insectes, plus d’abeilles entre parenthèses, plus d’oiseaux non plus pour les manger. Et s’il n’y a plus d’oiseaux, alors là on tire la sonnette d’alarme, car les oiseaux, on adore, naturellement !
Protégeons donc aussi Rumex hydrolapatum4.(S’il n’est pas déjà trop tard…)
1 Façon de tuer les papillons que l’on étalera plus tard, pour les ranger en collection.
2 Pour éviter que les captures sèchent trop vite et ne soient plus étalables le soir, on les range dans un bocal rempli de feuilles de laurier coupées en tranches : l’humidité qui en résulte maintient les articulations des captures souples.
3www.noeconservation.org.
4 Depuis lors, l’Europe et la France ont créé des ZNIEFF, zones naturelles d’intérêt floristique et faunistique. Ils ont donc inventé les CTE, contrats territoriaux d’exploitation, pour indemniser les agriculteurs s’efforçant d’avoir des pratiques d’exploitation respectueuses de l’environnement. Les pratiques vertueuses existent donc. Mais, en même temps, l’agriculture productive d’une part, et l’utilisation des pesticides par les jardiniers du dimanche d’autre part mettent la France en tête des pays au monde pour l’utilisation des molécules phytosanitaires. On peut craindre que dans ces conditions notre Dispar soit en danger de disparition sur le continent aussi.
Un rappel pour commencer, au risque de s’y perdre !
Règne : AnimaliaEmbranchement : ArthropodaClasse : InsectaSuper-ordre : Endopterygota (on peut s’en passer)Ordre : Lepidoptera (nous, on commence là !)Famille : ArctiidaeGenre : EuplagiaNom : Euplagia quadripunctaria
Vous observerez que le mot « race » n’existe pas chez Linné ! Et que le second terme, une sorte de « prénom » doit être absolument écrit avec une minuscule !
Nous sommes ici dans la famille des Arctiidae et des écailles, ce qui coule de source s’agissant de papillons ! Des papillons de nuit ravissants, les couleurs les plus riches ; l’imagination la plus déliée ; ils adorent la lumière du soir et les lampes. Eh bien, on les distingue par leurs chenilles poilues : autrefois, on les voyait traverser les routes, avant que les voitures d’aujourd’hui, en les écrasant, les aient fait disparaître, bien sûr. Nombreux sont ceux qui les nommaient « les ourses », du latin Arctus, poilues et velues comme des ours ! Noirs, bruns, gris, rougeâtres ou jaunâtres, leurs poils ne sont pas du tout dangereux comme ceux des Processionnaires : ils se brisent moins facilement et leurs piqûres ne provoquent pas d’irritation. Dès que l’on dérange ces chenilles sur leur feuille ou leur tige nourricière, elles s’enroulent sur elles-mêmes et se laissent tomber sur le sol, où elles simulent la mort ou s’enfuient.
© Leyo
On connaît généralement bien l’Ourse brune, celle qui, peu de temps avant sa métamorphose, se met à courir précipitamment sur les chemins de terre, les sentiers et les routes. Il s’agit de l’Écaille martre. Et qui n’a emprisonné une chenille ainsi prête à muer dans une boîte à chaussures vide, pour retrouver quelque temps après le cocon soyeux collé dans un coin, avant qu’en sorte l’adulte, avec ses ailes en triangle devant, beige marbré de marron, cachant derrière deux postérieures orange vif ponctuées de noir ?
Notre Écaille chinée est ainsi une cousine nocturne, assez commune en France, qui a la particularité de voler également le jour. Les Italiens disent qu’elle est univoltine (il n’y a qu’une seule génération par an).
Elle possède des ailes antérieures noires avec des zébrures blanches ou crème. Les ailes postérieures, rouge orangé, présentent les fameuses quatre taches noires. L’abdomen de l’écaille chinée, également rouge orangé, présente une ligne de points noirs, et son extrémité est rayée de noir et de blanc. L’explication : des couleurs d’alerte et voyantes contrastées, montrant à d’éventuels prédateurs que l’insecte a un goût désagréable ou toxique. Une première stratégie : le mimétisme avec les ailes antérieures, vert bronze quasi noir avec des rayures blanches. Et une seconde stratégie : le flash rouge des ailes rouges postérieures, qui provoque une explosion de couleurs lorsque le papillon prend son envol, juste comme un flash de photographe ! Et quand l’insecte se pose sur une souche ou une roche, les couleurs ternes du camouflage antérieur font disparaître l’insecte subitement à la vue du chasseur.
© Danilo Tic
L’imago (adulte) est visible des mois de juin/juillet jusqu’au mois de septembre. L’Écaille chinée fréquente les broussailles, les versants secs des côteaux, les lisières des forêts, les bois clairs, les jardins. On peut l’observer sur l’eupatoire à feuilles de chanvre (Eupatorium cannabinum), l’épilobe en épi (Epilobium angustifolium) ainsi que sur diverses autres fleurs. La chenille est noire, avec une large bande jaune sur le dos ainsi que des taches claires sur les côtés. C’est une chenille polyphage, très velue, qui affectionne les chardons, lamiers, ronces, chèvrefeuilles, genêts, orties…
En Angleterre, elle s’appelle : Jersey Tiger, et en Allemagne : Spanische Fahne ou Spanische Flagge, un étendart flamboyant !
C’est à l’ouest de l’île de Rhodes, à environ 5 kilomètres de la ville de Toulouse, que se situe la célèbre vallée des papillons. La vallée est traversée par la rivière Pelekanon qui coule toute l’année en assurant à la vallée un microclimat très spécial pour Rhodes : frais et humide, même pendant les mois d’été torride.
Ces conditions idéales déterminent un phénomène, unique en son genre : la concentration en juillet et août de millions de papillons de l’espèce Panax.
© Olbertz
L’explication vient des conditions de biotopes extrêmement favorables, température et hygrométrie élevées, ombre sous les arbres, qui protègent les papillons en été, pendant une période où sinon ils ne pourraient survivre avec une température dépassant 40 °C. Le papillon ne se nourrit pas, vivant sur ses réserves de graisse accumulées pendant les stades juvéniles sous forme de chenille.
L’accouplement a lieu entre la fin août et le début septembre, où les œufs sont pondus. Les chenilles se développent pendant la saison des pluies et mangent tout l’hiver.
On comprend que les milliers de touristes adorant faire peur aux papillons pour les voir s’envoler, comme ils le font avec les flamants roses en Camargue, constituent une menace expliquant la baisse régulière des populations.
Il n’est pas besoin d’aller si loin : on ignore pourquoi, mais dans les forêts des Côtes-d’Armor, pas si loin de Saint-Malo, vit une variété dont les ailes postérieures sont entièrement jaunes.
La beauté de l’Écaille chinée a attiré les peintres depuis toujours : c’est elle que l’on voit sur nombre de natures mortes flamandes. Piero di Cosimo la représente vers 1490 sur la jambe droite de Vénus, du tableau Venus, Mars et l’Amour5. L’interprétation de ce tableau est très amusante et en même temps sophistiquée. Le peintre se moque des amants Vénus (à l’époque mariée à Vulcain, qui trime dans sa forge) et Mars, qui s’est déshabillé, et éprouve le syndrome latin post coïtum animal triste. Au premier plan, deux pigeons imitent l’amour récent des deux amants. Quant à l’Écaille chinée, il faut bien dire que le peintre s’est trompé de papillon, alors qu’il aurait dû en représenter un cousin, dont le « prénom » est « dominula » ! Humour ! Vénus qui vient donc de fauter est désignée « petite maîtresse », voire pire encore : « catin ». Puisque d’une vraie romaine on dit « domina », et pas le diminutif !
© Werner Pichler
Quant à Dior, inspiré grâce à Lipman par l’Écaille chinée, il lui suffisait de reproduire la nature en créant une broche-écaille pour obtenir un bijou singulier et des foulards magnifiques toujours prisés des femmes.
Un bijou presque aussi beau que l’original,mais sans l’effet flash du papillon qui s’envole.
(Mais la belle qui la portepeut vous faire flasher en jouant de la prunelle !)
La nature peut donc nous inspirer ?
C’est ce qu’affichent en tous cas les agronomes dans leur devise6 :
« Imiter la nature et hâter son œuvre. »
Pleine de modestie, n’est-ce pas !
© Anne Nassiet
5 Berlin, Staatliche Museen 72 x 182 cm, huile sur bois.
6 L’auteur est ingénieur agronome de l’Institut national agronomique, rue Claude-Bernard à Paris. Il se recommande de son ancien collègue René Dubos (1901-1982), l’un des premiers écologues français, corédacteur avec Barbara Ward du premier Sommet de la Terre des Nations unies à Stockholm en 1972 avec pour titre : « Nous n’avons qu’une terre ». Il (l’auteur) est un peu de parti pris, comme vous l’observez !
IL SE NOMMESATURNIA PYRI, et vous savez que l’exégèse du nom latin nous ouvre des tas de perspectives ! Car Saturnia, déjà, désigne le sombre anneau ocellé de Saturne, qu’il porte sur chacune de ses quatre larges ailes. Dans les temps anciens, le paon était consacré à Saturnia, la fille de Saturne, qui s’identifie à la déesse grecque Héra. Sur le plumage de son oiseau étoilé, la déesse avait semé les cent yeux d’Argus, son fidèle gardien, mis à mort par Hermès sur l’ordre de Zeus ; c’est lui qui avait accablé la jolie Io, l’amie des paons du jour dont nous parlerons tout à l’heure. Mais vint le crépuscule des divinités grecques et le paon s’était décoloré, puis enfui dans la nuit.
Les sombres pupilles du Grand paon de nuit sont placées de travers, et s’entrouvrent sur une lucarne translucide, qui fait la particularité de la famille des Saturnidae, famille nombreuse dont les membres sont légion sur la planète. En France, nous avons cinq membres seulement de la famille en question : le Grand paon de nuit ; le Petit paon ; le Moyen, et la Hachette Aglia tau (dont la lucarne a la forme d’une hachette blanche). Cela fait quatre : je vous ai caché le cinquième membre pour vous en raconter la belle histoire tout à l’heure… En Afrique, on rencontre des géants (dont le Attacus atlas) très prisés des collectionneurs.
Il s’agit du plus grand papillon du continent (10 à 20 cm d’envergure pour le mâle), que l’on respecte pour ce seul motif. Les ailes brun sombre et veloutées dont les bords extérieurs ornés d’un ourlet fauve se voilent d’un brouillard gris, où des bandes couleur bois roux inscrivent leurs zigzags, comme des éclairs (lancés par Zeus !).
© Entomolo
Pyri désigne la plante hôte de la chenille. Mais les rosacées font toutes l’affaire : la Saturnide du poirier !
Les Anglais disent Large Emperor Moth (le Grand Empereur des papillons de nuit) car l’Emperor Moth tout court désigne le Petit paon de nuit.
D’autres disent Bombyx, Bombyx pyri. Le nom latin facilite finalement l’identification : les noms communs voulant se parer de poésie approximative, on finirait par s’y perdre !
Avec le Grand paon de nuit, on touche à l’histoire de la poule et de l’œuf : lequel a commencé le premier ?
Je ne me rappelle plus comment j’ai procédé la première fois. On était dans les années précédant 1976. On passait l’été à Montpezat-du-Quercy, dans le département de Tarn-et-Garonne, terre des merveilles dont nous reparlerons tout à l’heure, dans le gîte rural des parents d’un copain agro. En plein causse calcaire, planté de chênes, parsemé de fenouils, l’été bruissait de petites cigales voulant dépasser par leur bruit leurs grandes cousines de Provence. Partout, des cultures, dans un système que l’on appelle « petites exploitations familiales », vivant d’un mixage de vignes ; vergers de poiriers et de pêchers ; melons, fruits et légumes en tous genres. C’est dans ce paradis que poussent les truffes, que ce soit à Lalbenque, bien connue pour son marché d’hiver, ou Cuzance où l’on a récolté jusqu’à dix tonnes de truffes dans les années 1900. On trouvait à cette époque, chez les établissements Gaillard en plein centre de Caussade, pays des chapeaux de paille, des truffes soit l’hiver (Tuber melanosporum), soit l’été (aestivum), et elles satisfaisaient les plus gourmets.
Lorsque j’étais enfant, mon père m’avait fait lire tous les livres de Jean-Henri Fabre, avec des histoires extraordinaires de fourmilions qui piègent les insectes dans leurs fameux entonnoirs. Et de Grands paons de nuit, attirés par la femelle mythique, à condition toutefois d’en disposer pour refaire la célèbre expérience.
Nous disposions le soir, sur le mur de la grange exposée au sud, un drap de lit emprunté dans la réserve familiale, éclairé par une lampe ultraviolet.
