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Léa a rendez-vous à la villa Chanteclair située dans les beaux quartiers. Elle vient de décrocher un emploi temporaire pour s'occuper d'une personne à domicile. Sans plus d'information de la part du cabinet de placement, elle se présente à l'adresse indiquée. Derrière ses hauts murs vit un musicien célèbre. L'imposant et inquiétant cèdre bleu orne le parc et déploie ses ramifications telle une araignée qui tisse sa toile. La demeure cache un mystère. Léa doit absolument découvrir pourquoi Raphaël, le pianiste dont la mémoire s'éfaufile, joue une drôle de musique. Léa, jeune et sensible, s'investit d'une mission avec courage et détermination. Elle va concentrer toutes son énergie pour dénouer cette singulière affaire.
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Villa Chanteclair
Raphaël en jazz
Pantomime et tempête
La mémoire du cœur
Cauchemar à l’étage
Fugue en mémoire
Cinéma en chambre
Le musicien de gare
L’amertume
Avant de partir
Voyage
Ô père ! Ô frère !
Falsum
Un piano dans le village
L’Eden ouvre ses portes
Alphonsine
Les souliers noirs
Dernier concert à l’Eden
Les larmes de Léa
Balades pour Léa
Pour Nathalie,
C’est une peinture ancienne
« C’est une peinture ancienne Dans une église de mon pays C’est un petit garçon qui veut Vider la mer Avec une cuiller
Un saint passe par la plaine Traînant sa robe de laine Je crois qu’il lui dit « On n’ peut pas vider la mer Ni compter les brins du gazon vert Ni cueillir à travers les feuilles Les cheveux brillants du soleil Mon petit, y a rien à faire N’essaie plus d’ vider la mer » C’est une peinture ancienne Dans une église de mon pays C’est un petit garçon qui veut Vider la mer Avec une cuiller »
Julos Beaucarne — L’enfant qui veut vider la mer — RCA 1968
Déserte à cette heure matinale, l’avenue est balayée par un vent frisquet et par une bruyante machine de voirie. Les grands arbres qui habillent la promenade frissonnent. Des feuilles brunies se décrochent et se jettent dans une dernière danse. Elles tombent puis elles remontent en décrivant des spirales inégales et discontinues. Elles tournoient un moment avant de glisser sur la chaussée pour se coller contre le rebord du trottoir.
Engoncée dans son blouson élimé, Léa a les yeux rivés sur la lumière rouge du petit cabochon de verre qui couvre la partie basse du feu tricolore. Elle a posé son pied droit à terre. Le gauche, lui, est bien calé sur le haut de la pédale. Prêt à appuyer.
Elle porte des mitaines de laines. Du bout des doigts, elle serre les poignées craquelées du guidon. De son bonnet péruvien aux teintes vives dépassent quelques mèches de cheveux bruns. Elles couvrent son front soucieux. Les boucles rebelles s’agitent dans le vent. À l’arrière de sa tête, une petite tresse collée descend le long de sa nuque. Elle n’arrive pas à détacher son regard de cette lumière hypnotique tellement elle est saisie par le froid et encore un peu endormie.
C’est la sonnerie stridente de son téléphone qui a réveillé Léa en sursaut. Une version hurlante de la chanson « Lollipop Lollipop » interprétée par le groupe « The Chordettes ». La nuit lui a semblé très courte. Elle a été suffisamment arrosée pour avoir un léger mal de tête et la bouche pâteuse. Elle s’est rendue au restaurant avec les filles puis elles se sont laissé dériver dans les bars du centre-ville. Elle a été la dernière à rester debout. Au fur et à mesure des établissements, les amies sont rentrées chez elles. Puis elle s’est retrouvée seule. Ce sont des indélicats, lourdauds et grossiers, qui l’ont poussée à regagner ses pénates. Il était déjà tard.
Après ce réveil brutal et bien trop tôt, elle se glisse par habitude sous la douche. Elle tire le rideau. Sous ses pieds, le bac blanc en céramique apparaît glacial. Elle ouvre lentement le robinet et bascule directement le mitigeur du côté gauche. Un léger filet d’eau froide s’échappe entre ses orteils et court jusqu’à la bonde. L’attente de la pluie chaude lui paraît interminable. Elle dure encore plus que d’habitude. À la température idoine, elle se précipite sous le jet timide et irrégulier et tourne le bouton au maximum.
Elle laisse la vapeur et le flot brûlant ruisseler sur son corps endormi et la réveiller doucement. Elle ouvre légèrement la bouche pour happer un peu d’eau. Elle la fait rouler un peu sous sa langue et la relâche. Elle saisit son petit carré de lavande, mais il lui échappe et tombe dans le bac. Elle se baisse pour le ramasser. Son mal de tête revient à la charge. Elle regrette amèrement les mélanges de vins de la veille. Elle se savonne avec vigueur le corps et la figure. Elle se rince rapidement, mais elle ne veut pas sortir de cette étuve chaleureuse.
Au bout de longues minutes, elle ferme le robinet et écarte la toile de nylon. La vapeur enduit de buée le miroir et les vitres de la petite fenêtre. Elle pose ses pieds sur l’épais tapis de coton, attrape une serviette et se sèche énergiquement. D’un revers de la main, elle essuie un peu la glace. Elle y contemple avec dédain le reflet de son visage déformé par les coulures des gouttes d’eau. Elle laisse filer quelques mèches rebelles qui lui tombent sur le front. Hier soir, elle n’a pas pris le temps de défaire sa natte. Elle trouve que ses yeux sont cernés. Elle grimace. Elle jette sa serviette dans un coin et entre dans la chambre.
Du tiroir du haut de sa vieille commode, elle sort des sous-vêtements dépareillés qu’elle enfile prestement. Le compartiment du bas résiste et grince. Elle réussit à retirer un pantalon de toile, une chemise et un pull. Elle s’habille rapidement. Assise sur le bord du lit, elle met une paire de chaussettes fines et blanches puis lasse ses baskets. Elle secoue son téléphone portable endormi sur la table de chevet pour voir l’heure s’afficher. Elle se trouve déjà en retard. Elle boucle les sangles du sac préparé le jour d’avant.
Léa prend juste le temps de se faire réchauffer un café. Elle attrape une grande tasse et y verse du jus noir et froid de la veille. Elle ouvre la porte du four micro-ondes et pose le récipient au milieu. Elle claque le battant de l’appareil, tourne la molette au maximum et appuie sur le bouton de mise en route. En attendant que la machine électrique termine son cycle, elle tire sur la poignée d’un placard et empoigne un paquet de biscuits. Elle en sort un petit sachet et le déchire. Elle prend entre ses dents un des gâteaux et récupère son café dès que la sonnerie du four retentit. Elle s’approche de la fenêtre et regarde, pensive, la cité endormie.
Elle se rappelle la courte conversation avec le cabinet de placement :
— Allo ? J’ai quelque chose pour vous ! Présentez-vous mardi matin à huit heures à la villa Chanteclair. C’est situé rue des Fauvettes. Ça se situe de l’autre côté de la ville dans le secteur résidentiel. Vous savez ? Je parle du quartier riche et plein de célébrités !
Ricane l’interlocuteur.
— Ouais ! Je sais où c’est. Quelle est la mission qui m’attend ?
— Je n’ai pas plus d’informations. Vous acceptez ou pas ?
Léa n’hésite pas longtemps, car elle a besoin d’argent.
— Ok ! C’est d’accord. J’y serais.
— Merci ! Au revoir.
Léa avale le reste de son café en même temps que le dernier morceau de son gâteau. Elle repose la tasse sur la petite table. Elle récupère son téléphone et ses clés. Dans l’entrée de son appartement étroit, elle fait coulisser l’un des battants du placard. Elle y prend son blouson, son bonnet et ses mitaines. Elle remonte la fermeture éclair, ajuste son couvre-chef et enfile ses protections de laine. Elle passe les bretelles de son sac sur ses épaules. Quand la porte du logement claque, le bruit résonne sur tout le palier.
Léa descend l’escalier jusqu’au sous-sol où se situe le local de rangement collectif. Elle conduit son vieux vélo devant le sas qui donne sur la rue. Elle se contorsionne pour garder le lourd battant ouvert et, dans le même temps, faire glisser sa bicyclette. Il est décidément bien trop tôt, pense-t-elle. Ce matin, il fait froid.
L’avertisseur de la voiture placée derrière elle sort Léa de sa léthargie. Le feu tricolore est passé au vert depuis plusieurs secondes sans que Léa réagisse. Elle pousse sur sa jambe à terre, appuie fortement avec l’autre pied sur la pédale puis tire sur ses bras. Le vélo se met en route avec un léger grincement et un bruit métallique. Elle doit graisser la chaîne et faire réviser le pédalier depuis des mois.
Après le grand boulevard qui se charge petit à petit de voitures, elle récupère la piste cyclable et suit la rivière. Elle évite les petites rues étroites et pavées du centre-ville. Dans cet air vivifiant et après plusieurs minutes d’effort, Léa se réchauffe à peine. Son mal de tête se disperse un peu. Elle longe le parc avant d’emprunter la passerelle de béton qui enjambe le cours d’eau. Le froid vif picote et teinte les pommettes de Léa d’un rose foncé qui tire vers le rouge.
Elle récupère la piste de l’autre côté et traverse l’ancien faubourg industriel d’où émergent de nouvelles résidences. Le quartier, en perpétuelle évolution, change. Léa ne reconnaît plus grand-chose. Elle se souvient quand même des soirées improvisées, festives et musicales dans des hangars abandonnés. Elle voudrait oublier les occupations illégales, les endroits insalubres et sales dans lesquels elle a vécu quelque temps. Elle voit encore les chambres rêvées dans de vieux ateliers aux vitres brisées.
Elle repense à la compagnie des rats. Elle ressent toujours les piqûres dans les bras. Elle accélère la cadence et s’engage dans le quartier du lac. Un ensemble d’immeubles collectifs anciens plantés de plusieurs étages aux parements de briques et coiffés de toits d’ardoises qui regardent, avec envie, le cœur de la ville. Léa continue son chemin et traverse un secteur pavillonnaire sage et propret.
Elle est complètement réveillée quand elle aperçoit les premières grandes maisons. Elles apparaissent cossues. Timides, elles se cachent sous des arbres centenaires et derrière de hautes enceintes de pierres.
Léa pédale avec énergie tout en admirant le nom des villas qui s’affichent fièrement. De larges poteaux supportent de lourdes grilles de fer. Elle roule encore un moment avant de s’engager dans la bonne rue. Elle se dresse sur les manivelles pour essayer de voir par-dessus la muraille, mais elle n’y parvient pas. Elle se ravise et continue à avancer.
Elle passe plusieurs maisons puis elle s’arrête brusquement devant l’adresse de destination. Les freins du vélo grincent quand Léa serre les poignées. Elle descend de son engin et le pose contre la clôture, à côté du portillon blanc. Elle appuie sur la sonnette et fixe la caméra. Au bout de plusieurs minutes, un chuintement se fait entendre ; puis une voix.
— Vous êtes en retard ! annonce une femme sur un ton agacée.
— Je sais. Je… je suis désolé, s’excuse Léa, essoufflée de son effort.
— Je vous ouvre !
Un claquement puis un petit bruit sourd et continu indiquent à Léa que le portillon est débloqué. Elle attrape le guidon de son vélo et pousse la grille avec le pied. Elle entre dans la propriété. Elle entend l’ouverture se refermer derrière elle. Léa relève la tête et balaie du regard l’intérieur du domaine.
Devant elle, une belle allée de gravier encercle une vaste pelouse au milieu de laquelle trône un immense cèdre bleu. Sur le pourtour se dressent quelques coupes de jardin imposantes en pierre. Léa entrevoit la grande maison qui se cache au fond. Elle avance doucement en poussant son vélo. Les cailloux crissent sous ses pas.
Elle contourne l’impressionnant sapin. De l’autre côté du chemin, Léa aperçoit une élégante roseraie et quelques arbustes taillés. De son côté, une orangerie se devine derrière un vieux mur couvert de lierre. Elle semble un peu délaissée. Face à elle se dresse une belle maison bourgeoise avec sur le devant un perron de trois marches courant tout le long de la bâtisse. Les larges ouvertures sont habillées d’huisseries en bois blanc. Par endroit, les parois de pierres sont rehaussées d’une généreuse vigne vierge.
Léa s’arrête au niveau d’un porche monumental. Elle regarde vers la droite. L’allée se prolonge le long de la demeure jusqu’à une petite dépendance qui sert de garage. Léa adosse son vieux vélo contre l’un des bacs de teck qui bordent le chemin devant la maison. Ils portent tous de modestes buis taillés en boules.
Léa se présente devant l’entrée principale. La porte s’ouvre. Léa se retrouve face à face avec une grande dame à l’air hautain. Léa se sent dévisagée des pieds au sommet du crâne. Elle attrape son bonnet et le fait glisser doucement de sa tête. Elle regarde la femme à son tour. De longs cheveux blonds et légèrement ondulés lui descendent jusqu’aux épaules et tracent les contours d’un visage maigre et sévère. Ses yeux maquillés, d’un vert très clair, montrent de petites rides à peine masquées. Une fine chaîne d’or lui dessine un cou haut et mince. Il se termine par un pendentif ou s’accroche une belle émeraude.
Léa la jauge. Elle se dit qu’elle entre dans la quarantaine. Elle est vêtue d’une robe longue noire et cintrée qui épouse les formes de son corps. Elle porte des chaussures à talons pailletées. Léa perçoit dans son sillage une odeur subtile de rose, de jasmin. Le tout coloré par un soupçon de vanille.
— Vous mettrez votre bicyclette dans le garage plus tard ! Entrez !
Léa s’exécute. Elle s’avance dans la spacieuse entrée. Elle suit de près la maîtresse de maison. Celle-ci referme la lourde porte. Des rayons d’un soleil encore timide en profitent pour inonder la pièce d’une belle lumière blanche qui éblouit Léa. Quelques secondes lui sont nécessaires pour que ses yeux s’habituent. Elle découvre un hall immense et froid. Le sol est tapissé de marbre blanc et noir. Les murs sont palissés de bois. La salle reste presque vide. Seuls deux petits meubles en fer forgé ouvragé l’habillent. Sur le côté, deux grosses valises, impatientes, sont prêtes à partir.
Les deux femmes se dirigent vers le fond et passent une double porte ouverte. De part et d’autre, de beaux vitraux aux couleurs vives laissent s’écouler une douce lumière. Léa défait son sac à dos et l’empoigne d’une main avant d’entrer dans un grand salon. L’hôtesse se plante devant Léa et lui lance un regard inquisiteur.
— Vous paraissez bien jeune. J’avais demandé à l’agence quelqu’un de plus mûr ! Vous avez de l’expérience au moins ?
Elle dévisage Léa et poursuit sans attendre la réponse.
— Bon ! Nous verrons cela plus tard ! Nous n’avons plus le temps ! Nous partons pour New York ce matin ! Je vous ai laissé des instructions précises ! Suivez-les à la lettre. Sur ce document, vous y trouverez également tous les numéros de téléphone.
Elle désigne du doigt un petit carnet de cuir rouge posé sur un guéridon à côté d’un grand canapé.
À ce moment-là, une porte s’ouvre, un homme surgit du fond de la pièce et interrompt brutalement la conversation. Il s’approche des deux femmes, mais il ne voit que la maîtresse de maison. Léa se sent complètement transparente. Surprise, elle le regarde s’avancer. L’individu se montre assez grand. Léa le trouve plus jeune que l’hôtesse. Il a des cheveux noirs et assez longs qui lui descendent jusqu’aux épaules. Son visage présente un faciès élancé et assez maigre. Il est pourvu de beaux yeux sombres et entretien une barbe de quelques jours. Il est vêtu d’une chemise blanche dont il a replié les manches au niveau des coudes et d’un pantalon de toile foncé. Il porte une élégante et fine ceinture marron autour de sa taille. Il est chaussé avec des bottines de cuir cirées.
— Inès ! Le taxi arrive ! Nous partons dès qu’il est là ! Prépare-toi !
Elle est un peu décontenancée, mais répond d’une voix plus douce.
— Oui. Oui. Charles. Je me dépêche ! Je montre sa chambre à… ? Quel est votre prénom demande-t-elle en regardant Léa.
— Léa !
— Bien ! Bien ! Finissons-en ! Je vous montre votre chambre ! Suivez-moi.
L’homme a déjà quitté la grande pièce quand Inès et Léa traversent le salon et la salle à manger pour prendre le large escalier qui mène à l’étage. Inès avance d’un pas rapide. Elle ouvre une porte puis une autre pour indiquer à Léa, salle de bain, toilette et chambre à coucher.
— Voilà votre chambre ! Je vous laisse vous installer ! Vous penserez bien à ranger votre vélo ! Je vous appellerais tous les jours vers dix-huit heures ! Pour les repas, ne vous inquiétez pas, ils sont livrés tous les matins ! J’oubliais ! Dans la salle à manger se trouve un secrétaire qui renferme son médicament. La clé est cachée dans le pot sur la table. Donnez-le-lui dès que vous descendrez ! Vous trouverez Raph… Monsieur, dans sa chambre !
Le temps que Léa effectue le tour de la pièce du regard, Inès a déjà disparu. Elle l’entend marcher rapidement sur le vieux parquet du couloir puis emprunter les escaliers.
La chambre paraît spacieuse, mais froide. Les murs sont recouverts d’un beau tissu vert amande. Le sol marqueté est en partie masqué par un tapis serti de motifs d’inspiration orientale aux couleurs jaune et beige.
D’un côté de la large fenêtre se trouve un double lit. Un petit secrétaire de bois et un tabouret sont situés de l’autre côté. Une armoire et, en face, un fauteuil de velours rouge sont logés de part et d’autre de la baie.
Léa pose son sac sur le matelas et s’approche de la vitre. Elle écarte doucement le voilage d’une main et regarde le parc. Elle voit arriver le taxi. Après quelques échanges entre le chauffeur et le couple, les bagages sont chargés dans le coffre et les portières claquent. Le véhicule s’éloigne, passe la grande entrée et disparaît au coin de la rue. Les larges portent en fer se referment lentement.
Léa se retrouve seule dans cette chambre et dans cette immense maison. Ce n’est pas sa première expérience, mais elle déteste cette sensation de vide et d’abandon. Des dizaines de questions se bousculent dans sa tête. Elle inspire profondément pour se calmer. Ses mains serrent avec force son bonnet. Elle le jette sur le lit et retire son blouson. Elle le met sur le dossier de la chaise puis ouvre son sac très doucement en faisant glisser la fermeture.
C’est la première fois qu’on lui donne si peu d’information et qu’elle doit se débrouiller toute seule. Elle est bien décidée à récupérer le carnet avec toutes les consignes. Elle apprendra sans doute plus de choses. Malgré tout, elle s’interroge. Elle se mord la lèvre inférieure et tire nerveusement sur sa natte.
— Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Qu’est-ce que c’est que cette galère ? J’aurais pu rester chez moi où faire la fête avec les copines.
Elle se retourne et se retrouve en face de lui. Elle sursaute. Son cœur s’emballe et frappe sa poitrine. Sa gorge se noue. Elle déglutit difficilement. Elle semble vouloir crier, mais aucun son ne sort de sa bouche. Ce sont ses yeux qui hurlent.
— J’ai entendu une voix que je ne connais pas. Je suis venu voir. Je m’appelle Raphaël. Qui êtes-vous ?
Léa est tétanisée. Elle paraît sous le choc. Devant elle se trouve un individu qui ressemble à s’y méprendre à l’homme qu’elle vient de voir partir. La similitude s’avère troublante. Il semble quand même un peu plus âgé. Il a les yeux tirés et les cheveux en bataille. Ils sont longs et complètement emmêlés. Il porte une robe de chambre de velours sombre avec un liseré clair. Dessous, il est vêtu d’un pyjama gris à carreaux. Des pantoufles noires chaussent ses pieds.
— Je… je… je suis Léa. Annonce-t-elle d’une toute petite voix.
— Je suis là pour vous. Je dois m’occuper de…
Elle n’a pas le temps de terminer sa phrase que Raphaël l’interrompt.
— … Vous occuper de moi ! Encore une idée d’Inès ! N’importe quoi ! Bon, si c’est ainsi ! Mais je vois que je vous ai fait peur. Vous semblez complètement terrifiée. Ne craignez rien ! Je suis désolé ! Je vous prie de m’excuser ! Je vous laisse vous installer ! Je vais effectuer ma toilette et m’habiller ! À tout à l’heure !
Il ferme doucement la porte. Léa entend son pas feutré qui s’éloigne dans le couloir. Elle se laisse tomber sur le lit. Elle reste encore sous le choc. Elle recouvre ses esprits après plusieurs minutes. Elle finit par s’asseoir au bord de la couche. Elle prend sa tête à deux mains et souffle un grand coup. Son cœur retrouve un rythme normal. Elle écarte ses mains puis regarde par la fenêtre.
Les hautes branches du cèdre bleu se balancent dans le vent et se montrent furtives en passant devant la fenêtre. Les nuages lourds et gris couvrent le ciel, assombrissent la chambre et la remplissent de mélancolie. Léa attend là, pensive, pendant un long moment puis elle se lève et sort de la pièce.
Elle allume le couloir et passe se rafraîchir dans la salle de bain. Elle descend dans le salon, récupère le carnet rouge et s’installe dans le canapé pour en réaliser une lecture consciencieuse.
Léa arrive presque au bout de la liste des consignes quand elle entend une mélopée en provenance d’un local contigu. Elle écoute attentivement. C’est un morceau de musique interprétée au piano. La mélodie est entrecoupée de silence et rejouée plusieurs fois. Elle pose le calepin et se lève pour se diriger vers le fond de la pièce. Elle colle son oreille sur la double porte de bois et appuie sa main sur la poignée de métal doré. Elle la tourne tout doucement et entrebâille l’un des battants.
De cet angle de vue étroit, elle distingue une grande bibliothèque qui grimpe jusqu’au plafond. Elle remarque une vaste baie vitrée qui donne sur le jardin derrière la maison. Le sol est jonché de partitions musicales jetées anarchiquement. Il ressemble à la terre d’automne qui s’habille de feuilles jaunes, oranges, marrons ou rouges.
Elle peut quand même apercevoir, par endroit, le beau parquet en chevrons. Devant la fenêtre est installé un immense piano sage et laqué. Sur le banc, face au clavier, se trouve Raphaël. Il a les yeux fixés sur la partition, une main sur les touches et dans l’autre un stylo. Il est encore dans la même tenue que quand Léa a fait sa connaissance.
Léa relâche la poignée de la porte d’un coup. Celle-ci claque et c’est le pianiste qui sursaute. Léa se mordille la lèvre inférieure.
— Qui est là ? Entrez ou fermez cette porte ! gronde Raphaël, visiblement énervé.
Léa ouvre doucement la porte et découvre la pièce dans sa totalité. La bibliothèque tapisse presque tous les murs du petit salon. Quelques modestes cadres qui présentent des portraits tiennent compagnie aux livres. Sur le côté se trouve une banquette de tissu rouge. Elle aussi est parsemée de partitions.
Léa aperçoit, dans un coin, un équipement électronique professionnel pour enregistrer et écouter de la musique. Elle en a vu un ainsi quand elle avait accompagné une de ses amies suivre une émission de radio en direct.
Un lampadaire au design épuré diffuse une lumière douce. Un beau et épais tapis beige aux motifs géométriques est déroulé sous le piano.
— Bonjour ! Je suis Raphaël. Qui êtes-vous ? On se connaît ? lance-t-il en fixant Léa dans les yeux.
Elle ne semble pas trop surprise. Elle a lu avec attention le carnet rouge. Elle entre un peu plus dans la pièce en essayant de ne pas marcher sur les feuilles de musique qui couvrent le sol.
— Je m’appelle Léa. Je suis là pour m’occuper de vous. Voulez-vous que l’on aille effectuer votre toilette et vous habiller ? Demande gentiment Léa.
Raphaël ne semble plus faire attention à Léa. Il est assis face au piano et regarde fixement la partition ouverte sur le pupitre. Il reste ainsi pendant de longues minutes puis il se lève brutalement et renverse le banc sur lequel il était posé.
— Non ! Non ! Ce n’est pas ainsi que je dois jouer ! C’est nul !
Il attrape le feuillet et le froisse rageusement. Il le jette dans la pièce.
— Mi, Sol, Si, Ré ! … Sol, Si, Ré, Mi… … Si, Ré…
Raphaël lève une main avec l’index dressé, ferme ses yeux et dessine doucement de petits ronds tout en chantant à voix basse les différentes notes. Il se retourne vers Léa et sourit. Il replie ses doigts. Il met ses poings dans les poches de sa robe de chambre et s’avance vers la jeune fille. Il fredonne.
— « Un nouveau jour se lève.
Je suis beau, je suis laid.
Je vais changer de peau.
Me laver comme un nouveau-né.
M’habiller où me cacher ?
M’habiller où me cacher ?
M’habiller ? … »
— Allons-y ! annonce-t-il en regardant Léa
Il opère un demi-tour en faisant tournoyer le bas de sa houppelande et passe devant elle en relevant le menton fièrement. Léa lui emboîte le pas et ils sortent de la pièce. Léa sourit. Ils montent les escaliers puis empruntent le long couloir avant d’entrer dans la chambre de Raphaël.
Léa découvre une grande chambre avec une salle de bains attenante. Elle est parfaitement rangée. Seul le lit est légèrement défait. Les murs sont revêtus d’un tissu bleu clair. Le plafond peint en blanc supporte un petit abat-jour tramé. Fixée au centre de la pièce, son ampoule projette des ombres festonnées. Une haute fenêtre donne accès à un balcon en fer forgé qui surplombe la cour. Le grand cèdre vit juste en face. Le mobilier se résume à une vaste armoire de chêne, une commode surmontée d’un beau miroir, un fauteuil crapaud et une banquette en bout de lit.
Raphaël traverse la pièce, jette sa robe de chambre sur le matelas et gagne la salle de bain. Léa trouve des affaires bien pliées sur le petit meuble. Elle les pose sur le bord de la couche. Elle tape les coussins et tire les draps. Elle remonte la lourde couette et ajuste le dessus de lit. Elle s’approche de la porte du cabinet de toilette et colle son oreille sur le panneau de bois pour écouter. Elle perçoit distinctement le bruit de l’eau qui s’écoule. De son doigt plié, elle frappe doucement le montant.
— Monsieur ? Monsieur Raphaël ? Tout va bien ?
Léa n’obtient pas de réponse. Elle réitère l’opération, mais elle n’entend qu’un son cristallin. Celui de l’eau qui dégringole. Elle agrippe la poignée et ouvre la porte. Elle reçoit en pleine figure une bouffée d’air chaud. La vapeur a envahi toute la pièce. Elle découvre Raphaël, nu, assis sur un petit tabouret. Il tient dans sa main une brosse à dents. Il arbore une mine triste et son regard s’est vidé. Évadé. Il reste muet. Elle remonte ses manches et ferme le robinet de la douche puis s’approche de lui.
— Monsieur Raphaël ! Je suis Léa. Je viens m’occuper de vous. Je vais vous aider à vous laver !
Elle retire l’ustensile de la main de Raphaël. Il se laisse faire. Elle lui attrape le bras et l’oblige à se lever. Il s’exécute. Elle accompagne ses pas jusqu’à la douche. Lorsqu’il se positionne au centre du bac, elle actionne tout doucement le robinet. L’eau jaillit du pommeau et tombe en pluie sur Raphaël. Elle ruisselle sur ses cheveux et son corps. Elle produit un effet vivifiant qui le sort immédiatement de sa torpeur.
— Tout va bien ! tout va bien ! Je peux me débrouiller seul. Laissez-moi terminer ma toilette !
Léa se sent un brin gênée. Elle lâche le bras de Raphaël et fait glisser la porte de la douche. Elle se retourne pour quitter la pièce. Elle passe devant le meuble qui porte deux petites vasques et aperçoit sur le miroir un mot dessiné dans la buée : « falsum ». Même si elle ne comprend pas, elle trouve ça amusant. Elle reste malgré tout un tantinet perplexe. Elle sort et referme derrière elle.
— Je vous attends dans la chambre ! déclare-t-elle en élevant un peu la voix pour couvrir le bruit de l’eau.
Elle effectue le tour de la pièce. Elle ouvre la grande armoire. Elle voit des étagères avec, d’un côté, des vêtements parfaitement pliés et de l’autre une penderie avec de beaux costumes. Juste en dessous, elle admire un ensemble de chaussures alignées avec précision et une boîte grise cartonnée.
Curieuse, Léa ôte le couvercle et trouve une superbe paire de souliers vernis noirs. Elle remet tout en place et tire la porte. Elle n’entend plus le jet de la douche. Raphaël jaillit de la salle de bain avec une serviette autour de la taille, la peau humide et les cheveux encore mouillés. Il est précédé par une odeur de savon et d’eau de toilette qui se diffuse dans toute la chambre.
— Vous êtes encore là ? Je peux m’habiller tout seul, je pense ! déclare-t-il en toisant Léa avec impatience.
— Oui, oui ! Je vous laisse. J’ai posé vos affaires sur le lit. Je vous attends en bas. Je vous prépare quelque chose ? répond-elle sans le regarder.
— Volontiers ! Un thé ! Merci.
Léa quitte la chambre et ferme la porte derrière elle. Elle hausse les épaules et souffle. Elle est énervée. Elle descend rapidement les escaliers, traverse le salon et la salle à manger pour aller dans la cuisine située de l’autre côté de la maison. C’est une pièce froide, assez vaste et très moderne. Dans cette vitrine, pour émission de décoration, trône une vieille cheminée qui rappelle le bel âge de la demeure.
Un large évier en ardoise est posé devant la fenêtre qui donne sur la cour. Quatre énormes sacs de papier sont alignés sur l’ilot central. Elle range les repas livrés le matin même puis retire deux grandes tasses d’un support métallique. Sur une imposante étagère, elle repère plusieurs boîtes et choisit un thé noir Assam.
Avant de remplir l’infuseur, elle hume le parfum qui s’en dégage. Elle adore en respirer les odeurs épicées. Elle repose et referme le récipient quand la bouilloire siffle. Elle ouvre deux placards jusqu’à ce qu’elle trouve une théière en porcelaine. Elle dispose le tout sur un plateau et se dirige dans le salon. Elle est accompagnée d’un léger fumet de muscade et de girofle.
Raphaël attend dans la salle de musique, mais, cette fois, il a laissé la porte béante. Il est appuyé sur le large capot du piano avec ses avant-bras. Un cahier de musique est ouvert devant lui. Il tient dans sa main un crayon-feutre qu’il tapote doucement sur le papier. Il paraît beaucoup plus calme et tout à fait lucide.
Léa a eu peur de le retrouver à moitié habillé ou bien encore dans sa chambre. Elle est surprise de le voir intégralement vêtu, des chaussures aux pieds et les cheveux peignés et attachés. Elle pose le plateau sur la table basse puis verse le thé dans les deux grandes tasses.
— Le thé est servi ! annonce-t-elle en regardant vers le petit salon.
Raphaël se redresse et tourne la tête dans la direction de Léa.
— Ah ! Oui ! J’avais oublié !
Il s’installe dans l’un des confortables canapés et empoigne la tasse fumante. Il souffle doucement dedans. Il reprend.
— Ils sont partis, n’est-ce pas ? Charles joue à Canergie Hall samedi soir. Il sera accompagné par l’orchestre du Lincoln Center. Ce sera une soirée magnifique. Vous connaissez New York ?
— Non. Je n’ai pas cette chance ! répond sèchement Léa.
— Vous savez ! Je sais qui vous êtes ! Inès dit que je suis malade et que je perds la tête ! Que l’on doit tout le temps s’occuper de moi ! Me surveiller, ça oui ! Mais je suis encore capable !
