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C'est dans la petite cité minière de Loos-En-Gohelle, aux pieds des terrils jumeaux, que Wiktor a grandi. Aujourd'hui, il vit seul dans la modeste maison familiale de briques rouges. Un ancien coron que le temps épuise. Wiktor a perdu sa mère quand il n'avait que dix ans. Au décès de son père, c'est sa tante qui vient s'occuper de lui et tenir la maison. La cohabitation est difficile. À l'aube de la majorité du jeune Maciej, elle repart à Lens. Le garçon se retrouve à nouveau seul. Un matin, Wiktor reçoit la visite inamicale de ses logeurs qui lui signifient son expulsion. Il est contraint de quitter les lieux sans délai. Complètement abasourdi par cette nouvelle, le jeune garçon se sent désemparé. Il se réfugie dans le foyer bienveillant de son patron en attendant de trouver un nouvel appartement. Lors du déménagement, un objet de famille tombe au sol et se brise. parmi les fragments, Wiktor n'imaginait pas découvrir un élément qui allait bouleverser sa vie et le conduire où il rêvait d'aller quand il était enfant.
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Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2024
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À Claire,
Tempête
La boîte de chocolats
La cité
Aniela
Andrzej
Le garage Peloso
Alice
Mélancolie
La photographie
Une histoire importante
Tristesse
Espoir
Le voyage
La recherche
Adrian
Le guide
L’accident
La vérité
L’enfance
La rencontre
La montagne
L’ascension
Les Grandes Jorasses
Allongé sur cette couchette rigide, Wiktor ne trouve pas le sommeil. Le matelas peu épais est très inconfortable. Il n’amortit rien. Et surtout pas les corps. Malgré la fatigue, Wiktor s’efforce depuis des heures et sans succès, à maintenir une position reposante. Ses mains légèrement écorchées le picotent. À chaque fois qu’il croit être mieux et qu’il se laisse un peu aller, le vent hurle sa colère. Les sifflements de l’air qui essaie de se frayer un chemin dans les moindres interstices des parois sont assourdissants. Il se bouche les oreilles en y plaquant les manches de son pull puis il appuie fortement avec ses poings. L’opération est un échec. L’endroit est tellement petit et étroit qu’il n’y fait pas froid. Il enrage. Plus il s’énerve, moins il arrive à s’assoupir.
De l’autre côté, Adrian dort profondément. Wiktor ne comprend pas et ça le contrarie encore davantage. Il marmonne et s’agace. Il lui en veut beaucoup de ne pas faire attention à lui et de le laisser se battre seul avec la nuit épaisse et bruyante. À force de se retourner dans son duvet, il est complètement empêtré et ses pieds sont bloqués. Il fournit un énorme effort pour lever ses jambes et il essaie de se libérer du sac en plume d’oie. Ses jambes lui font mal, mais il arrive à retrouver un peu plus de place. Il ajuste les vêtements sous sa nuque. Ils lui servent d’oreiller. Il se laisse aller. Il remonte la fermeture et cale sa tête dans la capuche du sac de couchage. Il repose sur ce matelas usé et peu épais qui sent l’humidité et le rance. Il enfonce sa bouche et son menton dans l’encolure de sa laine polaire pour ressentir une odeur plus familière.
Les parois tremblent. Elles sont prises d’assaut par des rafales furieuses et violentes. Wiktor n’est pas rassuré. Les yeux clos, il pense au pire. Il imagine le coup de vent fatal qui éventre les tôles, tourbillonne et balaie tout sur son passage. Il serre son duvet entre ses doigts et le remonte au niveau de la base du nez. Il cherche une idée pour échapper au cauchemar. Il espère un sentiment agréable qui chasserait la peur. Le rythme de son cœur s’accélère. Il le sent battre jusqu’à ses tempes. Il a l’impression de perdre pied. Il veut de l’air. Il ouvre la bouche. Il inspire profondément puis il souffle lentement. Il répète l’opération une dizaine de fois pour se calmer. Dehors, la tempête ne faiblit pas. Dedans, Wiktor est terrifié et Adrian sommeille tranquillement.
Wiktor, perclus de douleurs, se tourne légèrement sur le côté. Les yeux fermés, il pose la main sur l’encolure de son sac jusqu’à frôler du bout de ses doigts le cordon de serrage qui permet d’en fermer la grande poche. Entre le pouce et l’index, il pince le bloque-cordon et le tire vers le haut pour ouvrir la partie centrale. Il y descend son avant-bras à tâtons. Il attrape d’abord son couteau suisse qu’il ne quitte jamais depuis ses seize ans. Il le glisse dans sa paume puis le laisse s’échapper doucement pour sentir les grains d’une corde. Il passe délicatement le bout de ses doigts abîmés sur la gaine de fils tressés. Ce simple geste le rassure. Cette caresse l’apaise, mais il veut que ce calvaire cesse. La nuit et le vent l’encerclent. Il est oppressé et pris au piège dans cet espace minuscule que les bourrasques s’amusent à faire craquer. Il referme sa main autour du filin et serre vigoureusement le poing. Il pense à demain. Il doit le faire. Il doit être fort. Il ne peut plus attendre. Depuis des jours, il s’entraîne à faire et à défaire des nœuds.
— Le puits… le puits… l’arbre… le tour de l’arbre, soupire-t-il.
Il remue sa tête de droite à gauche. Il passe et repasse les extrémités des brins dans son crâne. Il transpire. Il réitère le geste encore et encore jusqu’à ce que la fréquence de ses mouvements diminue. Il se calme doucement et finit par s’endormir.
Mais la pause est de courte durée. Un orage solitaire et brutal rejoint sans prévenir la tempête et la nuit déjà bien agitée. L’orage précipite d’abord quelques éclairs pour imposer sa présence puis il éructe deux ondes sonores. Enfin, il crache en rafale une pluie grasse et lourde que le vent embrasse à pleine main et jette au-dessus des têtes de Wiktor et d’Adrian. Adrian grommelle, se retourne, ajuste son duvet et continue sa nuit. Wiktor sursaute. Il lâche la corde et s’assoit sur sa couchette. Il est en colère. Il regarde dans la direction d’Adrian et espère un minimum de soutien et de compassion. Mais il n’obtient rien. Il soupire profondément et se rallonge. Il attrape son téléphone portable, mais il n’a plus de batterie. Il adorerait tant lire les messages d’Alice. Il se console un peu en songeant à elle. Il se recroqueville pour récupérer un peu de chaleur et penser à son amour.
Il sait que cette fois il n’arrivera pas à retrouver le sommeil. Il allume sa lampe et rapproche son sac posé au sol. Il fait glisser le zip d’une des poches. Il en sort une enveloppe plastique transparente dans laquelle se loge un carton usé plié en quatre. Les bords mâchés se délitent petit à petit. Il ouvre le paquet et retire délicatement le précieux trésor.
Dans le halo pâle de la lumière et, à la manière d’un artiste qui rejoint le centre de la scène sous un projecteur, l’objet, montre une simple face grise avec la marque des plis. L’autre côté est la reproduction d’une montagne. Sous un ciel bleu azur, de minuscules nuages, tels des fils de coton, viennent s’accrocher à un imposant sommet, partiellement enneigé, sertie de multiples pics en dents de scie. Il grimace en regardant l’image. La première fois qu’Adrian l’a vue, il s’est moqué de lui et n’arrivait plus à s’arrêter de rire. Wiktor, vexé, lui avait immédiatement repris le carton. Il savait bien que ce n’était que le couvercle d’une ancienne boîte de chocolat, mais pour lui, cette icône avait de l’importance. Depuis, il se garde de sortir l’image en présence d’Adrian. Allongé sur ce lit incommode, il se souvient du jour où il a découpé l’emballage et conservé cette photographie.
À Noël, et comme chaque année, la compagnie minière a la délicate attention d’octroyer, à tous les mineurs, une petite boîte de chocolats bon marché. Le père de Wik tor, Andrzej, était rentré directement de la mine pour déposer l’offrande généreuse. Il n’était pas passé, fidèle à son habitude, par le café « Onze » ou il partageait avec ses compagnons des bières, de la fatigue et beaucoup d’amertume. Parfois, il revenait en titubant bien après l’heure du dîner. Wiktor mangeait seul avec Aniela, sa mère. Elle attendait un long moment en regardant la pendule de table installée sur un napperon au crochet. Elle trônait au milieu du buffet entre un cadre photographique et une corbeille à fruits en porcelaine aux anses en forme de banane. Sur le portrait en noir et blanc, c’était lui, vers trois ou quatre ans. Il se tenait entre Aniela et Andrzej. Il aimait quand, dans le silence de la maison, il pouvait entendre le bruit des rouages et des aiguilles.
Avant le repas, il prenait place autour de la table et posait son cartable sur la toile cirée à motifs animaliers. Il ouvrait son cahier du jour, enveloppé dans un protège-cahier de plastique vert, pour faire ses devoirs. De sa trousse en tissu cousue par sa mère, il prenait un stylo au capuchon mâchonné et s’appliquait du mieux possible. Il aimait bien l’instituteur, mais il n’affectionnait pas beaucoup l’école. Il avait du mal à se concentrer et il trouvait les exercices difficiles. Quand il n’y arrivait pas, il mordillait son crayon à bille et regardait tous les animaux qui couraient sur la table. Il les suivait du doigt. Aniela l’aidait un peu. De la cuisine attenante, elle lui faisait réciter ses leçons. Des poèmes, des rois et des dates, des conjugaisons ou bien des tables de multiplication. Wiktor ne s’attardait pas trop. Il rangeait rapidement le contenu de son sac puis il dressait le couvert et pouvait sortir devant la maison. Assis sur les deux marches, il attendait son père.
La bâtisse était en briques rouges comme l’étaient toutes celles de la rue et toutes celles du quartier. Les pavés du soubassement étaient peints en blanc sur une dizaine de rang. Les linteaux étaient également de couleur claire. Il y avait deux ouvertures de part et d’autre de la porte d’entrée. Une fenêtre double sortait du toit au-dessus de la porte principale. Elle donnait sur les deux petites chambres du haut. En bas, le couloir d’entrée desservait deux pièces de vie et une minuscule salle d’eau, l’accès à l’étage et le passage menant au jardin. Un étroit cabinet se dissimulait sous l’escalier. Le toit était coiffé de tuiles plates et grises.
Les jours sans classe, il accompagnait sa mère dans le jardin de quelques mètres carrés pour l’aider à entretenir le potager ou étendre le linge. Le long de la façade, il y avait un double bac en ciment dans lequel Aniela lavait les draps. L’été, il pouvait se transformer en baignoire extérieure pour Wiktor. Le soin des plantations était le domaine réservé d’Aniela. Andrzej avait construit six zones de massifs séparées par d’étroites allées recouvertes de gravier. Quatre d’entre elles étaient consacrées aux légumes et les deux autres aux fleurs, car, en dehors des plantes potagères, Aniela adorait cultiver les roses. Elle faisait l’admiration de tous les voisins pour la beauté et les couleurs des roses de son jardin. Wiktor aimait surtout lorsque venait la saison des récoltes et qu’il pouvait arracher les carottes ou les poireaux, déterrer les pommes de terre ou couper les salades. Il détestait quand une limace arrivait à s’aventurer sur ses mains, mais il prenait soin des escargots. Il leur avait aménagé un petit royaume au fond du terrain. Il adorait surtout jouer dans les minuscules allées avec les quelques billes gagnées à l’école et les trois figurines en plomb représentant des cyclistes du tour de France.
Wiktor ne sait pas beaucoup de choses sur l’histoire de ses parents. Aniela et Andrzej venaient tous deux de la cité minière voisine. Tout prêt du puits numéro douze. Ils étaient arrivés là, avec leurs parents, juste après la Seconde Guerre mondiale. Ils fréquentaient la même école. Très vite et trop jeune, Aniela fut mise à la tâche dans la grande blanchisserie de la ville. Andrzej referma son livre et son cahier pour le « trou », la gueule et les mains noires.
Wiktor jouait dans le jardin à serpenter entre les vêtements lavés du paternel suspendus au fil à linge. L’odeur du charbon était tenace et venait chatouiller le nez de l’enfant. Il passait du temps avec sa mère. Son père parlait peu. Il évacuait la crasse sombre de son corps au bar à coup de litres. Il revenait parfois ivre et souvent en colère. Wiktor était couché et il entendait de son lit à l’étage, les éclats de voix. Il lui arrivait de descendre la moitié de l’escalier et de s’asseoir sur une marche en s’agrippant d’une main à la rambarde et de l’autre à sa poupée de laine. Il n’osait pas aller plus bas. Quand, par malheur, il croisait l’œil noir et furieux de son père, il remontait à toute vitesse et se jetait sous la couette. Son cœur s’emballait et cognait dans sa poitrine jusqu’à ce qu’Aniela vienne lui caresser les cheveux. Il sortait doucement la tête de dessous le drap et suivait du regard la larme de détresse qui coulait sur la joue de sa mère. Les autres enfants du quartier se moquaient souvent de lui tellement il était « collé » aux jupons de sa maman. Wiktor s’en fichait.
Ce jour-là, Wiktor, fasciné, admirait avec envie la boîte de friandises que son père venait de déposer sur la table. Il songeait aux chocolats, mais surtout à la photographie qui décorait le dessus du coffret. Les années précédentes, il n’avait pas même remarqué le flacon. Des fleurs ou des petits chats devaient en orner le couvercle. Il salivait, rien qu’en pensant à la bouchée de cacao qui n’allait pas tarder à fondre sous sa langue. La règle était stricte. Et gare à celui qui y dérogerait. Un seul chocolat par jour après le dîner jusqu’à Noël. Il tira un peu la chaise et se mit à genoux sur l’assise. Il plaça ses coudes sur la toile cirée et posa son menton entre ses mains. Ses yeux brillaient. Aniela était surprise que son enfant ne quémande pas tout de suite une de ces bouchées au cacao. Wiktor ne bougeait pas. Il faisait le calcul dans sa tête pour savoir quand il pourrait récupérer la boîte vide et en découper le couvercle. Il comprit vite qu’il devrait attendre longtemps. Très longtemps. Il grimaça. Il se redressa un peu et avança doucement sa main jusqu’à effleurer de ses doigts le coffret de carton.
Sa mère remarqua immédiatement que quelque chose n’allait pas. Wiktor se lança sans oser la regarder. Il chuchota.
— Maman? Est-ce que je peux découper la boîte de chocolats?
— Tu veux faire quoi?
— S’il te plaît, maman. Je veux juste le dessus de la boîte.
— Mais Wiktor, ne veux-tu pas plutôt un chocolat? Tu souhaites seulement ce carton?
— Oui. Je mangerais bien un chocolat. Mais j’aimerais bien la boîte. Elle est tellement belle.
Aniela, ouvre l’une des portes du buffet et en sort un pot de verre jaune ciselé de feuille. Elle le pose sur la table. Elle ôte le film plastique qui entoure le coffret et enlève le couvercle. Elle verse tout le contenu dans le bocal. Avant de le refermer, elle le tend vers son fils.
— Juste un! dit d’un ton ferme Aniela.
Wiktor ne se fait pas prier et saisit délicatement un chocolat entre deux doigts. Il le fourre en entier dans sa bouche et le laisse fondre doucement pour que les saveurs sucrées et légèrement amères envahissent son palais. L’enfant ne quitte pas des yeux, l’emballage vide.
— Je t’autorise à découper l’image, mais tu me ranges tout après. C’est compris, Wik?
— Oui, maman.
Il ouvre son cartable et prend sa trousse en tissu écossais maintes fois rapiécée par sa mère. Un des côtés de l’enveloppe est taché d’encre depuis que Wiktor en rentrant de l’école s’est arrêté au terrain vague pour jouer au ballon avec ses copains. Sa besace d’écolier, avec d’autres, servant de but de fortune. Pour sauver son équipe du jour, il n’avait pas hésité à plonger sur le tas de sacs. Une cartouche d’encre avait fini par exploser. Lui s’en aperçut le soir quand, en récupérant sa trousse pour ses devoirs, il se retrouva avec les doigts maculés d’encre bleue. Aniela le remarqua également en constatant l’état de l’évier. Wiktor se souvient encore des yeux de sa mère et de la colère qui s’était abattue sur lui ce jour-là.
Wiktor saisit et découpe délicatement le couvercle avec l’image. Il ne quitte pas du regard le paysage qu’il représente. Quand il a fini, il pose l’icône devant lui et reste songeur pendant de longues minutes. Au moment où sa mère passe derrière lui, il rassemble les déchets de carton éparpillés sur la table et jette le tout dans la poubelle. Il range son cartable et monte la photographie dans sa chambre. Il s’étend sur son lit avec l’image entre ses deux mains et se met à rêver. Il regarde successivement le paysage au travers de la petite fenêtre et celui figurant sur le morceau d’emballage. D’un côté le sommet pyramidal des terrils jumeaux qui s’élèvent vers le ciel et qu’un enfant géant a façonnés et abandonnés là. De l’autre une montagne colossale et inaccessible qui transperce les nuages de ses pics tranchants comme des rasoirs. La lumière du jour baisse et dans l’obscurité naissante, il se laisse envelopper par un sommeil doux et sucré.
Lorsque Wiktor se réveille, la pluie frappe violemment les vitres de la fenêtre. L’humidité a envahi la chambre et il fait froid. Il flotte dans l’air une odeur désagréable de vieux tabac fumé. Dans la pièce, c’est un immense désordre. Sur la table de nuit, la petite lampe à l’abat-jour déchiré, se partage l’espace avec un cendrier plein, une bouteille de mauvais whisky presque vide, plusieurs boîtes de médicaments et deux flacons de sirop. Des vêtements dégoulinent de l’armoire ouverte jusqu’au sol et se répandent dans toute la chambre. Le minuscule bureau est recouvert de canettes de bière. La chaise bancale porte sur ses épaules un blouson de cuir élimé. La peinture des fenêtres s’écaille et des pans de tapisserie commencent à se décoller du mur du fond. Sur le plafond jaunâtre se dessinent plusieurs auréoles brunes.
Il ne se souvient pas trop de sa soirée. Un mal de tête l’empêche de voir clair et cogne avec force à l’intérieur de son crâne. La pression dans sa tête ébouriffée lui fait monter les larmes. Il est maigre. Il porte un tee-shirt sale et un caleçon déchiré. Il s’assoit au bord de sa couche et se prend le visage à deux mains. Il a la bouche sèche. Il se frotte vigoureusement les tempes. Il trouve une vieille paire de baskets sous son lit. Il les enfile sans même défaire les lacets. Il se lève doucement et se met à tousser si fort que sa tête manque d’exploser. Il descend l’escalier poussiéreux. Les marches grincent à chacun de ses pas.
Il se glisse aux toilettes et évacue les excès de la veille. Une forte odeur désagréable lui monte au nez. Il tire rapidement la chaînette et referme la porte. Le bruit de la chasse d’eau et de la vidange lui vrille les oreilles. Il entre directement dans la cuisine et se précipite sur la cafetière électrique. La verseuse ébréchée retient encore un peu d’un liquide noir et épais. Les parois sont maculées de vieux café. Du porte-filtre déborde une pâte grumeleuse. L’appareil déverse son produit jusqu’au plateau du meuble accolé à la gazinière. Il attrape la poignée d’une main et de l’autre récupère un bol crasseux dans l’évier. Il y vide tout le contenu. Il ne prend pas la peine de faire chauffer le liquide. Il pose le récipient sur la table de la cuisine et tire la chaise pour s’asseoir. Le plateau est encombré de vaisselle sale et d’emballages à jeter. Certains en carton et d’autres en métal. Il reste à Wiktor un espace ridicule.
En fouillant avec une main, il trouve une boîte de sucre en morceaux. Il en attrape deux et les lâche dans son bol. En tendant un peu plus le bras, il récupère une petite cuillère. Il l’essuie rapidement avec le bas de son teeshirt et la plonge dans le liquide sombre. Il la tourne une dizaine de fois puis il se saisit d’un paquet de cigarettes posé sur le vaisselier. Il prend la dernière et la coince entre ses lèvres. Il écrase le sachet vide au creux de sa main et le lance au fond de la pièce non loin de la poubelle. Il allume sa cigarette avec le briquet « allume-feu ». Il inspire profondément avant d’avaler une gorgée de café froid et sucré. Il attrape son téléphone portable abandonné la veille sur la toile cirée de la table de la cuisine. L’appareil se réveille violemment et sa lumière éblouit Wiktor et le frappe en plein front. À l’endroit même de son mal de tête. Il plisse les yeux et lit quand même ses messages. Celui d’Alice lui va droit au cœur et soulage un brin sa migraine. Ils se retrouveront plus tard.
Wiktor regarde, pensif, par la fenêtre du jardin. Il manque un rideau. Le soleil blême essaie de rivaliser avec les nuages sombres. Il parvient un peu à éclairer ce qui reste du potager et des parterres de fleurs d’Aniela. Les mauvaises herbes ont tout envahi. Il y a bien longtemps que Wiktor est allé à l’arrière de la maison. Les nuages gagnent la bataille. Ils descendent et s’accrochent aux deux terrils et laissent s’échapper une bruine froide. Le mal de tête de Wiktor persiste. Il finit son café puis ouvre le réfrigérateur pour récupérer une bouteille de bière puis d’un geste brusque, il referme la porte.
Il se dirige vers la fenêtre et s’appuie sur le montant de bois à la peinture écaillée. Il admire le fond du jardin et les herbes sauvages qui le colonisent à travers les vitres sales et les volutes de fumée. Il achève sa nuit debout dans la cuisine, une bière à la main et le regard vide jusqu’à ce que la sonnette retentisse et le tire de sa léthargie. Il pose la bouteille et le mégot sur un coin de la table et s’approche de l’entrée. Il se racle la gorge et il essaie de s’éclaircir la voix. Son mal de tête collé aux tempes. Derrière la porte, Wiktor demande.
— Qui est là? C’est pourquoi?
— C’est la mairie de Loos et l’huissier. Vous êtes bien Wiktor Maciej?
— Oui. C’est bien moi. Que voulez-vous?
— Pouvons-nous entrer?
Il regarde furtivement le désordre autour de lui. Il tire précipitamment la porte de la cuisine et attrape un vieux blouson qui dormait sur une patère. Il passe sa main dans ses cheveux vers l’arrière. Il s’aventure, pour la première fois depuis longtemps, dans la salle à manger. L’endroit n’a pas changé depuis la mort de son père. Il fait le tour de la pièce étroite et enlève prestement les draps qui recouvrent les meubles. Il roule les morceaux de tissus sales. Il les pose derrière un fauteuil. Il s’approche et tourne la clé.
— Oui. Oui. Une minute. Voilà. Voilà. J’arrive. Entrez.
— Bonjour monsieur Maciej, disent à l’unisson les deux importuns en pénétrant dans la maison.
— Entrez là, indique Wiktor en montrant de la main la salle à manger. Alors? C’est pourquoi?
Il fixe les deux personnes. En face de lui se trouve une femme mûre. Elle n’est pas très grande et porte, sous un manteau de laine, un tailleur bleu sombre avec une veste assortie. Un pendentif en or jaune et camée descend sur sa poitrine et sur un chemisier blanc à jabot. Son visage rond est coiffé d’un brushing impeccable. Elle porte à sa main gauche une fine bague en argent surmontée d’une pierre rouge. L’homme qui se tient à côté d’elle est plus jeune. Wiktor évalue son âge à une trentaine d’années. Sous un long imperméable noir, il est empesé dans un costume bon marché de couleur grise. Sous sa veste, un pull léger à col roulé lui sert de minerve. Il toise Wiktor d’une bonne tête. Il a un visage poupin rasé de frais. Ses yeux marron lui donnent un air sévère. Il ne lâche pas un cartable de cuir brun.
— Pouvons-nous nous asseoir? Demande la femme à Wiktor.
— Oui… oui. Mais de quoi s’agit-il? s’inquiète Wiktor en serrant son blouson pour cacher son vieux tee-shirt.
— Voilà, continue le jeune homme. Nous sommes là pour vous signifier officiellement que vous devez quitter ce logement dans les plus brefs délais!
— Mais… mais… balbutie Wiktor.
— Depuis le décès de votre père, vous occupez illégalement ce logement! Nous devons le récupérer! D’ailleurs! Vous êtes encore sous la responsabilité de votre tante. C’est bien ça?
— Non. Enfin Oui. Je crois…
— Aucun loyer n’a été payé depuis… depuis… Presque cinq mois! reprend l’employée en triturant sa bague.
— Mais… mais… le décès, l’enterrement, je… je vais trouver une solution. Donnez-moi un délai. Je vous en prie!
— Vous êtes sans travail, n’est-ce pas? De plus, vous n’avez pas répondu à nos courriers et à nos relances! affirme l’homme au col roulé.
— Mais… c’est dur, vous savez, mais j’ai un travail dans un garage. J’aurai bientôt un salaire fixe et je pourrai régler tout ce que je dois. Je…
— Écoutez! Nous avons été plus que patients avec vous. Un garage! La belle affaire! Et le loyer alors? Il faut vous motiver et aller de l’avant. Vous êtes jeune! Vos parents sont morts, d’accord. Mais les miens aussi! Et je me bouge tous les jours! On a tous nos problèmes, fit-elle remarquer avec agacement.
— J’ai besoin de temps. Laissez-moi un peu de temps. Je vous le demande, supplie Wiktor, complètement abattu.
— Nous n’avons pas de temps à perdre, car une famille attend pour reprendre ce logement. Vous ne vous êtes pas présenté au tribunal malgré les innombrables courriers. Nous avons déjà récupéré une partie des loyers en retard sur l’ancien compte de vos parents. Voici le papier officiel de votre expulsion. Vous avez deux mois! assène l’huissier d’une voix monocorde et solennelle.
Le couple redoutable se lève comme un seul homme et sans aucune émotion. Ils laissent Wiktor abasourdi assis devant la table et les yeux fixant la toile cirée élimée. Sans dire un mot, il effleure de ses doigts ce qu’il reste d’animaux imprimés sur le vieux tissu émaillé. Avant de quitter la maison, l’agent de la mairie balaie du regard la salle à manger et le vestibule en haussant les épaules et en parlant fort.
— Quand je vois l’état de cette maison! C’est lamentable! Un taudis! Il y a un énorme travail de nettoyage et de rafraîchissement. Comment peut-on vivre comme ça? s’offusque-t-elle.
Wiktor n’entend pas la remarque acerbe. Il perçoit vaguement le claquement de la porte. Ses doigts finissent par toucher le document officiel posé sur la table. Son mal de tête n’en finit pas de frapper son crâne. Il a la nausée. Il se lève d’un coup et gagne les toilettes. Il s’appuie d’une main sur le mur et vomit son café froid et tout l’alcool ingurgité la veille. Il a l’impression que ça ne s’achèvera jamais. Il a d’intenses douleurs de ventre et les jambes coupées. Au bout d’un moment. Une éternité. La gorge irritée et un goût détestable dans la bouche, il déchire plusieurs feuilles de papier toilette pour s’essuyer les lèvres et le menton. Il tire sur la chaîne et file dans la cuisine pour boire un verre d’eau. Il reste prostré devant le filet d’eau qui tombe dans l’évier. Un rayon de soleil inonde la pièce et projette l’ombre de la fenêtre sur le carrelage rouge.
Wiktor a tout juste dix ans quand sa mère est admise à l’hôpital de Lens pour un cancer de l’estomac. Les médecins sont très réservés sur l’état de santé d’Aniela. Elle a tellement attendu avant de consulter un praticien que les tumeurs cancéreuses se sont largement développées. Le traitement « renforcé » ne résout rien. Aniela s’amaigrit. Elle ne supporte pas l’hôpital. Wiktor et Andrzej lui rendent visite le plus souvent possible. Ils prennent un bus pour venir jusqu’au centre de soins. Wiktor aime bien le trajet. Comme le jardin dépérit, le jeune garçon s’applique à dessiner des fleurs pour égayer le coin de la chambre de sa mère. Andrzej ne dit rien. Il fait face, mais il est dépassé par le quotidien. Depuis que les puits sont fermés, il alterne les périodes de chômage et les missions dans plusieurs industries métallurgiques de la région. Il passe beaucoup de temps au « Onze » et peu à la maison. Wiktor reste seul. Il s’ennuie. Il attend avec impatience les jours où, avec son père, ils partent à Lens, au chevet d’Aniela.
Le calvaire et les souffrances d’Aniela ont pris fin quelques mois plus tard. Wiktor se souvient bien de ce jour d’hiver. Quelques flocons étaient tombés et coiffaient les deux terrils d’une belle couverture blanche. Une poudre de la même couleur tapissait la ville, les toits et la rue devant la maison. Wiktor était déçu, car il n’y avait pas assez de neige pour envisager un bonhomme. L’hôpital avait appelé pour prévenir Andrzej. Il devait venir au plus vite. Wiktor n’a pas eu le temps de terminer son dessin. Le voyage en bus a été un peu plus long que d’habitude à cause de quelques glissades sur la chaussée gelée. Dans le bâtiment, il a dû rester dans la salle d’attente son image inachevée à la main, pendant que l’infirmière accompagnait son père dans la chambre d’Aniela. Il est revenu d’interminables minutes plus tard. Il avait les yeux rougis et le teint blême. Il s’est assis à côté de Wiktor. Sans le regarder, il a juste murmuré quelques mots.
— Wiktor, ta mère ne reviendra pas. Elle est morte. Elle est partie dans son sommeil. Saloperie de cancer… Saloperie de cancer…
— Morte? Mais… mon dessin?
— Wiktor, elle n’en a plus besoin. Non, elle n’en a plus besoin.
— Papa?
— Oui, Wiktor.
— Les médecins devaient la sauver! J’ai besoin d’elle. Qu’est-ce qu’on va devenir?
— Je… je ne sais pas. Je ne sais plus.
— Papa?
— Oui, Wiktor.
— Je voudrais voir maman. Emmène-moi, s’il te plaît.
— Tu crois? Je ne sais pas. Tu es… si jeune.
— Papa! J’ai presque onze ans! Je veux la voir et lui donner mon dessin.
— D’accord. Si tu veux. Je vais demander à l’infirmière.
Dans la chambre à la peinture bleu clair, le store est baissé. La lumière du jour peine à éclairer la pièce. La voisine d’Aniela a été changée de salle. Un paravent masque le lit. Il écarte le rideau et découvre sa mère immobile et les yeux clos. Son visage maigre et creusé paraît apaisé. Une multitude de fils et de tuyaux enserrent son corps décharné. Il s’approche et prend la main de sa mère. Elle est froide et douce. Il dépose délicatement le dessin sur le drap puis il couche sa tête sur la main d’Aniela. Une larme coule sur sa joue. Elle tombe sur sa main d’enfant puis dans celle de sa mère.
