Le Murmure du Niaouli - Vincent Pithon - E-Book

Le Murmure du Niaouli E-Book

Vincent Pithon

0,0

Beschreibung

En pleine effervescence de la Commune de Paris, deux destins s'entrecroisent dans le tumulte d'une France divisée. Ismérie Martin, une couturière passionnée et ardente militante de la Commune, est capturée lors de la "Semaine Sanglante" et déportée en Nouvelle-Calédonie. Sa beauté et sa détermination transforment sa captivité en une lutte incessante pour la dignité et l'espoir dans le désespoir. Parallèlement, le Capitaine Charles Monjeau, héritier d'une lignée militaire prestigieuse mais ostracisé à cause de son insoumission, se retrouve affecté à la même colonie pénitentiaire. Déchiré entre le poids des traditions familiales et sa quête de justice, il est attiré par l'aura lumineuse d'Ismérie, et un lien inattendu naît entre eux, défiant les lois de l'oppression. À travers les épreuves, les évasions et les intrigues politiques, "Le Murmure du Niaouli" dépeint la lutte pour la liberté et l'amour sur fond de révolution et de colonisation, dans une époque où les choix individuels peuvent changer le cours de l'histoire. L'histoire d'Ismérie et de Charles est un hommage à la résilience, à l'amour et à la quête d'une justice sociale universelle.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 269

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



« Salut aux mortes obscures qui ont souffert pour ceux qui viendront après nous, sans que l’horizon lointain secouât dans leur ombre, en gerbes d’étoiles, les éblouissements de l’aurore ! »

Louise Michel — Mémoires 1886 — Gallimard

Table

Les Larmes d’Ismérie

Le Dilemme du Capitaine Monjeau

Le Destin d’Ismérie

La Colère d’Henri Monjeau

Le Départ des Condamnés

Les Ombres de l’Abbaye

Un Refuge dans la Tourmente

De l’autre Côté du Monde

Traversée vers l’Inconnu

Les Lueurs de l’Aube Calédonienne

Le Voyage Inattendu du Capitaine Monjeau

Les Ombres de la Colonisation

Captives de l’Océan

Évasions et Révélations

La Chaleur d’un Été Parisien

Le Retour d’Ismérie

Du même auteur

Les Larmes d’Ismérie

Une brise légère et timide souffle par intermittence ses ondulations par le soupirail. Ismérie laisse courir sur son épaule nue la caresse de l’air frais. Elle a ôté le bandeau qui lui couvrait les yeux. Son chemisier déchiré est taché de sang. Les pieds entravés par une lourde chaîne, elle réussit quand même à se lever. Sa blessure à la hanche lui arrache un cri de douleur qu’elle étouffe aussitôt en se mordant le poing. Elle s’approche avec peine de la minuscule ouverture en traînant ses fers. Elle attrape fermement avec ses deux mains les barreaux du petit soupirail et se hisse au plus près de la rue jusqu’à ce que son visage se plaque sur le métal froid. Une pluie fine reste infiniment en suspension dans la nuit avant de mouiller le pavé. Ismérie tend encore un peu plus sa tête vers l’extérieur pour sentir un peu de frais sur ses joues et happer un peu d’humidité.

Dans cette cave étroite, ils sont entassés depuis des heures. Ismérie ne sait pas combien ils sont. Elle a arrêté de compter. Il en arrive de nouveaux toutes les heures. Ils sont attachés et jetés sans ménagement par un impitoyable soldat versaillais. Il y a surtout des femmes, mais également des enfants et quelques hommes. Beaucoup sont blessés. D’autres sont déjà presque morts. Ils entrent eux-mêmes dans leur tombe. À l’intérieur, la lourdeur de l’air rend la respiration pénible. Le sol est couvert de terre noire et de paille. L’endroit pue l’effroi. L’odeur âcre de la mort prend aux tripes et donne des haut-le-cœur. Les gémissements sont insupportables. Ils remplissent les murs et le moindre espace vide de désespoir. Tous les prisonniers se partagent un baquet d’eau sale pour boire. Pour le reste, les enfermés essaient tant bien que mal de faire preuve de retenue. La puanteur imprègne tout.

Ismérie respire à pleins poumons cet air rare qui vient de la rue. Elle tient fermement la grille d’une main et tend l’autre le plus loin possible vers l’extérieur. Mais la douleur se réveille à chacun de ses efforts. Elle aperçoit un coin de ciel. Dans la nuit épaisse, les boulets de canon déchirent les nuages. La chaussée tremble. Des secousses agitent la cave fétide. Des feux et des fumées inondent la ville. Dans une dernière tentative, la prisonnière se redresse. Elle suffoque et elle n’arrive pas à déglutir. Sa gorge est sèche. Elle salive et mouille l’intérieur de sa bouche.

— « Allons femmes de la patrie. Le jour de gloire est arrivé ! Contre-nous de la barbarie. L’étendard rouge est levé. Le drapeau rouge est souillé. Entendez-vous dans les faubourgs brailler ces bourgeois en tunique ? Ils viennent jusque dans vos foyers égorger vos fils et vos maris ! Aux armes Communardes! Aux armes… ». Femmes de Paris ! La ville tient encore ! Entendez-vous ! On se bat encore rue Ramponneau et rue de la Fontaine aux Rois. Vive la démocratie ! Vive la Commune !

Essoufflée, Ismérie se retourne vers l’intérieur de la cave. Elle ne voit pas les visages hagards et terrifiés de ses compagnons. Elle ne sait pas combien ils sont enfermés ici avec elle. Elle n’obtient aucune réponse. Elle n’entend aucun murmure. Au plus quelques toussotements. Une salve d’artillerie retentit. Elle enrage de déserter son poste sur la barricade avec tous ses camarades. Elle ne peut qu’atteindre du regard ce minuscule morceau de ciel. Les nuages se hâtent. Ils laissent parfois suffisamment d’espace entre eux pour qu’Ismérie aperçoive furtivement l’éclat d’une étoile. Un autre tir de canon déchire la nuit. S’ensuivent des cris, des bruits de bottes, et des coups de feu. Les sabots ferrés des chevaux martèlent les pavés. Une odeur forte de brûlé s’attarde dans ce sous-sol mortifère. Ismérie veut encore y croire pendant quelques instants. Elle ravale ses larmes et se laisse glisser le long du mur suintant et couvert de salpêtre. Elle s’assoit sur une vieille planche de bois et s’adosse au mur. En serrant les dents, elle replie ses jambes contre elle et se met à pleurer. Elle pense à Marie, sa mère.

Lorsqu’elle a été arrêtée, elle traversait le faubourg Saint-Antoine et regagnait la rue Titon où elle partage avec sa mère un petit appartement au quatrième étage d’un modeste immeuble. Sa mère, lingère, s’épuise et s’use les mains depuis qu’elle a huit ans pour un salaire de misère. Elle travaille sans relâche depuis dix ans pour la famille d’un riche commerçant de la rue Saint-Antoine. Elle est née et a toujours vécu à Paris. Elle n’est presque jamais sortie de la ville. Elle parle parfois des bords de Marne. Grâce au pasteur du temple d’à côté, elle a pu apprendre un peu à lire et à écrire. C’est elle seule, qui a transmis les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul à sa fille. Ismérie a travaillé très tôt au côté de sa mère, mais elle a vite délaissé le linge pour la couture. Elle s’est découvert un talent et une passion pour la création de vêtements. Indépendante, elle s’est tout de suite mise à son compte. Elle ne voulait pas subir, comme sa mère, le joug d’un patron ou gésir à la merci d’une riche famille. Elle peut aussi s’occuper plus facilement de sa mère. Les années passées à manipuler le linge des autres lui ont abîmé les mains. Elle souffre en silence d’horribles douleurs articulaires et continue son travail sans se plaindre. Ismérie l’aide autant qu’elle le peut. Un jour elle a accompagné sa mère dans la grande maison bourgeoise. À la stupeur de sa mère, elle a demandé à voir les maîtres des lieux. Elle a tout simplement exigé un jour de repos hebdomadaire pour sa mère. Sans même négocier, les bourgeois ont reconnu la qualité et le dévouement de Marie et ont accepté la proposition. Sur le chemin du retour, les joues de Marie viraient au rouge. Elle se sentait tout à la fois honteuse et fière de la demande de sa fille.

Ismérie n’a pas connu son père et Marie n’en parle jamais. Elle sait juste que sa mère a rencontré un homme du côté du canal Saint-Martin. Il l’a séduite. Elle l’a invité chez elle. Il est resté un moment. Elle est tombée enceinte. Il est parti. Ismérie est née en août dix-huit-cent-quarante-six. Deux jours après, Marie était de retour au travail. Les femmes de l’immeuble se relayaient comme elles pouvaient pour s’entraider et garder les enfants. La troisième épidémie de choléra a épargné Ismérie, mais pas trois autres enfants de la maison. Elle a grandi vite. Elle a grandi dans un Paris riche en plein développement industriel et un Paris miséreux.

Dès les premiers mouvements de la Commune, Ismérie épouse la cause. Elle occupe les avantpostes. Elle refuse la pauvreté et le travail des enfants. Elle jette toute son énergie dans les actions pour généraliser des œuvres sociales et démocratiques. Elle fait très vite partie de plusieurs commissions. Lorsque les troupes de Thiers entrent dans Paris, elle organise la résistance et participe à la mise en place de plusieurs barricades. Quand les hommes la cantonnent au ravitaillement et aux soins des blessés, elle prend une arme et un drapeau. Elle forme un groupe de femmes aux maniements des armes, mais structure aussi des classes improvisées pour leur apprendre les rudiments du savoir.

Ismérie s’est, bêtement, fait prendre par une patrouille de soldats. Elle ne dissimulait pas d’arme sur elle, mais elle n’avait pas caché son fichu rouge reconnaissable. Elle est persuadée d’avoir été dénoncée par quelqu’un de son quartier. Lorsqu’elle a tenté de fuir, une vive douleur à la cuisse l’a coupée net dans son élan. Une balle de fusil lui a déchiré les chairs juste au-dessus de la hanche. Elle s’est écroulée sur le pavé. Le temps qu’elle récupère ses esprits, les soldats s’étaient déjà rassemblés autour d’elle et riaient très fort. Ils la maintenaient en joue avec leurs fusils. L’un d’eux avait appuyé un pied sur son ventre comme s’il posait avec un trophée de chasse. Au moment où elle a relevé la tête, les railleries ont cessé d’un coup à la manière d’un magicien qui aurait arrêté le temps. Ismérie semblait flotter dans l’air aussi délicatement qu’une plume.

Elle portait son foulard à la main, laissant sa tête à découvert. Son visage clair et lumineux formait un halo et inondait de beauté toute la scène. Elle laissa sans voix les militaires. La peau de sa figure était blanche et fine ; presque transparente. Ses cheveux noirs et légèrement ondulés couraient sur ses joues et encadraient de grands yeux gris clair. Les militaires reculèrent d’un pas. Le temps qu’ils recouvrent leurs esprits, elle eut la présence d’esprit d’appuyer de toutes ses forces sur sa plaie avec son fichu. Elle positionna sa ceinture dessus et serra fortement. Elle se releva en douceur. Les hommes en armes hébétés la regardaient faire.

C’est dans un silence total qu’elle a été escortée par la petite escouade de soldats muets. Elle a été conduite avec égards et ménagements près de l’hôpital Saint-Louis. Les soldats l’ont présentée à un capitaine moustachu et violent. Une brute à l’uniforme impeccable et aux boutons brillants. Le militaire, presque tétanisé, ne pouvait pas détacher son attention de la prisonnière que ses hommes lui avaient amenée. Il resta comme ça pendant un long moment. Il a fermé les yeux et s’est levé d’un bond pour échapper à l’emprise d’Ismérie. Il ne la regarda plus dans les yeux. Il ordonna à l’un de ses hommes de lui bander les yeux. Le soldat a dû s’y reprendre à trois fois avant d’arriver à fixer le bout de tissu autour de la tête d’Ismérie. La nuit est tombée et seules des flammes rebelles et furtives se sont évadées d’un brasero pour disparaître vers le ciel.

Avant d’être jetée dans son trou à rats, Ismérie a entendu le commandant achever, et sans trembler, d’un coup de sabre précis, plusieurs soldats fédérés qui étaient maintenus contre un mur effondré. Après une rapide danse macabre, les baïonnettes étincelantes se sont tachées d’écarlate. Elle put sentir le flot de sang qui s’écoulait entre les pavés et le filet rouge qui s’égouttait de la lame. Quand elle passa devant lui, l’orgueilleux militaire glissa son arme dans le fourreau et frisa sa fière moustache ; une glorieuse. D’habitude le verbe haut et la verve inspirée, le capitaine resta sans voix. Une fois la captive ferrée et enfermée, les hommes en armes braillèrent à nouveau.

Ismérie éreintée par la douleur s’assoupit. Lorsqu’elle ouvre les paupières, c’est le petit matin. La lumière du jour ne veut pas entrer dans l’infâme prison par cet étroit interstice. Elle préfère rester dehors et éclairer les atrocités de la nuit du Paris blessé. Ismérie se frotte les yeux pour essuyer les larmes. Elle balaie du regard la minuscule cave. Elle distingue les êtres et les corps qui partagent avec elle cette sordide cellule. Des enfants dépenaillés et amaigris ont les visages creux et le regard vide. Les femmes et les hommes semblent déjà perdus. Les morts de la nuit portent le masque de l’effroi. Tout à coup, un rayon de soleil s’infiltre par le soupirail et se plante comme une flèche sur le sol. La lumière jaillit telle l’eau d’une cascade. Ismérie se redresse et tend ses bras vers la vive lueur. Elle colle ses deux mains l’une à l’autre pour former un petit bol puis elle s’avance sous le puits de clarté de manière à récupérer une bonne dose de vie. Elle se tourne vers ses compagnons d’infortune et se met à fredonner en regardant vers le ciel.

— « Quand nous chanterons le temps des cerises. Et gais rossignols et merles moqueurs. Seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête. Et les amoureux du soleil au cœur. Quand nous chanterons le temps des cerises. Sifflera bien mieux le merle moqueur. Mais il est bien court, le temps des cerises. Où l’on s’en va à deux cueillir en rêvant. Débordant de rêves. Cerises d’amour aux robes pareilles. Tombant sur la faille. En gouttes de sang. Mais il est bien court le temps des cerises. Pendant de corail. Qu’on cueille en rêvant. J’aimerai toujours le temps des cerises. C’est de ce temps-là que je garde encore. Une plaie ouverte1»

Un nimbe semble coiffer la tête d’Ismérie. Les survivants de la nuit la regardent. Ils voudraient chanter avec elle, mais aucun son ne peut sortir de leur bouche.

1 Le Temps des Cerises — J.B. Clément — 1866

Le Dilemme du Capitaine Monjeau

Charles Monjeau attend depuis des heures dans le vestibule. Quand il ne fait pas les cent pas sur le beau parquet de chêne en « pointe de Hongrie » entre le mur et la large fenêtre, il s’assoit sur l’une des banquettes et tapote nerveusement le talon de sa botte de cuir noir sur le sol. Il s’inquiète. Il regarde tour à tour les imposantes tapisseries murales aux tissés jacquards représentant des scènes de guerre et la vitrine avec deux sabres nus aux lames émoussées. Dans le fond de la pièce, une bibliothèque aux livres reliés de cuir, grimpe jusqu’aux moulures du plafond. Entre la bibliothèque et la fenêtre, une cheminée au manteau de marbre supporte une horloge en bronze doré de style Empire et un vase en porcelaine de Sèvres.

Charles se lève et ajuste son uniforme. Il se dirige vers la fenêtre et regarde un groupe de soldats à l’exercice dans la cour. Il pense à ses parents. Il s’imagine dans le jardin de la maison familiale d’Olivet. La nostalgie l’accompagne jusqu’aux bords du Loiret quand il sortait le bateau de son garage et se laissait dériver sous les saules. De la grande demeure de pierres et de briques s’allongeait un immense jardin qui courait jusqu’à la rivière. La gare à bateaux surprenait le promeneur ; telle une œuvre d’art. Une belle petite maison construite en pierre de taille s’avançait au-dessus de l’eau. Surplombant l’embarcadère, une large pièce vitrée accueillait un salon confortable. Charles adorait y rêver les soirs d’été. Il laisse ses souvenirs remonter quand un rayon de soleil vient lui chauffer le front. Les nuages de la nuit ont fui et une belle lumière blanche inonde la place. Un claquement suivi d’un grincement de porte, sort Charles de ses songes. Un secrétaire en uniforme s’avance vers lui d’un pas martial et décidé. Il s’arrête à un souffle de Charles. Il claque les talons.

— Le commandant va vous recevoir. Veuillez me suivre.

L’homme à l’uniforme impeccable effectue un demi-tour rapide et précis. Charles croit voir un danseur exécutant une pirouette. Il sourit intérieurement. Il emboîte le pas du militaire et le suit sur le parquet ciré un peu craquant. Il entre dans la pièce attenante. Le secrétaire se saisit des deux poignées et referme brutalement les battants dans le dos de Charles. Au passage, il hume une bouffée d’un léger parfum de savon et de lavande. Charles est un tantinet surpris et esquisse un sourire. Il se reprend tout de suite quand il relève la tête. Derrière un bureau massif se trouve le commandant. Il se tient droit face à la fenêtre et tourne le dos à Charles. Il se serre les mains dans le dos et bouge nerveusement les doigts. Charles rectifie sa position et se met au garde-à-vous. Le bureau est couvert de cartes et de papiers. Sur une pile de livres, un encrier portant deux grandes plumes déborde d’encre sèche. De l’autre côté du bureau, un cendrier laisse des volutes de fumée s’échapper d’un vieux cigare. Le commandant relève les épaules puis souffle longuement.

— Vous voyez ces jeunes recrus, capitaine Monjeau ?

— Oui. Mon commandant.

— Ils veulent de l’ordre ! Ils veulent récupérer Paris et anéantir cette mascarade de « République sociale ». Vous m’entendez, Monjeau !

— Oui. Mon commandant.

— Nous sommes entrés dans notre capitale et nous allons écraser cette vermine rouge !

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais » Monjeau ! Je comptais beaucoup sur vous, vous savez. Votre père est un exemple pour nous tous. Vous salissez votre nom, Monjeau !

— Je… je peux… je voudrais vous expliquer, mon commandant.

— Il n’y a plus rien à expliquer, Monjeau ! Vous avez refusé de tirer et d’écraser ces misérables ! La crosse en l’air ! Bravo capitaine Monjeau !

— Mais… ces femmes et ces enfants. Ils ne portaient pas d’armes. Juste quelques outils et quelques pierres. Je ne pouvais pas. Non, je ne pouvais pas.

Le commandant se retourne et plante ses yeux furibonds dans ceux de Charles. Il montre avec insistance son mécontentement. Il passe une main sur sa large moustache puis serre le poing de l’autre main et frappe un grand coup sur le plateau du bureau. L’une des plumes s’échappe de l’encrier et tombe sur un document officiel en laissant un mince filet noir. Le militaire se recule d’un pas et pose ses deux mains sur le dossier d’un fauteuil. Il dévisage Charles.

— À cause de votre attitude insensée, nous avons perdu un temps précieux. Nous devrions déjà être positionnés devant les barricades. Quelle image avez-vous donnée à vos hommes Monjeau ? Déplorable ! Nous sommes en guerre Monjeau ! Je ne vois que des ennemis ici. Nous n’avons pas le droit à l’erreur Monjeau. Vous comprenez ?

— Mais… mon commandant, je ne peux pas tirer sur un peuple désarmé… et affamé.

— Ah ! Vous croyez ? Mais que vous êtes naïf, capitaine Monjeau ! Ils tuent des prêtres ! C’est ça que vous voulez à Paris ?

— Non, mon commandant. Mais on peut quand même écouter la détresse du peuple de Paris.

— Monjeau, vous êtes contaminés ! Je plains vos parents. Ils avaient fondé de grands espoirs en vous. Je suis déçu, Monjeau.

— Mon commandant, sauf votre respect, une issue pacifique doit être possible. Je le crois.

— Hélas ! Non, Monjeau. Ils sont devenus des bêtes… des idéalistes. Les pires ! La séparation de l’Église et de l’État, l’école pour tous, l’égalité des salaires. Et puis quoi encore ? Je vous le dis, Monjeau, nous avons négocié un armistice avec les Prussiens, mais pas de pitié pour les fédérés. Un ramassis de jacobins ! Un troupeau de blanquistes ! Des internationalistes ! Et la patrie, Monjeau ?

— Nous avons évité un bain de sang inutile mon commandant.

— Trop tard, Monjeau ! Tout ça est allé trop loin. Nous avons ordre de reprendre Paris à tout prix et c’est bien ce que nous allons faire. Mais… sans vous, Monjeau. Je vous affecte dans une caserne perdue aux confins de la République. Vous réfléchirez à vos actes. Eu égard à la réputation et aux services rendus par vos ancêtres, je ne vous mets pas aux arrêts et vous évitez la prison. Vous avez embrassé la carrière militaire. Votre famille a toujours servi la France et elle doit continuer. Vous entendez Monjeau !

— Oui, mon commandant. À vos ordres.

— Pour les détails, voyez avec mon secrétaire. Laissez-moi maintenant. J’ai une capitale à prendre.

— Mes respects mon commandant.

Le commandant tire son fauteuil brutalement en arrière du bureau et s’y assoit. Il ajuste sa position et retire de sa pochette un mouchoir de soie avec lequel il nettoie énergiquement un monocle. Charles se redresse, tourne les talons et sort de la pièce. En passant la porte, il croise le secrétaire. Un grand escogriffe à l’uniforme trop petit et à la mine renfrognée. Sans un mot, il jette dans les mains de Charles le document attestant de sa nouvelle affectation, puis il entre dans le bureau du commandant et referme la porte.

Charles soupire profondément. Il évite le pire. Il ne dormait pas depuis ce fameux jour du début du mois de mai. Avec une brigade légère, il devait se rendre à Clamart pour récupérer le village aux mains des fédérés. Sur place, le jeune capitaine Monjeau se trouve face à un rassemblement d’enfants sales et dépenaillés entourés de femmes vociférant et brandissant des outils disparates. Plantées devant les militaires ; de nouvelles recrues pour la plupart ; elles criaient à pleins poumons : « à travail égal, salaire égal ! » ou encore « Vive la Commune ! Vive les Communardes ! ». Les enfants jetaient des boules de terres, de pailles et de crottins sur les uniformes rutilants des militaires et chantaient à tue-tête :

« … La victoire ou le tombeau

Oui, barbare je suis

Oui, j’aime le canon

Et mon cœur, je le jette

À la Révolution

Oui, mon cœur je le jette

À la Révolution…2»

Charles, debout sur un magnifique cheval à la robe grise, fit reculer ses hommes pour se poster à bonne distance. Il ordonna aux hommes du premier rang de poser un genou à terre. Il donna l’ordre de mettre en joue les insurgés. Le capitaine installa la mitrailleuse et indiqua aux soldats de régler la mire sur les haillonneux. Les enfants reculèrent et allèrent se cacher derrière les femmes. Les fourches et les bâtons regagnèrent le sol. Le silence descendit d’un coup. Charles en profita pour intimer l’ordre à la foule de se disperser et de laisser passer la troupe. Il réitéra plusieurs fois ses sommations. Entre les deux camps, de la boue, de la paille et quelques poules. Les sabots du cheval impatient frappaient le sol. Charles tirait sur les rênes pour calmer sa monture. Au bout de longues minutes, un groupe de quatre femmes armées de gourdins et de bidents s’avancèrent de quelques mètres pour défier les militaires. Derrière elles, la foule grondait. La rumeur sourdait comme l’eau de la source. La meute s’apprêtait à bondir. Charles était désemparé. Les hommes en armes le regardaient et, fébriles, ils guettaient sa décision. Les ordres du commandement s’avéraient extrêmement clairs. Le village devait être repris par « tous les moyens ». Terme employé par le général lui-même. La position devait être tenue par la brigade en attendant que l’avancée de l’armée vers Paris soit initiée. C’était là, la toute première mission du jeune capitaine. Il ne pouvait pas se résoudre à lancer une attaque meurtrière contre des femmes et des enfants. Il tenta de ramener à la raison les quatre éclaireuses. Il s’approcha d’elles et mit pieds à terre. Lorsque les insurgées regardèrent de près le capitaine Monjeau, elles furent traversées par un élan de stupeur et elles reculèrent de quelques pas. L’homme qui se tenait devant elle avait une tache rouge violacé qui lui prenait une grande partie du visage. Elles grimaçaient face à tant de laideur. Si fières et si virulentes, elles restaient sans voix. Charles ne s’en offusqua pas et tenta de parlementer. Il demeurait bien droit. Il regardait fixement les révoltés. Il gardait une main sur la poignée de son sabre et l’autre sur sa hanche. Après l’étonnement, les communardes se ressaisirent et le militaire ne reçut en retour que des crachats et des insultes.

Le capitaine se replia derrière la brigade et la lourde mitrailleuse dont le soleil matinal faisait briller le canon. Un jeune soldat, de vingt ans à peine, avec un genou au sol et le fusil à l’épaule n’arrivait plus à tenir sa position. Il transpirait beaucoup. Sa vue se brouillait et le doigt sur la gâchette tremblait. Charles entendit le coup de feu claquer. Le tireur s’écroula à terre et lâcha son fusil. La balle siffla. Elle passa tout près de la tête d’une des quatre femmes et vint se loger dans le timon d’une charrette de paille. La déflagration fit s’envoler une centaine de choucas. Les femmes hurlaient et la foule compacte s’était reculée de plusieurs dizaines de mètres.

Charles fit relever le soldat et l’envoya derrière. À cause de ce coup de fusil accidentel, le capitaine a compris que ce combat n’avait aucun sens pour lui. Il retira son épée du fourreau et tendit le bras vers la foule. Il donna l’ordre à ses hommes de rebrousser chemin. La troupe se replia vers Velizy. La navette alerta immédiatement le commandement.

Charles n’attend pas de sortir pour décacheter la lettre à entête de l’armée. Il la déplie avec impatience. Il parcourt rapidement les formules d’usage pour s’arrêter sur le lieu de sa mutation. Il s’assoit sur le banc de l’antichambre du bureau du commandant et relit plusieurs fois le nom inscrit, avec une belle écriture cursive, de sa proche affectation : « Nouvelle Calédonie ». Son cœur se calme et il respire profondément. Il n’avait pas du tout imaginé ça. Il finit de consulter le document. Il comprend qu’il ne pourra même pas passer voir sa famille. Le prochain bateau part dans quelques mois du port de Toulon. Il sort du bâtiment et hâte le pas pour rejoindre ses quartiers. Il monte quatre à quatre les escaliers qui mènent à sa chambre. Il s’assoit devant un petit bureau et trouve de quoi écrire. Il trempe la plume dans un minuscule encrier de verre et commence à rédiger une lettre à ses parents.

2 D’après un poème de Louise Michel.

Le Destin d’Ismérie

Dans ce soubassement humide, froid et transformé en prison de fortune, l’air devient irrespirable et l’odeur épouvantable. Il arrive toutes les heures de nouveaux prisonniers que l’on jette sans ménagement dans ce trou immonde. Ismérie tente de garder sa place au plus près de la minuscule fenêtre et s’efforce de happer un peu d’air frais. Dans le baquet où l’eau, bien que renouvelée deux fois, ne suffit plus, les malheureux se précipitent pour y plonger les mains ou la tête. Ils se battent juste pour pouvoir s’approcher et y tremper les doigts. L’eau est souillée en quelques minutes. Les détenus grognent. Ils ne crient plus. Les soldats sont revenus deux ou trois fois pour jeter des restes de repas et quelques bouts de pains rassis. Les communards affamés sont devenus des rats. Des morts sont piétinés. Ceux situés le plus près de la porte ont, sans doute réussis, à attraper de minuscules déchets pour mâcher et calmer un peu les tiraillements du ventre.

Ismérie récupère un peu d’eau de pluie sur le rebord entre les barreaux du soupirail. Elle s’humecte les lèvres. À chaque mouvement vers le haut, sa douleur à l’aine se réveille et pousse sa puissance jusqu’à l’extrémité de ses doigts. Elle serre les dents. Ses yeux se sont habitués à la pénombre de cet endroit. Il paraît si petit qu’il devient presque impossible de s’asseoir. Grâce à la faible lueur de la fenêtre basse, Ismérie ne distingue maintenant plus que les têtes et les yeux creusés et hagards de ceux qui tiennent encore le coup. Dès que l’odeur des cadavres lui monte à la tête, elle se retourne vers la minuscule ouverture. Son souffle de vie.

À l’aube du quatrième jour, les canons se sont tus. Ismérie entend quelques salves sporadiques puis le silence effrayant de ceux qui agonisent. Ils restent muets. Ce sont leurs yeux qui parlent. Ils sont épouvantés. Ils ont peur. Leurs larmes ont l’air sèches. Leur cœur saigne. Ismérie s’accroche aux barreaux et regarde son coin de ciel pour ne pas sombrer quand les soldats versaillais ouvrent la porte de la cave. Elle n’aperçoit d’abord que des ombres qui s’agitent puis elle perçoit les cris. Des hurlements déchirants. Sorties à coup de crosse, les plus faibles d’entre eux s’effondrent au sol. Les suivants tentent, à bout de force, de les éviter. Les gardiens frappent et insultent les prisonniers qui passent à leur hauteur. Ils arrachent les vêtements d’une jeune femme et la jettent sur les cadavres gisants au sol. Ils rient à pleines dents en lorgnant le corps nu et sali de la pauvre prisonnière. Une communarde vient à son secours. Elle ramasse de quoi habiller la victime et s’enveloppe avec elle dans un large châle de laine. Les huées des gardiens les accompagnent jusqu’à l’escalier qui grimpe vers la sortie.

La cave se vide doucement de ses occupants. Les menaces, les intimidations et les coups escortent les prisonniers vers la rue. Ismérie s’accroche encore un peu à la grille du soupirail jusqu’au moment où un soldat novice s’apprête à la frapper avec la crosse de son fusil. Il lève son arme vers la jeune femme, mais avant qu’il puisse taper, Ismérie lâche sa prise et se retourne. Avec ses grands yeux, elle attrape le regard du gardien. L’effet s’avère immédiat. Il abaisse doucement ses bras et la laisse passer devant lui sans un mot. Aucun son ne peut sortir de sa bouche. Ismérie en profite pour relever et guider vers la porte quelques blessés sans qu’aucun d’eux ne soit molesté par les braillards armés en uniforme et au képi galonné d’un bandeau bleu clair. Une fois Ismérie dans l’escalier, les militaires reprennent les coups et les insultes pour évacuer la cellule. Il ne reste au sol que les cadavres des enfants, ceux des femmes, ceux des hommes tombés pendant cette semaine sanglante ; et l’odeur pestilentielle qui imprègne tout.

Ismérie avance à tâtons. Elle est éblouie par la lumière de la rue. Elle respire profondément l’air du dehors, mais la puanteur de la cave l’accompagne. Elle plisse les yeux. Il lui faut plusieurs minutes pour s’habituer au plein jour. Les prisonniers sont alignés et placés contre les restes d’un mur d’immeuble brûlé et effondré. Des fumeroles s’échappent encore des ruines. Ismérie relève un peu la tête et écarte ses cheveux sales de sa figure. Elle aperçoit au bout de la rue le capitaine. Il a rassemblé un peloton de huit soldats. Ils attendent l’ordre en position. Ils sont parés à faire feu. Les tirs ne tardent pas. Debout sur un tombereau, il fait défiler devant lui les prisonniers tout juste extirpés de leur trou à rats. D’un geste de son sabre, il décide qui doit vivre et qui doit mourir. Les brutes en uniformes qui s’occupaient de faire sortir les communards à coups de crosse servent à présent les projets de leur chef. Avec un zèle sans failles, ils orientent la longue file des prisonniers. Des Parisiens haineux ressortent maintenant de chez eux, acclament les soldats versaillais et déversent leur fiel sur les communards. Les plus téméraires accompagnent leur hurlement de coups ou bien jettent le contenu malodorant des seaux d’aisance.

Le capitaine, sur son perchoir, contemple fier la scène dont il est le maître. Ismérie suit le mouvement en boitillant. Les exécutions sommaires s’enchaînent. Des badauds applaudissent. Les rescapés sont rassemblés dans une cour voisine. Au passage d’Ismérie, les cris cessent et les regards fuient. Le capitaine aperçoit la jeune fille de loin. Il tire de l’une de ses poches un foulard bleu. Il le tend à l’un de ses hommes et lui ordonne de l’attacher immédiatement autour des yeux d’Ismérie. Le soldat s’exécute et la belle communarde blessée se retrouve à nouveau dans le noir. Le morceau de tissu empeste le tabac et l’eau-de-vie. Elle attend son tour. Elle s’en veut de laisser seule sa mère. Elle avance à pas contenus pour ne pas tomber puis elle sent de petits doigts lui prendre la main et la guider. Les coups de feu se rapprochent. Chaque détonation fait sursauter Ismérie. Tout son corps se raidit et elle s’accroche fermement à la main d’enfant qui la conduit. Elle voudrait parler, mais les mots restent dans sa gorge sèche. Elle souhaiterait rassurer cet ange des barricades, mais elle ne peut pas. Elle n’imaginait pas finir comme ça sur le pavé parisien. Elle ne pensait pas que son sang irait grossir le fleuve rouge qui s’écoule dans la ville. Elle continue d’avancer en murmurant : « Débordant de rêves. Cerises d’amour aux robes pareilles. Tombant sur la faille. En gouttes de sang. Mais il est bien court le temps des cerises… il est bien court le temps des cerises… le temps des cerises… ».