Baptiste et ses proies - Anne Barthel - E-Book

Baptiste et ses proies E-Book

Anne Barthel

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Beschreibung

Histoire d'un père de famille abusif.

Père épanoui d'une famille nombreuse, Baptiste dirige et gère d'une main de fer la vie familiale. Il se donne tous les droits, tous les pouvoirs, en use et abuse à sa guise. Tous lui appartiennent, au gré de sa fantaisie et de ses pulsions, il jouit du corps de ses filles objets de désir et de satisfaction. Elles ne sont pour lui qu'objets de plaisir. Avec machiavélisme il entretient sous couvert d'une tendresse envahissante une telle ambigüité, qu'il sera pendant des décennies le père honnête et travailleur que tout le monde admire et respecte, jusqu'au jour où les fantômes du passé le rattraperont enfin. Malgré un silence étourdissant, la vérité va-t-elle enfin se révéler à tous ?

Roman inspiré d'une histoire vraie Baptiste et ses proies révèle la personnalité monstrueuse d'un père tout puissant au sein de sa famille nombreuse.

EXTRAIT

Bref, un jour, je ferai moi aussi mon baluchon, et j’irai chercher mon père, comme Rémi dans le livre. Et là, ils seront bien attrapés quand je l’aurai trouvé.
Fanny est si émue que ses yeux se brouillent. Elle se revoit quand elle sautait à la corde sous le préau de l’école, elle sent ses lourdes nattes battre son dos et se met à rire nerveusement en pensant à Hector Malot, le ballot de son enfance avant de reprendre sa lecture.
Baptiste, mon grand-père, il est mineur. Il dit toujours qu’il travaille dur, plus dur que Finette. Pourtant il est toujours à la buvette ou à écouter la radio, alors que Grand-mère, elle est toute maigre, et elle arrête jamais. Pour te la décrire, c’est pas difficile, elle a les cheveux tout blancs et tout frisottés. Elle va chez le coiffeur qu’une fois par an, pour Noël. Alors, elle dit à la coiffeuse — Et puis serré l’indéfrisable, qu’il faut qu’il dure toute l’année ! — Moi j’aime bien, j’y passe tout le temps la main, c’est doux comme l’agneau dans la crèche. J’aime bien mes tantes aussi. Je dis rien pour pas faire de la peine à ma mère, mais elles sont toutes bien plus belles qu’elle. Elle, je trouve qu’elle ressemble à Baptiste. Il parait que grand-mère, elle était jolie quand elle était jeune.

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Seitenzahl: 182

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Baptiste et ses proies

Anne Barthel

Roman

Phénix d’Azur Éditions

Chapitre 1

Baptiste haletait au-dessus d'elle. Dans un dernier soubresaut, avec un cri de mâle en rut, il s'affala sur sa poitrine sans considération pour son ventre arrondi sur lequel il pesait de tout son poids. 

- Ah ! Ça va mieux ! dit-il. J'avais bien besoin de me détendre ! Qu'est-ce qu'on mange?

Finette se redressa avec peine, sa grossesse arrivait presque à son terme. Elle rabattit sa robe et se précipita aussi vite qu'elle le put dans la cuisine au fond du couloir pour s'affairer devant le fourneau. La marmaille allait rentrer de l'école et si le repas n'était pas prêt Baptiste allait s'énerver après les enfants et les baffes partiraient à droite et à gauche sans prévenir. Ses flancs tressaillaient encore après le rapport brutal, heureusement rapide, que Baptiste lui imposait tous les jours à son retour de la mine. Elle s'empressa autour de la table. Un jour comme tant d’autres.

La guerre était finie. Le printemps gagnait la montagne et les vallées, la paix signée le huit Mai 1945 mettait fin à cinq années de haine et de malheur. Les Cévennes s’éveillaient d’un long hiver de paix. Les hommes et les femmes pansaient leurs plaies. Dans les prés étroits au bord de la rivière, jonquilles et narcisses couvraient les berges d’un tapis au parfum si capiteux, qu’il masquait l’odeur de la poussière de charbon. Les habitants de la petite ville, réveillés à l’aube par la sirène de la mine, vivaient chichement des retombées économiques de son extraction. Personne ne se plaignait, il y avait du travail pour tous, pourvu qu’ils fussent courageux. Les hommes valides étaient peu nombreux de retour du front de l’Est, et l’ingénieur en chef avait dû embaucher des femmes et des adolescents de quatorze ou quinze ans pour accomplir le travail de ceux qui n’étaient jamais revenus.

 Baptiste et Finette n’habitaient pas les immeubles de ciment gris construits  pour la population laborieuse des mineurs. Finette avait préféré une grande maison triste au bord du Gardon. Secrète, elle s’y sentait plus à l’aise en raison de son handicap -disait-elle- qui l’empêchait de communiquer facilement avec les femmes de mineurs ou les ouvrières de la ville, et elle ne l’avait jamais regretté. Surtout après l’histoire de Jean, leur fils aîné, dont la famille portait encore la honte.

 Rarement et sans regret-elle n’avait pas le temps- il lui arrivait de se souvenir des exclamations que les gens poussaient, en les regardant défiler dans les rues, elle et Baptiste marchant devant, suivis de leurs onze enfants. Les plus grands tenaient par la main les plus jeunes, prenant possession du trottoir. On pouvait alors entendre : quelle famille merveilleuse ! C’est admirable !

Et ceux qui les connaissaient bien, en rajoutaient.

— Et si unis, si comme il faut !

Ah ! Si seulement ils avaient su !

Elle, s’appelait Marie. Petite, menue, on lui disait « Finette ». Malgré sa robe qui se relevait devant en raison de son ventre déformé par les grossesses, et qui plongeait vers l’arrière, informe, on devinait qu’elle avait dû être jolie. Prude, bien élevée, quoique d’origine modeste, tout entière tournée vers sa couvée et respectueuse de l’ordre et de la République, elle subissait. Pour elle comme pour toutes et malgré le rôle important, vite oublié, que les femmes avaient tenu durant les deux guerres, elles avaient été priées de rejoindre leur intérieur et les tâches ménagères. 

Lui, le père, pas très grand, les mains et les rides infiltrées de charbon jusque sous la peau, sec comme un bâton, précédait son petit monde. Fermement il serrait d’une pince de fer, le coude de Finette. Ses yeux rieurs, noirs de jais cerclés du bleu du charbon, caressaient du regard le cul des filles les plus jeunes. Socquettes roulées aux chevilles et jupes plissées, elles virevoltaient et Baptiste en était tout émoustillé en devinant la blancheur éclatante de leurs culottes « Petit bateau ». Les femmes de son âge ne l’intéressaient pas.

Baptiste travaillait à la mine depuis l’âge de quatorze ans. Un monde dur, viril. Trop tôt propulsé dans le monde des adultes, ses oreilles d’enfant avaient été bercées de plaisanteries salaces, qu’il ne comprenait pas toujours. Travailleur, il était passé rapidement chef d’équipe, ce qui lui permettait de faire son choix chez les trieuses et les placières, souvent très jeunes et sans expérience. A vingt ans, il avait une réputation de Don Juan, et chaque fois qu’une gamine entrait à la mine, il n’hésitait pas à la déniaiser rapidement ; et malheur à celle qui lui résistait ! Elle se voyait attribuer la place la plus dure auprès de l’extrémité du tapis roulant, là où le charbon dégringolait en remontant des entrailles de la terre. L’air y était chargé de poussières impalpables qui pénétraient les narines, irritaient la gorge et allaient se nicher dans les poumons. 

Après le certificat d’études, le père de Finette, l’avait fait engager à la mine comme trieuse sans se soucier de son goût personnel. Ils n’avaient jamais effleuré le sujet, Finette ne lui adressait pas la parole depuis des années. On la disait sourde et quasiment muette. Baptiste, pourtant beau parleur, n’avait pas encore trouvé le moyen de l’aborder, autrement que par des gestes ambigus dont Finette semblait ne pas s’apercevoir. Comme un félin à l’affût, il guettait sa proie ! L’attente, loin de le décourager l’excitait. Il s’était fixé le bal du Quatorze Juillet qui avait lieu tous les ans sur le carreau de la mine pour parvenir à ses fins. La foule, l’alcool, le bruit de la fête, propices à la conquête, lui facilitèrent grandement l’affaire. Finette, saoulée par les flonflons de l’accordéon, serrée et cambrée à l’extrême dans les bras vigoureux de Baptiste ne manifesta aucune réserve. Presque trop facile aux yeux de Baptiste ! Il eût aimé un peu plus de résistance, comme un chasseur durant une battue. Envoûtée, fascinée, proie docile étouffée par un puissant python et par le langoureux tango, Finette, céda aux caresses et aux baisers du jeune homme de plus en plus entreprenant.

Depuis, ils formaient le couple exemplaire et uni, dont tous rêvaient. Six mois de fiançailles, où Finette, qui semblait jusque là avoir été confinée et protégée par sa famille, crut découvrir le monde et l’amour. Cette fille jolie, sérieuse, qui parlait peu, intrigua suffisamment Baptiste, pour qu’il s’engageât plus qu’à l’ordinaire. C’était la partie visible de l’iceberg et l’image qu’ils donnaient aux gens de la petite ville.

Les mois ont passé, des années se sont écoulées, et la silhouette inchangée de Finette quand on la voit de dos, révèle de face, en permanence, un ventre difforme disproportionné, qu’elle pousse devant elle, tout au long des saisons. Les rares périodes où elle n’est pas grosse, elle serre sur sa poitrine autrefois menue, devenue monstrueuse, un têtard avide et goulu qui la vide chaque jour un peu plus de sa substance profonde. Tous les deux ans, Finette est enceinte. Ils s’aiment ! C’est ce que prétend Baptiste quand les gens s’extasient sur leur progéniture, tandis que Finette baisse les yeux, pudique.

Le médecin qui a déjà accouché Finette de cinq filles et d’un garçon, constatant chaque fois l’effacement progressif de la jeune femme, et, un peu ulcéré par l’égoïsme de Baptiste, lui a fait la leçon.

— Ta femme n’est pas une pouliche, tu dois la ménager. Que feras-tu si tu es un jour obligé d’élever seul tes « mistons » quand elle ne sera plus là ? Retiens-toi que diable !  

Mais rien n’y faisait. Baptiste ensemençait inlassablement Finette. Il profitait de sa femme comme on profite d’un bien. Pour lui, la vie n’était que labeur et jouissance. Avec ses besoins toujours urgents, peu lui importait que Finette, privée de caresses, restât sur son désir à peine éclos et jamais satisfait. Avec la maturité, lui était même venue une certaine brutalité souriante de mâle accompli. C’était son droit. Il avait travaillé toute la journée pour nourrir sa famille, il méritait sa petite récompense, et sa femme épuisée, enfin étendue sous l’édredon, cédait, afin de ne pas réveiller les deux plus jeunes qui dormaient dans leur chambre.

Le soir, avant de rentrer, il s’arrêtait à la guinguette au bord du Gardon où il avalait son verre de piquette à grandes gorgées sensuelles, léchant d’une langue écarlate ses lèvres charnues, avant de lisser sa moustache. C’était un homme sobre. Certains de ses compères, des boit-sans-soif, lui enviaient sa tempérance et il en tirait de la fierté. Tout son salaire allait à sa famille et c’est tout juste s’il gardait quelques sous pour le tabac de sa pipe. De quoi Finette aurait-elle pu se plaindre ? Son homme était honnête, travailleur et sobre. Pas comme ces fainéants qui passaient leur vie à gueuler après femme et enfants dès qu’ils avaient franchi le seuil de la maison. 

C’était le temps du bonheur ! Autour d’eux, tous le pensaient. La belle Vallée Longue serpentait dès la sortie de la ville de la Grand-Combe, la première vraie vallée avant les montagnes cévenoles toutes proches, où les dimanches d’automne, ils partaient ramasser des châtaignes et cueillir les premiers cèpes. De bon matin, la micheline les menait jusqu’à Sainte Cécile d’Andorge où ils faisaient halte, et les reprenait le soir, éreintés et heureux pour les ramener à la ville. Là-haut, l’air était pur, loin de la poussière des crassiers. Les enfants couraient dans les sous-bois et leurs cris et leurs rires se répercutaient dans la vallée chaque fois que sous une bogue, la tête brun roux d’un cèpe rond et lisse plein de promesses gustatives se laissait deviner, augurant bien du repas du soir. Au retour, Finette, secondée par Colette l’aînée des filles, fouetterait l’omelette baveuse parfumée d’ail et de persil et tous se régaleraient. Les enfants semblaient heureux. La chance d’aller en classe n’était pas donnée à tous, mais les fils et filles de mineur étaient privilégiés et vivement encouragés à s’instruire. Baptiste adorait ses enfants. Un père tendre et caressant qui ne manquait jamais de les prendre à tour de rôle sur ses genoux pour les câliner. Bien qu’il n’en convînt pas, il avait ses préférés, toujours les filles un peu plus choyées que les autres. Mais c’est ainsi dans toutes les familles. Il n’y avait là rien d’étonnant, et Finette, absorbée par les tâches ménagères, en était heureuse, elle qui ne s’accordait que rarement de ces petits bonheurs aussi simples que celui de donner à chacun une attention particulière. Elle attendait son huitième enfant. 

Après Jean, le premier né de la fratrie, venait Colette, l’aînée des filles, qui, en raison de ses dix-neuf ans, était en charge des quatre plus jeunes. Puis venaient France et François inséparables, tellement absorbés par leur gémellité, que rien qui n’était pas eux, ne les intéressait. Jeannette arrivait en cinquième position, elle allait sur ses treize ans. Treize ans d’un physique ingrat, un peu viril. Une réplique femelle de son père. Elle avait de lui l’ossature épaisse, et sa forte poitrine précoce implantée bas sur son buste donnait l’impression qu’elle n’avait pas de taille, tandis que ses sœurs, féminines en diable, semblables à des amphores au col fin et aux hanches larges, la taille ceinte de cuir, faisaient bouffer leurs jupons. Son visage ingrat aux yeux de chien battu, et sa mâchoire carrée enfoncée dans son cou massif et court n’avaient rien de féminin. Elle souffrait depuis sa plus tendre enfance de la comparaison que les imbéciles n’hésitaient pas à établir avec ses sœurs, et tout cela en sa présence, sans penser qu’elle pût en souffrir. Jusqu’à son père qui la trouvait inculte — elle n’avait aucune facilité pour l’école —, et si peu jolie qu’elle ne trouverait aucun homme pour vouloir d’elle. Il ne se privait pas de le lui répéter journellement.

Après le cinquième enfant, Baptiste décida que les prénoms suivants commenceraient tous par la lettre M, afin de faciliter le passage d’une pièce de trousseau de l’un à l’autre pour ne rien gaspiller. Ainsi les trois suivants s’appelleraient-ils, en principe, Marcelle, Michel ou Manon. Ainsi allait la vie, dans la maison au bord du Gardon dans la petite ville minière à côté d’Alès. Sombre et grise, cernée par une boucle de la rivière, elle faisait face aux crassiers qui barraient l’horizon, des collines noires nées des rejets de la mine. Quelques frênes et quelques acacias rabougris les égayaient au printemps de touches vert tendre. La vie de la famille était celle de toutes les familles de mineurs. On survivait. Les hommes avaient du travail plus qu’il n’en fallait, et personne ne se plaignait, bien qu’il en mourût beaucoup dès l’âge de cinquante ans. Entre mineurs, la solidarité était naturelle, et les premières mesures sociales apparues après les grèves et après la guerre leur donnèrent quelques avantages. Modestement les enfants ne manquaient de rien, même si Baptiste leur père, régnait en maître. Toute communication ou toute information passait par lui, et la famille en apparence si unie, n’avait jamais de discussion en dehors de sa présence et en dehors des repas. Il y avait bien longtemps que, Finette submergée par le labeur, ne prenait plus part à la conversation en raison d’un handicap auditif après une otite mal soignée. — Version que tout le monde acceptait sans lui poser davantage de questions. — De même, ses allers et retours incessants de la cuisine à la salle à manger l’empêchaient d’y participer de façon suivie, et Baptiste n’avait aucune peine à décider de tout. Autodidacte, grâce à la bibliothèque réservée aux mineurs, il se piquait d’être plus cultivé que les autres, et passait tout son temps libre entre la buvette et la lecture. Parmi ses camarades et ses proches, il faisait figure d’intellectuel et ses compagnons prenaient souvent conseil auprès de lui. Jamais, Finette et ses enfants n’auraient osé le contredire, il avait toujours raison. Ils étaient tous, malgré leur nombre — ils étaient encore dix enfants vivants — tellement soumis et conditionnés, qu’aucun ne se révoltait jamais, leur père avait toujours le dernier mot. On ne discutait pas ses décisions. Un point c’est tout !

La vie a passé. Les dix enfants survivants ont grandi, se sont envolés. Puis ils ont vieilli. Jamais, aucune complicité, aucun élan d’affection ne les a vraiment unis. Quarante ans se sont écoulés. Ils sont devenus à leur tour parents, et même grands-parents, toujours influencés par Baptiste, leur père, qui tout au long de sa vie, s’est ingénié à les diviser. Manipulateur jusque dans son fauteuil roulant et jusque dans la tombe, il a régné en maître et imposé sa loi.

Il aurait pu en être ainsi longtemps encore, peut-être toujours, sans la découverte fortuite après sa mort, d’une lettre écrite de sa main, et adressée à Jean, l’aîné de ses deux fils. La face cachée de Baptiste, qu’aucun des enfants, garçon ou fille, n’avait évoquée jusqu’à ce jour, s’y révélait tout à fait, malgré la prudence qu’il avait mise dans le choix des termes réservés aux seuls initiés, pour le cas où la lettre viendrait à tomber entre des mains étrangères. 

Finette, s’était éteinte la veille, trois ans après la mort de Baptiste, réunissant pour l’occasion tous ses enfants. Jean, l’aîné, libéré de la promesse qu’il s’était faite à lui-même de ne jamais parler de cette lettre à sa mère, avait choisi d’en révéler le contenu alors qu’ils seraient tous réunis, à l’occasion de ses obsèques. 

La lettre, écrite sur une page de cahier d’écolier, écornée par de nombreuses lectures, circulait à présent autour de la table familiale, à proximité de la petite chambre au fond du couloir, où le cercueil de Finette avait été exposé jusqu’au départ pour le cimetière. La présence de la vieille femme encore perceptible planait dans la maison.

La lecture de la lettre dépassa le résultat escompté. Une bombe qui aurait explosé entre les mains tremblantes de Jean n’aurait pas eu plus d’effet. Depuis longtemps il rêvait qu’elle libérerait ses sœurs du silence qui les retenait captives depuis l’enfance, et qu’une fois les écluses ouvertes, elles ne se refermeraient jamais. Il ne se trompait pas.

Juillet s’achevait. L’enterrement de Finette n’avait pas duré bien longtemps. Assis dans la cuisine de la maison qui les avait vus grandir, écrasés de chaleur, les enfants réunis se passaient de main en main, la lettre écrite par leur père. De temps à autre, Jean, la brandissait comme un trophée sinistre et quand elle passait à sa portée, avec rage il en relisait les passages qui apportaient sans doute possible un éclairage tardif sur la violence et la perversité de leur père. Il y était question d’une dispute sanglante entre Jean et lui, au sujet de « l’affection » que Baptiste portait à la jeune épouse de Jean. A la lumière de ces quelques lignes, celui qui, sa vie durant, était passé pour un honnête homme pivot de sa tribu, se livrait totalement, même si malin, il y employait des mots si ambigus, qu’au bénéfice du doute, on aurait pu croire encore en son innocence. Jean, qui s’était contenu trop d’années, enfin libéré de sa promesse, en découpait chaque phrase au scalpel, martelant à voix haute, les mots chargés de sens qui délivraient les secrets de leur enfance saccagée, et, comme des bulles de méthane remontent du fond d’un marécage agité par la tempête, une odeur putride accompagnait les confessions infâmes de Baptiste. Machiavéliques, à double sens, elles s’alignaient sans pitié, au recto et au verso de la feuille de papier, que Jean serrait fébrilement.

Autour de la table, dans un huis clos silencieux, les vieux enfants s’observaient, tandis que Jean d’une voix forte continuait sa lecture. Il irait au bout de sa haine et de sa rancœur. Il renverserait l’idole sur son piédestal. Il s’était tu trop longtemps, aujourd’hui rien ne l’arrêtait. Sa mère disparue, il n’avait plus besoin de l’épargner. Longtemps, il n’avait pas voulu l’affliger par ce qu’il croyait être pour elle des révélations terribles, mais aujourd’hui, fini le silence ! Il éprouvait un tel besoin de se justifier auprès des siens, qu’il ferait tout pour briser leur mutisme. Il les pousserait à parler. Il n’aurait pas besoin de les convaincre que Baptiste était un salaud. Ce qu’il avait fait à Monique sa femme, il l’avait forcément fait subir à ses filles. Il ne pouvait en être autrement. Jean ne partirait pas tant que la vérité n’aurait pas éclaté ! 

La lecture de la lettre terminée, Jean prit une longue inspiration pour se donner du courage. Non, il n’était pas celui que son père avait toujours décrit comme un fainéant et un lâche. Non, ce n’était pas lui le plus salaud des deux ! Comme on se jette à l’eau, il se lança. Il articulait avec peine ses phrases hachées. Il n’avait jamais été un bon orateur. 

— Depuis longtemps je voulais vous parler, mais j’ai toujours hésité. Je ne voulais pas faire de peine à maman. Vous n’avez jamais vraiment su… mais pourtant vous entendiez bien nos disputes… Ah ! Si seulement nous avions fait bloc ! J’avais seize ans à peine lorsqu’il m’a foutu dehors. Vous l’avez pas oublié ça ? Parce que c’est grâce à ça, grâce à lui que je suis devenu l’ordure que j’ai été un moment… Il voulait tout leur dire à la fois. Il parlait d’une façon confuse.

La gorge nouée, il s’arrêta. Que c’était difficile d’affronter ce silence réprobateur, presque hostile ! Blême, face à ses frères et sœurs réunis autour de la table, il perdait peu à peu de son aplomb, de son courage. Assailli de pensées, muet, tout se bousculait dans sa tête.

La mort de Finette dans son sommeil trois ans après la disparition de son despotique époux les réunissait une dernière fois. Jeannette, celle que Baptiste appelait « la laide » était venue accompagnée de sa fille Fanny, belle jeune femme à la carrière de psychiatre prometteuse. Un des rares petits enfants à être présent dans la bicoque à l’atmosphère si étrange et si pesante, qu’à plusieurs reprises, la jeune femme dut sortir pour prendre l’air, ne sachant si elle devait attribuer l’oppression qu’elle ressentait au deuil ou à l’orage menaçant. Assise sur une marche de l’escalier face au jardinet elle laissait ses oncles, ses tantes et sa mère, régler leurs comptes, captant çà et là des bribes de conversation sans y attacher d’importance tout en éprouvant un certain malaise. Parfois, le silence s’installait entre eux, chacun revivant à sa façon les rêves modestes des trois dernières années de la vie de leur mère… Aller chez le coiffeur… Jouer au loto à la salle des fêtes de la Grand-Combe… ! Oh ! Des choses bien ordinaires pour certains, mais qui suffisaient à son bonheur. Et surtout, les visites trop rares qu’ils lui faisaient avec parcimonie… 

Dans le silence qui s’éternisait, Jean réalisait combien trois ans c’était peu, comparé à la longue vie de servante qui avait été la sienne, et combien elle avait du être heureuse pendant ces trois années ! Et puis, il pensa à son cœur fragilisé par toutes ses grossesses, qui avait cessé de battre… Et comment elle était partie dans son sommeil, sans ennuyer personne, discrète comme toujours… Et ils étaient là, enfin réunis pour parler d’elle, un peu. Pas beaucoup. 

L’heure des règlements de comptes avait sonné. Ils ne feraient pas exception. A l’occasion des obsèques de leur mère, comme souvent dans les familles, des décennies de silence, de secrets, de jalousies ou de rancune se réveillaient. La leur n’échapperait pas à la règle ! En tous cas, Jean s’y était engagé seul face à lui-même, tandis que la terre recouvrait celle qui leur avait donné la vie. Il serait celui par qui le scandale arrive ! Aujourd’hui ou jamais, il démythifierait celui qui avait berné tous ceux qui l’avaient approché.  

Chez l’ancien mineur, dans la cuisine de la maison grise qui les avait vus naître, au bord de la rivière, le moment était venu de révéler des secrets trop longtemps étouffés. Des enfants, ils n’étaient plus que dix. Onze avec le fantôme invisible de la plus jeune, morte en bas âge. En dévisageant Jean qui avait évoqué son passé peu reluisant, plusieurs d’entre eux pensèrent que ce n’était ni le jour ni le moment de revenir sur ce qu’ils avaient mis des décennies à enfouir au plus profond de leur être, pourtant ils n’osèrent pas l’interrompre, car malgré sa difficulté à s’exprimer, il semblait déterminé à aller au bout de ce qu’il voulait dire.