Inséparables l'alpha et l'omega - Anne Barthel - E-Book

Inséparables l'alpha et l'omega E-Book

Anne Barthel

0,0

Beschreibung

Mariée très jeune depuis quelques semaines seulement, Anna, perd Sully, son jeune époux disparu dans les tranchées dès le début de la guerre de 14-18. Depuis toujours, très attachée à sa sœur Albertine, elle va, pour ne pas en être séparée, épouser en deuxième noces son beau-frère.Les deux sœurs inséparables, ont-elles fait le bon choix ? L’un des frères, Edmond, le mari d’Albertine, sérieux, silencieux, respectueux, à l’opposé d’Oreste son frère, bavard, séduisant, envahissant, joueur et alcoolique, parviendra-t-il à maîtriser les dérives de celui-ci et à sauver la famille du désastre et de la ruine ?Que vont-ils devenir confrontés aux difficultés engendrées par l’irresponsabilité et l’addiction de l’un d’entre eux malgré tous ses efforts et ses combats successifs pour tenter d’échapper à ses démons ? Et que vont devenir les Inséparables ? 

À PROPOS DE L'AUTEUREAnne Barthel - Née à Nîmes, fille de l’écrivain Anna Rey et d’un père militaire de carrière, malgré mon métier d’infirmière, j’ai longtemps écrit, inspirée par mes racines cévenoles riches en évènements historiques et mon milieu familial où les livres occupaient une place prépondérante.
Depuis que j’habite dans le Var, j’explore et je découvre là aussi un passé inspirant, mais, parfois le passé familial me rattrape avec des souvenirs anciens, et c’est ainsi que les « Inséparables » sont revenues me visiter.
Inséparables est le douzième de mes romans publiés. 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Anne BARTHEL

INSÉPARABLES

L’ALPHA ET L’OMEGA

Roman

ISBN : 979-10-388-0645-0

Collection Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : avril 2023

© couverture Ex Æquo

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

INSÉPARABLESL’ALPHA ET L’OMEGA

Voilà comment se terminèrent les épreuves de Micha, conclut le vieux P… J’avais raison n’est-ce pas, messieurs, de l’appeler un désespéré ; mais vous conviendrez sans doute aussi qu’il ne ressemblait pas à ceux d’aujourd’hui, quoique peut-être un philosophe pût trouver entre eux et lui quelques traits de parenté. De part et d’autre, même soif de sa propre destruction, même angoisse, même mécontentement de tout… Mais quant à savoir d’où cela provient, je laisserai ce même philosophe résoudre la question.

— Alix ! Peux-tu m’apporter mes bottes ?

Alix, menue, le regard au loin s’exécute. Toute de noir vêtue, drapée dans un large tablier qui l’entoure comme saucisson dans son boyau, elle est fière de rendre service au maître du château depuis trente-cinq ans, par intermittence, lorsqu’on a besoin d’elle et lorsque son travail à l’auberge lui en laisse le temps. Elle se fait vieille. Ridée tel le sable au bord de la rivière lorsque l’eau se retire après l’orage, elle aimerait pouvoir enfin regagner son logis, modeste maisonnette à Sainte-Croix, le village peu éloigné du château. Elle s’y est mariée, y a eu ses enfants, vécu des joies et des chagrins. Comme tout le monde ! Une vie simple qui lui va bien. Elle est la fille du menuisier, il s’appelle Dubois. C’est la coutume. Souvent, par habitude, on appelle les gens du nom de leur métier. Ça facilite ! Elle en est fière ! La sœur de son époux, Mathilde, servante au château a la réputation d’être une fille indépendante pas commode à séduire. Si ce n’est peut-être par le maître à qui elle a voué sa vie. Mais de cela, personne n’est sûr ! Alors on la dit coquine. Sa minuscule maison au bord du chemin qui dégringole depuis Le Pompidou suffit à son bonheur. Proche du château, la jeune femme peut ainsi aller et venir en coupant à travers la forêt de châtaigniers, grimpant ou dévalant les pentes, selon l’heure où elle prend ou quitte son service, libre de toute contrainte et à l’abri des jugements. Sa seule escapade est pour se rendre à Sainte-Croix où elle rend visite à son frère menuisier et à sa belle-sœur, Alix, dont elle est très proche. Elle aime ses neveux et ses nièces, Albertine, Anna, Paul et Fernand, comme les enfants qu’elle n’aura jamais.

Construit au Moyen Âge, le château domine une partie des combes de la vallée cévenole et se mêle à la roche sombre du schiste qui l’entoure et qui le fonde. La cour intérieure cernée de murailles, apaisée, ne résonne plus des hurlements et des bruits des batailles des siècles passés entre parpaillots et papistes. Elle est aujourd’hui fleurie. Il y flotte malgré la sévérité de son architecture, un air de fête, et, des cuisines ouvrant sur la galerie couverte du rez-de-chaussée, s’échappent des ordres, des rires et quelques cris. Le Maître se remarie et Alix ne voudrait manquer ça pour rien au monde. Pour l’évènement, le chemin qui mène au temple de Sainte Croix a été décoré d’arceaux fleuris et elle veut participer à la fête avant de rejoindre son logis. Son dernier jour de travail au château est arrivé. La mariée amène avec elle dans ses bagages, une servante jeune, active, qui suffira aux besoins du ménage, avec Mathilde pour quelque temps encore. Pour remercier Alix de ses services et de sa fidélité, le Maître lui a offert trois tableaux, sa part d’héritage en quelque sorte. Avec sa générosité coutumière elle a tout de suite pensé « ils seront pour mes enfants », des peintures sur bois datant d’un autre siècle que la nouvelle épouse du comte ne veut plus voir au château. Elle a décidé de le mettre au goût du jour.

Le château du Bazaribal, simple grosse ferme fortifiée, nécessite malgré sa robustesse un entretien quotidien qui procure du travail à quelques paysans des hameaux alentour. Tous se connaissent bien, mais le dimanche chacun va au temple ou à l’église empruntant un côté différent de la chaussée selon qu’il est l’un ou l’autre. Il n’y a plus de massacre, plus de bûcher, mais toujours une défiance latente et persistante. Aujourd’hui, peu importe ! Comme un trésor, Alix a emporté les tableaux prenant soin de les protéger dans sa cape brune avant de les exposer sur la poutre noircie au-dessus de la cheminée, transformant ainsi sa masure en demeure. Elle a quatre enfants. Les premiers qui se marieront, en recevront un, chacun à son tour. En cadeau pour l’occasion. Éprouvant le sentiment de progresser dans l’échelle sociale. Justement, Anna, la plus jeune de ses filles va épouser Sully, un beau garçon du village. C’est le printemps. Un printemps empreint de bruits de guerre, mais tant pis ! Les genêts d’or couvrent la montagne, les fleurs de châtaigniers au parfum entêtant attirent les abeilles et leur bourdonnement laborieux emplit l’air encore vif.

Alix ne veut pas gâcher la joie de sa fille tout à la préparation de la modeste cérémonie, même si une inquiétude sournoise vient précipiter l’évènement. On ne sait jamais ! Si par malheur, la guerre déclarée, le jeune homme mobilisé ne revenait pas et si, par quelque imprudence, la petite avait enfreint la morale, et qu’enfant il y avait déjà dans son ventre rond, la honte d’être fille mère ne viendrait pas entacher sa réputation et celle de sa famille. Donc le mariage est décidé. Et à cette occasion, sa mère propose à Anna l’un des trois tableaux.

— Tu n’as qu’à choisir ! insiste-t-elle.

Anna, rondelette et gaie contrairement à sa sœur aînée Albertine, menue et réservée, dodeline de la tête, se balance devant le tableau. L’heure est grave. De son choix dépend un peu son ascension dans le monde. Elle hésite longtemps passant d’un pied sur l’autre, incertaine, éclate de rire, chaque fois qu’elle en prend un et le repose, et opte finalement pour une scène champêtre, où, sur l’étang ombragé, nagent lascivement des canards. Au village, les deux sœurs ont bonne réputation. Sérieuses, assidues au temple chaque dimanche, et travailleuses, même si Anna est dite par certains, « originale ». À Sainte-Croix, la filature au bout de la rue qui serpente au milieu du village, profite du Gardon capricieux qu’elle domine, pour faire tourner la fabrique. Et même si l’odeur qui s’en dégage est parfois insupportable, nul ne rechigne à y être employé. Les deux aînées y travaillent donc au défilage des cocons de vers à soie. À l’aide d’une branche de bruyère, elles touillent et touillent, enroulent et enroulent encore le fil précieux dans le bain bouillant et puant où les cocons flottent désespérément.

Les épousailles d’Anna sont modestes. Engoncée dans sa robe de noces, elle ressemble à un pot de faisselle fraîche et tremblotante, et son jeune époux, tout de noir vêtu, à un bâton de réglisse dont elle raffole. Cela la fait rire. La bénédiction au temple et le passage à la mairie viennent confirmer, une amitié d’enfance et un petit baiser échangé derrière une botte de foin. À moins que ce ne soit plus… Trois semaines après le mariage fastueux du comte où les habitants de Sainte Croix avaient assisté médusés au défilé des calèches décorées le long du chemin bordé d’arceaux fleuris, les invités d’Anna, forment un cortège poussiéreux le long du chemin grimpant de la mairie au temple perché sur son promontoire. Cousins éloignés et proches, endimanchés, n’auraient manqué pour rien au monde la cérémonie. Le vieux pasteur, gravement, avec le même sérieux et le même bonheur que pour le mariage précédent du comte et de la comtesse, unit les jeunes gens, dont il pressent l’imminence de la séparation. La guerre est aux frontières du pays, et si les jeunes sont moins préoccupés de ses conséquences, les vieux, eux, savent !

Quelques mois seulement de bonheur, d’étreintes timides, de découverte intimes pour les jeunes épousés qui ne veulent voir que le présent, sans prêter l’oreille aux sourdes rumeurs. Albertine, qui va avoir trente et un ans, perd avec le mariage de sa sœur, sa compagne de toujours, sa confidente. Ses parents s’inquiètent de la voir vieille fille. Alors, quand son oncle de Nîmes, lors d’une de ses visites, lui présente Edmond, timide et emprunté, mais respectueux et bien élevé, Albertine, cède au temps qui passe et à la pression de l’oncle, et épouse le maréchal ferrant issu d’une bonne famille de Milhaud, le gros bourg voisin de Nîmes. Désormais séparées, les deux sœurs profitent de la moindre occasion pour se retrouver.

L’été irradie de toutes parts. Les champs jaunis sous le soleil implacable annoncent les moissons avec la présence indispensable des hommes, les forces vives de la population. Alors, malgré les menaces ouvertes de l’ennemi, le gouvernement tergiverse, hésite, négocie, recule devant l’inévitable le plus longtemps possible, dans l’attente de la fin de la récolte. Dans les champs, les blés presque mûrs dorent sous le soleil implacable. Juste sursis pendant lequel les hommes mettent toutes leurs forces à engranger le fruit d’une année de travail.

 À la fin du mois d’août, les récoltes à l’abri, la guerre est déclarée et la mobilisation générale décrétée par le gouvernement, le régiment d’Edmond est l’un des premiers à être mobilisé. Expédié sur le front, tout près de la frontière dans la région de Verdun, à lui le ferrage des chevaux réquisitionnés de son régiment d’Infanterie. Après son départ, Albertine se languit à Milhaud, malgré la gentillesse et les attentions de sa belle-mère Julie. Le chant des cigales strident dès le matin, la chaleur écrasante dans les rues et dans la campagne environnante l’étouffent. La poitrine serrée comme dans un étau lorsqu’elle évoque le murmure du Gardon, l’odeur des fleurs de châtaigniers, la fraîcheur des matins et des soirées au bord de la rivière, à l’annonce du départ de Sully, le mari de sa sœur Anna pour la Belgique sur un autre front, elle ne résiste ni à l’appel de sa Cévenne ni à celui de sa sœur qui lui manque tant.

À la hâte, elle range quelques effets dans sa petite valise de carton mâché, abandonne avec un brin de culpabilité, mais sans regret sa belle-mère, son jeune beau-frère Oreste, et l’atelier de maréchalerie à leur sort, et grimpe dans la diligence en partance pour Saint Jean du Gard, sans se retourner. Elle respire déjà mieux. Comme si l’air de sa montagne lui parvenait, sitôt franchie la distance qui sépare Milhaud de Sommières puis de Quissac où, enfin, le panneau annonçant Anduze lui apparaît. Le trajet lui semble interminable. Virage après virage, combe après combe, quand elle parvient au village qui l’a vue naître, à peine descendue de la diligence, devant le café, une agitation inhabituelle règne.

Sous les flonflons désaccordés, Sully, le mari d’Anna et une poignée de jeunes gens, légèrement avinés, embarquent sur un charreton, emportés vers leur destin pour la gare la plus proche. Sa sœur est là. Elle pleure. Et la présence d’Albertine qui la serre dans ses bras ne peut arrêter son chagrin. Quelle injustice ! À peine devenue femme, Anna doit renoncer à une vie de famille dont elle aurait aimé découvrir les contraintes. Les repas à préparer en attendant son époux, le potager bêché ensemble, les bêtes à nourrir matin et soir, et qu’au lieu de cela, afin d’être moins seule, elle va retourner vivre chez Alix, sa mère, avec son frère le plus jeune, comme une enfant ! Alors, même l’arrivée d’Albertine, ravie, de reprendre sa place au foyer familial, ne comble pas sa peine et le vide que laisse le départ de Sully. Il part rejoindre son bataillon pour une guerre qui ne va durer que quelques jours, quelques mois tout au plus ! Tous en sont convaincus. Ils partent la fleur au fusil, certains d’être bientôt de retour.

La mobilisation a lieu fin août, les moissons terminées. L’orge et les blés battus sur les aires de pierre polie par le passage des chevaux et des hommes ont rejoint les greniers dans une gaieté factice. Tous, ont mis à l’ouvrage, plus de force et de cœur qu’à l’ordinaire, mais les chants et les plaisanteries habituelles sonnent faux. Tous savent bien que cela prendra bientôt fin.

 Peu à peu, la vie reprend à la filature. Dès son retour à la maison familiale, Albertine retrouve avec joie son poste. À cette époque, nul contrat, pas de CDI. Embauchées un jour et débauchées, sitôt que le besoin de main-d’œuvre diminue. Levées à l’aube, Anna et Albertine n’ont plus à aller couper des branches de mûriers pour nourrir les « Bombyx ». Les chenilles voraces et insatiables grignotent nuit et jour, bruyamment, durant quinze jours, les feuilles charnues déposées sur des claies au grenier, avant de sécréter la bave nécessaire à construire les cocons roses et doux, où elles se lovent sans bouger dans l’espoir de devenir papillons. Des papillons qui ne naîtront jamais. La saison de l’élevage est terminée. C’est l’occasion de se réunir, et, tout en bavardant, les femmes décrochent délicatement des branches de mûriers où elles se sont accrochées, les précieuses cacahouètes de soie sans les abîmer.

Alors, commence le travail des tireuses. À la filature, Albertine et Anna regagnent leur place devant la bassine de cuivre où elles touillent, et touillent jusqu’au soir, les cocons dans l’eau fumante pour les ramollir, et délicatement en tirer, à l’aide de branches de bruyère, les fils longs et transparents qui s’y accrochent et s’y enroulent. Parfois, jusqu’à sept cents mètres du précieux fil de soie, ensuite acheminés jusqu’aux machines de filage. Tout à leur tâche, Anna et Albertine ne sentent plus l’odeur pestilentielle qui émane des bassines, émerveillées par la beauté et la finesse du fil aérien qui sera vendu aux soyeux de Lyon où sera créé le merveilleux tissu réservé aux plus riches. Aucune envie, aucune jalousie dans leur cœur. Seule, une grande fierté ! Et la joie du travail bien fait. La vie simple des filles de la campagne, courageuses, avec des rêves accessibles. Elles ne manquent pas d’ambition, non ! Ce n’est pas cela ! Mais, de leur éducation rigoureuse, elles ont conservé l’humilité, la modestie qui leur fait apprécier jusqu’aux gestes quotidiens.

Une fois par mois, un après-midi est consacré, à la fin de la lessive au bord de la rivière. Une brève récréation. Là, elles respirent, emplissent leurs poumons des senteurs de bruyères et de fleurs de châtaigniers. Déhanchées sous le poids du baquet lourd du linge lessivé, elles gagnent avec peine la plagette de sable fin et de galets, et, au bord du gour profond, peuvent enfin y rincer le linge au fil du courant. Levées à l’aube, elles ont dû allumer le feu sous une bassine pleine d’eau, puis disposer à côté, le linge sale dans le demi-tonneau prévu à cet effet. Tout cela, à l’extérieur de la maison et quel que soit le temps. Enfin, sur le linge sale entassé couvert d’une toile de coton ou de chanvre et d’une épaisse couche de cendres, elles vont sans relâche, y verser de l’eau bouillante. De temps à autre, il faut ouvrir le bouchon au bas du tonneau d’où l’eau sale s’échappe en nuage gris. Deux heures durant, elles font et refont les mêmes gestes, finissent enfin par extraire du tonneau le linge bouillant à l’aide d’un gros bâton pour éviter de se brûler, le déposent dans des baquets de zinc argenté, et vont terminer la lessive à la rivière.

Là, agenouillées sur la pierre lisse au bord de l’eau, un petit coussin sous les genoux, telles des communiantes attendant l’hostie au pied de l’autel, elles frappent et frappent encore à coups de battoir de bois draps et chemises, jusqu’à les rendre blancs comme neige, avant de les rincer dans le courant transparent et de les essorer de leurs mains vigoureuses et glacées. Alors, seulement, elles s’autorisent à chanter et à rire, en étendant le linge sur les « viges » (saules) au bord de l’eau.

 Alors, pourquoi aujourd’hui, brusquement, Anna ne chante plus, ne sourit plus. Elle fixe le courant, les yeux exorbités, la bouche grande ouverte sur les dernières paroles de la chanson entonnée avec enthousiasme et reprise d’une voix douce par sa sœur qui s’arrête à son tour, et demande.

— Qu’as-tu ? Pourquoi tu t’arrêtes ? J’ai chanté faux ?

— Mais non ! Tu n’y es pour rien ! C’est encore une de mes « choses » !

Elle a hésité avant de dire l’autre mot. Celui qu’elle refuse, car elle, elle sait, qu’elle n’invente rien, qu’elle n’est pas folle.

— Je n’ai pas envie d’en parler. Tu vas encore penser que je ne vais pas bien. Que j’invente des histoires…

Depuis qu’elle est enfant, Anna voit des choses que les autres ne voient pas. Elle a des visions, des prémonitions. Pourtant chez les « parpaillots » il n’y a pas de Bernadette Soubirous ! Du moins cela ne se dit pas ! Albertine, comme Alix, leur mère, malgré tout l’amour qu’elles lui portent, la disent originale. Elles l’aiment telle qu’elle est, exaltée et virevoltante, et son originalité ne les gêne pas. D’autre part, si l’on veut être honnête, souvent Anna, a annoncé à l’avance, des évènements, heureux ou pas, bien avant qu’ils ne se produisent. Alors, la petite a-t-elle un don, et si oui, lequel ?

Dans la famille, on préfère, ne pas en parler, même si cela trouble beaucoup sa sœur, pourtant si proche, mais qui ne comprend pas. Albertine est sérieuse. Elle ne croit qu’en Dieu et en Jésus. Alors, comment pourrait-elle croire à de pareilles sornettes, comment pourrait-elle croire que sa sœur possède un tel pouvoir, un tel don ? Seuls les prophètes dans la Bible en disposent. Et Dieu sait s’ils ont été bafoués, moqués, exécutés ! Aussi, ce jour-là, jour de lessive, quand Anna a rembarqué à la hâte, baquet, battoir et savon de Marseille, abandonné le linge sur les buissons, et filé à travers champ pour regagner la maison les yeux pleins de larmes, Albertine la suit, inquiète. L’attitude de sa sœur annonce-t-elle une mauvaise nouvelle ? Pourquoi file-t-elle ainsi ? Elle a du mal à la rattraper et court les pieds nus sur le chaume sec et piquant. Mais rien à faire, Anna file devant, comme poursuivie par un animal sauvage, et ne répond ni à ses appels ni à ses questions. La voix d’Albertine se perd dans l’air chaud de la fin de matinée de septembre.

— Anna ! Anna ! Attends-moi à la fin ! Que se passe-t-il ? Vas-tu me le dire ?

Devant elle, Anna pose avec rage son baquet devant la porte de la maison qu’elle ouvre avec force et se précipite à l’intérieur. Albertine entre à son tour, éblouie par l’éclat du soleil, elle a du mal à la distinguer, mais l’entend sangloter avant de l’apercevoir allongée en travers du lit bateau au fond de la pièce. Sa silhouette se détache sur l’édredon de plumes d’oie écrasé sous son poids. Le lit n’est pas très large, mais c’est là qu’elles dorment toutes deux depuis le départ de Sully pour le front, et le retour d’Albertine à la maison familiale. Albertine pose à son tour son baquet et se précipite auprès de sa sœur.

— Arrête ! Arrête de pleurer, et dis-moi au moins pourquoi. 

— C’est horrible, horrible ! Je sais qu’il est mort…

— Mais de qui parles-tu ? Qui est mort ? Si quelqu’un était mort, on le saurait !

— Moi, je le sais, je l’ai vu…

— Tu as vu qui ? Un noyé ?

— Sully ! Je l’ai vu passer dans la rivière… Je te dis.

Albertine presse sa sœur contre elle. Sa gorge se serre. Anna pourrait-elle, avant tout le monde, savoir qu’il est arrivé quelque chose de grave à son époux alors qu’il est si loin, en Belgique, sur le front, à des centaines de kilomètres de leur village ? La description qu’elle en fait est si précise, qu’Albertine a tendance à la croire : Le casque, les brodequins, la boue qui colle à ses semelles et la grande enveloppe bise qu’il tient dans la main. Il court, il souffle, et s’effondre dans le courant de la rivière où il disparaît à jamais… Voilà ce qu’elle raconte Anna. Un récit entrecoupé de sanglots. Albertine en a la chair de poule. Elle ne peut que la serrer dans ses bras.

— Mais tu es folle ! comment serait-il possible que tu le saches comme cela, avant tout le monde, c’est encore un de tes mauvais rêves. Allons ! calme-toi, je t’en prie… C’est parce que tu es inquiète…

— Tu crois ? Mon Dieu si seulement je pouvais me tromper, si tu pouvais dire vrai !

Et elle se reprend à sangloter, avant de se calmer peu à peu entre deux hoquets.

— Allons, viens, nous devons récupérer le linge à la rivière. Maman ne sera pas contente si nous tardons trop… Viens sœurette !

Elle lui prend la main pour la rassurer, abandonnant pour un temps cette forte pudeur qui l’habite depuis toujours, contrairement à Anna, tellement expansive.

— Tu n’en parles pas à Maman, dis ? Promets-le-moi.

— C’est promis. Allez, viens !

Sur le sentier qui les ramène au bord de l’eau, le cœur d’Albertine tressaille de crainte et d’inquiétude. De quelque façon qu’elle considère la situation, elle est inquiète. Sourdement. Elle n’ose pas prononcer le mot, comme pour conjurer le sort, mais dans sa tête, le mot interdit tourne et tourne. Sa sœur est-elle folle, comme le pensent certains, ou simplement extralucide ? Elle a lu ce mot étrange et en même temps très clair dans un journal religieux l’autre jour, et elle trouve qu’il correspond très bien à sa sœur. Elle doit se renseigner. Mais où, et auprès de qui ? Ce ne sont pas des choses que l’on aborde facilement. Elle va, comme à son ordinaire prendre le temps de la réflexion. Puis elle avisera.

Le linge sur les buissons n’est pas encore sec, elles reviendront après le repas de midi. La marche sous la douce chaleur de fin de matinée apaise Anna pour un temps. Lorsqu’elles regagnent la maison, leur mère est rentrée et s’affaire à recharger la cuisinière. Heureusement le feu ne s’est pas éteint, quelques braises rougeoient à l’ouverture des anneaux de fonte sur le dessus du fourneau.

— Ben ! Vous en avez mis du temps aujourd’hui ! Le linge n’est pas sec ?

— Non ! il était encore trop humide. Nous y retournerons en fin d’après-midi ?

Ça va ! Alix ne s’est rendu compte de rien ! Elle n’a pas vu les sillons tracés par les larmes sur les joues d’Anna ni prêté attention à sa réserve inhabituelle. Peut-être trop absorbée elle-même par sa vie bouleversée par les derniers jours de travail au château, elle ne prend pas conscience du silence étrange que ses filles observent depuis leur retour, et tandis qu’elles mangent leur soupe et une omelette, elle se remémore sa matinée — C’est fini ! Au château plus rien ne sera pareil — .

 Ce n’est pas que la jeune comtesse soit désagréable ni que la nouvelle servante ne la méprise, non ! Ce n’est pas cela. C’est que tout à coup, elle éprouve le sentiment de ne plus exister. Sans emploi, elle n’est plus personne, qu’une vieille que l’on met au rebus, qui n’est plus utile. Même à l’auberge, avec tous les hommes partis à la guerre, il n’y a plus de travail. Ah ! si seulement Anna pouvait avoir un enfant, à présent que sa réputation est sauve ! Alors là, oui ! Sa vie aurait à nouveau un sens.

Le repas est vite expédié. Pas de dessert. Réservé aux repas du dimanche ! Seulement un morceau de pélardon crémeux poudré du bronze léger de la moisissure au goût de mousse. Plus que quelques jours, au château, le matin, pour former la nouvelle servante, et tout est fini ! Un silence pesant plane autour de la table, alors pour dissiper la tension, Albertine questionne sa mère.

— Comment est-elle cette nouvelle comtesse, et la servante qui te remplace ?

Sa mère bougonne. Comment pourrait-elle partager le soulagement qu’elle éprouve à ne plus être astreinte au travail, et l’angoisse qui étreint son cœur et son esprit à l’idée de ne plus servir à rien ? Ses filles sont trop jeunes et ne peuvent pas comprendre. Alors, elle ne dit rien. Ah ! Si seulement son mari était encore là ! Lui, au moins, il comprendrait ! Ils se devinaient sans même échanger un mot. Des larmes lui perlent aux paupières, elle détourne la tête, se lève et se plante devant le fourneau prétextant que le café est passé… On n’entend plus le goutte-à-goutte au fond de la cafetière ! Lentement, elle remplit les trois tasses préparées à l’avance. Cela lui laisse le temps de récupérer. Elle n’est pas femme à se lamenter sur son sort. En remplissant les tasses, elle pense à la maison de Blanche Neige où chacun possède la sienne, reconnaissable, avec un décor différent et à cette évocation, Alix sourit enfin et apporte sur la table les tasses accompagnées de « Petits Lu ». Un pour chacune. Il ne faut pas abuser ! L’époque est à l’économie. Elle n’a toujours rien remarqué, et quand le café bu, les filles se lèvent à l’unisson pour débarrasser la table et faire la vaisselle, tranquillement elle va s’installer au soleil, sur une chaise sur le pas de la porte, son tricot dans les mains. Doux prétexte pour que sa tête affaissée sur le menton et ses yeux clos n’attirent pas leur attention.

Comme si elles ne le savaient pas, les filles, que chaque jour après le repas, leur mère plonge quelques minutes dans une sieste qu’elle juge sûrement coupable bien que réparatrice ! Une faiblesse dont elle a un peu honte avec sa pudeur de « parpaillote ». Devant l’évier de grès rose les sœurs échangent à voix basse, tandis que l’une, lave, rince, et l’autre essuie.

— Ça va ? Tu te sens mieux ? demande de sa voix douce Albertine.

— Non ! Je revois sans cesse ce que j’ai vu sur la rivière…

— Écoute ! s’il lui est arrivé quelque chose, tu seras prévenue. Essaie de ne plus y penser, cela ne sert à rien. Et surtout, n’en parle à personne demain à la filature…

— Bien sûr que non ! Va savoir de quoi ils me traiteraient encore…

— Nous sommes lundi. Demain tu n’y penseras plus. Le travail va t’occuper l’esprit…

Mais tout en essayant de convaincre sa sœur et de se convaincre elle-même, le doute s’installe. Elle ne pense plus qu’à ça, et tandis que sans bruit elles passent devant leur mère assoupie pour rejoindre le bord de la rivière où sèche le linge, elles n’échangent plus un mot, chacune absorbée par de sombres pensées. Elles sont aussi différentes physiquement l’une de l’autre que ce que leurs caractères respectifs le sont aussi. Albertine, ferait plutôt penser à un Tanagra, fin et racé, au visage tout en finesse avec un regard noir bordé de cils épais et sombres, une petite bouche aux lèvres fines qui sourit rarement, et Anna, à une jolie pomme ronde et rose dans laquelle, on croquerait volontiers. Et pourtant, l’une ne va jamais sans l’autre. L’une, toujours réservée et secrète, l’autre expansive et débordante de vitalité, telles un vieux couple de percherons au labour, elles vont l’amble. L’après-midi de détente d’ordinaire si gaie est lugubre. Anna, bavarde par nature, ne desserre pas les dents et Albertine ne sait que faire pour calmer son angoisse. Tout à coup, une idée lui vient.

— Pourquoi n’en « parlaren » pas al pasteur ? (Pourquoi ne pas en parler au pasteur ?)

Sur le coup de l’émotion, elle a parlé en patois. Ce cher patois cévenol qu’on leur a interdit de parler depuis qu’un nouvel instituteur, venu de la ville, est arrivé au village.

— « Crese » ? (Tu crois ?) Alors, attendons dimanche… Mais tu viendras avec moi, dis ? Ne me laisse pas tomber.

— Est-ce que je t’ai déjà laissée tomber ?

— Non ! c’est vrai ! Pardon, pardon ! Tiens, aide-moi à plier les draps, ça vaut mieux que de dire des bêtises…

La rivière continue de chanter, les roseaux de chuchoter, et le soleil en feu disparaît peu à peu derrière le Causse, imperturbable, indifférent, comme chaque jour. L’été touche à sa fin, magnifique, doux aux regards et aux corps, et malgré cela la paix ne revient pas dans leurs cœurs chavirés.