Bari, chien-loup - James Oliver Curwood - E-Book

Bari, chien-loup E-Book

James Oliver Curwood

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Beschreibung

Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan, le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais vu avant l’arrivée des yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer, quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres, avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque Kazan entrait.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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JAMES-OLIVER CURWOOD

BARI CHIEN-LOUP

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET

 

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387410405

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BARI CHIEN-LOUP

CHAPITRE II LE PREMIER COMBAT

CHAPITRE III UNE NUIT D’EFFROI

CHAPITRE IV LE VAGABOND AFFAMÉ

CHAPITRE V LE LOUP PARLE

CHAPITRE VI LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE

CHAPITRE VII LA FIN DE WAKAYOO

CHAPITRE VIII NEPEESE EN DANGER

CHAPITRE X AU SECOURS D’UMISK

CHAPITRE XII SOUMIS, MAIS NON CONQUIS

CHAPITRE XIII MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE

CHAPITRE XIV L’ATTRAIT DE LA FEMME

CHAPITRE XV LA FILLE DE LA TEMPÊTE

CHAPITRE XVI NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS

CHAPITRE XVII LES VOIX DE LA RACE

CHAPITRE XIX LE FACTEUR SE DÉCIDE

CHAPITRE XX UNE LUTTE INUTILE

CHAPITRE XXI NEPEESE FAIT SON CHOIX

CHAPITRE XXIII UN HIVER D’ATTENTE

CHAPITRE XXV SUR LA LIGNE DE TRAPPES

CHAPITRE XXVI BARI ENNUIE MAC TAGGART

CHAPITRE XXVII LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART

CHAPITRE XXX LA FIN DE LA RECHERCHE

CHAPITRE XXXI LE COMPTE EST RÉGLÉ

BARI, CHIEN-LOUP

CHAPITRE PREMIERLE GRAND INCONNU

Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan, le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais vu avant l’arrivée des yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer, quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres, avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque Kazan entrait.

Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan, son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle, mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue. La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan, de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs singulières aventures dans la vaste solitude canadienne ; elle ne pouvait qu’en faire un fils de Kazan.

Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de solitude, de contentement et d’immense désir. « Tout va bien maintenant », disait-elle à Kazan ; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer répondit par un son grave du fond de sa gorge.

Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas, chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan.

Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il avait découvert son père.

Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles ; il se serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère, quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de son compagnon.

Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte, avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le bois mort s’éteignit rapidement au loin.

Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la vaste aventure et il s’y lança courageusement.

Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres. Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant. Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui — un rayon de soleil — et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil et un bizarre whout, whout, whout qui ne ressemblait nullement à aucun des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche, tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses quatre pieds tremblants, tout ébloui.

Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan, contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette caractéristique du chien allait être une particularité de Bari. Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur son derrière.

Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise : « Hé bien, nous avons enfin emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein ? »

Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le monde.

CHAPITRE IILE PREMIER COMBAT

Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout, sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où, autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces Mohicans de la solitude.

Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts, inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour chasser.

Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait, lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas. Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme un petit marteau. Il sentit dans ces cris la proximité de l’une des tragédies toujours présentes de la solitude : la mort. Il la sentit de nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se débattait encore contre la mort.

Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer. Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés ; ses yeux révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants qu’exhalait le corps tiède et il « groulait » et tiraillait, tant qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et à « grouler » jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin.

Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le nom de Kusketa Mukekun, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup. Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise ; étroites, courtes, pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se tourne du côté vers lequel il regarde effectivement.

Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup. Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le fait qu’au profond du cœur — et dans son âme — si nous concédons qu’il avait en une — Bari était un chien. Tusoo aurait par ailleurs motivé son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois, travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé à dépecer bien des lapins morts ou mourants ; il croyait, s’il avait la moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux. Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt profonde.

Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure. Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre, ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres mouvements.

Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre.

Papayouchisiou, « le jeune hibou », n’était pas un tiers aussi grand que Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari : « Fais usage de tes jambes et cours ! » Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu dire à Papayouchisiou : « Ah ! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole ! »

Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença.

Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en lui ; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements féroces sortirent de sa gorge.

Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors ; au lieu de cela, il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou, farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes de son adversaire.

Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise. Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond, il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari.

Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait l’effet d’être arrachée de la tête et, dans cet instant incommode, un instinct tout nouvellement éveillé fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait des ailes comme moyen de combat. Un hibou ne commence jamais à combattre réellement qu’au moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant un sifflement joyeux, Papayouchisiou se mit à frapper son antagoniste si vite et si méchamment que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les yeux et mordit à l’aveuglette. Pour la première fois depuis le début de la lutte, il se sentit une violente envie de fuir. Il essaya de se dégager avec les pattes de devant ; mais Papayouchisiou, lent de compréhension mais ferme de conviction, s’accrochait après son oreille comme un mauvais destin. A ce moment critique, alors que le sentiment de la défaite croissait rapidement dans l’esprit de Bari, un hasard le sauva. Il referma ses crocs sur une des pattes délicates du hiboulet. Papayouchisiou soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était enfin dégagée et, avec un grognement de triomphe, Bari mordit sournoisement Papayouchisiou à la jambe.

Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu le tumulte qui s’élevait du ruisseau tout près au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui passèrent de compagnie par-dessus la pointe d’une roche, l’eau glacée du torrent gonflé par les pluies étouffant un grognement dernier et un dernier sifflement des deux petits combattants.

 

CHAPITRE IIIUNE NUIT D’EFFROI

Pour Papayouchisiou, après la première lampée d’eau, le torrent présentait presque autant de sécurité que l’air même, car il descendit comme une voile, avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans sa grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait si vite et si agréablement sans faire le moindre effort.

Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque comme une pierre. Un bourdonnement formidable emplit ses oreilles ; il faisait noir, étouffant, effrayant. Dans le courant rapide, il roulait en tous sens. Puis il remonta à la surface et se mit désespérément à se servir de ses pattes. Cela lui était de peu d’aide. Il n’eut que le temps d’ouvrir l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée d’air et il fut entraîné dans un rapide qui courait comme un biez de moulin entre les troncs de deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine de pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu apercevoir de lui un poil ni un atome de peau. Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une vanne étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait comme les chutes d’un Niagara en miniature et sur cinquante à soixante mètres, il fut lancé comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans un étang profond et froid, puis, demi-mort, il se retrouva se hissant sur un banc de gravier.

Il resta là étendu longtemps dans un bain de lumière solaire, sans bouger. Son oreille lui faisait tellement mal qu’enfin il se remit sur pied ; son nez était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient endoloris et lorsqu’il se mit à errer sur le banc de gravier, il était le plus misérable petit chien du monde. Il était en outre complètement désorienté. En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication familière, quelque chose qui pût l’aider à retourner à sa maison de l’arbre tombé. Tout lui était étranger. Il ne savait pas que l’eau l’avait entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour atteindre la souche renversée, il aurait fallu le retraverser. Il geignit, mais d’une voix aussi forte que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se trouvait pas à plus de deux cent cinquante mètres en amont du torrent. Mais le loup en Bari le contraignait au silence, en dehors d’un timide gémissement.

Gagnant la rive principale, il commença à descendre le cours du fleuve. Il s’écartait de l’arbre renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A tout instant, il s’arrêtait pour écouter. La forêt était plus profonde. Elle devenait plus sombre et plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au bout d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli avec joie Papayouchisiou. Et il ne se serait pas battu avec lui. Il lui aurait demandé, si possible, la route pour retourner chez lui.

Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre renversé, lorsqu’il arriva à un point où le ruisseau se divisait en deux branches. Il n’avait qu’un choix à faire : le courant qui coulait un peu au sud-est. Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était pas rempli de minces barrages ni de roches autour desquelles l’eau bruissait et écumait. Il devenait obscur comme la forêt. Il était calme et profond. Sans le savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus avant dans les anciens parages à pièges de Tusoo. Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés, sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan ne chassaient pas de ce côté de la rivière et les loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser, la rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au bord d’un étang profond et sombre où l’eau dormait aussi tranquille que de l’huile ; et son cœur bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête au beau poil luisant s’élança dehors presque sous son nez et nagea avec de violentes éclaboussures jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik n’avait pas entendu Bari et un moment après, Napanekik, sa femme, émergea d’un cercle obscur et derrière elle suivirent trois petits enfants loutres, laissant après eux quatre sillages brillants dans l’eau qui ressemblait à de l’huile. Ce qui se passa ensuite fit oublier à Bari, pendant quelques minutes, qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la surface de l’étang et maintenant il remontait directement sous sa compagne, sans méfiance, avec une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de l’eau. Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit impétueusement. Pour Bari cela n’avait pas l’air d’un jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés sur le troisième qui semblait se débattre désespérément. L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le corps de Bari. Son sang circula avec précipitation, il s’oublia à laisser échapper un jappement.

Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant quelques minutes l’eau de l’étang continua à s’agiter et à bouillonner, puis ce fut tout. Au bout de peu de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua sa route.

Il était environ trois heures de l’après-midi et le soleil devait être encore très haut dans le ciel. Mais il faisait plus sombre au fur et à mesure, et l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus grande hâte aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout instant pour écouter et, pendant l’une de ses haltes, il entendit un bruit qui lui arracha en réponse un cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement de loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas aux loups, mais à Kazan, et il courut à travers l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce bruit. Puis il s’arrêta et écouta longtemps.

Le hurlement du loup ne recommença pas. Au lieu de cela roula au ciel, venant de l’est, un sourd grondement de tonnerre. A travers le sommet des arbres flamboya soudain une vivante traînée de foudre. Un chuchotement plaintif de vent précéda l’orage, le tonnerre se rapprocha et un second éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant sous le dais d’un grand sapin. C’était le second orage dont il était témoin. Le premier l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien avant dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux qu’il pût trouver maintenant fut un creux sous une énorme racine et il s’y blottit et gémit doucement. C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa maison, la chaleur, quelque chose de doux et de tutélaire où se réfugier. Et tandis qu’il pleurait, l’orage éclata au-dessus de la forêt.

Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme auparavant et il n’avait jamais vu les éclairs étendre de pareilles nappes de feu pendant les déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque fois, que le monde entier flambait et la terre paraissait être ébranlée et rouler sous les craquements du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit aussi petit qu’il put sous la racine qui le protégeait en partie de ce terrible ouragan de la pluie qui descendait en torrent à travers les sommets des arbres. Il faisait maintenant si noir que, sauf quand les éclairs ouvraient de grands trous dans l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari, il y avait une énorme souche morte qui se dressait comme un spectre, chaque fois que ces éclairs traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains de feu de là-haut de la frapper. Et enfin, l’une d’elles la frappa. Une langue bleuâtre de flamme vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable explosion au-dessus du sommet des arbres.

La souche massive oscilla puis se cassa en deux comme si un coin gigantesque l’avait écartelée. Elle s’écrasa si près de Bari que de la terre et des éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa un seul et sauvage gémissement d’effroi, tandis qu’il essayait de s’enfoncer plus profondément au creux obscur de la racine.

Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre et la foudre semblaient avoir soulagé leur courroux. Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est, semblable au roulement de dix mille roues de lourds chariots par-dessus les toits des forêts et les éclairs les suivirent. La pluie tomba avec un redoublement de force. Pendant une heure après que Bari eût vu la dernière lueur dans le ciel, elle continua de tomber sans arrêt. Le trou dans lequel il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé jusqu’à la peau ; ses dents claquaient, tandis qu’il se demandait ce qui allait encore arriver.

Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie cessa et que le ciel s’éclaircit, il faisait nuit. A travers le dôme des arbres, Bari aurait pu apercevoir les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa cachette et levé les yeux. Mais il se cramponnait à son trou. Une heure passa après une heure. Vidé, à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil agité, un sommeil pendant lequel, à tout moment, il appelait doucement et tristement sa mère. Lorsqu’il s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était le matin et le soleil brillait.

D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses jambes étaient engourdies ; chaque vertèbre de son corps semblait désemboîtée ; son oreille était indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé et, lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé, il jetait un petit cri aigu de douleur. Si pareille chose était possible, il paraissait encore plus mal en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de plaques de boue séchée ; il était couvert de crottes d’une extrémité à l’autre et alors que, hier, il était dodu et brillant, il était maintenant aussi maigre et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune de le rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su auparavant ce que cela signifiait en réalité d’avoir faim.

Lorsqu’il avança, continuant dans la direction qu’il avait suivie la veille, il s’en alla tout découragé. Sa tête et ses oreilles avaient perdu leur vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas seulement le ventre creux ; la faim de sa mère dominait son désir physique d’avoir quelque chose à manger. Il avait besoin de sa mère, comme il n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie. Il avait besoin de dorloter son petit corps frissonnant tout contre elle et de sentir la tiède caresse de sa langue et d’écouter le gémissement pitoyable de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre renversé et de ce large espace bleu qui s’ouvrait dans le ciel, droit au-dessus. Il pleurnichait après eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin, tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau.

La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un moment et cela lui rendit un peu de courage. La chaleur du soleil lui enlevait également la douleur de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait dépendu entièrement de Kazan et de Louve-Grise pour sa subsistance. Ses parents en avaient fait, d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de Louve-Grise en était cause ; depuis sa naissance, elle n’avait plus pris part à la chasse avec Kazan et il était tout naturel que Bari demeurât collé près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti plein d’un vif désir de suivre Kazan. La nature avait fort à faire maintenant pour essayer de triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader Bari que le temps était désormais venu où il devait chercher sa propre subsistance. Cette évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui et il se mit à penser à deux ou trois coquillages qu’il avait pris et mangé sur la berge pierreuse du ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se rappelait aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le goût délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur. Une sensation nouvelle commença de le posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur.

En même temps que la forêt se faisait moins dense, le ruisseau devenait moins profond. Il coulait de nouveau par-dessus des bancs de sable et cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs bords. Pendant longtemps, ce fut sans succès. Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient excessivement frétillants et illusoires, et tous les mollusques étaient fermés si étroitement que même les mâchoires toutes puissantes de Kazan auraient eu de la peine à les broyer. Il était presque midi quand il prit sa première écrevisse, à peu près aussi grosse que l’index d’un homme. Il la dévora à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses durant l’après-midi. Le crépuscule tombait déjà lorsqu’il fit lever un jeune lapin de dessous une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus âgé, il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim, car trois écrevisses espacées sur une journée n’avaient pas contribué beaucoup à remplir le vide qui augmentait progressivement en lui.

Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son immense isolement lui revinrent. Avant que le jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un abri sous une grosse roche où il y avait un lit de sable doux et tiède. Depuis sa lutte avec Papayouchisiou, il avait couvert une longue distance et la roche sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était bien à huit ou neuf milles de l’arbre renversé.

C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau avec la sombre forêt de sapins et de cèdres tout près de chaque côté. Et quand la lune se leva et que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en regardant dehors, voir l’eau du courant qui luisait doucement avec des reflets presque aussi brillants qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant jusqu’au bord de l’eau, il y avait une large bande de sable blanc. Un énorme ours noir, une demi-heure plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à ce que Bari eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception de la forêt n’avait point dépassé sa propre espèce et les bêtes telles que des hiboux, des lapins et des petites choses couvertes de plumes. Les loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il considérait encore les êtres d’après la taille, et Nekik n’était pas à moitié aussi gros que Kazan. Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan aurait eu l’air d’un simple pygmée. Il était énorme. Si la nature avait choisi ce moyen de mettre Bari devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des créatures plus importantes que chiens et loups et hiboux et écrevisses, elle le lui démontrait avec un peu plus d’ampleur qu’il n’était nécessaire. Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi bien qu’une once. Il était gras et luisant de s’être, tout un mois, régalé de poisson. Son habit soyeux ressemblait à du velours noir sous la clarté de la lune et il marchait avec un curieux mouvement de tangage, la tête basse. Horreur ! il se coucha sur le flanc sur le banc de sable, pas plus d’à dix pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait comme s’il avait la fièvre.

Il était absolument évident que Wakayoo avait flairé dans l’air sa présence. Bari pouvait l’entendre renifler ; il pouvait entendre sa respiration ; il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement du côté de l’énorme roche arrondie. Si Bari avait pu savoir alors que lui — son insignifiante petite personne — rendait ce monstre réellement nerveux et mal à l’aise, il aurait poussé un jappement de joie. Car Wakayoo, en dépit de sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait affaire à des loups. Et Bari portait en lui l’odeur du loup. Elle arriva plus forte à l’odorat de Wakayoo et, juste à ce moment, comme pour augmenter en quelque sorte la nervosité qui croissait en lui, sortit de là-bas, derrière lui, un long hurlement lamentable. Poussant un grognement significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient un fléau, pensait-il.