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Olivier Luminet

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Beschreibung

Comment expliquer les mésententes entre néerlandophones et francophones en Belgique ?

Ces derniers temps, l’entité « Belgique » a régulièrement été remise en question dans la presse tant belge qu’internationale. L’incapacité des différents partis élus à former un gouvernement pendant près de deux ans, l’impasse des négociations et surtout l’apparente impossibilité des ses deux principales communautés linguistiques – Flamands et francophones – à trouver un terrain d’entente ont soulevé de nombreuses questions, dont celle de la scission du pays. Les non initiés ont découvert des mots barbares comme « BHV », « facilités linguistiques » et autres « transferts communautaires » (qui trouveront leur explication dans ce livre !).

Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer ces désaccords profonds et apparemment inconciliables ? C’est comme si Flamands et francophones formaient deux entités séparées qui n’auraient jamais connu une histoire commune et partagée. Dans cet ouvrage, des experts se penchent sur la question. Ils sont politologue, historien, critique littéraire ou encore psychologue (clinique, social ou cognitif). Cette interdisciplinarité est l’originalité et la force de leur démarche. Tous ensemble, ils apportent un regard à la fois scientifique et dépassionné sur les troubles qui agitent ce petit pays. Leur postulat est que la mémoire collective est au fondement à la fois de l’identité collective et de l’action collective. Chacun, à sa manière, nous explique les mécanismes qui ont amené Flamands et francophones à développer une mémoire collective distincte.

Ont collaboré à la réalisation de cet ouvrage : Ariane Bazan, Marnix Beyen, Elke Brems, Iona Apetroaia Fineberg, Susan Heenen-Wolff, William Hirst, Olivier Klein, Laurent Licata, Aurélie Mercy, Valérie Rosoux, Charles B. Stone, Nicolas Van der Linden, Laurence van Ypersele et Anne Verougstrate.

Cet ouvrage de référence fait le point sur les antagonismes politiques et linguistiques qui peuvent exister entre Flamands et Wallons.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

- "Chacun, à partir de sa discipline, pose un regard scientifique et dépassionné sur la situation belge. On découvre ainsi les mécanismes qui ont amené Flamands et francophones à développer une mémoire collective distincte."  (L’Écho, 13 avril 2012)
- "[Un livre dans lequel] chaque Belge va se retrouver, soit parce qu’il a vécu les événements, soit parce qu’il y a participé, soit parce qu’il en a entendu parler. Et c’est ici que se trouve l’originalité de l’ouvrage."  (Pierre Nederlandt, Psychologos, mars 2012)

A PROPOS DE L'AUTEUR 

Olivier Luminet est spécialiste des émotions de la mémoire, et Professeur à l’Université catholique de Louvain et à l’Université libre de Bruxelles.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Préambule

En 2004, s’est constitué un groupe pluridisciplinaire de chercheurs belges francophones spécialisés dans les études sur la mémoire collective. Après plusieurs années de discussions intenses sur des situations de conflits mémoriels à travers le monde, nous nous sommes soudain rendus à l’évidence : pourquoi ne pas nous intéresser à la Belgique, ce laboratoire vivant à quelques mètres de nos bureaux ? !

En 2008, nous avons organisé une première journée d’étude intitulée « La Belgitude en fissures : histoire, politique et psychologie ». Le succès de cette journée nous a amenés à en organiser une nouvelle en 2009. La même année, nous avons franchi un pas supplémentaire. En participant à un congrès sur la mémoire à Kyoto, j’ai eu l’occasion de discuter avec le psychologue Bill Hirst (qui a écrit le chapitre de conclusions de cet ouvrage) et le philosophe John Sutton, éditeur de la revue interdisciplinaire Memory Studies. L’Américain et l’Australien ont d’emblée été enthousiastes pour éditer un numéro spécial portant sur les interactions entre la mémoire collective et l’identité nationale avec, en vedette, la Belgique ! Notre petit pays est, en effet, un cas exemplaire pour un tel sujet. Les relations complexes entre francophones et néerlandophones, et notre recours, conscient ou inconscient, au passé dans nos comportements et nos réactions émotionnelles actuelles intéressent aussi à l’étranger. De retour au pays durant l’été 2009 – un des rares étés politiquement calme de ces dernières années – j’ai contacté mes collègues qui furent tout de suite partants. Cette fois-ci plus question de rester entre nous, la contribution de collègues flamands était indispensable. Plusieurs ont immédiatement réagi de façon positive à notre appel.

Un autre heureux hasard de l’existence, lors d’un autre congrès, m’a fait rencontrer Sandra Mangoubi, éditrice chez Mardaga. Nous sommes tombés d’accord sur un point : adapter et éditer ce travail, destiné au départ à un public spécialisé et anglophone, pour un public plus large, en français et en néerlandais, était non seulement une évidence, mais encore un impératif citoyen ! Le résultat est le livre que vous tenez entre les mains, dont la traduction en néerlandais paraît simultanément chez Snoeck.

L’écriture d’un tel ouvrage ne pouvait se passer en vase clos. La crise politique d’avril 2010, la chute du gouvernement, les élections de juin 2010, les 540 interminables jours de négociations avant la formation du gouvernement d’Elio Di Rupo en décembre 2011… ont fait la une des médias tant en Belgique qu’à l’étranger. Alors que notre travail s’affinait et que la crise perdurait, nous étions d’autant plus convaincus que la longévité de cette crise pouvait, en partie, trouver ses racines dans les souvenirs divergents et parfois contradictoires d’événements du passé entre néerlandophones et francophones et que ces différences pouvaient influencer les négociations en cours entre partis des deux groupes linguistiques.

Aujourd’hui, cette crise est finie, nous avons un nouveau gouvernement, mais la question demeure : comment faire coexister ces mémoires du passé ? Peut-être, pour commencer, en les connaissant et en les comprenant mieux !

Olivier Luminet, 20 décembre 2011

Préface

de Marc Reynebeau

Au cas où vous en douteriez encore, les premières phrases de ce livre illustrent que l’histoire est rarement dissociable de son contexte. L’historiographie est toujours l’héritière de son époque, car chaque période apporte ses questions spécifiques sur le passé. Les historiens attentifs peuvent – non que ce soit nécessaire, mais passons – démontrer la pertinence de leur discipline en y apportant des réponses. Tel est le cas dans ce livre.

La crise politique aux accents éminemment communautaires, qui sévit en Belgique depuis 2007, a manifestement servi d’amorce aux recherches dont ce livre est le fruit. Car, en effet, d’où proviennent l’incompréhension et la polarisation en Belgique ? Les historiens à l’affût n’ont pas tardé à se saisir de cette question, car la mémoire collective a joué un rôle – pluriel – de premier plan dans l’impasse politique. De fait, lorsque différentes communautés ont une interprétation différente du passé, elles manquent de références communes, de conventions tacites et autres non-dits nécessaires à tout dialogue et, à plus forte raison, à toute négociation réussie.

Qu’il ait fallu attendre un an et demi après les élections fédérales de 2010 pour pouvoir former un nouveau gouvernement – et que la Belgique établisse ainsi un record du monde dont nous ne nous vanterons pas – donnent non seulement l’impression que la démocratie belge est à l’agonie, mais également que le pays fait figure de cas unique. Pourtant, la préoccupation identitaire, qui a accompagné l’incertitude quant au sort de la Belgique, a presque gagné le monde entier, conséquence, entre autres, d’une mondialisation accrue et d’une évolution rapide de la perception du quotidien. Dans de nombreuses démocraties stables en apparence, cette préoccupation identitaire a mené à d’importantes crises politiques et sociales. Le cas belge est donc la déclinaison d’un phénomène plus large.

Dans ces crises, le passé joue très souvent un rôle. En effet, beaucoup y voient une pêche miraculeuse et y puisent de quoi étayer leurs argumentations et légitimations actuelles. Il s’agit d’un réservoir d’expériences et de souvenirs potentiellement opportun pour comprendre le présent – c’est du moins l’image que l’on s’en fait.

En Belgique, cette dimension historique semble, toutes proportions gardées, peser plus lourd qu’ailleurs. Sans doute est-ce dû au fait que l’identité historiquement enracinée fait davantage partie du problème que de la solution. Ce constat est toutefois tendancieux, car tout partisan du séparatisme prétendra exactement le contraire. C’est précisément dans ce contexte que le présent ouvrage entend éclaircir ces différences et nuances par des regards multiples.

Mais les différences et les nuances sont également nécessaires, ne fût-ce que pour souligner la versatilité des données fondamentales. Ce n’est qu’en comprenant cela que le débat politique pourra être mené aujourd’hui avec davantage d’exactitude. Car, combien de groupes sont désormais impliqués dans le conflit communautaire : deux, trois, peut-être quatre ? S’agit-il de (sous-)nations, de « peuples » ou simplement de communautés politiques et de circuits de communication contingents ? L’attention portée à la question linguistique ne conduit-elle pas à une sous-estimation de différences sociales, culturelles et idéologiques plus profondes ? La longue tradition de querelles linguistiques, en particulier dans et autour de Bruxelles, n’est-elle pas la source d’une méconnaissance des nouvelles réalités inhérentes à l’urbanisation, l’internationalisation, le plurilinguisme et la multiculturalisation ?

Au cours des dernières années, ces questions historiques se sont régulièrement et explicitement emparées du débat politique. L’une d’entre elles consistait à savoir si « l’élite francophone » de Belgique devait reconnaître « l’injustice historique » subie par « les Flamands » depuis 1830. La proposition formulée début 2011 par le professeur de littérature Geert Buelens entendait mettre des mots sur un contentieux latent afin d’y apporter une solution, fût-elle symbolique, et de participer ainsi au rétablissement de la confiance politique.

La proposition retournait le couteau dans la plaie en accentuant la défiance largement répandue. Une défiance née du fait, notamment, que les élites politiques et leur arrière-ban ont suivi un parcours commémoratif différent, propre à chacune des deux principales parties du pays. Une différence notable réside dans le fait que la Belgique francophone et surtout la Wallonie mettent davantage l’accent sur l’aspect ouvrier et la lutte pour les droits sociaux, deux notions diamétralement opposées à la perception flamande de « l’autre » où prime l’image du francophone bourgeois et arrogant, pourtant l’ennemi de classe du « héros » historique wallon. Il convient de mentionner que l’image flamande s’est également modernisée : « l’élite francophone méprisante » a cédé la place au « Wallon gaspilleur » qui profite des transferts financiers flamands sans le moindre signe de gratitude. Mais les deux images partagent néanmoins un point commun : un sentiment flamand de méconnaissance, d’humiliation et d’exploitation.

La proposition de Buelens reste toutefois vague sur la nature précise de cette injustice, ou sur la question de savoir qui doit présenter ses excuses. Qui est, par exemple, cette élite coupable ? En ce qui concerne le 19e siècle, l’Index des éligibles au Sénat de Jean Stengers, publié en 1975, en énumère une liste exhaustive – mais qui peut ou veut encore aujourd’hui s’exprimer en son nom ?

La principale faiblesse de la proposition réside dans sa prise de position immédiate dans une question historique et dans le fait qu’elle désignait « les Flamands » comme la partie lésée. Elle était de plus formulée en des termes appartenant à un univers rhétorique spécifique : le ressentiment nationaliste flamand, ou, plus largement, le passé tragique au cours duquel le Flamand a toujours été le dindon de la farce. Et la boucle (vicieuse) était bouclée ! Car ainsi se trouvaient confortées les interprétations et les souvenirs conflictuels et donc polémiques du passé, qui avaient précisément participé à la naissance de cette méfiance politique.

Cet ouvrage commence toutefois par remonter aux véritables origines du débat : non pas la morale politique, mais l’étude des faits, en décrivant et en pointant précisément les perceptions et les souvenirs de chacun. C’est étrange qu’il ait fallu une crise politique pour accoucher de cette réflexion. Mais c’est finalement là le principe même de l’historiographie.

Marc Reynebeau est historien et rédacteur au journal De Standaard. Il a écrit plusieurs livres sur l’histoire et la culture de la Belgique et de la Flandre : Le siècle de la Belgique (1999), Le rêve de la Flandre (2003), L’histoire de Belgique en mots et en images (2005). Il a été pendant plusieurs années le présentateur vedette de l’émission TV De Slimste Mens ter Wereld sur la chaîne belge néerlandophone Eén de la VRT.

Préface

de Xavier Mabille

Anachronisme et finalisme guettent en permanence le travail des historiens, en ayant souvent partie liée entre eux, qu’il s’agisse de projeter dans le passé des situations actuelles ou au contraire d’y déceler un mouvement conduisant de manière inéluctable à ce que nous connaissons aujourd’hui.

Nul n’est vraiment à l’abri de tels pièges. Une institution aussi vénérable et prestigieuse que le Musée du Louvre se permet encore aujourd’hui à présenter des œuvres du 15e siècle en les localisant à « Bruxelles, Flandre » alors qu’à aucun moment de son histoire, Bruxelles n’a appartenu à la Flandre. En ce cas, la mention « Brabant » s’imposait, la mention « Pays-Bas », moins précise, pouvant convenir.

Il faut insister sur le fait que l’État belge indépendant de 1830 ne connaît ni Flandre ni Wallonie au sens actuel du terme. La Flandre renvoie toujours alors à l’ancien comté de ce nom, qui ne couvrait que deux provinces flamandes sur les cinq actuelles. Si le mot « wallon » était d’usage ancien, le nom « Wallonie » n’est employé pour la première fois qu’en 1844 par Charles Grandgagnage et n’est véritablement consacré qu’en 1881 par Albert Mockel.

Le risque est très fréquemment aujourd’hui, dans les débats sur les contributions des régions aux performances économiques, de désigner dès le 19e siècle la Flandre et la Wallonie dans leur acception actuelle. C’est ignorer que le processus d’identification régionale a été progressif et que pendant longtemps c’est l’espace national dans son ensemble qui a été conçu comme le champ de l’activité économique.

Comme la mémoire, l’histoire est sujette à de multiples aléas, pièges et altérations. « L’oubli, la fascination, la dénégation, la banalisation en sont des formes sans être pour autant de même nature. La part du volontaire n’y est pas la même selon les casa. »

La Belgique a toujours été terre de contrastes. La dualité linguistique en a sans doute été le signe le plus sensible. Mais tant les pratiques religieuses que les activités économiques y ont eu le plus souvent une répartition territoriale très différenciée.

De ces contrastes, une pente conduit aisément aux stéréotypes, qui peuvent certes avoir leur utilité. On a opposé bien souvent une Flandre rurale et catholique à une Wallonie censée être industrielle et laïque, au mépris des spécificités de zones entières qu’on ne pouvait assimiler telles quelles à de telles simplifications.

On atteint un degré plus dramatique avec les mythes engendrés par les deux grandes guerres du 20e siècle. Là aussi il convient de revenir aux faits au-delà de toute présentation idéologique et de ne pas opposer bloc à bloc des régions supposées homogènes.

Le grand mérite de l’ouvrage que l’on va lire est d’avoir fait appel à des disciplines différentes pour éclairer un cas particulièrement intéressant d’érosion d’un État national au regard des mémoires collectives souvent concurrentes qui y sont à l’œuvre. En postulant que la mémoire n’est pas la trace naturellement laissée par le passé, et que la mémoire collective n’est pas d’abord d’ordre national, l’ouvrage se donne les moyens d’étudier la construction des mémoires collectives en Belgique.

Il donne certes une priorité, en fonction même de son projet, à la dualité communautaire ou linguistique du pays. Mais l’analyse ainsi proposée des conflits mémoriels entre francophones et néerlandophones n’exclut pas la prise en compte d’autres facteurs de diversité mémorielle. Elle y encourage au contraire, non en s’y attelant explicitement, mais en donnant une éloquente illustration de la fécondité d’une approche interdisciplinaire et de travaux empiriques qui s’en inspirent.

Le croisement, en particulier, d’approches d’ordre historique ou politique d’une part, et d’ordre psychologique voire psychanalytique d’autre part, confirme qu’au plan de la mémoire les faits ne sont jamais égaux entre eux. Avant même l’intervention d’une propagande ou d’une désinformation, le retentissement moral des événements fait partie intégrante de leur événementialité pour ceux qui les subissent.

Comprendre leur inscription à long terme dans les mémoires collectives impose dès lors un va-et-vient permanent entre la sécheresse du fait avéré et la complexité des traces qu’il laissera dans les consciences, qui est aussi un va-et-vient entre l’époque où l’événement se produit et le moment où l’on tente d’en reconstituer le sens. C’est à une telle oscillation que l’on invite le lecteur, s’il veut profiter pleinement de cet ouvrage.

Xavier Mabille est le président du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques). Il est l’auteur de Nouvelle histoire politique de la Belgique (2011) et de La Belgique depuis la Seconde guerre mondiale (2003). Depuis 1975, il est un des principaux commentateurs de la vie politique belge.

a. X. MABILLE, Mémoire et histoire, Dossiers du CRISP, 2002. En néerlandais, Geheugen en geschiedenis, même éditeur.

Chapitre 1

L’interaction entre la mémoire collective et l’érosion des états-nations. Le cas paradigmatique de la Belgique

Olivier Luminet, Laurent Licata, Olivier Klein, Valérie Rosoux, Susann Heenen-Wolff, Laurence van Ypersele et Charles B. Stone

L’ÉROSION DES ÉTATS-NATIONS

Partout dans le monde, l’émergence de mouvements indépendantistes ou séparatistes nous confronte à l’érosion des états-nations. Chacun de ces mouvements remet en question le consensus sur lequel se fondent les identités nationales. On peut proposer de nombreuses explications pour rendre compte de cette tendance. L’existence de mémoires collectives divergentes entre groupes pourrait constituer l’une d’entre elles. En effet, la mémoire collective joue un rôle crucial dans de nombreux conflits car elle contribue à justifier les motifs et aspirations des parties en présence. Définir ce qu’une nation était dans le passé permet de projeter l’image de ce qu’elle devrait être. Dès lors, les conflits politiques liés à l’intégrité des états-nations sont systématiquement liés à des conflits de mémoire1. Ces conflits impliquent le plus souvent l’ignorance (ou le rejet) de la mémoire de l’autre groupe. Au-delà de l’intérêt scientifique de ces questions, comprendre les conflits de mémoire revêt également un intérêt pratique : cette compréhension permettrait une meilleure prise en compte des processus et des facteurs qui empêchent ou qui facilitent les accès de violence engendrés par des conflits de mémoire.

Une manière de comprendre les relations complexes entre mémoire collective et érosion des états-nations consiste à se pencher sur ces relations dans un contexte national spécifique. Dans cette perspective, la Belgique représente un cadre idéal pour aborder ces questions.

LE CAS DE LA BELGIQUE : QUELQUES ÉLÉMENTS HISTORIQUES ET CONTEXTUELS

Indépendante depuis 1830, la Belgique est un petit pays (30 500 km2, soit 1/18e de la superficie de la France), densément peuplé et composé de deux groupes linguistiques principaux – néerlandophones et francophones – auxquels s’adjoint une petite communauté germanophoneb. Cela fait des années que la définition de la Belgique et le degré d’identification à la nation ont alimenté d’incessants débats et conflits entre les deux groupes linguistiques dominants. L’érosion de la Belgique comme état-nation est par conséquent un processus qu’il faut envisager sur le long terme. Très centralisée depuis son indépendance en 1830 et jusque 1970, la Belgique est devenue un état fédéral suite à une série d’étapes au cours desquelles les communautés culturelles/linguistiques et les régions politiques ont progressivement obtenu un contrôle accru dans une série de domaines essentiels comme l’éducation, l’environnement ou l’économiec.

En marge de ces changements institutionnels dans la structure de l’État, les représentations et les attitudes des deux communautés linguistiques ont également évolué. L’attachement que les Belges portent à leur pays est relativement faible par rapport aux autres pays européens2. Toutefois, les identifications avec la région d’appartenance, la nation et l’Europe diffèrent suivant le groupe linguistique : les francophones présentent généralement un attachement plus important à la Belgique qu’à leur région ou à leur communauté alors qu’une tendance opposée s’observe chez les néerlandophones3. Les vifs débats entre les groupes linguistiques n’ont par ailleurs pas entraîné de violence physique. Pour toutes ces raisons, la Belgique constitue un laboratoire idéal pour examiner les mutations des identités nationales dans un contexte pacifique.

Nous voudrions tout d’abord présenter une carte de la Belgique afin de détailler la répartition des différents groupes linguistiques à travers le pays (Figure 1). La Flandre (6 161 600 habitants) représente la partie nord ; on y parle majoritairement le néerlandais. La Wallonie (3 456 775 habitants) se situe dans le sud du pays et les habitants y parlent majoritairement le français. Au centre du pays et du territoire flamand, se trouve la région de Bruxelles, capitale de la Belgique (1 070 841 habitants). Il s’agit de la seule région officiellement bilingue, ce qui signifie que toute l’administration publique assiste les personnes dans les deux langues, alors que l’administration est unilingue en Flandre et en Wallonie. Enfin la communauté germanophone (73 000 habitants) se localise à l’est de la Belgique. Nous ne développerons toutefois pas les spécificités de cette petite communauté, peu impliquée dans le conflit linguistique.

Ces chiffres démographiques officiels sont basés sur des critères exclusivement géographiques et ne correspondent donc pas au nombre exact de francophones et de néerlandophones en Belgique. En effet, même si la Flandre et la Wallonie sont officiellement unilingues, un certain nombre de leurs habitants parlent la langue de l’autre communauté. C’est principalement le cas en Flandre dans la périphérie de Bruxelles où, dans certaines communes, la majorité des habitants sont francophonesd. Ensuite, la loi belge actuelle interdit tout référencement linguistique. Par conséquent, même s’il est évident qu’une large majorité des habitants de la région de Bruxelles-capitale est francophone, la proportion exacte de néerlandophones et de francophones reste inconnue ; elle ne peut être évaluée que par le résultat des élections pour lesquelles les partis politiques présentent des candidats qui sont soit francophones soit néerlandophones.

FIGURE 1Carte de Belgique et de ses différentes régions linguistiques

En filigrane de l’évolution actuelle du conflit, les souvenirs liés aux relations entre groupes linguistiques dans le passé sont toujours très vivaces et pèsent sur le positionnement politique des habitants. Un objectif central de cet ouvrage est précisément de mettre en avant les interactions entre les souvenirs et les rapports qu’entretiennent aujourd’hui les différents groupes, tant au niveau politique qu’individuel. L’érosion de l’État belge en fournit une excellente illustration. La Belgique en effet a récemment fait face à la plus longue crise de son histoire. Les dernières élections législatives ont eu lieu en juin 2010. Il a fallu plus de 540 jours de négociation avant qu’un nouveau gouvernement ne prête serment ; pendant toute cette période de négociation et de tensions institutionnelles, c’est l’ancien gouvernement qui traitait « les affaires courantes »e. Selon nous, la crise politique actuelle peut en partie s’expliquer par les souvenirs divergents et parfois même contradictoires que chaque communauté linguistique en Belgique a développés à propos du passé national.

Ainsi, lorsque certains dirigeants politiques francophones donnent des interviews aux médias flamands, soit exclusivement en français, soit dans un néerlandais fort hésitant, cela rappelle probablement à beaucoup d’habitants néerlandophones des situations désagréables qu’ils ont personnellement vécues ou dont ils ont entendu parler : il y a quelques générations, en effet, la classe dominante en Flandre ne parlait que le français. Les Flamands perçoivent dès lors ces hommes politiques francophones comme méprisants envers la culture flamande. Comme nous allons le montrer, il existe en Flandre une mémoire vivace du mépris et de l’humiliation ressentis lors de la domination par les élites francophones4. L’important succès électoral remporté par le parti nationaliste flamand N-VA (Nieuwe Vlaamse Alliantie ou Nouvelle alliance flamande) lors des élections législatives de 2010 peut en partie s’expliquer par ce ressentiment lié au passé et qui élude les préférences politiques traditionnelles. En effet, une étude récente a montré que de nombreux électeurs flamands de gauche ont voté pour la N-VA, même si ce parti se situe clairement à droite de l’échiquier politique du point de vue socio-économique5. Ces données suggèrent que les enjeux linguistiques dominent pour l’instant les choix électoraux en Flandre au détriment des aspects idéologiques plus traditionnels opposant la gauche et la droite. La N-VA incarne aujourd’hui le sentiment populaire d’insatisfaction et de ressentiment qu’une partie des Flamands éprouve envers les francophones.

De fait, beaucoup de francophones ignorent la pauvreté et les difficultés économiques de la Flandre au cours du 19e et de la première moitié du 20e siècle. En parallèle, ils conservent des souvenirs glorieux de la Wallonie, une des régions les plus prospères du monde à l’époque, grâce à ses charbonnages et à son industrie métallurgique. Cette incapacité à forger une mémoire collective cohérente de leur passé empêche les Belges de développer une identité nationale forte et un sentiment affirmé d’appartenance commune.

Récemment, le sénateur flamand Rik Torfs déclarait à un journaliste français que « le vrai problème entre Flamands et francophones n’est pas le désaccord, c’est l’indifférence »6. En effet, contrairement à d’autres conflits ethniques comme en Irlande du Nord ou dans les Balkans, il n’y a eu jusqu’à présent quasiment aucun épisode de violence physique entre francophones et néerlandophones. Il n’y a par ailleurs que peu de manifestations de haine entre les deux groupes linguistiques. Par-delà les différences importantes en termes de préférences politiques (majorité de votes à gauche parmi les francophones, majorité de votes à droite parmi les néerlandophones), les deux groupes ne partagent tout simplement pas les mêmes références historiques. En outre, la tendance des médias belges à se concentrer sur leur propre communauté linguistique se traduit souvent par un désintérêt pour l’actualité de l’autre communauté7. Seuls les événements sportifs semblent éveiller un sentiment d’appartenance nationale.

Ces mémoires collectives divergentes sont aussi associées à des réactions émotionnelles contrastées envers le passé.

ÉMOTIONS COLLECTIVES ET MÉMOIRES COLLECTIVES

« L’identité du groupe implique des processus émotionnels qui peuvent s’expliquer uniquement par l’histoire du groupe lui-même8. » En d’autres termes, les émotions ressenties par les individus ne sont pas indépendantes de leur mémoire collective. Quelques émotions individuelles façonnées par les souvenirs collectifs des néerlandophones et des francophones permettront d’illustrer ce point de vue.

Prenons par exemple les sentiments de mépris et d’humiliation ressentis par les Flamands. Ils trouvent leur fondement dans la prospérité économique de la Wallonie au 19e siècle et la domination d’une élite francophone associée à la pauvreté de la Flandre à cette époque. Cette humiliation ancienne renforce la conviction, partagée par de nombreux Flamands, que la langue néerlandaise et la culture flamande sont menacées, et que l’identité flamande doit être protégée9.

Ces deux émotions peuvent aussi expliquer pourquoi la Flandre se sent encore frustrée, malgré sa prospérité économique actuelle. Le journaliste Paul Goossens note que ce sentiment de frustration sape encore actuellement l’âme d’une région riche, dynamique et prospère10. Il apparaît que de nombreux Flamands ne peuvent tout simplement pas oublier le passé, en particulier les années économiquement difficiles du début de l’État belge. Même si certains de ces souvenirs ne sont pas conformes aux événements historiques réels, ils restent fortement ancrés dans la mémoire collective flamande11. D’après le journaliste Pascal Verbeke, ni la Flandre, ni la Wallonie n’ont assimilé le renversement de la prospérité économique durant les années 196012. La Flandre se comporte parfois comme si elle était encore opprimée, victime de l’État belge, malgré le fait que le pouvoir économique réside dorénavant dans cette région. De façon concomitante, certains francophones n’acceptent pas l’actuelle supériorité économique de la Flandre. Verbeke conclut qu’une part importante de l’« hystérie » actuelle à propos du conflit linguistique vient de ce décalage de représentations.

Un deuxième groupe d’émotions collectives inclut la honte et le ressentimentf. Le sentiment de honte provient en Flandre de la collaboration politique avec l’occupant durant les deux guerres mondiales. Toujours ressentie de nos jours, la honte empêche toute discussion au sujet des événements de cette période. Cependant, en même temps, on observe un ressentiment important à l’encontre de l’État belge, car certains Flamands considèrent que la condamnation des collaborateurs après la guerre fut trop sévère. Ces émotions liées au passé ne sont pas sans conséquences aujourd’hui. La majorité des partis politiques flamands font ainsi régulièrement pression en faveur d’une loi qui accorderait une amnistie aux collaborateurs, comme ce fut le cas dans d’autres pays européens. Cette proposition fait systématiquement l’objet d’une vive résistance de la part des partis francophones qui rejettent avec force l’idée de toute amnistie pour ceux qu’ils considèrent comme des traîtres. Ils refusent même d’en discuter. Ce refus peut pour une part expliquer l’essor actuel du nationalisme flamand, provoquant chez certains néerlandophones de vifs sentiments d’injustice qui s’accompagnent fréquemment de colère, de dépit et de rancune. Comme on pouvait le lire récemment dans Le Soir, « la radicalisation communautaire au nord du pays a beaucoup de causes, mais l’absence de réconciliation avec un passé de collaboration et de répression en est peut-être la page la plus sensible. (…) Il n’y a de paix et de réconciliation réelles que lorsqu’« une purification de la mémoire » a eu lieu. Les méandres de l’histoire n’ont jamais permis d’amnistie en Belgique, à la différence notoire de presque tous les autres pays européens qui furent occupés »13. En s’avérant inapte à offrir des pistes permettant d’assimiler le passé de façon collective, l’État belge a laissé subsister et même s’épanouir ces sentiments de dépit et de rancune.

Ces différents exemples illustrent bien la façon dont les émotions éprouvées par les habitants des deux communautés linguistiques belges les uns envers les autres sont en partie suscitées par des mémoires collectives divergentes. Les théories de l’émotion suggèrent qu’avant d’éprouver une émotion, chaque individu développe des évaluations cognitives de la situation qui déterminent ensuite le type d’émotion ressentie14. Par exemple, évaluer une situation comme injuste provoque de la colère. Ainsi, lorsqu’on demande aux Belges leur avis sur des événements du passé, on peut observer des différences importantes en termes d’évaluations cognitives. Une étude récente illustre bien ce point. Elle a été conduite auprès d’anciens étudiants francophones et néerlandophones qui vivaient à Louvain en 1968, lors de la scission de l’université en deux entités linguistiques15.

Avant de décrire les résultats de cette étude, une petite introduction historique est nécessaire. En 1962-63, une série de lois linguistiques furent votées au Parlement. Elles rendaient officiels l’existence de zones géographiques unilingues et le « principe de territorialité » défendu par les néerlandophonesg. Cependant, un lieu enfreignait cette nouvelle loi, la ville de Louvain, siège de l’Université catholique de Louvain, fondée en 1425. À Louvain, les étudiants et les professeurs néerlandophones et francophones travaillaient et vivaient toujours ensemble ; le français y était encore utilisé comme l’une des langues officielles de l’université. Malgré la division de chaque faculté et de l’administration centrale en deux sections linguistiques, de nombreux Flamands jugeaient intolérable que le français puisse encore être utilisé officiellement dans une ville située en territoire flamand. Le mouvement étudiant flamand réclama le départ des francophones de Louvain. On entend alors dans les rues le fameux slogan « Waalen buiten » (« les Wallons dehors »). De nombreuses manifestations provoquèrent alors le déménagement de la section francophone de l’université et la création d’un nouveau campus à Louvain-la-Neuve, en Wallonie.

L’étude a montré non seulement que les souvenirs de ces événements évoquaient des émotions différentes pour les deux groupes (de la peur pour les francophones et de la joie pour les néerlandophones), mais qu’ils suscitaient également des évaluations cognitives distinctes. Les francophones percevaient les actes des néerlandophones comme inspirés par des motifs ethniques et jugeaient ceux-ci comme illégitimes, tandis que les néerlandophones considéraient le conflit comme un mouvement collectif légitime en vue de l’émancipation sociale des Flamands. Les francophones ont ressenti le conflit en tant qu’individus faisant face à des événements inattendus, tandis que les néerlandophones l’ont ressenti comme un mouvement collectif planifié. Il est intéressant de constater que ces différences de souvenirs se sont aussi traduites dans le vocabulaire utilisé par les répondants de l’étude. Les néerlandophones interviewés ont utilisé davantage de pronoms collectifs (« nous » ou « nos ») que les francophones qui ont utilisé plus souvent des pronoms singuliers (« je » ou « moi »).

On le voit, la question des interactions entre la mémoire collective et l’évolution des états-nations est complexe. Pour être en mesure de l’aborder avec toutes les nuances requises, il est nécessaire de faire appel à de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales.

UNE PERSPECTIVE INTERDISCIPLINAIRE SUR LA MÉMOIRE COLLECTIVE BELGE

L’originalité de notre démarche est d’aborder ces différents enjeux à travers le prisme de plusieurs disciplines : la psychologie – qu’elle soit sociale, cognitive ou clinique –, l’histoire, la psychanalyse, les sciences politiques et la littérature. En procédant de la sorte, nous pourrons envisager différents axes d’analyse.

Le présent livre se démarque des recherches qui essayent d’apporter des points de vue privilégiant tantôt l’objectivité, tantôt la subjectivité. En effet, l’histoire tente de procurer un récit du passé tel qu’il s’est déroulé. La psychanalyse, par contre, examine les dynamiques subjectives de chaque individu qui expliquent ses émotions, ses fantasmes, ses motivations, ses comportements et ses souvenirs. La psychologie sociale, quant à elle, occupe une place intermédiaire entre ces deux perspectives car elle essaye d’intégrer analyse collective et analyse individuelle. Les méthodes utilisées ici sont donc diverses : enquêtes quantitatives et qualitatives, analyses de discours officiels, d’articles de presse ou encore de romans.

Les approches interdisciplinaires dans l’étude de la mémoire collective sont trop rares. Nous espérons qu’à travers les différents chapitres de ce livre, nous pourrons démontrer leur intérêt et leur potentiel. À notre connaissance, il n’existe aucune autre tentative d’étudier, à l’échelle d’un pays entier et avec un regard pluridisciplinaire aussi complet, la façon dont les événements du passé façonnent nos souvenirs, attitudes et émotions dans le présent. Néanmoins, certaines recherches en ce domaine ont déjà confronté ou articulé plusieurs disciplines. Par exemple, dans son étude du nationalisme dans les états démocratiques contemporains, le sociologue Anthony Smithh notait les bénéfices d’une analyse qui incluait les sciences politiques et l’histoire16 :

Plutôt que de voir les nations et les nationalismes comme des survivances obsolètes du passé ou comme des produits inévitables de la modernisation globale et du capitalisme, ou comme les caractéristiques pérennes et naturelles de l’histoire humaine et de la société, nous devons plutôt remonter à leurs contextes ethniques et territoriaux. Nous devons les situer dans l’intersection historique plus vaste entre liens culturels et groupes politiques, comme la suite de la centralisation administrative, de la transformation économique, de la communication de masse et de la désintégration des traditions que nous associons avec la modernité. Une référence temporelle plus longue ainsi que la prise en compte du substrat ethnique sont donc nécessaires si nous voulons donner du sens à l’appel omniprésent des idéaux nationaux à un moment de l’histoire où d’autres forces laisseraient présager et même accélérer l’obsolescence du nationalisme.

Les bénéfices d’une intégration des perspectives de l’histoire et des sciences politiques seront illustrés, par exemple, de façon plus détaillée dans le chapitre 3, qui traite de la mémoire de la Première guerre mondiale et de la colonisation belge au Congo.

Cet ouvrage permet ainsi d’observer une série de changements importants dans la façon de mener une étude pluridisciplinaire sur la mémoire collective. Si on prend l’exemple de la psychologie, on observe une tendance nouvelle à examiner la façon dont des événements publics du passé et les émotions qui s’y rapportent affectent les souvenirs actuels17. On peut également noter l’intérêt croissant des chercheurs en psychologie cognitive pour l’intégration de concepts relevant de la psychologie sociale. Ainsi, depuis plus de trente ans, des chercheurs s’intéressent aux facteurs émotionnels et cognitifs qui expliquent la persistance à travers le temps du souvenir d’événements publics et du contexte dans lequel on en a pris connaissance. Ces souvenirs sont appelés « souvenirs flashes » ou « flashbulb memories »18. Par exemple, nous nous souvenons tous encore aujourd’hui du moment où nous avons appris les attentats du 11 septembre 2001, de l’endroit où nous étions, de ce que nous faisions à ce moment-là ou parfois même de détails sensoriels très précis comme la chanson qui passait à la radio ou un détail de la pièce où nous nous trouvions. Récemment, les chercheurs se sont beaucoup penchés sur les facteurs sociaux qui peuvent expliquer les différences dans les processus de formation de ces souvenirs flashes. Ainsi, on a mis en évidence que les facteurs prédisant la mémorisation de l’événement et des souvenirs flashes sont différents selon que l’événement étudié met en exergue les identités individuelles ou socialesi. Dans le même ordre d’idée, d’autres chercheurs ont rapporté que l’identification à un groupe social influence les processus de formation de la mémoire individuelle en modifiant les représentations que les individus possèdent de leur groupe d’appartenance19.

On peut également observer des tentatives interdisciplinaires dans le domaine des sciences politiques, et en particulier dans le domaine de la résolution de conflits, par une prise en compte plus fréquente de l’importance des aspects traumatiques de l’événement20. La notion de trauma, étudiée de façon plus traditionnelle en psychologie, en psychiatrie ou en psychanalyse, s’est révélée critique pour la compréhension de l’impact réel de tout conflit international ou intercommunautaire. La prise en compte progressive de l’échelle individuelle et communautaire, plutôt que strictement étatique, a requis une collaboration étroite avec des historiens, mais aussi avec des psychologues, des sociologues et des anthropologues. Notons par ailleurs que les politologues ne considèrent plus les représentations officielles du passé comme leur objet d’analyse exclusif. La plupart d’entre eux se concentrent aussi sur les souvenirs, souvent intenses et détaillés, liés aux conflits. En procédant de la sorte, ils tentent de comprendre les interactions entre les narrations publiques du passé et les expériences individuelles, qu’elles aient été directement vécues ou transmises. Ce changement de perspective provoque l’émergence de nombreuses questions. Les stratégies politiques et les postures rhétoriques correspondent-elles aux représentations et aux traces de l’expérience vécue ? Quels sont les domaines et les limites de l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques ? Dans quelle mesure la population adhère-t-elle ou résiste-t-elle aux narrations officielles du passé21 ?

Ces nouvelles perspectives suggèrent la nécessité de développer davantage de travaux empiriques pour comprendre les processus mis en œuvre lors de la remémoration du passé. Les scientifiques intéressés par la mémoire collective font face à deux défis essentiels : l’articulation des processus par lesquels les souvenirs se construisent et le contenu réel de ces souvenirs. Le plus souvent, les chercheurs, chacun dans son champ respectif, se concentrent sur un aspect ou l’autre de la mémoire collective, sans les combiner. Par exemple, les psychologues cognitifs étudient depuis longtemps le biais de rétrospection c’est-à-dire la tendance à voir les événements du passé comme prévisibles au moment de leur survenue (« J’aurais pu le prévoir »). Mais aucune étude n’a examiné la façon dont ce biais peut contribuer à l’élaboration de mémoires collectives. Nous espérons que cet ouvrage pourra combler ces lacunes en examinant à la fois les processus en jeu et le contenu réel des événements passés.

Passons à présent à une rapide présentation des différents chapitres.

PRÉSENTATION DES CHAPITRES