Bienvenue en enfer - Gérard Batut - E-Book

Bienvenue en enfer E-Book

Gérard Batut

0,0

Beschreibung

Sept grands-oncles Morts pour la France, et nombre de blessés... Une famille, comme tant d'autres, détruite lors de la Grande Guerre... L'auteur remet pédagogiquement en lumière la vie de ces hommes au front, dans la boue, au plus près des combats. Il s'appuie sur les témoignages que lui ont transmis ses proches et les a accompagnés d'éléments extraits du Service Historique de la Défense, minutieusement replacés dans leur contexte historique. Témoins d'un autre temps, vous découvrirez leurs métiers, leurs amours, leurs doutes, leurs rêves brisés, leur jeunesse sacrifiée... Pas à pas, sans haine, à travers une longue enquête, l'auteur vous conduira à l'aide de cartes et de photos jusqu'à leur dernier jour. Cinq d'entre eux étaient des enfants de Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis, deux d'un petit village du côté de Castres dans le Tarn. Tous fantassins, ils appartenaient au 14 BCA, 36 RI, 58 RI, 152 RI, 154 RI et 166 RI.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 347

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



La guerre est un crime que la victoire n'excuse pas. Voltaire

Sur le monument aux Morts de Saint-Ouen

Je dédie ce livre à mon père, Robert BATUT.

Je remercie :

Françoise, mon épouse, pour sa patience et son oeil de sculpteur à authentifier les visages Claudie, ma lointaine cousine, pour son témoignage et ses photos

Baptiste, mon fils aîné, pour ses retouches photos

Pierre ROCHE, professeur de Lettres, pour ses conseils émérites et sa relecture attentive.

Jacques DELANNOY, lieutenant-colonel, ingénieur de l'armement, pour ses vérifications minutieuses

Le personnel des services d'archives pour leurs compétences, leur gentillesse et leurs disponibilités.

Couverture : photo stèle de l'usine PLEYEL, accord Archives Municipales de St-Denis, cote 76S6/4

A la poursuite d'un Temps perdu...

Quand j'étais gamin, j'avais remarqué dans le tiroir de la table de nuit de la chambre à coucher de mes parents de petites boites bordeaux à l’intérieur desquelles se nichait une médaille militaire.

J'avais observé également chez ma grand-mère à Saint-Ouen un grand cadre accroché au mur avec trois médailles. « Les médailles de ton grand-père » m'avait-on dit. Elles trônaient là, dans la salle à manger, juste au-dessus de son fauteuil....

Le décor pour un gosse comme moi un peu rêveur et toujours curieux d'aventures extraordinaires était planté. Il fallait juste y mettre un peu de matière... Qui étaient ces héros?

Mon père me parla bien un peu de mon grand-père que je n'avais pas connu. Mais la guerre était un sujet qu'il n'aimait pas trop aborder, peut être parce que lui même n'avait pas eu beaucoup d'informations.

Puis, un peu plus tard, à l'adolescence, je découvris dans une vieille boîte à chaussures, parmi des photos jaunies, quatre portraits de soldats : « Voici mes fameux Héros!!!... » Enfin, je pouvais mettre un visage sur ces médailles. Ne me restait plus qu'à trouver leur nom et je m’empressais le soir de questionner mon père

–    

Papa, qui c'est?

osai-je en montrant les photos

–    

Ce sont mes oncles, les frères de ma mère.

–    

Mais comment s'appellent-ils?

–    

Il y a René..., Lucien..., André... et Marcel je crois, mais je ne peux pas te dire qui est qui. Je ne sais pas...

–    

Ils ont fait la guerre?

–    

Oui, ils sont morts à la guerre

Mes questions devinrent plus précises : quand? Comment? Mais mon père ne savait pas grand chose juste que deux frères étaient morts le même jour, ou presque, en 1915 et que son père avait lui aussi perdu un frère.... Bigre! Quelle famille, encore un autre Héros!

Il sentait bien que ce sujet m'intéressait. Pourtant, lui l'antimilitariste me proposa d'inviter un jour sa tante Marguerite, la soeur de ces soldats...

J'avais eu l'occasion de la rencontrer avec son mari chez elle à Persan-Beaumont (95) quand j'étais môme. Mais depuis de nombreuses années, elle ne se déplaçait plus et mes parents n'étaient pas très famille. Il alla donc la chercher un dimanche et, à la fin du repas, je lui présentais ces photos pour qu'elle puisse me parler de ses frères.

Je n'oublierai jamais le regard de cette femme, attendrie devant ces portrait qu'elle redécouvrait. Ses yeux bleus s'embuèrent et elle me dit avec un visage qui s'éclaira bientôt « Celui-ci, c'est Marcel, qu'est ce qu'il était gentil Marcel... II est mort le même jour que Lucien, le 25 septembre 1915, je crois.... Et puis celui-là c'est André.... » Ses souvenirs remontaient à la surface et je pris consciencieusement des notes, buvant littéralement ses paroles.

De cette journée, je garde un souvenir ému. Évidemment, j'avais fait ressurgir les douleurs du passé, des peines et des souffrances. En même temps, ma grande-tante m'encouragea à poursuivre cette amorce d'arbre généalogique. J'avais quinze ans à l'époque et, depuis, je n'ai jamais cessé. Aujourd'hui encore, je l'améliore toujours. Je m'amuse beaucoup à le compléter en collectionnant les petits trucs, les petites traces que chacun d'entre nous laisse dans sa vie sans y prendre garde.

L'histoire des Hommes m'a toujours passionné, la petite histoire, pas la Grande. Celles des gens tout à fait ordinaires, ce commun des mortels que les Grands de ce monde n'hésitent pas à sacrifier... Dans ma quête généalogique, j'ai fait des découvertes passionnantes sur la vie de ma famille car, en recoupant les informations et en les replaçant dans leur contexte, j'ai pu me faire une idée assez précise de ce qu'elle avait vécu.

En ce centenaire de la Grande Guerre, il me semblait indispensable de faire un point sur nos Héros. Notre génération a entendu parler de cette guerre par des proches, ou simplement a pu croiser des mutilés. Quand j'étais gosse, il n'était pas rare de voir un pépé avec une jambe de bois. Puis, progressivement, en même temps que je grandissais, ils s'effacèrent pour disparaître avec leurs souvenirs....

Je fais partie de la dernière génération qui peut encore écrire avec émotion sur cette tragique période. Mes enfants n'auront pas la même sensibilité et c'est bien normal. Restera alors ce livre qu'ils liront sans doute et que leurs propres enfants liront peut être.

En me lançant dans ce projet, j'étais loin d'imaginer ce que j'allais découvrir. D'abord, ce n'était pas cinq soldats que je devais rappeler à notre mémoire mais, grâce à Internet, sept. J'ai complété alors mes informations par des recherches dans divers lieux d'archives, en lisant des ouvrages et en naviguant sur des sites spécialisés.

Je pris ensuite mon bâton de pèlerin, mon stylo, mes cartes, mon appareil photo et je me suis mis à reconstituer dans le détail l'itinéraire de chacun d'entre eux, un peu à la façon d'un guide touristique.

Un jour, peut-être, une personne en possession de ce livre aura envie de leur rendre hommage. Durant un congé, elle suivrait leur parcours et irait à la découverte d'un bout de la vie de ces soldats et de leurs camarades d'infortune.

J'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire mais, en même temps, ce fut pour moi une épreuve difficile.

Leur destin m'a bouleversé plus que je ne pouvais l'imaginer. Régulièrement, j'ai dû arrêter mes lectures et mes recherches tant la description de ce qu'ils avaient enduré m'était insupportable... Je me suis souvent demandé comment humainement ces hommes avaient pu vivre et tenir dans cet enfer.

J'ai tenté ensuite de mettre de la chair, des sentiments autour de leurs épreuves. J'ai dû faire des choix de manière à ne pas me répéter d'un soldat à l'autre. Il fallait absolument éviter ce piège qui aurait pu devenir lassant. Une guerre reste une guerre avec toujours les mêmes angoisses, les mêmes peurs, les mêmes questionnements existentiels car ils ont tous affronté jeunes, la mort avec courage et parfois abnégation. Sûr que ces interrogations les ont plus qu'effleurer....

Tous ces récits sont rigoureusement exacts : les faits rapportés, les épreuves traversées, les lieux évoqués et les personnes nommées. Je me suis appuyé sur ce que m'avait raconté Marguerite, Claudie sa petite-fille, mon père, des documents historiques et familiaux ainsi que sur le portrait de mes grands-oncles. J'ai seulement pris la liberté de tracer le profil psychologique de chacun d'eux.

Une photo, à cette époque, était rare et chère. L'individu photographié se mettait en valeur et cherchait nécessairement à exprimer quelque chose. C'est ce que j'ai tenté de capter, d'imaginer et de vous restituer comme je l'ai ressentie. C'est la seule petite coquetterie que je me suis permise pour redonner chair et rendre humain ce qui ne pouvait plus l'être cent ans après.

Bon voyage en enfer....

Gérard BATUT 2018

A LA MEMOIRE DE NOS MORTS

Henri BEGESmort le 29 août 1914 à NompatelizeJean BEGESmort le 2 janvier 1915 à BethencourtArmand BATUTmort le 23 mars 1915 à l'Hartm annswillerkopfLucien LECOMTEmort le 25 septembre 1915 à Neuville-Saint-VaastMarcel LECOMTEmort le 1er octobre 1915 à Saint-Hilaire-Ie-GrandAndre LECOMTEmort le 7 septembre 1917 à LonguevalRené LECOMTEmort le 23 février 1921 à Saint-Ouen

La Grande Guerre ...

Le contexte historique

Napoléon III eut la très mauvaise idée de déclarer la guerre à la Prusse en 1870.

Six mois plus tard avec 139 000 morts, la France signait un armistice à Versailles qui la dépossédait de l'Alsace et de la Lorraine.

Dès lors, la revanche sera dans tous les esprits, motivant tant les hommes politiques que nos concitoyens. La Nation orpheline d'une partie de son territoire développera alors toute son énergie, toute son organisation, tous ses projets à reconquérir ce « bout de France perdu ». La IIIème République, la presse, l'école primaire devenue obligatoire à partir de 1880, se chargeront de rappeler en permanence cette humiliation. Le nationalisme français, déjà très présent dans la société de l'époque, sera exacerbé.

L'armée également fut complètement revue et réorganisée. Le service militaire devenu obligatoire dès 1872 durait 5 ans ou de 12 à 18 mois selon un « tirage au sort ». A partir de 1905, celui-ci disparut, la durée devint égale pour tous et passa à 2 ans. En 1913, cette durée fut portée à 3 ans. Les conscrits nés en 1891, donc de la classe 1911, ont vu leur période de service militaire allongée jusqu'en 1914, date du début des hostilités. Certains ne seront rendus à la vie civile qu'après sept longues années passées sous les drapeaux....

Le service militaire

Le service militaire était considéré comme une étape importante dans la vie d'un homme. S'il n'avait pas été reconnu « apte au service » et s'il n'était pas dégagé de ses obligations militaires, il pouvait rencontrer des difficultés pour se marier. En effet, les jeunes filles et les familles se montraient réticentes dans la crainte de quelques anomalies cachées. Par ailleurs, il ne serait pas venu à l'idée d'un garçon de fuir ce devoir patriotique.

A l'issue de son service militaire, dite « période d'active », le soldat était maintenu jusqu'à l'âge de 35 ans dans la « réserve ». Il devait alors assez régulièrement, tous les deux ou trois ans, faire une « période » de trois semaines à trois mois durant laquelle il actualisait ses connaissances militaires. Ensuite, le soldat était affecté à l'armée territoriale encore appelée « les pépères », puis il était libéré définitivement de ses obligations à l'âge de 45 ans.

L'armée territoriale, constituée entre autres de Régiments d'Infanterie Territoriale (RIT), n'était pas censée monter au feu en cas de conflit. Théoriquement, sa principale tâche consistait à assurer la logistique, la fortification des ouvrages, le creusement des boyaux et tranchées, l'évacuation des blessés, l'enterrement des morts, la surveillance des voies ferrées, la réparation des routes. Cependant, progressivement et devant les « saignées » occasionnées dans les troupes, certains régiments eurent recours au moins âgés d'entre eux pour les incorporer, voire pour les faire participer à des assauts en tant que RIT. Bien braves, ces « pépères », savaient aussi se comporter parfois en « papas », entourés de jeunes qui auraient pu être leurs fils... Ils faisaient, certes, leur devoir mais en relativisant bien les choses et avec un regard triste sur le terrible spectacle dans lequel ils étaient partie prenante

Les jeunes recrues étaient généralement appelées dans un régiment proche de leur domicile afin de faciliter les périodes de réserve. Il était tenu compte de leurs compétences et de leur morphologie. La région parisienne était un cas atypique et la plupart des conscrits étaient dirigés vers les régiments d'infanterie (RI) ou dans un bataillon de chasseurs à pied (BCP) de l'Est. Leur structure et leur fonctionnement étaient aussi assez différents.

Au total la France mobilisa 3 millions d'hommes rejoints très rapidement par 700 000 « territoriaux ». En face l'Allemagne disposait de 3,750 millions d'hommes. Les belligérants étaient donc, sur le papier, sensiblement de force égale.

L'organisation militaire

Selon l’État-Major, la Nation disposait en 1914 de quatre armées réparties entre le Luxembourg et la Suisse (les 1ère, 2ème, 3ème et 5ème). La 4ème était maintenue en réserve dans la région de Commercy (55).

Ce système était pyramidal et modulaire dont la plus petite unité était le régiment. Il comportait environ 3300 hommes dont une cinquantaine d'officiers. Le colonel du régiment avait à sa disposition, outre son état-major, une antenne médicale avec un médecin-major aidé de deux ou trois médecins auxiliaires, un groupe de téléphonistes et de cyclistes, une ou plusieurs sections de mitrailleuses. En théorie, en 1914, l'infanterie avait pour vocation de monter à l'assaut, puis de tenir le terrain coûte que coûte.

Un Bataillon de Chasseurs à Pied (BCP) quant à lui avait un effectif moindre. Il était composé de 1500 hommes dont 30 officiers répartis sur 6 compagnies. Très mobile, il avait pour vocation de se déplacer rapidement en mettant à profit l'environnement, d'entrer au contact avec l'ennemi et de le harceler. Nous dirions aujourd'hui qu'il s'agissait d'une troupe de choc, type « parachutiste ». Le Chasseur était morphologiquement pas très grand, plutôt tonique, voire nerveux, un peu casse-cou et souvent prêt à en découdre....

Par ailleurs, il existait également des régiments constitués entièrement de réservistes, « doublant » ainsi le régiment d'origine. Les régiments dits «d'active », composés de conscrits, étaient numérotés de 1 à 199, et les régiments exclusivement de « réserve » eux étaient identifiés à partir de 200. Ainsi, le 258 RI était le frère jumeau de réserve du 58 RI.

Le début des hostilités

La France n'avait qu'une idée en tête reconquérir l'Alsace et la Lorraine. L’État-Major français, contrairement aux Allemands, avait seulement un plan d'attaque et aucun plan de défense.

Dès lors et durant ces 4 ans de guerre, les régiments seront envoyés à l'assaut, sabre au clair et baïonnette au canon dans un seul but celui d'avancer toujours plus loin quelles qu'en soient les pertes. Ceci explique également pourquoi nos Poilus vivaient dans des tranchées de fortune, leurs positions demeurant constamment provisoires dans la stratégie des généraux.

Les Allemands quant à eux, plus pragmatiques, s'installaient dans une guerre d'usure et construisaient de solides casemates et abris, quelquefois en pierre ou en briques, beaucoup plus confortables avec cuisines, latrines et même des douches.... Ils profitaient du relief du terrain pour assurer leur prédominance en tenant généralement les crêtes. Les Français étaient réduits à barboter en bas des pentes perpétuellement dans la boue et l'inconfort.

La guerre commencera par une phase de mouvements qui se concrétisera par une course jusqu'à la Mer du Nord. D'une manière générale, tous les RI et BCP ont été très éprouvés pendant le déroulement de ces opérations. Pour les armées qui s'affrontaient, il s'agissait en effet de tenter de contourner par le flanc l'ennemi : c'est ainsi qu'elles remontèrent jusqu' à Nieuport en Belgique. Aucun des deux camps ne prit finalement l'avantage.

L'installation dans la guerre

L'idée d'une guerre rapide et facile était déjà bien loin. Début 1915, Les deux camps se figèrent dans la terre de France et se battirent pour quelques dizaines de mètres d'occupation de terrain, au mieux quelques kilomètres, rarement quelques dizaines de kilomètres. Il y aura ainsi une bande de territoire d'environ 50 km de large où moururent des dizaines de milliers d'hommes par kilomètre de front.

Verdun, érigé en summum du sacrifice humain dans les deux camps est en soi un exemple. La bataille débuta en février 1916 et dura jusqu'en décembre 1916. Si tous les soldats français et allemands morts à Verdun devaient un jour se relever et se tenir debout sur ce champ de bataille, il n'y aurait pas assez de place pour les contenir... L'objectif des deux camps était de saigner l'autre « à blanc ». Presque tous les régiments « montèrent » au moins une fois à Verdun, voire plusieurs fois. Ils restaient en première ligne une ou deux semaines en fonction des événements. Ils subissaient des « marmitages » continuels. Ce qui subsistait des régiments broyés était ensuite reconstitué à l'arrière avec de nouvelles recrues. Puis, ils retournaient dans un secteur « plus calme ».

Suite à la décomposition progressive du front russe, les troupes allemandes ramenèrent de nombreux régiments dans le secteur de Verdun. La pression fut tellement forte que l’Etat-Major français réclama instamment aux Britanniques l'organisation d'une vaste offensive dans l'espoir d'attirer plus loin les troupes ennemies. Ce sera la bataille de la Somme avec notamment le fameux 1er juillet 1916 où tomberont 20 000 soldats anglais.

Durant cette période de guerre d'usure et de fixation des fronts, l'artillerie à elle seule tua 80 % des soldats. La maladie était également de la partie et très présente. Elle s'attaquait à des hommes affaiblis qui vivaient dans des conditions très précaires, dans la boue, parmi les rats et les poux. Ils manquaient de sommeil et devaient souvent endurer un ravitaillement incertain. Les maladies pulmonaires ainsi que les dysenteries faisaient des ravages. Après la boucherie de Verdun, en 1917 apparurent les mutineries de grande envergure. Les soldats ne refusaient pas la guerre mais seulement un certain type d'offensive inutilement sanglante. Le Chemin des Dames, Craonne, ces batailles élaborées et imposés par le général MANGIN étaient l’illustration parfaite de mépris du commandement pour les pertes humaines.

Vers la fin de la guerre

L'écroulement de la Russie après la Révolution d'octobre 1917 eut pour conséquence direct de ramener sur le front occidental toutes les armées allemandes pour une offensive générale qui débutera en janvier 1918. Le front français fut enfoncé en profondeur sur plusieurs dizaines de kilomètres entre Arras et Reims ce qui contraignit toutes les armées à reprendre une guerre de mouvement. La France ne dut son salut qu'à l'arrivée massive de troupes américaines, fraîches, courageuses et bien équipées. Elles se lancèrent à corps perdu dans cette bataille, notamment sur la Marne à partir de juillet 1918.

L’Allemagne préféra capituler sans conditions, le 11 novembre 1918, plutôt que de voir son territoire envahi. Par ailleurs, les idées de la révolution russe faisaient tache d'huile. Les troubles intérieurs grandissaient en Allemagne. La population courageuse avait sacrifié plus d'hommes que la France dans cette tuerie généralisée. Ce peuple à genou mourait littéralement de faim et aspirait à une paix rapide.

Les conséquences de cette guerre

Sur une population de 789 millions d'habitants, France et Alliés compris, il y eut :

5,7 millions de soldats tués plus 3,6 millions de civils et 12,8 millions de blessés.

En face, l’Allemagne avec les Empires Ottoman et Austro-hongrois représentaient 143 millions d’habitants. Il eut 4 millions de soldats tués plus 5,2 millions de civils et 8,4 de blessés.

Il faut noter que proportionnellement les pertes furent environ 30% supérieures chez l'ennemi.

Dans cette hécatombe la France paya un lourd tribut avec 1,7 millions de morts et 4,3 millions de blessés.

L’Allemagne, à elle seule, fut très éprouvée avec 2 millions de soldats tués et 4,2 millions de blessés

Et notre famille dans ce conflit...

Armand BATUT Lucien LECOMTE Marcel LECOMTE André LECOMTE 10 Paul MASSERET 11 Maria BATUT 12 René BATUT 13 Marguerite BATUT 14 Louis BATUT

Durant cette guerre, Armand BATUT, Lucien, Marcel et André LECOMTE seront tués, Paul MASSERET sera fait prisonnier, René BATUT sera blessé.

Notre famille, du côté de mon père, migra pour fuir la misère et s'implanta vers 1880, d'abord à Clichy-sur-Seine (92) puis à Saint-Ouen (93) en pleine expansion industrielle. Elle était originaire de la région d'Espalion dans l'Aveyron (BATUT) et de Nogent-le-Retrou dans le Perche (LECOMTE).

Du côté de ma mère, ce fut un peu plus tard que l'alliance se fit à Paris entre l'accent chantant du Midi arrivant du Tarn (BEGES) et celui plus traînant de la Beauce (HAMELIN).

Au cours de cette guerre, sur les sept soldats de notre famille, six sont « Morts pour la France ». Deux d'entre eux étaient sous-officiers. Ils effectuaient leur service militaire. Autant dire qu'ils étaient tous bien jeunes... Le dernier faisait parti de la première réserve et mourut des suites de ses blessures à 31 ans dans l'immédiat après-guerre.

Ma grand-mère et ma grande-tante ne faisaient pas le distinguo entre une mort officielle au combat d'une autre. J'ai pris le parti de rendre hommage à leur mémoire.

Durant ce périple historique, j'eus la surprise de découvrir que mon arrière grand-père, Moïse HAMELIN, fit également toute la guerre. Rappelé à 39 ans au 31 RIT, il la finira au 30ème Régiment d'Artillerie en passant à travers les pluies de balles et d'obus...

Contrairement à une idée généralement répandue, l'année de guerre la plus meurtrière fut 1914.

Henri BEGES (14 BCA) tomba dès le début des hostilités. Baptiste BATUT (122 RI), René BATUT (17 BCP), Paul MASSERET (87 RI) furent blessés ou faits prisonniers.

Puis ce fut 1915, une année noire pour notre famille. Jean BEGES (58 RI), Armand BATUT (152 RI), Lucien LECOMTE (36 RI) et Marcel LECOMTE (154 RI) furent tués. C'était le résultat de la politique de « grignotage », mise en place par JOFFRE, et de deux assauts majeurs pour tenter de rompre ce front, l'un en Artois et l'autre en Champagne, sans aucun résultats....

Verdun ensuite engloutit Louis BATUT, un cousin de l'Aveyron, parmi les centaines de milliers d'autres...

Enfin en 1917, au fameux Chemin des Dames, disparurent le plus jeune des frères LECOMTE, André (36 RI), ainsi que Victor BATUT (172 RI), un autre cousin de l'Aveyron.

Notre famille eut à souffrir aussi des blessures de guerre.

Mon père disait que mon grand-père avait souvent mal à son « membre fantôme » et que dire des autres :

Gustave BEGES gazé, Baptiste BATUT blessé par balle, ainsi qu'André BATUT par un éclat d'obus à la face...

A Castelnau-de-Brassac, il y avait 2887 habitants au recensement de 1911 et sur le Monument aux Morts 119 noms furent inscrits.

A Saint-Ouen, ville de 32 000 habitants en 1911, la commune n'a pas souhaité graver sur un monument la liste des noms, peut être pour ne pas faire peur.... Il y en avait 2238. Ce seul chiffre donne le tournis....

Enfin, à Saint-Côme-d'Olt, il y a 79 noms inscrits au Monument aux Morts mais les deux frères BATUT n'y figurent pas. Peut-être une volonté de la famille car certaines familles refusaient obstinément de voir inscrit le nom de leurs proches.

Et malgré tout, 25 ans plus tard, tout recommençait, à croire que l'Histoire se répète inéluctablement sans servir d'exemple. L'Homme a la mémoire courte.... La revanche sera alors de l'autre côté du Rhin.

« Depuis six mille ans, la guerre plaît aux peuples querelleurs, et Dieu perd son temps à faire les étoiles et les fleurs.... ».

Victor Hugo, les Chansons des rues et des bois

Lexique Militaire

Commandement

GQG

Grand Quartier Général

QG

Quartier Général

PC

Poste de Commandement

Troupes

RI

Régiment d'Infanterie

RIT

Régiment d'Infanterie Territoriale

RG

Régiment du Génie

RAC

Régiment d'Artillerie de Campagne

RZ

Régiment de Zouaves

RIC

Régiment d'infanterie Coloniale

BCP

Bataillon de Chasseurs à Pieds

BCA

Bataillon de Chasseurs Alpins

Termes familiers

Ambulance

Établissement de caractère temporaire, établi auprès des troupes en campagne pour le relèvement, les soins et l'évacuation des blessés et des malades.

Boyau

Tranchée de communication enterré, reliant les positions de combats entre elles et l'arrière

Cagna

Abri enterré réalisé en troncs d'arbre recouverts de terre dans lequel vivaient les soldats

Caisson d'artillerie

Chariot attelé contenant les obus

Canard

Terme familier de journal

Conscrit

Homme du contingent effectuant son service militaire

Embusqué

Soldat retiré du front par faveur et affecté à un poste non exposé

Felgrau

Fantassin allemand

Fourragère

Cordelette d'épaule servant d'ornement à l'uniforme aux couleurs de la médaille attribuée au régiment (rouge : Légion d'Honneur, jaune et vert : Médaille Militaire)

Grand Repos

Temps de récupération et d’entraînement d'un régiment à environ 30 km du front

Hérisson

Élément mobile d'un réseau barbelé formé d'un quadrilatère en fils de fer barbelés

Lebel

Marque de fusil français

Marmitage

Bombardement d'artillerie intense

Parallèle de départ

Première ligne de tranchées d'où les soldats s'élançaient pour l'attaque

Rosalie

Surnom donné à la baïonnette française

Sape

Travaux de terrassement permettant de s'approcher des lignes ennemies

Singe

Viande en boite, Corned-beef

Talweg

Cheminement en fond de vallée, ligne joignant les points les plus bas.

Toto

Terme familier pour désigner les poux

Uhlan

Éclaireur allemand à cheval

Zeppelin

Dirigeable allemand capable d'observer et de bombarder

Dessin de Raymond PAILLETTE extrait de « Journal de guerre d'un peintre de Montmartre » copyright ©www.orepeditions.com

Henri BEGES

25 mai 1893 - 29 août 1914

La Corse, décembre 1913

Y'a pas, ça a du bon le service militaire... C'est par cette pensée qu'Henri regardait s'éloigner le port de Nice.

C'était la première fois qu'il voyait la mer. Lui, l’ouvrier agricole, de retour à Castelnau-de-Brassac (81) dans trois ans, aura des choses à raconter aux filles... L'absence de « pieds marins » et un temps exécrable lui firent vite regretter cette traversée en vapeur. Ce fut avec soulagement qu'il vit enfin apparaître à l'horizon le Cap Corse après une journée et une nuit de calvaire.

Appelé au 173 RI à Bastia pour y faire « ses classes », Henri y arriva le 6 décembre après16 jours de délais de route. Il y reçut son uniforme et son paquetage. Ce régiment, commandé par le lieutenant-colonel CHATILLON venait tout juste d'être constitué à partir de quatre bataillons provenant de 4 régiments différents appartenant à la forteresse de Nice. En effet, avant lui, il n'existait pas sur l’île de régiment. Les insulaires étaient alors appelés principalement dans les troupes coloniales.

Le régiment possédait une particularité. Ses bataillons étaient disséminés dans l'île. Le premier bataillon à

Bonifacio, le second à Ajaccio, le troisième à Corté et le quatrième avec l’État Major, à Bastia.

Il n'avait pas cru bon se présenter à son Conseil de Révision à Brassac et avait été jugé « Bon absent ». Ce n'était pas un anti-militariste, non. Simplement il n'avait pas pu se libérer de son ouvrage et il savait que tôt ou tard, qu'il le veuille ou non, il devrait répondre à ses obligations militaires.

Les classes ne furent certes pas une partie de plaisir mais au fond, il s'en sortait plutôt bien. Le seul point négatif restait la promiscuité et surtout apprendre à se laver la figure dans la même bassine et la même eau avec laquelle son voisin venait de se laver préalablement les pieds.

Très jeune il avait été habitué à vivre rudement au pied du plateau du Sidobre (81) dans son village aux toits d'ardoise et aux murs délabrés.

En gardant les moutons et les vaches, il faisait de certaines bêtes ses meilleures confidentes et c'était toujours un crève-coeur pour lui d'amener à la foire de Brassac l'une d'entre elles.

Il avait aussi appris à travailler la terre et il se souvient encore de ce jour où Mr PALAYSI lui confia la charrue.

C'était un honneur et, même si le premier sillon n'avait pas été pas tout à fait droit, il entrait dans le monde des adultes.

Ce gentil garçon n'avait pas eu la possibilité d'aller bien longtemps à l'école. Il savait compter, lire un peu, mais écrire était déjà plus compliqué... Il compensait cette difficulté en étant serviable et toujours prêt à rendre service comme le lui avait enseigné son frère Jean, de deux ans son aîné. Celui-ci l'avait chaperonné à Castelnau-de-Brassac jusqu'à ce que lui-même soit rattrapé par ses obligations militaires un mois avant lui.

Leur mère était morte jeune à 39 ans, en laissant 6 enfants, épuisée par une vie de labeur et les mauvais traitements subits par son mari.

Eugénie, sa grande soeur de 19 ans tenta bien de faire tourner la maisonnée mais ce fut une catastrophe. Leur père entrait dans des colères épouvantables quand il avait bu, ce qui était courant, et il cognait sur les gosses....

Henri se rappelait bien de ce temps-là. Il n'avait alors que 9 ans et il courait se réfugier chez sa grand-mère, Mémère BERTRAND, avec Jean à Boissezon (81). Marie son autre soeur de 17 ans empoignait alors Gustave le petit dernier âgé de 5 ans et faisait « fi-ça ».

Le vin cuvé, le père réapparaissait pour rechercher sa nichée terrorisée, gueulant après sa belle-mère, en attendant le prochain orage...

Finalement Henri et Jean s'élevèrent seuls comme des jumeaux, ne faisant rien l'un sans l'autre, s'étant juré « à la vie à la mort » que rien ne pourrait arriver s'ils ne se séparaient pas.

Jean, plus grand, plus fort et plus malin aussi, put continuer jusqu'au certificat d'étude, mais Henri se contenta des pâturages et des collines du hameau de Valès-Bas à proximité de l'Agout.

Il adorait « ses montagnes », où il lançait un sifflet court pour rameuter ses chiens et conduire les brebis de pâturage en pâturage. Là, de temps en temps, il s'égosillait à chanter à tue-tête profitant de l'écho.

Elles lui semblaient bien petites au regard de celles du Cap Corse. Cette nature à la fois belle et impitoyable avec ses massifs se jetant dans la mer l'attiraient. Les marches étaient pour lui source d'émerveillement passant au détour d'un virage d'une végétation luxuriante à un dédale de pierres sèches et enchevêtrées avec souvent à l'horizon la mer, cette Mer Méditerranée que l'on devinait si l'on ne la voyait pas. Oui, il en aurait des choses à raconter après....

Pour l'heure, il s'habituait au rituel et à la rigueur militaire sans forcément y adhérer, mais il cherchait à faire au mieux. Les corvées n'étaient pas mal vécues et finalement ses copains de chambrée qui se moquaient de lui au début trouvèrent en lui un camarade, dont la principale qualité était de ne pas savoir dire non.

Les permissions, accordées avec parcimonie, se déroulaient à Bastia. La première eut lieu à la fin des classes en mars. Ce fut pour Henri l'occasion de rompre le serment qu'il s'était fait de ne pas boire. La boisson lui rappelait trop son père... Il était vraiment pitoyable mais surtout sacrément malade. Il fut conduit par ses compagnons de beuverie au poste de garde pour dessaouler. Au fond, devenir un homme c'était peut être aussi ça...

Après ses classes, Henri rejoignit son bataillon, le 3ème à Corté. Ce dernier, réputé le plus dur, comprenait une section de discipline pour les fortes têtes.

Situé au coeur de la Corse en pleine montagne, le climat y était rude. En revanche, les autochtones montagnards étaient plus accueillants que les habitants de Bastia, bien que leur patois lui était complètement incompréhensible. Il fallait veiller, toutefois, à ne pas dévisager avec insistance une jeune fille sans prendre le risque d'une vendetta.

Chaque année, plusieurs soldats en faisaient la triste expérience, et l'on retrouvait leur corps au fond d'un ravin.

Ces hommes et ses femmes vivaient dans une extrême pauvreté avec de nombreuses marmailles au milieu des brebis et des cochons sauvages. Sa vie dans le Tarn lui sembla, comparativement, plus facile et pourtant....

Ce coin du Tarn ne permettait plus au blé de venir. Depuis bien longtemps, il n'y poussait que des pommes de terre, du sarrasin, du seigle, de l'orge, voire de l'avoine, mais c'était surtout grâce à l'abondance des eaux qu'il fallait y distinguer de vastes pâturages. De fait, les brebis étaient nombreuses. Il existait même une spécialité locale de fromage de brebis analogue à celui de Roquefort.

Elle accompagnait rituellement chaque dîner, avec un bout de pain et un grand bol de café réalisé en mélangeant des grains de blé grillés et de la chicorée.

Pour autant, le plus difficile durant ce service militaire restait d'occuper ses journées... Les corvées réalisées, les constructions ou les réparations de murs d'enceinte effectuées, les soldats tuaient le temps à jouer à la Manille. Ils attendaient une providentielle marche qui rompait avec la monotonie journalière.

Les soldats partaient alors plusieurs jours pour une boucle de 150 km. Ils pouvaient rejoindre, par exemple, le Monte Cinto à 2700m d'altitude, puis le lac de Capitellu et le col de Vizzanova pour revenir à Corté. Tous les deux mois, le bataillon descendait à Bastia au champ de tir situé à 70 km, à pied évidemment, avec le paquetage réglementaire de 35 kg.

Le 28 juin de cette année 1914, un homme était assassiné à SARAJEVO! Cet événement imprévisible fut hélas le prélude, comme chacun sait, à la première guerre mondiale. Mais en ce tout début d'été, Henri ne pouvait pas se l'imaginer!

La semaine suivante, l'atmosphère s'alourdit, un mauvais présage régnait dans la caserne. Même si les soldats essayaient de ne pas y croire, le mot « guerre » rôdait partout et grondait déjà comme un orage à l'approche.

Une décision ministérielle du 3 juillet invita le colonel à faire en sorte que les soldats métropolitains restant au 173 RI soient affectés rapidement à un autre régiment. Le capitaine demanda des volontaires pour les Bataillons de Chasse. Ils furent assez peu nombreux à y répondre, mais Henri ne sut pas dire non.

Pour le récompenser et l’encourager, il fut promu soldat de 1ère classe le 16 juillet. Certes, ce n'était pas vraiment un grade mais une distinction... Quelque part, une forme de récompense à son abnégation et à son sens du service qu'il avait su déployer ces derniers mois. Mais quelques camarades jaloux l'invectivèrent « fayot!!! ». Lui n'était pas peu fier. Après tout, les Chasseurs étaient un corps d'élite et leur tenu magnétisait les filles comme le miel les abeilles....

Henri avait sept jours pour se rendre à Grenoble au 14ème Bataillon de Chasseurs Alpin (14 BCA). Trop peu de temps pour aller jusqu'à Castres (81) embrasser sa soeur Marie et son frère Auguste. Mais suffisamment pour traîner une journée à Marseille.

Il embarqua dès le lendemain sur le Corsica. Heureusement cette fois-ci la mer était belle, bleue, magnifique avec au loin de temps à autres des dauphins bondissant hors de l'eau.

Cette traversée semblait l'emporter loin, très loin, pour un voyage vers le Pacifique Sud ou l' Afrique où actuellement séjournait sa soeur aînée Eugénie. « Enfin un peu de tranquillité » pensait-il, laissant derrière lui cette île qu'il avait à la fois aimée et haïe. Aimée pour sa beauté, sa nature, et haïe pour la dureté de ses habitants qui ne supportaient pas les continentaux : « francia fora... », comme si l'armée lui avait laissé le choix...

Pour l'heure, Henri avait deux nuits et une journée à passer à Marseille et il en profita. Lui, le garçon sage dépensa le cumul de ses soldes dans les bars. Il osa même le deuxième soir déambuler dans une rue à filles. L'une d'entre elles, qui aurait pu être sa mère, lui proposa de monter. Il n'osa pas dire non....

Grenoble, juillet 1913

La 1ère et 6ème compagnie du 14 BCA, commandée par le capitaine GRETHNER, cantonnait à Grenoble (38).

Henri rejoignit la caserne le 23 juillet. Il toucha son nouveau paquetage, la prestigieuse tenue des chasseurs et y cousît fièrement ses galons de 1ère classe sous l’oeil amusé des anciens. « Tu pourras les coudre quand tu auras fait tes preuves petit... » lui dit son caporal de chambrée. Il dut se résoudre à ne pas arborer tout de suite ses « sardines »... « On va d'abord t'apprendre la Sidi-Brahim et le refrain du bataillon » poursuivit-il... Et la chambrée reprit en choeur « La peau de mes roulettes pour une casquette! La peau de mes rouleaux pour un shako! . C'est ainsi qu'Henri commença son apprentissage chez les chasseurs en reprenant avec eux le refrain du 14 BCA.

Évidemment, Henri arrivant de chez les « biffins » fut un tantinet désorienté. Chez les « chasseurs », il était dans un autre monde où il fallait être bon tireur et gymnaste accompli....

Les chasseurs ne portaient plus un uniforme avec un pantalon rouge mais une tenue bleue et une « tarte » à la place du képi.

Chez eux, la couleur rouge n'existait pas, sauf pour désigner la Légion d'Honneur ou les lèvres de leur belle.

Ils employaient alors le terme de « bleu cerise ». Leur esprit de corps était bien différent. Ils se montraient très solidaires les uns des autres, y compris entre bataillons. La ligne hiérarchique d'un bataillon de chasse demeurait beaucoup plus courte que dans un régiment d'infanterie.

De fait, il leur était laissé beaucoup d'initiatives dans leurs déplacements et leurs attaques. Et puis les bataillons de chasse disposaient d'un fanion et non d'un drapeau, un fanion auquel on prêtait serment, « chasseur un jour, chasseur toujours.... ».

En revanche, de par sa petite taille, 1mètre 65, Henri ne détonnait pas.

Avec les chasseurs, plutôt petits et râblés, il se fondait dans la masse. S'il avait appris à obéir, à manoeuvrer, à marcher aux pas, à tirer, il n'avait pas développé l'instinct et la ruse propres aux chasseurs. Alors il s'adapta comme il put et ce ne fut pas si simple...

Les bataillons de chasseurs alpins, tout comme les bataillons de chasseur à pieds dont ils étaient les héritiers, avaient une autre particularité. Ils se déplaçaient très vite, bien plus vite que les régiments d'infanterie et faisaient partie de ces troupes d'élite susceptibles de harceler l'ennemi en montagne puis de disparaître aussitôt.

Henri avait perdu tous ses repères militaires et ils lui manquaient cruellement un temps d'adaptation pour se fondre dans cette troupe de choc où l'esprit de camaraderie était très fort. Pour autant la montagne ne lui était pas étrangère, et heureusement. Il gardait en lui cette pugnacité qui l'avait endurci dans le Tarn et les montagnes corses.

La tension internationale était extrême. Le 28 juillet, le gouvernement français ordonna à l'armée de retirer toutes les troupes à 10 km en deçà de la frontière allemande. Il voulait faire baisser la tension et éviter tout incident de frontière qui n'auraient pas manqué de dégénérer. Cette mesure prise pour laisser une chance à la paix entraîna l'abandon de nos positions tactiques des cols des Vosges. Cette décision coûtera chère à nos troupes en août...

Le 30, la Russie déclara la mobilisation générale. En réponse, l'Allemagne mobilisa son armée à son tour suivie par la France le 2 août. « La mobilisation n'est pas la guerre... » déclarèrent certains. Mais la plupart des chasseurs étaient euphoriques. Le vin coulait à flot et les chansons paillardes fusaient...

De son côté, le gros du14 BCA quitta le petit port de Kenitra au Maroc à bord du « Ville de Tunis » pour Bordeaux où il arriva le 9 août. En effet, les 7 BCA et 14 BCA participaient depuis 1912 au « maintien de l'ordre » au Maroc. Ces bataillons étaient aguerris et il n'y avait pas un mois où, dans les montagnes de l’Atlas, confrontés à des groupes rebelles, ils ne durent déplorer quelques morts ou blessés. Les chasseurs étaient donc bien préparés et prêts à en découdre avec l'Allemagne. Le bataillon allait rejoindre la 53ème Brigade (53 BI) de la 27ème Division (27 DI), du 14ème Corps d'Armée (14 CA), de la 1ère Armée du général DUBAIL où il arriva sur zone à Saint-Dié (88) le 15 août.

Le 5 août, la 1ère et 6ème compagnie du 14 BCA embarquèrent de Grenoble en train avec la 2ème batterie du 1er Régiment d'Artillerie de Montagne (1 RAM), un détachement du 4ème Régiment du génie (4RG) et 44 mulets à destination de Laveline-devant-les-Bruyères (88) dans les Vosges. Ce village, situé environ à 30 km au Sud-Ouest de Saint-Dié, les accueillit le 7 août.

Le départ, « pour se dégourdir les jambes », comme disait le capitaine GRETHNER, se fit le 10 août à destination du col de Sainte-Marie via Wisembach (88). Il s'agissait plutôt de manoeuvres que de patrouilles. Ainsi, Henri peaufina sa formation à peine effleurée jusque là. Il suivait, c'était déjà ça... Puis les compagnies longèrent la frontière jusqu'à Cloroy-La-Grande (88) où elles arrivèrent le 15 août avant de rejoindre le bataillon au complet. Il stationnait à Lubine (88) assurant ainsi une force de 1538 hommes.

Retrouvailles des anciens au teint buriné par le soleil du Maroc et bonne ambiance malgré ses heures sombres que traversait notre pays. Le moral était excellent et tout le monde ne pensait qu'à en découdre avec les Boches.

Ce fut l'occasion pour Henri et quelques uns de ses nouveaux camarades d'être « baptisés » chasseurs.

Le bataillon ne pouvait pas accepter de monter au front sans qu'en son sein les hommes ne soient unis « à la vie à la mort » comme le lui rappelait Jean, son grand frère, quand ils étaient gamins.

La tradition avait été un peu bousculée, mais néanmoins conforme à l'esprit.

Après avoir chanté Sidi-Brahim et répondu aux questions, le commandant demanda à chacun des postulants de souffler dans le Cor, symbole des chasseurs, d'avaler une cuillère à soupe de gros sel, de verser du mousseux dans le Cor et de le boire. Henri fut admis et fêté par ses paires. Un immense sentiment de joie et d'appartenance à ce groupe l'envahit. Il était enfin chasseur mais, pour ses galons de 1ère classe, il fallait encore attendre un peu...

Des bruits parvinrent jusqu'aux oreilles des chasseurs. Les combats avaient commencé depuis le 8 août. La 1ère armée avait reçu l'ordre de s'emparer de l'Alsace en fonçant sur Mulhouse (67) puis de remonter la plaine d'Alsace. Malheureusement l'affaire semblait plus compliqué que prévue et des bruits circulaient sur son retrait de Mulhouse...

Le 19 août, le 14 BCA reçut l'ordre de se porter rapidement au col d'Urbeis pour aller dégager un régiment d'infanterie. Un contre ordre le pria de rallier Saint-Blaize-La-Roche (67). Puis il fut sommé de se déplacer vers Ranrupt (67) et de participer à la prise du Champ de Feu, point culminant à 1100 mètres d'altitude.