Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Parce que pour connaître les peuples, il faut d'abord les comprendre
Au-delà des Chartrons
Leur seul nom symbolise Bordeaux, l’austère cité bourgeoise et commerçante sur les rives de la Garonne. Mais le quai des Chartrons, aujourd’hui, est baigné de lumière. L’une des opérations de rénovation urbaine les plus audacieuses de France a transformé la métropole bordelaise en une des destinations les plus appréciées de l’hexagone pour son art de vivre. Mais que nous cache réellement ce rajeunissement fort réussi ? Bordeaux a-t-elle vraiment changé ? Les Chartrons, réhabilités et ravalés, ne sont-ils pas la façade de cette même ville, dont les personnages de l’écrivain François Mauriac incarnaient jadis la raideur et les secrets de famille ?
Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il raconte Bordeaux comme seuls ses intimes savent la conter. Il dit ce que les pierres nettoyées ne pourront jamais résumer. Il remonte le cours de l’histoire, fait de gloire et de richesses accumulées, pour brosser le tableau d’une ville intimement liée au vignoble qui l’entoure, symbolisé par sa toute nouvelle Cité du Vin. Parce que Bordeaux sera toujours une histoire d’ambition et de goût.
Un grand récit suivi d’entretiens avec Anne-Marie Cocula, François Dubet et Hervé Le Corre.
Un voyage historique, culturel et linguistique pour mieux connaître les passions bordelaises. Et donc mieux les comprendre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
A PROPOS DE L’AUTEUR
Journaliste indépendant et écrivain,
Hubert Prolongeau travaille pour
Le Monde, Télérama et
L’Obs. Il est l’auteur de 25 romans ou essais (
Sans domicile fixe, Le curé de Nazareth, Le baiser de Judas).
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 94
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.
À Gérard Neveu, qui m’a traîné aux quatre coins du monde, ce point d’ancrage.
C’est sans doute le plus grand réveil de ces vingt dernières années : une ville, célèbre mais mal-aimée, enfermée dans une image de froideur et de saleté, réduite à quelques symboles (le vin, la « bourgeoisie », les souvenirs de l’esclavage), est devenue en quelques années la destination préférée des Français. Bordeaux... Cette ville, j’y suis né. Quand j’y revenais en stop dans les années 1980, le discours de ceux qui me véhiculaient était toujours le même : c’était une ville ennuyeuse, fermée, bourgeoise, sale. Les plus méprisants étaient les nouveaux arrivants, qui avaient du mal à s’implanter, se plaignaient de la noirceur des monuments, de la froideur de ses habitants, du fait que tout se passait à l’intérieur de maisons fermées. Et quand par hasard mon interlocuteur connaissait Toulouse, la grande rivale, je me retrouvais au pilori : Toulouse, elle, était gaie, vivante, rose, pleine d’étudiants. On s’y amusait, on y était dehors. Bref, je n’avais pas à être fier de venir de là.
Le temps a passé. J’ai vécu ailleurs : au Caire, à Tanger, à Pau, à Paris surtout. Il y a cinq ans, je suis revenu m’installer dans la région, près de Libourne. Je n’ai pu qu’y constater ce que des échos parisiens m’avaient déjà laissé deviner : Bordeaux est devenue « tendance ». Les gens y viennent en touristes, y passent du temps, s’y promènent, rêvent de s’y installer : rien que cette année, trois de mes amis parisiens ont envisagé d’aller y habiter, retenus seulement pour l’instant par des complications professionnelles. On en vante la splendeur, on en chante la situation, on attend avec impatience la LGV (ligne à grande vitesse) qui devrait, en 2017, la mettre à deux heures de la capitale. Quant à Toulouse, même les Toulousains concèdent aujourd’hui que leur ville est plus petite, moins belle, moins amusante. Bref, Bordeaux la barbante est devenue « cool ». La ville la plus « cool » de France même, d’après un sondage du site Mercialfred.com. C’est dire.
Pourquoi ? Parce qu’elle est devenue belle ? Non, parce qu’elle a enfin montré sa beauté, comme ces sauvageonnes dans les films d’aventures des années 1950 qui se roulent dans la boue en sortant les griffes, puis, une fois débarbouillées et peignées par l’explorateur, se révèlent être des beautés fatales dont il va forcément s’éprendre. Bordeaux était « emmaillotée de suie » selon la belle formule d’un de ses enfants, l’écrivain Jean Lacouture. Elle ne l’est plus. Sa pierre assume aujourd’hui sa blondeur et l’exhibe au monde.
C’est la pierre qui a fait Bordeaux. Une pierre calcaire, rugueuse. En s’en approchant, on peut y distinguer, incrustées, des traces de coquillages. Venue de Frontenac, elle affronte les embruns de la mer, qui à la fois la protègent et la dissimulent en collant dessus la poussière qui la faisait noire. Avant la résurrection des années 2000, les façades ne montraient que par courts instants leur lumineux doré. Pour qu’elle l’ait toléré si longtemps, cet assombrissement collait-il au caractère de la ville ? Était-il une métaphore de cette cité fermée mais qui laissait s’épanouir dans des maisons peu ostentatoires une vie personnelle heureuse ? Bordeaux cache 5 000 hôtels particuliers en son sein : qui le dirait en la voyant ? Quand on se promène dans ces quartiers faits d’interminables suites de petites échoppes, sans magasins, sans bistrots, on ne peut que trouver cela sinistre. Mais un survol des mêmes rues montre des jardins en fleurs, des arrière-cours peuplées et riantes. Ici, tout est caché. Rien ne s’y livre facilement. Tout est à conquérir. Bordeaux n’est pas méditerranéenne. Elle n’est pas « bling bling ». Ce n’est pas ici qu’on vous tapera sur l’épaule dès la première rencontre. Mais ce n’est pas non plus ici que l’on passera vingt ans sans aller plus loin que ce même chaleureux coup sur l’épaule. Elle a été anglaise pendant une longue période (de 1152 à 1451), a accueilli protestants et juifs. Froide, Bordeaux ? Non. Mais devant être découverte, courtisée, enjôlée.
Il faut redécouvrir Bordeaux. Cette métamorphose physique, cette ouverture aux touristes et aux curieux n’en a pas fait une ville familière, et son ouverture cache encore des pudeurs et des réserves nombreuses. Même si elle est en pleine mutation, même si ses trottoirs se sont couverts de terrasses et ses monuments de lumière, elle aime toujours à se laisser séduire, à ne révéler ses charmes qu’au bout de quelque temps. Ce livre n’a qu’un but : vous faciliter cette rencontre, vous amener à avoir envie d’aller derrière cette façade.
Il est encore à Bordeaux quelques vieux passeurs, des amoureux de leur ville qui lui ont consacré leur vie. Traité parfois avec dédain par des gens qui en savent beaucoup moins que lui d’« érudit local », Michel Suffran est un de ces passeurs. L’homme est né près d’un port qui a bercé son enfance et n’est plus aujourd’hui. Il vit à deux pas du jardin public dans une de ces maisons typiques de Bordeaux qui, d’une façade austère, ouvrent sur un arrière luxuriant. Son salon est un capharnaüm de livres empilés. Le livre, cela a été sa vie. Alors que tous ceux qui l’ont lu s’étonnent qu’il n’ait pas connu une gloire plus vivace, il est resté toute sa vie à Bordeaux. Médecin pendant trente ans, il a aussi été dramaturge, scénariste pour la radio et la télévision, romancier, essayiste et mémorialiste de sa ville, couvert de tous les prix littéraires qu’elle a pu créer. Un temps proche de François Mauriac, il a écrit sur lui des pages d’une exquise finesse. « Comment cet écrivain n’est-il pas plus et mieux connu ? » s’exclamait Eugène Ionesco dans La quête intermittente1. L’écouter dans son jardin, le verbe élégant et drôle, la culture immense, le ton de voix complice et chaleureux, c’est aussi saisir que l’on peut aimer passionnément cette ville tant qu’on prend la peine d’essayer de la comprendre.
Son livre le plus connu, Sur une génération perdue2, est un hommage rendu à ces oubliés de Bordeaux, à tous ceux qui n’ont pas voulu céder aux mirages de la ville lumière par fidélité à la cité qui les a vus naître. La « génération perdue », c’est celle qui a été fauchée par la Première Guerre mondiale. Que serait-elle devenue ? On ne sait. D’elle, on se souvient à la rigueur (et encore bien mal) de Jacques Rivière, de Jean de La Ville de Mirmont. Mais qui évoque encore Georges Pancol, poète mort en Champagne en 1915, André Lafon, romancier abattu par la scarlatine en 1915, fiancé un temps à une amie des Mauriac, Jeanne Alleman, qui écrivit sous le pseudonyme de Jean Balde Reine d’Arbieux et La maison au bord du fleuve3 et morte d’un cancer en 1938 ? On peut leur ajouter, plus tardifs, Michel Ohl et Jean Forton. Le tragique sied-il aux écrivains bordelais ? Michel Ohl (dont le frère Jean-Pierre est lui aussi écrivain et gérant d’une des meilleures librairies de la ville, la librairie Georges à Talence) est mort en octobre 2014 à 68 ans. Jean Forton a été emporté par un cancer à 51 ans, sans jamais avoir vraiment été lu. Pendant des années, à la librairie Montaigne, il vendait à des étudiants en droit les polycopiés leur permettant de sécher les cours en toute impunité : jamais ils n’ont su quel grand monsieur il était.
Bordeaux célèbre mais oublie. Elle tient ses enfants si tendrement serrés qu’elle leur interdit aussi de s’envoler vers ailleurs. Elle aime à avoir ses fils serrés contre elle. Là aussi, elle aime le secret. Quand on parle de Jean Balde ou d’André Lafon, c’est entre initiés, comme on partagerait un secret avec de vieux amis. Aujourd’hui, on se repasse les livres de Pierre Veilletet ou Patrick Espagnet, tous les deux anciens journalistes à Sud Ouest4. La ville a moins de tendresse pour un Jean Anouilh, un Jean Lacouture ou un Philippe Sollers, qui sont montés dans la lumière de Paris et dont le nom n’est pas murmuré avec la même chaleur. Elle entretiendra le même rapport complexe avec des hommes politiques qu’elle veut de destin national mais à qui elle reproche leur manque d’enracinement.
Pourtant, elle sait se bercer de la gloire de ses trois M: Montaigne, Montesquieu, Mauriac, trilogie incontournable. L’auteur des Essais fut maire de Bordeaux pendant quatre ans. Il ne voulait pas du poste, mais une lettre du roi ne lui laissa guère le choix. Cet homme honnête, diplomate, impartial, s’acquitta de sa tâche avec une ouverture d’esprit et une tolérance qui marquent aujourd’hui encore la mentalité bordelaise. Il sera un perpétuel rempart entre les protestants et les catholiques, au point d’être réélu en 1583. Sa fin de règne sera hélas moins brillante : la peste ayant éclaté à Bordeaux en juillet 1585, Montaigne ne revient pas en ville et laisse son successeur se débrouiller, affirmant sans s’en cacher qu’il a peur de la contagion. Montesquieu, né à La Brède où son château se visite encore, a lui aussi tâté de la politique puisqu’il fut conseiller au Parlement de Bordeaux, et y signa un arrêt pour obliger le parlement à mettre fin aux brimades dont étaient victimes les « cagots », peuple que l’on accusait de tous les maux. Ces deux-là firent beaucoup pour la réputation de tolérance de Bordeaux.
Les rapports avec Mauriac furent plus difficiles. La sortie de Préséances5 et la peinture impitoyable qu’il faisait de la bourgeoisie de la ville et de ses « fils » lui valurent un opprobre qui dura longtemps. Il a fallu attendre ses 80 ans, le prix Nobel et une cérémonie au Grand-Théâtre pour que soit enfin célébrée la réconciliation entre la ville et son plus illustre enfant.
Y a-t-il encore un « M » qui aujourd’hui attende son heure dans Bordeaux ? Eric Holder s’est installé dans le Médoc, Jean Vautrin avait, avant sa mort en juin 2015, choisi Mérignac comme lieu de résidence, Hervé Le Corre porte haut la flamberge du polar. Il y a en tout cas pléthore d’éditeurs, une sorte de vivier tout à fait étonnant. Pourquoi ici ? « La ville est une ville de bourgeoisie cultivée. Il y a un pôle des métiers du livre à l’Université Bordeaux Montaigne qui a formé beaucoup de gens, restés ensuite sur place. Et des institutions régionales efficaces les ont toujours beaucoup soutenus » raconte Olivier Bessard-Blanqui, historien de l’édition. Après l’éditeur de poésie William Blake et Le Castor Astral en 1975 ont surgi Finitudes, l’Arbre vengeur, Confluences, Monsieur Toussaint Louverture, Mirobole... Chacune a son genre, son style, ses
