C'est ça Lumumba - Jean-Pierre Mbelu - E-Book

C'est ça Lumumba E-Book

Jean-Pierre Mbelu

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Beschreibung

Qu'est-ce qui, dans la pensée de Lumumba, faisait peur? Nous ne semblons pas avoir suffisamment étudié certaines de ses convictions politiques pour en tirer des leçons et ne pas répéter les erreurs de nos Pères et nous aider à nous assumer comme acteurs pléniers, comme démiurges de notre destinée en évitant le plus possible de nous trouver des boucs émissaires. Parce qu'il n'est pas trop tard pour les convoquer à notre secours, "C'est ça Lumumba" décrypte la pensée et l'action du héros congolais et africain, et répond à la question: Qu'est-ce que cela veut dire être Lumumbiste ou tout simplement réclamer l'héritage de Lumumba? Partager, poursuivre et soutenir le combat pour la dignité, la justice et l'émancipation: C'est ça Lumumba, c'est ça se clamer d'être Lumumbiste. Et cela suppose de saisir le sens de son assassinat et d'apprendre de nos échecs et défaites, mais aussi de réinventer le monde qui vient. C'est ça que Jean-Pierre Mbelu nous enseigne et explique à travers les différents essais proposés dans le livre.

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Seitenzahl: 179

Veröffentlichungsjahr: 2020

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DU MÊME EDITEUR

Jean-Pierre Mbelu, A quand le Congo ? (Réflexions & propositions pour une renaissance panafricaine), Paris, Congo Lobi Lelo, 2016.

Jean-Pierre Mbelu, #Ingeta (Dictionnaire citoyen pour une insurrection des consciences), Paris, Congo Lobi Lelo, 2017.

Jean-Pierre Mbelu, Demain, après Kabila (Remettre les cerveaux à l'endroit. Reconquérir notre dignité et nos terres. Réinventer le Congo-Kinshasa), Paris, Congo Lobi Lelo, 2018.

Mufoncol Tshiyoyo, L'heure de nous-mêmes a sonné (Messages à la base congolaise et africaine), Paris, Congo Lobi Lelo, 2019.

Si vous souhaitez mieux connaître la plateforme d'édition Congo Lobi Lelo, il vous suffit de visiter notre site : www.congolobilelo.com

Si nous voulons maîtriser notre destin,

nous devons maîtriser les idées qui influencent ce destin.

JOHN HENRIK CLARKE

Ce dont nous avons besoin, ce n'est ni la révolution ni le développement

mais la reconquête de l'initiative historique.

JOSÉ DO-NASCIMENTO

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

Etudier Lumumba

PREMIERE PARTIE : SAISIR LE SENS DE L'ASSASSINAT DE LUMUMBA

1. L'impérialisme et le colonialisme ou les voies de la décivilisation et de l'ensauvagement

2. L'empire US compte sur notre amnésie historique et collective

3. Approcher l'axe sino-russe n'implique pas nécessairement une conversion à ses idéologies politico-économiques

4. Lutter contre le syndrome du larbin

DEUXIEME PARTIE : APPRENDRE DE NOS ÉCHECS ET DÉFAITES

5. Mamadou Moustapha Ndala et Lumumba : Une même double erreur fatale

6. Maîtriser le mode opératoire des acteurs pléniers de notre histoire

7. Un effort permanent de déformatage-reformatage des cœurs et des esprits est nécessaire

8. L'élite anglo-saxonne dominante nous mène une guerre de basse intensité

TROISIEME PARTIE : POURSUIVRE LE COMBAT POUR L'ÉMANCIPATION, LA DIGNITÉ ET LA LIBERTÉ

9. Mobiliser par la parole et créer des espaces de la palabre africaine

10. Travailler au rassemblement pour l'émancipation politique

11. Organiser la résistance des peuples opprimés pour leurs terres

12. Faire de l'Afrique et du Congo une terre du droit, de justice et de paix

QUATRIEME PARTIE : RÉINVENTER LE MONDE QUI VIENT

13. La conquête des cœurs et des esprits précède celle des terres

14. Augmenter la qualité et la quantité de nos masses critiques

15. Pour l'internationalisation des luttes des minorités organisées et agissantes

16. L'effort fait des forts

17. Soki omoni ndoki belela (Si tu vois un sorcier, crie, appelle au secours)

CONCLUSION

Lumumba devait disparaître

« Etudier Lumumba demeure une tâche que l'Etat congolais refondé devrait proposer à toutes ses filles et tous ses fils dès le bas âge. Démultiplier les Lumumba au Congo-Kinshasa pourrait lui éviter de continuer à ployer sous le joug des humiliations. »

INTRODUCTION

Etudier Lumumba

Certains politologues, sociologues ou analystes politiques étudient souvent notre Héros National, Patrice Emery Lumumba, premier ministre congolais, en le plaçant aux côtés d'autres grands bâtisseurs des Nations et des Etats.

Les bâtisseurs d'Etat

En les lisant, il y a lieu de dire qu'ils ont à la fois beaucoup de respect, d'admiration et d'affection pour Lumumba. A titre indicatif, citons Saïd Bouamama1, Jean Ziegler2, Alain Libert3 et Bertrand Badie4 Leur approche arrive à mentionner aussi les erreurs de Lumumba sans que cela diminue son aura.

Elle a ceci de particulier : Elle invite à entretenir la mémoire des luttes menées par ces « bâtisseurs d'Etat » dont Lumumba fait partie. Bertrand Badie par exemple en parle dans un livre où il remet en question l'ordre international dont il est tombé victime et montre comment ont émergé des pays ayant fait de leur « humiliation » (par cet ordre) « un récit fondateur ». Et nous de poser la question de savoir pourquoi le Congo-Kinshasa n'arrive-t-il pas (encore), malgré le nombre de ses filles et fils se réclamant de Lumumba, a constitué un récit nécessaire à sa refondation ?

Citons longuement Bertrand Badie : « On inventait souvent des fautes et des infamies explicitement réservées aux peuples soumis et plus spécialement à ceux qui entreprenaient de briser leurs chaînes. L'image de Pham Van Dong vient naturellement à l'esprit : Ce fils de haut dignitaire à la cour de Hué fut enchaîné dans la bagne de Poulo Condor, remis en mémoire à l'extrême fin du XX e siècle par un film à grand spectacle. L'humiliation vécue au quotidien par celui qui, venant du palais de Nguyen, allait devenir Premier ministre de la République démocratique du Vietnam, a été l'ordinaire de tant de bâtisseurs d'Etat : Mandela, Ben Bella, Gandhi, Lumumba, Sukarno, Mudibo Keita ou Samora Machel. S'ils n'ont pas tous connu la prison, ils ont tous vécu l'humiliation symbolique ou matérielle. Beaucoup d'entre eux ont su le dire à leur peuple et nombreux sont leurs compatriotes qui ont su et même voulu s'identifier à ce que représentaient leurs héros. L'humiliation dans la vie internationale est aussi affaire de trajectoires, d'itinéraires et de biographies qui font peu à peu une conscience collective. »

Refonder le Congo-Kinshasa

On en a pour preuve la manière dont Patrice Lumumba, le jour de l'indépendance congolaise, a choisi, pour alimenter un discours qui prit les officiels par surprise, de rappeler les humiliations vécues sous l'ordre colonial. « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devrions subir le matin, le midi et le soir, parce que nous étions des Nègres. Qui oubliera qu'à un Noir, on disait tu, non certes comme à un ami, mais parce que le Vous, honorable, était réservé aux seuls Blancs. » L'humiliation est mémoire, récit collectif et même plus déterminant encore, récit fondateur, celui qui ne s'abroge pas par décret.

Comment faire pour qu'à partir de Lumumba, une conscience collective de nos humiliations coloniales et postcoloniales aide à refonder le Congo-Kinshasa sur les valeurs de liberté, d'égalité, de dignité, de vérité, de patriotisme sans verser dans l'altérophobie ? L'une des voies est celle de la justice socio-économique portée par un mouvement des masses structuré et capable de peser dans les rapports de force. Une autre est celle suggérée par Lumumba dans la lettre à sa femme Pauline quand il soutient que « nous ne sommes pas seuls ». Il s'agit de l'ouverture au multilatéralisme à partir d'un véritable Etat refondé et capable de diversifier ses partenaires bi ou multilatéraux sans subir un quelconque diktat. (Rappelons que la guerre de prédation et de basse intensité menée contre le Congo-Kinshasa depuis les années 1990 a détruit «le peu d'Etat» hérité de la deuxième République au point de transformer le pays de Lumumba en un «Etat raté», en un «Etat manqué» ou tout simplement en un «non-Etat». Refonder l'Etat congolais sur une matrice organisationnelle accordant une importance capitale à une anthropogenèse du Muntu (conçu comme un être avec soi, pour soi et avec et pour autrui) et à la souveraineté en matière de la justice, de la police, de l'armée et de la monnaie dans un pays où la politique régule l'économie (et pas l'inverse) serait un bon point de redémarrage.)

Etudier Lumumba demeure une tâche que l'Etat congolais refondé devrait proposer à toutes ses filles et tous ses fils dès le bas âge. Démultiplier les Lumumba au Congo-Kinshasa pourrait lui éviter de continuer à ployer sous le joug des humiliations.

1 Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, Paris, La Découverte, 2014

2 Jean Ziegler, Retournez les fusils ! Choisir son camp, Paris, Seuil, 2014

3 Alain Libert, Les sombres histoires de l'histoire de la Belgique, Bruxelles, La Boîte à Pandore, 2014

4 Bertrand Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Paris, Odile Jacob, 2014

PREMIÈRE PARTIE

Saisir le sens de l'assassinat de Lumumba

Notre seule détermination - et nous voudrions que l'on nous comprenne - est d'extirper le colonialisme et l'impérialisme de l'Afrique.

PATRICE EMERY LUMUMBA

« L'assassinat (politique et raciste) de Lumumba peut être lu comme un refus de la reconnaissance de sa race comme étant « une race humaine. »

MESSAGE 1

L'impérialisme et le colonialisme ou les voies de la décivilisation et de l'ensauvagement

Patrice Emery Lumumba est l'un des rares congolais à avoir saisi un peu tôt les enjeux politiques et économiques dont « la guerre froide » constituait « un mythe ». Jusqu'à ce jour, il est encore difficile à plusieurs compatriotes de Lumumba de comprendre que « la guerre froide » - comme les autres chaudes ou tièdes qui l'ont accompagnée ou suivie - fut un moyen d'étendre « le grand domaine » anglo-saxon (des ressources du sol et du sous-sol) aux « domaines d'autrui » en les arrachant. Cette guerre et les phénomènes du colonialisme et de l'impérialisme qui l'ont portée jusqu'aux confins du monde ont participé de la décivilisation permanente des élites anglo-saxonnes et occidentales dominantes qui l'ont orchestrée.

Elles ont initié « une régression universelle » au point de pousser Aimé Césaire à penser qu'« il faut d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à la dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral (...)5»

Lumumba, bête noire des décivilisateurs

La colonisation et l'impérialisme ont tué dans ces élites toute élévation sincère vers des valeurs humanistes en devenant la face politique visible du capitalisme du désastre. La violence, la haine raciale, la décivilisation et l'abrutissement qu'ils ont induit ont été longtemps interprétés comme étant « les rapports de force ». Ceux-ci peuvent être favorables ou défavorables à un peuple (ou à une alliance entre des peuples) selon qu'il est capable d'anéantir, d'avilir, de tuer, de massacrer, de déstructurer ou pas d'autres peuples (et leurs cultures) pour étendre « le domaine » de ses ressources naturelles. Ces élites ont dominé le monde pendant très longtemps au point que leur hégémonie culturelle a fini par manger les cœurs et les esprits (de plusieurs d'entre nous) et les forcer à adopter politiquement le langage des « rapports de force » favorables ou défavorables comme principe de la realpolitik.

Pourtant, décivilisés, « les rapports de force favorables » sont (souvent) un discours, un langage utilisé pour cacher des crimes commis au nom de la conquête des terres et des mers en vue d'accroître la quantité de richesses (souvent) stratégiques dont un pays a besoin pour être classifié parmi « les grandes puissances ». « Derrière chaque fortune, disait Balzac, il y a un crime ! » Décivilisés, « ces rapports de force » sont favorables là où le relativisme moral a triomphé ; là où l'étude de l'histoire n'a pas conduit à poser un regard lucide sur la décivilisation des élites et autres oligarques d'argent. Ils sont la voie ouverte à l'ensauvagement universalisant.

Lumumba fut la bête noire de cette décivilisation. Assez tôt, il avait compris qu'il ne pouvait y avoir d'indépendance politique possible sans indépendance économique, sans que les Congolais (et les Africains) deviennent « maîtres » de la terre que le Seigneur leur avait donnée. Sa foi dans le « discours civilisateur » débité par les élites décivilisées lui a joué un tour : il y a cru au point de ne pas prendre en compte le fait historique selon lequel le pays de ses ancêtres était un espace géographie produit par les accords de Berlin en 1885 !

Or, ces élites dominantes opèrent sur fond d'un double discours : « un discours civilisateur » sur la défense de « leurs valeurs de liberté, d'égalité de chances, de fraternité sans frontière, de justice » et un autre, « décivilisateur », brandissant le renversement des « rapports de force ». Là où leurs intérêts bassement matériels sont engagés, ils peuvent recourir à l'un de ces discours pour justifier une guerre classique, une guerre par procuration ou tout simplement l'orchestration d'un "chaos constructeur".

Lumumba ne comprit pas que ceux dont les fils enseignaient « les droits de l'homme » à l'école purent aussi opter « le régime d'exploitation et d'asservissement » Dans sa lutte d'émancipation, il lui arriva de tendre « une main fraternelle à l'Occident ». « Qu'il nous donne aujourd'hui, dit-il, la preuve du principe d'égalité et de l'amitié des races que ses fils nous ont toujours enseigné sur les bancs de l'école, principe inscrit en grands caractères dans la Déclaration universelle des droits humains.6»

Un refus de reconnaissance

L'assassinat (politique et raciste) de Lumumba peut être lu comme un refus de la reconnaissance de sa race comme étant « une race humaine ». Lui fut pourtant convaincu que « les Africains doivent jouir, au même titre que les autres citoyens de la famille humaine, des libertés fondamentales inscrites dans cette Déclaration et des droits proclamés par la Charte des Nations unies.7 »

L'école aurait-elle joué, dans la vie de Lumumba, comme dans celle de plusieurs compatriotes aujourd'hui, le rôle de l'opium ? Aurait-il servi à occulter « le discours décivilisateur, raciste et violent » constituant le soubassement des ravages causés par l'impérialisme et le colonialisme ? L'école (et l'université) a-telle enchaîné la pensée de Lumumba et de ses compatriotes au point que certains de ces derniers l'accusent aujourd'hui de tous les mots tout en applaudissant « ses bourreaux » ?

Le discours décivilisateur est souvent tenu, au sein de ces élites occidentales dominantes, par leur Etat profond opérant à partir de certains cercles de pouvoir tels que la Trilatérale, le Siècle et le Bilderberg, etc. Il n'est pas à la portée du commun des mortels ; il compte les droits de l'homme et la démocratie parmi les idées illusoires au nom du « dieu argent ». Il manipule les médias et instrumentalise les institutions politiques et économico-financières internationales.

L'assassinat de Lumumba a sonné le glas de l'étude du phénomène de la décivilisation et de l'abrutissement des élites occidentales dominantes dans plusieurs cœurs et plusieurs esprits congolais. Il a créé la peur de la confrontation et l'adhésion de plusieurs d'entre nous comme des « esclaves volontaires » au discours hégémonique des « petites mains » du capitalisme du désastre abusivement dénommé « partenaires ». Ces « esclaves volontaires » sont tombés sous le coup de la propagande occidentale. « La propagande occidentale, écrit André VLTCHEK, est presque risible. La propagande occidentale est beaucoup plus efficace et sophistiquée, elle s'appuie sur des siècles de contrôle violent sur le monde, elle fait partie du colonialisme. Après avoir vécu sur tous les continents, je crois que l'Occident est la zone culturelle la moins éclairée. Elle est pleine d'autosatisfaction et d'arrogance, mais complètement ignorante du reste de la planète qu'elle a ruinée et pillée pendant des siècles.8» Elle remet aux calendes grecques la décolonisation de plusieurs cœurs et esprits. Elle privilégie une seule rencontre historique violente de l'Occident avec d'autres peuples au point d'en passer d'autres sous silence. Donnons l'exemple de la Chine. « Dans le passé, la puissance bien plus avancée qu'était la Chine est arrivée en Afrique avec des navires chargés de cadeaux et de scientifiques. Ils ont accosté à plusieurs reprises sur les rivages de ce qui est aujourd'hui le Kenya, ils ont échangé des cadeaux et ont documenté la vie des sociétés sur ces rivages, puis ils sont ensuite rentrés chez eux. Ils sont venus pour visiter et apprendre ! Une telle approche est inimaginable pour les puissances occidentales avides et despotiques.9»

Se souvenir que « nous ne sommes pas seuls »

Pour éviter de tomber dans une pensée manichéenne, rappelons que pour qu'elles puissent triompher, les élites dominantes occidentales composent depuis toujours avec « les féodaux indigènes », « les nègres de service » ou « les kapitas médaillés » en recourant à la politique du « diviser pour régner ».

Bien qu'étant tombé « victime » du « discours civilisateur », Lumumba connaissait la nature de « la matrice organisationnelle » du colonialisme et de l'impérialisme, de « ce capitalisme dégradant et honteux ». Cette connaissance était portée par quelques convictions. Certaines sont reprises dans sa lettre à Pauline dont voici un extrait : « Que pourrai-je dire d'autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n'est pas ma personne qui compte. C'est le Congo, c'est notre pauvre peuple dont on a transformé l'indépendance en une cage d'où l'on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu'il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. » Lumumba était aussi convaincu que « nous ne sommes pas seuls. L'Afrique, l'Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n'abandonneront la lutte que le jour où il n'y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. » Dans un monde tendu vers la polycentricité, se souvenir que « nous ne sommes pas seuls » pousseraient les patriotes Congolais à regarder vers ces peuples qui, contre vents et marées, ont fini par trouver leur propre voie tracée par une pensée nourrie des actions menées à partir de « leurs catacombes » tout en étudiant la possibilité d'organiser « un bon accord commercial, un accord commercial juste et honnête » avec « les anciens partenaires » occidentaux.

Lumumba « savait » et « sentait » que « son peuple », « tôt ou tard » achèvera la lutte d'émancipation au sein de laquelle il s'est glissé. Une lutte initiée par certains autres compatriotes dont Kimpa Vita et Kimbangu.

Poursuivre l'étude du double langage des élites occidentales et en déconstruire les pièges, recréer une école organisant (aussi) la pensée à partir de l'histoire et des « catacombes » de nos masses sociales, être prêt à mourir à son égo surdimensionné et à l'ignorance de la nature du capitalisme du désastre, etc., tel est l'effort qui pourrait être exigé de ceux et celles qui, encore aujourd'hui, croient en la noblesse de la lutte de Patrice-Emery Lumumba pour un Congo digne. Ayant donné le meilleur de lui-même, il a su, en conscience, passé le relais en accordant un peu plus de privilège au peuple congolais avant sa personne.

Cela étant, il serait naïf de croire que «les maîtres du double langage (de)civilisateur» accepteraient que de ce passage de relais naissent d'autres Lumumba. Ils n'en veulent pas du tout. L'instrumentalisation de Laurent-Désiré Kabila au cours de la guerre dite «de libération» en dit long.

La guerre des années 1990 contre l'esprit lumumbiste

En relisant Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique de Pierre Péan, on se rend compte que l'assassinat de Lumumba ne lui a pas réglé tout son compte. Des efforts pour tuer son esprit chez ses frères et sœurs congolais sont toujours conjugués. La guerre de prédation et de basse intensité menée contre le Congo-Kinshasa par le Rwanda de Paul Kagame et l'Ouganda de Yoweri Kaguta Museveni, avec le soutien de leurs parrains anglo-saxons, s'inscrivait dans cette perspective.

C'est vrai qu'elle faisait partie d'un «plan régional global». Soutenant qu'ils n'ont pas participé au partage de l'Afrique à la Conférence de Berlin, «les vainqueurs de la guerre froide» voulaient en découdre avec «les Européens colonisateurs» et en finir avec leur influence dans ce qui était considéré comme leurs «pré-carrés». La France et la Belgique étaient dans leur ligne de mire. Mais aussi certains pays africains étant devenus indépendant sans leur soutien. Tel est, par exemple, le cas du Soudan. Leur projet global visait «la réfaction du monde» et de l'Afrique des Grands Lacs dont ils voulaient redessiner la carte.

Le Zaïre de Mobutu ayant servi pendant la guerre froide à "contenir" l'expansion du «communisme» devait être démanteler afin que Museveni crée sa «République des volcans» et que Kagame agrandisse le Rwanda en y adjoignant les Kivus. Et ce n'est pas anodin qu'une ambassadrice américaine à Kinshasa ait dit à Mobutu, en 1991, que c'était fini avec lui, qu'il n'était plus utile aux USA.

1991est en faitl'année de «la fin de l'URSS ». L'instrumentalisation de «l'aigle de Kawele» prend fin avec «la fin de la (première) guerre froide». (Ses parrains savent qu'il est malade...)

Et pour réaliser «leur plan régional global», «les vainqueurs de la guerre froide» ont besoin d'un symbole. Ils sont forts en études psychologiques. Ils vont, tout en ayant Museveni et Kagame comme «marionnettes», se servir de quelqu'un dont le passé lumumbiste peut susciter des adhésions émotionnelles au pays de Lumumba. Ils vont, encore une fois, instrumentaliser un congolais : Laurent-Désiré Kabila. Ils le font tout en sachant qu'ils finiront par lui régler son compte le moment venu. «Pour l'heure, affirme Dan Simpson, l'ambassadeur des Etats-Unis à Kinshasa, nous avons besoin de lui. Mais nous réglerons son compte quand nous en aurons fini avec lui. Pour l'heure, il est l'homme qu'il nous faut ! Nous savons bien qu'il n'a pas le profil pour diriger ce pays.»

Les services secrets proches de Paul Kagame le savent eux aussi. Et ils s'arrangent pour être vigilants. Ils ne font pas confiance à Laurent-Désiré Kabila. Ils savent qu'il est capable de retournement d'alliance. Ils n'ont pas oublié son passé lumumbiste. L'un d'eux, Emmanuel Ndahiro, chargé de services secrets extérieurs du Rwanda le rappelle à ses compères en ces termes : «Lorsque nous nous sommes réunis à Kisoro (Ouganda), du 3 au 5 juin, juste après notre victoire qui a conduit à la chute de Mobutu, nous avons souligné la nécessité de renforcer notre promesses en affectant nos meilleures ressources humaines dans les services qui s'occupent de la sécurité, de l'économie, des finances et de l'administration, particulièrement dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu qui sont partie intégrante de notre patrie. Cette stratégie est censée faciliter notre contrôle de la République démocratique du Congo et de consolider notre influence dans la région des Grands Lacs (...). Pendant que nous attendons vos propositions concrètes (...), nous devons appeler l'ensemble de nos leaders dans la République démocratique du Congo à rester vigilants, jour et nuit, parce que Kabila est lumumbiste.» Tout est dit. Lucide et prévoyante, la note poursuit sous forme d'avertissement : «Vous savez très bien que les lumumbistes sont des nationalistes. Ils pourraient un jour se rebeller contre nous et nous chasser du Congo. Les Congolais sont comme les Hutu. Ils sont ingrats...»