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Voilà plus de 30 ans que le Jarl accueille des communautés qui ne partagent pas toujours les mêmes codes culturels et parfois même se haïssent. L'espace d'une nuit, elles vont pourtant se croiser et se mélanger par sa volonté. Le Jarl – « chef de guerre » en scandinave – n'impose qu'une unique contrainte sur « son territoire » : le respect des règles qu'il a fixées. Un écart, un seul, et la sanction tombe, immédiate. Avec fermeté, mais parfois aussi avec brutalité, car la violence, le Jarl connaît. Il y a été confronté dès son plus jeune âge. Et il la maîtrise suffisamment pour savoir qu'elle seule peut permettre de venir à bout d'une barbarie débridée. Si le Jarl brosse dans cet ouvrage le récit d'une vie mouvementée et riche d'aventures, il y fait également le constat implacable d'une France sous l'emprise d'une sauvagerie grandissante. Plutôt que de s'y résigner ou de fermer les yeux, le Jarl préfère puiser dans son expérience pour esquisser des solutions possibles. À défaut, cela risquerait de mal finir...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Le Jarl, de son vrai nom Yovan Delourme, est une figure du monde de la nuit à Rennes, où il est chef de la sécurité et co-directeur du 1988 Live Club. Il s’est fait connaître sur TikTok avec ses vidéos "Brèves de videur", partageant anecdotes et réflexions sur son métier. Ses contenus, cumulant des millions de vues, suscitent débats et controverses, certains l’accusant de véhiculer des stéréotypes. Il continue néanmoins à témoigner des réalités du milieu nocturne.
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Seitenzahl: 703
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Note de l’auteur : de très nombreux prénoms ont été changés pour assurer l’anonymat des personnes évoquées, sauf quand celles-ci sont des personnalités publiques. Tous les faits rapportés sont réels et peuvent être documentés en cas de nécessité.
Je tiens la porte !
À dire vrai, ce sont eux qui tiennent la porte.
Eux, ce sont les physionomistes et les portiers du « 1988 Live Club » de Rennes. Je ne suis que la pièce rapportée venue voir la réalité du terrain. Quand j’écris, je vérifie. Tout ! Les deux nuits passées avec eux, de 23 heures à 6 heures du matin, vont achever de m’ouvrir les yeux, malgré la fatigue, sur l’écart abyssal qui sépare la réalité de l’ultra-violence de la représentation qu’en font quelques figures politiques et certains médias.
Lorsque les ténèbres s’abattent sur la dalle du Colombier, cette place pourtant paisible en journée se transforme en un véritable marigot, avec son lot de barbares, de drogués et de surineurs. Le triste spectacle qui s’y déroule au fil de la nuit aurait de quoi ébranler les convictions des pacifistes les plus obstinés.
La dalle du Colombier ? C’est un espace urbain des plus banals, à l’image de ces esplanades minérales entourées de bureaux qui ont fleuri à travers le pays dans les années soixante-dix. Il y a là, pêle-mêle, un magasin d’électroménager, un KFC, un McDonald’s, une brasserie, ou encore la Trésorerie municipale de Rennes ‒ une ville autrefois tranquille. Une discothèque, le « 1988 Live Club », s’est elle aussi installée à l’une des extrémités de cette dalle. Chaque week-end, ce sont 3 000 personnes qui viennent cohabiter pendant quelques heures dans l’une de ses trois salles au rythme de la techno, du hip-hop ou de sons « généralistes ». Ces noctambules amateurs de bonne musique, des jeunes pour la plupart, appartiennent à des communautés, des catégories sociales qui ne se côtoient généralement pas, se méprisent souvent et parfois se haïssent.
Pour orchestrer ce melting-pot de la société sur les dancefloors, pour faire en sorte que chacun accepte l’autre avec ses différences, pour s’assurer que les fêtards arrivent et repartent en toute sécurité, il faut un maître. Faire preuve d’hésitation, de crainte ou de permissivité sont des comportements que s’interdit le Jarl. Car c’est bien de lui qu’il s’agit, du directeur de salle sans doute le plus célèbre du pays. Avec son équipe de cinquante guerriers toutes spécialités confondues, une véritable famille qu’il encadre et qu’il a formée, il fait respecter son territoire de manière courtoise, mais impitoyable, en s’affranchissant des règles si besoin. Parce que le sens des valeurs et l’efficacité valent parfois mieux qu’une loi déficiente !
Apprenez tout d’abord que « le Jarl » (prononcez « Yarl ») n’est pas un nom, mais un titre ! En langue scandinave, il désigne le chef de guerre, celui qui, à la tête d’un clan, tient l’épée pour le compte du roi. Notre première rencontre a lieu dans son « château », car c’est ainsi qu’il surnomme le club dont il a la gestion. Il ne me faut que quelques minutes pour comprendre que cet homme-là ne raisonne pas comme le commun des mortels.
Passionné par l’anthropologie, il décortique les comportements des différentes ethnies au sein de son établissement. Cette étude de l’humain lui permet d’appréhender la violence avec une méthode dont nos politiques pourraient s’inspirer. Ils sont d’ailleurs nombreux, de tous bords, à le contacter pour tenter d’inventer la formule magique qui pourrait enrayer l’ensauvagement du pays.
Mais, me direz-vous, qu’as-tu vu de spécial au cours de ces nuits ? Cela, je vous laisse le découvrir en détail dans ce livre. Je vous répondrai simplement que j’ai croisé, là, en face de moi, sur la dalle, ce qui caractérise le mieux le plongeon de notre société vers l’ultra-violence. Depuis le refoulé de discothèque qui veut planter le premier venu à coups de ciseaux jusqu’à l’embuscade sanglante menée par trois « jeunes mineurs non accompagnés » sur un étudiant qui sortait de la boîte, pour le dépouiller. Ce malheureux, qui se présentait comme un sympathisant d’une organisation estudiantine de gauche, la tête fracassée, est sans doute passé en moins de cinq minutes de Libération à Valeurs actuelles ! J’ai encore vu des bagarres entre communautés, des étudiantes qui voulaient dealer pour se faire un peu de fric, ou même un lascar qui s’est pointé devant nous, la bouche en cœur, alors qu’il était recherché par la police pour avoir écrasé un piéton en lui roulant dessus ! Et ce n’est pas fini ! Cet autre type qui était lui aussi devant moi, qui se dressait sur ses ergots tel un coq de combat, il n’était pas mal non plus, cet enfoiré ! Lui, il défonce les mâchoires de ses copines à coups de poings. Cinq d’entre elles ont porté plainte auprès du procureur, mais ça ne l’empêche pas de faire le beau devant nous, comme si de rien n’était ! Le Jarl, qui le reconnaît, lui refuse l’accès au havre de paix qu’est le club ! Mais le type s’étonne et se met à gueuler… Pendant ce temps, un dealer vient à passer un peu plus loin. C’est le Boss, il vérifie que ses « petits » sont en place. Attention, il y en a deux qui ne sont pas des siens… La menace est rapide, un geste du tranchant de la main qui glisse sur la gorge, et ils disparaissent.
De telles scènes, et bien d’autres encore, c’est chaque soir de chaque week-end !
Pour contrer une telle sauvagerie, pour protéger son territoire et ceux qui ne cherchent qu’à se divertir, pour empêcher que cette cour des miracles ne vienne contaminer son « château », le Jarl n’a d’autre choix que de se montrer implacable. La violence ne l’effraye pas, il connaît. Son parcours de vie l’a confronté aux pires vicissitudes de l’existence. Mis à terre, il s’est à chaque fois relevé pour continuer d’avancer et d’apprendre. Depuis le point d’observation qui est aujourd’hui le sien, cet homme hors du commun porte un regard sans concession sur les dérives de notre société.
Il est temps à présent de retrouver le Jarl et d’approcher avec lui la réalité du monde de la nuit. Quitte à prendre de plein fouet ce mal insidieux qui gangrène la vie de nos concitoyens : la violence ! Elle conditionne notre vie, nos déplacements, le lieu où nous habitons, la tranquillité à laquelle nous aspirons.
Seul un conglomérat gazeux de pseudo-intellectuels parisiens et de politiques bas de plafond peut encore chanter Tout va très bien, madame la marquise… Pour nous, communs des mortels qui habitons ces villes où, comme c’est le cas maintenant à Rennes, apparaissent des kalachnikovs, le pire est encore à venir. Si rien ne change, c’est une certitude, « Ça va mal finir » !
Jean-Luc Riva
« Le rêve, c’est le talent, le reste n’est que sueur et discipline. »
‒ Jacques Brel
Les vagues, portées par le vent violent, se fendent sur les brise-lames de la cité corsaire. Derrière les remparts de la ville, revêtus de leurs cirés de pluie, quelques habitants se hâtent de rentrer chez eux avant l’arrivée de l’orage. C’est sur cette terre de marins et de paysans au caractère bien trempé que je vois le jour ce 12 mai 1975. Mais pour parler de ce caractère, de cette force d’âme qui remonte aux origines de ces hommes, écoutons Jules Michelet1, l’historien.
« Le caractère commun de cette race, c’est qu’elle est irritable et folle de guerres, prompte au combat. Ils marchent ensemble droit à l’ennemi et l’attaquent de front. Le génie de ces Celtes n’est autre chose que mouvement, attaque et conquête. Peuples de guerre et de bruit, ils courent le monde, moins par avidité que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d’agir. »
Et pour moi qui viens de naître, je crois être de ceux-là. Je me présente au monde, fou de cette certitude. Ici, sur l’hôtel de ville de Saint-Malo ‒ et nulle part ailleurs en France ‒ on hisse depuis la nuit des temps le drapeau local plus haut que l’emblème national, « Malouin d’abord, Breton ensuite… et Français s’il n’en reste qu’un ». Un esprit de corsaire, comme ces coureurs des mers, conquérant et batailleur pour le service du prince.
Il me faudra quinze ans, quinze longues années pour découvrir le secret de mes origines et apprendre qu’ici, sur cette terre de Bretagne, je suis un sang-mêlé. Qu’importe, je porte en moi et pour toujours une passion pour cette cité malouine qui m’oblige à ne jamais m’en éloigner. Il y a ici, dans ces pierres battues par les vents et les flots, une sorte d’énergie inépuisable qui, lorsque je prends le soin d’y être attentif, me permet de m’y ressourcer afin de dépasser mes rares moments de doute.
* * *
Aîné d’une fratrie comptant aussi deux frères et une sœur, nous sommes les témoins impuissants d’une progressive mais inéluctable descente aux enfers dont le moteur se résume à un simple mot : alcool. Le bistrot se nomme « Chez Jo », une contraction du prénom de celle qui m’a mise au monde, Jocelyne. Cet estancot, un café-restaurant à l’enseigne mal choisie, aurait dû s’appeler « L’Assommoir ». « Chez Jo », on boit beaucoup, souvent, et parfois jusqu’à la folie. Et là, ça cogne ! C’est qu’il a la main leste, le maître des lieux. Les clients le craignent, non pas qu’il ait un physique de lutteur, mais il est imprévisible, et d’une brutalité bestiale que la boisson démultiplie. Quand il a le vin mauvais, il lui arrive de briser une vitre d’un coup de poing pour éviter de s’en prendre directement aux clients du café. Un jour, il se sectionnera les tendons de la main en faisant exploser la vitrine, ce qui ne l’empêchera pas de se retourner ensuite vers le client qui l’avait énervé pour l’assommer de sa main ensanglantée.
Assis dans l’arrière-salle, je fais mes devoirs en écoutant les disputes d’ivrognes qui se terminent invariablement par un KO sur le carrelage pour le malheureux qui a osé offenser le patron. Il pourrait s’arrêter là, mais ça ne lui suffit pas. Le rideau baissé, c’est sur nous que celui que je pense être mon père exerce ses talents de boxeur. Alors, on vit avec la boule au ventre, en essayant d’anticiper toutes les situations qui pourraient être source de conflit. D’autant plus, mais peut-être est-ce parce que je suis l’aîné, que je suis devenu sa tête de Turc. Je calcule sans cesse. Si je fais ceci, il risque de réagir violemment ; si je le croise le soir, alcoolisé comme il est, il y a de fortes chances que je me fasse frapper… Rien n’est naturel, je calcule tout !
Oh, il ne tape pas tout le temps, bien sûr que non ! Mais c’est là où c’est pire, car nous sommes sans cesse aux aguets, dans l’angoisse. On sait que, selon l’état dans lequel il rentrera, nous risquerons d’y avoir droit ! Et puis, il n’est pas avare de surprises ! Comme ce jour d’hiver où il était entré dans la grande chambre où nous dormions tous et, voyant nos jouets éparpillés sur le sol, il les avait balancés dans le jardin. Mais ce n’était pas suffisant ! Patiemment, méticuleusement, il avait constitué un bûcher au milieu de la pelouse et les y avait jetés ! Je revois encore son visage déformé par un rictus quand, nous entendant pleurer depuis notre fenêtre, il s’était retourné, l’air méchant.
Lui, quand il revient de ses tournées nocturnes, on ne l’entend pas, on le sent, car il pue. Une odeur infecte que son corps exhale et qui envahit la maison. Est-ce l’alcool qui provoque ces effluves nauséabonds ou le mauvais fond qui l’habite ? Cette odeur, je la perçois encore. Elle est restée imprégnée dans ma mémoire olfactive pour une bonne raison. On se souvient toujours de l’odeur de ses adversaires ! Lors d’une agression, nombreuses sont les victimes qui, n’ayant pas vu le visage de leur assaillant, gardent cependant en mémoire son parfum corporel.
* * *
Sa haine ne connaît pas de répit. « Chez Jo » est situé au centre du village de Guipry2, à deux pas de l’église, et le dimanche après l’office, le bistrot est noir de fidèles venus boire leur calice de Ricard ou de vin blanc. Le croirez-vous ? Aucun de ces paroissiens, si prompts à s’agenouiller sur leurs prie-Dieu, ne s’étonne jamais de voir deux gars et une fille agenouillés, eux, sur un manche à balai, les bras en croix devant la cheminée qui trône au milieu du bar ! Et la charité chrétienne, bordel !
« Qu’est-ce qu’ils ont fait comme conneries ? demandent les culs-bénis.
‒ Ils me font chier ! » répond l’ordonnateur des basses œuvres.
Et pourtant, j’étais à l’époque enfant de chœur ! L’abbé Noël, le curé de la paroisse, avait un temps envisagé de me pousser vers le séminaire. Lors d’un voyage à Lourdes, le même abbé m’avait renvoyé dans mes pénates suite à une bagarre. Il faut avouer que j’avais eu l’inconscience de vouloir faire la course avec un ami alors que nous poussions tous deux des invalides dans leurs chaises roulantes… Nous avions slalomé entre les pèlerins à pleine vitesse, mais j’avais malheureusement perdu la compétition. Le soir même, alors que mon ami me taquinait sous notre tente en me rabâchant une nouvelle fois que j’étais arrivé dernier, j’avais perdu patience et lui avais sauté dessus pour lui montrer, qu’en bagarre, c’était moi le plus fort ! Toute cette affaire, fort peu chrétienne, avait fortement déplu à l’abbé.
Je le remercie encore aujourd’hui d’avoir mis fin à mes envies de séminaire ! À n’en pas douter, je n’y aurais pas été à ma place même si je sais faire preuve de bienveillance ‒ un mot rare dans notre famille.
Parfois, ma mère s’y met aussi, comme si la violence était contagieuse. Dans la cuisine trônent des casseroles gigantesques, sortes de gamelles géantes destinées à faire les plats roboratifs et autres purées, pâtes, etc. Autant vous dire que pour remuer la tambouille dans ce genre de contenant, il vous faut l’ustensile ad hoc ! Celui-ci a un nom : une Maryse.
Et comme « Chez Jo » on ne fait pas les choses à moitié, l’engin se présente sous la forme d’un tube en acier d’une bonne trentaine de centimètres de long prolongé par un élément souple afin de racler efficacement le fond des récipients. Confiant dans la solidité de son ustensile, le fabricant n’a d’ailleurs pas hésité à faire graver sur cette dernière partie les mots « Maryse à vie ».
Un soir, c’est sur mon bras que s’impriment ces lettres, à l’envers bien sûr, comme une bête que l’on marque au fer rouge. La raison ? J’ignore encore aujourd’hui si ma mère la connaissait elle-même. Il me suffisait de déraper d’un rien pour ramasser.
Et puis, c’était dans l’air du temps. Dans les familles, les claques volent, l’éducation se fait à la dure, mais au moins, il y en a une. Chez nous, la ration est triple et la violence sans limite.
Mais pour un enfant, le père, c’est celui qui est présent, il me faut donc faire avec. Taiseux, je n’en parle à personne. Au fond, je finis par croire que c’est la même chanson dans toutes les familles. Avoir un père qui boit et une mère absente, ce doit être la règle partout. Les gosses qui se font réveiller à 3 heures du matin par le despote de la maison qui les sort violemment du lit en leur gueulant dessus parce qu’ils ont laissé traîner un vêtement en bas, c’est sûr que tout le monde connaît ça. On la ferme et on avale notre petit déjeuner en silence avant de partir à l’école.
L’école ? Je ne m’y sens pas bien. Est-ce que c’est elle qui ne veut pas de moi ou qui s’y prend mal, ou ai-je tout simplement trop de choses dans ma tête de gamin pour y être aussi appliqué que les autres ? Cette violence familiale, qui est lourde à porter ‒ j’y pense à chaque minute de la journée ‒ doit pourtant s’arrêter un jour. J’ignore quand, comment et qui va y mettre un terme, mais j’ai la conviction que ce moment est proche et qu’il sera d’une brutalité inouïe.
En attendant ce jour, pour purger cette haine que j’ai en moi, j’ai besoin d’un exutoire. Je me jette alors à corps perdu dans le sport. Pour commencer, je m’inscris au cours de karaté au dojo du village, le karaté-club Goju Ryu, mais c’est loin d’être suffisant pour brûler le trop-plein d’énergie qui me dévore. Aussi j’aménage dans le garage un endroit à moi, avec un sac de frappe et quelques appareils de musculation que j’achète avec le fric gagné en bossant pendant les vacances scolaires. Je tapisse les murs de mon local d’affiches de mes idoles du moment : Bruce Lee, Schwarzenegger, Stallone, Van Damme, et là, je me défonce ! J’évacue à grands coups de poings toute cette haine qui me pourrit la vie. Chaque soir, au retour de l’école, et le dimanche toute la journée, j’y suis !
Quatre longues années vont s’écouler ainsi. J’ai parfois l’impression de ne pas être à ma vraie place, comme si je n’étais qu’une pièce rapportée dans cette famille. Comment expliquer ce mal-être qui m’entoure ? Allongé sur mon lit, je cherche à comprendre. Comprendre, c’est déjà avoir une partie de la solution. Ce processus d’analyse face à un problème, quel qu’il soit, je vais le développer tout au long de ma vie, ce qui va faire de moi un véritable anthropologue autodidacte. Ici, la cause de nos malheurs est simple : l’alcool ! Aussi, c’est à 15 ans que je bannis à vie toute prise d’alcool dans mon existence, même sous la forme de gâteaux. Trente-cinq ans plus tard, c’est toujours le cas.
Lors des nuits d’orage, quand ce qui nous sert de chef de famille se met à tituber, mes deux frères et ma sœur viennent se réfugier près de moi. Sans trop m’en rendre compte, je crée peu à peu une meute, un clan. La maison devient mon territoire, un territoire à protéger face à un salaud qui passe les trois quarts de son temps à nous cogner dessus. Et, bientôt, arrive le soir où tout bascule…
* * *
Il y a mis toute sa force. La gifle qui vient de frapper mon frère l’envoie valdinguer à l’autre bout de la cuisine. Je me précipite vers lui. Sa bouche saigne, la moitié de son visage est cramoisie. Cette fois-ci, ma mère réagit.
« Arrête-toi, Alain !
‒ Laisse-moi ! Je vais lui apprendre la politesse à grands coups de claques dans la gueule !
‒ Je t’ai dit stop, tu vas le tuer ! » crie-t-elle en se jetant sur lui.
Vlan ! C’est sur elle que la main s’abat.
C’est ici et maintenant que ça doit se passer. Je marche sur lui du haut de mes 15 ans ; il se retourne. Dans ma main, la batte de base-ball qu’il laisse dans l’entrée. Je frappe à hauteur du menton, un coup, un seul, mais il le pare facilement avant de m’arracher la batte des mains pour la retourner contre moi. Il n’a pas besoin de taper bien fort pour m’éclater la tempe. J’entends un bruit sourd, semblable au craquement d’une branche, avant d’être comme aspiré par les ténèbres et de m’écrouler. Je gis à terre, inconscient, incapable de voir qu’il reporte maintenant sa fureur absolue contre ma mère.
* * *
Ce que vous venez de lire, c’est ce qui aurait pu se passer ‒ l’illustration d’une violence débridée contre une mère et ses enfants, jusqu’à entraîner un jour, peut-être, leur mort. Une violence contre laquelle la justice et les forces de l’ordre se montrent bien souvent impuissantes. Plus de 200 000 plaintes sont déposées chaque année pour de tels faits de violence, alors même qu’un nombre encore plus grand de victimes ne prend même pas la peine de se faire connaître. À quoi bon ?
Cette violence que l’on constate, que l’on regrette, et qui nous fait détourner le regard parce qu’elle est moralement condamnable, je vais en réalité la retourner contre mon beau-père.
Quittons maintenant ce qui aurait pu se passer pour comprendre ce qui, ce jour-là, s’est réellement passé.
* * *
Il y a mis toute sa force. La gifle qui vient de frapper mon frère l’envoie valdinguer à l’autre bout de la cuisine. Je me précipite vers lui. Sa bouche saigne, la moitié de son visage est cramoisie. Cette fois-ci, ma mère réagit.
« Arrête-toi, Alain !
‒ Laisse-moi ! Je vais lui apprendre la politesse à grands coups de claques dans la gueule !
‒ Je t’ai dit stop, tu vas le tuer ! » crie-t-elle en se jetant sur lui.
Vlan ! C’est sur elle que la main s’abat.
C’est ici et maintenant que ça doit se passer. Je marche sur lui du haut de mes 15 ans ; il se retourne. Dans ma main, la batte de base-ball qu’il laisse dans l’entrée. Je frappe à hauteur du menton, un coup, un seul, en y mettant toute la haine accumulée au cours de ces années. J’entends le bruit sec des os de sa mâchoire qui se fissurent, mais ce n’est pas fini, gros con ! J’enchaîne par deux frappes au corps tout en observant ses yeux ahuris. Un gamin qui riposte, le tyran n’a pas l’habitude. Lui qui ne s’est jamais intéressé à moi, il ignore que je n’ai pas fait que frapper dans un sac depuis quatre ans. J’ai également bossé l’anatomie du corps humain ; je sais où et comment porter mes coups.
Hébété, titubant, la tronche en sang, il hurle :
« Sale bâtard ! »
Voilà qu’il renie son propre fils ! L’insulte fait mouche et décuple ma fureur. J’oublie les liens familiaux car c’est loin d’être fini pour cet enfoiré. Il agite ses mains comme s’il allait m’allonger une claque à la façon de celles qu’il distribue aux piliers de comptoir qui l’emmerdent à la fermeture du bistrot. Je le laisse venir puis, quand il est à la bonne distance, je balance la batte qui part éclater son foie cirrhosé. Il se plie en deux, hurle de douleur et finit par s’écrouler. J’ai peut-être tapé un peu fort car je n’avais pas prévu qu’il se fracasserait le crâne sur le carrelage, jusqu’à faire pisser le sang dans la cuisine. En tout cas, il ne bouge plus.
* * *
Cette véritable version de mon histoire est tout aussi dérangeante, mais, dans celle-ci, je m’interpose pour défendre ma mère, mon frère… Pour me défendre. Je n’ai que 15 ans et je n’en ai pas encore pleinement conscience, mais pour la première fois de ma jeune vie, je comprends que certains cycles de violence ne peuvent être arrêtés que par l’exercice d’une violence encore plus grande. Au curé du village qui me prendra à part plus tard pour me confier : « Yovan, sache que la violence ne fait qu’engendrer la violence », je répondrai : « Non, monsieur le curé, la violence peut également arrêter la violence. » En dépit de ce que peut penser ce brave curé, je choisis de ne pas être de ceux qui préfèrent tendre l’autre joue. Les miennes ont déjà suffisamment morflé.
* * *
L’engrenage infernal se met en branle : pompiers, médecin, gendarmes. On évacue le trépané à l’hôpital pendant que l’on recueille nos dépositions. Je réponds machinalement aux questions, l’esprit ailleurs. Un déclic vient de se faire dans ma tête. J’ai mis fin à une violence en exerçant une violence plus grande encore. Ce raisonnement, qui peut paraître simpliste mais s’avère redoutablement efficace, je le mettrai en pratique des années plus tard. Et parfois à la demande des autorités ! La seule condition pour que le processus fonctionne tient au fait que les bons doivent l’emporter sur les malfaisants. La lutte éternelle entre le bien et le mal, en quelque sorte.
En attendant, les jours qui suivent le KO du tyran vont être lourds de conséquences.
* * *
« J’ai à te parler, Yovan !
‒ Ça tombe bien, j’ai une question à te poser. »
D’ailleurs, que peut bien vouloir me dire ma mère au lendemain de cette bagarre familiale ? Que je n’aurais pas dû frapper mon père ? Que tout le quartier sait maintenant que nous avons des problèmes de violence à la maison ? Moi, je pense plutôt qu’elle pourrait me remercier de lui avoir évité de ramasser quelques claques. Elle me fait signe de m’asseoir. J’obtempère et pose ma question le premier. Je suis loin d’imaginer que la réponse qu’elle va m’apporter changera ma vie.
« Maman, tu l’as entendu me traiter de sale bâtard, hier soir.
‒ C’est justement de ça dont je voulais te parler. Cet homme que tu as frappé… »
Elle hésite à continuer, je l’encourage. Elle a peut-être des nouvelles de l’hôpital. Son état est-il plus grave que je ne le pense ?
« Vas-y, au point où on en est, je suis prêt à tout entendre !
‒ Cet homme, Alain, n’est pas ton père !
‒ Tu déconnes ! Je n’ai connu que lui ! »
Mon cerveau recherche des images de ma toute première enfance, mais hormis celui du salopard que j’ai envoyé aux urgences, aucun visage ne m’apparaît.
« Bien sûr que tu ne te rappelles plus, tu avais à peine trois ans lorsque Dusan3 m’a quittée. Enfin, c’est plutôt moi qui l’ai viré quand j’ai su qu’il avait une autre vie ailleurs.
‒ Dusan ?
‒ C’est le prénom de ton papa. Il est yougoslave et il habite toujours dans la région. »
C’est comme si je prenais un coup au plexus. Tout se bouscule dans ma tête, j’articule :
« Mais alors… »
Elle m’arrête.
« Ce ne sont ni tes frères ni ta sœur ! Eux, ce sont les enfants que j’ai eus avec Alain.
‒ Je comprends pourquoi je ne lui ressemble pas !
‒ C’est vrai, ton caractère, c’est celui de Dusan, tu n’as rien à voir avec l’autre ! »
« L’autre ». Elle n’a pas prononcé son nom, comme si cela la dégoûtait, j’ai même décelé une lueur de regret dans ses yeux. Quand on est gamin, on adore sa mère, on pardonne tout. C’est ce que j’ai fait tout au long de mes jeunes années, mais à 15 ans, on cherche davantage d’explications. On s’interroge, on questionne autour de soi pour s’apercevoir que la vérité est bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Ébranlé ‒ on le serait à moins ‒ par cette révélation, je reste silencieux un long moment. Le soulagement de ne pas être le fils de celui que je déteste le plus au monde fait briller une petite flamme, là, au fond de mon cœur. Je suis loin de me douter que cette flamme va devenir un brasier quand je vais découvrir l’homme qui est mon vrai père.
* * *
J’ai souvent cette sensation d’être sur un quai de gare, à me demander si je dois monter dans le train qui vient de s’arrêter. Ce train, c’est celui de l’opportunité, de la chance parfois. Il ne repasse que très rarement au même endroit, à vous de savoir saisir l’aubaine qui se présente. Dans la première partie de ma jeunesse, la chance, je ne l’ai pas souvent rencontrée. Pourtant, au lycée, elle était là, devant moi, à chaque fin des cours. Il me fallait simplement ouvrir les yeux pour qu’un premier rayon de soleil vienne illuminer ma vie.
Elle a la démarche chaloupée des filles des îles et sa peau mate exhale des senteurs de vanille et de bougainvillier. Nadège est martiniquaise et j’en suis amoureux. J’ai pour elle l’enthousiasme du premier amour, celui que l’on croit éternel et que rien ne saurait ébranler. Elle m’offre une respiration dans une vie de violence et d’inquiétude. Elle me fait rêver en me parlant de Fort-de-France. Moi, je ne lui dis rien de « Chez Jo ». La honte, certainement, me retient de lui décrire mon quotidien. On parle de nous, mais jamais du lendemain et encore moins de l’avenir.
* * *
Le rapport des gendarmes entraîne une visite des services sociaux puis vient une décision du juge aux Affaires familiales. La brute doit se tenir éloignée de notre foyer et un curateur est nommé. Il aura la charge de contrôler nos dépenses et c’est moi qui, malgré mes 15 ans, me retrouve en situation de chef de famille. Chaque semaine, le vendredi vers midi, cet homme dépose sur la table de la cuisine quelques enveloppes. À l’intérieur, de l’argent destiné aux courses, à l’achat de vêtements, etc. Il me regarde en disant :
« À toi de gérer tout cela ! Au fait, ta mère est là ?
‒ Heu, non ! elle est à l’étage, elle dort, elle est rentrée à 3 heures du matin… Vous voulez que j’aille la chercher ?
‒ Non, non, ne va pas la réveiller. Tu sauras te débrouiller ?
‒ Oui, M’sieur ! »
C’est notre vie. Sommes-nous malheureux ? Sur le moment, non, on le sera plus tard, quand, devenus adultes, nous nous pencherons sur ce que fut notre enfance. Pour le moment, j’ai la tête dans le guidon et je me dois de tenir au mieux ce rôle de chef de famille tout nouveau pour moi. Il me faut édicter des règles de vie collective pour tenir ma petite troupe sur mon territoire, mais avant tout, je dois savoir qui je suis.
Il me faut retrouver mon père !
1 Jules Michelet, Histoire de France, A. Lacroix et Compagnie, 1880. Des études démontrent aujourd’hui que les Celtes ne sont jamais allés en Bretagne. « Venus d’Europe centrale, ils se sont partagés en deux groupes, l’un remontant vers l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, l’autre descendant vers la péninsule Ibérique par le centre de la France. C’est Bonaparte qui, en voulant recréer une Nation sur des bases identitaires très fortes, a fondé l’Académie celtique, qui a attribué aux Celtes le mégalithisme. » Yannick Lecerf, Une autre histoire de la Bretagne. Blacklephant, 2023.
2 Devenu Guipry-Messac en 2016.
3 Dusan se prononce Douchan, dans la langue d’origine.
Dans le train qui m’emmène à Rennes, les pensées se bousculent dans mon esprit. Avant de savoir où tu vas, regarde un peu d’où tu viens ! Et voilà donc que dans mes veines coule du sang slave. Un sang venu du fond des steppes, un nectar de conquérants. Peu m’importe d’où viennent ces hommes, ce qui me captive ce sont leurs combats ! Des cavaliers terribles balayant tout sur leur passage lors d’invasions barbares. Ainsi, au caractère fort des Celtes s’ajouterait l’âme slave faite de nostalgie et d’orgueil ? Un orgueil que cache, je ne vais pas tarder à le découvrir, une pudeur que résume la célèbre devise « Ne jamais se plaindre, ne jamais s’expliquer1 » !
Je descends du train et l’aperçois enfin, les mains sur les hanches, observant, pensif, le jeune homme frêle que je suis encore. Lui me semble taillé dans le béton, mais peut-être redoute-t-il ce moment autant que moi. Je lance un timide bonjour. Il esquisse à peine un sourire.
« Une force paisible », ce sont les premiers mots qui me viennent à l’esprit en le voyant. De bonne taille, costaud, le visage carré, c’est un homme, un vrai ! C’est une silhouette que l’on devine dédiée au travail qui se tient devant moi. Lorsqu’il m’ouvre ses bras, j’aperçois des mains marquées par le labeur des tâches rudes. Les tatouages qui y figurent sont pour moi le signe indéniable que mon père est atypique. Il ne sort pas du moule fadasse de tous ceux que j’ai côtoyés jusqu’ici. Lui, les bureaux, il ne les fréquente que pour aller chercher sa paie !
Ses mains, il les plaque sur mes épaules tout en enfonçant son regard dans le mien. Des yeux d’un bleu limpide qui, je le sens, sondent mon âme.
« Yovan, écoute-moi bien avant que l’on discute tous les deux. Pendant toutes ces années, je me suis toujours intéressé à toi. Je voulais être au courant de ce que tu devenais, de ce que tu faisais. Voilà, c’est important pour moi que tu le saches ! Viens, on va à la maison. »
Il a dit cela calmement, sur un ton très lent. Sans aucun entrain, comme s’il s’agissait là d’une chose normale. Son accent slave, qui fait ressortir des mots déjà très forts, ne s’accompagne pas d’effusions interminables. Nos retrouvailles se font tout en retenue. Cette espèce d’hommes ne brise pas l’armure facilement et cela me plaît.
* * *
Comme moi, il aime les automobiles. J’ai toujours pensé que le soin apporté à l’entretien et à la conduite d’une voiture en disait long sur son propriétaire. Dans la Mercedes 350 qui nous emmène chez lui, rien ne traîne, tout est nickel. Je l’observe du coin de l’œil. Son pilotage est souple, précis. Concentré sur la route, il ne décoche pas un mot. Des questions, moi j’en ai beaucoup à lui poser. Mais il en est une qui me brûle les lèvres. C’est bien beau de savoir que l’on s’est intéressé à moi pendant tout ce temps, mais pourquoi jamais aucune nouvelle ? Il doit lire dans mes pensées. Le regard toujours fixé sur le ruban de bitume, c’est lui qui m’interroge.
« Ta mère t’a-t-elle expliqué pourquoi nous nous sommes séparés ?
‒ Elle m’a juste dit que lorsqu’elle a appris que tu avais une autre vie avec une autre femme, elle est allée frapper à sa porte en me tenant dans ses bras. »
Il m’interrompt, comme s’il s’agissait d’un mauvais souvenir.
« Et ce jour-là, elle m’a demandé de ne plus jamais prendre contact avec toi ! Et moi, j’ai respecté ça ! Enfin, pas tout à fait ! Plus d’une fois je t’ai vu sortir de l’école, je t’ai regardé grandir à distance. Je voulais savoir ce que tu devenais, alors aujourd’hui, je suis fier ! »
Je ne le comprendrai que plus tard, mais mon père n’est pas ce genre d’homme à exprimer une quelconque sensation de bonheur ou à confier ses sentiments. Il pourrait donner sa vie pour quelqu’un de son sang ou pour un ami, mais il ne dira jamais « je t’aime ». Et quand bien même il serait le plus heureux de hommes, il ne l’exprimera jamais, comme s’il lui fallait rester fidèle à cette âme slave toujours empreinte de mélancolie.
* * *
Nous arrivons au quartier Cleunay, en périphérie ouest de Rennes. On s’arrête près d’un petit bâtiment isolé.
« Je vais te faire voir quelque chose… » me dit-il sur le ton de la confidence.
Il fait basculer une porte de garage. Dans la pénombre, je distingue deux silhouettes de voitures que je n’arrive pas à identifier. La lumière jaillit.
« C’est mon garage. C’est là que je répare les voitures des copains. »
Et pas n’importe quelles voitures ! Que du vintage ! Il y a là deux engins de collection des années soixante.
« T’es mécano ?
‒ Mon métier, c’est soudeur sur les chantiers navals. Réparer les voitures, c’est pour le fun, comme on dit ! J’aime ça, les vieilles bagnoles ! »
L’homme que je cherchais travaille souvent à Saint-Nazaire, où sont mis à flot les paquebots gigantesques qui font la renommée universelle des Chantiers de l’Atlantique et la fierté de tous les ouvriers qui y travaillent.
On monte dans son appartement aménagé à la mesure du bonhomme. Sobre, un poil minimaliste, rien de bling-bling dans la déco qui viendrait perturber une ambiance quasi monacale. Assis dans sa cuisine, autour d’un café, une sensation étrange m’envahit. Comment dire ? Jusqu’à présent, j’ai eu chaque jour un peu plus honte du comportement de celui que je croyais être mon père. Cette honte, je l’ai portée comme une indignité. Je n’en étais pas responsable, mais il n’empêche que je me la suis coltinée comme un fardeau. Alors, qu’elle soit tout à coup balayée par l’aura qui se dégage de cette force de la nature, c’est un véritable soulagement, une renaissance. Je connais à peine mon vrai père que déjà je l’admire !
« Je vais te montrer quelque chose. »
Il se lève et disparaît. Quand il revient, il tient un épais classeur à la main.
« Regarde ! » me lance-t-il.
À l’intérieur, ma vie sportive défile. Tous les articles qu’il a pu trouver sur mon club de karaté et mes victoires en championnat sont là, dans des pochettes plastiques soigneusement rangées dans le classeur. En les feuilletant, les larmes me montent aux yeux.
« Tu peux être fier ! » me dit-il en souriant.
Fier, je sens qu’il l’est aussi.
Il n’y a pas si longtemps, à 30 kilomètres d’ici, un ivrogne me traitait de blaireau.
Pourtant, il reste dans mon esprit de gamin quelques mystères à élucider. Il faut que je lui parle de ce fléau qui a pourri ma vie jusqu’ici.
« Est-ce que tu bois ? »
Il ne semble pas surpris par cette interrogation que bien d’autres qualifieraient de déplacée.
« Non, boire ce n’est pas bon ! Et je ne fume pas non plus ! Et toi, l’école, comment ça se passe ? »
Inutile de lui mentir en essayant de lui faire avaler qu’il est le géniteur d’un futur prix Nobel.
« Ce n’est pas terrible, mais je sais que je vais m’en sortir. En fait, j’attends d’avoir l’âge de faire mon service dans la police. Si tout se passe bien, je pense que je vais y rester pour faire une carrière.
‒ Toi, flic ? »
Mon projet semble le surprendre. Je lui arrache un demi-sourire quand je lui parle de la défense du faible et de l’opprimé. La vie c’est compliqué, me répond-il. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. C’est en l’écoutant que je comprends à quel point il m’a manqué. J’ai, comme tout enfant, besoin d’un guide. C’est en principe le rôle dévolu à un père ou à une mère que l’on va admirer, qui devient notre mentor et que l’on suit parfois aveuglément. Cette idole, on peut aussi la trouver à l’extérieur de la sphère familiale, mais ce n’est pas sans risque si le leader en question se révèle être quelqu’un de foncièrement mauvais.
Cet exemple qui m’a tant fait défaut, je l’ai enfin devant moi ! L’idée de reprendre le train et de rentrer à la maison me donne le bourdon. On a tellement de choses à rattraper tous les deux ! On se sépare en se promettant de se revoir très vite, mais nos relations resteront épisodiques. Je ne tarderai pas à découvrir sa vraie nature d’homme slave, celle d’un homme capable d’avouer sa fierté envers son fils, mais incapable d’exprimer le moindre sentiment envers ce dernier. Mon père ne me passera jamais de coup de fil, mais il répondra toujours aux miens. Il ne fêtera jamais mes anniversaires, quand bien même je n’oublierai jamais les siens. Quand nous nous verrons, rarement, une à deux fois par an, il sera incapable de parler si je ne parle pas le premier et force le dialogue.
Et pourtant, malgré ce caractère taiseux, malgré cette froideur qui semble le caractériser, il arriverait dans l’heure qui suit si je devais me retrouver en panne de voiture. Mais ce n’est pas ce que j’avais escompté. Moi, j’avais espéré trouver un père, un vrai.
Je me fais la promesse d’en être un pour mes enfants si, un jour, la vie m’accorde ce bonheur.
1« Never complain, never explain », citation attribuée au Premier Ministre britannique Benjamin Disraeli en 1903 et reprise à son compte par la famille royale, notamment Elisabeth II (1926-2022).
Si j’ai la tête dans les étoiles après cette rencontre, le retour chez moi me ramène les pieds sur terre. La tranquillité n’est pas assurée. Mon beau-père, malgré l’interdiction qui lui est faite de s’approcher de notre domicile, vient parfois jouer les trouble-fête à grand renfort d’insultes. Une nuit, ivre, il casse une vitre pour tenter de pénétrer dans la maison ‒ ma réplique sous la forme d’une bonne droite est immédiate et le fait battre en retraite. Mais la défense de ce que je considère maintenant comme mon territoire n’est pas mon seul souci.
Le fait de savoir que ma fratrie n’est faite que de demi-frères et demi-sœur n’a rien changé à l’affection que j’ai pour eux. Ils peuvent compter sur moi pour les protéger. Je ne veux pas les voir sombrer parce que le chef de famille fait défaut. Et c’est ici que commencent les difficultés.
Vivre en collectivité, c’est accepter de respecter des règles. Et là, désolé, mais ce sont les miennes. Je mets en place un planning qui régit toute la vie de mon petit clan. Chacun a ses tâches : cuisine, vaisselle, linge, ménage, tout y figure. Ça couine un peu au début, on s’engueule aux réunions hebdomadaires que j’organise pour établir le programme, mais au final, le système fonctionne. C’est ma sœur qui, la première, va faire disjoncter cette douce harmonie.
Bien entendu, j’ai fixé à chacun des horaires de retour à la maison qui ne sont pas négociables. Pas question que je me fasse du souci parce que l’un des membres du trio n’est pas rentré à l’heure. Encore moins avec ma sœur, âgée de 11 ans, qui sait que je m’inquiète pour elle quand elle est de sortie avec ses copines. Mais ce soir, il est désormais plus de 23 heures et des scénarios noirs défilent dans ma tête, à commencer par celui d’une fugue. Je sonne le branle-bas de combat et me voilà parti, arpentant les rues à la recherche du moindre indice qui me permettrait de la retrouver.
Un groupe de jeunes au pied d’un immeuble m’indique l’avoir vue entrer accompagnée d’une copine. Houlà ! Les parents de cette fille jouissent d’une réputation épouvantable dans le quartier.
J’interroge les désœuvrés.
« Quel appart ?
‒ Deuxième, à gauche » m’indiquent-ils tous en chœur.
Je grimpe les escaliers en courant, je tambourine à la porte, elle s’entrouvre.
« Ouais ! fait une voix de mec aviné.
‒ Je viens chercher ma sœur ! »
Le maître des lieux hésite, il ne devrait pas. Bing ! je mets une grosse poussée et il se prend la porte dans la tronche. Il lance un cri de désespoir en se tenant le pif, je l’écarte d’une bourrade et me rue à l’intérieur. Comment décrire le spectacle qui s’offre à moi ? La smala qui vit là doit avoir le syndrome de Diogène1. Des sacs poubelles jonchent une cuisine dont l’évier déborde d’une vaisselle qui ne demande qu’à être nettoyée. La télé hurle et le Ricard est servi !
Je poursuis mon investigation. Les chambres ne sont pas en reste. Vouloir y dormir équivaut à plonger dans un bouillon de culture de l’Institut Pasteur. Je trouve enfin ma sœur occupée à écouter un CD de Madonna.
« Qu’est-ce que tu fous dans ce merdier ? »
Elle lève des yeux étonnés quand je la saisis par le bras pour l’exfiltrer de ce cloaque. Arrivé au pied de l’immeuble, je lui balance une claque que je qualifierai d’éducative.
« Ça, c’est impossible ! L’horaire, tu le respectes, sinon, les sorties, c’est fini ! »
Les copains et copines qui étaient occupés à disséquer le dernier épisode de Friends cessent leur discussion philosophique pour m’adresser des regards éberlués et réprobateurs. « Ben oui, les gars, mais chez moi, ça marche comme ça » !
Dire que ma sœur m’en veut est en dessous de la vérité. Moins pour la claque que pour la honte de s’être fait reprendre devant sa petite troupe d’amis. Mais, le temps passant, sa rancune s’estompera, même si nos relations restent compliquées aujourd’hui.
* * *
Chaque jour qui passe, j’ai la sensation de marcher sur une ligne de crête d’où je peux tomber. Autour de moi, tout est réuni pour que je choisisse une voie facile et lucrative, mais non dénuée de risques, celle de la délinquance. C’est le sport qui me forge le corps et l’esprit. Cela n’a pas échappé au psychologue chargé de nous suivre, ma sœur, mes frères et moi. Lorsque ma mère lui demande de mes nouvelles dans un élan inattendu d’affection, il s’exclame : « Ne changez rien, c’est le sport qui le sauve. »
Là, dans mon garage, casque sur les oreilles, je soulève de la fonte en écoutant Brel, Brassens, Léo Ferré et Renaud. Les copains qui passent me voir s’attendent à du rock ou du métal, erreur ! Poésie et musculation peuvent cohabiter.
À peine sorti de ce que je nomme pompeusement ma salle, je fonce à mon cours de karaté, où je me donne à fond. J’abandonne peu à peu celui-ci pour la boxe thaï. Je la trouve beaucoup moins académique ‒ les coups sont réellement portés et elle me semble plus à même d’être efficace en cas de bagarre de rue. J’apprendrai plus tard, à mes dépens, que ce n’est pas tout à fait le cas. J’enchaîne les compétitions et les titres. Si, à 17 ans, j’ai la conviction que je ne pencherai jamais du côté obscur de la Force, j’ignore encore que la violence va devenir ma compagne. Une compagne que l’on ne choisit pas, mais que d’autres décident de vous imposer.
* * *
Peu à peu, Nadège s’éloigne de moi. Imperceptiblement, elle prend de la distance ; les moments que nous passons ensemble se font rares. Je suis désormais seul à participer aux séances de sport que nous avions tant de plaisir à partager. Peu à peu, elle abandonne toutes les activités que nous avions en commun. Trois ans, voilà trois ans que l’on ne se quittait pas d’une semelle et je me sens maintenant irrésistiblement poussé à l’extérieur de sa vie. Un peu naïvement, je m’étais imaginé qu’elle serait mon unique passion, que nous fonderions une famille. La chute est brutale ! Elle m’échappe, j’essaie de comprendre, mais il n’y a rien à expliquer. Quand Nadège m’annonce qu’elle a décidé de rompre, c’est comme un direct en pleine gueule !
Je sais qu’immanquablement on va se croiser, notre ville n’est pas bien grande, cela signifie souffrir encore et encore… Je me réfugie dans ma bulle et tourne le dos au monde entier. Dans ma petite salle, bien à moi, face au sac de frappe, je cogne en écoutant Brel. Ses paroles me font un bien fou. Il en veut aux femmes, lui aussi ! J’évacue la rage, mais ce n’est pas suffisant. Il me faut un exutoire.
Je compulse deux dossiers, je donne un coup de téléphone pour obtenir un rendez-vous dès le lendemain, puis je commence à préparer ma valise. Ma réaction va surprendre tout mon entourage.
J’ai décidé de partir ! C’est pour moi la meilleure décision à prendre. J’ai 18 ans et je vais devancer l’appel pour effectuer mon service militaire ‒ dans la police nationale, comme je l’avais annoncé à mon père. Il me faudra cependant attendre encore deux mois avant de connaître mon affectation. Ce jour-là, le ministère de l’Intérieur m’invitera à me rendre toute affaire cessante à Massy, siège de la CRS n° 5.
1 Le syndrome de Diogène est un trouble comportemental qui se caractérise par l’accumulation d’objets inutiles ou hors d’usage et de déchets dans son logement au point que ce dernier devient insalubre et difficilement habitable.
Je quitte le milieu scolaire avec un BEP de vente action marchande en poche. Pas de quoi pavoiser, mais je m’arrête là. Inutile de poursuivre mes études, je cumule toutes les qualités qui font un vrai cancre. Avec le recul du temps, je m’interroge toujours sur les raisons pour lesquelles ça n’a pas matché entre l’école et moi. Peut-être que les profs déroulaient trop machinalement leurs cours tels des grossistes du savoir ? Moi, il me fallait un détaillant de l’instruction, quelqu’un qui comprenne mon fonctionnement et adapte son discours. Difficile à réaliser, alors je suis passé à côté…
Ce départ sous les drapeaux, je l’idéalise. Il me faut être prêt à servir mes concitoyens, à assurer la paix civile et à réprimer toute forme d’incivilité et de violence. J’ai pris soin de préparer ma condition physique, pas question de faire pâle figure au côté des policiers professionnels qui m’attendent. J’imagine des types super-entraînés, des sosies de Van Damme ou de Schwarzenegger, mes idoles. Autant vous dire tout de suite que la chute va être rude !
C’est donc avec fierté que je me présente au poste de sécurité de la caserne de la CRS 5, rue de Migneaux à Massy. Vu son profil de rouleur de fût, le fonctionnaire qui me reçoit n’a pas dû fréquenter une salle de sport depuis longtemps. Qu’importe, me dis-je, encore plein d’espoir, on ne met pas des opérationnels à l’accueil ! Je perçois mon paquetage et file m’installer dans la chambre avec six autres appelés.
Je découvre alors une véritable vie de clan, à l’image de ce que j’avais voulu faire au sein de ma cellule familiale. On fait son lit, on respecte les horaires, on se rassemble pour la montée des couleurs, on se forme ensemble. C’est ainsi que se développe l’esprit de corps, reflet de la fierté d’appartenir à l’unité.
Cela semblait pourtant bien parti. La formation initiale me semble identique à celle que reçoivent mes copains qui accomplissent leur service dans l’armée. On marche au pas, on salue, on apprend les rudiments du tir, du secourisme, avant de passer aux cours théoriques et pratiques propres à la police nationale : droit pénal, légitime défense, contrôle d’un individu, etc. Le temps des « classes » terminé, place aux travaux pratiques. Pour moi qui espérais une vie active, c’est la désillusion.
Nous passons la majeure partie de notre temps à attendre. Nous guettons l’ennemi en combattant l’ennui. Dans les cars, on joue aux cartes, on discute, on somnole. J’avais imaginé un métier très actif, physique, avec un champ d’action beaucoup plus large, ce n’est pas le cas. Ici, tout est cadré, limité, sans qu’on puisse faire usage de calottes éducatives. « Lui, ça fait deux fois qu’on lui tombe dessus cette semaine ! Et il est toujours dehors ! » nous disent en chœur nos collègues de la sûreté urbaine en parlant du voleur à la tire qu’ils viennent d’arrêter dans les couloirs du métro. Le bon côté de la Force se trouve ainsi bridé, ce qui laisse les malfaisants baigner dans une impunité quasi totale.
* * *
Une note de service affichée dans le couloir de la compagnie m’apprend que les CRS sont à la recherche de nageurs-sauveteurs pour la prochaine saison estivale. Un concours, suivi d’un stage, est organisé au début de l’hiver. Les candidats reçus choisiront leur destination estivale en fonction du classement de sortie. Voyons, me dis-je. Je sais nager, je suis sportif, cela m’éviterait le train-train des patrouilles à pied… Je fonce au secrétariat faire ma déclaration d’amour pour l’élément liquide auprès du brigadier-chef chargé de l’envoi des dossiers. Là, c’est la douche froide !
« Il y a un truc que tu ignores, me dit le briscard. Tu es bon, même très bon en sports de combat… »
Je ne vois pas le rapport et, remarquant mes yeux étonnés, il précise :
« Les gars qui ont du talent en boxe sont mauvais en natation ! Conclusion, tu n’as aucune chance ! Renseigne-toi, c’est statistique… »
Il sort ça d’où, l’éteigneur d’espoirs ! Il ignore que pour moi, les statistiques, c’est comme le lampadaire pour l’ivrogne, ça l’aide, mais ça ne le fait pas avancer !
Le soir, je me rends à mon « troc ». Il y a des CRS mélomanes, si, si ! Et l’un d’entre eux m’apprend à jouer de la guitare en échange de leçons de sports de combat. De la mélodie contre quelques gnons, chacun y trouve son compte ! Je lui fais part de ma discussion et, à ma grande surprise, il abonde dans le sens de son chef ! Comme il n’a pas une mentalité de suceur de boules, je l’écoute attentivement. Il m’explique qu’il existe deux concours dans l’année, l’un pour la qualification de sauveteur en montagne, l’autre pour celui auquel je souhaite postuler.
Il me dit que la montagne c’est pas mal non plus, mais il est indispensable de savoir skier, ce qui n’est pas mon cas. Ne reste plus que l’appel du large et, après une dernière tentative pour me décourager, il conclut :
« Mais tu ne risques rien à tenter l’expérience ! »
Dès le lendemain matin, je dépose ma demande sous l’œil goguenard de l’ancien, qui flaire l’échec. Quant à moi, je reste persuadé que cette épreuve ne va être qu’une simple formalité. Je vais vite déchanter !
* * *
Ici je suis en terre conquise ! Rennes, ville des rois de Bretagne, a été choisie pour les épreuves de sélection et la formation qui va s’ensuivre. La CRS 9 (Rennes) a été désignée comme corps support, c’est donc là que nous logerons pendant un mois. Je range mon paquetage dans l’armoire tout en matant la concurrence. Que des marmules au look de surfeur qui me jettent des regards condescendants. Ces gars-là s’éblouissent mutuellement. Avec mes 63 kilos, pour eux, pas de doute, à la fin de la semaine, je serai touché-coulé !
« Messieurs, vous êtes 1 005 candidats et nous n’avons que 100 places. Pour y arriver, il va falloir vous bouger le cul ! »
L’homme qui nous parle, c’est l’examinateur en chef. Le type a dû rêver d’intégrer les commandos marine, c’est sûr ! Il nous a concocté des épreuves de sélection dignes des Bérets verts de la Royale. Nous allons nager et plonger toute la semaine à la piscine Bréquigny.
Alors que je me croyais bon nageur, je m’aperçois très vite que j’ai une marge de progression… énorme ! Mais la niaque fait le reste car je veux en être ! Alors, quand mon corps fléchit, mon esprit prend le relais et me fait avancer. Je finis dernier, mais dernier des 100 ! Le centième qualifié, c’est moi !
Je regarde partir quelques-uns des policiers qui me snobaient gentiment et qui s’imaginaient déjà, le torse gonflé, déambuler sur les plages sous la prunelle admirative des sirènes de l’été.
Le lundi suivant, le stage commence, avec, au bout, l’examen de sauveteur en mer. Nous alternons les cours théoriques avec les séances en bassin, puis au large. Le refoulé des commandos a décidé de lâcher les watts ! Réveil à 5h30 chaque matin, déplacements au pas de course, salut au drapeau, l’armée quoi !
À la piscine, on démarre par une séquence de cinq longueurs de cinquante mètres pour ensuite varier les nages. Tout y passe, crawl, brasse, dos, avant d’entamer les exercices avec un mannequin qu’il faut remonter à la surface et traîner sur une vingtaine de mètres.
Mais tout cela n’est encore que de la rigolade à côté de ce qui nous attend 60 kilomètres plus au nord. C’est dans ma ville fétiche qu’ont lieu les exercices en mer.
L’avantage voyez-vous, dans les sports de combat, en cyclisme, ou pour n’importe quelle autre activité physique, c’est qu’à l’entraînement, lorsqu’on a un petit coup de moins bien, on s’arrête. On souffle quelques instants et on reprend. Essayez donc de faire une halte dans les courants de la baie de Saint-Malo ! Il faut lutter en permanence pour ne pas dériver dans la houle qui fait tout pour que vous n’atteigniez pas la personne à secourir. Alors, on recommence, encore et encore.
Cela pourrait sembler difficile à croire, mais c’est là, dans ces vagues, que je vais vomir d’épuisement plus d’une fois. Des tasses, je vais en boire jusqu’à plus soif ! Ce qui me tient ? La volonté de réussir, d’obtenir une qualification utile à la société. Ce stage va être enrichissant à plus d’un titre. En plus des performances physiques, j’apprends à repousser mes limites, à ne pas céder à la facilité et à me forger un moral de vainqueur dans toutes les circonstances.
Vient le jour des résultats. Rassemblée dans la grande salle de la CRS 9, la centaine de postulants attend le verdict. Accroché au mur du fond de la pièce, un tableau récapitule la localisation des affectations disponibles pour l’été prochain. La désignation se fait par ordre de note à l’examen. Inutile de vous dire que les postes de secours du sud de la France partent très vite, la côte Atlantique ensuite. On en est au soixantième et je m’inquiète. Un truc me semble bizarre : pourquoi aucun CRS ne choisit-il les plages corses ? Je m’interroge pendant que l’annonce du classement continue à défiler.
« Yovan ! »
Je mets quelques secondes à réagir.
« Présent ! »
Je regarde autour de moi avec la désagréable impression que tout le monde s’est déjà levé. C’est bien le cas, je suis dernier, mais j’ai réussi l’examen.
Le président de la commission écarte les bras d’un air désespéré.
« Vous allez en Corse ! »
Toute la salle a les yeux braqués sur moi et j’entends quelques murmures compatissants, comme si l’on m’envoyait à l’abattoir. Je ne pipe pas un mot, ramasse mon diplôme et fais mes bagages. De retour à Massy, à la CRS 5, j’annonce la nouvelle à mon pote guitariste :
« Ah, merde ! »
Je m’exclame :
« Mais la Corse, c’est génial !
‒ T’oublies les attentats ! On ne compte plus les mitraillages de gendarmerie, de commissariat, et les plastiquages de bâtiment administratif. Là-bas, les flics sont H24 en GPB1 ! »
Son discours durcit un peu le côté idyllique de mon futur séjour, mais je demande à voir. En juin 1995, je pars pour Porto-Vecchio, au sud-est de l’île, rejoindre le poste de secours de la plage de Palombaggia. Il ne me faut que quelques jours pour me forger mon opinion. Les Corses sont des gens de principe et d’honneur. Là-bas, la parole compte et les habitants sont à l’image du pays, rudes, taiseux et droits. Peut-être est-ce la particularité de notre fonction de secouriste qui fait bonne impression, mais ces gens-là nous respectent !
Nous nous entraînons d’arrache-pied, car il faut répondre présent à la moindre alerte, et les alertes ne manquent pas ! Malaises, imprudences, accidents… Parfois, nous intervenons quasi quotidiennement.
Je profite des moments de pause pour aller découvrir l’arrière-pays et là, j’en prends plein les yeux tant les paysages sont magnifiques. Quand les trois mois de la mission s’achèvent, je quitte la Corse avec le sentiment d’avoir fait le job et une réelle affection pour l’île et ses habitants.
Si d’aventure, lors de vos vacances d’été, vous croisez les CRS d’un poste de secours, respectez-les ! Le haut niveau de qualification exigé pour l’obtention du brevet de sauveteur fait d’eux de véritables professionnels de la mer auxquels vous pouvez accorder une confiance totale.
* * *
Un lundi, au rapport du matin, notre commandant de compagnie nous parle des menaces du Groupe islamiste armé (GIA). Son discours n’a rien de rassurant. Il nous explique que ces terroristes prévoient de mener des attaques en France, sous la forme d’attentats et d’assassinats. En conséquence de quoi, notre unité CRS se voit ainsi affecter une liste de lieux sensibles à protéger dont le RER B, celui que l’on emprunte pour se rendre à Paris depuis Massy.
Avec mes camarades, nous arpentons les couloirs des grandes stations de métro parisiennes, là où se font les connexions entre métros et lignes de RER. L’inquiétude nous gagne, car depuis quelques jours, les attentats se multiplient. Le 11 juillet, le GIA assassine le cofondateur du Front islamique du salut (FIS), l’imam Sahraoui, et son secrétaire au motif qu’il s’agit d’une organisation concurrente et, le 15 du même mois, des policiers se font tirer dessus à Bron.
