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Dans les premières semaines de la guerre la presse parla abondamment de l'utilisation par les Allemands d'une pièce d'artillerie fantastique - un obusier d'un calibre de 42 cm - capable de détruire n'importe quelle fortification. Cet énorme obusier, les ouvriers de l'usine d'Essen qui l'avaient fabriqué, le baptisèrent Bertha en hommage à leur patronne Bertha Krupp. Mais bientôt Bertha se tut car elle était inadaptée à la nouvelle forme de guerre, la guerre de tranchées. Cependant son nom s'était, en quelque sorte, gravé durablement dans les mémoires françaises. Et, lorsque à la fin de 1915, de gros obus vinrent meurtrir Compiègne et Villers-Cotterêts, les populations de ces villes, attribuèrent ces tirs à Bertha. Or, ce n'était pas Bertha qui tirait, c'était Max, le long Max (Lange Max). Bien abrité loin derrière la ligne de front et pouvant propulser son obus à 20 km au-delà de celle-ci, Max n'était en rien comparable à l'obusier dont la portée était inférieure à dix kilomètres. D'autres Max furent installés par la suite dont celui de Chuignes en 1918 . Et puis il y eut aussi, bien sûr, le canon qui tirait sur Paris (Pariser kanone); et, pour les Parisiens, un canon capable de tirer à une telle distance ne pouvait être qu'une Bertha, même une Grosse Bertha! que les caricaturistes représentèrent sous l'aspect d'une femme nécessairement grosse et moche puisqu'elle était boche. La plupart des Français ignorèrent toujours que ces canons puissants étaient des canons de marine adaptés à une utilisation terrestre. Comment imaginer des canons de marine à cent kilomètres ou plus des côtes, au milieu de terres à blé et à betterave ? On continua de les appeler Bertha et un siècle plus tard le nom demeure toujours vivace. Même les Australiens se mirent à nommer ainsi les gros canons qu'ils avaient capturés, distinguant cependant Big Bertha et Little Bertha. La lecture de cet ouvrage ne fera certainement pas disparaître le nom impropre de Bertha, trop bien ancré dans la mémoire collective, au profit de Lange Max ou de Pariser kanone mais - c'est le souhait de l'auteur - apportera un peu de lumière sur l'histoire de ces canons extraordinaires et fabuleux qui furent véritablement des canons de légende.
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Seitenzahl: 206
Veröffentlichungsjahr: 2018
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A la mémoire de ceux de nos soldats et de leurs alliés qui ont sauvé la ville d’Amiens.
Plaque en laiton apposée sur le berceau soutenant le canon de 28 cm capturé à Harbonnières.
Des canons de légende
La Bertha... la vraie
L'histoire des Lange Max
LE PARISER KANONE 21/35 cm
28 cm SK/L40 BRUNO
Le canon d'Amiens
LANGE MAX 38 cm SK/L45
Charles Bean rend visite au canon de Chuignes
Le sort du canon de Chuignes
Chuignes, une bataille oubliée ?
ANNEXES & CARTES
L'empire Krupp
La dynastie Krupp
Sir John Monash
Harbonnières
Trophées et reliques
Cartes
Principales sources
Depuis un siècle, beaucoup de choses ont été dites ou écrites sur ces engins de mort sortis des usines Krupp à Essen, dispersés ça et là sur le sol de notre Picardie et destinés à détruire Amiens, Compiègne, Albert... et même Paris. Et ces choses sont généralement fausses ! Il est surprenant que, si longtemps après, la vérité n'ait pas été rétablie et que même des personnes passionnées par l'histoire de ces canons allemands - et par conséquent mieux informées que la plupart de leurs concitoyens - continuent à faire des confusions inconcevables.
On peut supposer que nos aïeux aient été sidérés en voyant - pour ceux qui se trouvaient dans les pays occupés - apparaître ces montres d'acier d'une taille et d'une masse prodigieuses. Leur étonnement devait être d'autant plus grand que, si par hasard, ils avaient aperçu des pièces d'artillerie, il s'agissait probablement de nos excellents mais bien modestes "75". Notre haut commandement n'ayant comme credo, dans les années précédant le conflit, que l'offensive, rien que l'offensive, à quoi bon fabriquer des pièces d'artillerie lourde ? Si bien que bien peu de Français, même parmi les combattants, ignoraient qu'il pût exister des canons d'un calibre dépassant 200 mm.
Les premiers de ces canons, à vrai dire des obusiers, sont déjà fin prêts quand le conflit commence : ce sont les redoutables Skoda de 305 mm fabriqués par les Autrichiens et dont est dotée l'armée du kaiser Guillaume II. Mais ce sont surtout ces 420, bien allemands ceux-là, trapus, colossaux et effrayants qui montrent le savoir-faire des aciéries d'Essen ; c'est certainement la raison pour laquelle les servants de ces pièces les ont familièrement baptisées Bertha1 (c'est elle qui est à la tête de l'empire Krupp).
Cette Bertha a dû produire une si forte impression sur ceux qui l'ont vue (de vrai ou en photo) que son nom a été donné, par la suite, à tous les très gros canons sortis des fonderies Krupp ; "Bertha" est devenu, en quelque sorte, un nom générique, un peu comme le nom de "frigidaire" a été donné dans les années 1950 à tous les appareils créant du froid.
Alors, lorsqu'au printemps de 1918, des obus venus d'on ne sait où commencent à pleuvoir sur Amiens on attribue ces méfaits à une "Bertha" cachée dans un bois du côté de Chuignes dans la Somme ; et dans le même temps c'est Paris qui est la cible d'une autre "Bertha" bien camouflée à plus de cent kilomètres de la capitale. Pour les Amienois, les Compiégnois, les Parisiens, ces projectiles ne peuvent être tirés que par une "Bertha".
Et voilà pourquoi, depuis un siècle, on voit des "Bertha" partout. Voici quelques exemples, parmi tant d'autres, de ces confusions :
Sur une carte postale représentant le canon de Chuignes et postée en juin 1939, l'expéditeur écrit au verso : "Ci-contre tu vois la grosse Bertha qui était destinée à tirer sur Paris. Elle a été capturée par les Canadiens en août 1918 après avoir finalement tiré seulement deux fois sur Amiens."
En septembre 2008, sur le blog de l'Union Locale des Anciens Combattants de B..., on pouvait lire ce passage relatif au canon qui avait tiré sur Paris :"...l'on avait baptisé le "monstre" la Grosse Bertha, par assimilation avec le gros canon de 420 qui, au début de la guerre, avait tiré sur Dunkerque de 38 km de distance..."
La palme revient sans doute au très sérieux "Figaro" qui, le 23 mai 2012, publiait un article intitulé "Quand la grosse Bertha terrorisait Paris" en l'illustrant d'une photo de la Bertha de 1914 !
Ces super canons en ont bien fait couler de l'encre et de la salive depuis près d'un siècle et la commémoration du Centenaire ne fait que raviver le sentiment de crainte qu'ils inspiraient.
C'est l'histoire de ces canons, celui de Chuignes et celui qui martyrisait Paris que vous découvrirez dans les pages de cet ouvrage. Vous y trouverez aussi le récit des aventures peu ordinaires d'un autre canon, une histoire plutôt rocambolesque dont les premiers épisodes se déroulent dans le Santerre en août 1918.
Trois canons donc, différents en de nombreux points : par leur aspect, leur calibre, leur emploi et leur destin. De l'un, celui qui tirait sur Paris et surnommé la Grosse Bertha on n'a strictement rien retrouvé ; de l'autre, appelé la Bertha de Chuignes, on n'a retrouvé que le "cadavre"; quant au troisième, que les Australiens ont capturé "vivant" et baptisé Little Bertha ou Baby Bertha, il continue de parader dans sa superbe tenue de camouflage, loin, loin d'ici, à Canberra en Australie.
Pourtant ces trois canons ont quand même des points communs : ils ont été commandés par la Marine impériale pour être installés sur des cuirassés, ils sont sortis des aciéries de Krupp à Essen et, surtout, aucun des trois n'est une Bertha!
Pariser kanone, la Grosse Bertha des Parisiens.
Bruno, 28 cm SKL/40, Little Bertha des Australiens
Lange Max SKL/45, la Bertha de Chuignes.
fabriqués chez KRUPP à Essen
Appellation allemande
Appellation française
Appellation australienne
Calibre
Poids total
Poids tube
Poids obus
Charge explosive
Vitesse initiale
Portée
Obusier M42 "Dicke Bertha"
Bertha
42cm
70 t
13 t
800 kg
> 100kg
330 m/s
9,5 km
Pariser Kanone
Grosse Bertha
21/35 cm
520t
91t
104 kg
6, 5 kg
1640 m/s
120 km
Bruno
Little Bertha 11 in.
28 cm
150 t
45 t
280 kg
20 kg
750 m/s
25 / 28 km
lange Max
Bertha de Chuignes
Big Bertha 15 in.
38cm
268 t
77 t
750 kg
65 kg
800 m/s
35 / 38 km
Ce tableau permet de comparer les differentes pièces entre elles. Ainsi on constate que l'obus du Pariser Kanone est près de huit fois moins lourd que celui de la Bertha, va cinq fois plus vite à la sortie du tube et retombe douze fois plus loin . . . .
1 Des photos de Bertha Krupp prises à cette époque montrent une jeune femme (elle avait à peine trente ans) dont les proportions n'ont rien à voir avec l'objet qui porte son nom. Il peut paraître surprenant qu 'Outre-Rhin on ait donné un prénom féminin à un engin de mort mais souvenons-nous que la baïonnette française répondait au charmant prénom de Rosalie.
C'est bien le plus ancien des super canons dont il sera question dans cet ouvrage. Déjà, avant la fin du siècle (le XIXe), les aciéries d'Essen avaient commencé la fabrication de matériels lourds de forte puissance destinés à l'artillerie de siège ; mais, en 1908, après l'adoption du plan Schlieffen, le Haut état-major chargea Krupp d'élaborer une pièce d'artillerie capable de percer 3mde béton et de briser les tourelles en acier au nickel des fortifications françaises.
A cette date, Von Moltke, chef de cet état-major, avait repris à son compte - en le modifiant toutefois - le plan de son prédécesseur. Ce plan, il est peut-être bon de le rappeler, consistait à envahir d'une manière foudroyante la France en traversant la Belgique. L'armée d'invasion évitait ainsi de se casser les dents sur les fortifications qui protégeaient notre pays au nord-est. Mais, en traversant la Belgique, elle rencontrerait aussi des places fortes ; et si jamais les Belges ne se montraient pas coopératifs, il faudrait bien passer en force. Il valait donc mieux, pour le cas, disposer d'une artillerie de siège performante.
Pour réaliser un canon aussi redoutable, Krupp a recruté un ingénieur remarquable chargé de la conception : Fritz Rausenberger ; celui-ci s'est entouré d'une équipe de physiciens et de mathématiciens au sein de laquelle le capitaine Becker devrait résoudre les problèmes balistiques (poids optimal de l'obus, charges de poudre, etc...).
A la veille de la guerre, l'engin est prêt : il est lourd (170 tonnes), monstrueux, difficile à déplacer ; il ne peut circuler que sur une voie ferrée normale alors que beaucoup d'autres pièces peuvent être acheminées jusqu'à leur emplacement de tir sur des voies de 60 cm ; une dizaine de wagons sont nécessaires au transport de la pièce ainsi qu'un pont roulant pour le montage. Bref, sa mise en service est loin d'être facile ; ajoutons à cela le prix exorbitant de la pièce ainsi que celui des munitions. Le Gamma M12, tel est son nom, ne sera construit qu'à un tout petit nombre d'exemplaires. Rausenberger devra revoir sa copie et concevoir un engin beaucoup plus mobile et bien moins coûteux ; ce sera le M42. Ce sera une version "allégée" du précédent: 70 tonnes dont treize pour le tube seul ; son transport pourra s'effectuer sur quatre voitures tirées par des tracteurs ; il pourra même être autonome et se déplacer sur ses propres roues pour de courts trajets. Sa perte de poids entraînera une diminution des performances : sa portée sera ramenée à 9 300 m contre 14 000 pour l'autre version. Il pourra tirer des obus de 800 kg à raison d'une dizaine de coups par heure. Deux exemplaires seront terminés en août 1914 et seront utilisés pour anéantir les forts de Liège. Dix autres seront en assemblage ; au total, c'est donc douze pièces qui seront construites.
Puisque le but de ce modeste ouvrage est de rétablir la vérité et d'appeler un chat un chat, il convient de préciser que la Bertha ne mérite pas d'être appelée canon : c'est un obusier (dans certains pays on emploie le mot howitzer). Quelle est donc la différence entre les deux ? Cette différence tient au rapport entre la longueur du tube de l'arme et son calibre ; si ce rapport est inférieur à 20, on a affaire à un obusier2. Plus loin, il sera question d'autres grosses pièces comme celle qui fut installée à Coucy-le-Château dans l'Aisne dont l'appellation est 38 cm SK L/45, ce qui veut dire que la longueur du tube de ce canon était 45 fois 38 cm. Elémentaire!
Pour en revenir à la Bertha, son tube ne mesure que 5m de long pour un calibre de 42cm (rapport environ 12). Nous l'avons vu, la Bertha a une portée inférieure à dix kilomètres ; son obus a une vitesse initiale (vitesse du projectile à la sortie du tube) de l'ordre de 350 m/sec, équivalant à la vitesse du son. Ces chiffres, en eux-mêmes, ne sont peut-être pas d'un grand intérêt mais ils nous permettront de faire, tout à l'heure, la comparaison avec le canon qui a tiré sur Paris en 1918 et, là, nous verrons bien qu'il ne s'agit pas du tout du même engin.
Ces Bertha ont essentiellement servi à détruire les places fortes de Liège, Namur, Anvers et Ypres en Belgique ; quelques-unes ont été utilisées contre les Russes ; en France, elles ont bombardé Verdun et Maubeuge, la seule véritable place forte se trouvant sur l'axe de marche de l'aile droite allemande. Il est possible que le général Von Bülowait songé à en faire venir à La Fère, dans l'Aisne, mais la place n'ayant offert aucune résistance, il n'en eut pas besoin. On doit donc pouvoir dire, avec une grande certitude, que jamais une Bertha, une vraie, n'a été vue en Picardie.
LA BERTHA,
obusier d’un calibre de 42 cm
Bertha KRUPP (1886 – 1957)
En 1914, Bertha a 28 ans. C'est une jeune femme élégante qui n'évoque nullement une grosse pièce d'artillerie. D'autres canons seront baptisés Bruno, Max (le long), Théodore, Karl... par les Allemands.
Fritz RAUSENBERGER
Ingénieur allemand au service de l'entreprise KRUPP. C'est lui qui a conçu la Bertha puis le Pariser Kanone (le canon de Paris).
2 L'obusier est uniquement employé pour le tir courbe (tir par-dessus un obstacle, tir à contrepente...) contrairement à un canon comme le "75" qui est utilisé pour le tir tendu. Il a une ressemblance avec le mortier qui effectue aussi du tir courbe, la différence entre les deux étant que le mortier n'a pas de culasse mobile : il se charge par la bouche, le projectile muni d'ailettes pour son guidage frappant un percuteur situé au fond du tube.
La guerre de position
A l'automne 1914, sur le front occidental, après une guerre de mouvement faite d'avancées et de reculs, les antagonistes paraissent dans l'impossibilité de faire l'effort décisif qui leur assurera la victoire. Un certain équilibre des forces semble s'être établi. Puisqu'on ne peut plus avancer et qu'on ne veut pas reculer il faut donc rester sur place et "s'enterrer". C'est ainsi que commence la guerre de position ou guerre de tranchées.
La guerre de mouvement reprendra lorsque l'un des adversaires jugera qu'il peut, à nouveau, avoir l'avantage mais personne dans les états-majors n'imagine que ce ne sera que dans quarante mois ! Sur des centaines de kilomètres, de la mer du Nord à la frontière suisse, des millions de soldats se font face. Du côté allemand les hommes s'installent durablement avec de véritables abris profonds et parfois bétonnés. C'est que la Direction suprême est en train de reconsidérer la situation d'une tout autre manière : en août, le plan Schlieffen prévoyait un écrasement de la France en six semaines suivi d'une offensive sur le front oriental ; désormais le haut commandement envisage le contraire, c'est-à-dire adopter une attitude défensive à l'ouest, vaincre l'armée russe puis en terminer avec la France.
Son intention est d'installer, en arrière du front, hors de portée des tirs de contrebatterie français ou anglais, des pièces de grande puissance pour harceler les points névralgiques que sont les gares, les dépôts, les noeuds routiers, les aérodromes... Il lui faut, pour cela, disposer de canons à longue portée ; or, l'armée de terre semble plutôt démunie dans ce domaine. Bien que pourvue d'une artillerie lourde bien supérieure en nombre à celles de ses adversaires, l'armée allemande avait mis l'accent jusqu'en 1914 sur l'artillerie de siège, n'ayant pas trop cherché à se doter de pièces lourdes à tir tendu. Elle dispose bien sûr, d'un excellent canon, très polyvalent et pétri de qualités, le 15cm KiSL dont la portée est d'au moins 15 000 m mais l'état-major souhaiterait des pièces au pouvoir bien plus destructeur. Il a alors l'idée de s'adresser à la marine qui, elle, a, dans ses arsenaux, des canons à tir rapide pour l'armement de cuirassés qu'elle a projeté de construire.
Ces canons que possède la Kaiserliche Marine et que lui envient les artilleurs de l'Armée de terre sont des 38 cm SK L/45. Ce sont des pièces aux performances époustouflantes, capables de propulser un obus de 750kg à plus de 20 000m avec une vitesse initiale de 800m/s (à titre de comparaison, l'obus du 15cm KiSL ne pèse que 52kg). Ajoutons que ce sont des canons à tir rapide (SK signifiant Schnelldekanone) et que la longueur du tube est de 17m, d'où le surnom que lui ont donné les servants : Lange Max (Max le long ou le long Max).
Au fait, pourquoi la Marine est, elle, dotée de telles pièces que n'a pas l'Armée de terre ? Pour répondre à la question il faut s'intéresser à la compétition effrénée à laquelle se livrent les marines anglaise et allemande depuis quelques années.
La course aux armements
Guillaume II, dès son avènement, entend bien doter l'Allemagne d'une marine de guerre puissante capable de rivaliser avec celle de son cousin George V. Il a confié cette mission à l'amiral Tirpitz, secrétaire d'Etat à la Marine depuis 1897 ; celui-ci projette ni plus ni moins que le doublement de la force navale allemande. Un budget colossal est voté pour cette réalisation mais le lancement, en 1906, par la Royal Navy, d'un cuirassé révolutionnaire, le Dreadnought, armé de pièces toutes de même calibre et propulsé par des turbines à vapeur va rendre obsolètes les cuirassés allemands ainsi dépassés en puissance de feu et en vitesse.
La réplique ne se fait pas attendre : en 1907, quatre cuirassés de la classe Nassau, sont mis sur cale (armement de 12 pièces de 28cm) suivis de quatre autres de la classe Helgoland armés de pièces de 30,5cm et lancés en 1911/12. Et la fête continue avec d'autres unités de la classe Kaiser puis de la classe König (même armement mais turbines à vapeur pour pouvoir rivaliser avec les navires anglais). Mais les Britanniques ne se laissent pas intimider : en 1912, ils mettent en chantier le cuirassé Queen Elizabeth armé de tourelles de 15 pouces (381mm). On entre dans la démesure avec ces monstres des mers surnommés superdreadnoughts. Alors le Kaiser riposte en ordonnant la mise sur cale de quatre cuirassés de la classe Bayern : le Bayern, le Baden, le Württemberg et le Sachsen, pour lesquels Krupp doit produire des tubes de 38cm. On en est là quand la Grande guerre éclate.
L'Armée de terre utilise des canons de marine
Deux des quatre cuirassés, le Bayern et le Baden sont mis en chantier fin 1913 et début 1914 ; ils ne seront opérationnels qu'à l'été 1916. De son côté, Krupp n'a pas perdu de temps : il a déjà entamé la fabrication des 18 tubes nécessaires aux deux navires (2 fois huit pour les tourelles plus 2 tubes de rechange). L'Armée de terre qui souhaite disposer d'une ou deux pièces de grande puissance pour tirer sur le Camp retranché de Paris au cas où il faudrait faire le siège de la capitale s'adresse au Reichs-Marine-Amt3 mais l'échec du plan Schlieffen met fin à ce projet. Le RMA consent à céder deux des pièces déjà usinées à l'Armée de terre à la condition qu'elles soient servies par des personnels de la Marine appelés Sonderkommandos.
Le cuirassé Bayern avec ses quatre tourelles armées de deux 38 cm SK.
Le Lange Max en utilisation terrestre. Première version (1914 ). La pièce a été installée sur une plateforme inclinée de 5° ; de la sorte, l'angle de tir passe de 24 à 29°, permettant de gagner plus de 6 000 m en portée.
Deuxième version (1915). Schéma d'une cuve bétonnée. Sa réalisation demande beaucoup de temps... et de béton mais permet de tirer sous un angle de 45°.
Les restes bien conservés de la plateforme de Coucy-le-Château dans l'Aisne.
En octobre 1914 des essais balistiques ont lieu sur le polygone de Meppen en Basse-Saxe, propriété de Krupp. Ces essais réalisés sur un affût spécial mettent en évidence les grandes possibilités de ces pièces : installées à bord d'un cuirassé leur portée théorique est de 20 250m ; sur les affûts d'expérience, en portant l'angle de tir à 29°, la portée passe à 27 000m ; à 45°, elle est de 38 700met à 55°, de 47 500m. C'est phénoménal ! Ces essais débouchent sur la conception et la mise au point d'affûts permettant des pointages allant de 24 à 45°. Six affûts spéciaux sont alors mis en chantier pour les six nouveaux tubes mis à disposition par le RMA ; ils seront installés début 1915.
En attendant la livraison de ces affûts spéciaux, les deux affûts d'expérience de Meppen ont été amenés devant Verdun, fin 1914, pour réduire la place ; ils sont installés sur des plateformes bétonnées inclinées de 5° afin de porter l'angle de tir à 29°. Les artilleurs désignent cette première version d'une plateforme terrestre sous le nom de Anschiessgerüst. Les six affûts commandés vont nécessiter pour leur ancrage des cuves bétonnées de forme semi-circulaire d'environ 15 mde diamètre et de 3,50 de profondeur ; ces cuves nécessitent de longs travaux de terrassement et le coulage d'une quantité importante de béton ; leur réalisation peut durer deux mois. Ils permettent un pointage vertical de 45° et horizontal - pour la plupart de 144° - marquant un progrès considérable par rapport à la première version expérimentée à Verdun ; ils portent le nom de Bettungsschiessgerüst (affût fixe sur cuve bétonnée)4 .
Cependant ils ont un gros défaut : la réalisation des cuves bétonnées demande beaucoup trop de temps et rend la pièce définitivement sédentaire. Krupp va y remédier vers la fin de l'année 1916 en fabriquant des plateformes en acier au montage et démontage plus rapides. Le premier "Lange Max" installé sur ce nouveau type de plateforme (Bettung mit Eisenunterbau : plateforme avec caisson métallique démontable) est celui d'Epehy dans la Somme en novembre 1916.
Entre temps, l'ALVF française (Artillerie Lourde sur Voie Ferrée) a accompli des progrés considérables si bien que même ces plateformes métalliques, malgré leur facilité à être déplacées d'un site à un autre, deviennent de plus en plus vulnérables. Les Allemands choisissent alors, comme les Français, d'employer des pièces lourdes sur voie ferrée (Eisenbahn). Ces pièces peuvent tirer à partir de la voie ferrée mais alors la portée est limitée à 22 000m.
Aussi les Allemands préfèrent-ils tirer à partir de plateformes construites sur la voie elle-même. Ce sont d'abord, à la fin de 1917, des plateformes bétonnées supportant une plaque tournante permettant le tir tous azimuts avec un angle vertical de 55° (Betonbettung) ; mais ces plateformes bétonnées nécessitent des travaux importants qui rappellent les cuves de 1915 si bien qu'au printemps 1918, au moment des grandes offensives de Ludendorff, ces plateformes en béton sont abandonnées pour être remplacées par d'autres en métal, plus rapides à installer et à démonter, fabriquées par une entreprise spécialisée dans ce genre de construction : la société Voegele. Il s'agit alors d'un caisson démontable en acier sur lequel est boulonnée la plaque tournante.
Les "Lange Max" en Picardie
Avec les Pariser kanonen dont il sera question dans un autre chapitre et qui sont, en quelque sorte, une extrapolation des Lange Max, on dénombre une dizaine de positions ( Stellung) de gros canons allemands au cours de la Grande guerre, la majorité d'entre elles se trouvant dans l'Aisne.
Dans le tableau qui suit figure le type d'affût ainsi que la mise en place des pièces, le nombre de tirs connus et les objectifs visés.
B : Bettungsschiessgerüst (affût fixe sur cuve bétonnée)
D et E : affût sur caisson métallique
G : affût sur caisson métallique pour le Pariser kanone
H et I : Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst Beton bettung (pièce sur rail ; une plaque tournante est boulonnée sur une plateforme en béton)
J et K : Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst Bettung mit Eisenunterbau (la plaque tournante est boulonnée sur un caisson métallique remplaçant la plateforme bétonnée).
Certaines localités picardes subirent les bombardements de Lange Max positionnés hors de la Picardie et ne figurent donc pas dans le tableau ; c'est le cas de :
Bray-sur-Somme : pièce de type C (semblable à D et E) tirant de Quéant (62) depuis décembre 1916 ;
Doullens : pièce C ou D tirant de Sancourt (59) depuis avril 1917 et pièce J tirant d'Avesnes-lès-Bapaume (62) depuis mai 1918 ;
Albert : la pièce d'Avesnes-lès-Bapaume.
Troisième version (1916) : une plateforme métallique remplace la cuve bétonnée.
Ce qui restait de la plateforme de Chuignes après le sabordage de la pièce (1918).
Le soldat proche de l'obus donne une idée de la taille impressionnante de ce dernier. Non seulement l'obus est plus haut que l'homme mais son poids, avec la douille et la charge de poudre, doit avoisiner une tonne. C'est vraiment « kolossal ».
Un homme peut se tenir à l'intérieur d'un tube de 38 cm. (Chuignes 23 août 1918).
A Chuignes, en août 1918, les diggers jaugent la capacité d'une douille de 38 cm.
ARTILLERIE A LONGUE PORTEE ALLEMANDE PRINCIPAUX EMPLACEMENTS EN PICARDIE
Position
Désignation
Désignation
Type
Angle
Premiers
Nombre
Objectifs
(stellung)
allemande
française
horiz.
tirs
de tirs
Il
Coucy le Château (02)
Coucy, bois de Montoir
B
144°
14/06/1915
80/90
Compiègne, Villers-Cotterets
XI
Epehy (80)
Ferme Vaucelette
D
123°
09/11/1916
245
Albert, Combles, Ginchy
XV
Crepy en Laonnois (02)
Mont de Joie 2
G
123°
23/03/1918
*
PARIS (PariserKanone)
XVI
Crepy en Laonnois (02)
Mont de Joie 3
G
123°
23/03/1918
*
PARIS (PariserKanone)
XXII
Ferme Seru (02)
Ferme Seru
H
360°
21/03/1918
Tergnier, Ham
XXIII
Crepy en Laonnois (02)
Mont de Joie 1
1
360°
29/03/1918
*
PARIS (PariserKanone)
XXIV
Chuignes (80)
Chuignes
E
123°
02/06/1918
385
Amiens, Dury, St Sauflieu
XXV
Beaumont en Beine {80)
Bois de Corbie
1
360°
27/05/1918
168
PARIS (PariserKanone)
XXXII
Fère en Tardenois (02)
Bois de Bruyères
K
360°
15/07/1918
14
PARIS (PariserKanone)
XXXIV
Bezu St Germain (02)
Bois du Chatelet
J
360°
15/07/1915
141
Coulommiers, Meaux, Montmirail
*185 tirs pour l'ensemble des 3 positions
3Reichs-Marine-Amt : Bureau de la marine impériale. Créé en 1889, il est responsable de l'administration de la marine dans les domaines de la construction et de la maintenance. Il est sous l'autorité directe de l'empereur. L'armée ne peut utiliser le 38 SK qu'avec l'aval du RMA.
4
