Carrément à l'ouest - Claude Cornet - E-Book

Carrément à l'ouest E-Book

Claude Cornet

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Beschreibung

"Carrément à l'ouest", c'est l'histoire du tour du monde effectuée par les deux frères André et Claude, entre 2013 et 2017. "De Papeete à Toulon par le cap de Bonne Espérance" en est le tome deux, et raconte la seconde partie du périple. Sur deux ans, ils ont parcouru les îles du Pacifique (Samoa, Fidji, Vanuatu, Nouvelle-Calédonie ...), puis traversé l'océan Indien via les îles Christmas et Coco vers Maurice et la Réunion. Après une pause en Afrique du Sud, c'est la remontée vers la métropole, via Sainte Hélène et Fernando de Noronha, puis les Antilles et les Açores. 45 000 milles parcourus sur les différents océans de la planète au total: une belle boucle...

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Seitenzahl: 530

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Avertissement au lecteur

Disparition

De retour à Papeete

La saga de Bullit : séquence souvenirs

Vers Raiatea et Bora-Bora

De Bora Bora à Suwarrow

Suwarrow

La voile vue par Maurice

Les Samoa américaines

Pago Pago et l’île de Tutuila

Vers les Samoa

Mais qui nous a donc piqué notre jeudi ?

La république des Samoa

Quelle heure est-il ? C’est quoi l’UTC ?

Wallis et Futuna

Des Samoa à Wallis

Wallis

De Wallis à Futuna

Futuna

Les Fidji

Vers les Fidji

Carrément à l’ouest : vous y croyez, vous ?

Les Fidji

Le groupe Lau

Levuka

Le grand récif de l’Astrolabe

Nandi et Lautoka

Vers le Vanuatu et Tanna

Tanna

Nouvelle-Calédonie

Nouméa

Croisière avec Cathy et MarieJo

Cap, vitesse : B.A. BA à l’usage des néophytes

Cap

Vitesse

De Nouméa à Port Moresby

La Mer de Corail

Port Moresby

De Port Moresby à Darwin – La fin du Pacifique

Le détroit de Torres

Darwin

Une journée banale

Le bateau

La vie à bord

Vers l’océan Indien

De Darwin à l’île Christmas

L’île où on fête Noël tous les jours

De Christmas aux îles Cocos/Keelings

Îles Cocos/Keeling

Où l’on découvre que l’océan Indien, ça n’a rien à voir

Départ des Cocos/Keeling

Vers les Mascareignes

Les Mascareignes : Maurice et la Réunion

Port Louis

Saint Denis et la Pointe des Galets

De la Pointe des Galets à Durban

Coup de gueule issu du tréfonds des tripes kouskéoliennes

Passage sud de Madagascar

Afrique du Sud

Richard's Bay

Le parc Hluhluwe

Richard's Bay : suite et fin ?

De Richard's Bay à Durban

Durban

Durban – East London

East London

De East London à Mossel Bay

Mossel Bay

De Mossel Bay à Simon's Town – Adieu l’Indien

Simon’s Town

Le cap de Bonne Espérance et Cape Town

Comment différentier un pingouin d’un manchot ?

Du Cap à la Martinique

Départ du Cap

Sainte Hélène

De Sainte-Hélène à Fernando de Noronha

Fernando de Noronha

De Fernando de Noronha à Fort de France

Loxodromique vs. Orthodromique

La Martinique

Virée dans les Caraïbes – 10-26 avril 2017

Guadeloupe

La physalie

Guadeloupe – Gibraltar

Pointe à Pitre

Açores – Gibraltar

Gibraltar

Benalmadena

Gibraltar-Toulon

Benalmadena – Baléares

Les Baléares

La dernière traversée

La terre est bien ronde

Glossaire succinct à l’usage des marins en devenir

Remerciements

Avertissement au lecteur

Si vous lisez ces lignes, c’est probablement que le tome un de « Carrément à l’ouest-De Toulon à Papeete » racontant la première partie de l’errance vélique des deux frères André et Claude autour du globe ne vous a pas suffisamment rebuté pour attaquer la suite. Si ce n’est pas le cas, les frangins-auteurs vous encouragent vigoureusement, ô nouvelle lectrice, ô lecteur bizuth, à lire aussi le tome un.

Non pas que ce deuxième tome requiert absolument la lecture préalable du premier pour sa compréhension, mais l’égo des auteurs éprouverait une certaine satisfaction à savoir qu’un autre exemplaire a été commandé.

Vous aurez compris dès à présent que toute ressemblance avec des personnages, des faits, des lieux dans ce livre, n’est évidemment pas que le fruit de l’imagination parfois délirante de l’équipe de rédaction. Tout est vrai et s’est réellement déroulé. Les personnages existent, ou ont existé (en particulier si vous avez mis trop de temps à acheter le bouquin), les endroits aussi, sans compter les situations.

Par contre, il semblait honnête à cette même équipe d’avouer avoir de temps en temps attribué à certains personnages des propos qu’ils n’ont jamais tenus, voire déformé une partie de ceux qu’ils ont tenus. Tout ceci bien sûr pour la cohérence et l’intérêt du récit, plus importants que l’embarras conjecturalement créé chez ces personnages proches. Bref : le fond a, lui, été respecté même si quelques libertés ont été prises sur la forme.

Si vous avez dévoré le premier volet de cette relation de voyage, vous n’avez pratiquement plus rien à apprendre sur les deux frères navigateurs. Ou presque : on dit parfois qu’il vaut mieux tout savoir que d’en savoir trop… Pour rappel, André et Claude sont deux asociaux méprisables, avec à leur inavouable actif une liste de forfaits interminable, à commencer par le lâche abandon de leurs foyers conjugaux respectifs pour accomplir soi-disant LE projet de leur vie autour du globe, avec leur complice Kousk Eol1. MarieJo et Cathy, leurs épouses compréhensives, qui n’ont jamais tenté de les ramener à la raison, voire à la maison, arrivent malgré tout à retrouver leurs traces régulièrement, et n’hésitent pas à traverser le monde pour les rejoindre lors d’escales plus exotiques les unes que les autres. Le deal du départ était une absence itinérante de trois ans. Trois années qui se seront finalement transformées en quatre : vous comprenez, la voile, on sait quand on part, après, il y a le vent, la mer, les courants… Ah ce n’est pas toujours facile !

Rappelez-vous, à la fin du premier tome, nous vous avions laissé à Papeete, quasiment pile à mi-chemin du retour : le livre que vous tenez en main vous raconte la deuxième partie du voyage, le retour, de Papeete à Toulon, par le cap de Bonne Espérance.

Cet opuscule a été écrit en grande partie à bord de Kousk Eol durant cette demi-boucle, ce qui peut expliquer le côté humide et salé2, voire hésitant et sinueux, de la prose qui noircit les pages qui suivent.

Comme pour le premier tome, ce récit est un récit de voyage. D’un voyage au long cours en voilier. Il n’est pas toujours facile de retranscrire l’ambiance à bord lors de longues traversées. Même si les jours ne se ressemblent pas, une certaine répétition, voire monotonie, peut s’installer. Le risque est grand de faire de ce type de récit une copie vite lassante du livre de bord. Nous espérons avoir su trouver un équilibre entre anecdotes et conditions de navigation. Vous en jugerez.

1Pour leurs motivations profondes, vous reporter au premier tome : « Carrément à l’ouest. De Toulon à Papeete par le Cap Horn. »

2Pour ceux qui ont du mal à suivre, « salé » veut autant dire « chargé en chlorure de sodium » que « égrillard », voire « inconvenant ». C’est vous qui voyez.

Disparition

Sans vouloir prétendre atteindre ne serait-ce que la partie inférieure de la cheville de Georges Pérec, les auteurs, d’une intrépidité folle, se sont lancé le défi que certains jugeront surhumain de ne jamais utiliser l’expression largement galvaudée de « grande bleue » tout au long de ce récit.

Récit qui, il faut bien le rappeler, couvre tout de même quatre années de navigation sur la grande bl l’immensité des océans du monde entier.

Ce qui vous permet au passage d’appréhender une des nombreuses facettes de la force de caractère des deux frères.

En toute modestie.

Au contraire, les références au ti-punch sont, elles, récurrentes : un des objectifs de ce voyage était de vérifier que cette exquise boisson, source reconnue de vitamine C, ne perdait pas ses vertus dans les mouillages hors des Caraïbes.

Il est maintenant largement temps d’en terminer avec cette dilogie: bonne lecture !

Note 1 : un lexique, en fin du livre, tente d’apporter quelques lueurs de compréhension aux idiotismes les plus ésotériques dont les auteurs pourraient s’être abandonnés à saupoudrer leur texte.

Note 2 : un blog a été tenu durant ce tour du monde. Il est accessible à l’adresses suivante :

kouskeol.fr

Première partie

Le Pacifique : suite et fin.

De retour à Papeete…

17 avril 2016. Ça y est : nous voici de retour à Tahiti où nous attend bien sagement Kousk Eol, propre et sec, à la marina de Taina, dans le lagon au sud de Papeete. Cette fois, la pause de fin d’année a été un peu plus longue, mauvaise période oblige, et a permis de se retrouver un peu plus longtemps en famille ainsi qu’avec les amis. Nous avons même pu profiter de la neige avant le re-départ.

Hier, enfin plutôt demain, le 18 avril3, allez comprendre avec la ligne de changement de date qui se trouve entre la Nouvelle-Zélande et Papeete, nous faisions escale à Auckland après quatorze heures de vol depuis Dubaï. Si vous n’avez pas tout suivi, relisez Le Tour Du Monde En Quatre-vingts Jours. Inutile de dire que nous étions contents d’arriver !

Comme notre escale à Auckland est un peu longue, nous nous offrons une petite virée à pied dans le centre-ville, sous la pluie. Nous allons jusqu’au port admirer les voiliers de ce pays qui aime tant les beaux bateaux. Deux anciens challengers de la Coupe America sont là, qui emmènent les amateurs de sensations dans la baie. Ainsi que le dernier et malheureux challenger monocoque construit, et jamais utilisé, alors que les règles changeaient sous l’impulsion des dollars de Mr Ellison4 et que les catamarans s’imposaient.

Mais revenons à Tahiti. Là, surprise ! Deux vahinés nous attendent à l’aéroport de Papeete, sans se connaître : Irène et Cécile, chacune avec le collier traditionnel de fleurs de tiaré comme il se doit.

Nous avons découvert juste avant de partir qu’Irène, une amie d’il y a un certain nombre d’années avec qui nous avons fait un nombre certain de régates, et double championne du monde en quarter-tonner, habitait Tahiti. Si vous êtes sages, on vous en racontera plus.

Cécile, elle, avait gardé la clef et l’équipement électronique de Kousk Eol, avec Maurice, pendant notre absence. Maurice, qui a son bateau de pêcheur sur le ponton voisin, est passé plusieurs fois vérifier l’état de Kousk Eol et l’aérer. Et nous rassurer sur la météo : quand nous sommes partis, beaucoup prédisaient une année à cyclone sur la région, en principe à l’écart de leur route. Heureusement, il arrive aux prévisionnistes de se tromper, surtout sur d’aussi longues périodes.

La première soirée sera donc très conviviale : après un rapide apéro à bord, restaurant pour tous les quatre, afin de se raconter les derniers potins des pontons, et avant d’attaquer la préparation du bateau.

Dès le lendemain, nous nous y mettons : gréage des voiles, branchement de l’électronique et mise à jour de certains logiciels, nettoyage de la coque, avitaillement pour le départ, etc.

Kousk Eol n’a pas souffert de ce long mouillage : extérieur propre et intérieur sec.

La coque est légèrement couverte d’algues et de petites balanes : nous nettoierons à la nage avec le narguilé5. Ce qui nous économisera un coup de travel-lift.

20 avril : il pleut tous les jours depuis que nous sommes arrivés… Et il ne fait pas froid ! Probablement que la saison des cyclones n’est pas tout à fait terminée ? On va suivre de près la météo.

Aujourd’hui, André termine le récurage de la coque avec le narguilé : hier nous n’avions fait que le tour de la flottaison et de ce qui pouvait s’atteindre sans plonger. Ah les feignasses ! Mais fumer un petit coup de narguilé, c’est tellement bon.

Dans l’après-midi, Irène passe nous voir et nous profitons de sa voiture pour faire un tour à Papeete, suivi d’un repas rapide aux roulottes sur le port, à côté du Tenacious, très beau trois-mâts britannique d’une association pour la réinsertion des handicapés. Les roulottes sont une institution ici : c’est probablement le lieu le plus animé de la ville le soir, et celui où l’on peut manger (très bien) aux meilleurs prix. Le seul inconvénient est que lorsqu’il pleut, les abris sont rares… Et en ce moment, il pleut.

Dans la nuit, de nouvelles trombes d’eau nous obligent à fermer toutes les ouvertures de Kousk Eol, augmentant ainsi l’effet sauna… Il faut vraiment qu’on regarde sérieusement les prédictions météo pour la suite.

La préparation de Kousk Eol va bon train. Nous partageons notre quai avec les gros yachts de très riches propriétaires aux pavillons exotiques et détaxés. Les équipages sont parfois bruyants jusque tôt le matin, mais il y a certains avantages, en particulier quand le capitaine décide un grand nettoyage avant l’arrivée des propriétaires ou des invités. Il suffit de rester près des poubelles pour s’équiper à très bon compte en accastillage inox varié, bouts et amarres, outillage, etc. « On jette tout ce qui n’a pas servi depuis trois ans. » « Même les manilles ? » « Tout ! ». Décidément, nous ne vivons pas dans le même monde…

Pour le reste, Maurice nous emmène finir nos courses dans son pick-up… Moins glamour, mais très efficace ! L’avitaillement en conserves est fait : vive le Carroufe à trois cents mètres du port, qui ferme les yeux quand on emprunte un chariot jusqu’au bateau.

22 avril : c’est l’anniversaire du Pierrot (un des fils de Claude), et le soleil se lance dans une tentative d’apparition. Y aurait-il corrélation ? Et est-ce que ça va durer ? Un cyclone retardataire fait en ce moment des siennes vers les Fidji et perturbe les flux jusqu’ici… Un gros grain bien noir nous le rappelle.

Pour l’instant, la date de départ est toujours fixée au premier mai.

En attendant, nous avons un nouveau voisin : la réplique de la goélette mythique de Charlie Barr, Atlantic, qui gagna la Kaiser's Cup, première course transatlantique en 1905, établissant un record qui tiendra soixante-quinze ans, pour finalement être battu par un certain Tabarly. Barr n’était pas un débutant : il avait déjà gagné par trois fois la coupe de l’America, lorsqu’elle se courait sur d’immenses voiliers aux voiles gigantesques.

On vous l’avait dit qu’il y avait du beau monde autour de nous.

Dimanche 24 avril 2016. Il continue à pleuvoir. Dru. Les alizés ne se sont toujours pas montrés, mais la menace de cyclones s’éloigne : celui qui est passé sur Wallis ces jours-ci est terminé. Nous allons donc partir, probablement mercredi, doucement.

La préparation du bateau tire à sa fin. Il reste encore un peu d’avitaillement à faire, surtout du frais.

Hier, nous étions invités par Irène, venue nous chercher dans sa petite voiture chinoise : gigot d’agneau avec sa purée de patates douces, puis bananes flambées à la glace de coco. Pas pire, non ?

Surtout qu’il a plu toute la journée : c’est bien de déguster un bon repas à l’abri de la pluie, dans une pièce bien aérée et fraîche. Comme la connexion internet d’Irène fonctionne, on en profite un peu : mise à jour du blog, emails et même déclaration d’impôts pour DD. Il paraît que psychologiquement ça passe mieux dans les îles…

Retour au bateau dans la soirée, après avoir fait le tour de la grande île (Tahiti Nui) par le sud et l’est. Tout est vert, et certains cours d’eau débordent. La pluie durera jusqu’en milieu d’après-midi. L’irremplaçable Maurice passe voir si nous n’avons besoin de rien. Et surprise, nous retrouvons sur le ponton le skipper d’un beau catamaran de cinquante pieds que nous avions rencontré à Valdivia, au Chili l’an dernier ! Décidément, le monde est petit…

25 avril. Maurice, qui décidément a peur que l’on ne dépérisse, nous apporte sa dernière prise : un thon rouge de quinze kilos. Nous le convainquons qu’une darne de deux kilos suffira à faire notre bonheur… Et hop : carpaccio de thon rouge tout frais pour midi !

Ah, j’oubliai ! Il ne pleut pas aujourd’hui.

Il semblerait que l’équipage se renforce pour le départ : Irène et Maurice feraient bien un petit bout de chemin avec nous, environ deux semaines. Cool. Du coup, on va revoir les rôles et responsabilités à bord, en essayant de s’inspirer des yachts de lusque autour de nous, pour faire preuve d’ouverture d’esprit :

Irène, ça va de soi, à la cuisine, et pour servir le café au DD et au Glaude. Éventuellement un peu de ménage.

Maurice assurera le quart de nuit. Il faut savoir partager.

DD et le Glaude auront la lourde tâche de vérifier que tout se passe bien, en espérant qu’il leur sera laissé suffisamment de temps pour lire et faire leurs siestes.

Il est important d’être équitable dans ces répartitions, en évitant les clichés sexistes, sinon l’ambiance à bord peut se dégrader assez vite… Ah les devoirs des chefs de bord ne sont jamais simples ni triviaux. Mais nous assumerons ces pesantes responsabilités, avec toute la sérénité requise.

26 avril : deux jours qu’il ne pleut pas… Derniers petits travaux à bord : remplacement de la batterie moteur qui a décidé qu’elle en avait assez fait, révision du moteur hors-bord, marquage de la chaîne d’ancre qu’on a changée… Et dernier tour à Carouffe.

Le départ est prévu demain vers les îles Sous Le Vent. Premier mouillage à Moorea, à trois heures de Papeete. Puis Raiatea. Puis…

Mercredi 27 avril. Le thon de Maurice fait de l’usage. Après le carpaccio, les steaks, épais et bien saignants. Et comme on n’en arrive toujours pas à bout, on le finira en salade…

Une réunion au sommet est tenue dans l’antre6 de Cécile et Maurice pour planifier les retours de nos équipiers : Irène doit être rentrée à Tahiti le treize mai au plus tard, et Maurice aimerait bien faire partie de l’équipage jusqu’à Wallis. Le seul problème étant de ne pas rater le vol Wallis-Papeete, qui n’existe pas…

C’est surprenant, mais Irène et Maurice, qui se connaissent à peine, ont décidé de s’unir pour renégocier les termes du contrat de navigation établi pourtant unilatéralement par nous.

Comme ils sont tout de même deux, motivés les bougres, et que finalement nous, nous sommes seuls, chacun, nous sommes vite tombés d’accord sur une organisation plus simple, sinon moins satisfaisante : chacun à son tour fera la cuisine et prendra les quarts de nuit. Entre André et Claude.

C’est évidemment un tout petit peu moins satisfaisant pour nous, mais nous aurons à cœur de montrer que nous savons nous adapter…

Cet aspect bassement matériel étant évacué, revenons à nos préparatifs.

Hier, impossible de démarrer le moteur hors-bord. On fait appel à un mécano : au plus tôt, on récupérera l’engin en fin de journée. Donc pas de départ aujourd’hui : le plan révisé est de partir demain matin, faire un stop pour le déjeuner à Moorea, puis d’enchaîner sur Raiatea pour y arriver le vendredi.

Ce matin, après deux jours de beau temps, un gros grain est venu nous saluer. Vent et trombes d’eau pendant une demi-heure : comme le soleil est vite revenu, on fait semblant de rien.

La dernière soirée à Papeete est sympa : Jacques V. avait, encore une fois, des copains de passage à Tahiti. Impossible de ne pas les rencontrer. On se retrouve donc tous à bord de Kousk Eol : Cécile, Irène, Maurice, André, Jean-Pierre, Nathalie, Claude.

Nathalie et Jean-Pierre sont ici pour deux semaines, entre Tahiti, Moorea et Bora-Bora. C’est leur première visite, et accessoirement un voyage de noce : on espère pour eux que la météo saura faire preuve d’un peu de clémence…

28 avril . Vous vous rappelez : le moteur hors-bord n’étant pas revenu, nous ne sommes pas partis hier… Ce matin ?

8h30 : le Suzuki revient à bord, non réparé… Le carburateur semble être le coupable, buses bouchées. Tant pis : nous sommes prêts, nous partons vers neuf heures et demie. Il a plu toute la nuit : original, non ? Donc notre départ se fait sous de beaux et menaçants nuages à grains. D’ailleurs Moorea en profite pour jouer à cache-cache : un coup je te vois, un coup je ne te vois plus…

C’est la première sortie sous voiles depuis six mois : on en profite pour tout revérifier. Mais Kousk Eol, encore une fois, et en toute modestie, est un bon bateau avec un équipage au top. La traversée vers Moorea est vite avalée.

Vers treize heures, nous mouillons, tout mouillés, à l’entrée de l’impressionnante baie de Cook. Nous arrivons à manger entre deux grains en terrasse dans le cockpit, en faisant vite. La météo ne s’améliore pas : il va continuer à pleuvoir cette nuit, avec un vent peu favorable. Pas la meilleure configuration pour traverser vers Raiatea, à un peu plus de cent milles au nord-ouest.

Nous décidons, ça devient une habitude, de repousser au lendemain le départ : il y aura toujours des grains, mais un vent un peu moins défavorable. Le moral chez nos équipiers n’est pas au beau non plus…

29 avril : toujours de gros cumulus (cumuli?) qui nous lâchent leurs citernes sur la tête.

La météo prévoit quinze à vingt nœuds de vent de sud-est, donc favorable pour Raiatea. Avec des grains bien sûr. Donc on y va, départ vers neuf heures trente après le café, quitte à faire une entrée du lagon de nuit : la traversée fait une centaine de milles, et nous sommes rapidement à plus de sept nœuds. Comme prévu, nous ne tardons pas à essuyer7 à nouveau un grain… Avant le suivant.

3Partis le 18 d’Auckland, nous sommes arrivés le 17 à Papeete… Ça ne nous rajeunit pas, tout ça…

4Larry Ellison, patron d’Oracle et accessoirement propriétaire du bateau qui a repris la coupe de l’America aux Néo-zélandais.

5Le narguilé est tout simplement une pompe actionnée par un moteur électrique branché sur la batterie du bateau. La pompe envoie de l’air dans un tuyau d’une quinzaine de mètres, muni d’un détendeur, permettant de nager sous l’eau.

6L’antre est une superbe villa dominant le lagon de Papeete.

7Oui : un grain s’essuie. C’est juste que nous n’avons pas encore trouvé la serpillière adéquate.

La saga de Bullit : séquence souvenirs

On avait bien dit qu’on vous raconterait, non ?

Donc, Irène est une vieille connaissance, du temps où nous usions nos maillots de bain sur les dériveurs de l’école de voile dans laquelle nous jouions les moniteurs : vous imaginez le nombre d’années passées depuis…

Irène est la sœur de Dominique Caparros, grand copain de Bernard, un autre frangin, qui se la pète grave lui aussi, comme nous allons vous le montrer (Bernard, tu n’es pas obligé de lire la suite !).

Les dériveurs devenant vite trop limités pour nos ambitions de régatiers, Dominique, Irène et Bernard se lancent dans la construction d’un voilier un peu plus grand, Paradoxe, un Sing Sing sur plan Joubert, après avoir hésité devant celle d’un Fireball (pour les connaisseurs).

Arrive Jacques Fauroux, alors jeune architecte naval, qui propose à Dominique de lui dessiner un plan de mini-tonner (six mètres). Il sera construit dans le garage de nos parents. Le bateau marchera plutôt bien et trustera les premières places dans nombre de régates, ce qui fera mieux passer son nom, Bid8, auprès de Jacques…

Pas rancunier, et au vu des résultats de Bid, ce dernier propose de dessiner cette fois un plan de quarter-tonner9: ce sera Bullit. Le prototype est construit en bois moulé. Sitôt à l’eau, Bullit et son équipage (Dominique, Jacques, Irène et Bernard) commencent à écumer les régates des environs, monopolisant rapidement les premières places.

Bullit au près

À tel point qu’un moule est fabriqué à partir de la coque du proto, pour tirer une petite série en fibre de verre et résine de polyester. Le premier sera de nouveau nommé Bullit. Et les bonnes habitudes sont vite reprises :

On vous épargne toutes les régates locales qui ont permis au gang de se faire la main, et haïr par les régatiers locaux.

Championnats d’Europe 1979 à San Remo :

Bullit

premier. Troisième :

Bouffaréou

, un sistership de

Bullit

, avec André à bord.

Championnats du monde, toujours à San Remo en 1979 :

Bullit

premier devant plus de soixante bateaux. Bel exploit, car si le bateau était bien dessiné et construit, et l’équipage affûté, les moyens étaient eux limités. En effet,

Bullit

était le voilier le moins cher de toute la flotte. Par exemple, c’est un banal cric de voiture placé sous le mât qui servait de raidisseur de pataras/haubans/étais. Les voiles d’avant étaient endraillées sur mousquetons alors que tous les autres coureurs avaient déjà des étais à gorge. Le légendaire Paul Elvstrøm lui-même n’en revenait pas. Le reste était à l’avenant.

Championnats du monde à Auckland l’année suivante en 1980 :

Bullit

premier, à nouveau. Chez les Kiwis, excusez du peu. Beaux joueurs, les Anglo-saxons modifieront la jauge par la suite pour tempérer les ardeurs de ces Frenchies impudents, et surtout celles de

Bullit

, vite invisible du reste de la flotte aux allures de portant…

Jacques est devenu l’architecte/régatier que l’on connaît. Dominique a monté un chantier naval spécialisé dans les petites séries et la restauration de bateaux anciens. Bernard s’est installé comme kiné à Antibes pour continuer à régater. Il prépare même un bateau pour la Mini Transat : tout fier, il emmène une vague copine faire du rase-cailloux en baie de Cannes, sans doute pour l’impressionner. Il rase tellement qu’il accroche sa quille, qui décide sur le champ, avec un extrême détachement, de prendre son autonomie par rapport au voilier. Ce dernier, pour manifester son profond désaccord, se retourne illico, coque en l’air. Avec la copine.

Résultat de la sortie : plus de quille. Ni de copine… Ni de Mini Transat d’ailleurs. Bernard s’est mis sérieusement au rugby peu de temps après : allez savoir s’il y a une quelconque relation de cause à effet.

Irène est restée elle aussi dans le monde de la voile, très impliquée dans le chantier Outremer. Et habite maintenant à Tahiti après plusieurs saisons à naviguer dans le Pacifique.

André et Claude, moins malins, avaient quitté la côte soi-disant pour continuer leurs études (André, lui, est tout de même retourné habiter à proximité de la mer)…

8Bid pour Bernard-Irène-Dominique, son équipage.

9Type de voilier à jauge comme le mini-tonner, de huit à neuf mètres, et quatre équipiers.

Vers Raiatea et Bora-Bora

29 avril. Le temps est évidemment encore couvert pour notre première navigation de nuit de 2016 : André et Maurice se font bien arroser pendant leur premier quart…

Le vent aurait pu être régulier s’il n’y avait pas de grains. Et la mer plus tranquille : au grand largue vers le nord-ouest avec une houle désordonnée sur les trois quarts arrière, Kousk Eol remue un peu. Mais avance bien. Un beau mahi-mahi10 se laisse attraper : huit kilos au bout de la ligne, remontés et promptement découpés en tranches bien épaisses par Maurice le pêcheur.

Du coup, menu de midi : carpaccio de daurade, excellent.

Et au menu du soir : darnes de mahi-mahi aux petits légumes, savoureux.

Nous arrivons vers deux heures du matin, en même temps que le Taporo, le cargo qui ravitaille les îles depuis Papeete, devant la passe de Teavapiti qui mène à Uturoa, la capitale de Raiatea. Un aspect reconnu par tous les marins : la France a bien balisé ses territoires lointains, et la navigation de nuit ne pose pas de problèmes sur les itinéraires fréquentés. Il y a même de la place dans le petit port, et nous nous amarrons à quai. Pour être réveillé le lendemain vers sept heures trente : il faut bouger, car nous sommes à l’emplacement des catamarans de location qui viennent embarquer leurs clients. Réveil un peu brutal après une navigation peu reposante : nous n’aurions pas craché sur un peu plus de sommeil. On bouge un peu plus loin, et on se recouche. Cette fois c’est Véronique qui vient taper à la coque, persuadée que 10 h étaient une bonne heure.

Alors, Véronique, il faut qu’on vous raconte : elle avait pris contact avec nous avant notre départ de France, via le blog, en nous disant qu’elle serait contente de nous rencontrer si nous passions à Raiatea. André pensait que c’était une copine de Claude, alors que Claude était sûr lui que c’était une amie du DD. Et donc nous attendions avec intérêt la rencontre avec Véronique…

Et Véronique était bien une connaissance des deux frangins, qui avait entre temps décidé de convoler et donc de changer de nom… D’où la confusion. Vite oubliée : Véronique est venue avec Jean-Gui, son mari, et ils nous invitent chez eux pour le déjeuner. Accueil somptueux : douche (le luxe !), apéro copieux et repas délicieux pendant lesquels nous découvrons que Jean-Gui est un voileux de notre âge, de la région de Toulon, avec qui nous nous découvrons, ainsi qu’avec Irène, foule de souvenirs et références communs, bien plus qu’avec Véronique ! Le monde est vraiment petit…

Pour faire durer ces bons moments, nous profitons même de la machine à laver…

1er mai : dimanche ET fête du travail. Mauvaise combinaison : absolument tout est fermé sur l’île. Il est temps de reprendre la route, cette fois vers Bora Bora. On sortira du lagon par la passe Paipai, à l’ouest de l’île de Tahaa qui partage ledit lagon avec Raiatea.

Petite traversée d’une vingtaine de milles vite avalés, comme les darnes de mahi-mahi qui restaient dans le frigo, et nous allons mouiller à l’ouest de l’îlot Toopua. L’arrivée dans le lagon de Bora-Bora est toujours aussi grandiose, malgré le piton dans les nuages.

Mais là, surprise, le guindeau qui se met en grève… Lui qui avait si bien fonctionné jusque-là. Rien à faire : chaîne bloquée… Le courant arrive bien, mais visiblement, il y a un problème. On prendra donc le mouillage à la main : rappelez-vous, l’ancre fait un peu plus de vingt kilos, et la chaîne deux kilos et demi du mètre, et il y a une douzaine de mètres de fond. On vous laisse faire le calcul : ça pèse sur nos frêles épaules. Bordel de saloperie de guindeau !

Le lendemain, on démonte le coupable. On en extirpe le moteur électrique. Branché directement sur une batterie ne provoque chez ce dernier aucun soubresaut : encéphalogramme désespérément plat. Eh merde : il doit avoir forcé et est sûrement grillé. Coup de fil à Papeete : marque inconnue ici, et il ne faut même pas penser à le rebobiner…

La suite du tour du monde promet de développer les biscottos. J’ai comme l’impression qu’il ne va pas y avoir foule à se précipiter pour les manœuvres de mouillage…

2 mai : nous décidons d’une petite virée à Vaitape, la capitale de Bora Bora. Surprise : la piste boueuse de l’an dernier a été goudronnée. En chemin nous passons à côté d’un petit chantier naval où nous laissons le moteur du guindeau au patron un peu sceptique quant à une issue positive : « Repassez demain en fin de matinée : d’ici là je verrai ce que je peux faire. Mais ne vous bercez pas trop d’illusions. ».

Ah oui, on avait oublié de vous dire : on est venu à la rame depuis le bateau parce que le moteur hors-bord, il ne marche toujours pas, lui non plus. Décidément, le départ de cette année est un peu problématique.

En attendant, dans le fameux lagon, les paquebots à touristes se suivent ; le Paul Gauguin, le Princess of the Sea, le Wind Spirit. Chacun déverse sa cargaison cosmopolite dans le village. Nous nous demandons quel souvenir de Bora Bora vont emporter avec eux ces voyageurs qui n’auront passé que quelques heures à terre, dans les boutiques à souvenirs, sous la pluie. En discutant avec l’un d’entre eux, nous avons la réponse : l’objectif est d’abord de faire une croisière. L’activité principale est sur le bateau. Les escales viennent en plus. Le Wind Spirit vient d’Australie, fait un stop ici, le suivant à Papeete, puis les îles Cook et les Fidji avant de rentrer, en une quinzaine de jours. Conception un peu particulière du tourisme.

3 mai, onze heures : nous sommes comme convenu devant le petit chantier naval où nous sommes accueillis avec un grand sourire. Le moteur n’est pas grillé : c’est un des fils d’alimentation, complètement rongé par l’eau de mer, qui n’a sans doute pas supporté la dernière surcharge de courant et s’est coupé au milieu de la gaine isolante. Coupure invisible de l’extérieur. Ça, c’est une excellente nouvelle ! On trouvera bien autre chose pour faire travailler les biscottos.

Du coup, plein de courage, nous nous attaquons au moteur hors-bord. Re-démontage du carburateur : le pointeau d’alimentation en essence, commandé par le flotteur, est bloqué par une espèce de résine, résidu de carburant de piètre qualité qui a séché et tout collé lorsque l’essence s’est évaporée pendant notre longue absence de cet hiver… Comme la moitié des pièces sont serties, le démontage est un peu sportif, voire délicat pour nos gros doigts. Sans parler du remontage. Mais vous connaissez l’équipage de Kousk Eol : même pas peur… Et le petit Suzuki daigne à nouveau adopter un comportement proche d’une normale que nous ne pensions plus devoir connaître.

Même la météo fait un effort : il ne pleut plus que rarement depuis deux jours, et le soleil fait des apparitions de plus en plus longues. Pour agrémenter le tout, la température baisse un peu.

Le lendemain, après qu’Irène eut vérifié son vol de retour vers Tahiti (vendredi à midi), nous partons mouiller au nord du lagon. Remouillage avec la Fortress en alu de dix kilos : le moteur du guindeau remarche, certes, mais il faut quand même remonter ce dernier, et s’économiser dos et bras en attendant…

5 mai. Nuit tranquille et pour une fois sèche, tout seuls dans notre bout de lagon aux eaux turquoises, avec un vent entre quinze et vingt nœuds qui semble s’établir de mieux en mieux. Plutôt encourageant pour la suite.

Comme il fait beau, nous décidons d’aller à terre sur un des nombreux motus qui bordent le lagon. Sauf qu’ici les locaux semblent avoir été dénaturés par l’abondance de touristes : la libre circulation le long de la bande littorale est un droit républicain sur lequel on s’assied allègrement, avec l’appui de molosses qui n’ont de toute évidence pas hérité de l’affabilité dont les Polynésiens font généralement preuve. Retour donc sur Kousk Eol. Rien à voir avec l’impression de totale liberté vécue aux Tuamotu. Qu’à cela ne tienne : André donnera sa leçon de kite-surf à Maurice à partir de l’annexe.

Finalement, une famille accepte que la leçon se passe devant leur coin de motu : André tire quelques bords, puis c’est au tour de Maurice d’essayer de tenir l’aile en l’air. L’eau est à plus de trente degrés : un peu frais, mais on ne va pas faire les difficiles.

Ce soir il faut remettre de l’ordre dans le bateau car demain on lève l’ancre de bonne heure pour amener Irène à Vaitape pour son avion de retour.

Ah, au fait, vous vous en fichez profondément, certainement, mais le guindeau est remonté et semble fonctionner : on verra ça au prochain mouillage !

Vendredi 6 mai. Irène nous quitte ce matin. Nous la déposons à la navette pour l’aéroport de Bora Bora : ces quelques jours passés avec elle après tant d’années ont ravivé bon nombre de souvenirs ! Du coup, on se dit qu’on devrait tout faire pour re-naviguer ensemble, avant trop longtemps…On se promet de se revoir, juré, avant les trente-cinq prochaines années. Les adieux sont un peu émouvants.

Nous profitons de Vaitape pour effectuer les dernières courses de frais, pour récupérer les derniers GRIBs, puis nous mettons le cap sur l’atoll de Suwarrow, au nord des îles Cook, à sept cents milles de Bora Bora.

10Le mahi-mahi est le nom polynésien de la daurade coryphène,.

De Bora Bora à Suwarrow

6 mai 2016- Irène partie, nous faisons d’ultimes courses, puis nous partons du mouillage, sous voile s’il vous plaît, vers l’atoll de Suwarrow à sept cents milles dans l’ouest-nord-ouest.

Nous ne nous arrêterons pas à Maupiti : la houle est trop forte pour espérer emprunter la passe sans risques d’après les connaisseurs du coin. Et nous tenons à notre quille ! D’aucun dira : « Rater Maupiti ? Quel dommage : c’est le plus beau lagon ! ». Oui, mais la passe est étroite, avec un coude, et orientée vers la houle, qui y déferle régulièrement.

Et puis, ce « d’aucun » n’a qu’à aller se rhabiller : depuis notre départ, nous ne faisons que rater des endroits plus formidables les uns que les autres. Mais une vie ne suffirait pas à tous les voir : nous nous contentons donc d’apprécier avec délectation ceux qui sont conciliables avec notre projet, dont la magnificence ne laisse rien à envier à ceux que nous ne visitons pas, même (surtout ?) s’ils ne sont sur aucun guide touristique.

Suwarrow est la plus au nord des îles Cook. La traversée s’engage bien : les alizés commencent à s’établir solidement, entre quinze et vingt nœuds de sud-est. Et le beau temps semble avoir réussi à démoraliser la pluie qui se fait nettement plus discrète depuis trois ou quatre jours. Boris11.

En fin de journée, Maurice nous sort une petite bonite de trois kilos : juste ce qu’il faut pour le carpaccio du soir, avec du rab pour le lendemain.

Maurice, vous l’aurez compris, est notre expert en pêche à la ligne : « J’accroche mes rapalas, une maille par ci, et hop un mahi-mahi par là. Car il n’y a que le mahi-mahi qui m’aille. Sans mayo ni maïs12. ».

Le vent étant bien ancré entre vingt et vingt-cinq nœuds, nous prenons un ris dans la grand-voile pour la nuit, et lofons un peu pour stabiliser le bateau et éviter que les voiles ne claquent trop au vent arrière dans la houle. Ça nous éloigne un peu de notre route : nous verrons plus tard pour réajuster. En attendant, Kousk Eol file à pratiquement huit nœuds.

Les quarts se sont mis en place tout naturellement : chacun son tour toutes les trois heures à partir de vingt et une heure, ce qui mène jusqu’au lever du soleil.

8 mai : hier, rien.

Bon, je veux bien le concéder : cette analyse succincte autant que concise pourra apparaître un peu réductrice et superficielle. « Rien » ici est à prendre dans un contexte particulier. En effet, notre connaisseur es-halieutique n’a rien pris de la journée… Résultat : les trois entrecôtes de bœuf néo-zélandais qui se la coulaient douce au frais du frigo ont fini à la poêle. Et côté météo, on avait enfin accroché semble-t-il ce qui ressemblait furieusement à des alizés. À tel point que nous avions même tangonné le génois tout en faisant quasiment route directe vers Suwarrow, autour de sept nœuds sur une mer clémente. Nous bouclons environ cent soixante milles en vingt-quatre heures.

Au moment où j’écris ces mots, cris simultanés de DD et Maurice : « On a quelque chose, il faut ralentir le bateau ! ». En fait, il y a une prise sur les deux lignes : l’une cassera, et l’autre permettra de remonter une belle bonite bleue à dos rayé. Les entrecôtes seront vite oubliées.

Deux heures après, on remet ça : cette fois, un couple de mahi-mahi se fait prendre, un sur chaque ligne, cinq à six kilos chacun.

Raconter le vert émeraude de la dorade coryphène, qui vire au blanc à points bleus puis à un vert plus terne dès que cette dernière est sortie de l’eau, est peut être d’une banalité frisant le poncif, mais le spectacle laisse si peu indifférent qu’il est difficile de ne pas tomber dans une répétition béate, même si c’est loin d’être la raison principale de pêcher ces succulents poissons.

Nous avons été un peu optimistes côté météo : la nuit ne sera qu’une succession d’orages, avec les sautes de vent qui vont bien. Déjà qu’on avait du mal à tenir le cap vers Suwarrow… La zone de convergence a décidément du mal à remonter vers l’équateur cette année et à nous lâcher les baskets : raté pour les alizés dans lesquels nous pensions être installés, ils restent désespérément un peu plus au sud.

Après deux jours de nuages (donc pas de photons pour les panneaux solaires) et de vent portant (donc peu de vent relatif et pas d’éolienne), nous avons dû faire tourner le moteur pendant presque deux heures pour recharger nos batteries, pour le pilote et le frigo, sans oublier l’électronique.

Entre temps, nous avons atteint l’archipel Cook : cette fois nous avons vraiment quitté la Polynésie française. Et les alizés refont une tentative. Nous en profitons pour empanner afin de faire une route plus directe, après avoir expliqué à Maurice que non, empanner ne voulait pas dire provoquer une panne, que tout marchait bien, que ce n’était que le nom d’une manœuvre, un truc de voileux quoi. On l’a juste entendu grommeler : les mots « bateau à moteur » semblaient revenir à plusieurs reprises.

10 mai. La zone de convergence continue à jouer au yo-yo : un coup je pars vers le nord avec mes nuages et je laisse un peu de place aux alizés, un coup je redescends vers le sud et je te balance mes seaux d’eau avec mon vent incertain. Ce matin, nous nous trouvons à la limite : peu de menaces de grain tout autour, mais zéphyr faiblard. Conditions propices pour faire prendre l’air au Code D, et essayer d’avaler les derniers cent vingt milles.

Pour midi aujourd’hui, nous déjeunâmes, ma chèèère, d’une petite salade mixte chou rouge-oignon-maïs-champignons accompagnée de son steak de mahi-mahi. Hier nous dégustâmes des patates sautées et des darnes de mahi-mahi, alors que la veille c’était une salade de riz avec un carpaccio de mahi-mahi qui emplissaient nos estomacs.

Demain, on se concoctera une salade chou rouge-olives pour aller avec des filets de mahi-mahi. C’est quand même bien de pouvoir changer tous les jours. Car ce n’est pas à Suwarrow qu’on va trouver des côtes de bœuf.

Côté navigation, journée riche aussi : après une bonne séance de Code D, il a fallu affaler en vitesse pour anticiper un gros grain et repasser sous génois.

Pas pour très longtemps : le vent est tombé et Volvo s’y est collé comme un grand, ce qui a permis de charger encore un peu plus les batteries et de faire de l’eau douce. Puis le vent est revenu, pour virer de cent quatre-vingts degrés en quelques minutes. Et retomber aussi vite.

À bord, l’équipage commence à être bien rodé, même si certain trouve que les coussins du cockpit sont un peu raides et lui donnent des problèmes d’eunuque, vite corrigés avec un tour de cou en mousse pour soulager les vertèbres cervicales. De nuque ? Si ça vous fait plaisir… Ah c’est un peu particulier le Pacifique.

11 mai. Après une grande partie de la nuit au moteur, puis un peu de voile pour ne pas arriver trop tôt car la passe n’est pas balisée, Suwarrow est en vue à environ cinq milles. Cinq nuits pour cette première « grande » traversée de l’année : les sensations et les réflexes ne se perdent pas… Maurice supporte plutôt bien le rythme.

Pour fêter l’instant, il fait grand beau.

9h : après une entrée tranquille par la passe nord, KouskEol est ancré devant Anchorage Island, le plus gros motu de l’atoll, où se trouve le campement des gardes du parc. Les requins pointes-noires commencent déjà leur manège autour du bateau.

Suwarrow

Suwarrow, c’est un atoll comme les Tuamotu (on vous l’avait déjà dit que la nature ne savait pas se renouveler), sauf qu’ici ils ne parlent même pas français. Donc, circulez, il n’y a rien à voir. En plus il n’y a personne, alors on s’en fout un peu qu’ils ne parlent pas français, entre nous, non ?

Bon, on me susurre dans l’oreille que ça fait un peu succinct comme article, même pour un livre aussi ringard que celui que vous avez devant vos yeux ébahis. Je veux bien faire un petit effort, pour cette fois.

Suwarrow, île la plus au nord de l’archipel Cook à sept cents milles à l’ouest des Îles sous le Vent et à quatre cents milles à l’est des Samoa est une bonne étape pour faire une coupure dans la traversée. Sauf que c’est un peu plus au nord que la route directe, et du coup peu de voiliers font le détour. Mais c’est ce qui garantit aussi une relâche tranquille. L’atoll s’étend sur environ huit milles par sept. C’est une réserve quasi-totale : seule une partie est accessible aux visiteurs, et des rangers sont chargés de faire respecter les règles.

En principe : en débarquant, nous lisons un panneau indiquant que comme lesdits rangers n’arrivent que le premier juin, le parc est fermé jusque-là… Vérifions rapidement : nous sommes le dix mai. Mais nous venons de passer presque une semaine en mer, et nous ne crachons pas sur un mouillage un peu protégé pour nous reposer. Nous respecterons les règles : pas d’aliments à terre, et nous remporterons nos ordures.

À terre, nous allons voir les locaux des rangers du parc. Pas de jugement trop hâtif : ce qui ressemble furieusement à des ruines doit être nettement plus cosy et accueillant lorsque ces derniers se sont installés, ont refait la toiture emportée par le dernier ouragan, et balayé l’amas de feuilles accumulées à l’abri des murs. Pour l’instant, nous visitons des habitations très rustiques, un peu délabrées et abandonnées. Décidément, les cyclones de l’été austral laissent des traces.

A Puerto Williams nous avions fréquenté le yacht club le plus austral. Ici c’est probablement le plus isolé : une vague cahute ouverte à tous les vents, qui elle aussi a souffert des derniers coups de vent…

Il y a même un local, sorte de librairie d’échange : quelques livres sont à disposition, pourvu que l’on en laisse au moins un autre pour faire vivre le stock.

Côté présence humaine, à part un catamaran de Français de Nouvelle-Calédonie, nous avons l’atoll pour nous tous seuls.

Le lagon est magnifique. Le motu Anchorage Island est le plus grand, juste à l’ouest de la passe nord. C’est sur ce dernier que sont établis les rangers, quand ils sont dans le parc, et près duquel nous avons mouillé.

Mais le bar était fermé...

De gros pagures13 rouges, qui abondent ici, s’activent à dépecer les noix de coco tombées au sol : apparemment, la chair est réputée chez ces crustacés. Plus loin ce sont des crabes de taille respectable qui sortent de leurs tanières creusées dans le sable. Les rangers ont vaguement équipé la plage avec des bancs et des hamacs pour pouvoir passer des journées plus tranquilles : on espère pour eux qu’il y a un minimum de passage pour animer un peu la cocoteraie.

Un Robinson des temps modernes, Tom Neale, a vécu sur l’îlot pendant vingt-cinq ans, de 1952 à 1977. Une espèce de légende à son époque. Rappelez-vous : c’est Neale qui a écrit « Robinson des mers du Sud » que vous avez peut-être lu durant votre jeunesse. Moitessier, autre Robinson sur son atoll d’Ahe, était venu lui rendre visite, et lui a même sculpté sa stèle funéraire.

Un peu plus loin nous trouvons deux plaques d’une expédition russe venue lors de la précédente éclipse solaire totale.

Suwarrow ne serait pas un parc s’il n’y avait pas d’animaux. À commencer par les oiseaux, qui comme les autres, ne sont pas farouches et ont bien compris que l’homme n’est pas ici pour leur chercher des noises, pour une fois. Hier, un joli noddi (brun, pas quattro, modèle moins courant dans ces parages) est venu se poser sur l’annexe, profitant de ce que ses occupants faisaient trempette. Et est resté après que ces derniers furent remontés à bord, se demandant sans doute ce qu’ils venaient faire sur son nouveau territoire. Le noddi est resté un bon bout de temps avec nous, avant de finir par s’envoler, ayant sans doute compris qu’on ne lui abandonnerait finalement pas notre canot.

Les poissons sont au moins aussi curieux, et viennent nous tourner autour, conscients de l’impunité conférée par le parc : carangues, mérous, chirurgiens, pointes-noires et pointes-blanches, et même des requins gris…

Sur le platier aussi, la vie foisonne : murènes, oursins crayon, orphies, holothuries, langoustes…

12 mai : journée ventée à grains… Du coup, nous allons rendre visite à nous voisins sur Thétis, le Lagoon 42 mouillé à côté. D’accord, c’est un catamaran, mais ils sont sympas à bord avec leur skipper Sylvain, et ils font un bon ti-punch, avec les pizzas qui vont bien pour accompagner. Et au mouillage, un catamaran peut présenter certains attraits.

Nous nous quittons le 13 au matin : ils descendent vers les Tonga puis les Fidji, où nous nous retrouverons peut-être. Notre route, plus au nord, nous mène d’abord vers les Samoa…

11Voir le glossaire.

12Vous n’avez ni honte ni rien d’autre à faire que de lire ces conneries ? Cet amphigouri n’est là que pour griller la politesse à Mat. Et Raf, ce n’est pas non plus la peine d’en rajouter.

13Des bernard-l’hermite, quoi. Mais je n’étais pas sûr pour le « s » du pluriel. En fait, c’est invariable : y sont pas un peu chiants des fois, les académiciens ?

La voile vue par Maurice

— Allô ? C’est Maurice ! Cécile mon cœur, comment vas-tu ? Je t’appelle avec le téléphone satellitaire.

-…

— Oui, tout va bien sur Kousk Eol.

-…

— Si ça me plaît ? C’est vraiment un truc de ouf, la voile. Tu as une minute ? Je te raconte… D’abord, ça fait que bouger, mais alors bouger dans tous les sens. Donc ce n’est pas confortable. Un truc de malades. Je ne te raconte même pas pour essayer de dormir ou simplement te reposer. Surtout que dès que tu as trouvé une place, à peu près calé, il y a toujours un des deux frangins qui te gueule après : « Pousse-toi Maurice, il faut que je prenne un bout dans le coffre sur lequel tu es assis ! ». Il faut que je t’explique : un bout (il faut prononcer : boute) c’est une ficelle, mais il ne faut pas dire ficelle sur un voilier… Ne me demande pas pourquoi. Des snobs. Deux minutes après, c’est : « Oh Maurice, ça t’ennuierait de donner un coup de main au winch pour border l’écoute au lieu de bailler aux noddis ? ». L’écoute, c’est une autre ficelle – pardon : bout – sur un voilier, pour tirer sur les voiles. Sur ma couchette, ce n’est pas mieux : juste en dessous se trouvent les outils dont il y a un besoin urgent systématiquement quinze secondes après que je me suis allongé. Comment ai-je pu ne pas anticiper ? De toute façon, il y a la pompe de cale qui se déclenche toutes les cinq minutes avec son alarme, alors pour dormir… Debout dans le carré, c’est encore pire ! Au milieu tu es devant la table à carte : pas bon. À l’arrière tu bloques l’accès à la cuisinière pour le café des frérots. Devant tu en prends plein la tête parce que ça bouge de façon désordonnée.

J’essaie pourtant de m’intéresser. Par exemple, l’autre jour, je pensais avoir compris comment régler le foc : je tirais avec beaucoup de sérieux sur la ficelle qui retient la voile – l’écoute, quoi – quand l’autre à la barre (la barre, c’est le truc rond qui sert de volant, en beaucoup plus grand) gueule : « Choque tout Maurice : on vire ! ». Jamais de répit.

Au mouillage, je m’étais dit que là au moins ce serait cool… Tu parles ! À peine l’ancre mouillée, un des frangins se précipite soit sur le guindeau, soit sur le moteur hors-bord, ou encore sur les batteries : « Il faut démonter, ça ne marche pas comme ça devrait ! ». Difficile de rester dans son coin avec son bouquin, tu l’admettras…

Alors dès qu’arrive l’heure du ti-punch, je me prends à espérer qu’ « ils » vont se rappeler quelques notions de comportement civilisé. Ben non : il faut aller préparer à manger. Quand enfin une conversation fait mine de s’installer dans la quiétude d’une soirée naissante, le soleil rougeoyant sur fond de nuages impressionnistes, vaguement au-dessus d’un horizon à faire pâlir la ligne bleue des Vosges, donc, me dis-je, cette fois c’est la bonne : au moins cinq minutes de tranquillité. Raté encore une fois : « Tu te rends compte que ce con (une vague connaissance d’il y a quarante ans) avait frappé la bastaque directement sur le rail de fargue à peine vissé sur la serre-bauquière, au lieu d’être boulonné (Ricanements sournois des frangins) ? Alors dès qu’on a enroulé la bouée et commencé à remonter au près, on a bordé la bastaque et le rail s’est arraché, et évidemment le mât a flambé au niveau du point de drisse du génois ! Mais quel con ce con ! ». À part les deux frangins et Irène, personne ne comprend l’espèce de sabir utilisé à bord… Bande de bêcheurs !

Et tu t’es déjà déplacée sur un voilier ? On se prend les orteils dans la barre cale-pieds du cockpit, on se cogne la tête dans la descente, on se coince les doigts dans les winches…

Ah, attends deux minutes : ça commence à s’énerver comme quoi il faut que j’aille faire la vaisselle, et que je n’ai pas à téléphoner juste à ce moment-là.

-…

— Non, ne t’inquiète pas : ils me traitent plutôt bien. Ils me comptent bien les bières, mais dans l’ensemble, ça pourrait être largement pire. Le truc, c’est que ça paraît un peu loin, les Fidji, et d’après eux les GRIBs ne sont pas top : va comprendre… Les GRIBs, ils m’ont montré. C’est plein de petites flèches dans tous les sens et ils prétendent que ça indique le temps qu’il va faire. Il paraît… Bon, je prends sur moi.

-…

— Non, mais ils me disent que c’est une sacrée expérience, que plein de gens rêveraient de vivre ce que je fais. Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir autant de masochistes sur terre, ou plutôt sur mer. Bon, ça s’impatiente, je dois y aller : comme le guindeau ne marche pas, il faut remonter l’ancre à la main… Je ne sais pas à quelle heure je vais me coucher… Bisous. Ouais ! Criez pas ! J’arrive !

Les Samoa américaines

13 mai. Ce ne serait pas un vendredi, des fois ?

Petite vérification de routine des fonds du bateau avant de partir. Horreur ! Plein d’eau… Réflexe : on goûte. C’est de l’eau douce ! Une inspection rapide désigne le coupable : le tuyau de la douchette de cockpit s’est défait et laisse fuir le précieux liquide. Nous venons de perdre un quart de réservoir… C’est donc bien un vendredi treize. On fera preuve d’encore plus de sobriété. En eau douce.

À peine avons-nous quitté le magnifique mouillage d’Anchorage Island sur l’atoll de Suwarrow, vers dix heures, et franchi la passe, que les deux lignes ploient en même temps : un beau fusilier (dont personne à bord ne connaît la dénomination scientifique exacte, mais qui fera très bien dans nos assiettes) accroché à chacune. Dans la précipitation, Maurice, notre cynégéticien des mers du Sud, se saisit mal du premier nourrain océanique, qui lui glisse des mains et lui plante le deuxième hameçon du leurre dans le bas de sa jambe… Et dans l’Océan Pacifique, c’est bien connu, on ne pêche pas avec des hameçons de réré.

À partir d’ici, la rédaction suggère fortement au lectorat sensible, que l’évocation du sang et de la souffrance atroce mettrait au bord de la pâmoison, de sauter les lignes qui suivent.

Sur un voilier, il faut savoir se débrouiller avec les moyens du bord. Sur Kousk Eol, suréquipé, il n’y a pas moins de quatre trois14 deux possibilités : soit déclencher la balise de secours, soit prendre la caisse à outils. Après concertation entre les personnes concernées (C’est-à-dire ce couple de sadiques d’André et Claude), l’opération extraction se fera à la pince multiprise et aux tenailles.

Et Maurice, dans tout ça ? Il restera stoïque jusqu’au bout, faisant preuve d’un courage hors norme, n’hésitant pas à partager avec nous la grande richesse de ses connaissances en matière d’injures variées, ainsi que son réel talent pour la vocalise a capella. Avouez tout de même que notre Momo a une façon bien à lui de prendre son pied. Rassurez-vous : le poisson coupable a fini en carpaccio, huile d’olive, jus de citron, oignons et épices. La vengeance, ainsi que le carpaccio, est un plat qui se mange froid, comme tout le monde le sait.

À part ça, notre prochaine étape est Pago Pago, dans les Samoa américaines, à environ quatre cent cinquante milles, toujours à l’ouest. Cette première journée est un peu compliquée : nous sommes régulièrement légèrement trop au nord par rapport aux alizés, et nous nous retrouvons dans une zone de grains, synonyme de vent variable en direction et force. C’est une des raisons pour laquelle cette route est peu empruntée par les voiliers. Il faudra donc jongler avec les voiles (génois, puis Code D, puis re-génois, puis spi, puis re-génois pour la nuit, puis de nouveau le Code D), les écoutes, la barre. La première nuit sera particulièrement éprouvante, très éloignée des quarts plutôt cool que nous commencions à considérer comme la norme à bord : rafales à plus de trente nœuds, trombes d’eau…

14 mai : aujourd’hui il a fait très beau. Mais très chaud ! Qui a dit qu’on n’était jamais content ? Le vent est plein est, et on va vers l’ouest : avec la houle, impossible de rester vent arrière, donc on tire à nouveau des bords de grand largue, qui rallongent un peu la route, mais permettent d’avancer plus confortablement et en fatiguant moins le bateau. Le temps s’améliore chaque jour : vents plus stables, nuages plus clairsemés et mer plus tranquille.

La lune a recommencé à éclairer nos nuits. Et toujours personne à l’horizon depuis notre départ de Bora Bora : il nous semble que l’immensité du Pacifique est à nous seuls…

Nous devrions arriver après-demain soir à Pago Pago, si le temps se maintient. Le Code D ne chôme pas : il est à poste depuis hier sans discontinuer et nous tire gaillardement autour de sept nœuds. Sur la carte, nous notons la présence de plusieurs volcans sous-marins, en activité. Que se passerait-il si l’un d’eux décidait brutalement d’entrer en éruption ? On verra ça une autre fois !

16 mai : l’île de Tau, la plus orientale des Samoa américaines, très montagneuse, est en vue à presque trente milles au nord. Encore soixante-dix milles avant l’île de Tutuila, sur laquelle se trouve Pago Pago, seul port d’entrée de l’archipel. Il fait toujours très beau, et le Code D fait des horaires à rallonge.

On ne peut en dire de même d 'Éole : cette feignasse a décidé, tout à fait unilatéralement, que le tarif syndical était atteint, et qu’on pouvait plier les gaules. L’anémomètre indique un souffreteux cinq nœuds : tout le gréement se met à claquer dans la petite houle. Pas bon. Il est temps de tout affaler et de prendre son mal en patience : nous en profitons pour faire trempette. En dessous de nous, presque cinq mille mètres de grand bleu : imaginez le Mont Blanc à l’envers. Ça ne vous donnerait pas le vertige, à vous ?

L’essentiel est que ça sente un peu moins le chacal rance à bord…

Presque trois heures plus tard, le vent reprend un peu, de sud-est cette fois, et c’est au bon plein que nous repartons, génois et grand-voile. Les prévisions revues sont que l’on devrait arriver de nuit, dans un endroit qu’on ne connaît pas : on fait confiance aux Américains pour avoir balisé convenablement.

Effectivement, nous sommes à la première bouée verte du chenal en direction du port de Pago Pago vers une heure du matin. Appel à la VHF, mais y a person qui y répond. Nous nous mettrons donc à couple d’un bateau de pêcheur en attendant l’ouverture des bureaux.

17 mai, huit heures : le capitaine du port nous demande de venir devant la capitainerie, à couple d’un remorqueur où nous attendent les autorités. La confiance étant de mise, tout se passe sur le quai, presque sous la pluie, et personne ne monte à bord : douane, immigration, inspection sanitaire, avec des fonctionnaires samoans en jupe traditionnelle noire, débonnaires.

Pago Pago est un gros bourg, avec, devinez, un MacDo. On attend que la pluie cesse et on vous raconte…

Pago Pago et l’île de Tutuila

Tutuila est la plus grande île des Samoa américaines (dix-sept milles sur quatre), dont Pago Pago est la capitale. C’est un territoire américain, avec son propre gouverneur élu tous les quatre ans. C’était une base de la marine américaine durant la dernière guerre : l’aérodrome, maintenant civil, en est l’un des vestiges.

L’île est faite sur le même modèle que les Marquises : volcanique, très verte et très montagneuse. Ne vous inquiétez pas : je ne vais pas refaire le couplet sur la nature qui ne sait pas se renouveler.