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Après l’incendie qui a ravagé son appartement parisien, Luciole trouve refuge au Touquet. C’est là qu’elle rencontre Alvares, un mystérieux dramaturge espagnol. Très vite, une passion incandescente éclot entre eux. Cependant, l’arrivée de Lucyna, une comédienne envoûtante et talentueuse, vient tout bouleverser. Secrets, trahisons et dilemmes s’entremêlent dans cette histoire d’amour et d’art. Un roman intense, où passion et suspense se mêlent avec force.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Ingénieur de formation et passionné de littérature, Ahcène Hédir quitte Alger en pleine guerre civile. Marqué par l’assassinat de journalistes et d’écrivains, il trouve dans l’écriture une réponse à la violence. Sa plume mêle subtilement science et logique, apportant à ses récits des nuances intellectuelles et émotionnelles. À travers trois romans poignants, il explore la tragédie humaine, les choix moraux et les vérités intérieures, donnant vie à des personnages complexes. Dans ce nouveau roman, il nous plonge au cœur des méandres de l’âme humaine, révélant nos vérités les plus enfouies.
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Veröffentlichungsjahr: 2024
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Ahcène Hédir
CE QUE L’OMBRE CACHE AU SOLEIL
« Mon unique amour a jailli de mon unique haine, je l’ai connu trop tard et vu trop tôt sans le connaître vraiment »
William Shakespeare
« Il n’y a rien de plus triste que la mort d’une illusion. »
Tennessee Williams
ACTE I
-1-
Pour rejoindre le centre équestre de la Dune aux Loups, Luciole traversa l’étendue sablonneuse, habituellement dorée, désormais parsemée de cristaux de glace scintillants à la lumière pâle de l’hiver. Ses pas mesurés laissaient une trace dans le sable gelé et le craquement des glaçons sous ses bottes rompait le silence de manière intrusive. La mer n’était plus qu’une vaste étendue d’acier, grise et froide, et le vent du nord se levait doucement, transportant au passage des bourrasques de neige fine vers ces pins habillés d’un manteau blanc, qui se tenaient muets, effrayés sans doute par de lointains hurlements de chiens.
En franchissant la grande arche en bois, vieillie par les embruns, Luciole passa sous l’enseigne sculptée d’un loup majestueux. Le son rythmé des sabots résonnait sur les pavés anciens, tandis que le parfum de paille fraîche et de cuir neuf imprégnait l’air ambiant, enrichi par l’odeur terreuse des écuries qui se mêlait aux effluves sucrés des pommes fraîches et du foin sec. Les écuries, alignées en deux rangées soigneusement entretenues, abritaient des poneys aux regards curieux pour les plus jeunes cavaliers et d’impressionnants destriers au port altier pour les plus expérimentés, dont les hennissements doux rythmaient la vie du lieu.
Non loin de là, entre deux box, le crépitement d’un feu attira l’attention de Luciole. C’était un petit feu dégageant une lueur plus intense qu’on n’aurait pu l’attendre. Luciole ressentit une chaleur soudaine sur son visage. Son cœur se serra un instant, un frisson la parcourut, éveillant des souvenirs endormis. Elle resta figée, son regard fixé sur les flammes. Pendant un moment bref mais intense, les souvenirs de l’incendie qui avait dévoré son appartement parisien affluèrent dans son esprit. Les images de flammes voraces, la fumée suffocante, et le chaos de cette nuit fatidique lui revinrent avec une clarté troublante, presque tangible. Elle cligna des yeux, secouant la tête, comme pour chasser ces pensées envahissantes. Respirant profondément pour retrouver son calme, Luciole tourna le dos au feu, essayant de se reconcentrer sur le présent, sur la réalité. C’est alors qu’elle fut tirée de ses réflexions par un bruit soudain, un cri perçant. Une jument, guidée par un cavalier, émit un hennissement aigu qui se répercutait contre les murs des écuries. La jument se cabra, fit volte-face et partit au galop, se dirigeant vers les sentiers bordant le centre qui conduisaient les cavaliers à travers les bois, le long des dunes.
Luciole vérifia que le harnachement était en place avant de s’élancer dans la même direction que la jument. Après une courte poursuite, elle parvint à la rattraper, se rapprochant au plus près du cavalier qui, pris au dépourvu, tourna la tête avec surprise. Luciole se rapprocha encore davantage, leurs montures presque en contact. C’est à ce moment que le cavalier remarqua Luciole qui commença à lui donner des instructions précises.
– Basculez votre poids vers l’arrière, rapidement ! conseilla-t-elle.
Puis une fois assurée que la position du cavalier était la bonne, elle poursuivit :
– Levez maintenant vos mains, doucement, vers le haut. Parfait ! Maintenez un contact constant et léger avec la bouche du cheval.
Sa voix, ferme mais apaisante, semblait avoir un effet magique sur le cheval nerveux qu’elle encouragea à se calmer avec une série de « Hoooo » successifs. Quand elle s’assura qu’il obéissait à sa voix, elle se retira alors avec une grande douceur, permettant à la jument de parcourir quelques mètres avant de retrouver son calme et de reprendre un trot régulier. Elle opéra un demi-tour lentement, puis se dirigea droit vers la cavalière qui l’avait apaisée. En s’approchant presque nez contre nez, elle s’immobilisa. Dans le regard des deux cavaliers, étonnés et émus, on pouvait lire l’étrange surprise qui les envahissait. Encore sous le choc de l’incident qu’il venait de traverser, le cavalier ne mesurait pas tout à fait à cet instant l’impact que cette jeune femme pouvait avoir sur lui. Son regard et sa fougue ne pouvaient pas être anodins. L’homme ressentit un profond soulagement d’avoir évité une chute dangereuse. Il fut à la fois surpris et admiratif devant l’habileté particulièrement remarquable de la cavalière, éveillant en lui une curiosité intense. Il éprouvait toutefois une gêne d’avoir nécessité une aide de la part d’une cavalière inconnue.
C’était comme une fascination. Sa présence, droite sur sa jument, sa voix et sa façon de diriger l’animal jusqu’à la conduire auprès d’elle, déclenchaient chez lui un sentiment d’admiration profonde et inattendue. De son côté, Luciole était touchée par la manière dont il réagissait à sa voix, à ses ordres, une interaction qui créait une connexion subtile mais puissante entre eux. C’était un signe qui ne pouvait pas échapper à cette femme sensitive et attentive aux moindres détails. Et sans rien se dire, les deux cavaliers se tenaient là, semblables à deux enfants curieux, incapables de résister à l’envie de s’emparer de tout ce qui leur était montré, perdus dans un moment unique, tranquille et éphémère suspendu dans le temps.
Alors qu’ils se remettaient de leur surprise, une grande dame aux cheveux ébouriffés se précipita vers eux. Elle aida le cavalier à descendre, lui tendit ses lunettes, qu’il frotta du pan de sa chemise. Il se retourna ensuite vers les deux femmes.
– Tout va bien ! Je vous en remercie, dit-il rassuré.
La grande dame s’en approcha davantage :
– Je suis Kathy Amos, la nouvelle directrice du centre, dit-elle en tendant la main à Luciole puis à Alvares. Votre intervention était impressionnante, ajouta-t-elle avec un sourire chaleureux en s’adressant à Luciole.
– Luciole Besson, je suis vétérinaire, dit la jeune femme en gardant les yeux fixés sur la jument. Rien de grave, dit-elle.
– Elle semble juste avoir été surprise, non ? demanda Kathy qui cherchait une confirmation.
Luciole hésita un instant, puis demanda la raison des flammes. Car allumer un feu dans un centre équestre était une pure folie. Kathy, prise au dépourvu, lui répondit d’un air embarrassé.
– J’ai mis le feu à de vieux meubles. Je ne pensais pas que ça effrayerait autant…
Kathy Amos était avide de tout ce qui pouvait lui procurer de nouvelles sensations. Elle avait quitté le Trend Park, un centre équestre à Londres dont elle était responsable, pour venir investir toute sa fortune au Touquet Paris Plage. Sa fille Kaylee, musicienne, était partie vivre avec sa compagne Maxine, artiste-peintre à Brighton, la ville la plus gay-friendly d’Angleterre, et Kathy avait finalement décidé de réaliser son rêve : être à la tête d’un centre équestre. Elle avait gardé tout le personnel et s’occupait de l’alimentation, de la sortie des équidés, des cours, et elle déléguait pour l’instant l’accueil des clients et le travail administratif.
– C’est un jeune cheval, dit Kathy.
L’homme écoutait l’esprit ailleurs. Elle jeta un œil sur son papier.
– M. Alvares Rodriguez ! dit-elle de son accent londonien.
L’homme acquiesça. Et en montrant la jument, elle dit d’un ton grave :
– Elle est vive d’esprit, disposée à apprendre…
Elle se tut, s’approcha de la jument et lui caressa la crinière :
– Le squelette et les tendons, insista-t-elle, ne sont pas tout à fait matures. Il faudrait peut-être examiner cela de plus près.
Elle leva la tête et demanda à Luciole si elle pouvait la monter et cette dernière, bien que surprise, accepta volontiers. Partie au petit galop, la jument n’avait plus la même allure : elle était sage et le regard limpide. Alvares l’avait trouvée nerveuse au début, mais avec cette jeune femme, se dit-il, elle ne craint ni la selle ni la sangle. Luciole était à la fois meneuse et cavalière ; et, par moments, elle poussait l’allure. Comme si l’animal, complice, savait déjà prendre le rythme à la voix cristalline de Luciole qui parvenait en cascade harmonieuse. Le trot paraissait ample, énergique et parfaitement maîtrisé. Le galop faisait apparaître la jument en parfait équilibre ; elle donne l’impression, se dit Alvares, de monter une colline escarpée. Les temps du pas sont bien marqués, et le cheval marche avec une amplitude accentuée par un balancement prononcé et élégant de la queue. Luciole revint avec la jument et retrouva Alvares seul, visiblement préoccupé. Il l’observait alors qu’elle retirait son casque, laissant sa longue chevelure rousse onduler jusqu’à son dos. Chaque fois qu’elle tournait la tête, on ne remarquait sur son visage ovale que ses yeux d’enfants émerveillés et un grain de beauté presque d’un noir d’encre, situé juste au-dessus de sa lèvre supérieure. Alvares sentait une pulsation inconnue et excitante le traverser. « Cette femme est charmante, le teint rosi par le froid ou on ne sait quelle poudre naturelle, sans doute un cœur puissant, les traits fins, mais expressifs. » Et puis il y a cette voix, oui cette voix qui rendait tout le reste dérisoire. Un ton calme, douceur et gravité. Luciole glissa de sa monture, tenant dans sa main un calepin en cuir souple dont la couverture, usée et parsemée de nombreuses taches et éraflures, semblait raconter des histoires. Elle le tendit à Alvares avec un sourire en coin.
– Vous avez laissé tomber votre calepin, dit Luciole d’une voix empreinte d’un léger mystère.
Les yeux d’Alvares s’illuminèrent à la vue de l’objet familier. Il resta un instant immobile, puis se pencha vers Luciole et la remercia.
– Je l’ai retrouvé près de l’endroit où la jument s’est retournée, reprit Luciole, l’observant attentivement alors qu’il caressait doucement le cuir du calepin avant de lever les yeux vers Luciole.
– C’est le brouillon d’une pièce de théâtre… confia-t-il, sa voix soudain plus douce, comme s’il partageait un secret précieux.
Luciole, ses yeux pétillant de curiosité, ne put s’empêcher de l’interrompre.
– Une pièce de théâtre, vraiment ? s’exclama-t-elle, son intérêt éveillé. Vous êtes dramaturge ?
Alvares, un peu surpris par la curiosité de la jeune femme, expliqua que la pièce était interdite à Barcelone. Intriguée, Luciole chuchota, demandant le titre avec une légère hésitation.
– Les amants de la casa Figueras.
Luciole joua nerveusement avec ses cheveux, un geste qui trahissait à la fois son excitation et sa retenue.
– Quel titre intrigant, remarqua-t-elle, un sourire en coin.
Alvares, flatté par son intérêt, se risqua, sans trop y croire, à lui demander son avis sur un extrait. Luciole, enthousiaste, accepta avec une pointe d’hésitation. L’homme se lança alors dans une description passionnée de son personnage principal, captivant Luciole qui l’écoutait avec une attention particulière. Elle le laissa terminer puis baissa les yeux en réfléchissant.
– J’ai peut-être une idée, dit-elle, mais je ne suis pas certaine.
Alvares, visiblement intéressé par le suspense dans la voix de Luciole, répondit avec curiosité et un brin d’encouragement :
– Vraiment ? J’aimerais beaucoup l’entendre.
Luciole partagea ses réflexions, offrant une perspective rafraîchissante et révélant une compréhension de la littérature. Alvares l’écoutait, impressionné par son intuition et sa perspicacité.
En reconduisant les chevaux dans leur box, Luciole exprima sa passion pour l’art et le théâtre. Elle suggéra timidement une complexité plus grande pour le personnage d’Elena, liée à son passé, pour accentuer l’impact de sa décision finale. Alvares, pris de court par cette perspective inattendue, réalisa que l’idée de Luciole, si elle était plus élaborée, apporterait une nouvelle profondeur au personnage d’Elena. Elle partagea ensuite son expérience personnelle, racontant l’incendie de son appartement à Paris. Et pour illustrer ses propos, elle évoqua avec émotion des œuvres marquantes comme « Incendies » de Wajdi Mouawad et « Les Belles-sœurs » de Michel Tremblay, abordant des thèmes de tragédie et de conflit. En s’identifiant aux personnages de ces récits, qui font face à des défis majeurs avec une grande force de caractère, Luciole y découvrait des messages de résilience et d’espoir. « Ces œuvres m’ont apporté du réconfort et de l’inspiration, elles m’ont beaucoup aidée à surmonter mes propres épreuves. »
Alvares l’écoutait, fasciné. Sa manière de tisser les mots, son aisance à captiver son auditoire, tout cela raviva en lui une flamme créative qui lui avait fait défaut. Il vit en un instant fugace qui dura quelques secondes seulement, en cette jeune femme, la muse qu’il cherchait désespérément pour revitaliser sa pièce qui peinait à trouver son public.
-2-
La façon dont la lumière jouait sur les traits de Luciole ce soir-là, rappelait à Alvares un éclairage de scène, évoquant des souvenirs d’une époque à Barcelone où il était immergé dans sa pièce de théâtre. Cette pensée lui arracha un sourire mélancolique, presque imperceptible, comme s’il redécouvrait un nouveau personnage de théâtre. Il écoutait sa voix avec un plaisir caché, loin d’imaginer que cette jeune femme ne laisserait paraitre aucun sentiment, noble ou trivial, profond ou superficiel, elle le laisserait venir comme viennent discrètement et sans bruit les chats entêtés et curieux. Cependant, elle l’observait à son tour. « Pas très grand », se dit-elle. Un front large occupant une partie de son visage allongé, laissait paraitre un coin de rides parsemées dans un chaos plutôt ordonné. Une légère moustache ainsi qu’une barbe naissante peinaient à masquer la pâleur presque nacrée de sa peau. Son menton, rond et proéminent, témoignait de sa joie de vivre. Mais ce qui captiva l’esprit de la jeune cavalière fut le regard perdu de cet homme. Il y avait là une mélancolie teinte d’une douceur qui plaisait à Luciole. Elle avait pu se reconnaitre dans ces sentiments. « C’est un homme dont je peux apprivoiser les idées », murmura-t-elle en toute candeur. Et cette idée la fit sourire d’un bonheur intérieur. Car après le départ d’Alvares, Luciole resta un moment immobile, absorbée par le crépitement lointain du feu mourant, quand un frémissement d’intuition la saisit tandis que des échos de sa vie parisienne résonnaient en elle. Elle éprouvait une curiosité intense et un sentiment d’excitation qui la submergeait. « Ah, le théâtre, ce monde nouveau et fascinant », murmura-t-elle à elle-même. Parallèlement, une incertitude, voire une anxiété face à l’inconnu, l’envahissait, la laissant perplexe. Après une vie extravagante et un amour inconditionnel pour les chevaux, Luciole se trouvait à un tournant de sa vie où tout lui paraissait à la fois imprévisible et captivant, un sentiment qui se reflétait dans sa vie parisienne, où elle menait une existence palpitante d’éclat, de romances éphémères et d’une carrière de vétérinaire florissante, une existence aussi intense que dévorante. Et même si à Paris, elle trouvait son métier captivant, à 17 heures précises, elle quittait le laboratoire Vettina avec une joie perceptible, rejoignait son domicile et, le temps de se doucher, de s’habiller, elle sortait précipitamment pour retrouver ses amies Alice et Louise, ou pour se jeter dans les bras d’un vieux ou d’un nouvel amant, et ne parlait de son métier que le lendemain matin.
« J’ai lu un article sur Le pack des trentenaires récemment. Tu es quasiment leur égérie ! » lui avait lancé Alice un jour, sur un ton moqueur. Louise, insistant sur les critères énoncés par les magazines de luxe, ajouta : « Posséder un grand appartement, une voiture de luxe, un ou plusieurs animaux domestiques, et exercer un métier prestigieux. » À ces mots, Luciole esquissa un sourire. « Une allure séduisante », ajouta Louise. « Et, pourquoi pas, une aura captivante », finit par dire Alice avec un ton taquin.
Luciole en souriait, bien consciente de cocher quelques-uns de ces critères ; elle possédait un chat de race – un sacré de Birmanie –, un chien, un perroquet et un python. Pour être conforme à ces critères, il lui manquait un mari et un enfant. Mais cette jeune femme n’y avait pas encore pensé, ni à Paris ni encore moins au Touquet, où son métier prenait toute la place.
Elle pourrait cependant être perçue comme une naïve à cause de son sourire pur et sans artifice. C’est d’ailleurs cette innocence apparente qui avait piqué la curiosité d’Alvares.
Mais il en faudrait du temps pour la connaitre vraiment. Car derrière ce sourire radieux et ces yeux pétillants d’innocence, Luciole cachait un torrent d’émotions complexes et parfois contradictoires. Une âme équivoque qui la fit dire que « ça » c’est « tout » et puis elle hésiterait longtemps avant de douter et de se dire que ce « tout », n’est finalement « rien », y compris en amour. Coquette, friande d’exotisme et d’indépendance, elle ne supportait ni la jalousie ni la possessivité, car au moindre faux pas, elle devenait exubérante, pour se montrer intolérante, mais d’une façon subtile.
Ces différentes facettes de la personnalité de Luciole se reflétaient dans son travail au laboratoire Vittena, où elle avait travaillé pendant trois ans avant d’arriver au Touquet. Un établissement, niché au cœur du Faubourg Saint Antoine dans le 11e arrondissement de Paris. On lui connaissait la particularité d’être géré par quatre femmes diplômées toutes de l’école vétérinaire de Liège et d’être le seul établissement parisien à la pointe en médecine et chirurgie de nouveaux animaux domestiques.
Luciole y avait vu défiler toute une panoplie d’animaux : des chats, des chiens, des serpents mais aussi leurs maîtres, dont certains jouissaient d’une influence notable – des hommes politiques et des chefs d’entreprise. Qu’ils soient élégants, fortunés, élancés, modestes, pâles, ténébreux ou carotte… à leurs yeux, elle était cette inéluctable « Dame Fatale ». Certains clients en quête d’éblouissement, n’hésitaient pas à adopter chiens, chats, serpents, belettes, perroquets, colombes, voire des espèces plus rares. Ils se tournaient alors vers l’institut, cherchant un certificat de capacité. Ces animaux étaient autant de preuves de leur opulence, mais aussi une excuse pour croiser le regard envoûtant de cette imposante rousse. Ce regard exprimant aussi bien un sentiment, une impression ou un désir. Pourtant, il demeurait doux et chaleureux, érigeant ainsi une barrière contre toute indiscrétion.
À l’époque, on plaisantait en prétendant que Luciole avait, en l’espace de deux ans, quasiment vidé le refuge de Port la Nouvelle de ses habitants :
« Qui n’a entendu parler de Luciole et du refuge de Port la Nouvelle ? », se disait-on souvent avec un sourire. « Ah oui, celle qui a mis tout le monde au chômage ? » C’était une exagération humoristique, néanmoins, cela a conduit l’ensemble des employés du refuge pour qui Luciole avait d’abord été une star, à lui envoyer, par le biais de leur directrice, une photo d’un hangar aux cages totalement vides. Au verso de la photo on y avait écrit une phrase éloquente :
« À cause de vous, nous sommes tous au chômage. »
Cette situation ne perturbait en rien la jeune vétérinaire ; au contraire, elle en semblait ravie. Son sourire constant et son rire, tous deux des armes de séduction infaillibles, restaient intacts. Luciole les maniait à sa guise, et il semblait qu’aucun homme ne puisse y résister. Cependant, elle se lassait rapidement de ces charmes, et les hommes revenaient rarement pour le rire, préférant le sourire fugace.
Mais l’histoire la plus éloquente est sans doute celle d’un député ambitieux qui s’était procuré un serpent venimeux. Bien que sa femme ait tenté de le convaincre d’abandonner son projet, il demanda à rencontrer Luciole. La veille du rendez-vous, sa femme attendit que son époux sombre dans un sommeil profond, pour introduire le serpent dans la chambre nuptiale et sortit aussitôt en fermant la porte derrière elle. Le député mourut à la morsure du serpent sans avoir eu la chance de succomber au sourire de Luciole.
« Il était fou, ce pauvre député, se disait Luciole en apprenant cette tragique histoire. Pourquoi prendre un serpent venimeux ? Ce qui paraît plus fou encore est que sa femme l’ait assassiné », se disait Luciole en apprenant cette tragique histoire.
Même si Luciole trouvait parfois ses deux amies un peu excentriques, leur aisance et leur charme les rendaient attachantes. Elle était fascinée par leur légèreté constante, qui semblait leur offrir une liberté totale. Leur manière élégante de traiter les sentiments et leur langage distinctif les définissaient aux yeux de Luciole comme des « Bourgeoises précieuses ». Luciole se souviendra toujours de cette soirée à la brasserie de l’hôtel Lutetia, où elle leur avait annoncé l’idée de son possible départ. Alice avait levé son verre et déclaré : « Tu sais, ma chère Luciole, la vie est trop courte… » Louise avait souri, jouant avec une mèche de ses cheveux. « Il faut savoir savourer chaque instant, chaque opportunité. »
Alice et Louise, mariées à des hommes fortunés aux multiples entreprises prospères et célèbres vignobles, consacraient leur quotidien à l’éducation de leurs enfants et aux soins accordés à leurs amants de longue date. Pour Alice, il s’agissait d’un écrivain renommé, tandis que Louise avait à son bras un jeune banquier brillant. Luciole et ses amies partaient dans des soirées de vernissage au musée Maillol, toujours en compagnie de leurs amants, et profitaient régulièrement des sorties nocturnes, confiant leurs enfants à une baby-sitter attitrée deux fois par semaine. Toutes deux s’habillaient avec une élégance signée Burberry ou Jitrois. Luciole leur avait demandé le premier soir où elles l’avaient invitée : « Pourquoi cette obsession pour Burberry et Jitrois ? »
Alice avait éclaté de rire ; l’esprit libre et inventif.
– Pourquoi pas ? dit-elle avec un sourire en coin. Nous aimons ce qui est beau. C’est simple non ?
Louise surprise avait ajouté sa voix en duo : « Et nous avons le goût du luxe, n’est-ce pas ? »
Architecte de profession, Alice était passionnée par sa vocation, tout comme Louise qui était décoratrice d’intérieur, et pour rien au monde elles ne souhaitaient abandonner leur métier, même si leurs maris auraient pu les entretenir comme des princesses. Malgré leur légèreté avérée, on ne pouvait leur ignorer d’avoir pris les choses avec clarté et perspicacité. Luciole finit par les mettre à la lecture comme elles l’avaient initiée au vernissage. Et ce fut la seule à ne pas songer au mariage ou même encore à une vie de couple. Elle ne se contentait pas d’un unique amant, mais en avait plusieurs, trouvant dans cette liberté autant de bonheur que ses comparses dans leurs vies respectives.
Lorsqu’elles ne parcouraient pas Paris match et Gala, grâce à Luciole, les trois trentenaires lisaient ou relisaient ensemble et passionnément des ouvrages tels que « Les Ghettos du gotha » de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, « Les grandes bourgeoises » d’Emmanuelle de Boysson, « la peur » et « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » de Zweig et d’autres lectures encore alliant liberté et dépendance, fausse simplicité et opulence, jalousie et amitié, dans la morale et la discrétion bourgeoise la plus totale.
Après le vernissage, elles se retrouvaient à la brasserie de l’hôtel Lutetia ou à la Maison du caviar. Les discussions tournaient souvent autour de l’Opéra de Paris, dont elles étaient mécènes, ou du Racing club, dont elles revendiquaient l’appartenance comme membres. « C’est une question de prestige », ne cessait de répéter Louise.
Elles évoquaient aussi et régulièrement la nouvelle bourgeoisie esthète, qu’elles comparaient à la bourgeoisie culturelle. Personne n’aurait jeté la pierre sur ces jeunes femmes, même si dans tous les autres milieux on les jalousait. Alice s’échappait le même soir accompagnée de ses enfants dans sa résidence secondaire en Touraine, tandis que Louise préférait s’isoler à Montfort-L’Amaury. Luciole rentrait seule dans sa solitude, et elle n’en souffrait pas tant que ça.
Ainsi, Luciole portait en elle depuis toujours un fascinant contraste d’ombre et de lumière. Elle aurait pu se prélasser éternellement, sans que le soleil de cette vie parisienne trépidante ne sache rien de sa part d’ombre secrète et silencieuse. Mais un soir, tout bascula. Alertée d’une urgence par le gestionnaire de l’immeuble, Luciole se précipita sur les lieux et fut saisie par l’intensité des flammes. De sa position dans la rue, entourée d’une foule abasourdie, elle regardait, tremblante et impuissante, les flammes impétueuses jaillir des balcons, telles des créatures hagardes et désespérées. La façade noircie était rythmée par l’explosion des vitres, libérant des éclats de verre sur les trottoirs brûlants. De cette rue lointaine, Luciole ne reconnaissait plus les anciens cadres de fenêtres à fermeture mouton et gueule de loup, témoins de tant de souvenirs désormais perdus dans les braises.
Avec un cœur battant de terreur et les yeux embués de larmes, elle observait, parmi la foule de spectateurs, le chaos dévorant son passé : les flammes engloutissant ses souvenirs, la fumée noire masquant le ciel, le vacarme des vitres se brisant sous l’assaut de la chaleur. Son appartement n’était plus qu’un enfer.
Pour se remettre, Luciole se réfugia d’abord dans sa maison familiale, située à quelques kilomètres de Paris, espérant que la distance atténuerait les cicatrices de cette tragédie.
En y pensant encore un soir assise à sa fenêtre, elle regardait les lumières de la ville scintiller, une tasse de thé à la main. Elle réfléchissait à sa vie trépidante, aux amants éphémères, aux soirées flamboyantes et à ses succès professionnels. Pourtant, une mélancolie inattendue s’empara d’elle. Elle réalisa que malgré tous ses succès et aventures, il lui manquait quelque chose d’indéfinissable, une connexion plus profonde, peut-être, ou un sens de but plus grand. Elle pensait à sa passion pour les animaux, à son amour pour la nature, et commençait à se demander si sa vie à Paris était vraiment tout ce qu’elle souhaitait. Luciole se remémorait des souvenirs d’enfance passés au Touquet, les étés où elle aidait son oncle vétérinaire, le sentiment de paix qu’elle y trouvait. Elle se demandait s’il ne serait pas temps de chercher quelque chose de nouveau, de différent, loin de l’agitation parisienne.
Dans un moment de clarté, elle prit une décision impulsive. Elle décida de quitter Paris, de prendre un nouveau départ, de suivre cette envie de retourner au Touquet, cet appel au changement. Elle sourit légèrement en pensant à l’ironie de la situation – elle, la flamboyante Parisienne, aspirant à une vie plus simple et authentique.
Elle écrivit rapidement un e-mail à ses amies Alice et Louise, leur annonçant son départ imminent. Elle éteignit son ordinateur, se leva et commença à regarder autour de la maison familiale, déjà en train de planifier son déménagement. Elle se sentait excitée, nerveuse, mais surtout, elle se sentait vivante. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’impression de suivre son cœur.
*
Dès les premiers jours qui suivirent sa rencontre avec Alvares, Luciole écrivait une longue lettre à son amie Alice dans laquelle elle exprimait un mélange de nostalgie, d’excitation pour l’avenir, et une détermination à forger son propre chemin.
Le Touquet, le 30 janvier 20…,
Chère Alice,
Comme tu peux le deviner, je suis confortablement installée dans l’immeuble Beau Soleil. La vue d’ici est splendide, bercée par la lumière constante, quelle que soit la saison. Je ne peux m’empêcher de penser à tous les étés passés où j’étais fascinée par ce lieu magique. Je me rappelle toujours mes éclats de rire chaque fois que quelqu’un était surpris par mon prénom. C’est ici que je trouve le bonheur que j’ai toujours cherché.
Je garde le cabinet, avec sa charmante terrasse et son jardin, un rêve pour moi. Un endroit idéal pour les animaux et où poussent des fleurs dont la senteur me parvient été comme hiver.
Je dois te confier que mon amour pour les chevaux m’a beaucoup influencée dans ce choix. Ici, j’ai l’espace pour réaliser mes rêves les plus fous. De plus, tu te souviens sûrement que je venais au Touquet chaque été pour remplacer mon oncle, ce vétérinaire célibataire. Aujourd’hui, c’est moi qui reprends le flambeau, un rêve que j’ai caressé depuis ma sortie de l’école d’Alfort.
Ma vie à Paris me semble déjà lointaine. Je ressens une véritable métamorphose, non seulement dans ma carrière professionnelle mais également dans ma vie personnelle. J’ai des projets, des rêves, et je sais que si je réussis, je le devrai uniquement à mes propres efforts et à mon travail acharné.
Mais, pour ne rien te cacher, Alice, je ne suis plus la même Luciole que tu as connue. J’ai laissé derrière moi l’adoration et l’affection de Paris. J’ai gardé mes longs cheveux roux, gardant ainsi leur aspect naturel. C’est une nouvelle version de moi, prête à conquérir tout ce que le Touquet a à offrir.
Je t’embrasse fort et j’espère que tu pourras venir me rendre visite bientôt.
Avec toute mon amitié,
Luciole.
Alors que Luciole terminait sa lettre pour Alice, elle fut appelée par Kathy.
– Je suis inquiète pour l’une de nos juments, lui dit-elle. Elle a un souci apparent au niveau de sa peau.
Luciole posa sa plume, le cœur battant.
– Pourriez-vous me décrire ce que vous voyez ?
– Des plaques rouges… La jument se gratte souvent.
– Je crains qu’elle ait une réaction ou une infection…, s’interrogea Luciole. Je passerai en fin de matinée voir ça de plus près.
À son arrivée au centre équestre, Luciole fut immédiatement conduite vers la jument. Après un examen minutieux, elle dit d’un ton calme :
– C’est bien une dermite. C’est dû à des morsures de moucherons. Rien de grave. Elle n’aura pas besoin de soins spécifiques, mais je vais la traiter pour la soulager. Il faudra la surveiller de près pendant quelques jours et appliquer le traitement que je vais prescrire.
– On fera tout pour qu’elle se remette, dit Kathy soulagée.
– Avec les bons soins, elle devrait se rétablir rapidement, enchaina Luciole en souriant.
Kathy soupira de soulagement, puis, après un court silence, lui fit une proposition inattendue.
– Je viens de prendre la direction de ce centre équestre, comme vous le savez. J’aimerais vraiment vous avoir comme vétérinaire attitrée. Qu’en dites-vous ?
Luciole se figea un instant, surprise.
– Je… j’ai besoin d’y réfléchir, admit-elle finalement.
Pendant leur conversation, Kathy avait remarqué l’étrange badge portant le prénom de la vétérinaire.
– Votre vrai prénom n’est pas Luciole, n’est-ce pas ? demanda-t-elle timidement.
Luciole esquissa un sourire.
– C’était mon grand-père qui m’a appelée Luciole pour la première fois. C’est resté. J’adore voir la réaction des gens.
Kathy sourit en retour.
Mais ce qu’elle ne pouvait pas voir, c’était le tumulte intérieur qui agitait Luciole depuis ce fameux dimanche. Elle était loin d’imaginer les véritables pensées de la jeune femme. Tout cela était si étrange pour Luciole. Elle qui avait passé tant d’années à éviter tout engagement sérieux, à se consacrer pleinement à sa carrière, était maintenant submergée par une envie profonde et inexpliquée.
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Après l’incident avec la jument, Luciole s’était réveillée d’un long sommeil. « Serait-ce l’image de cet homme qui a pu me bouleverser ? » Elle se sentait engourdie, et ce qu’elle voyait d’elle-même à présent ne la glorifiait pas. Cette jeune femme avait presque tout connu, les désirs les plus extravagants, l’aisance financière dans une carrière professionnelle épanouissante, or aujourd’hui, elle se demandait s’il ne lui manquait pas un bonheur. « La vie est pleine de rencontres inattendues », songea-t-elle, essayant de se rappeler la silhouette de cet homme emporté par la jument.
Mais Alvares ne venait pas en sauveur. Il avait autant de qualités que de défauts et il avouait que, pour le côté purement littéraire, ses défauts lui étaient profitables. Dans les coins sombres de son esprit, il se demandait parfois si ces mêmes défauts n’étaient pas ce qui le rendait mémorable aux yeux de ceux qu’il rencontrait. Car souvent toute belle qualité passe inaperçue aux yeux des gens, quand le moindre défaut est passé au crible. « N’est-ce pas ces aspérités qui nous rendent humains ? » Alvares y réfléchissait souvent. Et c’étaient bien ces défauts-ci qui avaient réveillé le tempérament de Luciole. Elle savait les interpréter, les décoder, les comprendre, les extrapoler et, étrangement, elle éprouvait un soulagement d’avoir enfin eu raison.
Et elle le pensera plus tard en se demandant sans aucune candeur : « Comment un homme pourrait-il accorder autant de confiance à une inconnue ? Peut-être que la confiance ne se mesure pas en temps passé, mais en moments vécus », pensa Luciole. Voilà la plus intense intrigue qui avait bouleversé le caractère de cette femme secrète, dont la peur se situait bien au-delà de l’envie de lier une nouvelle relation de confiance.
Ainsi, Luciole disparaissait et, avec une certaine naïveté artistique qu’on lui connut, Alvares écrivait en l’évoquant, en l’imaginant. « Elle est ce mystère que tout écrivain rêve de résoudre », songeait-il, se laissant emporter par son inspiration. Il pensait que cette femme pouvait influencer considérablement son travail et regrettait de ne pas avoir ce dimanche après-midi son crayon. « Comment ai-je pu oublier l’outil essentiel de mon métier en un tel moment ? » Il voulait la décrire. C’était comme un besoin. Une incitation. Comme si cette femme était la muse idéale.
Alvares Rodriguez était reconnu dans les cercles culturels comme un journaliste et écrivain talentueux, célèbre pour sa prose et ses analyses. Il écrivait pour comprendre et démêler des intrigues parfois vaines et illusoires. Malgré le fait que son étiquette de journaliste lui permettait de vivre honorablement, elle occultait quelque peu sa réputation en tant qu’écrivain et homme de théâtre. Particulièrement célèbre en tant qu’écrivain dans tous les pays d’Amérique latine, il aurait souhaité une reconnaissance similaire en Espagne pour ses pièces de théâtre. Toutefois, cette aspiration ne l’empêchait pas de dormir. Grâce à son éthique et l’éducation reçue de ses parents médecins, il se félicitait de ne pas être comme certains écrivains qu’il comparait, avec une certaine tendresse, à des méduses suspendues à leurs maisons d’édition. Il ne trouvait rien de malveillant ni de superficiel dans cette comparaison. Pour lui, il existait deux professions qui ne devraient pas être réduites à de simples commerces : la médecine d’abord et l’écriture ensuite, à l’exception du journalisme et du théâtre, qui selon lui, étaient deux cas à part qui confirmaient cette règle.
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C’est dans la ville de Sant Cugat Del Vallès qu’Alvares avait, pour la première fois, évoqué la question de la grossesse avec son ex-épouse.
– Tu n’aimerais pas avoir un enfant ? lui avait-il demandé, en caressant tendrement le ventre de sa femme.
Ils étaient assis tous les deux à la terrasse de la maison familiale donnant sur des bougainvillées en fleur grimpant le long des murs en pierre. Le jardin était un mélange harmonieux d’arbres méditerranéens.
Anna avait pris une profonde inspiration.
– Pas tout de suite. Je ne suis pas prête, avait-elle répondu avec une douceur qui avait tempéré les ardeurs d’Alvares.
– Je veux qu’on profite encore un peu de notre vie à deux, avait-elle ajouté.
Alvares avait insisté, croyant qu’il pourrait la convaincre :
– Ce serait merveilleux d’agrandir notre famille.
Anna hésita un instant, se retourna vers Alvares et plongea son regard dans le sien.
– J’ai peur qu’un enfant change tout. Que notre vie tranquille se transforme, avait-elle murmuré.
Anna n’aurait jamais imaginé que quelques mois plus tard, elle lui annoncerait sa grossesse. Lorsqu’elle le fit, Alvares fut submergé par un mélange de joie et d’appréhension. Alvares s’était totalement séparé de l’idée d’avoir un enfant après une attente qui lui parut si longue. Quelque temps plus tard, il remarqua d’ailleurs un changement dans le comportement de sa femme et il ressentait souvent le besoin de l’exprimer.
– Je ne te reconnais plus, lui reprochait-il, même si chaque jour elle tentait de le rassurer et lui promettait le contraire.
Pour Alvares, l’esprit de sa femme semblait désormais entièrement tourné vers leur futur enfant. Elle évoquait non seulement le prénom ou la nourriture, mais aussi son éducation, son futur. Elle paraissait si différente, si possessive. Alvares finit par déménager à Barcelone, en se demandant parfois s’il avait bien fait de partir. Quand on lui demandait la raison qui l’avait poussé à venir s’installer à Barcelone, avec un regard empreint de nostalgie, Alvares répondait par une phrase qui devenait emblématique du conflit entre émotion et raison : « Je suis venu suivre l’instinct sensible de ma pensée. »
C’était une quête de lui-même. À Barcelone, il s’était immergé dans le monde du théâtre, se liant profondément aux personnes qui partageaient ses passions et ses convictions. Tout autour de lui captivait son attention, au point d’écrire : « Je suis l’instinct sensible de ma pensée. » Mais Anna ne l’entendait pas ainsi. Malgré ses appels incessants et ses visites avec leur fille, Alvares demeurait distant. Trois mois après, Anna demanda le divorce. Cette rupture marqua profondément et silencieusement Alvares qui chercha longtemps dans le théâtre et ailleurs les raisons de ce revirement. Il avait certes souhaité avoir un enfant, mais au moment où Anna annonçait sa grossesse, quelque chose en lui s’opposait. Cette séparation symbolisait la fracture entre deux âmes qui, au lieu de se rapprocher, s’étaient éloignées. Anna partit aux États-Unis pour retrouver son frère, tandis qu’Alvares continuait à chercher sa place à Barcelone. Tout se déroula comme prévu. Alvares se plongea entièrement à l’écriture d’une pièce de théâtre, y consacrant tout son temps et son énergie. Dans cette pièce, il abordait le personnage d’un certain Cardinal, une fois mise en scène et jouée à Barcelone, les mots qu’il employait semblaient, pour le public, soit insuffisants, soit difficiles à comprendre. Alvares savait pourtant si bien ce qu’il voulait exprimer et était convaincu que les autres ne le comprenaient pas. La pièce fut alors suspendue après seulement deux ou trois séances, et toutes les représentations prévues à Valence et Séville furent annulées.
Quand sa pièce de théâtre fut décommandée des salles où elle était prévue, Alvares piqua une colère qui finit par le rendre ingérable. « Il a pété les plombs », dit Lucien, un ami musicien qui avait élaboré la musique de la pièce de théâtre. Pourtant, cette pièce avait l’air d’une pièce moderne, si l’on croit ce musicien et ami d’enfance d’Alvares. « Elle pouvait initier une Gente Nueva dans la scène espagnole », disait-il. Qu’elle soit momentanément déprogrammée, Alvares pouvait le comprendre, mais l’interdire le mit en fureur contre tous. Il en voulait au monde entier. Chose imprévisible venant de cet homme, à l’approche de la quarantaine, arborant des cheveux grisonnants. Il était d’une charmante élégance, imprégné de ce goût espagnol pour la beauté et la simplicité. La chance avait toujours semblé lui sourire depuis son enfance, choyé par des parents qui lui avaient offert une éducation bourgeoise sans être étouffante ni autoritaire. Pourtant, en cet instant, il se sentait profondément bouleversé.
Ce qui autrefois avait suffi à Alvares pour réussir dans son métier et entretenir des relations harmonieuses ne parvenait plus à lui procurer la même satisfaction. Son regard sur la société était empreint d’une révolte moderne, une rébellion intérieure face aux inégalités et aux incompréhensions qui semblaient s’acharner sur lui. Une profonde frustration s’était emparée de lui.
Ainsi, il prit la décision de quitter Barcelone aussi précipitamment qu’il s’y était installé, débarquant au Touquet avec seulement deux valises et deux cartons remplis de livres et de manuscrits. Il nourrissait l’espoir que la pièce pour laquelle il avait tant investi de temps et d’émotions soit enfin jouée et comprise.
Dans une lettre datée du 11 février, Alvares partageait ses premières réflexions avec son ami Lucien.
Mon cher Lucien,
Depuis les rues pittoresques du Touquet, je prends un moment pour t’écrire.
Ici, j’ai eu le privilège de travailler avec Jean-Paul, un metteur en scène talentueux qui a apporté à la pièce une vision artistique personnelle. Il a sélectionné deux comédiennes et programmé toutes les répétitions dans une salle de théâtre aussi belle et confortable que les salles parisiennes. Cette ancienne construction des années trente, totalement rénovée, donne sur la place de l’Hermitage, en occupant tout l’espace situé entre les avenues Aboudaram et Recoussine.
Nous avons intégré ta musique qui ajoute une dimension profonde à la pièce, avec des morceaux si poignants que certains en pleurent. J’ai pensé à toi lorsque j’ai entendu le son du carillon, ce bruitage que tu trouvais si évocateur lors de nos discussions. Le lieu des répétitions est un joyau faisant partie du Palais de l’Europe.
Mais les premières représentations n’ont pas captivé le public comme je l’espérais. Malgré ces débuts difficiles, je reste optimiste. L’histoire n’est pas encore terminée, et je suis déterminé à donner à cette pièce la reconnaissance qu’elle mérite.
Je crois avoir rencontré la muse idéale. Je ne sais rien encore sur elle, si ce n’est qu’elle est vétérinaire et bonne cavalière. Elle m’a sauvé la vie, c’est le moins qu’on puisse dire…
J’espère que nous pourrons bientôt nous retrouver.
Avec toute mon affection,
Alvares.
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La villa Beausoleil, située rue Jean Bart, se détachait sous les lampadaires. Ses murs blanc crème, contrastés par les persiennes bleues et le toit rouge brique, lui conféraient une allure à la fois jeune et chaleureuse. Connue pour son caractère paisible, elle offrait deux visages distincts : une vue magnifique sur la mer avec des appartements, dont celui d’Alvares au deuxième étage, et à l’arrière, le cabinet vétérinaire et l’appartement privé de Luciole.
Les deux espaces étaient séparés par une grille d’aération, située sur une plate-forme en hauteur, où les chatons de la vétérinaire se plaisaient depuis bien longtemps maintenant à se percher et gratter incessamment les lamelles en acier. L’attrait des chatons pour ce lieu resta un mystère jusqu’au jour où Luciole, ne les trouvant plus un soir, découvrit dans la grille d’aération un trou assez large pour comprendre que les chatons s’y étaient introduits pour s’échapper. « Mon Dieu », s’inquiéta Luciole. Réalisant que ses chatons étaient en danger, elle alla chercher sa chatte et l’installa sur la plate-forme. Malgré ses efforts, celle-ci ne parvint pas à passer à travers la grille. Luciole la prit alors dans les bras et fit le tour de la villa. Elle sonna au portail d’entrée et, après un moment, le concierge apparut tout débrayé. Luciole expliqua rapidement la situation et ce dernier lui confirma que, presque chaque nuit et depuis plusieurs jours, deux chatons au pelage éclatant, des taches de rousseur parsemant leur corps, trainaient entre les étages. « Leur crâne plat, et les oreilles hautement placées, pointues et toujours dressées, leur donnaient l’air alerte et hautain d’un tigre en chasse », expliquait le concierge. Luciole reconnut que la description donnée par le concierge correspondait exactement à celle de ses chatons. « Heureusement ils sont dans le bâtiment. Rien de grave », se rassura-t-elle. Le concierge la laissa entrer, lui demandant de bien refermer le portail en sortant : « Il faut bien tirer, il a du mal à se fermer ! », cria-t-il en rejoignant sa loge. Luciole posa sa chatte dès l’entrée et celle-ci se faufila sans attendre dans la cage d’escalier. Luciole suivit celle-ci qui grimpa jusqu’au deuxième étage et s’arrêta devant une porte fermée. « Tu penses qu’ils sont là ? » murmura Luciole à l’animal qui se mit à gratter avec insistance. Après une hésitation, Luciole frappa à la porte. Elle s’ouvrit, révélant un homme visiblement surpris de voir une jeune femme aux longs cheveux roux, tenant une chatte au pelage soyeux dans ses bras. Luciole se tenait droite, les yeux brillants de détermination en reconnaissant évidemment l’homme qui avait occupé son esprit depuis l’incident de la jument. « Ce n’est pas un hasard si les chatons ont grimpé jusqu’ici », se dit Luciole. Alvares voyait qu’elle voulait entrer. Il resta figé. Qui pouvait deviner la volonté de cette femme à aller au bout de son but : monter la jument quand il était nécessaire et revenir avec ses chatons lorsqu’il est temps. « Les femmes sont si imprévisibles », se dit Alvares « pourquoi essayer de les comprendre quand il suffit de les laisser faire. » Luciole découvrait à son tour et pour la seconde fois l’homme aux cheveux courts, légèrement ondulés et grisonnants. Il arborait des lunettes à monture fine et une barbe de quelques jours. Vêtu d’une chemise claire à manches longues légèrement déboutonnée en haut, il dégageait une allure décontractée.
– Bonsoir, puis-je vous aider ? fit-il en reconnaissant Luciole.
– Oh, bonsoir, balbutia-t-elle, l’air embarrassé. Je ne savais pas que nous étions voisins dans cet immeuble.
Alvares leva un sourcil, surpris, mais garda le silence, pensif. Voyant qu’il ne réagissait pas, Luciole se hâta d’ajouter : « En fait, je suis à la recherche de mes chatons égarés. »
Cette révélation fit sursauter Alvares. « Des chatons, chez moi ? Je ne crois pas héberger de petits félins ! » s’exclama-t-il, étonné.
Luciole offrit un sourire amusé.
– Eh bien, ils semblent s’être glissés dans le bâtiment, et si j’en crois ma chatte qui n’arrête pas de gratter à votre porte…
– Ils seraient chez moi ? devina-t-il.
– Très probablement, insista Luciole, son sourire s’élargissant.
Luciole et Alvares, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, renouaient avec ce lien à la fois étrange et profond qui les avait enveloppés de mystère quelques jours auparavant, lorsqu’ils se trouvaient côte à côte sur leurs juments respectives.
Luciole voulait paraître impulsive pour que cet homme sache qu’elle était aventureuse et décidée. N’est-ce pas ce qu’il attendait de la cavalière qu’il avait vu dompter la jument ? Elle ne lui laissa pas le temps de se trouver la moindre excuse. Elle voulait entrer chez lui et elle entrera, quoi qu’il fasse.
Bien qu’Alvares n’ait rien remarqué, il observa cependant la chatte qui s’impatientait dans les bras de sa maîtresse et qui le regardait avec une curiosité prudente.
– Elle grattait à votre porte, insista Luciole.
– Venez voir, dit Alvares en ouvrant.
C’était plus fort que sa mollesse, plus vaste que son espoir, plus surprenant que tous les mots qu’il pouvait écrire. De si près, Alvares réalisa à quel point Luciole était grande, mais il se rendit compte qu’elle était vraiment jolie. Voilà enfin ces yeux bleu-vert, se dit-il. Il laissa glisser ce grand corps ondulant, et sentit une douce fragrance. Luciole pouvait sentir le trouble d’Alvares dans sa manière de retenir ses pensées inexprimées et ses émotions cachées. La tension était palpable. Elle s’arrêta au milieu du corridor.
– Excusez-moi… Où est votre cuisine ? demanda Luciole, cherchant à briser le malaise.
Alvares la regarda, un sourire amusé effleurant ses lèvres. Ses yeux brillants, toujours avide d’observer et de noter les moindres détails.
– La cuisine ? Pourquoi donc ?
Avec une pointe d’assurance, Luciole répondit :
– C’est là qu’ils trouveraient du lait…
Alvares acquiesça avec inquiétude quand Luciole laissa sa chatte se précipiter vers la cuisine, où régnait une forte odeur de lait. L’endroit, ressemblant à une petite fromagerie, était garni d’étagères supportant des bouteilles de lait de diverses sortes et provenances et de petites bouteilles d’eau au bouchon vert. À côté, trônait une machine à café sophistiquée entourée d’ustensiles dédiés à la préparation de boissons lactées. La décoration, mêlant blanc, crème et touches de bleu pastel, s’inspirait du thème du lait, agrémentée d’images et d’affiches rétro. Luciole avait bien raison de penser que ses chatons n’étaient pas venus ici par hasard.
Sur la table, les deux félins jouaient avec des bouteilles de lait, entourés de fromages et d’un yaourt entamé. Alvares rangea rapidement le tout dans le frigo et laissa descendre les deux chatons.
– Mes petits… chuchota Luciole soulagée en s’accroupissant pour les caresser.
Elle dévisagea Alvares les yeux emplis de bonheur.
– Ravi de vous avoir aidée à retrouver vos chatons, dit-il avec un sourire bienveillant.
Luciole pouvait maintenant aller au bout de ses désirs.
En arrivant au salon, elle se retourna vers Alvares.
– Merci de votre aide, dit Luciole, reconnaissante.
Et après un court silence, Alvares ajouta :
– Je tenais à vous remercier. Vous m’avez bien sauvé la vie. La jument aurait pu m’expédier dans les airs.
Luciole acquiesça d’un signe de tête.
– Mais vous avez été bon cavalier, souligna-t-elle tout en câlinant ses chatons. Vous avez fait preuve d’une belle endurance.
– Un café ? proposa Alvares spontanément.
Un peu surprise, Luciole rougit.
– Ou peut-être un jus, si vous préférez.
– Un jus, dit-elle finalement.
Alors qu’Alvares s’était absenté pour aller chercher du jus dans la cuisine, Luciole tomba sur une page laissée à découvert dans un recoin de l’appartement. Elle y lut les mots « cavalière aguerrie » et « vétérinaire attentionnée ».
Au retour d’Alvares, Luciole montrait un regard crédule et on pouvait présager, si le caractère et le passé de Luciole étaient connus, cette force qui ne pouvait laisser aucune chance à ses amants. Cependant cet homme n’était pas considéré à cet instant comme un amant, et non plus un allié sexuel. Toute la sensibilité qu’une femme pouvait vivre était alors dans les yeux de Luciole. Alvares lui servit un jus d’orange frais, qu’elle but à moitié avant de poser le verre sur la table. Elle se leva pour partir. Alvares observait le chat avec un regard distrait, cherchant l’inspiration à travers la douceur de l’animal.
– Ce pelage… Alvares caressa l’animal. C’est incroyablement doux, dit-il.
– C’est un Angora Turc, répondit Luciole avec une lueur de fierté dans les yeux. Une merveille de la nature.
Elle consulta l’heure sur sa montre.
– Je devrais y aller. Je suis sincèrement désolée…
– Il est évident que vous avez une passion pour ces créatures.
Luciole sourit, trouvant la remarque à la fois simple et touchante. En emboîtant le pas à Alvares, elle répondit avec la joie d’un enfant.
– Quand j’étais petite, je rêvais d’avoir un tigre comme animal de compagnie. À défaut, une fois vétérinaire, j’ai eu une préférence pour les chats.
Alvares rit doucement, charmé par la révélation.
– Et pourtant, vous n’avez pas vraiment…
– L’air d’une vétérinaire ?
Alvares la fixa d’un regard nouveau. Luciole haussa les épaules, amusée. Elle rougit. Elle se sentit gênée. C’était une qualité ou un défaut mais c’était pour elle une chose nouvelle que de rougir.
– Et il semblerait que vous n’ayez rien contre les chats non plus, répliqua-t-elle.
Elle était contente de sentir cette chaleur dans ses joues et voir que ce tempérament plaisait à cet homme qu’elle voulait conquérir. Elle aurait donné cher pour lire dans ses pensées à cet instant précis.
La pièce était éclairée par
