La capricieuse - Ahcène Hédir - E-Book

La capricieuse E-Book

Ahcène Hédir

0,0

Beschreibung

Que devient l’amour lorsque s’invitent l’argent, les secrets et le pouvoir ? Elle, une libraire insaisissable. Lui, un solitaire tourmenté. Autour d’eux, une galerie de personnages aux intentions troubles, tous attirés par une mystérieuse valise, lourde de promesses… et de menaces. Un récit troublant où l’amour se heurte aux failles humaines et où la vérité n’est jamais là où on l’attend.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ahcène Hédir est ingénieur de formation et passionné de littérature. Sa plume mêle subtilement science et logique, apportant à ses récits une profondeur intellectuelle et émotionnelle. Avec "La Capricieuse", il signe une histoire troublante, élégante et dangereusement lucide.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 210

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

Ahcène Hédir

La Capricieuse

 

CHARLOTTE : Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?

PIERROT : Je veux que tu m’aimes.

CHARLOTTE : Est-ce que je ne t’aime pas ?

PIERROT : Non, tu ne m’aimes pas.

CHARLOTTE : Comment veux-tu donc qu’on fasse ?

PIERROT : Je veux qu’on fasse comme on fait quand on aime comme il faut.

Dom Juan – Molière – ACTE II, SCÈNE 1

 

Il s’agit d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.

 

-1-

Capucine voulait revoir Pierre.

Ce n’était pas un caprice, mais un vertige. Un élan muet, revenu chaque matin comme un écho obstiné. Et Pierre n’avait rien dit. C’était peut-être ça, le pire.

Depuis des semaines, elle pensait à lui. Pas à ses yeux. Pas à sa voix. Pas même à ce jour de neige. Non. Elle pensait aux billets. Ceux qu’il n’avait jamais pris.

Et pourtant, tout avait commencé là. Un jour de décembre. Les trottoirs s’étaient couverts de neige à deux reprises, comme souvent dans cette ville du nord. Dans l’air brumeux et glacial flottait une mélancolie sourde, cette tristesse insalissable que seuls ceux qui y avaient grandi peuvent reconnaître. Une atmosphère familière, presque irréelle, effleurait ses sens et ravivait un trouble ancien ; face à cette phrase surgie au réveil et accrochée à elle comme une rengaine obsédante : « Bien souvent, le bonheur se cache dans les méandres de l’inconnu. »

Elle y repensait en refermant la porte de la librairie où elle travaillait depuis trois ans. L’odeur mêlée du papier et du café refroidi s’accrochait encore à ses vêtements. Le regard vague, laissant ses pensées flotter autour de cette phrase tenace. D’un pas presque mécanique, elle prit la direction de la banque, fidèle à son rituel immuable : vérifier ses comptes et retirer juste assez pour la semaine.

Chaque geste, chaque pas semblait plus lourd, comme si un fil invisible l’attachait au sol. Pourtant, une petite lumière persistait en elle, fragile : s’asseoir à sa table habituelle dans la brasserie Le Bonbon, où l’attendait le réconfort de son sandwich préféré, le Gaston – tartare de saumon. Une douce attente, presque un refuge.

À quelques rues de là, Pierre quitta son poste plus tôt que prévu. La maison de retraite – leur principal client – avait annulé sa commande à cause d’une épidémie. Les résidents étaient confinés. Un simple appel au directeur de l’école hôtelière avait suffi pour libérer les élèves du service.

Si Capucine était arrivée quelques minutes plus tard, Pierre aurait pris ses billets et serait parti. Et s’il n’était pas sorti dix minutes avant l’heure habituelle, leurs regards ne se seraient jamais croisés.

Seule dans le hall, grande, mince, légèrement voûtée, Capucine semblait absorbée par l’écran muet du distributeur automatique – ce maudit écran qui refusait de lui obéir. Le bruit feutré de la porte la fit sursauter. Elle tourna instinctivement la tête. Elle croisa le regard d’un grand jeune homme aux traits fins. Ses cheveux, noués en arrière, accentuaient l’élégance discrète de son allure tranquille. Une seconde de trop. Puis elle détourna les yeux, comme si rien ne s’était passé, comme si la présence de cet inconnu n’avait aucune importance.

Et pourtant, Pierre ne bougea pas. Il resta là, à quelques mètres, observant Capucine sans la brusquer. Il y avait dans son hésitation quelque chose d’intrigant, une main qui se crispa brièvement sur la lanière de son sac, une inspiration retenue à peine perceptible, ce mélange d’assurance et de doute, comme si elle-même ne savait pas si elle devait rester ou s’enfuir.

Le temps s’étira, suspendu. Une tension subtile flottait dans l’air. Capucine, elle, attendait. Attendait quoi, exactement ? Elle n’aurait su le dire.

Puis, enfin, Pierre s’approcha, rompant doucement le silence :

– Vous en avez encore pour un moment ?

Sa question, anodine en apparence, portait une attente discrète, un fil tendu entre l’ordinaire et l’inattendu. Capucine releva le menton, comme ramenée brusquement à la réalité.

– Oh… je ne sais pas trop, murmura-t-elle, les sourcils froncés, oscillant entre gêne et amusement.

Pierre esquissa un sourire incertain, à mi-chemin entre la gêne et la curiosité. Peut-être aurait-il dû s’éclipser, mais quelque chose le retenait. Une sensation diffuse, difficile à définir.

Capucine releva les yeux, troublée. D’un geste furtif, elle rejeta ses cheveux décoiffés par-dessus son épaule.

– Je n’en sais rien, dit-elle, la voix neutre, presque agacée.

Sous cette réplique sèche perçait la fatigue d’espérer. Puis, adoucissant un peu son ton :

– Je n’arrive plus à récupérer ma carte. Le distributeur a buggé.

Un petit livre tomba de son manteau. Capucine le regarda, immobile, comme si elle attendait un geste de Pierre. Mais ce dernier resta figé, empreint d’une timide réserve. Capucine se pencha, ramassa le livre et le rangea, le souffle légèrement court.

Cette timidité lui plut. Pour elle, ce n’était pas une faiblesse, mais une prudence. Une façon douce d’évoluer dans un monde trop bruyant.

« Au-delà de vivre, il faut aimer. Mais qui ? », pensait souvent Capucine. Sa réponse à elle, jusqu’ici, c’était : personne.

Un jour pourtant, un homme avait appelé la librairie. Sa voix, chaude, troublante, semblait sortie d’un roman. Elle était tombée sous le charme. Mais l’homme s’était révélé volage. Leur histoire, brève et intense, l’avait laissée déçue.

Depuis, la peur de la solitude ne la quittait plus. Elle redoutait l’abandon, le rejet, même la plus légère désapprobation. Longtemps bercée par les contes de fées qu’elle récitait par cœur, Capucine ne trouvait plus en eux le moindre réconfort : ils creusaient davantage le vide en elle. Le prince charmant, lui, semblait s’éloigner un peu plus chaque jour.

Pierre, lui, aurait aimé l’aider. Mais une incertitude l’envahissait. Et si elle refusait ? Il hésita, fixa l’écran. Capucine, en coin, lui adressa un sourire discret. Une invitation muette.

Quand il finit par s’approcher, Pierre sut qu’il prenait un risque. Elle, n’avait aucune idée de ce qui se jouait.

Il toucha l’écran. Il s’illumina. Un clic, un bruit sec : trois billets sortirent.

– Ah, voilà ! souffla Capucine, soulagée.

Elle s’empara des billets, mais en se retournant, Pierre avait disparu. Comme s’il fuyait son propre geste.

– Et ma carte ? appela-t-elle, mi-amusée, mi-agacée.

Pierre, un instant figé, finit par revenir. Il toucha à nouveau l’écran. Sa réaction fut vive, presque dérangée, comme si le distributeur lui rendait un choc.

L’écran se ralluma.

– Allez-y, dit-il trop fort.

Capucine plissa les yeux.

– Que dois-je faire ?

Il appuya sur une touche. L’écran vibra, s’illumina, gronda. Et soudain, un flot de billets. Dix, vingt, cinquante euros, en pluie folle autour d’eux. Certains tombaient au sol, d’autres voltigeaient.

Capucine tenta d’en saisir. D’autres glissaient. Elle s’agenouilla, des billets accrochés à ses cheveux, son manteau. Impossible de compter. Elle leva les yeux, déroutée, puis sourit, les sourcils froncés.

– Je ne comprends pas…

Pierre recula, troublé. Capucine le vit. Et, sans comprendre pourquoi, elle sentit quelque chose se nouer en elle – un pressentiment doux-amer, comme une mémoire qu’on n’a pas encore vécue.

– Beaucoup de billets ! Si seulement c’était vrai…

Pierre la regardait. Elle était belle, malgré le chignon défait, le vernis écaillé. Une beauté naturelle. Lui, croyait que toute chose devait se mériter. Solitaire, anxieux, il n’osait montrer ce qu’il ressentait.

Capucine rangea les billets dans son sac, d’un geste rapide, presque nerveux et fila sans un mot.

Dehors, elle souriait. Ravie, troublée. Il y avait de la magie dans ce garçon. Comment avait-il détraqué la machine ? Sans vraiment réfléchir, elle le suivit jusqu’à l’école hôtelière. « Quoi qu’il en soit, se dit Capucine, je sais où le trouver ! »

Ce soir-là, en rentrant chez elle, Capucine n’avait qu’une pensée : elle voulait revoir Pierre. Et cette fois, elle n’attendrait pas que le hasard décide à sa place.

-2-

Capucine Rujelle était une jeune fille attirée naturellement par les secrets – à l’image de ce carnet à serrure qu’elle gardait depuis l’enfance, rempli de petits faits anodins observés ici et là, comme autant de mystères à élucider –, se nourrissant d’une fascination pour les contes de fées qu’elle maîtrisait presque de bout en bout. Elle avait l’esprit curieux et les yeux partout, toujours à l’affût de conversations captées dans le métro ou de lettres abandonnées sur une table de café, sans jamais confondre la curiosité avec de l’amour. Elle consacrait beaucoup de temps au travail, mais ce n’était jamais pour gagner davantage. Sa nature la poussait plutôt vers la lecture et les livres, sans jamais vraiment oublier qu’elle avait toujours cru aux contes de fées. On ne pouvait pas la qualifier de paresseuse, mais la cupidité n’était jamais son moteur. Au fond d’elle, cependant, elle savait que pour être heureuse, elle devait gagner beaucoup d’argent. Elle refusait simplement de concentrer tous ses efforts sur les gains et la richesse.

Par conséquent, l’idée d’être riche avait été reléguée au second plan, jusqu’à ce jour, où elle avait aperçu ces billets jaillir à une vitesse vertigineuse d’un distributeur détraqué, attirée par le comportement étrange du jeune homme, qui demeurait tapi dans le silence sans proférer un mot de plus.

Capucine se rendit à l’école hôtelière, quelques jours après l’incident des billets de banque, en s’arrangeant pour que sa présence paraisse tout à fait naturelle et spontanée. Pierre était surpris de la revoir. Son corps se crispa légèrement, ses épaules se tendirent et il inspira plus brièvement, comme si l’air lui manquait. Capucine s’attendait à retrouver un jeune homme sûr de lui, mais elle fut surprise de découvrir Pierre, que la timidité rendait profondément touchant. « Ce n’était pas une timidité ordinaire, songea-t-elle, de celles qui empêchent les mots de sortir, qui font rougir et bafouiller. » Non, non, ce n’était pas cela. C’était une timidité qui semblait être un bouclier, une protection que Pierre érigeait autour de lui. Il avait l’air gêné, c’est vrai, mais ce qui était le plus remarquable, c’était son regard. Il fixa Capucine avec une intensité captivante, comme si ses yeux cherchaient à déchiffrer un poème écrit à l’encre invisible sur son visage, passant d’un œil à l’autre puis se posant sur ses lèvres. Ce regard avait le pouvoir de pénétrer au plus profond de Capucine, mettant à nu ses désirs les plus enfouis. Jamais encore un homme ne l’avait regardée de cette manière.

Cet échange de regards bouleversa Capucine, la laissant déstabilisée, dans un état de trouble. Elle sentit que derrière cette timidité se cachait un homme dont les émotions seraient puissantes et profondes, et cela la fascina davantage.

Après quelques mots sans importance, Capucine lui posa la question qui trottait sans cesse dans sa tête.

– Comment avez-vous fait ? lui dit-elle avec un léger sourire.

Pierre découvrait de si près la beauté de cette jeune fille qui, finalement, avait donné à ses yeux un nouveau regard, et à ses lèvres un éclat bouleversant. Il était évident qu’elle avait fait un effort conscient pour ces retrouvailles, et cela renversa totalement la première impression qu’il avait eue d’elle, le jour où il l’avait vue pour la première fois. Pas besoin d’autres explications. Pierre était conscient que Capucine faisait référence aux billets qui étaient sortis inopinément du distributeur.

– Un pur hasard, lui répondit-il mollement.

La jeune fille se rendit immédiatement compte du mensonge : « il y a un secret, se dit-elle, dans ce visage qui rougit ». D’audace sans doute. Car Capucine n’y voyait aucune faiblesse. « Il me cache la vérité », se dit-elle. Et c’était précisément ce qu’il ne fallait pas faire avec Capucine. Pierre avait franchi le cap des vingt-sept ans sans avoir connu l’amour. Il se souvenait encore de cette soirée d’été, quelques années plus tôt, où une collègue lui avait proposé de prolonger un dîner. Il avait décliné, incapable de décoder les signes, prisonnier d’une pudeur qu’il n’avait jamais su dépasser. Depuis, il n’avait plus vraiment essayé. Cependant, il n’était pas particulièrement malheureux. Ce qui lui manquait, ce n’était pas le sexe, car les occasions ne manquaient pas et il en avait décliné plusieurs. C’était plutôt un besoin inassouvi d’affection, d’intimité. Se sentir exister dans les yeux d’un autre « parce que la vie ne vaut d’être vécue sans amour ».

Après avoir quitté Capucine, Pierre rentra chez lui en ressentant une étrange et nouvelle sensation, comme si une boule grandissait dans son ventre. Il avait paradoxalement le cœur qui avait peur et l’esprit qui était ailleurs.

Capucine savait qu’il mentait. Et Pierre, qu’il ne pourrait plus mentir longtemps. Mais aucun des deux ne savait ce que cela allait leur coûter.

-3-

Le début de la relation entre Capucine et Pierre fut équivoque. Certes, Pierre la trouvait belle. « Mais c’est un plat délicieux, ironisait-il avec un demi-sourire, le regard légèrement moqueur, mal présenté. Il manque les ingrédients pour que le mets soit exquis », ajouta-t-il. Il avait raison. Capucine requérait une « touche finale » pour être pleinement mise en valeur. Cependant, c’était l’une de ces excuses habiles qui expliquaient pourquoi Pierre restait encore seul.

Pierre ne s’attendait pas à ce que la jeune femme accorde plus d’intérêt aux billets. Les incessantes questions de Capucine alimentaient sa méfiance. Il était conscient que tant qu’elle continuerait à chercher la raison derrière les billets qui sortaient de manière anormale du distributeur, leur relation demeurerait bancale, jusqu’à ce qu’il puisse répondre à ses interrogations.

Capucine se plaisait pourtant dans la douce compagnie de Pierre. Il admirait sa vivacité d’esprit, son humour subtil et cette façon singulière qu’elle avait de toujours poser la bonne question au bon moment. Elle aimait le serrer amicalement contre elle, lui donner une bise parfois si près des lèvres, et Pierre avait pour elle une attention particulièrement tendre. Quand on les voyait marcher ensemble ou discuter autour d’un café dans la brasserie où Capucine dînait, on aurait pu les prendre pour deux étudiants, voire deux collègues de travail. Ils dégageaient une sorte d’audace intellectuelle. Malgré leurs revers personnels, tout semblait possible.

Si seulement Capucine pouvait disposer de sommes d’argent importantes aussi facilement et rapidement, les contes de princesses prendraient bientôt une réalité tangible.

Pierre était convaincu que Capucine ne le croirait jamais s’il lui révélait la vérité sur les billets de banque. Elle le prendrait pour un fou. Et il ne savait pas encore comment lui en parler. Il trouvait cela compliqué, voire absurde.

Quelle fille de moins de trente ans croirait encore qu’il suffirait d’appuyer sur quelques touches d’un distributeur pour que l’argent jaillisse, comme par magie ? C’était absurde. Et Capucine, autrefois, n’y croyait plus. Les contes de fées l’avaient désertée depuis longtemps. Mais voilà qu’elle recommençait à y croire, doucement, presque malgré elle. Elle se surprenait à penser que, peut-être, les rêves pouvaient prendre chair. Pierre, lui, l’ignorait. Il redoutait la réaction qu’elle aurait lorsque la vérité serait révélée.

Une fois de plus, Capucine réussit à traîner Pierre jusqu’à la banque. Elle tenta « la même combine ». Pierre se laissa faire, docile comme un imbécile. Il souhaitait lui montrer que « ça ne fonctionne pas à tous les coups ». Et cette fois-ci, « ça n’a pas marché ».

Il espérait la rassurer. Il se trompait. Capucine devenait de plus en plus intriguée. Elle pressentait un mystère. Plus il évitait de répondre clairement à ses questions, plus elle s’efforçait d’élaborer des questions « pièges » qui pourraient dénouer l’énigme qu’elle tissait jour après jour.

– La banque m’a priée de rendre les billets, déclara-t-elle.

Pierre haussa simplement les épaules en répondant que c’était tout à fait normal.

– Pourtant, ils ne figurent pas sur mes relevés de compte, ajouta-t-elle.

– C’était au moment où tu pianotais ton compte, répliqua Pierre, légèrement agacé, sans aucune intention de s’attarder sur une quelconque explication.

Il se sentait exposé. Capucine soupçonnait son mystérieux pouvoir de rendre les distributeurs de billets fous. De surcroît, elle trouvait son attitude surprenante. Comment était-il possible qu’il puisse abandonner volontairement des billets de banque ? L’image du personnage du marquis de Carabas, issu de l’histoire du Chat botté, vint à l’esprit de Capucine. Cela lui rappelait étrangement cette histoire. Un gracieux sourire se dessina sur son visage à mesure qu’elle y pensait. Elle se questionnait également sur ce que Pierre pouvait penser de son comportement singulier en la voyant ramasser les billets, les glisser dans son sac, puis partir sans prononcer un mot. Une jeune fille stupéfaite, les yeux brillants d’admiration devant de simples billets de banque, du papier qu’elle palpait, effleurait du bout des doigts, approchait de son nez comme pour en sentir l’odeur, et… les prenait, alors même qu’elle aurait pu s’inquiéter, dire à Pierre qu’elle les restituerait ou lui proposer un partage. Après tout, c’était grâce à lui que les billets étaient sortis du distributeur. Pierre n’avait jamais été témoin d’un tel spectacle : Capucine se prosternant presque devant des billets de banque.

Voyant que le silence ne faisait qu’attiser sa curiosité, Pierre fut contraint de confronter Capucine à d’autres cas similaires. Il raconta qu’en Charente, un distributeur de billets s’était montré excessivement généreux. La nouvelle s’était vite répandue dans les bars et les restaurants des environs, attirant une foule de personnes qui faisaient la queue devant le fameux distributeur.

– Et que s’est-il passé ensuite ? s’enquit Capucine.

– Finalement, tous les comptes ont été régularisés, répondit Pierre.

– Et quelle était alors la raison ?

– Deux hypothèses, expliqua Pierre. Soit il s’agissait d’une erreur de réglage de la machine, soit l’employé chargé de remplir les compartiments de billets s’était trompé.

Capucine fut finalement convoquée et entendue. On lui expliqua que la banque soupçonnait des malfaiteurs d’avoir introduit le cheval de Troie, un virus baptisé Tyupkin, capable de contraindre les distributeurs à délivrer des billets sans restriction.

Après cette entrevue sérieuse, Capucine parvint à retrouver momentanément son calme. Cependant, quelques jours plus tard, Pierre l’invita chez lui.

Capucine accepta l’invitation sans la moindre hésitation, ce qui prit Pierre par surprise. Il ne s’attendait pas à une réponse aussi rapide, étant donné qu’elle avait gentiment décliné ses deux précédentes invitations, pour lesquelles il avait eu du mal à trouver les mots justes. Depuis leur première rencontre, ils s’étaient parlé sans relâche, comme de simples amis, ce qui avait donné l’impression à tout le monde qu’ils étaient seulement liés par une amitié pure. Cependant, cette nuit-là, quelque chose avait changé dans leur manière de se regarder, de se chuchoter des mots à peine audibles, de se toucher furtivement, voire dans leurs silences prolongés en marchant dans la rue. Tous ces signes annonçaient un tournant dans leur relation.

Pierre avait longuement hésité avant de choisir le menu. S’il avait suivi ses propres envies, il aurait certainement opté pour une langouste au brocciu, où la chair délicate du crustacé est soigneusement cuite puis gratinée au four avec le fameux fromage frais corse. Cependant, il se remémora avec précision les paroles de Capucine à propos de son péché mignon culinaire. Elle lui avait dit un jour avec une certaine hésitation : « Une purée maison accompagnée d’un rôti juteux. » Le choix de Pierre se porta alors sur un rôti de veau nappé d’une sauce au thym, accompagné de carottes et d’une purée de pommes de terre écrasées. Quand Capucine serait arrivée, se dit-il, il n’aurait qu’à découper, saler et poivrer la viande.

Le carillon de l’entrée retentit et Pierre avait terminé de dresser la table avec minutie, une grande nappe blanche rehaussée d’un chemin de table légèrement satiné.

Dehors, la pluie, qui était soudainement tombée cette nuit-là, avait rapidement cessé, en laissant une fraîcheur persistante. Capucine tremblait légèrement et Pierre la serra contre lui en montant les escaliers.

Les Pauchant – propriétaires de l’immeuble – étaient partis en week-end prolongé, laissant sur le palier un bouquet parfumé d’une senteur orientale et boisée très intense, mêlée de notes de cèdre. Cette légère fraîcheur épicée, peut-être avait-elle contribué à apaiser leur cœur, car Pierre passa son bras autour de la taille de Capucine en entrant dans le studio, provoquant chez elle une exclamation joyeuse qui ne laissa pas Pierre indifférent.

Il l’invita à le rejoindre en cuisine. Surprise au départ, Capucine hésita :

– Je ne sais pas vraiment…, commença-t-elle, mais Pierre ne lui laissa pas le temps de douter.

– En cuisine, dit-il, on partage toujours nos savoir-faire.

Il l’entraîna ensuite, sortit le rôti du four et le couvrit d’une feuille d’aluminium. En attendant de découper la viande, il décida naturellement d’initier Capucine à la coupe.

– Une carotte par exemple, dit Pierre, un grand couteau en main.

Il lui prodigua de brefs conseils pratiques avant de lui confier l’outil, veillant à ce qu’elle le tienne correctement, les doigts repliés vers l’intérieur.

– Garde ton pouce derrière l’index et place tes doigts sur la carotte, lui expliqua-t-il pendant qu’elle l’écoutait attentivement, concentrée. La voix de Pierre se faisait à la fois autoritaire et empreinte d’une douceur amoureuse.

– Tranche en exerçant une pression descendante avec la lame, continua-t-il. Ni trop vite ni trop lentement. Répète ces gestes plusieurs fois.

Pour la première fois, Capucine se surprit à penser que la cuisine pourrait devenir l’une de ses nouvelles passions et cette idée la plongea dans un état de rêverie prolongé.

Ils découpèrent ensuite la viande en fines tranches, les disposèrent dans les assiettes aux côtés des carottes et des petites rosaces de purée. Ensuite, la viande fut généreusement nappée de sauce.

– Less is more, dit Pierre.

Capucine n’avait pas besoin d’explications, elle saisissait le sens profond de cette phrase. Les assiettes étaient maintenant soigneusement garnies, jouant sur les hauteurs et les contrastes de couleurs. Les yeux brillants de Capucine ne laissaient aucun doute sur sa fascination, révélant combien un simple émerveillement pouvait, en un instant, entrouvrir ce qui demeurait jusque-là fermé. Elle semblait éblouie. Le fumet venant de ce rôti juteux avait fini par occuper tout l’espace entre l’assiette et sa tête. Si elle avait déjà goûté à un rôti juteux par le passé, cette fois-ci, les saveurs de la menthe et des carottes combinées à la sauce imprégnée d’une note chaude et caramélisée, ainsi que des arômes exquis, semblaient éveiller ses sens en lui faisant monter l’eau à la bouche.

Pierre lui proposa un verre de rosé.

– Je vais prendre de l’eau, lui répondit-elle avec un large sourire.

Elle perçut cependant dans le regard de Pierre une lueur de défi et elle accepta finalement de goûter ce vin corse. Pierre servit alors deux verres de triebbiera culombu, un rosé alliant simplicité et élégance.

– Au nez, il est franc, dit Pierre amusé. Avec des notes de fruits rouges acidulés. En bouche, il est frais et désaltérant.

Le repas fut presque silencieux, ponctué de regards prolongés, de sourires timides et de silences chargés d’une tendresse naissante. Capucine, apaisée, se laissait envelopper par la chaleur du moment, tandis que Pierre savourait cet apaisement partagé, ressentant une forme de bonheur discret et inattendu. Des regards et quelques rires suffisaient à détendre l’atmosphère. Et comme dessert, Pierre servit un paris-brest généreusement parsemé d’amandes effilées. Ce fut encore une belle surprise pour cette jeune fille qui gardait au fond d’elle de lointains souvenirs : les goûters partagés dans la cuisine de sa grand-mère, l’odeur du praliné qui flottait dans l’air, et le plaisir rare d’un dessert qu’on attendait avec impatience.

– Fondant et croustillant, fit Capucine qui retrouvait un soupçon de son enfance grâce à cette saveur réconfortante et familière.

Après avoir savouré ce repas préparé avec soin et mis en valeur, entre le rôti fondant au léger grain et la consistance riche du paris-brest, on pouvait presque parler d’une extase des sens. Il y avait tout ce qu’il fallait, de bons ingrédients, de bons palais et du cœur. Et si cela avait été l’œuvre de Pierre jusqu’alors, désormais, c’était à Capucine de mener la danse jusqu’au lit.

Elle demanda à pouvoir se déshabiller dans la salle de bain, avant de fermer complètement les volets. Elle ressentait un mélange d’excitation et de pudeur, comme si ce moment marquait un passage secret entre le jeu et l’abandon, entre le mystère qu’elle cultivait et le désir qu’elle s’apprêtait à dévoiler, et elle exigea que toutes les lumières soient éteintes. Ce fut accordé.

Lorsqu’elle le rejoignit au lit, Capucine fut surprise de découvrir Pierre entièrement nu. Ils ne pouvaient s’empêcher de se rapprocher l’un de l’autre dans ce petit espace, bercé d’une lumière tamisée et du souffle chaud de leurs respirations entremêlées. Ils étaient allongés sur le dos, côte à côte, Pierre laissa à Capucine le temps de se détendre. Elle bougeait lentement pour retrouver son calme, tout en gardant le silence. Dans cet état de tranquillité, chacun pouvait déjà imaginer le corps de l’autre. Finalement, Capucine prit la main de Pierre et la posa délicatement sur son ventre, puis sur ses seins l’un après l’autre, lui accordant ainsi ses désirs. Pierre bougea légèrement et se tourna vers elle. Ce fut alors comme une explosion lente et progressive, une onde de chaleur qui irradiait doucement sous la peau de Capucine, mêlant frissons d’abandon, palpitations silencieuses et une plénitude qu’elle n’avait jamais connue qui laissa dans le corps et le cœur de ces amants une empreinte indélébile que le temps ne pourrait jamais effacer.