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Âgé de 19 ans, Emmanuel est victime d'un attentat au cours de son service militaire. Dès lors, sa vie est intense mais décousue. Il ignore son traumatisme, jusqu'aux attentats terroristes de Paris en 2015. Salarié de l'Agence France Presse, les images lui arrivent avec une puissance qui le renvoie 25 ans en arrière. Il entame dès lors une démarche pour que son statut de victime d'acte de terrorisme soit reconnu. Pour se reconstruire. 5 ans après sa première demande faite auprès des services du Ministère des Armées, à force de requêtes, tant de lui que d'une association d'aide aux victimes, de l'ONAC, d'une députée et des services du Premier ministre, enfin, il obtient que son dossier soit miraculeusement retrouvé. Un témoignage qui devait initialement s'arrêter à Chambre 206. Mais c'était sans compter avec les multiples rebondissements, le silence incompréhensible de l'Etat français. Un jeu du "ni oui ni non" dont il se serait volontiers passé, à découvrir dans la suite et incluse dans cet ouvrage, Chambre 25.
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Seitenzahl: 271
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Chambre 206
Introduction
Prologue
Djibouti pour découvrir
Vivre pour survivre
Bâtir pour vivre « no limit »
Subir pour comprendre
Survivre « no limit » pour vivre
La reconnaissance pour avancer
La reconstruction pour renaître
Conclusion
Remerciements
Annexe
Documents
Chambre 25
Préface
Avant-Propos
Introduction
La sortie
La rechute
La reconnaissance officielle
Le jeu du ni oui ni non
Le dépôt de plainte
La lucidité, la normalité
Quand c’est non, c’est non !
Les Invalides
Le plan d’aide aux victimes
Les Gueules Cassées
Le domaine des Gueules Cassées
Les trois drôles de dames
« La cuenta, por favor »
CV d’un post-traumatisé
Petit Manuel de Survie
La médaille nationale de reconnaissance aux victimes de terrorisme
Twitter or not Twitter
Game over
Alexandre
Échec et mat
Une pensée pour mes aïeux
À Agnès
Remerciements
To do list
Le pragmatique
Annexe
Documents
Dimanche 31 janvier 2021, 14h18
J’ouvre mon ordinateur, ajuste mes écouteurs, augmente le volume à fond comme pour combattre ou défier le silence… Ce silence, ce calme puissant qui depuis une semaine jour pour jour s’est invité sans prévenir. Un silence dédié au repos, naturel dans le service de psychiatrie et de santé mentale de l’Hôpital d'Instruction des Armées Bégin de Saint-Mandé, aux portes de Paris, où je me trouve. Mais moi qui suis habitué à la course après le temps, à l’urgence perpétuelle et au bruit de la vie parisienne, ce silence m’angoisse, me rend presque schizophrène. J’en viens même à soupçonner le personnel hospitalier de vouloir se débarrasser de moi, de mon histoire trop embarrassante. Au point que j’ai adopté pour routine d’envoyer quotidiennement à mon amie avocate, avec minutie, un compte-rendu de ma journée dans cette chambre aux murs jaune pâle. J’imagine en permanence le danger, je l’envisage, le prévois, comme je le fais depuis si longtemps, ici comme en tout lieu…
Initialement, je ne devais occuper cette chambre de l’hôpital militaire que pour une semaine. Mais les sept jours sont passés et le personnel hospitalier n’évoque plus mon départ. Il semble que je doive encore rester dans cette chambre au minimum quelques jours supplémentaires, pour une durée indéterminée en fait, le temps de remonter sur trente ans de ma vie… Le temps nécessaire au personnel médical pour disséquer trente ans d’excès, de joies, d’angoisses, de peurs, de créativité, de beaucoup de travail et de beaucoup de solitude. Le temps de chercher, de tenter de comprendre, de souffler, de me reposer et enfin de commencer à me soigner.
Après avoir éteint ma énième cigarette, après avoir remonté les deux étages pour retrouver ma chambre, je décide d’écrire également, une fois seul, cette histoire. C’est véritablement un défi pour moi, le dyslexique et le dysorthographique, que de m’engager dans ce récit. Une vie peu banale, qui a véritablement débuté le 27 septembre 1990, il y a près de trente-et-un ans…
J’hésite, ne sachant pas par où commencer. Mes mains tremblent, car j’angoisse à l’idée de me livrer, de devoir structurer ce récit, le récit de ma vie. Cette histoire, je la tais, je la fuis depuis tant d’années… Il me faut parler, peut-être aussi expurger ce lourd passé, et je me sens mal à la simple idée d’entamer ce projet. Mes mains se font hésitantes.
Comme d’habitude mon cerveau s’enflamme, instantanément, brutalement, intensément ; il est monté dans les tours rapidement… très rapidement. Des frissons parcourent ma colonne vertébrale, amplifiés par la musique que les écouteurs diffusent à fond dans mes oreilles, percutant mes pensées. Tout se bouscule en moi, je me sens maintenant bien…
J’ai accompli tellement de chose en 30 ans, des choses tellement incroyables pour moi quand j’y pense. Alors ma foi pourquoi ne pas essayer d’écrire de la même façon que j’ai toujours agi : simplement, honnêtement et courageusement. Et voyons où cela nous mène…
Raconter 30 ans de vie chaotique, excessive... Franchement la vie après un attentat, comment on raconte ça ?
C’est l’histoire d’un simple citoyen Français, victime d’un attentat dans sa jeunesse, à l’âge de dix-neuf ans, pendant son service militaire, mais jamais pris en charge durant vingt-cinq ans, que je vais essayer tant bien que mal de vous raconter, avec mes mots.
Avant de m’y atteler, je ne peux m’empêcher, ému, de me poser cette question qui s’est imposée à moi maintes et maintes fois durant ces trente années écoulées : et mes camarades de table ce soir-là, comment ont-ils vécu durant toutes ces années ?
Entre doute, stress, honte, voilà déjà une heure que je pianote sur mon clavier. Une heure à tenter de comprendre, à « m’apprendre ».
Paris, 4 mois plus tôt, mardi 22 septembre 2020, vers 17h00
Au terme d’une journée intense, le téléphone toujours à l’oreille, j’arpente machinalement le couloir menant à mon bureau du Siège de l’Agence France Presse, place de la Bourse, et je récupère le courrier dans la case portant mon nom.
Aujourd’hui, pas beaucoup de lettres, simplement les habituels justificatifs de parution de mes clients. Un courrier attire toutefois mon attention. L’enveloppe est ornée du drapeau français et sa provenance est claire : ministère des Armées, Cabinet de la ministre Florence Parly.
Je continue la conversation téléphonique avec mon client en refermant comme d’habitude avec le pied la porte de mon bureau et je m’installe derrière mon ordinateur, tout en ouvrant l’enveloppe, intrigué…
« Paris le 15 septembre 2020
Monsieur,
L’attention de la ministre des Armées a été appelée sur votre souhait d’obtenir des documents attestant de votre présence sur les lieux de l’attentat du Café de Paris commis le 27 septembre 1990 à Djibouti lors de votre service militaire.
Les recherches effectuées au sein du service historique de la défense ont permis de retrouver le procès-verbal d’audition qui confirme effectivement votre présence sur les lieux de l’attentat et dont vous trouverez une copie jointe.
Par ailleurs, dans les archives militaires collectives du 5ème régiment interarmes d’outre-mer, le centre des archives du personnel militaire de Pau a pu vous identifier sur les procès-verbaux d’audition de témoins, mais pas comme victime de cet attentat. Ces pièces, ne pouvant en revanche vous êtes communiquées sans l’aval de l’autorité judiciaire compétente, je ne peux que vous inviter, si vous le souhaitez, à en demander la communication auprès du procureur de la République de Paris.
Je vous prie de croire, Monsieur, à l’expression de mes sentiments les meilleurs. »
À l’autre bout du fil j’entends mon interlocuteur élever le ton, s’impatienter :
« Allo ! Vous êtes avec moi ? Vous avez compris ? Allooooo ? »
Sans un mot, je lui raccroche au nez.
Ma tête bourdonne, mes jambes me lâchent, je vacille, ma gorge se noue, mes yeux se remplissent de larmes, je tremble… Un sentiment de sidération m’envahit et c’est curieusement de la colère, de la haine, qui me prend intégralement.
Cela fait cinq ans que je m’acharne à tenter de faire reconnaître ma présence sur les lieux de l’attentat du Café de Paris trente ans plus tôt, le 27 septembre 1990. J’avais alors dix-neuf ans, engagé volontaire Outre-Mer, en République Démocratique de Djibouti, à 5000 kilomètres à vol d’oiseau de chez mes parents.
Ce courrier, que je n’attendais plus, devait m’apporter de la joie ; la réponse me rend fou de rage.
Car mon histoire, officiellement, n’existe pas. Du haut de mes cinquante ans, je souhaite pourtant la transmettre, pour que plus jamais personne n’ait à souffrir du parcours de galère que j’ai vécu, ces dernières années durant lesquelles sans relâche, je me suis battu pour qu’éclate la vérité et obtenir le droit d’être pris en charge et enfin soigné.
1990 – 1991
En avril 1990, à l’âge de dix-neuf ans, après une année à alterner petits boulots et périodes de chômage, ne sachant pas ce que je voulais faire précisément dans la vie, j’annonce à mes parents ma décision de faire mon service militaire.
Le service militaire est encore obligatoire à cette époque. Cela me permettra, comme on dit, « de voir du pays », loin de ma Provence et de prendre le temps de réfléchir à mon avenir et au métier que je ferai à mon retour.
M’étant renseigné sur les possibilités offertes dans l’armée j’explique à mes parents qu’il est hors de question pour moi de faire le « poireau » dans une guérite devant une caserne ou d’accomplir toute autre tâche inintéressante à mes yeux.
Je me rends dans le Centre d’Information de l’Armée à Avignon, mais rien ne me convient. Après quelques jours de réflexion je décide de m’engager pour une période de dix-huit mois, soit six mois de plus que la période obligatoire, comme Volontaire Service Long Outre-Mer (VSLOM). C’est là la promesse de quitter la France Métropolitaine pour une durée minimum d’un an et de « voyager ».
Car c’est ce qui m’attire dans la proposition de l’armée : je vais voir du pays ! Une phrase qui, évidemment, résonne positivement en moi, retient tout de suite mon attention. J’ai déjà eu la chance, enfant, avec mes parents et ma sœur, d’effectuer de nombreux voyages durant les périodes de vacances. Nous avons parcouru le vaste monde entre visites culturelles, marchés au contact direct des populations, souvent loin des sentiers battus, et parfois en devançant la mode des pays où il faut se rendre. Cela m’a permis d’avoir le privilège de découvrir alors des endroits encore préservés, toujours authentiques.
Et je veux encore voyager à travers le monde. Et puis, ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ?
C’est par une belle journée de juin 1990 que je prends le train, en direction de Fréjus, pour mon incorporation au 5ème régiment interarmées d’outremer, dont la devise est « Fier et Fort ». J’y commence mes classes, en attendant d’être affecté dans une base militaire française, ailleurs, n’importe où sur la planète.
J’incorpore ensuite le 5ème Régiment d’Infanterie de Marine (RIMa) pour une durée de trois mois d’instruction militaire. J’y découvre quelque chose d’incroyablement formateur et riche d’enseignements. Mes camarades sont de jeunes hommes, la mixité n’étant pas encore adoptée, issus de tous milieux, avec des histoires diverses et variées. J’y fais la connaissance de parfaits inconnus et j’apprends la vie en communauté. Une magnifique leçon de vie, qui me servira toujours.
Car même si je n’ai jamais été un fan de l’armée, j’adore cette période de découverte et tout ce qu’elle représente : apprendre, se dépasser et obéir (un peu).
J’intègre l’infanterie de Marine… La Coloniale !
Pas franchement sportif ni « addict » aux marches commandos, je saute sur l’occasion lorsqu’on me propose de suivre une formation de chauffeur poids lourd. Je me dis alors que cela m’évitera ces marches et autres réjouissances sportives, que je laisse décidément sans regrets aux autres. J’enchaine avec une spécialité prisée, car plus rare : celle de chauffeur de transport en commun, synonyme pour moi d’obtenir un poste pouvant me permettre de sortir de la caserne durant mes heures de service et ainsi me remplir de souvenirs et d’assouvir ma curiosité de la vie en règle générale. Curieux un jour, curieux toujours !
À la fin des classes, je suis affecté à Djibouti. Une aubaine, puisque la solde y est l’une des plus attractives qui existe, avec la Guyane. Je dois m’y envoler dans sept jours, pour une grosse année comme chauffeur, muni de mes permis Poids Lourd et Transport en Commun.
Après une semaine de permission, pour dire au revoir à ma famille et aux amis, j’embarque à Paris pour un voyage de huit mille six cents kilomètres en avion. Au terme de 7 heures 30 de vol, nous atterrissons en République Démocratique de Djibouti. Nous sommes le 13 septembre. L’avion s’immobilise tranquillement et les premiers militaires descendent. Ils ont tous un bref mouvement de recul en sortant et mettent la main devant leurs yeux.
En arrivant devant la porte de l’avion je comprends instantanément ce mouvement de recul. Quel choc ! Une chaleur suffocante vient me bruler le visage. J’ai l’impression d’être un pizzaïolo qui approche trop près sa tête du four pour sortir sa pizza.
Me voilà à Djibouti. Un pays et une ville synonymes de tous les superlatifs, dans la chaleur de la corne de l’Afrique. C’est vraiment un drôle de pays qui s’offre à moi, bien loin de ma Provence.
Si j’étais une encyclopédie, voilà ce que j’en dirai brièvement :
Il s’agit d’une ancienne colonie Française, qui choisit par referendum le 8 mai 1977 de devenir indépendante à 98,8 % des suffrages exprimés. Est alors proclamée la naissance de la République de Djibouti.
Depuis son indépendance, elle accueille la plus grande base militaire française dans le monde.
C’est un petit pays d’environ 590 000 habitants, pour une superficie totale de 23 200 kilomètres carrés, soit 24 habitants au kilomètre carré (quatre fois moins qu’en France). Djibouti dispose d’une position unique sur la carte du monde, qui en fait un point stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient.
On y trouve le lac Assal, situé 155 mètres en dessous du niveau de la mer, ce qui en fait le troisième point le plus bas de la planète.
Le lac Abbé n’est quant à lui accessible qu’après cinq heures de route. Ou plutôt de piste. Un lac d’eau salée, ça se mérite !
On y trouve des récifs coralliens parmi les plus beaux du monde avec une diversité et une densité de poissons à couper le souffle.
C’est l’un des points les plus chauds du globe ; le climat y est désertique, chaud et aride. Il y pleut très peu et la chaleur est présente toute l’année avec une hygrométrie très élevée. Les températures maximales varient entre 27 et 43 degrés la majorité de l’année.
L’ambiance y est en fait aussi chaude le jour que la nuit, dans tous les sens du terme.
Deux pays seulement nous séparent de l’Iraq, où la première guerre du Golfe vient de commencer…
Je suis affecté au 10ème BCS1, situé idéalement à mi-chemin entre l’aéroport et le centre-ville. Je commence ma nouvelle vie de « Biffin » comme chauffeur de bus scolaire, avec une ligne attitrée, sur les treize ou quatorze lignes que gère le camp.
Je partage ma chambrée avec une petite dizaine d’autres militaires, appelés ou engagés, dans un flux permanent d’arrivants et de partants et sous la responsabilité d’un chef de chambre, quant à lui militaire de carrière. Les centres d’intérêt créent de véritables complicités entre nous.
Chaque nouvel arrivant donne des nouvelles de France et les plus anciens se jettent sur les magazines à peine sortis des sacs. En échange ils nous affranchissent d’une foule d’informations sur la nouvelle vie qui nous attend.
Cette profusion d’informations s’avère tellement dense et variée que je suis incapable d’en retenir un dixième. Tout y passe : des données sur le service en lui-même, d’autres sur le bataillon et son mode de fonctionnement, dont les obligations, les choses à ne pas faire en ville, les endroits à visiter absolument, les lieux où manger et boire un verre, pour les périodes où je ne dois pas être en service. Les loisirs étant rares, il s’agit donc de connaître les adresses incontournables pour les visites, la plongée ou une virée d’une journée, sur une île par exemple.
Certaines des informations sont essentielles à la survie à Djibouti. Il faut donc assimiler un maximum de notions et avec la chaleur accablante cette première semaine d’acclimatation est assez difficile.
J’essaie tant bien que mal de le faire en m’hydratant quotidiennement de sept à huit litres d’eau.
Depuis mon arrivée sur place, les journées s’enchainent à une vitesse hallucinante. Et les nuits aussi.
La journée-type de conducteur de bus scolaire à Djibouti commence généralement vers 7 heures du matin, horaire adopté par tout le bataillon en fait, puisque la chaleur étouffante enveloppe la ville dès le matin et que les températures grimpent inexorablement au fur et à mesure de la journée. Nos diverses activités et les quartiers libres, tout comme les week-ends, sont ainsi calqués sur la température.
Du premier jour de la semaine, le dimanche, au jeudi après-midi, les journées s’égrènent quasiment immuablement de la même façon.
Les levées des couleurs ont lieu, au garde à vous, vers 6 heures 30. Et cela quel que soit son état. Gare au retardataire, rentré tardivement, voir à l’aube, après une soirée démoniaque dans la nuit djiboutienne.
D’ailleurs très rapidement on apprend à être douché, rasé et en tenue pour prendre le service dans la cour de la caserne en attendant la revue des troupes et la montée des couleurs djiboutiennes puis françaises.
Chacun rejoint ensuite son service pour entamer sa journée. Je me rends ainsi au parking pour récupérer le bus qui m’est affecté. Avant de prendre le volant, je fais le tour de mon véhicule, vérifiant le carburant, la pression des pneus, les niveaux d’huile et d’eau, peut-être le plus important avec la chaleur. Vient ensuite un « tour de chauffe » autour des bâtiments abritant nos véhicules, afin de vérifier le freinage. Et enfin c’est la mise en place du disque, dans le chronotachygraphe. L’outil permet de s’assurer que les enfants du personnel militaire sont en sécurité, puisque la vitesse, les temps de conduite et de repos y sont enregistrés.
Dès 7 heures, le ramassage des enfants commence en ville, devant les logements des militaires qui vivent avec leur famille. D’autres enfants sont récupérés le long du parcours, jusque devant l’école primaire, située à quelques kilomètres du bataillon, aux abords du centre-ville. Le trajet prend près de quarante-cinq minutes. Après quoi il faut retourner au dépôt, en attendant le ramassage de midi et demi, heure de la fin des cours.
En raison certainement des conditions climatiques les enfants de primaire n’ont cours que le matin. La température dépasse allègrement, en effet, la majeure partie de l’année les trente degrés l’après-midi.
Du midi au soir, le temps est alors partagé entre l’entretien de nos véhicules, les corvées inhérentes à la vie en caserne et la sieste. Un moment très sacré dans la chambrée climatisée, sous le « Cotam », une espèce de ventilateur accroché au plafond, qui a tendance à se balancer dangereusement en couinant.
C’est la période du repos dans la moiteur djiboutienne nous permettant de souffler… Pas nécessairement à cause de la matinée qui vient de s’écouler, mais essentiellement pour se remettre de la soirée plus ou moins longue et arrosée de la veille et des rencontres, selon l’humeur des copains. Soirées qui, quand tout va bien, s’achèvent vers 1 heure du matin.
Mais avant de penser sortir, il faut noter chaque soir sur le chronotachygraphe le kilométrage du bus, faire le plein et vérifier les niveaux du véhicule puis faire un passage obligé dans le bureau du responsable des chauffeurs, un adjudant-chef, pour ranger la clé du bus dans l’une des pochettes prévues à cet effet.
Vers 18 heures, alors que la nuit est déjà tombée, ceux qui ont la chance de ne pas être de garde profitent du quartier libre. La ville sort alors de sa torpeur quotidienne. Elle s’anime doucement, mais sûrement. Les marchands ambulants remplissent leurs frêles plateaux de toutes sortes de choses potentiellement vendables et d’autres indispensables pour tenir jusqu’au petit matin.
Les bars et restaurants de rue se préparent fébrilement pour accueillir jusqu’au bout de la nuit des flots de militaires, stationnés sur place à l’année, ou de marins. Le port est en effet un lieu de passage quasi obligé pour les navires en partance ou en provenance de France. On y trouve jour et nuit une activité dense, entre les marins Français et étrangers.
La nuit commence… Ah, les nuits à Djibouti ont dû beaucoup changer. Car depuis, bars et boites de nuit ont été définitivement fermés, pour combattre la prostitution et préserver l’Islam2 . La fin d’une époque et même d’une sacrée époque !
Durant mon séjour la nuit djiboutienne ressemble plutôt à celle des vieux films de guerre à Saigon, des quartiers chauds de Pattaya ou ceux de Patong en Thaïlande.
Le Flamant Rose, l’Escalier en Bois, le Clair de Lune (et sa légendaire Mamie Fanta), la Flèche Rouge, pour ne citer que quelques-uns des dizaines de « bar à naya », sont concentrés, à quelques exceptions près, dans un rayon de moins d’un kilomètre autour de la place Ménélik et dans la rue principale, donnant sur la place du marché. On trouve là aussi une multitude de restaurants de rue sur le parking où stationnent en journée les bus et autres taxis collectifs, qui pour une poignée de francs vous emmènent partout dans la ville. Les plus aventuriers peuvent aussi se rendre dans le désert, ou n’importe où sur le territoire.
Que dire encore de ces nuits ? Mon statut actuel de père de famille de deux garçons quittant l’adolescence, grandissant et n’allant pas tarder à rentrer dans l’âge adulte, ainsi que la possibilité que ma vieille mère, fervente catholique pratiquante, lise ce texte, m’obligent à clore ce chapitre sur les lieux de perdition, et certainement pas de rédemption. Sans compter la nécessaire vision plus actuelle d’égalité des sexes, ainsi que le droit de disposer librement de son corps.
Je suis plus à l’aise pour vous parler des bars fréquentables. Oserai-je dire « Les miens, évidemment » ? Ceux où je me rends sont situés autour de la place Ménélik ; deux bars tranquilles en début de soirée, fréquentés autant par de jeunes hommes assoiffés et affamés de vie que par des familles et autres coopérants Français. Ce sont le Zinc et le Café de Paris.
Avec mes camarades, lors de nos nombreuses sorties le soir, nous prenons l’habitude de commencer « en douceur » par quelques bières ou jus d’oranges fraichement pressées et accompagnés de délicieux samossas encore chauds, achetés aux vendeurs ambulants, ou bien de cornets de cacahuètes grillées au coin de la rue.
Vient ensuite le moment de descendre quelques centaines de mètres, pour se rendre au niveau de la gare routière, sur la place du marché. Là se trouvent l’un de nos « boui-boui » préférés. Nous nous régalons, dans une atmosphère sans pareille. Et, fait important, sans quasiment tomber malade sérieusement. Assis sur un tabouret, on mange au Petit Paris des spaghetti à la crème, du poisson grillé servi avec du pain cuit dans un four yéménite, creusé à même le sol, ou dans un vieux fut de carburant. Le tout servi sur une table en bois, à ciel ouvert, comme beaucoup l’ont fait avant nous, ces dernières décennies.
C’est un mélange de vraies cuisines authentiques, incroyable quand on pense aux moyens dérisoires dont dispose le cuisinier, et à l’hygiène de prime abord plus que douteuse. Bref, une véritable cour des miracles et un festival de saveurs.
C’est aussi cela aussi le miracle de l’Afrique : une débrouillardise et une imagination sans limites pour vaincre les difficultés et les manques du quotidien. Cette ambiance, je l’ai retrouvée plus tard, dans une certaine mesure, au Sénégal.
Au terme de ce frugal repas, en fonction de l’envie du moment, de notre état parfois, et de la motivation du groupe, nous nous enfonçons dans la nuit djiboutienne, avec ses bars et ses inévitables rencontres.
Ce 27 septembre, c’est une soirée comme les autres qui commence. Cela fait maintenant quinze jours que je suis à Djibouti. Au terme de la journée de travail, n’ayant pas envie d’une soirée trop arrosée, je propose à l’un de mes camarades, Lionel, un gars un peu comme moi alors, simple, calme et discret, d’aller boire un verre au Café de Paris. Au sortir de nos quartiers nous hélons un des innombrables taxis vert et blanc, qui nous dépose sans encombre sur la place Ménélik. Sans encombre, car ce jour-là nous avons la chance de trouver un taxi « quasi-neuf », c’est-à-dire qui ne tombe pas en rade sur le chemin et dans lequel nous n’entrevoyons qu’à peine la route à travers le plancher rouillé. Ces ouvertures nous permettent néanmoins de sentir les émanations de gasoil du tuyau d’échappement, qui nous saisissent à la gorge.
Nous nous installons donc en terrasse au Café de Paris, l’un des rares endroits de Djibouti qui soit bien éclairé. Nous aimons y prendre nos quartiers également pour la propreté du lieu, afin de humer et de commencer à apprivoiser la ville.
Je m’installe machinalement à la première table à gauche, en rentrant sur la terrasse. Je suis dos au mur du café, face à l’entrée et à la rue. J’ai vue sur cette place stratégique, car lieu d’arrivée et de départ de la majorité des taxis de la ville. Je ne perds pas une miette du théâtre de la rue, de ses incessants défilés, dans un joyeux bazar, si caractéristique des nuits africaines.
Il y a là d’innombrables vendeurs ambulants, proposant pêle-mêle des paquets de cigarettes, des samossas, des paires de lunettes (plus utiles qu’on peut le croire le soir), ou encore des paquets de mouchoirs. C’est ainsi une multitude de petits vendeurs, qui, tels des moucherons, pullulent en sillonnant la ville toute la nuit, attirés par les halos de lumière émanant des bars qui regorgent des Français aux poches pleines.
Lionel et moi commandons une bière ou un jus d’orange, peut-être les deux, tout en picorant les cacahuètes fraichement torréfiées et encore chaudes, achetées auprès de l’un des petits vendeurs de rue, que nous avons appelé depuis notre terrasse.
Un légionnaire de la 13 DBLE, Yvon, nous rejoint. Il connait Djibouti comme sa poche et depuis quelques jours il est affecté à la protection de nos bus, accompagnant en Jeep nos tournées scolaires quotidiennes. Nous avons sympathisé et prévoyons une soirée tranquille sous sa houlette bienveillante. Il enfile pour la soirée une casquette improvisée de guide touristique.
Vers 22 heures 45, un bruit métallique et lourd résonne sous les arcades voutées de la terrasse. Je baisse la tête et vois arriver dans nos pieds une grenade, tournoyant lentement sur elle-même. Simultanément, j’entends une voix crier « Qu’est-ce que c’est ? ». À notre table, Yvon hurle « Attention, grenade ! ».
Avant même la fin de sa phrase, nous renversons machinalement la table. Je pivote sur moi-même, m’engouffre dans le bar et cours me réfugier tout au fond, dans les toilettes. Je franchis à peine la porte que j’entends la puissante déflagration. Un silence suit, avant des cris d’horreur. Alors a lieu une seconde déflagration, suivie de hurlements, dans le bar et sur la terrasse.
Pétrifié, je me sens pris au piège. Paniqué, je réfléchis à comment m’échapper, persuadé que l’on va venir nous achever.
Ma tête bourdonne. Je frissonne. Mes sens sont en éveil. J’ai mal à la tête, je transpire comme un fou. Mon cerveau s’emballe et je gamberge à deux-mille à l’heure.
Que faire ? Où aller ? Tout s’entrechoque dans mon esprit. Il me dicte des ordres et des contrordres, simultanément. Ces minutes me semblent une éternité. Je me demande ce que sont devenus Lionel et Yvon, que j’ai perdus de vue dans la confusion. Sont-ils morts ?
Sur la terrasse du bar, des cris et des pleurs déchirent le lourd silence qui s’est abattu tel une chape de plomb. Les mouvements y sont nombreux. Un cri me tire de ma torpeur : « Allez, on s’arrache ! ». C’est Lionel et Yvon. Un immense frisson me parcourt. Ils sont vivants !
Je sors comme au ralenti et immédiatement sur la terrasse une odeur de poudre me prend à la gorge. Une odeur chimique, acre, très forte. Cette puanteur, cet instant, restent à jamais gravés en moi.
Je quitte précipitamment le bar, les yeux rivés au sol. Le marbre blanc, ordinairement moucheté de points noirs, est parsemé de gouttes rouge vif ainsi que de morceaux de chair. Puis viennent des taches de sang plus importantes. Je tourne la tête machinalement vers la droite et vois, à l’autre bout de la terrasse, un enfant au sol, inanimé. Il est couvert de sang et autour de lui deux personnes s’agitent.
Fuyant cette ambiance de chaos, nous sautons tous trois dans un taxi, direction la base.
Le chauffeur, très agité, nous apprend que les terroristes s’en sont pris ensuite à un autre établissement empli d’Européens, à deux pas du café. Il conduit très vite, mais pas encore assez à notre goût. Il répète en boucle la même phrase : « Catastrophe, catastrophe, mauvais pour le business »…
De mon côté je n’arrête pas de parler, sidéré et abasourdi par ce que je viens de vivre.
Arrivés à la base, Lionel et moi sortons en trombe du taxi. Yvon reste dans le véhicule, qui repart à toute allure, afin de se rendre à la 13 DBLE, située plus loin sur la route. En militaire de carrière, il se dépêche de rentrer pour « rendre compte » et se mettre au service de son unité opérationnelle.
Agités et nerveux, nous nous précipitons auprès du militaire posté à l’entrée de la caserne. Visiblement nous sommes les premiers à rentrer, puisque nous le prévenons de ce qui vient de se passer. Il nous demande de le suivre et nous nous retrouvons devant le sous-officier de permanence ce soir-là, un maréchal des logis, qui consigne dans son gros livre des évènements du jour ce que nous lui relatons.
Mon récit est totalement décousu, je suis hystérique. Le chef m’envoie vers l’infirmerie pour la nuit. L’infirmier de garde me propose de l’eau ; j’en bois des litres. Voyant que je suis toujours aussi agité, il me propose un cachet pour me détendre et dormir. Je le refuse à plusieurs reprises, par peur de sombrer dans le sommeil. Je suis alors persuadé que les assaillants vont revenir pour m’achever. Plusieurs heures s’écoulent avant de m’écrouler de fatigue, en sueur et terrorisé.
Je passe la journée suivante à l’infirmerie, après quoi je réintègre ma chambre et retrouve mes camarades. Nous sommes les stars de la journée ; nous passons en fait notre temps à être tour à tour moqués et assaillis de questions sur l’évènement de la veille.
Deux jours après ce que l’on appelle alors « l’incident », je suis entendu séparément de mes deux autres camarades d’infortune, dans les locaux de la Prévôté3. Je suis interrogé par des gendarmes et des civils, venus spécialement de France pour nous entendre. Ceux-là se placent dans un coin de la pièce, sans un mot, comme dans les films. Ils m’observent, m’écoutent et scrutent le moindre de mes gestes.
Tout au long de mon récit je m’agite et fais de grands gestes avec mes bras. L’officier de Police Judiciaire, qui tape sur sa machine à écrire en posant quelques questions, reste quant à lui imperturbable. On se croirait vraiment dans un film.
Il finit par relire ma déposition à haute voix et me la fait signer. Les civils quittent alors la pièce, toujours aussi silencieux.
Je demande s’il est prévu de nous rapatrier en France, après ce que nous avons vécu. On me répond que non, que j’ai signé pour un service long et qu’en conséquence je ferai mon temps sur place. Fin de l’histoire !
Mais je réitère ma demande à plusieurs reprises auprès des différents chefs, dans les jours qui suivent, et la réponse est invariablement la même.
Mes doléances et autres « chouinements » répétés finissent par agacer mes supérieurs. De même, les jours suivants, certains de mes camarades me lancent à chacun de mes larmoiements la même rengaine :
« Tu n’es pas blessé ? Non ? Alors fais pas chier ! »
« T’es pas une gonzesse ? T’es pas un pédé ? Alors fais pas chier et va bosser ! »
Ou encore : « Ici t’es à l’armée, c’est la coloniale ! T’as eu ton baptême du feu, t’es presqu’un soldat, maintenant ! Alors fais pas chier et va bosser. Sors et surtout pense à autre chose, ça va passer ! »
Entre les sous-entendus, les moqueries, voir les menaces à peine voilées, je comprends que personne ne peut, ni ne veut m’aider. Je sais que dorénavant je ne peux compter que sur moi-même. Comme le soir de l’attentat.
Je saisis alors, peut-être enfin, que pour survivre je dois serrer les dents, me taire, m’endurcir, avancer coûte que coûte sans jamais me soucier ni du regard ni du jugement des autres, sans jamais me retourner… ou sombrer !
Lionel et moi ne reparlons quasiment pas de ce que nous avons vécu. Nous restons copains, mais en nous éloignant l’un de l’autre.
