Charles et Zita - Clotilde Jannin - E-Book

Charles et Zita E-Book

Clotilde Jannin

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Beschreibung

La fusion entre roman historique et romance chrétienne !
Fascination pour les têtes couronnées
Histoire européenne
Il était une fois … Comme dans tout conte de fées qui se respecte, cette histoire raconte la vie d’un prince qui aimait une princesse. Les bonnes fées semblaient s’être penchées sur les berceaux de Charles, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et de la ravissante Zita : beaux, jeunes, amoureux, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
Mais l’Histoire les rattrapa et le conte de fées se mua en tragédie. Propulsés sur le trône à tout juste vingt-neuf et vingt­-quatre ans, ils durent faire face à la Première Guerre mondiale, à ses millions de morts et de blessés, puis à l’exil et la pauvreté. Les épreuves s’enchaîneront, mais dans l’adversité Charles et Zita de Habsbourg donneront jusqu’au bout l’exemple d’un couple profondément amoureux et chrétien.

Grâce à sa plume délicate, Clotilde Jannin livre ici un roman inspiré et inspirant. Largement documenté, elle donne à voir la magnificence d’un empire séculaire proche de l’effondrement et l’amour d’un couple que rien, pas même la mort, ne saura ébrécher.

 À PROPOS DE L'AUTRICE

Passionnée d'histoire, Clotilde Jannin fait découvrir aux enfants et aux jeunes de grands personnages de l'histoire de France et des héros enthousiasmants.

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Seitenzahl: 452

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Création de couverture : Sophie Fichefeux

Édition : Anne-Sophie Chauvet

Illustration de couverture : Alessandra Fusi

Conception graphique et mise en pages : Soft Office (38)

Relecture : Nolwenn Cafel

 

© Éditions Emmanuel, 2025

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

 

ISBN : 978-2-38433-261-8

Dépôt légal : 2e trimestre 2025

Clotilde Jannin

Charles & Zita

Un destin pour la paix

Par souci de simplicité, les noms propres seront francisés plutôt que gardés dans leur forme allemande ou hongroise.

Prologue

23 octobre 1921

Le soleil vient de se lever, dévoilant de sa lumière pâle le double ruban argenté d’un chemin de fer qui serpente jusqu’à l’horizon de cette vaste steppe hongroise, balayée par un vent mordant. Le carillon léger de l’angélus résonne dans l’air frais, à demi étouffé par une épaisse couche de nuages gris. Le tintement grêle d’une clochette lui répond, tout proche de la voie ferrée. Un prêtre, debout derrière une simple table de bois couverte d’une nappe de fortune, élève l’hostie avec une gravité solennelle.

À deux mètres de là, agenouillés côte à côte sur les rails froids et durs, un homme et une femme inclinent la tête. Absorbés par leurs prières, ils n’entendent pas le halètement de la locomotive que l’on charge de charbon ; ils ne voient pas les soldats, eux aussi agenouillés le long des wagons, mais un peu en retrait, par respect. Ils ne sentent pas le vent froid qui soulève des tourbillons de poussière. Lui est vêtu d’un uniforme froissé ; la casquette militaire, qu’il tient à la main, ne dissimule plus ses tempes grisonnantes, qui contrastent avec la jeunesse de son visage. À sa droite, elle est enveloppée d’un élégant manteau de laine noire éclairé d’un col blanc et coiffée d’un chapeau cloche de la même teinte, sous lequel on aperçoit sa chevelure brune.

Lorsque le prêtre repose lentement l’hostie sur la patène dorée, ils relèvent la tête en parfaite harmonie, d’un geste accordé révélant une profonde intimité ; le regard bleu acier de l’homme se fond dans les yeux noisette de son épouse ; un même sourire, grave mais empreint d’affection, naît sur leurs lèvres et illumine leurs visages, où se mêlent fatigue et inquiétude. En silence, elle saisit la main qu’il lui tend discrètement et la serre avec tendresse.

Leurs pensées s’envolent vers toutes ces messes auxquelles ils ont assisté ensemble, et surtout à celle, inoubliable, célébrée dix ans plus tôt dans une vaste chapelle fleurie où ils s’étaient promis amour et fidélité. Dix ans qui leur semblent une éternité, tant ces années ont été différentes de ce que semblait leur promettre la vie. Tout avait pourtant commencé comme un conte de fées…

I

Mariage d’amour

7 janvier 1911

Les flocons de neige tourbillonnaient autour de la petite ville de Brandeis, en Bohême autrichienne 1. Un froid vif s’insinua dans la salle de repos des officiers, avivant les flammes qui crépitaient dans la cheminée de pierre.

— Fermez donc la porte, capitaine ! bougonna un officier plus âgé sans tourner la tête.

Un jeune homme portant fièrement l’uniforme éclatant du 7e dragons – veste bleu vif à brandebourgs, et pantalon rouge – s’exécuta en hâte, puis salua amicalement les quelques hommes qui se trouvaient réunis dans la pièce. Il prit place dans un fauteuil garni de coussins vert fané en soupirant d’aise.

— Je ne suis pas fâché d’avoir fini ma journée ! J’aime monter à cheval, mais l’entraînement au manège sous la neige est rude ! Ces deux jours de repos seront appréciables !

— Chanceux ! Demain, c’est mon tour, déplora l’un de ses compagnons. Tenez, j’ai fini le journal, si vous le voulez ?

Le nouveau venu accepta d’un sourire et déplia la Grazer Tagblatt 2. Les pages crissaient doucement sous ses doigts. Parcourant avec intérêt les articles politiques, il s’intéressa aux nouvelles de la cour de son oncle, le vieil empereur François-Joseph, avant de passer aux informations venues des quatre coins de cet immense empire rassemblant des peuples si variés. Dans la douce chaleur du feu dansant dans la cheminée, enveloppé par le murmure des conversations, Charles d’Autriche s’assoupissait progressivement, tournant machinalement les pages. Il se préparait à replier le journal quand, soudain, un mot familier attira son regard. « Château de Schwarzau ». Que de bons souvenirs de jeunesse ! Il lut attentivement le court entrefilet.

« Vienne, le 5 janvier. Les fiançailles prévues demain au château de Schwarzau entre le prince Jaime de Bourbon et la jeune princesse Zita de Bourbon-Parme ont dû être annulées, à cause du décès du comte Anton Lucchesi-Palli, proche de la famille de Parme. »

Le jeune lieutenant pâlit, ses doigts se crispèrent sur le papier et il bondit de son fauteuil.

— Je pars pour Vienne ! s’exclama-t-il en traversant la pièce à grands pas.

Ses compagnons, éberlués, se regardèrent.

— Vienne ? Mais il doit y aller la semaine prochaine, pour le grand bal de la cour !

— Peut-être notre cher archiduc a-t-il reçu une mauvaise nouvelle ? suggéra un autre.

— On lui aurait envoyé un télégramme… Attendons plutôt son retour !

Pendant que l’on s’étonnait ainsi, Charles de Habsbourg, le cœur battant, se dirigeait à grands pas vers la gare dans la nuit glaciale. Un train direct pour Vienne partait vingt minutes plus tard, il lui fallait absolument l’attraper.

Essoufflé, il s’assit sur une banquette d’un compartiment de première classe, enleva son lourd manteau qui dégageait une odeur âcre de laine humide. Déjà la locomotive sifflait et, dans un nuage de vapeur blanche tranchant sur la nuit sombre, le train s’ébranla. Le bruit régulier des roues sur les rails et les secousses du wagon semblaient lui rappeler sans cesse l’urgence de son voyage.

— Zita, fiancée ? murmura-t-il d’une voix bouleversée. Je ne veux pas le croire… Pourtant, Jaime est un Bourbon comme elle, cela n’a rien d’impossible… Il faut que je sache si cela est vrai ! À Vienne, on pourra me renseigner.

Un visage, illuminé par des yeux bruns pétillants et un sourire malicieux, se dessina devant lui. Celui de Zita, la petite sœur de ses chers amis Sixte et Xavier, avec lesquels il avait tant joué à Schwarzau ou chez ses grands-parents, dans leur domaine de Wartholz ; Zita, devenue une ravissante jeune fille, qu’il avait retrouvée par hasard lors d’une visite chez une tante l’été de l’année précédente. Il se souvenait encore de l’odeur des roses dans le parc, de son rire clair, des discussions animées lors des promenades en calèche. Parties de tennis ou de chasse, bals, excursions et sorties au théâtre les avaient rapprochés. Il avait été charmé par son intelligence, sa beauté, son humour. Mais l’aimait-elle ? Elle était encore si jeune ! Il n’avait pas voulu la bousculer par une déclaration hâtive, et était reparti pour sa garnison sans rien dire. Et maintenant, un autre aurait parlé avant lui ? Il ne pouvait supporter l’idée de l’avoir perdue à jamais ! Comment demeurer dans cette terrible incertitude ? Les vibrations du train résonnaient dans son esprit troublé. Auprès de qui pourrait-il s’informer discrètement ? Soudain, une idée germa. Sa chère grand-mère, l’archiduchesse Marie-Thérèse 3 ! Elle était aussi la tante de Zita. Elle connaîtrait sûrement le fond de l’histoire !

au même moment, château de schwarzau, autriche

— Pourriez-vous vous tourner légèrement vers la droite, Altesse ? demanda la couturière, accroupie sur l’épais tapis vert qui couvrait le sol de la chambre. Je voudrais ajuster l’ourlet.

Sa voix posée se mêlait au bruissement des étoffes luxueuses. Dans sa somptueuse robe de bal au corsage de mousseline rose brodé de petites perles scintillantes, Zita se déplaça avec grâce, jetant un œil à sa sœur Franziska. Celle-ci, debout devant le grand miroir au cadre doré, essayait un diadème étincelant.

— Ne penses-tu pas préférable de remonter un peu la taille ? interrogea-t-elle, observant attentivement son reflet.

Franziska considéra quelques instants la silhouette élancée de sa sœur. Les longs cheveux bruns de Zita, relevés en couronne autour de sa tête, encadraient avec douceur son visage.

— Non, cela me paraît bien ainsi, répondit-elle après une pause. En revanche, tu pourrais ajouter un petit bouquet de roses de chaque côté.

Rêveuse, la jeune fille réfléchit quelques instants, effleurant distraitement la soie lisse et brillante de sa robe. Finalement, elle approuva d’un signe de tête, avec un sourire mêlant impatience et appréhension. La présentation à la cour était un évènement si important pour une jeune fille, même une princesse de Parme habituée à fréquenter la plus haute aristocratie européenne !

Quand la couturière eut ramassé ses épingles et quitté la pièce, Franziska lança un coup d’œil taquin à sa cadette. Le feu de bois qui crépitait dans la cheminée emplissait la pièce d’une douce chaleur.

— Je parie que tu espères danser avec Charles ! lança-t-elle avec un sourire espiègle.

Zita rougit sans pouvoir retenir un large sourire. Son cœur battit un peu plus vite.

— Cicca ! protesta-t-elle, faussement indignée.

— Il sera sûrement là, souligna Franziska avec assurance. Un jour, même si c’est dans longtemps, il héritera du trône : il doit être présent pour le grand bal de la cour ! Et il ne voudra pas manquer ta présentation officielle…

La jeune princesse haussa les épaules sans répondre. Elle se remémorait les heures passées avec Charles, son sourire, l’éclat de ses yeux bleus toujours si attentifs, sa voix chaleureuse.

— Il était très empressé auprès de toi, cet été, insista la malicieuse Cicca. Il est même venu exprès de Brandeis pour te voir, juste pour deux jours !

— Il venait voir notre tante Marie-Annonciade ! répliqua Zita, tentant de maîtriser son émotion.

Franziska se rapprocha de sa sœur et l’entraîna affectueusement sur le canapé couvert de velours gris perle.

— Sérieusement, Zita, que dirais-tu s’il te demandait en mariage ? murmura-t-elle en plongeant son regard dans les yeux noisette de sa cadette.

— Je ne sais pas… avoua la jeune princesse. J’ai beaucoup d’amitié pour lui ; j’étais heureuse en sa présence… mais le mariage est une affaire sérieuse, et je ne sais pas si je suis prête à m’engager. Je voudrais mieux le connaître ! De toute façon, Maman ne semble pas très enthousiaste à l’idée de cette union. Je l’ai entendue en parler avec tante Marie-Thérèse.

— Pourquoi ? C’est un bon parti ! s’exclama Cicca, les sourcils froncés.

— Devenir impératrice d’Autriche lui semble une tâche bien difficile…

À cet instant, la pendule en porcelaine posée sur la cheminée fit entendre son carillon léger.

— Oh ! C’est bientôt l’heure du dîner ! Et il faut que je change de robe ! lança Zita en se levant précipitamment.

vienne, dix jours plus tard

Les derniers accords d’une valse résonnèrent sous les hauts plafonds de l’immense salle de bal du palais impérial de la Hofburg, illuminée comme en plein jour par les lustres de cristal étincelant. Zita regrettait l’absence de sa chère Cicca, grippée, mais rayonnait dans sa robe blanche et rose. Elle venait de remercier d’un sourire son cavalier, lorsqu’un officier s’approcha d’elle et, en s’inclinant, lui tendit la main pour la polka qui débutait. Tout en tourbillonnant à son bras, Zita repensait aux quelques mots soufflés par Charles, juste avant l’ouverture solennelle du bal.

— Je suis si heureux de vous revoir ! M’accorderez-vous une danse ?

Le cœur de la jeune fille avait battu un peu plus vite, mais elle n’avait pas eu le temps de lui répondre que trois coups avaient résonné : l’empereur avait franchi la porte ouverte à deux battants, et il lui avait fallu rejoindre le cavalier imposé par le protocole impérial.

La jeune princesse de Parme ne quittait pas la piste de danse. Les hommes s’empressaient pour avoir le plaisir et l’honneur de danser avec elle. Charles la suivait des yeux, ne dansant que les quadrilles avec ses cousines. Une impatience grandissante emplissait son cœur. Il observait Zita avec attention, son cœur se serrant à chaque sourire qu’elle offrait à un autre.

Comment trouver une occasion favorable pour lui confier ses sentiments ? Sa grand-mère avait été formelle : l’annonce des fiançailles n’était qu’une rumeur, nourrie par l’intérêt marqué de Jaime auprès de sa cousine. Hélas ! La soirée s’acheva sans que l’archiduc eût pu rejoindre celle qui occupait ses pensées.

Le lendemain matin, Charles reçut une convocation inattendue de l’empereur François-Joseph. Une lueur de surprise se devinait dans les yeux bleus du jeune archiduc quand il se présenta à son oncle.

— Majesté, dit-il en s’inclinant avec respect, vous m’avez fait demander ?

François-Joseph, le visage encadré de ses longs favoris blanchis par l’âge et les soucis, l’observa attentivement avant de répondre. Sa voix empreinte d’une autorité naturelle résonna dans la vaste salle.

— Bonjour, Charles. Oui, je voulais t’interroger, car je m’inquiète : on dit que tu serais fiancé secrètement avec une princesse allemande ?

— Oh ! non ! protesta vivement le jeune homme en rougissant légèrement.

— Pourtant, Charles, il est temps que tu te maries… et avec une femme de ton rang ! Tu ne peux épouser qu’une princesse, continua l’empereur en fixant son neveu avec insistance.

— Mais, Majesté…

— C’est un ordre, Charles !

— Eh bien… tenta d’expliquer le jeune archiduc, très agité.

L’empereur l’interrompit fermement.

— Je le répète, Charles, c’est un ordre ! Si tu ne connais pas de princesse qui te plaise, le plus simple est que tu prennes l’Almanach du Gotha pour en trouver une.

— Majesté… hésita Charles.

— Tu as six mois ! Bien, à présent, je ne veux pas te retenir. Au revoir, Charles, conclut François-Joseph d’un ton définitif sans même chercher à écouter son neveu.

Un peu décontenancé, Charles sortit après un salut respectueux. Il n’avait pas besoin de consulter l’épais annuaire des familles princières d’Europe. Un seul nom y retiendrait son attention. Le visage doux de Zita, ses yeux pétillants, son sourire lumineux revenaient sans cesse à son esprit. Mais l’aimait-elle assez pour accepter la lourde charge d’impératrice d’Autriche ? se demanda-t-il en descendant les escaliers majestueux. Il ne pouvait plus imaginer l’avenir sans elle.

Les collines boisées au pied des Alpes abritaient une basse maison blanche. L’archiduc Charles venait depuis son enfance dans ce domaine de chasse appartenant à sa grand-mère. Mais le printemps de cette année 1911 semblait si différent, annonciateur d’un été éblouissant. Un long fusil retenu à l’épaule par une courroie de cuir, le jeune homme marchait avec entrain dans le sous-bois odorant. Sur les épines de pin odorantes jonchant le sol, son pas était silencieux. Soudain, l’appel sonore d’un coq de bruyère résonna dans la forêt. Sur une branche basse, l’animal, queue largement déployée, chantait pour appeler sa femelle. Charles se figea, le cœur battant. Il jeta un regard derrière lui pour avertir sa compagne.

— Ici ! articula-t-il en silence en tendant la main vers l’arbre.

Zita, qui avait tant de fois chassé avec ses frères ou ses amis, avait déjà aperçu l’oiseau et hocha la tête d’un air entendu. Un regard complice confirma leur manœuvre. Charles fit habilement glisser le fusil de son épaule, l’arma, visa avec une concentration intense. Il observait le mouvement de l’oiseau absorbé dans sa parade, sentait le parfum d’humus qui s’élevait de la forêt, le bois lisse de la crosse et le métal froid contre sa joue. Un coup de feu déchira la quiétude matinale et, dans un tourbillon de feuilles et de plumes, le tétras s’abattit sur le sol. Charles se redressa, très satisfait de la précision de son coup.

— Joli coup ! s’enthousiasma la jeune fille. C’était plus réussi que ton tir à Wartholz, quand nous étions petits, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle.

Un éclat de rire amusé traversa le temps et réveilla des souvenirs d’enfance partagés.

— Oh ! tu te souviens de cette fenêtre cassée ! s’exclama Charles, à demi confus, à demi attendri. Que de bons moments j’ai passés avec tes frères Sixte et Xavier !

— J’avoue que nous, les filles, nous trouvions que vous, les garçons, étiez bien turbulents ! Mais je me rappelle avoir été touchée par l’attention que tu portais à ton petit frère, Max.

 

Après cette chasse fructueuse, Charles et Zita ne se pressèrent pas pour revenir à la maison où les attendaient Franziska et l’archiduchesse Marie-Thérèse. Les sentiers sinueux de la forêt ou les galops dans les collines leur offraient une intimité discrète, loin des formalités mondaines des salons viennois. Charles, s’épanouissant sous l’écoute attentive de la jeune princesse, lui confiait ses pensées concernant l’avenir de l’empire. Soudain, il s’interrompit et se tourna vers Zita avec un regard affectueux.

— Tu es sûre que je ne t’ennuie pas avec mes réflexions politiques ?

— Oh ! certainement pas ! Tu sais bien que, même si je suis née en Italie dans une famille d’origine française, je considère l’Autriche comme ma patrie.

— Tu vois, reprit Charles avec animation, même si je ne serai pas empereur avant de longues années, je considère qu’il est de mon devoir de m’y préparer dès maintenant. L’empire est bien différent des autres États d’Europe ; il rassemble tant de nationalités différentes !

— Dix-sept, si je me souviens bien de ce que tu m’as dit hier ?

— C’est exact… Ce qui m’a fait autant de langues à apprendre !

Zita, qui parlait couramment six langues 4, ne put retenir une exclamation admirative.

— Pour l’instant, reprit Charles, l’empire est gouverné par l’Autriche, avec une part d’indépendance pour le royaume de Hongrie. Mais cet équilibre, que l’empereur a établi à grand-peine, est instable et n’est maintenu que par la force et l’habitude. Une fois que François-Joseph aura disparu, que deviendra la Double Monarchie 5 ? Mon oncle François-Ferdinand, qui montera sur le trône ensuite, veut favoriser un troisième pôle, avec les nations slaves du Sud, pour faire contrepoids à la Hongrie. Mais cette solution ne me paraît pas satisfaisante. Il me semble normal que chaque peuple puisse jouir d’une certaine indépendance. J’imagine plutôt une fédération de nations, conduite par l’empereur.

Zita gardait un silence songeur, méditant ces réflexions politiques, touchée par l’engagement sincère de son compagnon de chasse et la maturité de sa vision politique.

— Ce seront de grandes réformes, souligna-t-elle enfin ; il y aura sûrement des protestations, des revendications, des jalousies…

— Je ne m’attends pas à ce que ce soit facile, mais cela me semble indispensable pour que l’empire continue à vivre et à prospérer. Je veux être un père pour chacun de mes peuples !

Zita sourit, amusée par son enthousiasme.

— Tu trouves que j’exagère ? interrogea Charles.

— Non ! J’admire le sérieux avec lequel tu envisages ta future responsabilité, et l’affection que tu sembles déjà porter aux hommes que tu dirigeras plus tard.

Après un instant de silence, l’archiduc reprit la parole, le cœur battant, alors qu’ils arrivaient à la lisière de la forêt.

— Ce sera une lourde charge. Zita, voudrais-tu…

Mais un appel joyeux l’interrompit.

— Zita ! Charles ! Avez-vous fait bonne chasse ?

Franziska sortait de la maison et venait à leur rencontre d’un pas alerte. Le jeune archiduc retint un soupir et s’efforça de faire bon visage à cette nouvelle arrivante.

Le lendemain matin, les trois jeunes gens décidèrent de se rendre au grand sanctuaire autrichien de Mariazell. Charles, habile conducteur, disposait d’une voiture confortable. Roulant à travers les hautes collines verdoyantes, ils arrivèrent à temps pour la messe dans la blanche basilique nichée au creux d’une vallée. Anonymes parmi les fidèles, ils répondaient d’une même voix aux paroles rituelles, unis dans la prière. De temps en temps, les regards de Charles et Zita se croisaient dans un échange muet.

Après l’office, laissant Franziska absorbée en prière devant l’antique statue de la Vierge Marie, ils admirèrent le bel édifice baroque où flottait une odeur d’encens. C’est là, devant l’un des somptueux autels, que l’archiduc ouvrit son cœur.

— Zita… Chère Zita, voudrais-tu m’épouser ? Je t’ai aimée depuis que nous nous sommes revus, il y a presque deux ans, et c’est avec toi que je veux vivre ! Mais peut-être la charge d’impératrice d’Autriche te semble-t-elle trop difficile ?

Zita, très émue, ne put d’abord que le regarder en souriant. Enfin, elle lui prit la main avec affection.

— Oui, Charles, je désire aussi unir ma vie à la tienne. Et, avec la grâce de Dieu, je pourrai te seconder dans ta lourde tâche, quand le temps sera venu. La Vierge Marie, témoin de notre engagement ici, veillera sur nous, j’en suis sûre.

Rayonnants de joie, les nouveaux fiancés retrouvèrent Franziska sans pouvoir lui cacher l’heureuse nouvelle. Le voyage du retour passa si vite, entre rêves d’avenir et confidences !

13 juin 1911

Une agitation fébrile régnait dans les somptueux salons de la villa delle Pianore, le palais toscan des Bourbon-Parme. On dressait la table avec la vaisselle d’argent et des verres de cristal étincelant. Des fleurs aux mille couleurs embaumaient l’air. On époussetait les statuettes de porcelaine fine et les tableaux anciens. Dans les cuisines, où la chaleur du soleil rivalisait avec celle des fourneaux, on découpait des volailles avec précision, on confectionnait des pâtisseries fines, on laissait mijoter des sauces savoureuses aux parfums alléchants. Dans les chambres, les invités se préparaient, tandis que les enfants s’habillaient sous la surveillance des gouvernantes. C’était le jour des fiançailles de Zita avec le futur empereur d’Autriche !

 

La princesse, déjà coiffée et vêtue d’une robe rose pâle, ornée de fines dentelles immaculées au col et aux manches, errait dans la maison à la recherche d’un peu de calme. Ses pas l’attirèrent vers la bibliothèque. Repoussant la porte derrière elle, Zita laissa son regard se poser sur le superbe plafond à caissons, puis frôler la cheminée de marbre blanc. Les livres reliés de cuir, alignés dans des armoires sculptées, lui rappelèrent tant de souvenirs. Elle prit place dans un confortable fauteuil et ferma les yeux. C’est ici que son père, le duc Robert, aimait à rassembler sa famille le soir.

Des enfants, il y en avait toujours à la villa, et souvent auprès de lui, car de ses deux mariages étaient nés vingt-quatre princes et princesses. Parmi les douze aînés, trois étaient décédés en bas âge, et six étaient faibles d’esprit. Zita, cinquième enfant du second mariage, se rappela avec tendresse l’affection dont leurs parents les entouraient. Dans cette bibliothèque, que d’heures passées à écouter le duc leur lire les aventures d’Ivanhoé, des récits de voyage ou bien des pièces de Molière, chaque œuvre dans sa langue originelle ! Leur enfance avait vraiment été pleine de rires, de soleil, d’amour. Cher Papa, si bon… Comme elle regrettait de ne pas avoir pu lui dire adieu ! Il était mort subitement, l’année de ses quinze ans, alors qu’elle était en pension chez des religieuses en Bavière avec Franziska. Soudain, un bruit de pas, amorti par l’épais tapis persan, la ramena au présent. Une voix familière et tendre résonna à ses oreilles.

— Zita ? Je ne te dérange pas ?

La jeune princesse sourit avec affection à son fiancé, qui attira un fauteuil près du sien et lui prit tendrement la main.

— Je cherchais un lieu calme… expliqua-t-elle. Entre les enfants qui couraient dans les couloirs et les préparatifs de la fête, tout tourbillonnait !

— On nous attend, précisa l’archiduc en se penchant vers elle pour lui donner un léger baiser, mais auparavant…

Tout en parlant, le jeune homme avait tiré de sa poche un écrin de cuir. Zita y découvrit une bague scintillante, si belle que la jeune fille en eut le souffle coupé.

— Charles ! Merci ! s’exclama-t-elle enfin, les joues rosies d’émotion.

Troublée, la fiancée glissa la bague dans sa poche et se leva.

— Tu… tu ne la mets pas à ton doigt ? interrogea Charles, surpris.

Zita éclata d’un rire cristallin en reprenant l’anneau.

— Tu vois comme je suis émue ! Bien sûr que je vais la porter, et tout de suite. Elle est magnifique !

 

Après un déjeuner familial aussi raffiné que joyeux, on se rassembla dans la chapelle ducale. Les fiancés, absorbés dans la prière, confièrent leur engagement à Dieu. Même le prince Sixte, ami si proche de Charles et volontiers taquin, garda un silence recueilli. Un murmure s’éleva sous la voûte baroque :

— Ils semblent vraiment faits l’un pour l’autre !

L’empereur François-Joseph avait accordé une courte permission à son neveu. Entourés des frères et sœurs de Zita, les deux fiancés passèrent quelques jours merveilleux, montant sur la tour penchée de Pise, arpentant les ruelles médiévales de Lucques, alternant les pique-niques au bord de la Méditerranée et les promenades à pied ou à cheval dans les collines de pins odorants. Les paysages toscans, baignés de lumière dorée, étaient témoins de leurs éclats de rire, de leurs regards complices, et des promesses murmurées sous les étoiles scintillantes.

Ils visitèrent ainsi l’une des plus vieilles églises de Lucques, où était vénérée sainte Zita. L’air, alourdi d’encens et de l’odeur de la cire fondue, se mêlait avec le silence pour apaiser les âmes. En compagnie de son fiancé, la princesse, joignant les mains, s’agenouilla devant la châsse où reposait le corps de sa sainte patronne. Après une courte prière, Charles l’interrogea à voix basse.

— Ton prénom est original, pour une princesse ! Choisir la sainte patronne des servantes, c’est un peu contradictoire !

— C’est ma marraine, tante Aldegonde, qui l’a suggéré… et je suis heureuse de son choix qui me rappelle l’importance de la charité ; même les princesses doivent servir, et c’est ainsi que nous ont élevés nos parents.

Elle marqua une pause, perdue dans ses souvenirs.

— Nous avons cousu des vêtements pour des enfants pauvres, nous avons soigné des malades, parfois même contagieux, visité des vieillards, servi des repas aux plus démunis…

Charles l’écoutait avec une admiration renouvelée. Se glissant à travers un vitrail, un rayon de soleil teinta de bleu et de vert son visage.

— Je suis touché, Zita, dit-il doucement, par ta bonté et ton dévouement. Ensemble, nous pourrons faire tant de bien !

La jeune fille lui serra la main.

— Merci, Charles, murmura-t-elle. Je crois que c’est cette éducation qui m’a forgée, qui m’a appris la vraie valeur de l’humilité et du service. Nous sommes au service de ceux qui ont besoin de nous, quelle que soit notre position.

 

Cependant l’archiduc ne pouvait s’attarder longtemps.

— Je regrette de devoir partir pour l’Angleterre, soupira Charles le dernier soir, mais l’empereur m’a chargé de le représenter au couronnement du roi George V. En passant par Paris, j’en profiterai pour revoir ton frère Xavier. Et j’ai pensé aussi à aller rendre visite à ton aînée, Adélaïde, dans son couvent en Angleterre !

— Tu leur diras toute mon affection ! répondit Zita en posant sa main sur celle de Charles.

— Bien sûr ! Et toi, de ton côté, pourras-tu aller voir le pape pour lui demander de bénir notre union ? Tu sais bien que cela sera impossible, une fois que nous serons mariés… 6

— Ce sera facile à organiser, accepta Zita.

Dans la chaleur douce de la soirée toscane, alors que le crépuscule doré enveloppait la villa de son manteau apaisant, leur conversation s’attrista un instant de la mélancolie de la séparation imminente. Mais ils savaient que leur amour était plus fort que la distance qui les séparerait bientôt.

La messe s’achevait dans la chapelle privée pontificale. Le parfum de l’encens s’élevait sous la voûte somptueusement ornée par un grand peintre de la Renaissance. La princesse Zita, assise entre sa mère et Sixte, ajusta sa mantille de dentelle blanche et jeta un regard sur sa jeune sœur, Isabelle, qui venait de recevoir la confirmation des mains du pape. Pie X passa dans la sacristie, tandis qu’un des prêtres s’approcha de la fiancée.

— Sa Sainteté va vous recevoir avec votre mère, si vous voulez bien me suivre.

La duchesse Maria-Antonia et sa fille suivirent leur guide à travers un long couloir dallé de noir et blanc. Dans la bibliothèque pontificale, le pape les accueillit avec un sourire aimable. Les deux femmes s’agenouillèrent pour recevoir sa bénédiction.

— Alors, vous allez épouser l’héritier du trône ! conclut Pie X. Je vous souhaite un grand bonheur !

Zita, surprise, protesta respectueusement.

— Non, Votre Sainteté, mon fiancé est l’archiduc Charles. Il n’est pas l’héritier du trône, contrairement à ce qu’ont annoncé certains journaux italiens.

— Non, insista le pape, soudain plus grave. Charles est bien l’héritier…

— Mais, Votre Sainteté ! s’exclama Zita, son oncle François-Ferdinand n’abdiquera sûrement pas !

— Une abdication ? hésita le pape. Je ne sais pas…

Un court silence s’établit. Zita, étonnée, s’interrogeait sur le sens des paroles du pontife. La duchesse de Parme, pensive, fixait sa fille et lui fit un signe discret de la main, lui demandant de ne pas insister. Bientôt, Pie X reprit la parole avec une assurance renouvelée.

— Mais je sais une chose, affirma-t-il avec force, Charles sera le successeur de l’empereur François-Joseph. Et je m’en réjouis profondément, car il est la récompense que Dieu accorde à l’Autriche, pour avoir défendu l’Église !

Après avoir salué le pape vieillissant, Zita et sa mère se retirèrent avec une révérence. Quand la porte se referma derrière elles, la princesse se tourna vers sa mère avec un sourire amusé.

— Heureusement que le pape n’est pas infaillible en matière politique ! chuchota-t-elle en riant.

Sans répondre, la duchesse de Parme secoua la tête, son sourire grave mêlé d’inquiétude.

1. Aujourd’hui, Brandýs nad Labem, République tchèque.

2. « Feuille quotidienne de Graz », journal d’une ville autrichienne.

3. En fait, grand-mère par alliance, car elle était la troisième épouse de son grand-père, l’archiduc Charles-Louis, frère de François-Joseph.

4. Allemand, français, italien, portugais (pays de sa mère), anglais et espagnol.

5. Accord institué par François-Joseph pour associer les gouvernements de l’empire autrichien et du royaume hongrois, pour qu’ils soient dirigés par le même monarque Habsbourg.

6. Le roi d’Italie, allié politique de l’Autriche, était alors en lutte contre le pape au sujet des États pontificaux.

II

Unis pour toujours

En ces premiers jours d’octobre 1911, un soleil presque estival réchauffait l’aérodrome de Wiener Neustadt, faisant monter du sol, détrempé par les pluies des derniers jours, une senteur lourde de terre mouillée qui se mêlait aux relents d’essence. Charles descendit de voiture, aidant sa fiancée et Franziska à faire de même, tandis que le prince Sixte et Max, le jeune frère de Charles, sautaient habilement à leur suite.

— Regardez ! s’exclama Max en pointant un avion qui s’élançait dans le ciel bleu sans nuage.

Dans un vrombissement assourdissant, un biplan passa à quelques dizaines de mètres au-dessus d’eux. Les longues plumes ornant le chapeau de Zita s’agitèrent, tandis que Cicca retenait le sien.

Charles observait l’appareil à travers des jumelles, les yeux brillants d’enthousiasme.

— C’est incroyable ! L’avenir est vraiment dans les airs !

La princesse hocha la tête, partageant son émerveillement, mais une ombre de préoccupation traversa ses traits.

— C’est impressionnant, mais aussi dangereux ! Souviens-toi des accidents de lundi dernier ! Par chance, aucun mort n’est à déplorer pour cette première Semaine de l’Aviation autrichienne.

Un pilote, casque et veste de cuir, passa près d’eux. Ses mains étaient tachées d’huile et son visage aux sourcils froncés révélait une intense concentration. Les avions passaient au-dessus de l’aérodrome dans des défis successifs. Les pilotes rivalisaient pour établir des records de vitesse, de durée, d’altitude ou de distance. Des prix seraient attribués à la cérémonie de clôture. Soudain, une fanfare retentit. Le maire, à qui l’on avait signalé l’arrivée des visiteurs de marque, vint accueillir l’archiduc et sa fiancée.

Dans le pavillon d’honneur bâti en lisière de l’aérodrome, Charles et Zita s’entretinrent longuement avec des pilotes, des ingénieurs et le directeur d’une grande firme de construction aéronautique. L’archiduc autrichien posait de nombreuses questions sans remarquer qu’une foule croissante s’amassait près de lui. Des milliers de personnes s’étaient rassemblées pour ce dernier jour de festivités. Bientôt, l’orchestre entonna l’hymne impérial. Des applaudissements nourris couvrirent le ronronnement des moteurs, et des acclamations enthousiastes vibrèrent dans l’air automnal.

— Vive l’archiduc Charles ! Longue vie à notre empereur François-Joseph !

Le fiancé salua la foule en liesse, avec un sourire radieux. À son côté, Zita agitait gracieusement la main, mais ses yeux s’assombrirent.

— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Charles.

— Ces applaudissements… Cela me semble excessif et m’inquiète ! La foule est si rapide à renverser ceux qu’elle acclame. Regarde ce qui s’est passé dans ma famille, en Italie ou au Portugal !

L’archiduc fronça les sourcils, attentif à ces réflexions.

— Je vois bien, continua Zita avec force, que les peuples de l’empire respectent l’empereur. Mais ensuite ? Le pouvoir est si fragile ! Il ne faut pas désespérer, bien sûr, mais simplement être conscient des limites de la loyauté populaire.

Charles l’observait, pesant ces mots. L’inquiétude voilait ses yeux bleu-gris. Enfin, après plusieurs minutes d’un silence pesant, il reprit la parole.

— Je pense que je comprends ce que tu veux dire… mais, en Autriche, c’est différent. Je t’en prie, parlons d’autre chose !

Zita, craignant d’avoir peiné son fiancé, acquiesça de la tête et continua à sourire à la foule, déterminée à affronter avec confiance, à ses côtés, les incertitudes de l’avenir.

20 octobre 1911

Le jour déclinait sur le château de Schwarzau ; les ombres des hauts arbres du parc s’allongeaient sur les pelouses verdoyantes, sur lesquelles se poursuivait une bande joyeuse d’enfants. Zita, déjà parée d’une robe du soir en soie rose pâle brodée d’argent, s’installa confortablement dans un fauteuil d’un des vastes salons, soulagée de pouvoir s’asseoir un peu avant le dîner de gala.

— Ces derniers jours ont été bien remplis ! soupira-t-elle en se tournant vers son fiancé.

— Les gens du village étaient si contents de pouvoir venir nous féliciter ! fit remarquer Charles. Et aussi les pompiers, les anciens combattants, sans oublier les enfants !

— Oui, la famille a des liens importants avec eux. À Noël, chacun de nous préparait un cadeau pour un enfant du village. Je me souviens avoir offert une trompette à l’un des garçons ! se souvint Zita. Nous leur cousions des vêtements aussi.

À l’autre bout de la pièce, la duchesse de Parme bavardait avec l’archiduc François-Ferdinand et son épouse, Sophie. Soudain un ronronnement se fit entendre à l’extérieur, s’intensifia pour devenir un grondement sourd, puis un vrombissement assourdissant. Tous se précipitèrent sur le balcon. La mère de Charles, l’archiduchesse Marie-Josèphe, qui se promenait dans le parc, leva la tête, alarmée. Une ombre immense couvrait le château.

— C’est un dirigeable ! s’écrièrent les enfants en battant des mains. Hourra !

Le gigantesque ballon planait à une centaine de mètres. Soudain, un objet en tomba et s’abattit sur la pelouse. Les serviteurs se hâtèrent d’aller le chercher, et l’on apporta à Zita un superbe bouquet entouré de deux rubans jaune et noir, couleurs de l’empire, tandis que le dirigeable s’éloignait, après avoir salué en abaissant trois fois sa proue.

— Voilà encore un cadeau tombé du ciel ! sourit la jeune princesse. Hier déjà, c’est un avion qui nous a apporté une statuette…

— Je me demande ce que nos amis aviateurs nous réservent pour demain ! conclut Charles en riant.

 

Après le dîner festif, les deux fiancés sortirent sur la terrasse. Le parc était baigné de la douce clarté de la lune. L’archiduc se rapprocha de Zita et lui prit tendrement la main.

— Demain… demain nous serons unis pour la vie !

La princesse lui répondit d’un sourire affectueux et posa la tête sur son épaule.

— Zita, reprit Charles gravement, à partir de maintenant, nous devrons nous aider mutuellement à aller vers le Ciel !

— Oui, Charles, c’est aussi ce que je souhaite, avec l’aide de Dieu.

— Confions-nous à la Vierge Marie, comme nous l’avons fait au jour de nos fiançailles, et comme je l’ai fait graver sur nos alliances.

— Sous ta protection, nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu… murmura Zita.

Unis dans une même prière silencieuse, les fiancés goûtèrent le calme apaisant de la nuit. La princesse frissonna.

— Tu as froid ? s’inquiéta Charles. C’est vrai que ta robe est moins chaude que mon uniforme ! Mais avant de rentrer, je voulais t’offrir ceci…

Zita ouvrit un large écrin frappé aux armes de la maison d’Autriche. Un somptueux collier composé de six rangs de perles luisait doucement dans la pénombre. Au milieu scintillait un fermoir constellé de diamants. La princesse retint son souffle devant la beauté du présent.

— Il est magnifique ! Merci, Charles. Il sera pour moi un souvenir très précieux de notre mariage.

Le lendemain matin, Charles, brûlant d’impatience, arriva dès neuf heures, bien que la cérémonie eût été prévue pour midi. Avec sollicitude, il aida sa mère à descendre de voiture avant de saluer cordialement les serviteurs qui s’affairaient sous un soleil déjà radieux. Des jardiniers mettaient la touche finale aux somptueuses compositions florales qui embelliraient le parvis, la chapelle et les salons ; d’autres passaient avec chaises et fauteuils pour accueillir les illustres invités. Une troupe d’enfants vêtus de blanc, les cheveux des demoiselles retenus par un large nœud de la même couleur, sortit en courant de la maison avec des cris de joie.

Les jeunes mariés avaient souhaité célébrer leur union dans l’intimité, et seules leurs familles avaient été conviées. Vêtus d’une impeccable queue-de-pie, les frères de Zita se postèrent sur le perron pour accueillir dignement les hôtes avec le fiancé. Déjà, montant les marches d’un pas martial, arrivait don Jaime, duc de Madrid, chef de la maison de Bourbon et prétendant déçu de la princesse. Son uniforme rouge à galons dorés attirait tous les regards.

— Oh ! s’exclama Sixte, les yeux pétillants de malice, j’ignorais qu’un cirque était prévu pour les divertissements !

Jaime foudroya son cousin du regard tandis que Charles et Xavier retenaient à grand-peine leur hilarité. Les illustres invités se pressaient dans le parc, devant la demeure. Robes de soie à longue traîne, diadèmes et colliers éblouissants ou uniformes chamarrés tranchaient sur les habits noirs. Les enfants de l’école du village, endimanchés, se rangeaient sagement le long de l’allée. Soudain, le téléphone retentit dans la maison et, quelques minutes plus tard, le prince Lobkowicz, chambellan de l’archiduc, pencha vers lui sa moustache grise et lui glissa quelques mots.

— L’empereur vient d’arriver à la gare de Saint-Egyden, par son train spécial ! annonça Charles avec animation. Il sera bientôt au château !

La nouvelle se propagea rapidement parmi les invités, et un silence respectueux s’établit. Mais, alors que tous étaient tendus vers l’arrivée du monarque, voici que l’air se mit à vibrer ; les hauts arbres du parc frémirent. Tous les regards se tournèrent vers le ciel. Perçant les nuages, un avion apparut, tournoya légèrement au-dessus de la demeure et agita ses ailes dans un salut amical, sous l’admiration générale.

Zita, attirée par le bruit qui s’élevait du jardin ensoleillé, s’était approchée de sa fenêtre et avait légèrement écarté le rideau de velours. Sa robe ivoire brodée de fleurs de lys et rehaussée de fines dentelles dessinait sa taille fine. Un bouquet de myrte et de fleurs d’oranger ornait avec élégance son corsage.

— Encore un salut des aviateurs ? interrogea avec amusement Franziska, venue aider sa sœur dans les derniers préparatifs

— Charles est passionné par l’aviation ! sourit la fiancée.

Une femme de chambre s’approcha, portant un écrin ouvert où scintillait un diadème resplendissant.

— L’empereur t’a fait un superbe cadeau de noces, fit remarquer Cicca.

— Oui, c’est si bon de sa part ! Mais tous ont offert des présents magnifiques. Nous avons même reçu deux canaris d’un éleveur de Vienne ! Et une planète a été baptisée de mon nom, précisa Zita, amusée et touchée par l’affection populaire.

Bientôt, une autre servante entra, chargée d’un long voile de dentelles de Valenciennes. Puis, à sa suite, ce fut la duchesse de Parme, qui offrit à sa fille une rivière de diamants étincelants. Zita, émue, l’accrocha autour de son cou, sous le collier de perles offert par son futur époux.

À cet instant, une fanfare éclata dans les jardins ensoleillés.

— Voici enfin l’empereur ! s’exclama Charles, au comble de l’impatience.

On abaissa le fanion de la maison ducale de Parme pour hisser, sur le toit du palais, l’étendard impérial. Sous l’œil attentif d’une caméra, l’empereur François-Joseph descendit de voiture et s’avança vers le perron, d’un pas alerte malgré ses quatre-vingt-un ans.

— Que Votre Majesté me permette de lui dire toute ma joie de l’accueillir ici aujourd’hui, déclara Charles en s’inclinant profondément devant son oncle après l’avoir salué militairement.

— Mon cher Charles, je suis si heureux d’être parmi vous aujourd’hui ! lui répondit l’empereur en lui serrant la main très chaleureusement.

L’empereur gagna les salons au premier étage et baisa la main de son hôtesse, la duchesse de Parme. Zita, émue, esquissa respectueusement une révérence ; mais le monarque l’interrompit et l’embrassa affectueusement sur les deux joues.

— J’aime Charles comme mon fils, madame, déclara-t-il, et je vous considère déjà comme ma fille !

Après quelques minutes de félicitations, le cortège nuptial se dirigea vers la chapelle où l’orgue entonnait une marche solennelle et joyeuse. À la droite de l’empereur, Charles, en grand uniforme, tendit le bras à sa mère, l’archiduchesse Marie-Josèphe. Zita le suivit, entre sa mère et son cousin de Bourbon.

— Tu vois, Jaime, murmura la princesse, taquine, tout se passe comme tu l’avais espéré : tu me conduis à l’autel !

En suivant l’ordre protocolaire, les invités pénétrèrent à leur suite dans la magnifique chapelle, décorée pour l’occasion d’une profusion de bouquets et de branches de sapin. Une statue de la Sainte Vierge trônait, encadrée de fleurs. Devant l’autel, Charles, ayant confié son épée à Sixte, s’agenouilla après avoir jeté un regard amoureux à Zita qui prit place à ses côtés dans un bruissement de soie. L’empereur refusa de s’asseoir sur le trône préparé pour lui, à gauche de l’autel et, debout, bien droit, contempla les mariés avec affection.

L’envoyé du pape, le cardinal Bisletti, une mitre posée sur ses cheveux grisonnants, monta à l’autel, suivi des deux plus jeunes frères de Zita, Louis et Gaëtan, fièrement vêtus d’un surplis rouge. Bientôt vint, après les prières rituelles, l’échange des consentements. Dans un français très net, le cardinal posa la question traditionnelle.

— Charles, voulez-vous prendre pour légitime épouse Zita, ici présente, selon le rite de notre mère la sainte Église ?

Un silence ému s’établit dans la chapelle. Ceux qui n’avaient pas pu y pénétrer se pressaient dans l’antichambre, tendant l’oreille.

— Oui, je le veux ! répondit enfin Charles d’une voix étranglée par l’émotion.

— Zita, interrogea l’officiant, voulez-vous prendre pour légitime époux Charles, ici présent, selon le rite de notre mère la sainte Église ?

— Oui, je le veux, déclara aussitôt la princesse d’un ton si éclatant qu’une vague de sourires se répandit parmi les assistants.

Charles serra avec amour la main de sa femme, tandis que le vieil empereur, sortant un mouchoir immaculé, écrasa une larme qui roulait sur sa joue. Devant lui se trouvait l’avenir de la double monarchie austro-hongroise, la sauvegarde de son héritage, de tous ses efforts pour maintenir l’empire durant ces longues années.

Pendant l’échange des alliances, un hymne à la Sainte Vierge résonna dans la chapelle. Les nouveaux époux, d’une seule âme, supplièrent Dieu de bénir leur union, de leur accorder de le servir toujours. Après la communion, le chant sublime de l’Ave Maria de Schubert, accompagné à l’orgue par une harpe et un violon, porta la prière de l’assemblée, émue par l’amour et la piété qui unissaient visiblement les jeunes mariés.

Avant de conclure, monseigneur Bisletti, dépliant une lettre manuscrite, prit la parole en italien.

— Sa Sainteté le pape m’a chargé de vous transmettre ses plus vives félicitations et ses sincères vœux de bonheur, avec sa bénédiction apostolique. « Que Dieu donne au jeune couple chrétien sa protection dans l’avenir. Que la famille soit pour eux un refuge dans les heures difficiles. Qu’ils aient toujours confiance en Dieu qui donne son aide si on l’approche avec une foi et une dévotion véritable. Que le sacrement qu’ils vont recevoir leur donne le fondement d’une vie familiale heureuse. Amen. »

Les jeunes mariés, accompagnés de l’empereur, sortirent sur le balcon pour saluer la foule qui se massait sur les pelouses du château. Des photographes plongèrent la tête sous le voile noir de leur appareil pour immortaliser ce moment. L’empereur, souriant largement, demanda qu’une photographie de l’ensemble des invités fût réalisée, indiquant lui-même sa place à chacun. Puis, vers une heure, on se rassembla dans la salle à manger, redécorée pour l’occasion. Les murs blancs, éclairés par sept hautes fenêtres, étaient parsemés de fleurs de lys dorées. Le plafond à caissons était illuminé par deux lustres de cristal électrifiés. Au son d’un orchestre de chambre, les serviteurs apportèrent, sur des plateaux d’argent étincelant, des plats fins et des vins savoureux. Dans les assiettes d’or de la maison de Parme, selle d’agneau, langoustes et asperges précédèrent des sorbets à l’ananas et à la framboise, avant le dessert agrémenté de champagne doré et pétillant. À la table d’honneur, Charles et Zita échangeaient des regards tendres à travers le brouhaha joyeux des conversations. Lorsque le repas toucha à sa fin, l’empereur se leva, son verre à la main. Un silence respectueux s’établit.

— Le mariage qui nous réunit aujourd’hui m’apporte un grand bonheur, commença François-Joseph en se tournant avec un sourire affectueux vers les jeunes mariés. L’archiduc Charles a choisi la princesse Zita comme compagne, et je le félicite pour le choix de son cœur. J’accueille avec joie l’archiduchesse Zita dans ma famille.

La princesse lui adressa un large sourire de gratitude. Après avoir remercié la duchesse de Parme pour son hospitalité, l’empereur conclut d’une voix assurée.

— Et maintenant, j’exprime mes sincères félicitations aux jeunes mariés, dans l’espoir confiant qu’ils trouveront tous deux le bonheur. Dieu protège et bénisse l’archiduc Charles et l’archiduchesse Zita, et leur accorde une longue vie !

Zita et Charles remercièrent avec chaleur leur oncle. Quelle joie pour eux d’être entourés d’autant d’affection par leurs familles ! Un bonheur intense irradiait du jeune couple. Après le café, servi dans le salon adjacent, l’empereur repartit pour Vienne. Dans le vaste hall d’entrée, la famille de Parme s’assembla pour faire ses adieux au jeune couple. Bientôt, les nouveaux mariés descendirent à leur tour le perron pour gagner leur voiture, débordante de fleurs. La duchesse de Parme les suivait. Quand ils furent montés dans le coupé, elle s’approcha de sa fille et l’embrassa encore une fois avec tendresse.

— Que Dieu te bénisse, ma chère enfant ! murmura-t-elle d’une voix frémissante d’émotion.

Sous les acclamations des villageois massés le long de l’allée, Charles et Zita prirent la route pour la villa Wartholz, où ils devaient passer les premiers jours de leur nouvelle vie.

À Wartholz, où chaque recoin de la demeure, chaque arbre du parc leur évoquait des souvenirs chers, Charles et Zita se laissèrent emporter par la découverte émerveillée de leur amour. Confidences au coin du feu entrecoupées de longs silences plus expressifs que des mots, promenades main dans la main dans le vaste parc, chasses, randonnées à cheval ou à bicyclette dans les montagnes environnantes, messes quotidiennes dans la chapelle, ils vivaient chaque instant d’un seul cœur.

Un matin, l’archiduchesse rejoignit son mari sur la terrasse fermée d’une fine balustrade, adossée à la façade arrière du château. Au-delà des hauts sapins vert sombre qui se pressaient autour de la vaste demeure de briques rouges et ocre, on distinguait les premiers sommets des Alpes, déjà enneigés.

— Viens vite, Zita ! s’exclama l’archiduc d’un ton animé. J’ai repéré des chamois !

Debout derrière un télescope pointé vers les montagnes, Charles réglait minutieusement l’appareil. La jeune femme le rejoignit et colla son œil à l’oculaire, captant bientôt les silhouettes sombres des animaux bondissant sur les pentes escarpées.

— Que veux-tu faire aujourd’hui ? interrogea-t-il affectueusement quand la harde se fut éloignée.

— Peut-être pourrions-nous rester ici, suggéra la princesse. Nous avons déjà vu tant de belles choses !

— Que dirais-tu d’une promenade en barque sur l’étang ?

Aussitôt dit, aussitôt fait. Charles ferma son loden, enfonça sur ses cheveux bruns son chapeau de feutre, tandis que Zita ajustait son manteau de laine beige. Le jeune marié passa tendrement le bras autour des épaules de sa femme, et ils descendirent, par le double escalier monumental, vers la pelouse verdoyante qui s’étendait au pied du château. Ils empruntèrent un sentier bordé de cyclamens mauves, qui les mena jusqu’à l’étang, dont les eaux calmes reflétaient le ciel gris pâle. L’archiduc sortit le canot de son abri et le poussa à l’eau. À force de rames, il propulsa l’embarcation en chantant, un peu faux, un air traditionnel. Zita, bercée par le lent mouvement de la barque, observait son mari. Elle l’aimait tant !

— Que c’est bon de pouvoir passer ce temps tous les deux ici ! murmura-t-elle. J’aimerais aussi aller prier à Mariazell, puisque c’est là que nous avons décidé de nous marier, sous la protection de la Vierge.

Charles approuva d’un sourire tendre.

— Je voudrais aussi te montrer tout l’empire ! ajouta-t-il. Tu connais déjà l’Autriche et, bientôt, quand nous aurons rejoint mon régiment, tu découvriras la Hongrie et la Bohême, mais j’aimerais aussi t’emmener dans le sud !

— Il faudra que je continue à apprendre le hongrois et le tchèque ; je ne les parlerai jamais aussi bien que toi, mais j’aimerais échanger réellement avec les habitants de ces régions. Et si je pouvais également comprendre les bases des autres langues de l’empire, cela me rendrait plus proche de ces peuples.

— Kiváló ötlet ! répondit Charles avec un sourire malicieux.

— Bien sûr que c’est une bonne idée ! rétorqua Zita du même ton. Tu vois, je comprends bien le hongrois ! Mais le tchèque me semble terriblement difficile !

Un après-midi de la mi-novembre, un vent froid descendu des Alpes faisait tourbillonner les feuilles mortes dans la rue pavée qui traversait la petite ville de Bozen 7. Une femme, serrant son manteau, se hâtait vers sa maison, un lourd panier au bras. Un grondement sourd lui fit tourner la tête vers la petite place. Une automobile sombre, chose encore rare, arrêta son regard curieux. Un soldat vêtu d’un uniforme coloré en descendit, aidant une jeune femme coiffée d’un chapeau à plumes. Deux hommes plus jeunes les suivirent.

— Encore des visiteurs venus de Merano ! Que viennent-ils donc voir ici, en cette saison ? pensa la femme en haussant les épaules.

Le quatuor descendait la rue en bavardant gaiement.

— Je suis content de profiter de cet après-midi incognito avec tes frères ! s’exclama Charles.

Zita approuva d’un hochement de tête.

— Nous sommes reçus partout avec tant d’enthousiasme… mais j’apprécie aussi ce moment de calme. Que je suis heureuse, Félix et René, que vous ayez pu vous joindre à nous aujourd’hui !

Ils n’avaient pas avancé de quelques dizaines de mètres qu’une vitrine bleue et or attira leur attention.

— Oh ! s’exclama l’archiduc. Regardez, une boutique qui vend des disques ! Quelle chance ! Entrons !

Le carillon aigrelet de la porte résonna et le propriétaire, un homme moustachu et ventripotent, avec des lunettes rondes, accourut. Reconnaissant une clientèle fortunée, il s’inclina avec respect.

— Mon capitaine, madame, messieurs, que puis-je pour votre service ?

Charles jeta un regard admiratif autour de lui.

— Vous vendez du matériel de première qualité !

— Oui, mon capitaine, répondit fièrement le propriétaire. Souhaitez-vous les examiner de plus près ? Tenez, par exemple, ce modèle récent est très apprécié des connaisseurs.

Sur une table, il installa un gramophone au superbe coffret octogonal de bois sculpté, orienta le vaste pavillon et déposa avec précaution un disque. Après quelques crépitements, une marche militaire animée retentit.

— Le son est excellent ! approuva l’un des deux jeunes gens.

Zita, élégante dans sa robe en fine laine grise, observait les appareils avec intérêt.

— C’est incroyable comme ces machines peuvent enregistrer et reproduire la musique, murmura-t-elle, ses yeux bruns pétillants de curiosité. Avez-vous des disques de valse ? ajouta-t-elle en se tournant vers le directeur du magasin.

— Bien sûr, madame.

Après avoir fouillé quelques instants dans un haut meuble d’acajou, ils mirent en marche le gramophone. Après le grésillement familier, les notes entraînantes d’une valse de Strauss s’élevèrent, cristallines, dans la pièce.

— C’est la Valse de l’empereur ! s’exclama Charles, amusé.

Aussitôt, il enlaça Zita et, sur le tapis bleu-gris de la boutique, il se mit à tournoyer gracieusement en rythme, évitant adroitement les meubles. Leurs mouvements harmonieux s’accordaient à la perfection avec la mélodie envoûtante. Le propriétaire, ignorant toujours la véritable identité de ses clients, les regardait avec amusement. Félix et René, attendris, se réjouissaient du bonheur de leur sœur. Quand les dernières notes s’éteignirent, les princes de Parme applaudirent chaleureusement. Charles et Zita restèrent un court instant immobiles, les yeux dans les yeux, leurs visages illuminés par un bonheur rayonnant.

— Je me suis laissé emporter par la qualité exceptionnelle de votre musique ! expliqua Charles au propriétaire avec un petit rire d’excuses. On dirait vraiment qu’un orchestre est présent dans la pièce ! Et si nous achetions ce gramophone et ces disques, Zita ?

Le directeur du magasin s’inclina, souriant.

— Voir des jeunes gens apprécier ainsi la musique me réjouit !

— Pourriez-vous les faire livrer à la gare, voiture-salon numéro 4 ?

— Bien sûr, mon capitaine.

 

Ils avaient à peine franchi la porte que l’épouse du propriétaire du magasin, remarquant qu’aucun nom n’était inscrit sur la facture, se précipita à leur suite. Les jeunes gens s’installaient déjà dans la voiture, mais elle eut le temps de les dévisager quelques instants, avant de revenir précipitamment dans la boutique.

— Sais-tu qui étaient ces clients ? s’écria-t-elle d’un ton très animé.

— Non, pourquoi ? Ils étaient bien aimables.

— Ce sont l’archiduc Charles et son épouse, Zita ! Et les deux messieurs sont sûrement ses frères, les princes de Parme !

— Tu as trop regardé les journaux de leur mariage ! protesta l’homme en haussant les épaules. Tu vois des princesses partout !

— Vraiment, je t’assure ! Je les ai bien reconnus !

Le propriétaire leva les yeux au ciel avec un sourire moqueur.

— Quelle imagination, ma chère !

Une demi-heure plus tard, l’employé chargé de la livraison revint, essoufflé.

— C’étaient bien l’archiduc et son épouse ! s’exclama-t-il vivement.

— Ah, tu vois ! déclara la femme d’un ton indigné. Mon pauvre ami, tu es myope comme une taupe !

— Et moi qui les ai appelés « mon capitaine » et « madame », se désola le directeur. J’espère qu’ils n’auront pas pensé que je leur ai manqué de respect ! Mais quel honneur, pour mon modeste commerce !

Novembre s’achevait. Par la fenêtre du luxueux train spécialement affrété pour le jeune couple, Zita contemplait les montagnes majestueuses. Le grondement monotone des roues ne parvenait pas à troubler la quiétude de ce moment. Les sommets enneigés des Alpes, s’élevant à perte de vue, éveillèrent en elle une certaine nostalgie mêlée de reconnaissance.

— Cela me rappelle notre transhumance annuelle, entre Schwarzau et Pianore, quand nous étions enfants ! déclara lentement la princesse. C’était une fête à chaque fois ! Après Noël, nous revenions profiter de la douceur italienne, jusqu’à ce que la chaleur de juin nous ramène en Autriche. Un train entier était réquisitionné pour la famille. Avec les gouvernantes, les domestiques, les malles, et les chevaux : tu imagines quelle animation cela faisait ! Il fallait même rajouter une locomotive pour franchir certains cols des Alpes !

— Une douzaine d’enfants, cela fait beaucoup à déplacer ! renchérit Charles, amusé. Il y avait toujours une telle animation chez vous !

Il se rappelait l’ambiance feutrée de sa propre demeure.

— Chez nous, c’était bien plus calme, avec mon père toujours absent et un seul frère…

Les montagnes défilaient, tandis que le jeune archiduc se laissait emporter par la vague des souvenirs anciens. Si son père, le trop bel archiduc Otto, avait fini par estimer sa femme, l’archiduchesse Marie-Josèphe de Saxe, il aimait trop les plaisirs pour mener une vie de famille régulière. Cette vie fastueuse avait causé sa fin prématurée, à l’âge de quarante et un ans. Charles avait alors mené, auprès de sa mère et du jeune Max, une existence studieuse et retirée, sous l’œil bienveillant, mais lointain, de l’empereur François-Joseph.

« Mon service militaire aux dragons, interrompu par la mort de mon père… » murmura-t-il à voix basse, remontant le fil de ses souvenirs jusqu’à ses études intensives à Prague. Lors des cours particuliers – exigence de l’empereur –, il avait étudié avec ardeur langues, économie, droit, histoire, tout ce qui lui serait nécessaire pour un jour administrer un empire aussi vaste que complexe. Après deux années studieuses, il avait réintégré, avec bonheur, son régiment.

 

Une voix aimée interrompit ses souvenirs.

— À quoi rêves-tu donc ? interrogea doucement Zita, attentive à son mari. Tu sembles si loin !

— Je repensais à ma jeunesse, sourit tendrement Charles.

Il serra affectueusement la main de son épouse.