Chemins d'écritures. Recueil d'articles de Daniel Bonetti - Daniel Bonetti - E-Book

Chemins d'écritures. Recueil d'articles de Daniel Bonetti E-Book

Daniel Bonetti

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Beschreibung

Daniel Bonetti (1950-2015) a cette fois emprunté un chemin de traverse définitif.
Le présent recueil vaut dès lors hommage à lui rendu. A défaut de sa voix, qui désormais s’est tue, il nous reste ses écrits. Outre ses livres, notamment L’arbre effeuillé et autres brindilles et Nouvelles d’absence, il a rédigé de nombreux articles. Quelques uns de ceux-ci sont ici rassemblés et présentés dans l’ordre chronologique qui sépare « La scène finitive » (1987) de « Cet obscur objet du bruissement de la langue » (2015).
La poésie de ces deux titres n’aura sans doute pas échappé au lecteur. Gageons qu’il pourra, au fil des pages, partir à la découverte de l’héritage que nous a laissé cette plume alerte et qu’il s’en trouvera, de ce fait, relancé dans son propre questionnement.
Nous laisserons à Daniel le mot de la fin, à moins que ce soit celui d’un nouveau départ…
« Il se lève alors, reprend son bâton de marche et, d'un pas hésitant, il s'éloigne dans la brume du temps ».

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Table

Frontispice

Colophon

Table

Prologue

Freud exilé à Vienne

 

 

 

Daniel Bonetti

 

CHEMINS D’ÉCRITURES

Psicanalisi e dintorni / 6

© 2016 Polimnia Digital Editions s.r.l.

via Campo Marzio, 34, 33077 Sacile (PN) Italie

Première édition numérique juin 2016

http://www.polimniadigitaleditions.com

Catalogue

ISBN cartaceo 978-88-99193-17-1

ISBN eBook 978-88-99-193-17-1

ISBN-A 10.978.8899193/171

 

 

TABLE

 

PROLOGUE

LA SCÈNE FINITIVE : D’UN “ OBJET MORT ” DANS UN FANTASME PERVERS

ARGUMENTS AUTOUR DE CERTAINS PSEUDO-SIGNIFIANTS D’INCOMPLETUDE

AMORCE À UN TRAVAIL SUR “ LE TRANSFERT DE TRAVAIL ”

DES ORIGINES DANS LA THÉORIE ET LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

LES PHÉNOMÈNES PSYCHOSOMATIQUES DANS LE CHAMP PSYCHANALYTIQUE : SYNTHÈSE SUR QUELQUES REPÈRES ESSENTIELS

DES IMPASSES DE L’EXIL : RUPTURES SANS SÉPARATION.TRAVAIL PRÉPARATOIRE POUR UN ATELIER

PROPOS SUR LA RESISTANCE

DE CORPS ET D’ÉCRIT

SYNTHÈSE ET ARGUMENTS À PROPOS DU CARTEL SUR LA “ MÉLANCOLIE ”

“ LANGAGEMENT ” D’UNE PETITE FILLE PSYCHOTIQUE DANS SA CURE

LA QUESTION DU GRADUS

INTRODUCTION AU CONCEPT DE DÉSIR DANS LE CHAMP PSYCHANALYTIQUE FREUDO-LACANIEN

LE DISCOURS PSYCHANALYTIQUE RISQUE-T-IL DE DEVENIR LETTRE VOLÉE ?

JOB OU LA QUESTION À L’OBSESSIONNEL

UN IMPOSSIBLE EN PARTAGE

ÇA N’EMPÊCHE PAS QUE ÇA POURRAIT EXISTER

LACAN ENSEIGNÉ OU INSPIRÉ PAR LA POÉSIE ?

D’UN DISPOSITIF EN QUÊTE DE TRANSMISSION

LA CURE, L’OBJET VOIX, LES RÊVES

VÉRITÉ ET MOMENT DE CRISE

LE “ CARTEL D’ASSOCIATION ” AU QUESTIONNEMENT PSYCHANALYTIQUE

FREUD EXILÉ À VIENNE

L’AFIN DE LA PSYCHANALYSE

EXPOSÉ AU QUESTIONNEMENT PSYCHANALYTIQUE SUR LA NOTE AUX ITALIENS

DU MALENTENDU AU MAL ENTENDU

UN RÊVE DANS LE COURANT CONTINU DE L’ANALYSE

DE L’INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ DU “ SAVOIR ” DE L’ENFANT

CET OBSCUR OBJET DU BRUISSEMENT DE LA LANGUE

PROLOGUE

 

 

Comme il pourra le constater au fil des pages qui suivent, le lecteur est invité à partir à la découverte des questionnements de Daniel Bonetti. Ceux-ci ont fait l’objet de nombreux articles et autres retranscriptions d’interventions publiques, dont le florilège ici proposé couvre une période de près de trente années.

Ce sont les collègues de cartel de Daniel – connu parmi nous sous la dénomination de « cartel du Hainaut » − qui se sont livrées à ce minutieux et patient travail de rassemblement de textes épars, pour sélectionner ensuite les vingt-huit articles qui vous sont aujourd’hui proposés. Qu’elles en soient ici remerciées.

Nous exprimons également notre profonde gratitude à Giovanni Sias – ami de longue date de Daniel −, qui a bien voulu se charger de l’édition du présent recueil, ainsi que de sa parution en ligne.

Si le style fait l’homme auquel l’on s’adresse, le lecteur ne manquera cependant pas de remarquer que, de style précisément, les écrits de Daniel Bonetti n’en sont pas dépourvus. Au contraire, même s’il s’affine au fil du temps, ce style est présent dès le départ. D’emblée, dès le premier titre, nous sommes en présence d’un néologisme poétique – « La scène finitive » − qui révèle la dimension créatrice de sa langue ; il sera d’ailleurs suivi d’un certain nombre d’autres néologismes, relevant autant de sa propre création que proférés par celles et ceux dont Daniel fait grand cas. A propos de la dimension poétique, il aurait d’ailleurs mieux valu que nous ajoutions « de ses langues », tant ce recours aux vocables issus d’autres horizons linguistiques – de l’italien au chinois, en passant par l’espagnol, l’allemand et l’anglais − s’avère tout aussi permanent. Analyste, Daniel s’avère être ainsi doublement interprète…

Une dernière précision s’impose encore, quant à la dimension de Work in progress de son écriture. Nous avons tenté d’en donner une idée en maintenant, à la fin de l’article intitulé « Introduction au concept de désir dans le champ psychanalytique freudo-lacanien », un rajout manuscrit qui indique à quel point Daniel pouvait vingt fois sur le métier remettre son ouvrage. Dans le même ordre d’idée, le vingt-huitième texte du présent recueil – la dernière intervention publique de Daniel, lors du Colloque consacré aux trente ans du Questionnement Psychanalytique, en juin 2015 – présente d’infimes variations quant à son contenu entre la présente édition et celle consacrée aux Actes de ce Colloque. C’était pour nous le meilleur moyen de permettre au lecteur de percevoir à quel point le texte est vivant et de rendre ainsi honneur à leur auteur.

 

Le Comité éditorial du Questionnement

Félix Samoïlovitch, Francis Plaquet et Marc Minnen

 

FREUD EXILÉ À VIENNE

 

 

 

Mais ce regard qui contemple l’humanité est sombre ; il est devenu tel parce qu’il a vu trop de choses sombres…

Stefan Zweig, La guérison par l’esprit

 

Toute vision se change en contemplation, toute contemplation en réflexion, toute réflexion en association, de sorte que l’on peut dire que chaque fois que nous jetons un regard attentif sur le monde, nous faisons déjà de la théorie.

Goethe, cité par Stefan Zweig, La guérison par l’esprit

 

 

 

Venir à Vienne parler de Freud ! C’est en ces termes que l’on me fit part du projet de ce colloque. A Vienne, parler de Freud !

Cela tombait raide comme un couperet et ne pouvait que m’émouvoir. Qui, intéressé par la psychanalyse, resterait insensible à un tel appel ?

Et déjà les valises de ma pensée s’ébrouaient, chassaient la poussière du placard. Et déjà se profilait un argument, ces quelques mots d’un possible viatique : “ Freud exilé à Vienne ”.

On appelle cela un intitulé, un titre, un thème de conférence. C’est censé donner la couleur, mettre au parfum, susciter l’intérêt de l’autre.

Mais de quel chapeau l’ai-je tiré ce titre ? Puis-je seulement dire que je l’ai énoncé comme tel, cette fois-là ?

A vrai dire, j’ai plutôt le sentiment que je n’avais rien formulé de tel. Mais, assurément, j’avais mentionné quelques directions. J’avais parlé des émigrants, des personnes que l’on dit “ déplacées ”, des étrangers, de l’exil… En somme, ce qui se frayait un chemin, c’était l’idée de questionner le lien que Freud avait tissé avec ce lieu qui s’appelle Vienne et où il a vécu et travaillé pendant 78 ans. Un lieu, comme vous le savez, dont il n’a cessé de souligner les défauts.

Va donc pour “ Freud exilé à Vienne ”.

Quand le vin est tiré, dit-on, il faut le boire. J’avais consenti à cet intitulé et il me fallait l’assumer. Mais par quel bout commencer, sur quelle ficelle signifiante tirer pour qu’un dire s’émancipe et déploie sa surprise ?

Pourquoi ne pas partir du “ lieu ”, du lieu comme concept ?

Si Vienne est un lieu géographique, si Vienne est aussi un lieu particulier dans l’espace-temps de l’histoire et de la culture européenne, ce que personne ne peut nier aujourd’hui, qu’est-ce donc que Vienne pour Freud ?

Cette Vienne-là, la freudienne, n’est pas seulement celle que les livres révèlent. Elle ne peut l’être pour une raison d’évidence : la Vienne de Freud n’est pas qu’une entité extérieure au sujet Freud ; la Vienne de Freud ce serait plutôt l’écart, l’intervalle, cette sorte de distance, honorable peut-être, que Freud a conservée vis-à-vis de la cité bouillonnante de son temps. Et cette distance est éminemment critique.

Bien des auteurs se sont penchés sur la complexité de ce rapport. Bien sûr des rapprochements ont été opérés et si l’on reste humble, si on ne s’égare pas trop dans des interprétations abusives, on ne peut que demeurer dans l’étonnement, dans la perplexité. Certes, ces dits rapprochements ouvrent assurément des pistes, mais aucune voie impériale ne parvient à rendre compte des raisons ultimes d’un tel désamour.

Si l’on se risque soi-même, après tant d’autres, à fomenter encore l’une ou l’autre hypothèse, elle s’ajoute aux précédentes et le sujet Freud garde de plus belle son mystère.

J’irai néanmoins de ma petite brique à l’édifice.

Dans une lettre à Fliess datant du 11 mars 1900, Freud écrit ce qui suit : « J’ai voué à Vienne une haine personnelle et, à l’inverse du géant Antée, je prends des forces nouvelles dès que je pose les pieds hors du sol de la ville où je réside. Je me vois, cette année, contraint de renoncer à l’éloignement et à la montagne à cause des enfants. Je serai obligé de contempler encore Vienne du haut de Bellevue ».1

Je partage, dans l’ensemble, l’analyse de Lydia Flem2 qui fait de Vienne le lieu de projection de toutes les insatisfactions de Freud. Elle l’énonce en ces termes :

 

Mauvaise mère ou maîtresse sans talents, il lui adresse des plaintes et des reproches comme s’il s’agissait non d’une ville mais d’une personne. Elle le frustre, le repousse, le déprime. Vienne lui pèse et le déçoit. Lorsqu’il était enfant, elle a signé la rupture avec le vert paradis de Freiberg ; adolescent, elle l’expose à l’hostilité antisémite ; fiancé, elle le retient loin de Martha, la Hambourgeoise ; chercheur, elle lui refuse la reconnaissance scientifique qu’il attend d’elle.

 

Ce dernier argument me paraît particulièrement intéressant et j’aurai l’occasion d’y revenir. Freud, le chercheur, n’a pas été reconnu par Vienne.

L’accent ouvertement haineux à l’égard de Vienne, dans la lettre à Fliess du 11 mars 1900, était effectivement précédé d’une remarque acerbe concernant l’accueil peu flatteur qu’on avait alors réservé à la parution de sa Traumdeutung : « Aucune gazette ne s’est donné la peine de montrer que l’interprétation des rêves pouvait avoir un intérêt quelconque. Ce n’est qu’hier qu’un très bienveillant article paru dans le feuilleton du journal le Wiener Fremdenblatt m’a agréablement surpris... ».3

Comme nous pouvons le lire, la déception de Freud, pour légitime qu’elle paraisse, est tout de même quelque peu tempérée par l’article bienveillant. De plus la tonalité affective de cette lettre n’est pas constamment chagrine. Freud, en effet, s’y montre satisfait sur le plan de son travail ; il avoue même traverser une “ période florissante ”. Mais, dans le même temps, sur la même lancée, Freud bascule tout à coup dans des énoncés que j’appellerais grincheux et maussades. Il revient sur l’accueil réservé fait à son livre, sur les difficultés de son élaboration théorique et les doutes qui en découlent.

Bref, cette lettre comme tant d’autres aussi, à l’adresse de ce seul Fliess dont on sait la place ambiguë qu’il a pu tenir pour Freud, cette lettre possède une sorte de texture polychrome tout à fait étonnante. Je dis “ polychrome ” dans une tentative un peu naïve, je l’avoue, de traduction de la tonalité affective de cette missive.

Dire ainsi les choses, c’est induire, sans doute, un petit quelque chose du côté du regard.

J’use de ce terme au sens lacanien, sans m’en expliquer davantage. Qu’il me suffise toutefois d’attirer votre attention sur l’incidence d’un certain regard dans les écrits de Freud, ceux en tout cas où le fondateur de la psychanalyse s’énonçait à la première personne.

La Traumdeutung, pour peu qu’on la lise dans cette optique, c’est bien le cas de le dire !, en offre maintes illustrations. Que l’on se réfère par exemple au rêve de “ l’injection faite à Irma ”, à celui de “ la monographie botanique ” ou encore au rêve “ non vixit ” dans lequel Freud se voit doué d’un regard tellement pénétrant qu’il en dissout les revenants. Et que dire de cette butée au pouvoir du découvreur que Freud a stigmatisée par la formule célèbre du “ continent noir ” du féminin ? N’est-ce point-là le lieu où le verbe du maître ne parle plus que d’un œil ? L’autre, le borgne, s’ignifie, comme l’écrit si superbement Daniel Sibony, dans le brasier éteint de Lucifer Amor.

Est-ce à dire que ces références, parmi tant d’autres, porteraient, en filigrane, le regard pénétrant du chercheur ? Pour ma part je serais porté à le croire.

Stefan Zweig4, l’écrivain, dans sa biographie passionnée de Freud, y fut particulièrement sensible, au point de considérer sur un même plan symbolique deux découvreurs émérites : Freud, d’une part, en ce qui concerne l’âme, et, de l’autre, rien de moins que Wilhelm Roentgen, le pourfendeur de l’opacité du corps.

La victoire du sujet sur la “ Chose ” de la pulsion scopique use, en quelque sorte, d’un artifice, d’un sauve-qui­ peut qui a pour nom les pouvoirs du symbolique. Le moins que l’on puisse dire c’est que Freud était un expert. Généralement, il s’en sortait à bon compte, et le rêveur émérite qu’il était continuait paisiblement à dormir.

Généralement, oui. Mais, parfois, dans sa réalité vigile, et plus précisément dans son rapport ambigu avec certains lieux, des villes “ réelles ” au demeurant (Rome, Athènes), l’opération symbolique s’avérait plus compliquée. Inhibition, procrastination, égarement, fascination, sidération, et j’en passe ; Freud ne savait plus, parfois, où donner de la tête pour s’en dépêtrer.

On sait, car Freud lui-même ne s’est point gardé de nous en livrer quelques commentaires, combien ces lieux étaient, pour lui, fortement chargés. Savoir comment un lieu, plutôt qu’un autre, se voit ainsi investi, cela tient sans doute à la signifiance singulière de ces lieux pour tel ou tel sujet.

De tous les lieux freudiens, Rome constitue, selon toute vraisemblance, le lieu le plus représentatif.

Mon intention n’est pas de vous parler de la Rome freudienne, mais je m’en servirai comme référence pour tenter de mieux approcher le cas particulier de l’autre lieu, nommément la Vienne freudienne.

Or que constatons-nous du côté de ce lieu que constitue la ville de Rome ? Eh bien, un trait à mon sens essentiel : l’ambivalence.

Rome, pour Freud apparaît à la fois captivante et effrayante, désirée et honnie.

J’ouvrirais ici une hypothèse : que ce que Rome induisait chez Freud, à quelque niveau que ce soit des registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique, c’est, à proprement parler, la signifiance même de tout lieu, pour peu, bien entendu, qu’un lieu soit, pour un sujet donné, un lieu véritablement chargé et non quelconque.

Si tel est le cas, à savoir que la vérité d’un lieu c’est fondamentalement son ambivalence, comment comprendre, ne fût-ce que succinctement, que Vienne, pour Freud, si elle n’était pas véritablement un non-lieu n’en demeurait pas moins, curieusement, un lieu dénué d’ambivalence ?

Voici quelques années, j’avais produit un petit travail sur la question de l’émigration et cela, modestement, dans la sphère très réduite de mon expérience d’analyste. J’avais baptisé ce travail “ Le sujet-émigrant non contrarié ”, formule sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir par la suite.

Je m’étais déjà attardé sur ce concept du lieu. Ma réflexion, à ce moment-là, procédait d’une interrogation sur l’origine, thème abondamment développé par les sujets en question. J’en étais, peu à peu, arrivé à poser l’origine comme un lieu, lieu conceptuel d’où s’origine la parole d’un sujet ; lieu d’origine dont il se soutient et à partir de quoi quelque chose d’un style dévoile, par instant, son propre battement. Pour autant, ajouterais-je aujourd’hui, que ce dit “ lieu ” soit reconnu, pour faire simple, à sa bonne place.

Dans le fond, je parlais ainsi de l’inconscient et, en finale, du refoulement à juste titre appelé “ originaire ”. Mais ce qui me questionnait d’avantage, dans le discours de ces sujets-là, les émigrés, c’était ce que j’ai appelé la “ contrariété ” qui poussait bon nombre de ces sujets à poser, comme un fait d’évidence, un lieu de réalité (une ville, un pays, une culture...) comme la détermination même de l’objet de leur manque.

Un seul lieu vous manque et tout est dépeuplé...

Dans le cours de ma recherche, quelque peu agité par ma fibre latine, j’avais été arrêté par l’extension signifiante que le terme locus prenait chez les Latins. Ce terme qui signifie le “ lieu ” conduisait non seulement à ce qui tombait immédiatement sous le sens (place, pays, contrée, ville...) mais encore il débordait au-delà jusqu’à ces lieux ultimes que sont les tombes et les sépultures. Les fameux loculi des catacombes de Rome en constituent un exemple frappant. D’autant plus frappant que ces loges sont devenues de véritables cénotaphes, le temps ayant fait son œuvre sur les corps désormais disparus.

En fait, que le locus nous emmène de la naissance à la mort indique bien que toute la vie des hommes est marquée, jalonnée de lieux divers, tous plus ou moins subjectivement signifiants. Mais cela nous invite aussi à prendre en compte le pouvoir créateur de la langue qui ne se contente nullement de nommer les éléments concrets de la réalité mais, en plus, introduit cette réalité dans un tout autre univers, celui du symbolique. Cet “ en plus ” n’est d’ailleurs pas à entendre uniquement au sens cumulatif. Il s’agit aussi d’un “ tout à coup ” ou encore d’un “ au moment même ” qui suggèrent d’emblée combien notre rapport à la réalité matérielle est complètement subverti par l’effet du langage, au point que ladite réalité n’advient à l’humain que sous les traits mouvants de ce qu’elle paraît sur un fond de réel qui échappe et disparaît.

Un lieu, me disais-je, s’il a bien à faire à l’origine, et s’il participe de la “ nature ” de l’ambivalence, sans doute a-t-il été fondé par le sujet à cet office de tenant lieu de l’origine, fût-ce à titre d’écran projectif.

Freud lui-même, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, a décerné à Vienne l’insigne honneur d’être le lieu où est née la psychanalyse.

Un autre terme de cette langue morte latine me mit à nouveau au travail.

Le verbe condere qui signifie “ fonder ” s’émancipe également d’une façon très surprenante. Il signifie à la fois “ fonder ”, dans le sens de poser un acte quant à l’origine, mais aussi “ cacher ”, “ mettre en réserve ”, et “ enterrer ”. On retrouve cette dernière trouée sémantique dans des termes actuels de l’italien et de l’espagnol où nascondere et esconder correspondent bien à notre verbe “ cacher ”.

Aussi en arrivais-je à ce curieux constat que le condere latin paraissait bâti comme le verbe aufheben de la langue allemande signifiant à la fois “ lever ”, “ soulever ” et “ recouvrir ”.

On sait l’importance que lui a réservée Freud dans son élaboration théorique. Pour mémoire : « La dénégation (Verneinung) est une manière de prendre connaissance du refoulé, de fait déjà une suppression du refoulement (ce que traduit, dans la langue de Freud, le seul mot Aufhebung !), mais certes pas une acceptation du refoulé ».5

Cet excursus, un tantinet dévoyé de mon développement initial, m’y ramène néanmoins. Il situe le concept du “ lieu ” comme enjeu de tout un procès complexe, à la fois intrapsychique et extrapsychique, si l’on m’accorde d’entendre “ extrapsychique ” comme l’incidence d’éléments personnels, historiques, sociologiques, économiques et culturels propres à un moment donné, dans un espace géographique déterminé.

De cet “ extrapsychique ” je ne dirai pas grand-chose car mes connaissances, en la matière, sont trop modestes. Qu’il me suffise, toutefois, à la suite de Jacques Le Rider6 qui s’est longuement penché sur la culture viennoise à cette époque, de signaler combien le temps de Freud a été marqué par une étonnante crise de l’identité.

Une formule restée célèbre de Ernst Mach résumait à merveille cette crise : le unrettbares Ich, ce que l’on peut traduire par “ le moi irrécupérable et insauvable ”.

Dans un tel bouleversement qui touchait jusqu’à la fonction identitaire, un des sauve-qui-peut éventuels pouvait être dévolu au lieu en tant que, si j’ose ainsi m’exprimer, station de pompage des inscriptions moïques.

Une des facettes du drame vécu par les populations juives de l’empire austro-hongrois, ce fut la débâcle de l’âge d’or du libéralisme qui ne dura, tout au plus, qu’une petite vingtaine d’années. Débâcle qui eut les pires répercutions pour les Juifs de l’empire qui, en grand nombre, désiraient ardemment s’assimiler aux idéaux modernes du libéralisme.

Il n’est pas sans intérêt de citer, à ce propos, ce que proclamait Adolf Jellinek, le grand rabbin de Vienne, en 1870 : « Le judaïsme consacre et sanctifie les idéaux de la société moderne, apportant à l’humanité souffrante et égarée guérison et confiance, paix et réconciliation ».7

Adolf Jellinek poussa sans doute plus loin que d’autres son enthousiasme assimilateur mais il ne fut pas le seul, loin s’en faut.

Ses propos paraissent bien dérisoires en face de ceux de Freud 68 ans plus tard :

 

Je vivais alors sous la protection de l’Eglise catholique et me trouvais dans l’angoisse de perdre cette protection par ma publication (Freud parle ici du Moïse) et de susciter en Autriche une interdiction de travail qui eût frappé les partisans et les disciples de la psychanalyse. Puis ce fut soudain l’invasion allemande ; le catholicisme se révéla un “ roseau flexible ”. Certain désormais, en outre, d’être persécuté non seulement à cause de ma manière de penser mais aussi à cause de ma “ race ”, je quittai avec un grand nombre d’amis la ville qui avait été ma patrie depuis mes premières années d’enfance durant soixante-dix-huit ans.8

 

Ce mot de Freud est intéressant. Il indique tout d’abord toute l’importance du “ lieu ” en tant que réceptacle des éléments extrapsychiques que j’évoquais tout à l’heure mais il laisse entendre aussi combien la religion majoritaire d’un lieu pouvait, le cas échéant, prendre la relève d’un important bouleversement sur le plan politique. Sans doute en allait-il de même sur le plan culturel mais ce ne fut pas la voie, semble-t-il, qu’adopta Freud pour qui Vienne, sur ce plan-là, fait figure d’un non-événement. Freud était bien plus ancré dans une Bildung éminemment classique hormis son lien à la science qui, lui, était très à la page.

Sans rien enlever à toutes ces influences dénigrant pour sûr le rapport de Freud à Vienne, qu’ici il appelle sa patrie, j’avancerai pourtant ma petite brique encore dans une autre direction.

Pour ce faire, j’en reviens au constat précédent : que Vienne, en tant que lieu, apparaît, chez Freud, totalement dénué d’ambivalence.

Or, Freud nous a légué une part de son enseignement à propos de l’ambivalence. Pour lui, un seul type de relation échapperait à l’ambivalence, rien d’autre que la relation qu’il prétend exister entre la mère et le fils.

Je le cite : « D’après le témoignage de la psychanalyse, toute relation affective intime, de plus ou moins de durée, entre deux personnes – rapports conjugaux, amitié, rapports entre parents et enfants – laisse un dépôt de sentiments hostiles ou, tout au moins, inamicaux dont on ne peut se débarrasser que par le refoulement ».

Et d’ajouter dans une note de bas de page : « A la seule exception des rapports entre mère et fils, rapports qui, étant fondés sur le narcissisme, ne sont pas troublés par une rivalité ultérieure... ».9

Quant à l’ambivalence comme telle, nous trouvons l’affirmation suivante :« L’ambivalence appartient à l’essence de la relation au père... ».10

Neuf ans auparavant, dans son intervention à la réception du prix Goethe, Freud avait déjà avancé dans ce sens : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toutes, ambivalente car notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité ».11

Comme il appert, bien des voies s’offrent (projection, dénégation, retour d’un refoulé non reconnu, ambivalence, crise de l’identité...) qui me poussent à continuer ma route avec, dans mon baluchon, ce vœu de cerner au mieux le rapport complexe de Freud avec Vienne. Et tout d’abord, comment comprendre cette Vienne apparemment dénuée de toute ambivalence pour Freud ? Notons toutefois que cette non ambivalence est très nettement marquée du côté de la haine : « Vienne est toujours Vienne, donc tout à fait exécrable ».12

Une remarque de Freud éclaire peut-être cet aspect de la question.

Dans les “ Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne ”, on peut lire ceci : « (...) le concept d’ambivalence recèle diverses choses : 1) la transformation de l’activité en passivité (sadisme) ; 2) l’ambivalence proprement dite, c’est-à-dire la transformation dans l’opposé matériel, dont le seul exemple semble être la transformation de l’amour en haine ».13

Sur ma lancée, et toujours avec la modestie du jugement, à savoir son incertitude, son inachèvement, tout porterait à penser que Vienne, pour Freud, constituait bien le lieu projectif de son lien à la mère dont la pulsion énamourée et narcissique aurait été retournée en son contraire, en haine à proprement parler.

S’il est autorisé d’aller dans ce sens, serait-il possible de nous faire une petite idée sur l’objet en jeu dans cette pulsion ?

Prenez, je vous prie, ce qui suit pour un jeu spéculatif, tissé de conjectures. Un jeu certes pas tout à fait gratuit puisque que j’ai l’audace de croire à l’opportunité de ma démarche. Mais, enfin, tout ce déballage est-il si important ?

Que nous importe, en effet, à nous les héritiers de Freud, de nous creuser les méninges à vouloir démêler le vrai du faux dans une question qui, après tout, appartient à son agent de droit ?

Pour ma part, comme je l’ai indiqué, c’est poussé par l’expérience auprès de ces analysants, par ailleurs émigrés, que le rapport au “ lieu ” m’a beaucoup interpellé.

J’ai dit que la “ contrariété ” qu’ils m’ont fait entendre quant à leur douleur d’exister c’est, précisément, qu’ils tenaient pour acquis le savoir sur leur blessure. Blessure qu’ils ne cessaient de ronger comme un vieil os calciné. Mon malheur, disait l’un d’entre eux, c’est que je suis déraciné. Bon, soit ! On entend de ces choses. Mais d’où vient que l’on puisse, sans même s’en étonner, énoncer une telle assertion ? Qu’est-ce qui amènerait certains sujets à se croire affublés de racines, à souffrir d’en être coupés, comme si la solution au malheur d’exister consistait à se planter quelque part et à y demeurer, et tout au plus à prospérer comme les rameaux et les fruits viennent à l’arbre triomphant ?

Nous nous trouvons là, vous en conviendrez, dans le discours analogique ; je n’ose même pas nommer cela une métaphore : où en serait, littéralement, le transport ?

Le problème c’est que nos jambes et nos pensées, elles, n’ont que faire d’un terreau qui serait de la consistance de la glu. Cela, à l’évidence, ne signifie nullement que nous soyons, vous et moi, de nulle part mais encore conviendrait-il que nous entendions ce petit “ de ” au sens du de latin, du aus allemand ou du from anglais. Et de plus, nous serions bien inspirés si nous pouvions vivre ce “ nulle part ” non comme un non-lieu bien plutôt comme un lieu d’origine insaisissable qui nous propulse.

Faire de ce lieu un lieu objet, une Jérusalem céleste écrasée sur terre, pose effectivement la question de l’objet mais, pour le coup, derrière l’écran obnubilant de l’objet de la réalité, l’objet du fantasme.

En ce qui concerne Freud, vous pensez bien que cet “ objet ” ne peut être que supposé. J’irai jusqu’à dire qu’à le supposer je m’inscris pleinement dans ce que j’appellerais ma “ fantaisie freudienne ”. Guère plus.

Une fantaisie, au demeurant, que je tempérerai par quelques arguments empruntés, c’est le moins que je puisse faire, à Freud lui-même.

La bouche d’Irma, le regard qui dissout l’adversaire et fait fondre le fantôme ainsi que d’autres allusions à la méduse..., autant d’indications, chez Freud, renvoyant à l’impact d’un certain regard dans le commerce avec l’Autre.

Le propre de ce regard médusant c’est de produire, comme l’on sait, la sidération ; de figer l’autre captant-captif dans une scène où, depuis Lacan, s’élabore notre savoir troué sur la jouissance.

Vienne, telle que je vous en parle, constituait-elle quelque chose de cette référence au regard pour Freud ?

Je m’avancerais bien imprudemment à vous affirmer cela. Il n’empêche que nous possédons, çà et là, quelques notations de Freud pouvant nous incliner dans ce sens.

Ce dernier, dans une lettre à Fliess datant du 3 octobre 1897, avouait à son ami que sa libido s’était éveillée et tournée ad matrem lors d’un voyage de Leipzig à Vienne, que Freud situe vers ses 2 ans, 2 ans et demi, et ce après qu’il eut aperçu le corps nu de sa mère.

Dans la lettre évoquée au début de ma présentation, Freud terminait par ces termes que je vous rappelle : « Je serai encore obligé de contempler Vienne du haut de Bellevue ». A vrai dire, peu me chaut que ce “ Bellevue ” puisse faire référence à un lieu précis. Il m’importe davantage de l’entendre comme un signifiant énigmatique et singulier qui, si on le met en circuit avec le “ contempler ” qui le précède dans la phrase, ne peut, il me semble, que souligner l’incidence étonnante d’un certain regard.

Mais alors, comment comprendre le début de cette même phrase : « Je serai encore obligé... » ? Quelle est cette obligation ? Qu’est-ce qui oblige donc le regardant Freud d’encore avoir à contempler ?

Assurément nous l’ignorons. En revanche nous pouvons savoir que l’objet de cette contemplation obligée c’est proprement la ville de Vienne. Et de plus, si notre voyageur doit « renoncer à l’éloignement et à la montagne », c’est, comme il s’exprime « à cause des enfants ».

Encore une fois, sensiblement, la raison raisonnante de Freud impute au contexte maternel de le captiver, à la fois sur le versant de la fascination contemplative et aussi sur celui de l’entrave à son propre désir.

Dans un petit livre qui s’intitule Le roman familial de Freud 14, son auteur, Gabrielle Rubin pointe, elle, la profonde ambivalence de Freud à l’égard de sa mère Amalia. Notons cependant qu’il s’agit ici de la relation ambivalente du fils à la mère, et non l’inverse, et que de plus il n’est fait aucune référence à la ville de Vienne que je vous propose comme objet substitutaire, métonymique, de la mère.

Autant Freud s’est longuement penché sur la relation à son père Jakob dans son œuvre, autant il apparaît discret quant à ses références directes à sa mère.

Selon Jones, cité par Rubin, Freud n’aurait qu’en deux occasions parlé de sa mère : pour dire qu’elle aimait beaucoup se lamenter et qu’elle était atteinte de tuberculose pulmonaire grave. Jones, au demeurant, ne confirme nullement ce portrait succinct d’Amalia qu’il jugeait, lui, franchement enjouée et dynamique.

Cette étonnante discrétion de Freud, voire ces pieux mensonges, n’ont pas pour autant discrédité l’importance de la mère au sein de la théorisation freudienne. Cependant il s’agit alors de la mère en général, campée d’une façon quasi abstraite ; une mère “ théorisée ”, dévitalisée, si je puis dire. Aucun épanchement affectif la concernant.

Tout se passe comme si Freud ne pouvait aborder la rive maternelle qu’avec la plus grande circonspection. Aussi est-ce sans grande surprise que l’on peut lire, sous la plume de Gabrielle Rubin, que cet amour pour le père revêtait, pour Freud, « (...) une forte composante protectrice ».15

En somme, toute la composition du fameux complexe d’Œdipe se retrouve arrimée à ces composantes relationnelles : l’attraction du fils ad matrem et sa défense ambivalente versus patrem.

Or nous savons que Freud, né coiffé comme l’on disait alors, était le chéri de sa mère qui l’appelait d’ailleurs son “ Sigi en or ”, détail qui n’est peut-être pas sans intérêt quant à l’implication de l’objet scopique.

Sans doute une part de la vérité du rapport filial de Freud à sa mère est-elle à lire entre les lignes de ses énoncés dont le ton généralisant échoue sans doute à totalement masquer l’implication personnelle. Pour mémoire ces quelques citations : « J’ai remarqué que les personnes qui se savent préférées ou distinguées par leur mère apportent dans la vie une confiance particulière en elles-mêmes et un optimisme inébranlable, qui souvent paraissent héroïques et mènent vraiment au succès ». 16

« La mère est le premier et le plus important objet sexuel ».17

Et enfin, ceci qui nous ramène à cette sorte de confluence inconsciente entre le maternel et le lieu irreprésentable de l’origine, quand Freud évoque, dans un raccourci dont il a parfois le secret, les trois relations inévitables de l’homme à la femme : « (...) voici la génitrice, la compagne et la destructrice. Ou bien les trois formes sous lesquelles se présente, au cours de la vie, l’image de la mère : la mère elle-même, l’amante que l’homme choisit à l’image de celle-ci ; et, finalement, la Terre Mère, qui le reprend à nouveau ». 18

Tout ce qui précède, jeté là en vrac, semble bien nous orienter en direction de tout un réseau de voies convergeant vers un point de réel qui aurait maille à partir avec l’objet scopique.

Mais, encore une fois, est-ce si important pour notre gouverne ? En fait, pas vraiment. L’essentiel c’est, sans le moindre doute, de constater combien le génie créateur de Freud, sur fond peut-être de cet abîme habité par un regard aveugle, a pu se déployer dans le sens d’un arrachement, d’un déplacement, d’un voyage, ce dont, je crois, rendent compte les concepts de la psychanalyse qu’il nous a cédés.

Que l’on pense ici au langage que Freud a caractérisé des processus du déplacement et de la condensation, termes qui, sans grand effort, pourraient s’employer pour décrire les phénomènes migratoires.

Que l’on considère aussi le travail du rêve qui procède aussi de cette dimension complexe du cours de la pensée selon la voie régrédiente ou progrédiente. Que l’on se rappelle donc que l’essentiel pour Freud n’était pas tant l’interprétation exhaustive du sens du désir inconscient, tâche que l’ombilic du rêve est venu marquer du sceau de l’impossible, bien plutôt cette élaboration qui trace un espace de circulation entre les différents lieux topiques. Et ce travail est, à proprement parler l’œuvre du rêveur, sa création.

Consentir à ce savoir inconscient qui circule et s’invente peut, à juste titre, être tenu pour la visée de la cure psychanalytique.

La théorie freudienne des pulsions respire aussi le même air de mobilité. Il n’est pas sans intérêt de noter combien le terme Trieb appartient à la même extension sémantique que notre “ dérive ” française ainsi que le drive anglais, termes qui sont connotés à la mobilité.

Les processus primaire et secondaire sont élaborés par Freud selon la logique de la circulation de l’excitation, écoulement libre ou lié de celle-ci ; là encore des qualifications éminemment dynamiques et quasi de réglementation fluviale.

Le transfert, quant à lui, ne met-il pas enjeu cette sorte de propension à émigrer chez l’autre, propre à l’être parlant, au risque de s’y perdre ?

La traversée du transfert pourrait, à cet égard, être approchée selon la formule non tant d’un “ reviens chez toi ” qui ne signifie pas grand-chose mais bien plus d’un “ va vers toi ” de loin plus porteur de la vérité du désir.

Enfin, la conduite de la cure avec sa règle fondamentale, côté analysant, et l’écoute flottante, côté analyste, porte, elle aussi, le sceau du consentement au voyage.

Voyage interminable, analyse infinie...

Toute la vie de Freud, pour peu qu’on la considère sous l’angle de son dynamisme interne, n’a cessé de produire des arrachements, des déplacements successifs par rapport à des engagements momentanés. Il en est allé de la sorte en ce qui concerne la médecine officielle, l’idéologie de son temps et, last but not least, au sein même de la théorisation psychanalytique.

Pour ma part, je tiens pour inaugural ce petit épisode que vous trouverez dans les Études sur l’hystérie.

Le 12 mai 1889, Me Emmy von N, quelque peu excédée par la pression exercée sur sa parole par Freud, l’inquisiteur, lui dit ceci : « Elle me dit alors, d’un ton très bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire. J’y consens… ».19

Ces quelques mots, à mon sens, marquent la naissance effective de l’esprit psychanalytique en tant que quelqu’un, un jour, Freud nommément, a accepté de se plier à ce vœu et a consenti à se laisser déplacer.

En somme, tant chez l’analyste que chez l’analysant, un espace s’offre pour des sujets déplaçables et, à ce titre, potentiellement non “ contrariés ”, même si ce n’est pas, au départ, dans une position subjective équivalente.

Sommes-nous encore dans cette veine de la non contrariété au déplacement ? Sommes-nous encore capables de nous donner à cette fonction d’ouverture ? Seul l’avenir nous le dira si tant est que nous ne soyons pas trop soucieux de placer l’Eglise au milieu du village » ainsi que le claironnait, il y a peu, un jeune aspirant à la fonction d’analyste qui appartient, lui, à un autre bord que le mien de ce petit monde étrange de la psychanalyse. C’est pourtant par cet aveu éblouissant de vérité et de naïveté que ce jeune homme tenait à me faire partager son jugement sur une psychanalyse dont je ne partage en rien le dogmatisme.

Gardons-nous, cependant, de nous croire à l’abri de toute sédentarité. Le consentement à l’exil n’est pas de tout repos et le confort des Capoue du savoir arrêté ne manque pas, hélas, de délices.

Tant que le dire de Freud parviendra à échapper au dit figé dans la contrariété d’un lieu conceptuel tenu pour immuable, et il en va de même pour le dire de Lacan, alors, lire Freud et lire Lacan continueront le voyage qui n’est pas près d’avoir épuisé sa besace de scandale.

Encore faut-il, aujourd’hui, faire barrage non tant aux eaux débordantes du Zuyderzee qu’à son assèchement délirant. Freud n’avait pas toute sa raison, ou alors il en eut de trop, quand il utilisa cette métaphore pour caractériser le processus civilisateur. Peut-être serons-nous plus en amitié avec la Freude qui nous habite qu’avec ce “ Freud ”-là, curieusement sur ses gardes en cette matière.

Gai comme un pinson, comme le dit une expression française, n’a pas vraiment sucré la tasse de thé de notre illustre fondateur. C’est pourtant par une formule assez semblable à la nôtre, qu’un Freud adolescent priait son ami Eduard Silberstein de demeurer dans cette disposition d’esprit : « (...)fais à ton ami le plaisir de rester un honnête Fink − le pinson −. Si toutefois tu en es encore capable, car une faluche posée de travers sur la tête passe pour opérer des miracles sur le cerveau ».20

Il est vrai que l’expression allemande fait du pinson le représentant non de la gaieté mais de la liberté. Et libre, Freud le fut et le resta sa vie durant. Gai, c’est une autre histoire, comme si, en quelque sorte, ce sujet-là n’avait pas été à la hauteur de l’appel inscrit dans son nom.

Un lieu manque à mon développement.

Ce lieu mystérieux qui faisait dire à Stefan Zweig :« Des innombrables énigmes de l’univers, c’est quand même le mystère de la création qui demeure la plus insondable et la plus mystérieuse ».21

Ce lieu en creux qui est peut-être celui de la vocation freudienne, lieu qui, pour tout visa d’existence, n’est peut-être qu’un nom sur la carte du tendre d’un enfant rêveur et curieux de tout.

Et cet enfant est parvenu à faire entendre la voix de l’enfance malgré la mue et les balbutiements de sa parole d’adulte, malgré sa triste figure d’un Don Quichotte qui a rendu les moulins au vent de la plaine.

Et sa voix s’est faite nom, n’a cessé d’écrire ce qui ne cesse pas de s’écrire.

Ce lieu, c’est peut-être le “ Montelibre ”22 qu’un Cipión soufflait, un jour, à l’oreille de son ami Berganza.

“ Montelibre ” pour ces deux-là, les deux seuls membres de l’Academia Española qu’ils avaient fondée, alias Freiberg, pour ceux qui tiennent absolument à fixer les lieux dans la réalité.

Et un homme sans âge se figure, à peine visible, sur une hauteur, sur fond d’un ciel changeant. Et cet homme regarde une ville dont les premières lueurs brillent dans la nuit naissante.

Derrière lui, un vent se lève, venu d’une autre rive, là où poussent des pissenlits aux fleurs jaunes, où des enfants s’ébattent dans l’herbe verte, où une petite fille pleure, où une vieille femme appelle et offre une miche de pain. Le visage de l’homme s’illumine tout à coup. Un sourire écarte ses lèvres fines et sèches. Il vient d’apercevoir, dans le tremblement lointain et bleuté des réverbères, comme une écriture, à lui seul lisible. Un nom qu’il reconnaît et lui met la joie au cœur ainsi qu’un léger frisson de nostalgie. Cet instant le surprend et l’emplit, un moment, d’une douce et étrange inquiétude, vite estompée.

Il se lève alors, reprend son bâton de marche et, d’un pas hésitant, il s’éloigne dans la brume du temps.

 

Mars 2004

 

1S. FREUD, La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1979, p. 277.

2L. FLEM, Freud et ses patients, Paris, Hachette Littératures, 1986, p. 199.

3op. cit., p. 276.

4S. ZWEIG, La guérison par l'esprit, Paris, Belfond, 1991, p. 373.

5S. FREUD, La négation, in Résultats, idées, problèmes, Paris, P.U.F., 1985, p. 136. Les parenthèses sont de moi.

6Voir deux de ses ouvrages en particulier : Modernité viennoise et crises de l'identité, Paris, P.U.F., 1990 ; et Freud, de l'Acropole au Sinaï, Paris, P.U.F., 2002.

7Cité par J. LE RIDDER, Modernité viennoise et crises de l'identité, Paris, P.U.F., 1990, p. 235.

8S. FREUD, L'homme Moise et la religion monothéiste, Paris, Folio essais, 1986, p. 135.

9S. FREUD, Psychologie collective et analyse du moi, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 122.

10S. FREUD, L'homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Folio essais, 1986, p. 240.

11S. FREUD, cité par A. DELRIEU, Sigmund Freud - Index Thématique, Paris, Anthropos, 1997, p. 23.

12S. FREUD, La naissance de la psychanalyse, lettre du 16-4-1900, Paris, P.U.F., p. 282.

13S. FREUD, cité par A. DELRIEU, Sigmund Freud - Index Thématique, Paris, Anthropos, 1997, p. 21.

14G. RUBIN, Le roman familial de Freud, Paris, Payot, 2005.

15op. cit., p. 63.

16S. FREUD, L'interprétation des rêves, Paris, P.U.F., 1967, p. 342.

17S. FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.

18S. FREUD, Le thème des trois coffrets, Paris, Gallimard, 1933, p. 103.

19S. FREUD et J. BREUER, Etudes sur l'hystérie, Paris, P.U.F., 1978, p. 48.

20S. FREUD, Lettres de jeunesse, Paris, Gallimard, 1990, p. 115.

21S. ZWEIG, Le monde d'hier, Paris, Belfond, Livre de poche, 1993, p. 407.

22S. FREUD, op.cit., p. 38.