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Retour sur la représentation du Prince de Ligne.
Feld-maréchal, septième prince du nom, Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) exerça une véritable fascination sur ses contemporains. Ce volume, auquel ont contribué des spécialistes issus de plusieurs disciplines, entend rompre avec la représentation figée d’un homme et d’une œuvre trop longtemps méconnus.
Dans un volume documenté et interdisciplinaire, les éditions de l'ULB vous proposent une mise à jour de la représentation d'un homme admiré par ses contemporains.
EXTRAIT de
Les humeurs noires du prince rose de Manuel Couvreur
En 1811, arrivé « dans l’hiver à force de printemps », Ligne écrit : « Il n’y a que les gens qui savent rire, qui sachent pleurer ». La proposition inverse paraîtrait pourtant plus juste pour évoquer la personnalité de son auteur, même si, à l’ordinaire et en parfait homme de cour, le prince a mis le ris avant les larmes : mais ne serait-ce pas parce que son tempérament l’aurait précisément porté à la mélancolie que Ligne aurait tendu à se forger une réputation de prince rose ? Telle sera notre hypothèse dans cette contribution qui confrontera l’image que Ligne s’est créée, à celle que se sont faite ses contemporains et la postérité. Une dimension biographique, certes et donc, mais qui privilégiera une approche de Ligne, comme auteur, comme être de papier qu’il ne nous est plus permis d’appréhender que par ses écrits : même si la dimension autobiographique y est centrale, elle ne peut obérer l’écart entre l’homme dans l’histoire et l’écrivain.
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Seitenzahl: 550
Veröffentlichungsjahr: 2019
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É T U D E S S U R L E 1 8e S I È C L E
X V I I I
Revue fondée par Roland Mortier et Hervé Hasquin
DIRECTEURS Valérie André et Brigitte D’Hainaut-Zveny
COMITÉ ÉDITORIAL Bruno Bernard, Claude Bruneel (Université catholique de Louvain), Carlo Capra (Università degli studi, Milan), David Charlton (Royal Holloway College, Londres), Manuel Couvreur, Nicolas Cronk (Voltaire Foundation, University of Oxford), Michèle Galand, Jan Herman (Katholieke Universiteit Leuven), Michel Jangoux, Huguette Krief (Université de Provence, Aix-en-Provence), Christophe Loir, Fabrice Preyat, Daniel Rabreau (Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne), Daniel Roche (Collège de France) et Renate Zedinger (Universität Wien)
G R O U P E D ' É T U D E D U 1 8e S I È C L E
ÉCRIRE ÀValérie André [email protected] D’Hainaut-Zveny [email protected]
ou à l’adresse suivanteGroupe d’étude du XVIIIe siècleUniversité libre de Bruxelles (CP 175/01)Avenue F.D. Roosevelt 50 • B -1050 Bruxelles
CINQUANTE NUANCES DE ROSE
LES AFFINITÉS ÉLECTIVES DU PRINCE DE LIGNE
Publié avec l’aide financière du Fonds de la recherche scientifique – FNRS
É T U D E S S U R L E 1 8e S I È C L E
X V I I I
CINQUANTE NUANCES DE ROSE
LES AFFINITÉS ÉLECTIVES DU PRINCE DE LIGNE
VOLUME COMPOSÉ ET ÉDITÉ PAR VALÉRIE ANDRÉ ET MANUEL COUVREUR2 0 1 7 ÉDITIONS DE L'UNIVERSITÉ DE BRUXELLES
D A N S L A M Ê M E C O L L E C T I O N Les préoccupations économiques et sociales des philosophes, littérateurs et artistes au XVIIIe siècle, 1976 Bruxelles au XVIIIe siècle, 1977 L’Europe et les révolutions (1770-1800), 1980 La noblesse belge au XVIIIe siècle, 1982 Idéologies de la noblesse, 1984 Une famille noble de hauts fonctionnaires : les Neny, 1985 Le livre à Liège et à Bruxelles au XVIIIe siècle, 1987 Unité et diversité de l’empire des Habsbourg à la fin du XVIIIe siècle, 1988 Deux aspects contestés de la politique révolutionnaire en Belgique : langue et culte, 1989 Fêtes et musiques révolutionnaires : Grétry et Gossec, 1990 Rocaille. Rococo, 1991 Musiques et spectacles à Bruxelles au XVIIIe siècle, 1992 Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens (1744-1780), Michèle Galand, 1993 Patrice-François de Neny (1716-1784). Portrait d’un homme d’État, Bruno Bernard, 1993 Retour au XVIIIe siècle, 1995 Autour du père Castel et du clavecin oculaire, 1995 Jean-François Vonck (1743-1792), 1996 Parcs, jardins et forêts au XVIIIe siècle, 1997 Topographie du plaisir sous la Régence, 1998 La haute administration dans les Pays-Bas autrichiens, 1999 Portraits de femmes, 2000 Gestion et entretien des bâtiments royaux dans les Pays-Bas autrichiens (1715-1794). Le Bureau des ouvrages de la Cour, Kim Bethume, 2001 La diplomatie belgo-liégeoise à l’épreuve. Étude sur les relations entre les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège au XVIIIe siècle, Olivier Vanderhaegen, 2003 La duchesse du Maine (1676-1753). Une mécène à la croisée des arts et des siècles, 2003 Bruxellois à Vienne. Viennois à Bruxelles, 2004 Les théâtres de société au XVIIIe siècle, 2005 Le XVIIIe, un siècle de décadence ?, 2006 Espaces et parcours dans la ville. Bruxelles au XVIIIe siècle, 2007 Lombardie et Pays-Bas autrichiens. Regards croisés sur les Habsbourg et leurs réformes au XVIIIe siècle, 2008 Formes et figures du goût chinois dans les anciens Pays-Bas, 2009 Portés par l’air du temps : les voyages du capitaine Baudin, 2010 La promenade au tournant des XVIIIe et XIXe siècles (Belgique – France – Angleterre), 2011 Jean-Jacques Rousseau (1712-2012). Matériaux pour un renouveau critique, 2013 Marie-Adélaïde de Savoie (1685-1712). Duchesse de Bourgogne, enfant terrible de Versailles, 2014 Ecrire les sciences, 2015 Corrélations : les objets du décor au siècle des Lumières, 2015 Femmes des anti-lumières, femmes apologistes, 2016
HORS SÉRIE La tolérance civile, édité par Roland Crahay, 1982 Les origines françaises de l’antimaçonnisme, Jacques Lemaire, 1985 L’homme des Lumières et la découverte de l’Autre, édité par Daniel Droixhe et Pol-P. Gossiaux, 1985 Morale et vertu, édité par Henri Plard, 1986 Emmanuel de Croÿ (1718-1784). Itinéraire intellectuel et réussite nobiliaire au siècle des Lumières, Marie-Pierre Dion, 1987 La Révolution liégeoise de 1789 vue par les historiens belges (de 1805 à nos jours), Philippe Raxhon, 1989 Les savants et la politique à la fin du XVIIIe siècle, édité par Gisèle Van de Vyver et Jacques Reisse, 1990 La sécularisation des oeuvres d’art dans le Brabant (1773-1842). La création du musée de Bruxelles, Christophe Loir, 1998 Vie quotidienne des couvents féminins de Bruxelles au siècle des Lumières (1754-1787), Marc Libert, 1999 L’émergence des beaux-arts en Belgique : institutions, artistes, public et patrimoine (1773-1835), Christophe Loir, 2004 Voltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution française (1789-1799), Ling-Ling Sheu, 2005 Population, commerce et religion au siècle des Lumières, Hervé Hasquin, 2008 Des volumes des Etudes sur le XVIIIe siècle sont désormais accessibles en ligne (www.editions-universite-bruxelles.be).
E-ISBN 978-2-8004-1647-2 D/2017/0171/18 © 2017 by Éditions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 26 - 1000 Bruxelles (Belgique) Imprimé en [email protected]
À propos du livre
Feld-maréchal, septième prince du nom, Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) exerça une véritable fascination sur ses contemporains. Familier et serviteur des plus grands monarques de l’Europe éclairée, il fréquenta militaires, gens de lettres, artistes et saltimbanques. La postérité retient de lui une image scintillante qui le pose en commensal spirituel de l’aristocratie politique et intellectuelle de son temps. Autrichien francophone, « belge » et cosmopolite, Ligne fut un auteur prolifique que l’on mit longtemps à découvrir. L’immense production sortie de sa plume se déploie dans les genres les plus divers et fait aujourd’hui l’objet d’une édition scientifique digne de ce nom. Fut-il réellement « l’homme le plus gai de son siècle », comme le pensait Goethe, ce Rosarote Prinz recherché pour ses bons mots et l’élégance de ses aphorismes ? Sans doute, mais on ne saurait pour autant le réduire à cette seule posture qu’il a lui-même contribué à imposer. Derrière le fard et les ornements, le lecteur attentif ne tarde pas à découvrir une personnalité beaucoup plus complexe, victime parfois des humeurs les plus sombres, faite de nuances et d’apparentes contradictions. Ce volume, auquel ont contribué des spécialistes issus de plusieurs disciplines, entend rompre avec la représentation figée d’un homme et d’une oeuvre trop longtemps méconnus. Les différents articles entendent porter un regard neuf sur la vie et les écrits du Prince, en s’efforçant de cerner les différentes facettes du kaléidoscope : religion, vie militaire, littérature, musique, théâtre, éléments quotidiens, autant de thématiques rencontrées au fil des écrits publics ou privés, qui contribuent à faire de lui un intellectuel des Lumières tenté par la modernité malgré un évident conservatisme.
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Table des matières
Introduction
Valérie ANDRÉ et Manuel COUVREUR
Les humeurs noires du prince rose
Manuel COUVREUR
« Tout est presque indifférent » La double leçon de la vanité selon Charles-Joseph de Ligne
Daniel ACKE
« On ne croit pas que je veille à mes affaires, et sais compter » Les finances et le train de vie de Charles-Joseph de Ligne à Bruxelles
Shipé GURI
À pied, à cheval, en voiture… Mobilité et modernité chez le prince de Ligne
Christophe LOIR et Fabrice PREYAT
« Le style léger n’est pas celui de notre métier » ? Le prince de Ligne et la diplomatie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle
Jean-Charles SPEECKAERT
Le prince de Ligne, les Pays-Bas autrichiens et la Révolution brabançonne
Bruno BERNARD
Le prince de Ligne et les mutations de la guerre de 1792 à 1807
Bruno COLSON
Pour une piété militaire Le prince de Ligne et la théologie joséphiste
Ivo CERMAN
Le prince de Ligne, bibliophile ?
Pierre MOURIAU DE MEULENACKER
Écrits sur l’art des jardins Les préceptes éclectiques d’un prince hortomane
Nathalie de HARLEZ DE DEULIN
Ligne « moderne » : Écarts et Fragments
Michel BRIX
Les affinités musicales du prince de Ligne
Marie CORNAZ
La scène au prisme de la critique « sentimentaire » Charles-Joseph de Ligne et ses écrits sur la pratique théâtrale
Sabine CHAOUCHE
« J’aime mieux sentir que juger » Quand le prince de Ligne relisait la Correspondance littéraire de La Harpe
Valérie ANDRÉ
Références bibliographiques abrégées
Index
Biographies
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Introduction
Valérie ANDRÉ et Manuel COUVREUR
« C’est tout ce qui paroît le plus frivole, qui est souvent le plus essentiel »1.
La personnalité du prince Charles-Joseph de Ligne (Bruxelles, 1735-Vienne, 1814) a retenu l’attention, séduit, voire fasciné nombre de ses contemporains : bien que loin d’être exhaustive, la liste est impressionnante qui va de Voltaire à Goethe, de Grétry à Gluck, de Casanova à Élisabeth Vigée-Lebrun, de Catherine II à Napoléon. Aussi la postérité n’a-t-elle vu en lui que le commensal spirituel de l’aristocratie politique et intellectuelle de son temps. Cette dimension a été étudiée de main de maître par Philip Mansel dans sa biographie Prince of Europe: The Life of Charles-Joseph de Ligne parue en 1992 et dont il a donné une seconde édition augmentée en 2003.
Ayant commencé à écrire dès avant sa quinzième année et n’ayant posé la plume qu’à son dernier souffle, Ligne laisse une production littéraire immense : plus d’une cinquantaine de volumes et plaquettes publiés de son vivant, sans compter les Posthumes confiés à la postérité sous forme manuscrite ou encore sa correspondance, toujours largement inédite. Immense mais aussi protéiforme, Ligne s’essayant à tous les genres et ne cessant, contrairement à ce qu’il a affirmé – « je ne me relis jamais »2 –, de remettre ses ouvrages sur le métier. L’œuvre littéraire a récemment suscité plusieurs publications fondamentales. Les travaux pionniers de Jeroom Vercruysse ont débouché sur deux ouvrages de référence : une Bibliographie des écrits relatifs au prince de Ligne (1749-2004) parue en 2006 et suivie, deux ans plus tard, d’une Bibliographie descriptive des écrits du prince de Ligne. Ces deux usuels jetaient les bases d’une édition critique : lancée par Raymond Trousson chez ← 7 | 8 → Honoré Champion à Paris, elle compte à ce jour douze volumes qui ont révélé de très nombreux textes jusque-là inédits, voire totalement inconnus. Deux siècles après la mort de Ligne, il est enfin possible de porter de nouveaux regards sur la vie et l’œuvre d’un auteur dont la place au sein du panthéon littéraire français a toujours été et demeure problématique.
Appelé l’« Anacréon belge », Ligne était devenu, de son vivant déjà, la figure tutélaire d’une littérature nationale pourtant encore à naître3. Cet Autrichien – et farouchement Autrichien – de langue française – une langue qui lui est première, sinon maternelle – a constamment été édité et réédité en France, que ce soit en éditions critiques ou en collections de poche. Pour autant, il n’en demeure pas moins presque totalement absent des manuels scolaires ou des histoires de la littérature française. C’est pour pallier ce déficit que Roland Mortier avait organisé, lors des rencontres annuelles de l’Association internationale des études françaises en 2001, une session qui fut tout entière consacrée à cet auteur qui lui avait inspiré tant de pages éclairantes. Absent – pour nous borner aux plus significatives – de l’Histoire de la littérature française du XVIIIe siècle de Nicole Masson (Paris, Champion, 2003) et du tome Classicismes (XVIIe-XVIIIe siècle) de l’Histoire de la France littéraire conçue par Michel Prigent (Paris, PUF, 2006), il fait son entrée dans La littérature française : dynamique et histoire dirigée par Jean-Yves Tadié (Paris, Folio, 2007). En cela, son sort n’est guère différent de celui de ses amis, Giacomo Casanova, un Vénitien, et Germaine de Staël, une Helvétienne. Parfaitement conscient qu’il était, comme celle-ci, en marge d’une littérature française qu’ils admiraient tous deux, le prince lui écrivait :
Vous aves trop fait l’honneur à la france, pour donner la Superiorité à un autre pays. ce qu’il y a de Singulier, c’est que vous qui n’y etes point née en [soyez] un modele de Style, comme de forme, et d’imagination : et que vaugelas Savoyard et rousseau Suisse ayent appris aux français leur langue4.
Réponse du berger à la bergère, Ligne faisant ici chorus au sentiment qu’elle-même avait exprimé à son égard, en 1808, dans sa préface à l’anthologie qu’elle lui avait consacrée et qui, du jour au lendemain, l’avait propulsé sur le devant de la scène littéraire européenne :
Le Maréchal Prince de Ligne a été reconnu par tous les François pour l’un des plus aimables hommes de France, et rarement ils accordoient ce suffrage à ceux qui n’étoient pas nés parmi eux. Peut-être même le Prince de Ligne est-il le seul étranger qui, dans le genre françois, soit devenu modèle, au lieu d’être imitateur5. ← 8 | 9 →
Un jugement ratifié encore par Barbey d’Aurevilly : « Le prince de Ligne, le plus Français des hommes par le génie, était Belge »6. Ligne, tout comme Casanova et Staël, n’en demeurent pas moins victimes de leur position inconfortable entre deux cultures. En 2013, Casanova a reçu les honneurs de la Pléiade et les éditions Champion – comme elles l’ont fait pour Ligne – ont lancé en 2000 une nouvelle édition des Œuvres complètes de Staël : ceci augure enfin une évolution du regard sur ces auteurs marginaux, au sens premier, à la charnière des lieux, des siècles et des cultures.
Le présent volume entend œuvrer à cette approche prospective, en proposant une articulation nouvelle entre étude biographique du prince et analyse de son œuvre7. À l’instar d’autres écrivains, comme Rousseau, Casanova ou Chateaubriand – pour nous borner à des auteurs que Ligne a fréquentés – Ligne a laissé une autobiographie – les célèbres et imposants Fragments de l’histoire de ma vie – et a conféré à ses œuvres littéraires – qu’elles soient romanesques, poétiques, dramatiques ou historiques – une part personnelle souvent centrale chez un auteur qui, si on l’en croit, « n’a pas beaucoup d’imagination »8. Ce faisant, il a forgé l’image de lui-même qu’il entendait laisser à la postérité. Force est de reconnaître que celle-ci s’est laissé prendre à son piège séduisant et l’historiographie a par trop complaisamment pris pour argent comptant les dires du prince. De là, l’image sempiternelle du « prince rose », le Rosarote Prinz viennois : rose profond, certes, comme la couleur attachée de tout temps à la maison de Ligne ; rose cuisse de nymphe émue, couleur de l’amour, cette passion insatiable qu’il n’a cessé de vouer aux femmes ; rose tendre ou rose vif enfin, selon les contes que cet aristocrate rompu aux usages de la sociabilité, n’a eu de cesse de faire à ses contemporains, pour les amuser.
Or, de la confrontation entre textes et faits historiques, il ressort que Ligne avait une conscience absolue de ce qu’une certaine excentricité affichée mais, par ailleurs, parfaitement contrôlée, pouvait œuvrer à sa célébrité. Par quelques traits soigneusement choisis, il a su, plus que d’autres, frapper l’esprit de ses contemporains. De tout temps, les Ligne ont porté d’or à la bande de gueules. Charles-Joseph a su délicatement adoucir le rouge de son émail héraldique, pour lui conférer des nuances vieux rose ou rose Raphaël, une couleur qu’il a choisie pour la reliure de ses livres personnels et pour livrée de sa maison. Et quelle maison ! Sans dépenser plus, au temps de sa splendeur, que ses homologues bruxellois et beaucoup moins, à la fin de vie, que ses alter ego viennois, Ligne, une fois encore, a su marquer les esprits en embauchant non du personnel local, mais des hommes et des femmes venus des diverses contrées qu’il avait traversées : ses contemporains se le sont représenté – à l’instar du peintre Franz Maleck von Werdenfels sur un tableau célèbre conservé au château de Belœil –, ← 9 | 10 → conversant avec une belle dame, tandis qu’un serviteur enturbanné l’attend au seuil de son « bec de perroquet », sur la Mölker Bastei.
La plus éclatante de ses réussites artistiques, ne serait-elle pas celle de sa vie ? Si certes, son épouse née Liechtenstein, est dans son rôle, lorsqu’elle récrimine contre tant de dépenses, il ressort du parcours de Ligne le souci constant, en fréquentant dans la plus grande intimité permise rois et reines, empereurs ou impératrices, de poursuivre, contre vents et marées, une stratégie familiale dont Mansel a bien montré qu’elle n’était pas centrée sur la seule Autriche. S’il s’est battu afin que sa terre souveraine de Fagnolles devînt en 1770 comté d’empire et ensuite que ce comté fût, en 1786, incorporé au cercle de Westphalie, c’était pour pouvoir siéger à la diète de Ratisbonne et participer ainsi à l’élection de l’Empereur du Saint-Empire germanique. En 1803, il obtiendra que la France, en compensation de cette seigneurie de Fagnolles, lui octroie Edelstetten qui lui rapportera tout de même 15 000 florins par an. Quant aux si poétiques territoires de Crimée dont Catherine II lui avait fait don, c’est elle-même qui donnera l’ordre en 1794 de les lui racheter, tout en lui en laissant le profit annuel rondelet de 1 500 florins9. L’étude de ses prises de position face aux nombreux événements qu’il a eu à traverser en cette période particulièrement complexe qui s’écoule entre la Révolution française et la chute de l’Empire, prouve que sa vision était bien éloignée de la superficialité qu’il pouvait afficher par ailleurs.
Et pourtant, dans le domaine de la philosophie religieuse, que ce soit du point spéculatif comme du point de ses applications sociétales, il se confirme là aussi que ses conceptions reposaient sur une réflexion qui frappe par sa cohérence, étant entendu que la constance n’était pas chez lui réfractaire à l’évolution. Une apparente contradiction donc qui, pour être et avoir été en son temps particulièrement visible, n’en est pourtant pas une, si l’on veut bien y regarder attentivement, comme l’a fait Mansel :
Mes écarts prouvent que frivolité et profondeur peuvent être les deux facettes d’une même soif de vie, aussi compatibles que l’amour de la guerre et des jardins, ou l’amour pour deux êtres dans le même moment10.
Soit l’ambivalence entre ce qui est posture de grand seigneur – « Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne sais jamais ce que j’écris » – et la pratique d’un professionnel d’un écrivain moraliste – « nulla die sine linea » :
Si chacun écrivait comme moi ce qu’il croit, ce qu’il éprouve, on ne pourrait pas dire toujours, comme je le vois tous les jours, je l’ai dit, je le savais, je l’ai dit. J’aime mieux chanter la palinodie, et dire je n’ai su que ce que je disais11.
C’est bien Montaigne qui lui sert ici de boussole, tant pour ce qui relève de la forme fragmentaire que de l’assise personnelle. Montaigne avait invité ses frères humains à ← 10 | 11 → jouir du plaisir donné par Dieu pour « compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa justice nous bat à son tour » :
Les autres sentent la douceur d’un contentement, et de la prosperité : je la sens ainsi qu’eux : mais ce n’est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier, savourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy qui nous l’ottroye. Ils jouyssent les autres plaisirs, comme ils font celuy du sommeil, sans les cognoistre. […] Me trouvé-je en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille, je ne la laisse pas friponner aux sens ; j’y associe mon ame. Non pas pour s’y engager, mais pour s’y agreer ; non pas pour s’y perdre, mais pour s’y trouver. […] Pour moy donc, j’ayme la vie, et la cultive, telle qu’il à pleu a Dieu nous l’octroyer. […] J’accepte de bon cœur et recognoissant, ce que nature a faict pour moy : et m’en aggree et m’en loue. On faict tort à ce grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l’annuller et desfigurer, tout bon, il a faict tout bon12.
Ligne lui fait écho lorsqu’il écrit :
Oh ! que je remercie le Ciel d’avoir ouvert pour moi tous les canaux du plaisir ! Que j’en ai à rendre justice aux autres ! Malheureux et bien subalternes les esprits que l’envie arrête là-dessus. Heureux ceux qui ne la connaissent pas, & qui savent s’écrier : que cela est beau ! que cela est bon ! & que tout ce qui invite à la bienfaisance, au calme, au bonheur général, aura toujours des droits sur mon cœur13 !
Si le XVIIIe siècle a été animé, on le sait, par cette quête du bonheur, peu ont su, à l’égal de Ligne, le rechercher avec tant d’avidité, et surtout d’éclectisme.
Cet éclectisme, Ligne le pratique universellement. En amour, sa quête de bonheur n’était bornée que par la crainte de faire mal à autrui. Il maudit ceux qui cherchent à briser le bonheur d’un couple, mais affirme que tout plaisir est légitime. Cela le conduit à répéter dans plusieurs textes sa volonté de libérer la femme des chimères de moralités religieuses dans lesquelles les prêtres l’ont confinée ; cela l’incite aussi à en appeler à la bienveillance à l’égard de l’homosexualité, masculine comme féminine. Par sa quête universelle du plaisir, Ligne, sensuel plus que sensualiste, répond en disciple épicurien de Locke. Dès lors, une approche sans a priori et ouverte à tous et à tout. Dans la querelle qui oppose tenants des jardins anglais et des jardins français, Ligne refuse de trancher. En fait, aucun genre n’est mauvais en soi. Tout l’art réside dans l’usage proportionné que l’on fait de chacun d’eux :
Je meurs de peur de ne m’être pas assez expliqué sur les grands projets & sur les petites exécutions. Je veux que l’on serve Baal & le dieu d’Israël ; que l’on soit Français pour le beau, Anglais pour le joli, Hollandais pour la propreté, Chinois pour la singularité, Italien pour la vue, & qu’on prenne tout cela dans le vrai, puisque le vrai seul est aimable14. ← 11 | 12 →
Ligne est un partisan – mais raisonné et raisonnable – des goûts réunis : « ce beau lieu n’est ni Anglais, ni Français ; il est lui, & il est moyennant cela mieux qu’un autre »15. Cette quête du plaisir alliée à son statut de grand seigneur qui n’avait pas à rendre compte de ses préférences, lui a conféré une ouverture d’esprit qui, sans doute, n’avait pas alors d’égale. Quel auteur, non seulement au XVIIIe mais même avant le XXe siècle, aurait pu écrire ces lignes ?
La religion catholique doit plaire à celui qui inspire le goût des beaux arts ; nous lui devons le Stabat de Pergolèse, le Misérére de la Lande, les hymnes de Santeuil, tant de chef d’œuvres, en musique, en peinture et sculpture, l’église de S. Pierre, la descente de croix d’Anvers, et une autre de ma galerie par Vandyk16.
Son éclectisme cosmopolite est sans borne, du moins sans borne fixée a priori. Tout y passe, musique, littérature, architecture et arts plastiques, l’ancien comme le nouveau, le français comme l’italien, voire le flamand. Bien que proclamant son admiration pour le classicisme français du siècle de Louis XIV, le goût n’est plus la pierre de touche unique,
d’ailleurs, le grand & la grandeur ennuient presque toujours. J’aime mieux une chanson d’Anacréon que l’Illiade, & le Chevalier de Boufflers que le Dictionnaire encyclopédique. Je me console aisément de ne savoir pas faire d’Eneïde, & un petit couplet & un petit bosquet me font plus de plaisir17.
L’esthétique rousseauiste du sentiment n’est pas non plus pour lui servir de référent esthétique. D’où chez lui la nécessité d’élaborer une nouvelle approche qu’il appelle « sentimentaire » et qui, d’une certaine manière, relève déjà d’une approche phénoménologique de l’œuvre d’art et de sa réception-perception. L’effet produit l’emporte sur toute règle édictée a priori : « il nous faut d’autres cordes qu’autrefois »18.
Ligne aimait, sauf en politique, on s’en doute, la nouveauté. Et cette nouveauté, il la cherchait lui-même par l’écriture. Trop longtemps son œuvre a été évaluée à l’aune de la seule littérature française du XVIIIe siècle. Or, dès sa jeunesse, Ligne n’a cessé de voyager. De Bruxelles à Paris et de Paris à Vienne, il a été perpétuellement confronté à deux univers culturels qui, même en ce temps où le français était devenu la langue européenne des élites, étaient profondément différents. Si Ligne a en effet rencontré tous les écrivains qui ont façonné la France des Lumières, après qu’il a quitté définitivement les Pays-Bas pour s’installer en Empire en 1794, il n’a pu rester indifférent aux bouleversements qu’y connaissait alors le monde intellectuel. Durant deux décennies, – et même si, à titre personnel, il continuait à parler et à écrire en français –, il a parfaitement perçu, du moins pour partie, les enjeux de cette véritable révolution que De l’Allemagne allait révéler à la France. Certes, et Ligne le reconnaît, sa connaissance de l’allemand était limitée. Mais il est avéré aussi qu’il pouvait bénéficier de l’aide d’un traducteur comme Jean-François Soubiran et qu’une fois muni d’une traduction, il n’hésitait pas à se reporter au texte original. C’est ainsi qu’il ← 12 | 13 → put écrire au duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar une lettre qui devait vivement frapper Goethe car elle démontrait une compréhension intime des enjeux de l’un de ses ouvrages les plus novateurs :
Aidé d’une bonne traduction, j’ai lu avec admiration les affinités électives, et je plains les hommes bégueules, et les femmes, qui souvent le sont moins, de n’avoir pas trouvé, au lieu d’immoralités qui n’existent pas, tout le sécret du cœur humain, les développemens de mille choses, qu’on n’a pas senties, parce qu’on ne reflêchit pas des tableaux du monde, de la nature, et deux portraits piquants et neufs : Lucienne dans un genre, et Mittler dans un autre. Quel chef d’œuvre, même en français, que les tablettes d’Ottilie ! et que de profondeur, d’attachant et d’imprévu dans cet ouvrage, où il y a la plus grande superiorité sur ceux des [a]utres nations19 !
Lui-même sera parmi les premiers à traduire Schiller en français20. Mais plus que cette dimension de passeur, il convient de souligner combien sa pensée, comme l’évolution de ses modalités d’écriture attestent qu’il a sans doute, plus tôt et plus profondément que tout autre, été sensible au Gespräch über die Poesie de Friedrich von Schlegel, et cela même si chez Ligne s’opère – encore ou déjà ? – « la réduction au classicisme de l’indéniable apport romantique »21 :
« Je lis de l’ancien, j’écris du nouveau »22. ← 13 | 14 →
1[De moi pendant le jour], dans MMLS, t. 10, 1806, p. 168-169. Le présent volume étant entièrement consacré à un seul auteur, les références bibliographiques ont été abrégées. Une table des Références bibliographiques abrégées les explicite en fin de volume. Les citations conservent les graphies et la ponctuation des sources mentionnées.
2FHMV, t. 1, p. 140.
3Formule du baron Goswin de Stassart dans un article publié par le quotidien bruxellois L’oracle, 19 nov. 1814 (cité par Gustave CHARLIER, « Les derniers vers du prince de Ligne », Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1946, n° 24, p. 80 ; rééd. dans Jacques DE DECKER (dir.), Le prince de Ligne à l’Académie, Bruxelles, Samsa, 2014, p. 61).
4Lettre à G. de Staël, [après le 21 oct. 1810], dans Maria ULLRICHOVÁ, Lettres de madame de Staël conservées en Bohême, Prague, Académie tchécoslovaque des sciences, 1960, p. 73.
5G. de STAËL, Préface de l’éditeur, dans Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne, publiées par Mme la baronne de Staël Holstein, Paris-Genève, Paschoud, 1809, p. V-VI.
6Jules-Amédée BARBEY D’AUREVILLY, « Henri Rochefort », Le nain jaune, mars 1866 ; rééd. dans Femmes et moralistes, Paris, Lemerre, 1906, p. 275. Voir M. COUVREUR, « Un Autrichien à Paris : quelques réflexions sur les singularités “belges” du prince de Ligne », Textyles, 2005, n° 28, p. 53-62.
7Le présent volume a été préparé par des journées d’études organisées par le Collège Belgique, en collaboration avec le FRS-FNRS, l’Université libre de Bruxelles et l’Université de Namur (Bruxelles, Palais des Académies, 5 et 6 mai 2017).
8Contes immoraux, dans OR, t. 1, p. 48.
9MANSEL, p. 98, 161 et 203-205 ; sur sa stratégie familiale, voir particulièrement p. 127-128.
10« The best of his epigrams, which he called Mes écarts, shows that frivolity and profondity can be two aspects of the same appetite for life, as compatible as love of war and gardens, or love for two people at the same time » (MANSEL, p. 192).
11Préface. Lettre aux Lecteurs s’il s’en trouve, dans NR, t. 1, p. VII ; FHMV, t. 1, p. 273-274.
12Michel EYQUEM DE MONTAIGNE, « De l’expérience », dans Les essais, Livre III, chapitre 13, éd. Jean BALSAMO, Michel MAGNIEN et Catherine MAGNIEN-SIMONIN, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), 2007, p. 1162-1164.
13Coup d’œil sur Belœil, Belœil, l’auteur, 1781, p. 135 (COB, p. 212).
14Coup d’œil sur Belœil, op. cit., p. 103-104 (COB, p. 196).
15Coup d’œil sur Belœil, op. cit., p. 59 (COB, p. 261).
16A Mr. de Voltaire, dans NR, t. 1, p. 52.
17Coup d’œil sur Belœil, op. cit., p. 3 (COB, p. 142).
18Préjugés militaires, dans MMLS, t. 1, 1795, p. 240.
19A ***, dans NR, t. 2, p. 4.
20Voir Daniel ACKE, « Le prince de Ligne et l’Allemagne. Un état de la question », NAPL, n° 12, 1998, p. 119-139 ; et Gabriela SOARES, « Les écarts d’un traducteur. Ligne et ses tragédies d’après Don Carlos de Schiller et Saül d’Alfieri », NAPL, 2003, n° 16, p. 181-223.
21Note d’André Gide à propos de Chopin (Journal (1889-1939), Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), 1954, p. 1330), citée dans la remarquable étude sur la réception de l’école d’Iéna en France et en Allemagne de Frédéric SOUNAC, Modèle musical et composition romanesque. Genèse et visages d’une utopie esthétique, Paris, Classiques Garnier (coll. « Perspectives comparatistes »), 2014, p. 283.
22A Monsieur Le Gros, secrétaire de mes commendemens, Vienne, 1810, dans RW, t. 2, p. 89.
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Les humeurs noires du prince rose
Manuel COUVREUR
En 1811, arrivé « dans l’hiver à force de printemps »1, Ligne écrit : « Il n’y a que les gens qui savent rire, qui sachent pleurer »2. La proposition inverse paraîtrait pourtant plus juste pour évoquer la personnalité de son auteur, même si, à l’ordinaire et en parfait homme de cour, le prince a mis le ris avant les larmes : mais ne serait-ce pas parce que son tempérament l’aurait précisément porté à la mélancolie que Ligne aurait tendu à se forger une réputation de prince rose ? Telle sera notre hypothèse dans cette contribution qui confrontera l’image que Ligne s’est créée, à celle que se sont faite ses contemporains et la postérité. Une dimension biographique, certes et donc, mais qui privilégiera une approche de Ligne, comme auteur, comme être de papier qu’il ne nous est plus permis d’appréhender que par ses écrits : même si la dimension autobiographique y est centrale, elle ne peut obérer l’écart entre l’homme dans l’histoire et l’écrivain.
Afin que « l’enterrement d’un maréchal puisse un moment divertir les souverains »3, Ligne se dévoua et mourut le 13 décembre 1814. Deux jours plus tard, ses funérailles en plein congrès de Vienne, marquèrent les esprits4. Dès janvier 1815, ← 15 | 16 → Goethe lui rendit hommage5. Si le titre du Requiem pour l’homme le plus joyeux de son siècle a souvent été cité, l’œuvre n’a guère retenu l’attention, alors qu’elle nous paraît particulièrement éclairante dans le présent contexte. Les deux hommes s’étaient rencontrés à Carlsbad, le 11 juillet 1807, chez la princesse Bagration :
Chez elle, je fis connaissance avec le prince de Ligne, que ses relations avec mes amis m’avaient déjà fait connaître de la manière la plus avantageuse. Je trouvai qu’il justifiait sa renommée. Il se montrait toujours gai, spirituel, à la hauteur de tous les événements, partout bienvenu, partout à son aise, en homme du monde et en homme de plaisir6.
Ils s’étaient revus ensuite à Töplitz, ville d’eau en Bohême où vivait sa fille, Christine de Clary, puis à Weimar. En 1810, « aidé d’une bonne traduction », il avait « lu avec admiration les affinités électives »7. Goethe avait été sensible à ses commentaires plus qu’élogieux sur ce roman dont le caractère expérimental avait dépisté la plupart de ses lecteurs. Son Requiem se présente comme une cantate, où récitatifs, airs et ensembles sont clairement spécifiés, et qui assigne leur tessiture à chacun des protagonistes. L’œuvre est souvent présentée comme un fragment que le poète aurait laissé inachevé. Ce jugement ne repose que sur une méconnaissance de la vie et de l’œuvre de Ligne, indispensables à la compréhension d’un poème qui, sinon, demeure hermétique. Le chœur entonne : « Que se reposent tous ceux qui ont souffert ; que se reposent tous ceux qui ont combattu ; mais aussi que tous ceux qui se sont amusés en appréciant la joie de vivre, reposent en paix ; tu es séparé de nous » („Aber auch die sich ergötzten,/Heiterkeit im Leben schätzten,/Ruhn in Frieden ;/So bist du von uns geschieden“). Dans cette première section consacrée à la lamentation, Goethe, pour calmer la douleur, convoque d’abord Genius. Si celui-ci rappelle que Ligne, né dans une famille illustre, a naturellement été attiré par la gloire militaire, il conclut cependant : « S’il est vrai que ton brave poing s’y prête, c’est pourtant ton esprit qui consacrera ta gloire » („Zwar die brave Faust gewinnet/Doch der Geist bewähr den Ruhm“). Est-ce le mot « faust » qui a incité le poète à convoquer ensuite l’Esprit de la terre, cet Erdgeist auquel l’alchimiste Faust en appelait dès sa première intervention dans le premier Faust paru en 1808 ? L’Erdgeist rappelle que Ligne semblait avoir reçu la jeunesse éternelle, et que cette jeunesse lui venait de sa force d’esprit („Geistsgewalt“). La seconde section convoque deux génies aériens, le Sylphe des Hofs et le Sylphe der Gesellschaft, incarnant l’aisance de Ligne, tant à la cour qu’en société. Genius les ← 16 | 17 → console en leur faisant souvenir que celui qu’ils pleurent avait choisi d’être gai et léger („froh und leicht“). Mais le bonheur des hommes n’est qu’un songe : « Un hasard s’abat avec violence, ravit le père par la mort du fils » („Ein Uhngefähr, es schmettert drein –/Verwais’t der Vater, todt der Sohn !“). Goethe fait ici écho à la bataille de La Croix-au-Bois où « à la première attaque, le jeune prince de Ligne fut tué », le 14 septembre 17928. Père, mère, sœurs et proches pleurent sa mort. Et le père de conclure : « Non, il n’y a point de consolation pour le jour qui prit le fils au père » („Nein, es ist kein Trost dem Tage,/Der dem Vater nahm den Sohn“). Le Coryphée ouvre la troisième et dernière section : après la nuit et la douleur, « le soleil rayonnera de chaque hauteur » („Der Morgen kommt von jenen Höhn“). Une métaphore qui rappelle discrètement que Ligne et Goethe étaient frères en maçonnerie et que cette cantate, dans son ensemble, s’inscrit dans la lignée de celles qui étaient chantées dans les temples lors des cérémonies funèbres. La déploration des Pays étrangers („Fremnde Länder“) est conduite par l’Italie qui symbolise ici la quête de la beauté absolue qui animait Goethe et Ligne : « Moi aussi, tu m’as cherchée » („Auch mich hast du besucht“9). Comme l’avait proclamé Genius en ouverture, l’Italie conclut que c’est par son esprit que Ligne survivra. La consolation qu’il avait trouvée dans la littérature, le prince l’offre à la postérité. Le chœur, apaisé, conclut : « Ne devrions-nous pas te remercier de ce que tu as célébré ? Laisse-toi bercer par de charmants tableaux de fleurs, forêts et palais » („Sollten wir dich nicht umgaukeln,/Denen du gehuldigt hast ?/Laß dich holde Bilder schaukeln/Blumenwälder und Palast“). Gœthe fait ici écho à l’amour de Ligne pour les jardins, en paraphrasant l’un des passages les plus émouvants du Coup d’œil sur Belœil :
De ce sallon philosophique on va par des chemins de fleurs, à un cabinet de la Mort, entouré de cyprès, de myrthes et de lauriers ; il y a un sépulcre de marbre blanc, pour lequel, avant de le construire, j’ai pris mesure pour y être bien à mon aise, si, par hazard, je finis mes jours à Belœil. Car aussi paresseux après ma mort que pendant ma vie, je veux qu’on me laisse, où je fermerai les yeux à la lumiere. En attendant que j’y sois, dans ce dernier asile, c’est un long parallélogramme, rempli de roses d’été et d’hiver, de pensées et d’immortelles10.
Rien d’inachevé dans cette cantate qui, en trois actes symétriquement agencés, retrace toute la vie du prince : son insouciance, sa gloire et sa gaieté ; son désespoir à la mort de son fils ; la littérature qui l’a consolé et qui lui assurera l’immortalité. Le parcours biographique retracé par Goethe montre qu’il avait perçu la complexité d’un prince dont la gaieté n’avait été conquise que de haute lutte.
Le prince rose
La légende du prince rose n’avait pas attendu la disparition de Ligne pour se forger. Ligne y avait mis du sien, comme le démontre Shipé Guri dans le présent ← 17 | 18 → volume, et même s’il se moquait de ceux qui croyaient qu’il eût pu se choisir lui-même cette couleur, de temps immémoriaux, attachée à sa maison :
Des généalogistes nous donnent la même tige que la maison de Lorraine […]. Il est vrai que nos armoiries sont absolument les mêmes : et nos livrées aussi à l’exception que de même qu’au lieu du rouge ou du cramoisi qu’ont ceux qui ont le même blason, nous avons la couleur de rose. […] Comme j’ai l’esprit assez couleur de rose, on a été assez bête pour croire que c’est moi qui comme un parvenu m’était donné cette livrée-là11.
Le rose seyait à cet homme qui, en société du moins, était aisé à vivre. Il n’est guère de témoignages discordants. Même madame du Deffand, sur ce point, fait chorus :
Il est de ma connoissance, je le vois quelquefois ; il est doux, poli, bon enfant, un peu fou, il voudroit, je crois, ressembler au Chevalier de Boufflers, mais il n’a pas a beaucoup près autant d’esprit, il est son Gilles12.
Ce jugement porte sur un prince trentenaire qui ne jouissait de la fortune familiale que depuis une année : il ne faisait pour lors que débuter dans le grand monde parisien. Quand la lettre de la marquise parut en 1810, elle provoqua l’émoi car, entre-temps, Ligne s’était, en fait d’esprit, hissé au premier rang :
Comment vous ne sortez pas de colère à cause d’une lettre de Mde. Du Deffant ? Savez-vous que si l’on avait imprimé celle qu’elle a écrite peut-être le lendemain, on me verrait porté aux nues ? Elle m’aimait beaucoup, la petite Fantasque. Je ne puis point dire qu’elle n’avait des yeux que pour moi : car comme lui écrivait Voltaire, elle était comme Plutus, la Fortune et l’Amour trois aveugles qui gouvernent le monde.
Elle me mesurait, me trouvait grand, comme le Prince de Beauvau, et en me faisant tourner, retourner et parler, ne me croyait pas aussi roide que lui et pédant de cour et de langage, disait-elle13.
Une toute petite fausse note dans un concert d’hommages. Parmi les thuriféraires du prince, Élisabeth Vigée-Le Brun qui avait fait sa connaissance à Bruxelles, et qui le retrouva plus tard à Vienne. Ses Souvenirs en livrent ce portrait enchanteur :
Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie ; tout le charme de son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j’ai peu connu d’hommes dont [le] premier aspect fut aussi séduisant, et la bonté de son cœur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours14. ← 18 | 19 →
Son souci de n’être jamais à charge, faisait de Ligne un commensal généralement apprécié15. Catherine II écrit à Grimm que « le prince de Ligne est un des êtres les plus plaisants et les plus aisés à vivre que j’aie jamais vus »16. Mais le témoignage du chargé d’affaire français Corberon jette une lumière plus crue :
Son ton de polissonnerie n’a pas paru décent aux Russes ; le comte Panin, toujours riant et applaudissant, a quelque fois haussé les épaules de voir un grand seigneur de cinquante-quatre ans, décoré de la Toison d’or, jouer à broche-au-cul et se faire mettre des mèches de papier au derrière17.
Un témoignage qui interpelle, car il ne s’accorde pas avec l’élégance dont la postérité a crédité le prince. Ce témoignage n’est pourtant pas le seul à pointer ce trait comportemental :
M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau, quoiqu’un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l’air de ce qu’on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes, mais dès le lendemain d’un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom, et moins encore avec ses emplois18.
Ce portrait – sans conteste le plus sévère qui ait été fait de Ligne – l’a été par le prince Fédor Golovkine, celui-là même auquel Ligne, pour lui mettre la puce à l’oreille et l’inciter à dépasser les apparences, avait pourtant adressé ce propos désabusé : « Sentez-vous comme moi le plaisir d’être rien [?] »19. Dans sa contribution au présent volume, Daniel Acke suggère que ces extravagances et bouffonneries, au-delà parfois des limites du bon ton, sont le fait d’un homme qui affirme « la joie, à partir de la conscience de la finitude et de la mort ».
Le premier et le plus malheureux événement de ma vie
Quelque chose avait brisé cet homme, nul n’avait pu manquer de s’en apercevoir. Goethe place au cœur de son Requiem ce drame dont Mme Vigée-Le Brun, parmi beaucoup d’autres, a décrit les ravages :
Une perte bien autrement douloureuse [que celle de ses biens] pour lui, la seule qui l’ait profondément affligé, a été celle de son fils Charles […] ; le coup qui le ← 19 | 20 → frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu’il prenait à vivre20.
Par ses Fragments de l’histoire de ma vie, Ligne a entendu répondre – en pendant, mais selon une modalité originale – au vaste projet de l’Histoire de ma vie, dont il avait insufflé l’idée à son ami Casanova et dont il était pour lors le premier lecteur. La dimension éminemment personnelle des Fragments a incité Ligne à en faire l’un de ses Posthumes, l’un de ses ouvrages dont la publication n’était envisageable qu’après sa mort21. D’une construction aussi subtile que complexe, l’œuvre s’ouvre sur une myriade de souvenirs d’époques diverses et se succédant, non pas de manière aléatoire, comme pourrait le laisser à penser une lecture hâtive, mais au fil de la mémoire et de ses méandres inconscients. Peu à peu, le temps s’étale, s’allonge et rejoint le hic et nunc de l’écriture : l’œuvre se conclut, selon un procédé cher à l’auteur, par une dédicace suivie de la préface. Une autobiographie en miroir, à rebours. L’espace manque ici pour étudier les détours qui font surgir le récit du choc que fut la mort de son fils Charles, à la veille de Valmy. Bornons-nous à étudier ici les trois fragments qui brodent au fil noir une toile de fond par ailleurs plus joyeuse que mélancolique :
Époque trop signifiante dans l’histoire de ma vie, dussiez-vous me coûter autant de larmes, en l’écrivant, que j’en versai lorsque je l’appris, et que j’en verse lorsque j’y pense ce qui arrive hélas tous les jours ! Je ne puis vous passer sous silence : mais je passerai vite à d’autres objets. Voici le premier et le plus malheureux événement de ma vie. Tout ce que j’ai le plus aimé, les deux tiers de moi-même, le plus parfait des êtres me fut enlevé. Les papiers publics qui retentirent de ses éloges, (car jamais perte ne fut mieux sentie dans toute l’Europe, et même chez les Turcs m’a dit leur ambassadeur) ont assez dit comment. Je vois toujours l’endroit où le maréchal Lacy m’apprit que mon pauvre Charles n’existait plus. Je vois mon pauvre Charles lui-même, m’apportant tous les jours à la même heure son heureux et bon visage sur le mien. Je ne puis point dire que j’ai été bien malheureux. Car cela annoncerait que cela est passé, ou que cela passe. Mais sans un ange du ciel, sans Christine je le serais tous les jours davantage. Chaque jour serait un poids de plus. C’est le 25 septembre 1792 un vendredi que j’appris cette affreuse nouvelle qui m’eût fait désirer la fin de mon existence, si une autre plus précieuse que la mienne, celle de cette parfaite Christine n’y était pas attachée22.
Cette première évocation n’arrive qu’au 4e cahier, sur les quarante que comprend l’état le plus achevé qui nous est parvenu. Elle se limite à l’annonce de la mort, mot qui, dans l’anéantissement qui est alors celui du prince, n’est pas ici prononcé. Il faut attendre le 7e cahier qui, reprenant le récit de l’annonce, le prolonge jusqu’au mot fatidique : ← 20 | 21 →
Fidèle secrétaire de ma tête voici encore ce qui m’y revient d’affligeant dans ce moment-ci, sur le plus triste des sujets. Hélas ! je ne voulais pas comprendre le maréchal, quand il me dit cet affreux mot mort. Ou je ne le pouvais pas. Je crois que c’est ce qui m’a sauvé la vie. Je tombai entre ses bras : et il me porta presque en voiture, pour me mener chez moi. Peut-être que si ma pauvre Christine n’en mourut pas non plus, c’est qu’elle avait entendu dire à un de ses gens. Le maréchal Lacy vient d’emmener le prince, il pleurait. Son fils est blessé. Je n’aurais pas pu lui dire qu’il était tué, lorsqu’elle vint me demander s’il n’en reviendrait pas. Mes cris, plutôt que mes pleurs lui apprirent ce qui en était. J’avais rêvé huit jours auparavant que Charles avait reçu un coup mortel à la tête ; et qu’il était tombé de cheval, mort. À cause du rêve, si vrai sur mon oncle, que j’ai écrit plus haut, j’en fus inquiet 5 ou 6 jours : et comme on traite toujours de faiblesse, ce qui est souvent un avertissement, ou peut-être un sentiment de la nature, lorsqu’il y a quelque analogie dans le sang ; je chassai cette fatale pensée, qui ne se vérifia que trop le surlendemain. Autre hasard comme on voudra l’appeler, extravagance sans doute. Mais une Madame de Cassi nous tira les cartes à Christine et moi, quelques jours auparavant. Nous ne nous en sommes jamais parlé. Christine ne sait pas que j’y fis attention. Hélas ! notre perte y était annoncée23.
Plus éprouvante encore, et dès lors repoussée au 10e cahier, est l’évocation de Charles vivant, qui se fera en deux temps. Un portrait poussé jusqu’à un futur à jamais inaccompli :
Je ne puis jamais parler de Charles qu’un instant. Il eût été un grand homme, et a été même, en mourant, le plus heureux des hommes. Tout l’amusait, l’intéressait. Il ne connaissait que l’honneur, et le plaisir. Il était adoré de l’armée, du peuple et de la société, et plaisait sans cesse par une aimable et piquante originalité, de naïveté, de premier mouvement et de facilité. Je n’ai jamais vu plus d’élan pour la gloire, plus de talent pour la guerre.
Je le tins par la main aux premiers coups de fusil que je lui fis tirer à une petite affaire d’avant-postes contre les Prussiens. Et je lui dis, mon Charles, il serait joli que nous eussions ensemble ainsi, une petite blessure. Il riait, il jurait, il jugeait, il s’animait.
Excellent ingénieur, il attaqua en règle Sabatsch et le prit d’assaut, sous les yeux de l’empereur qui lui donna la croix et le fit lieutenant-colonel. Il se distingua partout. Notre paix faite, il va chercher des coups de fusil ailleurs. Il en reçoit un assez fort au genou en montant à l’assaut d’Ismael, peu après être sauté à terre de sa barque ; où il avait eu quelques jours auparavant à une autre attaque, tout son équipage tué. Il avait fait une batterie, avait tout dirigé. Il eut l’Ordre militaire de St Georges pendu au cou ; et fut le premier, le dernier et le seul qui ait eu celui de Russie et de Marie-Thérèse. Il était colonel depuis trois ans, et quartier-maître général quand…
Les Français même le pleurèrent. Ils ne durent le succès de cette journée qu’à ce qui arracha des larmes, même à des scélérats. La campagne, la guerre et l’Europe eussent peut-être tourné autrement, car il se serait emparé du duc de Brunswick et l’aurait empêché de les perdre et de se perdre lui-même24.
Portrait qui se poursuit, dans un second temps, par l’insertion de six lettres adressées par le prince à son fils : l’ombre de la mort n’y plane pas encore – ou, du point de vue ← 21 | 22 → du lecteur de cette autobiographie à rebours, n’y plane plus. Ces éléments épistolaires constituent l’intégralité du 24e cahier et la première section du suivant qui s’achève par une lettre adressée par le prince à Louis de Ligne, le seul survivant de ses quatre fils. La vie succède ainsi à la mort, une articulation qui sera aussi celle du 39e cahier sur lequel s’achèvent les Fragments. La date fatidique du 14 septembre sert à dater l’achèvement de cet ultime cahier de l’automne 1811 :
Voici une belle affaire qui est venue faire diversion à ma triste et déchirante pensée de toute la journée, car c’est l’anniversaire du seul malheur de ma vie mais assez fort pour être dispensé pour en avoir d’autres. La perte de mon brave, et malheureux Charles25.
L’éclatement de l’évocation de la mort de Charles en trois fragments, et sa reprise en coda, permettent au prince de matérialiser dans l’écriture l’écoulement du temps et de laisser transparaître, sans avoir à l’exprimer, l’effort surhumain qu’il a dû accomplir sur lui-même, pour reprendre la parole, reprendre la plume, après la perte de la meilleure part, ou plutôt de la seule part de lui-même qui ait valu quelque chose.
La singularité de la forme choisie met en avant son auteur, par le fait même que cette élaboration littéraire soit éminemment perceptible : l’œuvre rend sensible la présence du père, plutôt que celle de son fils. Aussi Ligne a-t-il tenu par ailleurs à rendre l’hommage dû aux mânes de Charles. Il le fit, une fois encore, en usant du procédé de la pseudo-traduction et en prêtant à un tiers – en l’occurrence son chargé d’affaires Jean-François Soubiran – l’éloge qu’un père, selon les usages, ne pouvait lui-même faire de son propre fils26 : « Dix ans et une éternité ne suffiraient pas pour guérir cette plaie : on ne le désire pas même ; mais dix ans la cicatrisent de manière à pouvoir prononcer un nom qui expirait sur les lèvres jusqu’alors, au milieu des larmes »27.
Ce drame l’affecta au point de modifier son regard sur le monde, comme il l’écrivit à son ami intime, le très hédoniste Casanova :
Je croyais comme vous à la supériorité de la somme du bien sur celle du mal. Mais il y a deux ans aujourd’hui, jour le plus malheureux de ma vie que j’appris que mon pauvre Charles avait perdu la sienne ; que j’eprouve que tous mes bonheurs reunis (et j’en ai eus prodigieusement) ne m’ont pas fait ny en gros, ny en detail la millième partie de plaisir, que cette perte affreuse m’a fait, et me fera de peine.
Ôtez moi cette espece de depouillement d’une partie de mon être, Je suis de votre avis. […] Puis-je mettre la vie de mon pauvre Charles, lui-même à coté de sa mort ? Je l’adorais pour sa valeur, son caractère sa naive et drôle de gayeté communicative : ← 22 | 23 → mais il ne m’a jamais fait autant de plaisir, en vivant, qu’il m’a fait de mal en ne vivant plus.
Pardon, mon cher ami, Je ne m’attendais pas à finir si tristement après avoir commencé autrement. Je me secoue. Voilà encore que le mauvais moment se passe28.
Ligne sombra dans une dépression profonde dont plusieurs témoins décrivent les stigmates :
Sa malpropreté visait à l’originalité. A sa montagne près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Belœil et de ses terres des Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et comme, à moins d’affaires, il ne quittait son lit que pour dîner, on y trouvait une bourrique ou une chèvre et lui échevelé abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d’un valet de chambre ou d’un mulâtre confident. Une écritoire renversée, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, avertissaient qu’il avait écrit, ce qui, soit en prose, soit en vers, était d’une profonde médiocrité. Sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, « le seul de ses enfants, disait-il, qui fût de lui », assise dans un coin à les déchiffrer et à les recopier, ou près de lui à manger des fruits tout en grondant des choses qu’il disait, complétait le tableau29.
Particulièrement fort, le témoignage de son « ami » Golovkine a encore le mérite d’articuler cette dépression avec la frénésie d’écriture qui saisit alors Ligne.
À l’en croire, son « goût pour les campagnes, et la campagne » aurait armé sa « main d’une plume à l’âge de 9 ans » : dès 1753, en tout cas, il soumettait un Parallèle de Turenne et du prince Eugène, au duc de Croÿ, qui fut frappé par l’originalité de la pensée comme par la vivacité du style30. Jamais plus Ligne ne cesserait d’écrire. Néanmoins, alors qu’il n’avait publié qu’une dizaine de volumes avant 1790, c’est pas moins d’une quarantaine qu’il confiera à la presse entre 1795 et 1812, et cela sans compter ses Posthumes et autres ouvrages laissés en manuscrits. Une « véritable frénésie » s’empare d’un auteur qui, avant Zola ou Sartre, se choisit pour devise : nulla dies sine linea31.
Les humeurs noires
Ces humeurs noires sont en réalité, et bien avant 1792, le tréfonds de l’âme de Ligne. La mort de Charles ne fit que révéler au grand jour la fêlure d’un être brisé dès l’enfance. Lorsque Ligne évoque ses premières années – et même si le ton demeure d’une apparente légèreté – la douleur pointe partout. D’emblée, la haine que lui vouait son père lui inspire cette formule lapidaire : « Mon père qui ne s’était pas donné la ← 23 | 24 → peine de faire ma connaissance, ne faisait pas grand cas de moi »32. Ligne n’y revient qu’au 9e cahier, avec le portrait de Lamoral de Ligne, morceau de bravoure semé à l’ordinaire d’anecdotes et de jeux de mots :
Mon père ne m’aimait pas : je ne sais pourquoi, car nous ne nous connaissions pas. Ce n’était pas la mode alors d’être bon père, ni bon mari. Ma mère avait grand-peur de lui. Elle accoucha de moi, en grand vertugadin : et elle mourut de même, quelques années après. Tant il aimait les cérémonies, et l’air de dignité. Un jour, en voyage, nous voilà embourbés, près de Canstadt. Il me donne un soufflet. Je n’avais seulement pas soufflé. Une autre fois, dans son jardin, à Closterneubourg, où il faisait travailler, ses ouvriers renversent une statue : il me donne un grand coup de canne ; à la vérité, avec une belle pomme d’or guilloché. Je recevais souvent de lui quelques marque[s] d’attention en injures, et pronostics que je serais un sujet détestable. Sa mort cependant fit sur moi un grand effet. Il m’avait chassé de chez lui. Il demeurait à la campagne. Je revenais de la guerre, et ne le vis que deux ou 3 fois, entre ces deux événements. Mais alors on ne se rappelle que les bonnes et grandes choses. Il avait une grande élévation, et était aussi fier en dedans qu’en dehors. Il se croyait un Louis XIV ; et en était presque un en jardins, et magnificence, qu’il remplaçait quelquefois par de petites avarices comiques, comme je l’ai dit plus haut33.
La paronomase « soufflet/soufflé » qui éveille le sourire, permet à l’auteur de faire accroire son détachement au lecteur. Mais, en réalité, le lecteur n’en est que plus secoué par cet écart discordant entre la forme plaisante du récit et la violence des faits rapportés. Enfant sans mère, enfant d’un père qui le déteste, Ligne le dit, mais en en faisant rire. De ce contraste, le prince tire un double effet : il renforce, certes, l’émotion chez son lecteur, mais en laissant, dans le même temps, la sensation légère que rien n’est ici important, et surtout pas lui : rien n’est plus contraire à son mode de pensée que la « confession » rousseauiste.
Ce passage qui compte parmi les plus frappants et, du point de vue littéraire, parmi les plus accomplis des Fragments de l’histoire, a été pourtant entièrement biffé et disparaît de toutes les versions ultérieures. Cette coupure opérée par le prince lui-même laisse à penser qu’une fois l’abcès vidé, il a tenu à laisser à la postérité une image de son père, sinon différente en essence, du moins dans sa modalité de construction. Ligne choisit d’endosser sa part de responsabilité et avoue non seulement sa peur, mais même la « terreur » que lui inspirait son père. L’évocation des marques de haine que son père n’avait pourtant pas manqué de lui prodiguer en effet34, se voit remplacée par celle de l’affection que l’auteur a pu éprouver pour lui : ← 24 | 25 →
J’écrirai comme cela m’arrivera dans la mémoire, et quelquefois sur le champ ce qui m’arrive, ou que j’éprouve. Les époques de ce que j’ai à dire sont très indifférentes en voici une seule essentielle.
*
C’est la mort de mon père qui, malgré les changements prodigieux de ma situation, me frappa infiniment. Ce qui fit sur moi cependant plus d’effet et me coûta des larmes, ce fut sa mort de son vivant. C’est-à-dire lorsqu’un jour il me chargea d’une affaire et me parla presque pour la première fois de sa vie, en me disant que cela me regardait plus que lui, puisque… Ce puisque me fit fondre en pleurs. Il ne m’aimait pas. Je ne sais pas pourquoi. Il ne voulut pas me connaître. […]
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Il avait exigé que je lui écrivisse, ainsi que ses autres colonels. Il ne m’avait jamais donné de bonnes paroles, un écrit pour me dire qu’il était content de l’honneur que j’avais fait à son nom et à celui du régiment ; il n’avait point pris part à ma petite vérole, et m’avait chassé de chez lui, les deux fois que j’avais essayé de le voir pendant le court espace de la guerre, jusqu’à sa mort. […]
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J’en reviens à ce moment. On ne se rappelle que les bonnes choses qu’on a vues, ou dont on a entendu parler. Je me ressouvenais qu’il avait été brave à la guerre, et avait l’air d’un grand seigneur à la Cour, et que je l’aurais aimé tendrement s’il avait voulu35.
Les Fragments de l’histoire de ma vie étaient réservés aux générations futures, mais d’autres textes, pour le moins aussi éclairants, ont été publiés par le prince de son vivant. Comme Montaigne, son maître, Ligne s’est pris pour principal, voire unique objet d’étude. Comme lui aussi, il s’est intéressé à la part de sa vie la moins étudiée : celle passée dans le sommeil. Il a abordé ce sujet dans un texte conçu en triptyque et intitulé depuis l’anthologie d’Ambroise Dupont, De moi pendant le jour, De moi pendant la nuit et De moi encore36. Ligne l’avait publié pour la première fois en 1783 dans ses Mélanges de littérature, qui complétés, devaient fournir l’essentiel du tome X des Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires37
