Cirq - Patrice Woolley - E-Book

Cirq E-Book

Patrice Woolley

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Beschreibung

Macabre histoire de meurtres en série dans un cirque abandonné.

Tony est inspecteur. C’est un flic fatigué, alcoolique et ravagé par la mort de sa femme. Au beau milieu d’une macabre histoire de meurtres en série dans un vieux cirque abandonné, il va rencontrer Linda, une jolie serveuse, qui va lui redonner goût à la vie. Mais n’est-il pas trop tard ? Ce cirque maudit n’est-il pas porteur de tragédie inéluctable ? Cinq cadavres démembrés, des petits vieux inquiétants, un nez rouge, une ambiance à la limite du fantastique... Trop de choses irrationnelles, trop de mystères pour un simple flic. Tony a toujours lutté pour sa vie, CIRQ rique d’être son dernier combat...

suivez pas à pas l'enquête de l'inspecteur Tony, et plongez dans un monde angoissant à la limite du fantastique où règnent l'irrationnel et le mystère.

EXTRAIT

D’une main tremblante, j’ouvre la porte...
Je recule, pousse un cri d’effroi presque étranglé et je vomis d’un coup sans pouvoir me retenir...
Je suis au sol, en train de dégobiller tout ce que je peux et mes yeux ne quittent pas l’intérieur du frigo ; ils sont fixaés sur ceux de Gomez qui me regarde sans expression.
Il y a sa tête proprement posée dans une assiette...

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Patrice Woolley a une plume qui a du caractère, il fait de Cirq un très bon roman d’angoisse à la lisière du thriller et de la terreur. - Blog Du bruit dans les oreilles, de la poussière dans les yeux

À PROPOS DE L'AUTEUR

Patrice Woolley est né le 5 Février 1962 à Monaco. Graphiste et peintre de formation, il est dessinateur de BD avec deux albums parus : Ténèbres aux éditions ERKO en 2003 et Necronomicon chez Kyméra-comics en 2007. Il est également l'auteur du roman L’ange de Sable, paru en 2010 aux éditions Persée.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Cirq

Résumé

Patrice Woolley

Cirq

thriller

ISBN : 978-2-35962-605-6

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal avril 2014

©couverture Woolley pour Ex Aequo

©2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Résumé

Du même auteur

Bandes Dessinées

TENEBRES - Editions ERKO - 2003  (épuisée)

NECRONOMICON - Kymera comics - 2007

CROCS - Éditions Ex-Aequo - 2011

JAFAR - Éditions Ex-Aequo - 2011

ANNA - Éditions Ex-Aequo - 2011

Romans

CROCS - Éditions Ex Aequo - 2012

LA DAME DES BRUMES - Éditions Impériali Tartaro –

Collection Spaey - 2013

ABOMINAMENTUM - Éditions Ex Aequo – 2013

L’ANGE DE SABLE - Éditions du Pied de Nez - 2014

WOOLLEY est sur FACEBOOK

À lire en écoutant

Fever Ray – Seven

CIRQ

WOOLLEY

« Le cirque, c’est un rond de paradis dans un monde dur et dément »

-Annie Fratellini-

Ça doit faire deux bonnes minutes que le téléphone sonne.

Deux bonnes minutes que j’hésite à décrocher. Je n’en ai juste pas envie. En fait, je n’ai envie de rien, sinon dormir, cuver mes Vodkas d’hier soir.

Ça sonne encore. L’est têtu à l’autre bout, ou chiant ; ou les deux. Il a du pot que je sois faible au réveil, je décroche… mais lentement, faut pas pousser non plus.

— Allo ?

J’articule autant que je peux ces deux misérables syllabes.

— Tony ? T’as encore la gueule dans le cul ? Ramène-toi fissa ! On a un meurtre sur les bras ! Un glauque de chez glauque…

— Calmos Freddy… hurle pas… je te rejoins où ?

— Je passe te prendre dans dix minutes ! Je te choppe sur le trottoir ! À tout de suite !

Freddy vient de raccrocher rapidement, comme d’habitude. Il est toujours pressé ce mec, il ne finira pas vieux, le commissaire. Moi non plus d’ailleurs si j’arrête pas de boire autant. Putain, dix minutes… va falloir puiser dans mes réserves de vieux guerrier. Enfin, quand je dis guerrier…

De plus, s’il y a une chose que je n’aime pas, c’est être pressé au réveil, même et surtout après une cuite. J’ai jamais compris en vingt ans de boulot pourquoi il fallait courir sur le lieu du crime. Quand t’es mort, t’as le temps, bordel…

Freddy Valban, c’est mon chef. Un furieux. Un de ces mecs qui ne lâchent rien, qui a encore une haute opinion de la justice. Moi, en tant que petit inspecteur, c’est autre chose ; faut juste pas me faire chier, et la justice, c’est selon. Chacun la sienne. J’ai la mienne, en privé.

Détour par les toilettes, histoire de vidanger fissa, de me rincer la trogne et de retrouver un semblant de face humaine. Ça ira.

Je descends les deux étages comme si j’étais sportif. J’aime rêver. Me voilà dehors, il fait gris. Un temps de merde bien sûr. Mais c’est l’endroit ici qui veut ça, même au printemps il peut m’arriver d’avoir envie de me pendre rien qu’en regardant la couleur du ciel ; où son absence de couleur. Le jour se lève on dirait, pratiquement personne dans la rue ; il est quelle heure au fait ? Je regarde ma montre qui affiche six heures du mat’ et des poussières. Merde, devrait y avoir des heures pour mourir. Y a des mecs, même morts, ils trouvent encore le moyen de t’emmerder.

J’entends au loin, le bruit si particulier de la bagnole de Freddy. Rien qu’au bruit, on se demande comment elle roule encore. Je ne suis pas très bagnole — la preuve, j’en ai pas —, mais lui, pourvu que ça démarre, il se fout du reste.

Il s’arrête devant moi, la porte s’ouvre de manière énergique.

— Bouge ! On est déjà en retard…

— Mais en retard pour quoi, bordel ? Tu crois pas que le macchab’ peut attendre là ? Et où va-t-on d’abord ? je demande ça en m’installant en vitesse. Il a déjà démarré.

— J’aime pas être le dernier sur une scène de crime. On va presque en dehors de la ville, le vieux quartier Est, près du cirque.

— Ce vieux cirque abandonné ? Près de la grande roue rouillée ? Mais ça fait des années que la mairie devait assainir ce coin. Je savais même pas que c’était encore debout.

— Tu connais les politiques, ils ont dû s’apercevoir que ça coûtait trop cher de désaffecter le coin ; ils attendent que tout s’écroule, plus pratique.

Autant j’aime son côté sarcastique, autant j’aime moins sa conduite. C’est un des rares flics qui ne connaît pas les feux rouges. S’il continue de rouler à tombeaux ouverts, le mort risque d’attendre longtemps. Il a la carrure d’un demi de mêlée, mais un visage poupon avec une perpétuelle barbe de trois jours. Faut dire que des cheveux, ça fait longtemps qu’il n’en a plus, alors il privilégie les poils. Et sous ses dehors bourrus, c’est pas un mauvais type ; c’est juste un mauvais conducteur.

On traverse la moitié de la ville presque sans rien dire. Freddy c’est un mec secret. Et moi aussi. Une fois les phrases d’usage prononcées, le silence s’installe. C’est pas plus mal. On travaille ensemble, mais on se connaît peu. On se supporte plutôt.

Je reconnais le lieu, ça fait si longtemps que je ne suis plus venu ici. La dernière fois, je devais avoir quinze ans. J’étais venu avec mes copains tirer à la carabine, draguer des filles et faire le con. Putain, c’est loin, une autre vie. Ce coin m’a toujours foutu la trouille, même quand c’était noir de monde. Et c’est pire depuis que la nature a repris ses droits. Certaines ruines se trouvent embellies par la végétation ; ici, c’est l’inverse. Des arbres morts dépouillés de feuilles sont plantés là en une forêt plus que clairsemée sur une terre presque blanchâtre, argileuse, pourvue de quelques buissons secs et de rares herbes hautes.

Les collègues sont déjà là. C’est des gyrophares qui nous accueillent et éclairent l’endroit de manière presque festive. Au loin la lueur blafarde du jour naissant apporte un éclairage particulier, et autour, les réverbères sont encore allumés. Il ne fait plus nuit, mais ces différentes sources de lumière qui se mélangent font du lieu une sorte de scène de théâtre lugubre.

Freddy s’arrête derrière une ambulance et coupe le moteur. On descend.

Il y a un attroupement un peu plus loin ; des flics et des légistes. Ça sent la barbaque fraîche, c’est sûr.

On avance droit vers le groupe ; je m’attends à tout. Ils vont s’écarter et on va voir le mort, ou pire. C’est souvent pire.

— Salut commissaire ! Désolé de vous tirer du lit, mais on a été appelé par un petit vieux qui se promenait par là et on a trouvé ça… pointant du doigt le sol derrière lui.

— Bon sang, qu’est-ce que c’est ? fait le Freddy, mettant sa main devant la bouche.

Je m’avance et c’est là où je suis content d’être encore beurré. Ça permet souvent de pas se rendre compte tout de suite de l’horreur de certains trucs, d’encaisser un peu mieux…

Au sol, à même la terre, je découvre une tête d’homme pratiquement méconnaissable tant on semble s’être acharné dessus avec une masse, une main droite, une main gauche, un pied droit et un pied gauche ; posés de manière à figurer un corps. Mais pas de corps pour les relier, juste des membres coupés et blafards. Et très peu de sang.

— Où est le p’tit vieux ? demande Freddy à un des agents.

— Là-bas, dans l’ambulance. Choqué et un peu aviné, ou le contraire, on sait pas trop, tant il était muet et calme, répond l’agent de manière un brin désinvolte, histoire de cacher un peu son malaise.

— Je vais le voir. Toi, tu vois ce que tu peux trouver ici…

— OK… je réponds machinalement, mes yeux rivés sur les restes de corps.

Je m’agenouille, mon regard passe méthodiquement d’un membre à l’autre. Ils ont l’air d’être coupés pratiquement au même endroit, aux jointures. J’en ai déjà vu des morceaux de corps coupés, ça ressemble pratiquement toujours à une tranche de saucisson un peu gras, et la peau est toujours flétrie, plissée, se rétractant un peu ; nous sommes de la viande, juste ça. Par contre cette quasi-absence de sang est étrange ; logiquement quand on démembre un mec, il se vide, se répand, et on repeint le sol en rouge. Là, pratiquement rien, à peine quelques gouttes qui perlent discrètement.

Mais le plus étrange, c’est autre chose…

— Rien à tirer du vioque. Il est pratiquement muet. On va le dégriser et voir ce qu’on peut en tirer demain. Nous voilà avec un mort version puzzle… me dit Freddy en marmonnant dans sa courte barbe.

— Tu te plantes, bonhomme. On n’a pas un mort, mais plusieurs…

— Pardon ? fait-il en se tournant vers moi de toute sa carcasse, les yeux plissés.

— Je peux me tromper, mais les légistes le confirmeront sans doute, chaque membre coupé appartient à une personne différente. C’est peut-être cinq corps que nous avons à trouver. Et un redoutable boucher…

Freddy se penche sur une main, puis sur l’autre, examine lentement de ses yeux noirs ; puis se redresse en se grattant la tête, visiblement agacé.

— Merde, tu as raison. Si je me trompe pas non plus, la main gauche est une main de femme, pas manucurée, ni de vernis, mais c’est bien une main de femme. Et je parierai la même chose pour les pieds… pour la tête, même éclatée, on distingue sans mal des poils autour de la bouche ; un homme à coup sûr… on n’a peut-être que deux morts, ou cinq… et note que les bouts des doigts ont été brûlés comme pour faire disparaître les empreintes digitales…

— Oui, mais mal brûlés, presque à la va-vite… Si c’est un serial-killer, il en tue plusieurs à la fois… le gourmand… les légistes nous diront certainement avec l’A.D.N combien de victimes exactement.

— Bien, on va rappeler les collègues qui cherchent le tronc pour rien. À mon avis, on trouvera pas autre chose alentour, dit Freddy en s’allumant une cigarette.

— Non, rien d’autre. Ces morceaux humains ont été placés ainsi pour qu’on les trouve comme ça, bien rangés, pour singer un corps. Mais dans quel but, bordel ?

— Y’a de ces mecs, j’te jure… au pire, ça fait cinq troncs munis de leurs bras et de leurs jambes à planquer, à débiter où à se débarrasser. Faut de la place, merde !

— Va falloir fouiller les environs. On a du boulot. Positivons, le coin est désert, la végétation absente où morte, et tout ici est d’une pâleur effarante. Appelle un hélico, s’il y a des traînées de sang, on ne verra que ça d’en haut

— Oui, pas con. Le coin est bloqué, je vais appeler des renforts pour ratisser large à partir du sol.

— OK, pendant ce temps, je vais visiter le vieux cirque là… on sait jamais…

— Fais gaffe, tout est pourri là-bas ! Même un taré comme le nôtre ne s’y risquerait pas…

— Tu sais bien que je suis certainement plus taré que lui…

J’entends Freddy qui soupire dans mon dos. Je m’éloigne lentement en mode clébard, cherchant un indice, un signe, une trace de sang, un morceau de « viande ». J’ai l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Même pas la gueule de bois, c’est dire.

Mes pas résonnent doucement sur cette terre dure. C’est un lieu parfait pour un meurtre. Je ne laisse aucune trace derrière moi, et celui qui a organisé cette macabre expo n’en a laissé aucune non plus. Devant moi, presque caché par des buissons faméliques et quelques arbres morts, je distingue le haut du chapiteau. Ce vieux cirque doit avoir plus de cinquante ans. Une vieille toile tendue sur des armatures de fer. Les fanions au sommet sont méconnaissables, sans couleurs et déchirés, en lambeaux, flottant au vent d’automne. La nature est ainsi faite qu’elle a laissé un passage, un chemin presque naturel qui me conduit devant l’entrée du cirque. Même le nom a disparu, effacé par l’usure, le temps, la pluie. Ce n’est plus qu’une vieille carcasse de toiles grises, éventrée par endroits, mais néanmoins encore debout, presque solide.

Ça fait longtemps que je vis ici, j’en ai vu quelques-unes de tempête, d’orages furieux, et pourtant, il semble tenir le vieux cirque. Derrière lui, immense et arrogante, la vieille roue, blanche et rouillée. Autour, quelques vielles roulottes d’anciens trapézistes, clowns où autres montreurs de bêtes. J’ai l’impression de remonter le temps, d’être ailleurs. Je me retourne, je vois au loin mes camarades qui s’affairent. Ils sont la preuve que je suis bien sur une scène de crime. Revoir ce cirque a fait remonter tout un tas de souvenirs en moi. Copains, copines, pétards et sons bruyants ; la vie… finalement, ça manque ici ce genre de chose. Ça nous ferait du bien d’avoir un lieu d’insouciance, de rêve, de joyeux bordel pour petits et grands. Bon, c’est sûr que là, il est pas vraiment en état le cirque, il pue la mort et l’abandon.

Toujours aucun indice ou trace. Freddy à raison, je ne trouverai rien ici ; même les animaux ont l’air d’avoir déserté le lieu.

En parlant d’animaux, je me retourne à nouveau et je lève les yeux.

C’est bien ça, il y a des oiseaux qui virevoltent partout au dessus des arbres, sauf autour du cirque dans un large périmètre. J’ai beau regarder et attendre, aucun oiseau ne vient pénétrer l’espace aérien du chapiteau. Étrange. Faut dire qu’il est tellement sinistre qu’il fait un peu office d’épouvantail.

Je me demande ce qu’ils attendent à la mairie pour nettoyer le coin.

En parlant de ça, je trouve que l’endroit est paradoxalement propre ; un lieu abandonné comme celui-ci, en bordure de ville, attire normalement toute une faune particulière, des SDF, des dealers et autres squatters. Or, là, il n’y a personne, et plus étonnant, aucun signe d’un passage quelconque ; pas de canettes, de bouteilles, de détritus au sol, rien. Nickel. À part de très rares vieilles herbes sauvages qui poussent à travers la dalle de béton, quelques arbres qui ont réinvesti les lieux, aucune preuve de présence humaine. À croire qu’il n’y a pas que les oiseaux qui évitent l’endroit.

Le silence est pesant.

Plusieurs fois, je me retourne, pour chercher une présence en regardant plus loin, mes camarades en train de travailler ; comme si j’avais besoin de me rassurer.

Je longe le chapiteau pour en faire presque le tour. Derrière, il y a quelques caravanes de forains. J’en compte quatre en bon état vu leur âge et une pratiquement couchée sur le côté, éventrée, à l’ombre de la grande roue qui grince un peu dans le vent. Une porte claque derrière moi. Un peu fort pour que ce ne soit que le vent, mais je ne vois personne. J’avance vers la roulotte, doucement.

— Y’a quelqu’un ?

Personne ne me répond bien sûr.

Je monte les trois petites marches de bois vermoulus, j’ouvre la porte, j’entre. Je suis de plus en plus surpris, tout est propre, rangé, comme si on y faisait le ménage tous les jours. Troublant.

Un vieux poste TV est posé sur la table au centre. Je passe mon doigt machinalement dessus, pas un brin de poussière. Ce n’est plus troublant, c’est inquiétant. De vieilles photos aux murs indiquent la probable identité du propriétaire des lieux ; un clown. Il y a même une affichette jaunie, mais en bon état. Je lis : « Rivelito le Grand ! » Un clown blanc comme tous les clowns blancs. J’ai jamais aimé les clowns. Bizarrement ça me rend triste et quand j’étais petit, j’en avais peur. Les clowns blancs font hautains, pédants, et inquiétants avec leur face blanche sans émotion. Et les autres, les augustes, c’est pas mieux ; ces mecs à perruque qui arrivent vers vous en hurlant, marchant de manière désordonnée m’ont toujours foutu la trouille. En tout cas, le Rivelito, il tâtait de la boutanche à voir le nombre de bouteilles de whisky qui traînent un peu partout. Là aussi, pas une once de poussière sur les bouteilles. Sur une étagère, près d’un grand miroir, se trouve une collection de nez rouges. Çà, par contre, sorti du contexte du cirque et du clown, ça m’a toujours amusé. Machinalement, j’en prends un, je l’essaye et je me regarde dans le miroir. Mouais, ça me rend pas plus beau, mais un poil plus sympathique. Je le garde, j’ai un copain à qui ça fera plaisir.

Hop, dans ma poche le nez rouge.

Cet endroit me fout les jetons. Je sors.

Et tant que j’y suis, je vais visiter les autres roulottes.

La deuxième est plus pimpante, d’une belle couleur jaune — enfin, de ce que je devine de la couleur un peu passée — à mon avis, celle d’une femme.

Bingo ! Et pas vilaine la nana. C’est l’avantage des artistes, ils adorent être en photo ; du coup, on sait très vite à quoi ils ressemblent. Celle-ci était une jolie brunette, peu vêtue, avec un visage rond et une belle poitrine ; vu son costume, j’hésite entre danseuse et trapéziste. Ah non ! Écuyère où dresseuse, à voir le joli fouet accroché à un clou sur le mur. À moins que ce ne soit pour son usage privé, laquelle aurait alors des jeux intimes plutôt intéressants. Par contre, pas de nom ou d’affichette. Celle-ci restera anonyme. Ceci dit, le Rivelito, je ne connais pas son vrai nom ; pour peu qu’il s’appelle Marcel, ça fait tout de suite moins rêver. Oh, en fait, Rivelito non plus ça ne fait pas rêver.

Bien, rien d’extraordinaire chez la miss fouet. Mais là aussi, aucune poussière et tout est en ordre. Bien plus propre à l’intérieur qu’à l’extérieur. Si j’osais, je dirais que c’est habité régulièrement ; mais non, tout le monde sait ici qu’il n’y a plus personne depuis des décennies. Je me renseignerai quand même, moi qui croyais déjà que ce cirque avait été rasé…

Je sors de la roulotte, au loin, je vois toujours les gyrophares, et ça me rassure. Je suis pas du genre péteux mais j’avoue que cet endroit me fiche la chair de poule. Je me dirige vers la troisième roulotte valide. La peinture semblait être bleu ciel, avec un toit noir. J’entre.

Propre et rangée celle-ci aussi. Rien au mur, juste une table de bois avec une toile cirée jaune par-dessus. Il n’y a ni TV, ni rien qui m’indique qui habitait ici. Dans l’armoire peut-être. Je l’ouvre. Elle est vide ou presque ; il n’y a qu’un costume d’un rouge vermillon pétant avec de gros boutons or, on dirait un costume de Monsieur Loyal… mais rien d’autre. Aucune trace de vie, de bouteille, d’assiette, rien de tout cela… décidément, ces roulottes sont des plus spéciales. Je sors, il m’en reste une à voir, au point où j’en suis, autant toutes les faire.

La quatrième et dernière valide est juste à côté, verte celle-là, et plus grande que les autres. Curieux de voir qui habitait ici. Les escaliers sont plus que vermoulus, ils sont cassés. Je dois m’aider des mains sur le chambranle pour me hisser à l’intérieur. J’ouvre la porte.

Bon sang ! Je reste un moment sans rien dire tellement je suis surpris. La roulotte est entièrement blanche. Non seulement blanche, mais vide ! Il n’y a rien, ni meubles, ni objets, ni quoi que ce soit ! Juste une pièce de bois vide et blanche. Et d’un blanc immaculé, très propre ; trop propre.

Là, il faut vraiment que je me rencarde. Y a quelque chose de pas net dans ces roulottes. Je ne reste pas longtemps dedans, comme une impression malsaine qui me pousse à sortir très vite. De dehors, elle ressemble pourtant aux autres, aussi usée et délabrée. Les autres avaient une vie, ou du moins le souvenir d’une vie, mais celle-ci est perturbante.

Je me tourne vers la dernière, celle qui est couchée et éventrée.

Je n’avais pas remarqué, mais elle semble avoir brûlé en partie. À vue de nez, il ne semble pas y avoir grand-chose à voir à l’intérieur et j’ai eu ma dose au niveau roulotte. Je vais finir par le chapiteau.

Il est grand, à l’ancienne, fait de bâches épaisses.

Je me glisse entre les deux lourds pans de tissu qui forment l’entrée.

Je sens à l’intérieur comme une odeur indéfinissable, mais qui fait appel à mes souvenirs d’enfance ; une odeur de barbe à papa…

Là aussi, c’est propre. Je n’y comprends plus rien. Même la piste centrale où des plantes auraient dû pousser et envahir les lieux est des plus lisses, presque entretenue. La terre au sol est meuble, sans trous, comme neuve ; les bancs de bois semblent avoir été peints il y a quelques jours tant ils sont brillants. Et toujours cette absence totale de détritus, de traces de vie. Ce cirque me donne l’impression que le temps s’est arrêté. Tout y est, les rideaux, les projecteurs, le matériel de trapèze, comme prêt à donner une séance.

Je m’allume un cigare. Ça va me réchauffer l’âme, me tenir compagnie. Décidément, je n’aime pas le cirque, avec ou sans monde.

Mon téléphone sonne. Je n’entends que lui, le son emplissant l’espace vide. Je décroche.

— Bon, t’es où ? On a fini ici…

— Suis sous le chapiteau, Freddy. J’avais fini, j’arrive.

— T’as trouvé quelque chose ?

— Rien de probant, mais beaucoup de questions, je t’expliquerai… partez pas sans moi…

— Oui, eh bien, bouge-toi le cul, alors ! Cet endroit est sinistre…

— Je le confirme…

Un dernier regard à l’endroit et je sors. Le vent souffle plus fort, ça commence à cailler sévère. Besoin d’un remontant, et pas que pour le froid ; cet endroit a fini d’achever mon moral.

Le trajet en sens inverse me semble plus court, comme si j’avais marché plus vite. Freddy est là, à m’attendre, les fesses collées sur le capot de la voiture, tirant sur sa cigarette.

— Alors, t’es content de la balade ? me dit-il, ironique.

— J’ai connu mieux comme promenade. Et l’envie d’en savoir un peu plus sur ce cirque, y’a des trucs bizarres, des trucs que je sens pas…

— Quoi donc ?

— C’est propre, comme si on avait quitté les lieux il y a quelques jours ; même la nature est sage là-bas…

— Tu vas pas te plaindre qu’il y ait quelque chose de propre dans cette ville quand même ?

— Je t’assure que ça sent bizarre cet endroit, un truc pas normal…

— Toi, t’as besoin d’un remontant !

— Certainement, oui… et l’hélico ? Je l’ai pas entendu…

— Et pour cause ; pas disponible… en révision qu’on m’a dit. On revient demain avec une autre équipe, plus réduite. Pour l’instant, on attend les résultats du labo sur les morceaux de barbaque. Allez, viens… me tapant sur l’épaule.

On quitte enfin les lieux, j’en suis pas mécontent. En regardant dans le rétro, je réalise que je n’ai pas fait un tour vers la grande roue ; mais bon, à part la rouille, je ne vois pas ce que j’aurais pu y trouver. Je suis allé où mon instinct m’a guidé, et c’est parfois suffisant…