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Il n'a pas choisi le bon endroit pour mourir. Par contre, pour vivre...
Sa maîtresse vient de le quitter. Effondré, il a fui dans la nuit, quittant femme et enfants pour se retrouver seul au petit matin dans une clairière, un révolver à la main. Il a décidé d’en finir. Hélas, dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut, y compris lorsqu’on veut mettre fin à ses jours. Il n’a pas choisi le bon endroit pour mourir. Par contre, pour vivre…
« Que la brume était belle ce jour-là. Quel écrin. Imaginez ce corps de femme, élancé, flanqué de formes généreuses et parfaites, élégantes, d’une démarche féline et sensuelle, vous brisant l’âme d’un seul regard, d’un seul sourire. Qu’auriez-vous fait ? Moi, je l’ai aimée. Intensément. »
Plongez dans un roman qui livre l'histoire d'un homme dont le destin bascule le jour où il décide d'en finir avec la vie.
EXTRAIT
Son regard, son doux et si beau regard changea. La déesse de la brume devint l’espace d’un moment, une femme blessée. Elle me regarda droit dans les yeux, une expression de déception sur le visage et dit :
— Mais qu’est-ce que je fais là ?...
Que cette phrase m’a fait mal. Comme j’ai eu mal, honte, de lui déplaire, de la blesser. Comme je m’en suis voulu. Je m’en veux toujours.
Bien qu’un peu désemparé, j’ai quand même su trouver les mots pour l’apaiser, non par flagornerie, mais parce que je voulais qu’elle soit bien. Je n’ai jamais voulu que ça d’ailleurs. Qu’elle soit bien avec moi.
J’étais si bien aussi à ses côtés. Oh, comme j’étais bien.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Patrice Woolley est auteur, mais aussi graphiste et scénariste. Il vit à Monaco.
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Seitenzahl: 181
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
La Dame des brumes
Du même auteur
Sa maîtresse vient de le quitter.
Effondré, il a fui dans la nuit, quittant femme et enfants pour se retrouver seul au petit matin dans une clairière, un révolver à la main. Il a décidé d’en finir.
Hélas, dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut, y compris lorsqu’on veut mettre fin à ses jours.
Il n’a pas choisi le bon endroit pour mourir.
Par contre, pour vivre…
« Que la brume était belle ce jour-là. Quel écrin.
Imaginez ce corps de femme, élancé, flanqué de formes généreuses et parfaites, élégantes, d’une démarche féline et sensuelle, vous brisant l’âme d’un seul regard, d’un seul sourire. Qu’auriez-vous fait ?
Moi, je l’ai aimée. Intensément. »
Patrice Wolley est auteur, mais aussi graphiste et scénariste. Il vit à Monaco.
Patrice Woolley
Roman
ISBN : 978-2-35962-808-1
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal février 2016
©Ex Aequo
©2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
«
C’est un papillon blanc qui se pose sur mon genou, doucement, gracieux, presque au ralenti. Il me sort de ma torpeur.
J’ai les jambes repliées, ma veste sur les épaules, assis contre une vieille souche.
Me voit-il seulement? De par sa taille, sait-il seulement que j’existe?
Il est là, presque docile, lumineux dans l’éclat du soleil qui commence à poindre, rouge, flamboyant, presque orgueilleux.
Ça ne vit pas longtemps un papillon, seulement vingt-quatre heures parfois, et celui-ci va peut-être mourir avant ce soir. Il aura quand même eu l’impression d’avoir vécu longtemps…
Moi aussi, je vais peut-être mourir ce soir. Mais moi, j’ai assez vécu. Enfin, mourir, tout dépend. Il me reste l’essentiel à trouver, le courage.
Ce n’est pas évident de partir. De décider de quitter la caresse du vent, la chaleur du soleil… quitter tous ces souvenirs, ces rires d’enfants, ces fêtes, ces visages qui s’entremêlent… ces amours anciennes, futiles, importantes, certaines cruciales, d’autres parfois essentielles…
Non. Décidément, ce n’est pas facile de partir.
Partir un jour, un matin. Supprimer d’un coup les chagrins, et pour être sûr que l’on existe, prendre sa tête dans ses mains et se mettre à pleurer. Quand on ne croit plus en rien, laisser tomber la sentence, créer le vide par son absence. Partir sans revenir, se dire qu’on va dormir, qu’ils ont fini de rire. Fatigué des guerres lasses, céder enfin ma place; et sans préférences, oublier toutes mes espérances. Ranger l’armoire de mes souvenirs, effacer de leurs mémoires, la trace de mes rires. J’ai assez pleuré. Il est temps d’agir, de plier bagage et de faire un bras d’honneur à l’amour.
À la maison, on doit me chercher. Ils sont peut-être inquiets. Je n’ai rien laissé. Aucun mot. À quoi bon?
Pourquoi vouloir expliquer à quelqu’un la raison d’un départ, d’un suicide?
Pour s’excuser? De quoi? D’être libre de choisir sa fin? De faire de la peine, de ne plus être là? Des millions de gens vivent, respirent sans pour autant être là. Des gens insignifiants, absents dans le regard des autres, parfois même absents dans le regard de leurs proches…
N’est-ce pas la plus belle des libertés que de décider de sa mort? Faire la nique à la faucheuse…
S’imaginer la voir râler parce qu’on l’a doublée de peu.
Le papillon semble s’endormir dans les premiers rayons du soleil. Sur moi, paisible, confiant. Dernier bonheur de ma vie…
Je n’ose pas le déranger.
Je vais attendre qu’il s’en aille pour tirer ma révérence. Le sommeil d’autrui est une chose à respecter. Toujours.
Il fait beau. Il commence à faire chaud.
Pas une idée de l’heure. J’imagine au vu de l’éclairage que bien des gens vont travailler, que des enfants se dirigent vers l’école, dans une immuable valse de voitures et de bruits, de cris, de klaxons… La vie.
Enfin, un semblant de vie.
Une vie sociale. Ordonnée, proprette, commune, régulière.
Est-ce cela la vie? Répéter inlassablement des gestes, des codes, des attitudes, tout le long de notre bref passage sur terre… si ce n’est que cela, c’est déjà une raison de se tuer. Qui voudrait vivre ainsi, sans folies, sans poésie, sans risques, sans transgressions, sans imprévus?
Le champ en face de moi s’éclaire de plus en plus. La brume matinale s’estompe, le décor commence à apparaître, comme si des lutins invisibles couraient la campagne armés de buissons, d’arbres, de fleurs et de roches, les disposant selon une architecture implacable de sens, de goût et de beauté.
Le paysage prend forme sous mes yeux.
Moi qui ai veillé toute la nuit, je les vois les lutins!
Je sais qu’ils n’existent pas, mais j’ai décidé de les voir! Ils vont et viennent, rapides, précis, dans la brume. Ils surgissent, disparaissent, virevoltent, posent un caillou, un arbre, déploient un enclos…
Un vrai ballet.
Il y en a des maigres, des gros, des plus petits qui ont du mal à porter leur charge, titubant sous le poids des roches.
Je les vois. Et c’est beau. Bon comme un cadeau que l’on se fait, comme une gourmandise que l’on mange en cachette…
Je regarde le papillon, qui semble impassible. Il m’émeut. Petite chose blanche, gracile et fragile, posée sur moi, sans peur. Il avait tout un territoire immense pour lui, pratiquement infini, et il vient sur moi. Il serait venu hier, on aurait été copain, mais là, on ne va même pas avoir le temps de faire connaissance.
Je vais mourir. À l’air libre. La face droite vers le ciel.
J’attends midi. Pour voir le soleil haut, fort, chaud. Tel que je l’aime.
Un soleil de fin d’été miraculeux, un de ceux qui donnent envie de vivre. À moi de prouver malgré ça que si on veut disparaître, choisir son heure, on peut.
J’ai une tendresse particulière pour la brume. Même si cela me rappelle le pourquoi de ma présence ici.
C’est dans la brume que tout a commencé.
C’est synonyme de mystère, la brume. On peut tout y imaginer. Des formes fantastiques, des créatures improbables, des mondes de rêves.
Là, par exemple, je vois se dessiner des déesses majestueuses, adeptes d’un culte païen, en procession de tuniques blanches immaculées, bordées d’or et de pierres précieuses; les cheveux tressés de fleurs de printemps… Elles passent devant moi, sans un regard. Belles, sereines, comme glissant sur un cours d’eau invisible. Plus loin, derrière, à peine dessiné, un aurochs gigantesque semblant les protéger de sa virile magnificence.
On me tire par la manche. Je regarde. Des fées nubiles m’entourent, gloussantes, capricieuses et taquines. Je tends ma main. Elles s’envolent dans un piaillement de rires, une douce brise de joie.
Voyez, le rêve est à celui qui veut bien le voir.
Savez-vous ce que j’ai rencontré un jour d’avril dans la brume?
J’ai rencontré l’amour. L’amour total, complet et définitif, sous la forme de la plus magnifique des femmes. Une sorte d’amazone pleine de tendresse. Une femme rare et précieuse. De celles qu’on ne rencontre qu’une fois. Une fois seulement. J’ai eu cette chance. Pour mon malheur.
C’était une femme, un peu effacée, voire dame rangée, qui après une rencontre entre amis commença à m’envoyer des messages torrides, comme ça, sans presque me connaître. Folie des rencontres, coup de foudre, curiosité des sens, que sais-je…
Jeu particulier qui dura quelques jours. Du SMS au mail, pas un jour sans messages. C’est bon le jeu de l’interdit, lorsqu’il est partagé de cette façon, sans retenue. Être là, à attendre un message, le cœur qui bat à tout rompre, à l’affût du moindre signe. Puis, la lecture des mots, et l’imaginaire qui va avec, tout de suite derrière; et les sens en éveil, le corps en émoi et la tête pleine de rêves.
Que de mots, que de mots échangés. Des mots chauds et doux proférés par le biais de machines froides. Des mots, pas même une voix au téléphone, trop rapide, pas assez excitant ni mystérieux.
Puis, un jour où un soir, cela n’a pas d’importance, elle me dit qu’elle doit s’absenter quelque temps, une semaine tout au plus, embêtée de ne pas pouvoir me voir avant son retour. Il ne nous restait donc que la technologie des communications pour chauffer nos corps au sortir de l’hiver, au milieu d’un jeune printemps un peu hésitant.
C’est l’avantage d’un certain âge sur la jeunesse, savoir ce que l’on désire assez rapidement, aller à l’essentiel, sans fioritures, mais avec sincérité. La plupart des rapports humains sont ainsi, parés de masques, travestis d’ombres plus ou moins noires. Seuls l’amour et le désir de l’autre abrogent toute barrière, toutes convenances.
Elle décida d’un rendez-vous dès son retour. Je m’en souviens encore, c’était le deux avril, presque comme une délicieuse farce. On le dit souvent, l’homme propose, la femme dispose. Ici, rien de tout ça. Elle avait proposé et disposé. Assurément, une femme de caractère. Ou une inconsciente…
Je me rappelle son arrivée en voiture dans ce décor blanc et laiteux. Elle m’a regardé, presque étonnée d’elle-même, ça se voyait. J’ai passé ma tête par sa vitre baissée, et j’ai posé un baiser sur ses lèvres pour la rassurer, sans mot dire. Elle a souri.
On se pose souvent des questions sur l’amour, sur l’apparence de la femme idéale. Ce jour-là, il n’y avait pas de place pour la moindre question, futile ou importante. Elle était là, devant moi, incarnant à elle seule, toutes les réponses que des millions d’hommes auraient voulu entendre.
Comment définir, décrire, ce qui vous semble parfait?
Ma perfection n’est certainement pas la vôtre. C’est le jeu de l’amour, de la séduction, du hasard et des rencontres.
Pourtant j’ai su dès le premier instant, sans hésitation aucune qu’elle était MA perfection.
Quiconque ce jour-là aurait pris ma place, aurait su, sans comprendre, qu’elle était LA femme.
La pureté, candide, tendre, et la braise sauvage, indécente et provocatrice, en attente de mille jeux, offrant son corps au travers de ses rires et de ses souffles.
Que la brume était belle ce jour-là. Quel écrin.
Imaginez ce corps de femme, élancé, flanqué de formes généreuses et parfaites, élégantes, d’une démarche féline et sensuelle, vous brisant l’âme d’un seul regard, d’un seul sourire. Qu’auriez-vous fait?
Moi, je l’ai aimée. Intensément.
Avec respect, tendresse, délicatesse. Aimé comme on savoure un met de roi. On ne se connaissait pas, ou presque. Elle m’avait donné rendez-vous, comme ça, sans doute pour se prouver qu’elle pouvait le faire, sur un coup de folie. Que la folie est belle lorsqu’elle est aussi bien faite.
Nous avons fait l’amour comme on joue un opéra. Le décor était planté, fantomatique et aérien. Une légère brise faisait passer et repasser des lambeaux de brume au-dessus de nous, comme pour préserver de la vue d’autrui cet amour naissant, ce miracle. La pluie du matin faisait remonter les odeurs primales de la terre, accentuant notre désir, notre excitation. Elle quitta ses vêtements, aidée de mes mains sacrilèges. Je découvrais alors sa poitrine, ample, belle, romane et arrogante. Ses yeux guettèrent les miens, comme cherchant l’approbation devant tant de perfection. C’est ma bouche qui s’écrasa délicatement sur sa poitrine, étouffant quelques mots…
— Que c’est beau, que c’est beau…
Ces bras m’enlacèrent et me collèrent à elle, avec l’impression d’un abandon total. M’offrant ses cuisses et cherchant ma bouche de la sienne.
J’ai toujours trouvé particulier l’acte d’amour. Un corps qui en pénètre un autre. Qu’y a-t-il de plus violent, de plus étrange?
Qu’y a-t-il aussi de plus sacré? De plus beau? Deux corps qui ne font plus qu’un, qui ondulent en harmonie, respirent ensemble au gré de leurs battements de cœurs…
La brume parfois vaporeuse, parfois épaisse, était une couche d’albâtre, abritant de sa complaisance les ébats adultérins de deux «adolescents» frivoles.
On pourrait croire que l’acte d’amour, le coït libérateur de tous nos désirs, toutes nos pulsions, est finalement la chose la plus importante; de celles qui forgent nos souvenirs et qui gravent dans le marbre de nos sentiments des images fortes, éternelles. Je vais vous surprendre, ce qui me reste en mémoire de cette première rencontre, c’est tout autre chose.
C’est sa main dans la mienne.
Je n’avais jamais pris la main d’une femme après lui avoir fait l’amour. Jamais. Ce devait être déjà particulier, comme une envie de la garder, d’être sûr qu’elle ne s’échappe pas.
Marchant lentement dans la nature. On avait fait se rencontrer nos corps. Nous faisions connaissance de nos âmes, de nos pensées, de nos points communs comme de nos différences.
C’est ainsi que j’appris, que plus jeunes, nous habitions tous les deux le même quartier, à deux pas l’un de l’autre, sans jamais nous croiser. Et si nous l’avons fait, pourquoi avoir attendu pratiquement vingt ou trente ans pour nous rencontrer? Combien de fois nous sommes-nous dit par la suite : «mais tu étais où, avant?» comme si nous regrettions de ne pas nous être connus plus tôt…
Qu’est-ce qui fait que deux êtres se trouvent à un moment de leur vie et pas à un autre? Quel malheureux coup du sort nous a ainsi évité de pouvoir nous connaître plus tôt, nous aimer, et qui sait, vivre ensemble? Peut-être alors, ne m’aurait-elle pas aimé, ni même approché, ou pire, pas regardé. Ne rien regretter, ne pas extrapoler. Les choses sont. C’est le sel de la vie. On l’accepte ou on se tue.
Combien de mots échangés, combien de sujets de conversations avons-nous eus à ce moment-là? Je ne me souviens que de ses lèvres qui bougeaient. J’entendais, j’écoutais, mais ne voyais qu’elle. Le décor était absent. Elle était tout. Elle, sa main dans la mienne, serrée…
Elle parlait avec une voix d’une infinie douceur, émaillant son discours de doux rires, de moues gênées, et de regards qui, eux, m’ont brûlé les yeux à jamais.
Son regard.
Aucun corps, aucune forme, ne peut rivaliser avec un regard.
Le sien surtout. Il était de ceux qui vous transpercent, vous chavire. Elle arrivait, sans aucun maquillage, et plongeait en vous, vous enrobait d’amour avec un mouvement de paupière, et je lisais avec joie et frayeur toutes ses demandes à venir.
Ce jour-là, je l’ai encore aimée, encore et encore…
Assis là contre mon arbre, mon papillon sur le genou, je ne sais ce que je donnerais pour la voir poser à nouveau les yeux sur moi, ou entendre sa voix... Quand elle me regardait, c’était comme si la voûte céleste daignait m’accueillir en elle.
Un regard d’une douceur intemporelle, d’un animal fragile qui ne demande qu’à être protégé; même si vous sentez que derrière celui-ci se cache une femme de race, déterminée, indomptable, rebelle et implacable.
Le regard d’une femme est une porte ouverte sur notre impuissance à aimer. Comment rivaliser avec la profondeur, la force, d’un regard de femme? Mais le faut-il seulement?
J’avoue, je m’y suis noyé, perdu, abandonné. Avec délice, envie, et chaque fois que je le pouvais. Il n’y a pas de petits plaisirs, il n’y a que de fausses excuses.
Oui, j’ai aimé son regard! Ses yeux sans fard posés sur moi, longtemps, souvent, faisant des provisions, comme elle aimait à me le répéter.
Très vite, j’ai appris à décoder ses gestes, ses phrases. Parfois, même en sachant ce qu’elle faisait, je lui posais la question, juste pour entendre sa réponse m’emplir du doux bonheur d’avoir été choisi.
Ma question la plus fréquente était :
— Que fais-tu, pourquoi me regardes-tu ainsi?
— Je fais des provisions. Pour plus tard.
Ce «plus tard» résonnait en moi comme un adieu probable, comme si elle devait me quitter un jour. Et toutes les fois où je posais cette question, souvent par jeu, j’avais la même réponse, me gelant immanquablement l’échine et le cœur.
Je m’aperçois qu’il est dur de faire partager un sentiment pour quelqu’un. Aimer une femme, c’est être de tous ses instants, de chacune de ses pensées, de tous ses soupirs, à guetter sa respiration, le moindre de ses gestes, de ses besoins et désirs.
C’est vivre au travers d’elle, pour elle. C’est la surprendre à chaque instant d’un geste nouveau, d’un mot qui la chavire, d’une présence qui la nourrit, la grandit, la séduit constamment. L’amour ne souffre pas le repos.
Et paradoxalement, aimer une femme, c’est aussi la laisser libre.
Elle l’était.
L’amour est l’antichambre de la mort. On y entre pour s’y perdre, s’y abandonner volontairement en sachant qu’on s’y détruit d’une si belle façon, que si on pouvait mourir mille fois, on supplierait mille fois de goûter à ses doux supplices.
L’amour, c’est le déshonneur de la raison. Et c’est toujours l’amour qui l’emporte.
Puis elle est partie. J’ai vu sa voiture s’éloigner, emportant sur sa peau la trace de mes doigts; et avec elle, en elle, un peu de moi… elle retournait à sa vie. Et moi je devais retourner à la mienne. Je suis rentré chez moi. J’ai retrouvé ma femme, mes enfants. Ce jour-là, j’étais bien. J’étais en paix.
Certainement, ce ne serait qu’une parenthèse, qu’une portion de rêve. Ça ne devait être que ça.
On a toujours du mal à regarder s’éloigner quelqu’un que l’on aime. Mais aime-t-on quelqu’un après lui avoir fait l’amour, ou aime-t-on quelqu’un parce que quelque part, dans notre corps, notre cerveau, nos sens, on sait que ce que l’on vient de tenir dans nos bras était une chance de vivre enfin heureux pleinement? Qu’importe, quand je l’ai vue partir, je voulais aussitôt la revoir, goûter à nouveau au miel de son corps, recroiser son regard, entendre encore ses extases, ses mots et ses soupirs, et simplement la tenir blottie contre moi. La sentir. Plonger mes yeux dans les siens, respirer son souffle, ne plus bouger, et vivre l’instant en espérant que tout s’arrête…
Ici et maintenant, tout semble arrêté aussi.
La brume a disparu. Le décor est planté. Décor champêtre, fait d’arbres verts et touffus sur un lit d’herbes jaunes, brûlées par la chaleur.
Le calme dans la campagne. Je l’ai cherché.
Prétextant hier soir, avant le repas, un oubli de documents, je suis allé à la voiture, ai mis la clé, démarré. Et roulé, roulé sans m’arrêter, au hasard des routes. Je ne saurai vous dire même où je suis. Je m’en fous, ici ou ailleurs… Ce que je sais, c’est que j’ai fait plus de deux cents kilomètres. C’est peu, et finalement assez pour se perdre, s’oublier.
On dit souvent que notre vie défile lorsqu’on passe de vie à trépas. Moi, non. J’ai vu toute ma vie défiler en voiture, tranquillement, comme au cinéma. Mes yeux rivés sur la bande blanche, je croisais tant et tant de choses, d’images. Tout se mêlait. Comme si quelqu’un avait secoué mes souvenirs et me les saupoudrait en désordre sur le bitume devant mes phares… pourtant, un souvenir revient plus fort que les autres. Celui du jour d’après.
J’ai eu de ses nouvelles dès le matin suivant, grâce à nos fameux portables, révolution complète dans l’art et la manière d’aimer les gens.
C’est un SMS qui s’afficha, clair, limpide, direct :
— T’m, bel ami…
Comme on doit avoir l’air stupide à contempler un mini écran LCD, lisant et relisant quelques mots. J’ai lu, relu. Un moment se passa. Je me rappelle avoir soupiré de plaisir. J’ai senti dans mes poumons plus d’oxygène que d’habitude, un frisson me parcourir le corps, et j’ai vu le ciel plus bleu, plus limpide. Ce jour-là, j’ai été heureux. Vraiment heureux.
Que répondre à une femme qui vous envoie cela?
Que la vie est particulière, traîtresse, tordue parfois.
La vie vous ballotte d’émotion en émotion, triste ou gaie, jusqu’à l’émotion ultime, celle qui balaie tout.
Au plus loin que je me souvienne, je n’ai que rarement intéressé les femmes. Adolescent, les filles ne me trouvaient pas assez viril, pas assez mec, musclé. Il faut dire que j’étais plutôt fin de visage, des cheveux longs, avec des gestes plus graciles que les autres garçons. J’avoue sans honte qu’elles me considéraient en fait comme une sorte de bonne copine sympa. Imaginez, un garçon qui ne vous court pas derrière, qui ne vous drague pas; c’est forcément une copine.
J’étais, de plus, la plupart du temps perdu dans mes dessins et mes livres, et j’étais un artiste pour bien des gens. Pour les filles, c’était rassurant; pour les garçons, j’étais juste un «truc» bizarre, presque asexué, mais que mon «statut» artistique mettait à part. Il est toujours flatteur de connaître un artiste, même en devenir. J’eus donc une adolescence d’une tristesse sexuelle si pauvre qu’elle ferait passer le tiers monde pour un club de milliardaires. Mais cela ne me gênait pas. J’avais mes dessins, mes rêves, cela me suffisait. Et de plus, les filles ne m’intéressaient pas plus que ça. Je me souviens maintenant avec un infini plaisir que je passais pour homosexuel.
Ce sont les femmes qui ont commencé à s’intéresser à moi. Je n’ai jamais su pourquoi. Là encore, les attirances, les chimies corporelles ou intellectuelles, allez savoir…
Le fait de ne voir les femmes que de loin, plus souvent en ami qu’en dragueur, a sans doute fait que j’ai appris à les connaître, les observer, les respecter, les aimer. Pour ce qu’elles sont, et pas seulement pour leur corps.
Bizarrement, toutes les femmes que j’ai connues étaient de belles femmes. Souvent plus intéressantes que la moyenne. Et très souvent aussi, avec une fêlure, une sensibilité à fleur de peau. Je tiens à vous remercier, Mesdames, de vos connivences, de vos regards, de vos mots, et de vos tendresses. Je ne saurai jamais vraiment si j’en méritais autant. Merci.
Je lance mes mercis en l’air, dans le vide, au soleil de septembre, le cul posé dans un champ. Et aucune de vous ne l’entendra. C’est paraît-il, l’intention qui compte. Merci! Et je vous aime…
Le papillon sommeille toujours. En confiance.
