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Entre rêves et réalité, immersion dans l'un des plus grands conflits que notre monde ait connu.
Le 10 novembre 1918 en fin d’après-midi, la tranchée Paradis est bombardée. Antonin Gerbier, poilu de son état se réveille dans les décombres. A partir de ce moment-là, il va aller de surprise en surprise. Son capitaine, Julius Blanchard va continuer à lui donner des ordres, une balle en plein front, la ruine près de la tranchée va se transformer en appartement parisien cossu l’espace d’un instant, il va rencontrer Mars, un curieux personnage qui philosophe sur la guerre, une jeune fille qui récupère les âmes des soldats sur le terrain en autant de coquelicot ; tout cela sous l’œil du snipper Hans, en face. Il va voir sans comprendre ce que deviendra le champ de bataille cent ans plus tard, verra sa fiancée laissée à Paris dans les bras de son meilleur ami, puis sa mère, morte… La question que se pose Antonin est de savoir s’il est toujours vivant…
C’est un roman sur la veille et le dernier jour de guerre, sur l’arrivée de l’armistice.
C’est un roman « historique », mais porté par des images et des situations oniriques, ou l’on passe du rêve au cauchemar.
Un roman historique qui vous plongera au coeur de la première guerre mondiale. Découvrez une galerie de personnages qui, à la frontière entre rêves et réalité, apportent une touche onirique à un récit historique.
EXTRAIT
Une explosion ! Un bruit assourdissant ! L’obus éclate et je suis projeté comme un pantin sans fils contre la paroi de glaise humide, un énorme choc qui me fait m’écrouler quasi inconscient à terre. Mon instinct de survie me commande de rester allongé, le nez dans la boue, de la terre en bouche. Je suis sonné, à moitié sourd. Mes yeux au ras du sol regardent droit devant, en dehors de l’abri, dans la fumée ; et je vois des copains qui rampent, d’autres qui en soutiennent de plus mal en point, en charpies, mutilés, sanguinolents, pantelants. Merde, je dois y aller, les aider. Ce sont mes frères de combat, mes compagnons de malheur.
Des hommes, comme moi.
Je me lève comme je peux, abasourdi et hagard. J’entends venir un bruit strident que je connais trop bien, ça va encore tomber pas loin.
Mon corps repart en arrière, plaqué de nouveau contre la paroi avec l’impression de m’y enfoncer, de m’y encastrer. Ma cage thoracique me brûle. Mes yeux se ferment. Non, pas les fermer ! les garder ouverts, ouverts et vivants ! Je suis groggy, pratiquement inconscient, je tombe au sol au ralenti et je revois tant de choses…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Patrice Woolley… Etudes aux Arts Déco de Nice. Décorateur-scénographe, régisseur théâtre pour Galabru, Lagerfeld, Gilibert. Vacataire à l’E.F.A.P. Auteur-compositeur-interprète avec l’album SILLIS, peintre, romancier, scénariste et réalisateur de 2 courts métrages : 666 et EVE, auteur de BD...
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Seitenzahl: 141
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Table des matières
Résumé
Un coquelicot au paradis
Du même auteur
Le 10 novembre 1918 en fin d’après-midi, la tranchée Paradis est bombardée. Antonin Gerbier, poilu de son état se réveille dans les décombres. A partir de ce moment-là, il va aller de surprise en surprise. Son capitaine, Julius Blanchard va continuer à lui donner des ordres, une balle en plein front, la ruine près de la tranchée va se transformer en appartement parisien cossu l’espace d’un instant, il va rencontrer Mars, un curieux personnage qui philosophe sur la guerre, une jeune fille qui récupère les âmes des soldats sur le terrain en autant de coquelicot ; tout cela sous l’œil du snipper Hans, en face. Il va voir sans comprendre ce que deviendra le champ de bataille cent ans plus tard, verra sa fiancée laissée à Paris dans les bras de son meilleur ami, puis sa mère, morte… La question que se pose Antonin est de savoir s’il est toujours vivant…
C’est un roman sur la veille et le dernier jour de guerre, sur l’arrivée de l’armistice.
C’est un roman « historique », mais porté par des images et des situations oniriques, ou l’on passe du rêve au cauchemar.
Patrice Woolley… Etudes aux Arts Déco de Nice. Décorateur-scénographe, régisseur théâtre pour Galabru, Lagerfeld, Gilibert. Vacataire à l’E.F.A.P. Auteur-compositeur-interprète avec l’album SILLIS, peintre, romancier, scénariste et réalisateur de 2 courts métrages : 666 et EVE, auteur de BD...
Patrice Woolley
Roman historique
ISBN : 9782378735623
Collection Hors-Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : février 2019
© couverture Ex Æquo
© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
« On croit mourir pour la patrie,
Aux insoumis, aux déserteurs, aux mutins, aux dix-huit millions de morts, et à tous ceux qui détestent les guerres.
À mes grands-pères,
Urbain Woolley, 14-18 ; Antoine Operto, 39-45.
À mon oncle, Auguste Woolley ;
et à mon père, André Woolley, 39-45.
À lire en écoutant
Harmony of the Spheres, de Joep Franssens
La chanson dont se rappelle Antonin s’appelle :
« C’est un oiseau qui vient de France » créé en 1885
Texte de Camille Soubise (1833-1901)
(de son vrai nom Alphonse Vandencamp)
« Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le Parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France ! »
Victor Hugo — 1849 — congrès de la paix
Une explosion ! Un bruit assourdissant ! L’obus éclate et je suis projeté comme un pantin sans fils contre la paroi de glaise humide, un énorme choc qui me fait m’écrouler quasi inconscient à terre. Mon instinct de survie me commande de rester allongé, le nez dans la boue, de la terre en bouche. Je suis sonné, à moitié sourd. Mes yeux au ras du sol regardent droit devant, en dehors de l’abri, dans la fumée ; et je vois des copains qui rampent, d’autres qui en soutiennent de plus mal en point, en charpies, mutilés, sanguinolents, pantelants. Merde, je dois y aller, les aider. Ce sont mes frères de combat, mes compagnons de malheur.
Des hommes, comme moi.
Je me lève comme je peux, abasourdi et hagard. J’entends venir un bruit strident que je connais trop bien, ça va encore tomber pas loin.
Mon corps repart en arrière, plaqué de nouveau contre la paroi avec l’impression de m’y enfoncer, de m’y encastrer. Ma cage thoracique me brûle. Mes yeux se ferment. Non, pas les fermer ! les garder ouverts, ouverts et vivants ! Je suis groggy, pratiquement inconscient, je tombe au sol au ralenti et je revois tant de choses…
C’était l’après-midi, un jour d’été, le premier août, il faisait chaud ce jour-là près de Montmartre, je suis sorti acheter des cigarettes ; et Catherine, ma douce, m’a encore engueulé, me disant qu’il fallait que j’arrête de fumer. Je me souviens d’avoir marché longtemps sous le soleil, juste pour le plaisir. Puis j’ai entendu des cloches, ces putains de cloches qui résonnaient dans toute la ville. Et j’ai vu les gens qui s’attroupaient un peu partout devant des affiches collées aux murs. Des petites affiches de rien du tout avec des mots lourds de sens. Des mots qui me firent oublier que l’été est la plus belle des saisons.
La guerre était déclarée, c’était écrit, simplement, presque naturellement. Je devais partir, quitter mon travail, quitter ma fiancée, quitter ma vie, la vie, pour l’inconnue.
La guerre, quand on est en paix, heureux, c’est abstrait, toujours lointain ; puis un jour, ça nous tombe sur le coin de la gueule.
Ce jour-là fut le dernier de ma vie.
Des éclats de lumière percent mes paupières closes, me tiennent éveillé. J’ouvre les yeux… Je suis assommé comme un vieux boxeur sur le retour ; tous mes membres me font mal. Je tends ma main droite presque tétanisée devant moi, au sol, l’enfonce ; puis l’autre, lentement, douloureusement ; je rampe péniblement sur un sol trempé, boueux et gluant. J’ai du mal à me relever, je sais que je ne vais pas y arriver, pourtant il le faudrait, les frisés risquent d’en larguer d’autres ! Les obus, ce n’est pas ce qu’ils leur manquent ! Enfoirés !
J’avance dans la fumée âcre et épaisse, suffocant, à l’aveuglette, j’entends gémir, hurler, chialer ; tout cela dans un suaire blanc et vaporeux habité par des fantômes, des ombres d’hommes…
Devant moi, la brume s’estompe tel un rideau de théâtre qui se lèverait sur un drame en un acte ; un seul acte, tragique et mortifère. À moins d’un mètre, un bras planté dans le sol, un bras relié à rien, le bras d’un innocent dont la main serait tendue vers le ciel en une ultime crispation, une dernière supplique.
Ici, nous sommes tous innocents.
Plus loin, je distingue un homme assis qui se tient le ventre en pleurant nerveusement, les mains en sang et les yeux dans le vide ; derrière lui, un autre qui titube, se tenant le visage ; et en fond, des tirs, des cris, toujours… Et moi, je rampe comme un cancrelat sans pattes, incapable de me lever.
Encore une bombe, qu’on en finisse ! Juste une !
Pour me donner du courage, je m’entends crier d’une voix qui ne semble plus la mienne. Ici, tout nous échappe, petit à petit, on se transforme, même pas en bête ; non, en autre chose, d’immonde et de déshumanisé. Des mois que je patauge dans la merde et la tripe, je ne sais parfois plus qui je suis ni ce que je suis…
— Fernand ! Dudule !... Où êtes-vous ?... Hey ?! Putain, ils nous ont allumé les boches ! Ils nous ont allumés…
Ma voix semble irréelle, déjà morte, et mes mots se perdent dans la fumée et les odeurs de barbaque.
J’ai la sale impression que la terre tremble, je la sens bouger sous mon ventre ; comme une respiration malsaine. J’entends un martèlement, des bruits de bottes qui baisent la boue, qui s’y enfoncent avec un bruit dégueulasse, des mots éructés en allemand. Les frisés arrivent pour finir le travail, nous achever.
Salauds ! Salauds !...
J’essaie encore de me lever, pour mourir dignement, pour partir avec quelques-uns de ces enculés de blondinets. Rien n’y fait, je retombe comme une merde, épuisé, résigné…
Mon regard croise un instant celui de l’homme assis plus loin, ventre béant, tripes au sol, qui d’un geste rapide de sa main rouge de sang me fait signe de rester au sol, la mort dans les yeux.
Quand un homme sait qu’il va crever, il a les yeux d’un enfant ; toujours ! Comme si l’arrivée de la mort effaçait presque toute une vie d’un clignement de cils, comme si on retrouvait la candeur des premiers jours ; le regard de celui qui découvre, qui ne connaît rien, sauf une chose : je viens de naître, je vais donc mourir.
Et je les vois ! Tels des diables gris, sautant dans la tranchée en hurlant, baïonnettes tendues en avant comme autant d’appendices virils froids et guerriers, finissant brutalement à l’arme blanche le lâche travail de leurs bombes, ignorant froidement les cris de pitié de mes camarades. Chaque homme, chaque copain, chaque corps reçoit son coup, rapide, profond, incisif, définitif…
Et moi, petite chose boueuse et rampante, j’assiste au massacre comme si j’étais au spectacle, ma respiration saccadée se mêlant aux bruits mous des baïonnettes qui se plantent dans les chairs. Le menton au ras du sol, de la terre dans la bouche, je vois cette danse macabre orchestrée par la bêtise humaine ; et lâchement, égoïstement, je ne fais rien… Je tremble…
Un Allemand fait irruption dans l’abri, me voit. Son regard est celui d’une bête, d’un fauve sans pitié ni raison. Autrefois, c’était un homme, un père de famille peut-être ; aujourd’hui, c’est un animal sauvage, un assassin.
Il va m’embrocher. Je ferme les yeux et j’attends mon coup, caché derrière le noir de mes paupières… Rien ne vient.
J’entends hurler des mots en schleu, avec des intonations de panique ; ça s’affole. Dans un brouhaha de voix j’entends un sifflement, puis deux, puis trois… Je reconnais le son particulier de notre artillerie, de nos troupes à l’arrière qui bombardent presque au jugé. Pour eux, nous sommes déjà morts, déjà oubliés...
Une explosion, encore une… Adieu…
Parfois, le temps s’arrête, parfois il s’effiloche.
Parfois aussi, il n’existe plus, n’est plus quantifiable ; où pire, n’est plus important…
Là, le temps est absent. J’ai l’impression que tout est absent, temps, mort, vie, sensations, tout… Une sensation de néant ; de non-existence.
Et pourtant, j’entends…
J’entends quelque chose de connu, d’humain ; des pas qui arrivent du lointain, des pas pesants, gluants dans la boue. Ça s’approche, ça vient sur moi, et je ne bouge plus ; plus envie, de rien.
Un souffle, une respiration forte, semblable celle d’un sanglier. Il y a quelqu’un qui vient de rentrer, qui me regarde, je le sens. M’en fiche, qu’il fasse ce qu’il veut.
Une voix tonitruante se fait entendre, me fait sursauter et ouvrir les yeux par pur réflexe…
— Nom de dieu, vous allez vous réveiller ?! La France attend, soldat ! Debout, bordel !
Je découvre malgré ma vue trouble et la fumée qui serpente lentement le long des planches de bois et des sacs de sable, une forme humaine, massive ; qui, de dos et avec des gestes maladroits, essaye de mettre de l’ordre dans l’abri tout en me parlant. Comme si nettoyer ce gourbi pouvait être important, vital, alors que c’est à moitié éventré, détruit.
— Quelques bombes et il n’y a plus personne ! Lamentable ! Vous, C’est Antonin, n’est-ce pas ? Je vous reconnais… Eh bien, debout mon ami !... Allons !
Il s’est tourné, me fixant lourdement et je le distingue mieux ; c’est mon vieux, le Capitaine Julius Blanchard, une masse cyclothymique pétrie de virilité et portant bouc. Il est touché en fraise bien sévèrement, il a l’impact d’une balle en plein front, il saigne, mais il parle, et bouge. Et moi, je suis en plein cauchemar. Il est impossible qu’il soit vivant avec ce type de plaie, et pourtant il est bien gaillard malgré sa blessure. Du coup, ma cabèche se rappelle à mon bon souvenir, je la touche, porte la main à mon front, je saigne aussi, mais rien de grave… Juste une écorchure. Enfin, je crois, j’espère.
— ... Mon Capitaine… Nous sommes morts ?... Je lui demande çà au hasard. Je serai presque soulagé qu’il me réponde oui.
— Morts ? Vous plaisantez ? Je ne me suis jamais senti aussi vivant ! Debout, je vous dis ! C’est un ordre ! Allez…
Je le regarde s’animer avec force. Je me dis, vu sa blessure, que ce sont les derniers soubresauts, qu’il va s’écrouler comme une merde dans un moment en crachant son sang ; mais non, il à l’air tout ce qu’il y a de plus solide, malgré le raisiné qui coule de son front.
— Vous êtes sûr que ça va ? Enfin, je veux dire…
— Soldat, debout ! Je ne vais pas vous le répéter ! Non, ça ne va pas ! On s’est fait laminer par les frisés ! Mais on va leur montrer, vous et moi ce que c’est que d’être français !
Il me dit ça en allant d’un coin à l’autre, toujours énergique, essayant de ranger la casemate.
Connement, je lui obéis. Mes membres répondent, fonctionnent. Ils sont tous là, intacts. Je me lève péniblement tout en fixant le Capitaine ; ce trou qu’il a au front semble me regarder tel un troisième œil rougeâtre. Merde, c’est quand même un trou de balle, qu’il a !
Le regard fou, il me tend énergiquement un fusil que je prends machinalement. C’est con, un troufion. Je suis un troufion.
— Capitaine, avec tout mon respect, nous… nous ne sommes que deux… Enfin, je crois… Et vous me semblez gravement blessé…
— Moi ? Blessé ? Ou çà ?... S’arrêtant soudain de gesticuler, perplexe.
— Là, mon Capitaine…
Je lui montre l’emplacement de sa blessure avec mon index.
Un peu hébété, le Capitaine met un doigt sur son front, l’enfonce légèrement dans le trou, le ressort, le regarde ; lève un sourcil en me fixant.
— Ah oui, effectivement. C’est ennuyeux. Mais apprenez qu’un soldat français ne meurt jamais vraiment. Il est de toutes les mémoires.
Il me dit ça avec un large sourire, tout en essuyant son doigt sur sa gabardine.
— Oui, mais là, quand même… Pardonnez-moi, mais ça à l’air sérieux comme blessure…
— Il suffit, jeune homme ! Une blessure pour un soldat, c’est une motivation ; pas un renoncement ! Méditez cela… Quel était votre métier dans le civil ?
Je m’aperçois que rien n’y fait. Que malgré sa blessure, il est bien vivant alors que bien d’autres seraient morts. Je sais que cet homme est un roc, un bestiau humain galonné, mais quand même… Après tout, la guerre est tellement absurde, qu’une absurdité de plus ou de moins… Il est vivant, moi aussi, et c’est mon Capitaine ; je lui dois obéissance. Hélas.
Et il n’y a rien de plus terrible que d’être obligé d’obéir à un con.
— Je travaillais dans une imprimerie, mon Capitaine.
— Je vois. Pour quel baveux ? Je suis toujours méfiant de ces feuilles de chou ! Ces journaux, toujours pleins de libres penseurs, d’utopistes, de gauchistes… Mais bon, la démocratie… la démocratie…
Il dit ça, navré, en levant les bras au ciel.
— Non, mon Capitaine. On imprimait des livres. Des romanciers, des poètes…
— Je vois, de la graine de nuisibles ! Savez-vous ce que disait Victor Hugo, ce cuistre antipatriote ?... En s’asseyant vigoureusement sur une caisse encore valide, bras croisés.
— ... Non, mon Capitaine. Moi, j’imprime, je ne lis pas. Je n’ai pas le temps. Je connais juste le nom…
— Ça, c’est bien !... Très bien… Victor Hugo disait : « L’art doit instruire et plaire » … Instruire… Mais instruire le peuple, c’est lui donner les moyens de réfléchir ! On ne gagne pas une guerre avec des soldats qui réfléchissent ! Vous, vous réfléchissez, soldat ? Fronçant d’un coup les sourcils, suspicieux.
— ... À l’imprimerie, je n’avais pas trop le temps, mon Capitaine. Et ici, je pense surtout à sauver ma peau…
— C’est humain, soldat. C’est humain… Mais votre peau comme vous dîtes, elle appartient à la France. Et aujourd’hui, plus que jamais !
Il se relève d’un coup, fier, presque hautain, et se dirige vers ce qui était la sortie de l’abri. Je le vois prudemment inspecter les environs au-dehors, puis se tourne à nouveau vers moi avec des gestes lents, précautionneux.
— Soldat, il est treize heures. Tiens, ma montre est arrêtée ?! Regardant sa montre-gousset, étonné. Je vais inspecter le reste de notre tranchée ; et si possible, chercher des renforts. Vous, vous tenez la position, coûte que coûte ! Je reviens à quinze heures… Vous pourrez tenir ?... Me dit-il à voix basse sur le ton de la confidence, une main sur l’épaule, presque paternel.
— Je… je ferai de mon mieux, mon capitaine.
— Parfait ! Simplement parfait !
Il sort, j’entends sa grosse masse qui patauge, un pied après l’autre dans ce cloaque boueux ; puis, il revient comme s’il avait oublié quelque chose.
— Ah, à mon retour, si vous pouviez me préparer un thé… Ces fichus rosbifs m’ont passé leur virus…
