Citoyen de Bruxelles - Yvan Mayeur - E-Book

Citoyen de Bruxelles E-Book

Yvan Mayeur

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Beschreibung

« Je ne veux pas me plaindre, mais j’ai le droit de me défendre.»Le 25 septembre 2017, Yvan Mayeur se retirait de la vie politique. Président du CPAS de 1995 à 2013, bourgmestre de la Ville de Bruxelles de 2013 à 2017, il souhaite aujourd’hui parler de ses réalisations : le sauvetage des hôpitaux publics, le piétonnier, les actions sociales, la réforme de la police, la construction de logements, la création d’emplois dans les entreprises publiques. Il a également porté la responsabilité mayorale de la Ville dans des moments d’une exceptionnelle gravité : les attentats de 2014 et 2016 à Bruxelles et ceux de Paris en 2015. Son témoignage est unique.Et puis aussi parler de ce que certains appellent le « scandale » du Samusocial. À ce sujet, il souhaite dire sa vérité et défendre son travail auprès de cette entreprise qu’il a créée pour offrir une solution à l’exclusion sociale grandissante. L’action sociale est un engagement auquel il a consacré l’essentiel de sa carrière.Yvan Mayeur a été député fédéral PS pendant plus de 20 ans et a présidé la Commission de la santé publique puis celle des affaires sociales au Parlement. Il a également présidé le Centre public d’action sociale de Bruxelles durant 18 ans et les hôpitaux publics bruxellois. Il a été le bourgmestre de la Ville de Bruxelles de décembre 2013 à juin 2017.

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Seitenzahl: 276

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Yvan

Mayeur

Citoyen de Bruxelles

        

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

fÉditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

Citoyen de Bruxelles

Couverture et mise en pages : Philippe Dieu (Extra Bold)

Corrections : Catherine Meeûs

isbn : 978-2875421685

             

© Éditions Luc Pire, 2018

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Choc et scandale ne sont pas des notions utiles pour comprendre : elles servent, en général, à refuser de comprendre.

Giorgio Agamben — philosophe, L’Obs

L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l’existence statistique. En somme, se détourner.

Sylvain Tesson — Sur les chemins noirs

Introduction

J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce livre, mais je m’y suis résolu. Au-delà de la vertu thérapeutique de l’écriture, j’ai sans doute aussi le besoin de témoigner. Témoigner à propos de mon travail, de toutes mes réalisations à Bruxelles, du sauvetage des hôpitaux publics au piétonnier, des actions sociales à la réforme de la police, de la construction de logements à la création d’emplois dans nos entreprises publiques.

Mais d’abord parler du Samusocial… J’en fais le préambule de ce livre pour évacuer, puisque besoin en est encore, le pseudo-scandale. Très peu de politiques se sont réellement investis dans la problématique des sans-abri. J’ai voulu y mener une action politique parce qu’humanitaire. Défendre les plus pauvres n’est pas pour moi un sacerdoce, mais bien un engagement social et professionnel.

Je me suis exprimé devant la Commission d’enquête du Parlement bruxellois. C’est la seule fois que je me suis exprimé publiquement pour défendre mon travail. Cette audition de près de cinq heures n’a cependant pas suffi à contrer la déferlante lyncheuse politico-médiatique. Pas un jour sans qu’un article ou un commentaire ne mette ma parole en doute. Et souvent, avec beaucoup de mensonges et d’intox.

Je veux donc dire, une nouvelle fois, ma vérité et défendre l’honneur de mon travail.

Ensuite, je veux parler de la ville et de ses métamorphoses.

J’ai porté la responsabilité mayorale de la Ville de Bruxelles dans des moments d’une exceptionnelle gravité. Aucun bourgmestre auparavant n’a eu à affronter deux attentats sanglants et violents sur son territoire. Ni à Bruxelles ni ailleurs en Belgique. J’ai fait ce qu’il fallait pour permettre à la ville de se redresser. J’ai mobilisé tous les moyens à ma disposition pour assurer la sécurité et la qualité de vie de nos habitants.

Je me suis retiré de la vie politique et n’y reviendrai sans doute pas. Voilà pourquoi je me sens en droit de parler et de répondre à certaines assertions. Je ne veux pas me plaindre, mais j’ai le droit de me défendre. Et miser de façon optimiste sur ce qu’il peut rester de bienveillance dans l’opinion publique, après tout.

Mes erreurs

J’ai à l’évidence commis des erreurs. Sinon, je ne serais pas dans la situation où je me trouve aujourd’hui, éjecté de l’action politique et publique après 30 ans de pourtant bons et loyaux services. N’étant pas assuré de ma propre capacité de remise en question, j’ai interrogé des psys ainsi que mon entourage, mais aussi quelques personnes moins proches, observatrices ou non de la vie politique.

J’ai entendu beaucoup de choses :

– « Tu as fait confiance à des personnes qui ne

le méritaient pas. »

– « Tu as méprisé les journalistes. »

– « Tu n’as pas été assez sympa. »

– « Tu as refusé de dialoguer. »

– « Tu n’en as fait qu’à ta tête. »

– « Tu aurais dû te taire. »

– « Tu penses que tu as toujours raison. »

– « Avec toi, c’est toujours de la faute des autres. »

– « Tu as trop d’orgueil. »

– « Tu faisais de l’ombre aux autres. »

Bref, j’avais faux sur toute la ligne.

Mais j’ai également entendu ceci :

– « Ta façon de faire de la politique, de prendre les dossiers à bras le corps et de les défendre m’influence au quotidien. Sans oublier ton extraordinaire bilan et une vie entière passée à rendre le quotidien des autres meilleur. »

– « Je tenais à te dire que je n’oublie rien de tes engagements et de tes combats, de ta pugnacité parfois mal interprétée, de ton intransigeance... ces qualités si nécessaires [...] pour ceux qui espèrent et croient encore à une société plus solidaire. »

– « Je suis fière de te soutenir [...] tu as tellement fait pour nous. »

– « Je sais tout ce que tu as donné pour cette ville [...] ma génération te doit beaucoup. »

– « Ce n’est pas une bonne nouvelle, tu faisais du bon travail. »

– « Ta force de travail, de conviction, ton énergie et le dynamisme que tu as su insuffler à Bruxelles font de toi un grand bourgmestre. »

– « Tu as tout mon soutien car tu n’es pas celui qu’on décrit. Tu es un homme bon et généreux. »

– « Ces quelques années à tes côtés ont été bien plus enrichissantes que tous mes autres jobs. »

– « Tu resteras quelqu’un de bien, un vrai socialiste qui a réalisé des projets remarquables. »

– « Tu es un des seuls mandataires PS bruxellois qui a mené une vraie politique sociale en faveur des plus démunis. »

– « Ta lettre de démission est d’une grande dignité qui tranche avec la bassesse de si nombreuses personnes, membres du parti ou non. »

– « On te fait un procès très truqué et manipulateur. »

– « Je voulais simplement te dire que j’ai particulièrement apprécié ton courage en politique. C’est rare et précieux. »

– « Personne ne pourra nier et t’enlever tout ce que tu as fait avec vision, courage et volonté pour la médecine publique à Bruxelles. »

– « Tu es et tu resteras un bâtisseur. »

– « Merci et bravo pour ce que tu as réalisé pour ta ville durant ces années. »

– « Pour moi, tu es une personne de parole. »

– « Cher Yvan, je t’embrasse très fort, tu es mon ami. »

– « Quelles que soient les maladresses ou les erreurs, [...] il y a là-dessous des règlements de compte. »

– « Tu as été un partenaire entier et constructif, je te regretterai. »

– « Je sais le travail énorme que tu as fait pour les sans-abri, les minorités, les exclus dans notre ville. »

– « La politique est vraiment un métier de merde... »

Ce sont des messages personnels qui m’ont été adressés par des personnes très différentes, publiques ou anonymes, des amis comme des personnes côtoyées au cours de ma carrière, des politiques comme des citoyens. Toutes ces personnes n’ont évidemment pas pu ou n’ont pas osé s’exprimer en public. Il faut dire que la presse et les réseaux dits « sociaux » m’ont crucifié. Pour reprendre les expressions de Raphaël Enthoven, « un bon coupable est une exquise denrée pour une foule assoiffée de vertu », « immolé sur l’autel du bien dont les tribunaux populaires ne laissent aucun droit à la défense ».

J’avais alors décidé de ne pas répondre aux sollicitations des journalistes. Cela ne servirait à rien. On m’interrogerait sur une information et le lendemain on en publierait une autre à laquelle je devrais à nouveau répondre et j’alimenterais ainsi sans cesse leurs journaux ou temps d’antenne. Sans compter toutes les choses fausses, carrément inventées que certains ont malgré tout publiées, souvent en première page. La législation prévoit bien qu’on peut porter plainte pour calomnie ou diffamation. Mais tous les jours ? Contre un groupe de presse qui ne sera jamais jugé (on ne réunit pas les assises pour ça) ? J’ai choisi de me taire, pour ne m’exprimer qu’en une fois, et m’expliquer dans une enceinte prévue pour cela, la Commission d’enquête du Parlement bruxellois. Cela a fait taire certaines critiques le lendemain même.

« Tout est dit, il n’y a rien dans ce dossier », m’a dit un journaliste important.

« Voilà, tu t’es enfin défendu et les autres n’avaient plus rien à te reprocher », m’a dit un élu d’un autre parti.

Même des parlementaires socialistes sont venus me dire (en catimini) qu’ils m’avaient trouvé excellent, mais qu’ils ne pouvaient rien faire pour me défendre.

Et pourtant.

Certains ont continué à s’acharner. En déformant au passage ce que j’avais dit, sans doute pour faire un titre plus accrocheur dans leur journal. Certains ont même réussi la prouesse de reproduire exactement ce que j’avais affirmé, mais dans un article qui, truffé de commentaires, reflétait aussi l’exact contraire.

Mieux, six mois après, un journaliste, pourtant aguerri, a avoué « qu[’il] n’a[vait] pas eu le temps de suivre mon audition en détail, ni le jour même, ni après. [Il] attendra[it] donc de l’entendre d’abord avant d’avoir un avis définitif ». Ce qui n’a pas empêché son journal de publier n’importe quoi à mon sujet et sur le « scandale » du Samusocial.

D’autres également ont continué à marteler leur conscience morale contre moi, sans m’avoir écouté, sans avoir entendu ma défense.

Je sais que j’ai commis des erreurs. J’en ai trop fait sans doute en arrivant au mayorat. J’ai voulu garder des fonctions de gestion qui sont celles qui m’ont toujours passionné en politique. C’est ainsi que j’ai pris la présidence de Vivaqua pour mener à bien la fusion par absorption de l’autre intercommunale bruxelloise de l’eau, Hydrobru.

Je suis aussi resté à la tête du Samusocial, je m’en explique ici.

Enfin, j’ai commis l’erreur de résister à la Région. La Région bruxelloise qui peine à s’identifier dans le paysage politique et qui jalouse la Ville de Bruxelles, sa puissance de services (les écoles, les hôpitaux, la police, ses entreprises publiques, son budget...) et l’aura nationale et internationale dont elle jouit.

J’aurais dû trouver plus d’alliés en dehors de la Ville de Bruxelles. J’ai pourtant tenté de rassurer sur mes ambitions. J’étais bourgmestre de la Ville et je n’aspirais à aucun autre poste. Je ne serais plus candidat au niveau fédéral ni au niveau régional. Mais sans doute ne m’a-t-on pas cru, dans un monde où la paranoïa guide le plus souvent les humeurs des hommes et des femmes de pouvoir.

Alors j’ai subi la vindicte et le lynchage. Sans réagir ou presque. En tentant de me protéger et de préserver mes relations familiales et mes amis. Tout cela aurait pu avoir raison de moi. Ou altérer ma raison précisément. J’y ai pensé, souvent. Face aux chiens qui aboient, il est arrivé à d’autres de choisir le soulagement, l’abandon définitif.

Le plus insupportable, c’est ce que le lynchage a produit sur mes proches. Leur souffrance m’a paru encore plus grande et plus injuste.

J’ai aussi choisi de chercher à comprendre en consultant des psys. Une femme remarquable m’a fait parler, verbaliser, écrire. Elle m’a dit d’accepter l’échec et de chercher à le comprendre. D’affronter mon comportement vis-à-vis des autres aussi et ma part de responsabilité. Cela n’effacera pas le coup tordu qu’on m’a fait. Mais il faut aussi prendre sa part et l’accepter.

Alors, je l’ai écoutée.

Alors, j’ai écrit.

Alors, j’ai marché.

Alors, j’ai pleuré.

Alors, j’ai souffert.

J’ai pensé qu’il valait mieux tout quitter, changer de nom, de physionomie, de pays.

J’ai pensé que je devais renier celui que j’avais été.

J’ai pensé que je devais accepter le bannissement.

J’ai pensé que je devais choisir d’être seul.

Puis j’ai vu un autre psy. Il m’a expliqué le choc et le traumatisme qui s’ensuivait. Il m’a montré sur une courbe où je me trouvais, là, tout en dessous. Il m’a dit les conditions de la résilience. Il m’a dit que le chemin serait long.

Je suis vivant

J’ai heureusement été aimé, encadré, accompagné, suivi, soigné et j’ai puisé en d’autres les forces qui m’avaient échappé. Cela peut sembler un lieu commun, mais j’ai pu mesurer finement la notion d’amitié et même de fraternité. Et c’est rassurant, dans ce monde de « likes » numériques, de réaliser que l’amitié et la fraternité existent dans la vraie vie.

Il y a aussi ceux qui ont voulu voir la bête, savoir ce que je pensais, si j’étais prêt à me venger en balançant ce que je sais forcément sur tel ou tel autre, sur les dessous de la politique. Ceux-là sont souvent restés sur leur faim.

Et puis il y a des hommes et des femmes qui me trouvent quelque talent et qui pensent que je peux encore être utile, à leur entreprise, à leur projet, à la société en général comme je l’ai servie toute ma carrière. Ils m’ont ouvert des portes et poussé à sortir de mon refuge, et cela aussi m’a permis de rester debout.

Enfin, il y a des jeunes gens, adultes étudiants ou travailleurs, souvent même les deux à la fois, qui m’ont dit que je n’avais pas à baisser la tête, que mon bilan était là pour témoigner de mon engagement et de mon courage politique. Ils m’ont dit la fierté que je devais afficher face à une classe politique tellement décevante, insignifiante, qui ne leur parle absolument pas, à eux qui pourtant s’intéressent à la société et se vivent comme des citoyens conscients et concernés.

N’en déplaise à tous ceux qui ont un avis définitif au sujet de mon éviction depuis la seconde où le mot démission a été prononcé puis scandé, n’en déplaise à ceux qui m’ont craché dessus et à ceux qui m’ont tourné le dos. Je suis bien vivant. Et je suis fier du travail que j’ai accompli.

J’ai tourné plusieurs pages de ma vie, mais je n’ai pas décidé de fermer le livre. Je veux encore agir, ici ou ailleurs et maintenant comme demain. Je ne me suis pas engagé en politique par hasard ni pour assouvir une ambition de pouvoir. Je n’y jouerai probablement plus un rôle d’élu. D’autres horizons sont aujourd’hui peut-être plus pertinents pour changer et améliorer le monde. Là où je pourrai être utile, je le ferai avec toujours le même objectif, servir le progrès de l’humanité.

Le Samusocial

Solidarité en plus, pauvreté en moins

En 1993, le mouvement « Solidarité en plus, pauvreté en moins », qui rassemble les grands syndicats et les principales associations sociales du pays, obtient du gouvernement fédéral et en particulier de la ministre Laurette Onkelinx qu’elle dépose un projet de loi supprimant le vagabondage du Code pénal. Rapidement, après des débats passionnés et un vote majoritaire, le Parlement s’en acquitte et dépénalise le vagabondage. L’initiative politique est saluée comme une avancée sinon sociale, au moins éthique : on ne criminalise plus la pauvreté.

Auparavant, les vagabonds, soit les personnes clochardisées, étaient placés dans ce qu’on appelait les dépôts de mendicité. Il en existe encore en 1993 en Belgique, à Merksplas et à Saint-Hubert. Des lieux de privation de liberté, des sortes de prisons, mais la bonne conscience considère qu’il vaut mieux qu’ils soient là au chaud durant l’hiver plutôt que dans la rue.

Ce que l’on sait, et particulièrement à Bruxelles, c’est qu’à cette époque, les vagabonds échouent de plus en plus nombreux, au quotidien, dans les gardes hospitalières et en particulier celle de l’hôpital Saint-Pierre, qui a même dû consacrer un espace à cette problématique, poliment appelé « unité de dégrisement ». Les « cloches » viennent seuls ou amenés par la police, sont couchés sur un lit civière, on relève les barres de protection pour éviter les chutes du lit et on surveille vaguement pour qu’il n’y ait pas d’incident entre les ronfleurs/cuveurs, jusqu’au petit matin où on met tout le monde dehors. Jusqu’à la nuit suivante. Ce sont donc les médecins urgentistes et les psys de garde qui « gèrent » ces situations.

Après la loi de 1993, les vagabonds deviennent des sans-abri. Le terme indique mieux l’état des personnes qui, sorties du Code pénal, se retrouvent donc à la rue. Oh, certes, le législateur a prévu, fort généreusement, que les CPAS sont tenus d’aider les sans-abri se trouvant sur leur territoire et qui sollicitent leur intervention ainsi que celle de la localité. Seulement voilà, les CPAS n’ont pas les moyens logistiques (logements), financiers (aide sociale) et humains (assistants sociaux) pour prendre ces personnes en charge. De plus, les CPAS sont entraînés progressivement dans la logique de l’« État social actif » qui veut que les prestations sociales soient désormais conditionnées à la mise au travail des personnes aidées. À charge pour ces personnes de démontrer leur disponibilité au travail. Les CPAS répliquent, non sans raison, que les sans-abri n’ont pas précisément le profil exigé par les nouvelles règles et qu’il est donc difficile de les prendre en charge.

Dans le même temps, le financement du secteur des soins de santé et des hôpitaux en particulier s’oriente également vers plus de rigueur. Le gouvernement serre la vis du financement des hôpitaux, fixe des normes d’intervention médicale, des durées de séjour hospitalier pour les patients, des tarifs. Bref, tout ce qui n’est pas dans le core business de l’hôpital ne pourra plus être effectué, à défaut de financement. Aux urgences, les sans-abri représentent donc désormais, en plus de la charge de travail et du temps d’occupation d’un médecin spécialisé, un coût qui ne peut plus être supporté par l’hôpital.

La pression est donc mise sur les CPAS et autres services sociaux pour qu’une solution soit trouvée pour l’hébergement des sans-abri devenus nombreux dans nos villes. En effet, outre la dépénalisation du vagabondage, la crise du logement jette également des gens dans la rue, dont des familles avec enfants, et l’ouverture des frontières à l’est de l’Europe fait arriver des personnes en recherche d’un avenir dans nos villes mais qui errent aussi à la recherche d’un logement. Des squats se créent. Tantôt bien gérés par des personnes revendiquant leur droit au logement et occupant des bâtiments vides et laissés sans affectation, tantôt de fortune, comme ces squats dans des ruines immobilières et industrielles, souvent occupés par des alcooliques et des drogués notamment.

Naît alors l’idée qu’il faut créer un outil capable d’apporter une réponse à cette nouvelle urgence sociale. Plusieurs personnes se rassemblent, issues de la loge maçonnique Les Amis philanthropes, d’Iris, de l’hôpital Saint-Pierre et du CPAS de Bruxelles afin de créer cet outil que l’on nommera le Samusocial.

L’idée première du Samusocial est d’aider les sans-abri en les orientant vers les centres d’accueil existants qui ont des places disponibles. Très vite, nous nous rendons compte que ces derniers réservent leurs places soit aux « clients » qui peuvent payer leur hébergement (à l’époque entre 15 et 20 euros), soit à ceux dont le séjour est payé par le CPAS. De plus, les règles, notamment les horaires d’accès, l’interdiction d’être accompagné d’un chien, l’obligation d’être sobre… font que nombre de sans-abri n’ont pas accès à ces maisons d’accueil ou refusent de s’y rendre.

Or, il y a une urgence sociale. De plus en plus de personnes restent dans la rue, dorment dans les gares ou les jardins publics, les entrées d’immeubles sociaux, les stations de métro, et certaines s’exposent à un danger qui peut être létal en hiver. Il y a (et il y a encore aujourd’hui) des morts dans la rue. L’urgence sociale, comme l’urgence médicale, consiste à porter secours immédiatement à une personne exposée à un risque du fait de son état social. Nous décelons aussi assez rapidement que parmi les faibles ainsi exposés, une catégorie est plus fragile encore, c’est celle des femmes, particulièrement vulnérables. Cette urgence sociale n’est pas reconnue par le « secteur » des sans-abri, essentiellement les maisons d’accueil.

Il faut dire que l’existence même du Samusocial met en exergue des pratiques dépassées, relevant plus de la charité et de l’assistance aux clochards. Dans les maisons d’accueil, on attend que la personne vienne frapper à la porte, se comporte correctement et paie sa nuit, à charge pour elle de mendier durant la journée pour y parvenir. Le Samusocial, en revanche, se veut un service gratuit, à bas seuil d’exigence et ouvert aux situations sociales même imprévues.

En incapacité de trouver des places d’accueil suffisantes pour les sans-abri, le Samusocial s’oriente donc logiquement vers la création de ses propres places d’hébergement. C’est un choix stratégique difficile à faire. D’abord parce que cela modifie le travail de fond, de la maraude vers l’accueil et la prise en charge. Ensuite, parce que cela signifie qu’il faut doter le Samusocial des infrastructures capables d’héberger les personnes. Mais combien de personnes ? Dès son origine en 1999, le Samusocial loue un bâtiment permettant d’héberger une vingtaine de sans-abri, pour aboutir aujourd’hui, en 2017, à une capacité de prise en charge en hiver, dans neuf lieux différents, de près de 2000 personnes, sans-abri, migrants, demandeurs d’asile, illégaux…

Mais le Samusocial a aussi pour ambition d’aider les personnes à recouvrer leurs droits, notamment à l’aide sociale et à un logement. Pour cela, des assistants sociaux sont recrutés. Ensuite, l’état psychologique, voire psychiatrique de certaines personnes est tel que cette dimension fait également partie des soins psychosociaux offerts par le Samusocial. Enfin, vivre dans la rue affecte la santé physique des personnes et un accord est rapidement passé avec Médecins du Monde pour l’organisation de consultations médicales et de soins aux sans-abri. Plus tard, les Infirmiers de rue viendront compléter le dispositif. Un centre médicalisé est également créé, une Médihalte, pour la convalescence ou la revalidation des sans-abri hors du champ hospitalier.

Le Samusocial, c’est donc cela : une entreprise sociale dans laquelle travaillent 300 personnes (500 pendant la période hivernale). Ce sont des milliers de personnes prises en charge depuis 20 ans. C’est un budget de 18 millions d’euros. C’est une entreprise qui a produit des emplois et des moyens financiers là où il n’y en avait pas. C’est une réponse à une obligation faite aux CPAS de prendre en charge les sans-abri. C’est un soulagement pour les urgences des hôpitaux et en particulier du CHU Saint-Pierre. C’est une solution pour les gestionnaires du métro et des gares. C’est une aide concrète pour la police. C’est une bonne conscience pour toute la société.

Tout ceci est la réponse claire et nette à ceux qui doutent de l’engagement professionnel de ceux qui l’ont créé et qui l’ont porté jusqu’ici. À ceux qui estiment qu’il ne faut pas être payé pour ce travail. À ceux qui ont fait croire à la population que nous avions pris l’argent destiné aux pauvres. À ceux qui croient que nous avons pris l’argent destiné aux pauvres. À tous les autres qui découvrent aujourd’hui la misère sociale révélée par le Samusocial.

À tous ceux-là, je le dis clairement : il n’y a pas de scandale du Samusocial.

Je dis également que le scandale existerait bel et bien si nous n’avions pas créé le Samusocial et ne l’avions pas développé jusqu’à l’entreprise sociale d’envergure qu’il est aujourd’hui.

On peut éradiquer l’extrême pauvreté  (si on le veut)

Le Samusocial n’est pas la solution à la grande exclusion sociale. Dès sa création, depuis la présidence du CPAS de Bruxelles puis à travers la Conférence des 19 CPAS, je n’ai eu de cesse de dénoncer un système institutionnel belge qui court derrière la prise en charge des sans-abri, dont le nombre est en constante augmentation.

La Commission communautaire commune de la Région bruxelloise compte deux ministres en charge de l’aide aux personnes, donc de la lutte contre la pauvreté. La Flandre et la Wallonie ont également chacune un ministre pour cette compétence. À ceux-là il faut ajouter un ministre fédéral en charge de la sécurité sociale, un autre ou parfois le même en charge de la Santé publique et, selon la composition des gouvernements, parfois un Secrétaire d’État chargé spécifiquement de la lutte contre la pauvreté. Pas moins de sept ministres sont donc en charge de la lutte contre la pauvreté.

Et pourtant, aucune politique concertée et ambitieuse n’a jamais été menée pour éradiquer l’extrême pauvreté (au moins) dans notre pays. Or, notre pays en a les moyens. La Belgique est parmi les pays les plus riches de l’OCDE, donc du monde, doté des outils sociaux les plus performants, de la sécurité sociale jusqu’aux CPAS, et de la législation la plus avancée. Même pour les sans-abri, l’arsenal juridique permettant de loger une personne vivant dans la rue est complet. Alors, pourquoi y a-t-il plus de 3000 sans-abri dans les rues de Bruxelles ?

D’abord parce que certains responsables politiques ne prennent pas leurs responsabilités. Ensuite parce que les différents niveaux de pouvoir se renvoient la balle. « Je suis responsable, mais c’est surtout l’autre qui devrait agir, ou qui m’empêche d’agir. » Enfin, parce que les moyens ne sont pas consacrés à ce qu’il faut faire, ou avec retard, ou pas attribués au bon endroit.

J’en veux pour exemple un phénomène qui peut immédiatement être pris en charge à la condition de structurer un tant soit peu une politique volontariste. Le nombre de femmes isolées ou de femmes avec enfant(s) sans-abri augmente depuis quelques années. Le Samusocial et les CPAS bruxellois ont dénoncé cette situation. Il n’est pas si aisé de loger une personne qui a erré de nombreux mois dans la rue, du moins sans accompagnement. Certains préfèrent la solidarité de la rue à l’isolement entre quatre murs, même si c’est à l’abri sous un toit. Mais, et c’est une donnée importante sur le plan psychosociologique, les femmes et certainement celles avec enfant(s) sont plus réceptives et plus directement aptes à entrer dans un logement. L’abri et la sécurité que représente un logement pour une femme sont plus importants que l’éventuel isolement, mais surtout, il la protège des dangers auxquels elle est exposée en rue. Une campagne du Samusocial a d’ailleurs dénoncé la violence, le harcèlement, le chantage et au final le viol qui touchent 90 % des femmes sans-abri depuis au moins trois mois. En Région bruxelloise, à l’exception de quelques initiatives et notamment des immeubles que le CPAS de Bruxelles a mis à la disposition d’associations comme PAG-ASA, il n’y a pas de places d’accueil suffisantes pour les femmes et les femmes avec enfant(s). Créer ces places devrait être une priorité absolue pour le gouvernement bruxellois.

Il en va de même des familles (père, mère, enfants) qui sont également de plus en plus nombreuses en rue. Là aussi, des dispositifs d’insertion dans des logements adéquats peuvent être efficaces. Encore faut-il disposer de logements dans une Région qui peine à offrir des logements sociaux ou à bas coût en suffisance pour rencontrer la demande énorme des ménages bruxellois.

Et enfin, les jeunes sont la troisième catégorie qui serait selon moi la plus réceptive à une politique volontariste. Les expériences menées de mise en autonomie des jeunes dans des logements prouvent que c’est souvent la clé de la réussite de l’insertion, soit par les études, soit par la formation à un emploi.

Il vaudrait mieux que la Région bruxelloise consacre ses budgets à créer de la politique sociale durable et efficace en faveur de ces trois types de situations plutôt qu’à financer chaque année, en vitesse car en dernière minute, le plan hiver de plus en plus colossal confié au Samusocial.

J’en ai parlé à de multiples reprises. En particulier après chaque hiver lorsque j’étais en charge de la conférence de presse de bilan que faisait le Samusocial. Jamais je n’ai été entendu. Jamais aucun ministre n’a voulu ou pu mener un plan d’envergure pour s’attaquer, avec les CPAS et les associations, à l’extrême pauvreté dans notre Région, avec pour objectif de l’éradiquer.

Il y a cependant un groupe de personnes pour lequel il est très difficile de proposer une solution de prise en charge adéquate. Certains hommes (quasi exclusivement) sont dans un état psychiatrique tel que personne, aucun service ne peut intervenir. Ce sont des hommes en errance souvent de longue durée, qui n’ont plus aucun repère, qui ne savent plus qui ils sont, où ils sont, ce qu’ils font. C’est le cas par exemple de cet homme, complètement abruti par l’alcool, qui se « foutait complètement à poil » à même le trottoir pour déféquer contre un arbrisseau. Cela s’est passé pendant plusieurs mois, rue Haute, entre une école, le home des Petites Sœurs des pauvres, les locaux du CPAS et l’hôpital Saint-Pierre. En quelque sorte le triangle d’or de la prise en charge sanitaire et sociale. Et pourtant, aucun service n’était en mesure d’intervenir. Ce n’était pas le rôle des assistants sociaux du CPAS, ni celui des sœurs ou des médecins. Et les mamans, à la sortie de l’école, hurlaient contre ce pauvre hère qui pouvait du coup devenir menaçant. Même la police ne savait que faire d’un tel individu. Et je pourrais citer d’autres exemples de personnes dans le même état, qui installent leur campement sur un trottoir du centre-ville devant un bouquiniste, près de la gare Centrale sur un terre-plein, sous un pont près de la ferme du Parc Maximilien, etc.

Le gouvernement fédéral a supprimé à juste titre les dépôts de mendicité après la réforme de 1993. Il n’y a pas de raison de mettre des pauvres en prison parce qu’ils sont pauvres. Mais on n’a pas créé d’alternative pour les personnes dont l’état psychiatrique nécessite une prise en charge dans un centre adapté avec du personnel compétent. Le pauvre homme de la rue Haute a été hospitalisé quelquefois, puis il est mort. S’il avait été pris en charge dans un centre, peut-être aurait-il pu être sauvé.

Tous ces exemples devraient interroger notre société dans son rapport aux fous, aux détraqués, à ceux qui survivent sans rien qui les raccroche à ce que nous nommons la dignité humaine.

Quel scandale ?

Que se serait-il passé dans notre ville et pour les pauvres si le Samusocial n’avait pas été l’outil qui, pendant près de 20 ans, a permis d’assurer un toit aux milliers de sans-abri dans notre région ?

Qui a intérêt à faire croire ou à feindre de croire que ce travail à la tête d’une entreprise sociale doit être caritatif et mené par des bénévoles ?

Pourquoi presse et politiques ont-ils décrété, dans un même élan en juin 2017, que le Samusocial était une instance politique composée d’élus alors que ce n’est absolument pas le cas ? Si certains qui y siégeaient, dont moi-même, avions évidemment un engagement politique, ce n’est pas une instance politique qui nous avait désignés au Samusocial où nous n’assumions pas un « mandat ».

Pourquoi refuser de reconnaître notre engagement professionnel ? Qui gagne à nous faire un procès sur la base d’une morale hypocrite édictée par des gens qui s’attribuent ainsi le beau rôle en délateurs d’un pseudo-scandale ?

À moins que la question soit différente : est-il légitime d’octroyer des rémunérations à des responsables d’institutions sociales, qui plus est agissant contre l’extrême pauvreté ? Oui, et c’est le cas dans bon nombre d’associations qui exigent un certain degré de professionnalisation (voyez la professionnalisation de l’assistance sociale). C’est là un combat essentiel de reconnaître que l’action sociale est le travail de professionnels et ne repose pas sur la charité. C’est pour cela que je me suis battu toute ma carrière, pour que les travailleurs sociaux soient revalorisés.

Un tel projet ne peut reposer sur la seule bonne volonté des personnes. Il faut pour le diriger un véritable engagement et une sérieuse continuité. Et cela se doit d’être reconnu, notamment sous la forme d’une indemnité pécuniaire et par des moyens provenant du public ou du privé.

On ne peut plus confondre charité ou assistance et action sociale au XXIe siècle. La première est morale (souvent chrétienne), la seconde est professionnelle et codifiée dans la loi, les règles et la reconnaissance rémunérée de ses acteurs.

Faut-il être payé dans le social quand on est un élu politique ? On admet généralement qu’un élu politique peut avoir une activité professionnelle. On peut être député-bourgmestre et avocat, député-échevin et lobbyiste, bourgmestre et administrateur de société commerciale, député et faire du business avec l’étranger, échevin et directeur d’une administration régionale, président d’un CPAS et vice-président d’une société régionale de financement et encore cumuler d’autres fonctions. Tout ce qui est énuméré ici correspond au profil de personnalités politiques en place. Mais pourquoi est-il inconcevable d’être bourgmestre et administrateur d’une entreprise sociale privée ? La question ne porte pas sur le niveau de rémunération : la différence est énorme et ne penche pas en faveur du social, s’il est besoin de le préciser. La question ne porte pas non plus sur la provenance de l’argent des rémunérations, puisqu’elles ne sont pas supportées par les deniers publics.

Pourquoi faire une distinction entre l’activité privée de conseil ou de gestion financière et celle de gestion sociale ? Selon quels critères et quelles règles ? Fixées où et par qui ? La morale et l’éthique n’ont rien à voir dans cette affaire.

Donc, reprenons l’air du temps : « Vous êtes payé avec l’argent des pauvres. »