Clair-obscur en chartreuse - Mary Play-Parlange - E-Book

Clair-obscur en chartreuse E-Book

Mary Play-Parlange

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Beschreibung

Enquête duelle.

Dualité, maître-mot de cette enquête à tiroirs où se côtoient deux régions sans lien apparent, deux peintres d’époques différentes, deux flics qui ne se connaissent pas : Touraine et Provence, Le Caravage et Cézanne, Melinda Fields et Diego Martelly. Ailleurs et ici, hier et aujourd’hui, elle et lui, marchez dans leurs pas, vous ne le regretterez pas !

Ailleurs et ici, hier et aujourd’hui, elle et lui, marchez dans leurs pas.

EXTRAIT

Le train ralentit, freine puis s’arrête. Décidément, ça ne va pas, encore heureux qu’il n’ait que ce petit sac à trimballer. Un peu d’air lui fera du bien. Il respire un grand coup, Faustine sera sûrement en retard, elle est toujours en retard quand elle vient le chercher ; en plus, c’est lui qui se fera engueuler. Sur le parvis de la gare, en haut des grands escaliers il jette un regard ému à la Bonne Mère illuminée qui protège la ville, cette ville où il se dit qu’en fait il aurait bien aimé vivre ; mais certainement pas mourir, pas maintenant…

À PROPOS DES AUTEURS

Une rencontre sur les bancs du collège, des retrouvailles bien des années plus tard… quand deux femmes font une auteure. Cheminer de concert pour offrir à ses lecteurs un partition au rythme diablement syncopé, voilà  le défi que relève Mary Play-Parlange dans son quatrième polar.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Mary Play-Parlange

Clair-obscur en Chartreuse

policier

ISBN : 978-2-35962-559-2

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal novembre 2013

©couverture Woolley pour Ex Aequo

©2013 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

Sommaire

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

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20

21

ÉPILOGUE

POSTFACE

ANNEXE

Dans la même collection

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011

Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaise – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012

La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012

L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012

Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012

La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012

Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012

7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012

Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012

Outrages – René Cyr –2012

Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012

La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012

Engrenages – René Cyr - 2012

Hyckz – Muriel combarnous - 2012

La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012

Prophétie – Johann Etienne – 2012

Léonis Tenebrae – Jean-François Thiery – 2012

Crocs – Patrice Woolley – 2012

RIP – Frédéric Coudron – 2012

Ténèbres – Damien Coudier – 2012

Mauvais sang – David Max Benoliel - 2013

Le cercle du Chaos – Fabio M Mitchelli – 2013

Le Cœur Noir – axelle Fersen – 2013

Transferts – Fabio M Mitchelli – 2013

La malédiction du soleil – Mary Play-Parlange – 2013

La théorie des ombres – Aden V Alastair – 2013

Green Gardenia – Muriel Mourgue – 2013

Effets secondaires – Thierry Dufrenne - 2013

Le plan – Johann Etienne - 2013

Eliza – David Max Benoliel - 2013

Les opales du crime – Mary Play Parlange – 2013

Association de malfaiteuses – Muriel Mourgue - 2013

Triades sur Seine – Yves Daniel Crouzet – 2013

À feu et à sang – Bruno Lassalle – 2013

Black Diamond – Muriel Mourgue & Dominique Dessort - 2013

Le reflet de la Salamandre – Philippe Boizart – 2013

Témoin distant – Isabelle Brottier - 2013

Le masque de Janus – Frédéric Coudron - 2013

La chapelle des damnés – Samuel Gance - 2013

Clair-obscur en Chartreuse – Mary Play-Parlange - 2013

Du même auteur

Accents Graves - 2012

La mort à pleines dents - 2012

La malédiction du soleil –2013

Les opales du crime – 2013

Clair-obscur en Chartreuse - 2013

1

4 mars 1589

Il ignore où il se trouve.

Les autres l’ont emmené de force.

Un vaste espace, un espace vide, cela il en est sûr : chaque pas résonne, tout fait écho.

Les autres lui ont bandé les yeux.

Une grange, une remise ? En tout cas, pas une cave, l’air circule en courants glacés.

Les autres l’ont bâillonné.

Il est attaché sur un siège en pierre : c’est froid, dur, rigide. Les mains liées derrière le dos, les pieds ficelés.

Les autres ne l’ont pas touché, pas encore.

Il entend la voix, cette voix qu’il reconnaîtrait entre mille.

Elle dit :

« Tu as joué, tu as perdu.

Tu as trahi, tu dois payer. »

Il a cru qu’il pouvait se passer d’eux.

Il a cru qu’il pouvait agir en solitaire.

Les autres ne lui feront pas de cadeau.

Il sait que la voix a raison. Il a manqué à la règle.

Il mérite un châtiment.

Les autres se concertent, ils statuent sur son sort.

Il sent leur présence, proche ou lointaine, il ne peut dire.

Il a perdu ses repères. Il attend le jugement.

La voix résonne à nouveau :

« Jusqu’à présent, tu nous as fidèlement accompagnés.

Tu n’as failli qu’une fois. Tu mérites notre indulgence.

Nous te laissons une chance. À toi de la saisir. »

Il perçoit qu’on vient vers lui, les liens se dénouent, on enlève son bâillon.

Il respire un grand coup.

La voix ordonne :

« N’ouvre les yeux que lorsque le silence sera complet. »

Les pas s’éloignent, il reste un long moment assis à guetter le moindre bruit.

Il sait que transgresser l’ordre lui coûterait la vie.

Il finit par soulever ses paupières.

D’abord, il ne voit rien, rien du tout.

Peu à peu, ses yeux s’habituent à l’obscurité. Au fond de la pièce, il distingue une masse compacte.

Il essaie de se lever, vacille, retombe, se relève à nouveau.

Il se dirige vers la forme faiblement éclairée.

Quand il arrive tout près, il reconnaît un autel, l’autel d’une église.

C’est un rayon de lune qui au travers d’un vitrail répand une lueur blanche.

Il tourne sur lui-même, il est dans une chapelle, une chapelle ronde entièrement vide.

Il hésite, avance à pas comptés jusqu’au portail.

Il l’ouvre d’un coup, ressent à cet instant le froid mordant.

Le vent agite les branches, une chouette ulule au loin.

La pleine lune éclaire une prairie d’herbe rase.

Il tremble, de froid, de peur. Il n’a qu’un but, leur échapper.

Il s’élance vers la forêt refuge pour s’y cacher. Les autres ne doivent pas le retrouver.

Il se met à courir, à courir de plus en plus vite, à courir à perdre haleine.

Il a rejoint le bois protecteur.

Il est sauvé, ralentit pour reprendre son souffle.

Son souffle s’arrête net, la douleur le transperce.

Il tombe face contre terre.

***

2

Chris l’aperçoit sur l’estrade au fond du café, un peu à l’écart derrière le monumental comptoir de chêne. Elle lui fait un discret signe de la main. Sa lumineuse blondeur contraste avec la masse des étudiants qui fréquentent d’ordinaire ce bistrot à l’ancienne.

— Toujours en retard ! s’agace Isabelle. J’ai fini par passer la commande comme la dernière fois.

À peine le temps de s’asseoir sur une des antiques chaises en bois, le garçon dépose les deux espressos sur la table lustrée par des générations de clients.

— Tu as fait bon voyage ?

— Un peu long, mais sans incident. Vivement un TGV direct Berlin-Tours, s’exclame-t-il en contenant son rire sonore d’Américain démonstratif et sans complexes.

Il se cale au fond de son siège, essaie de caser ses jambes, rajuste ses lunettes d’écaille avant de déclarer la mine réjouie :

— Bingo ! On va toucher le gros lot !

— Parle moins fort, pas la peine d’attirer l’attention.

17 heures, il fait presque nuit. La place Plumereau se vide de ses passants à la recherche d’un peu de chaleur dans les bars qui la bordent. Les lampes aux couleurs chaudes du « Vieux Mûrier » recréent l’intimité appréciée par les habitués.

— Tu l’as apportée ? murmure-t-elle.

— Oui bien sûr, qu’est-ce que tu crois !

— Je n’en peux plus d’attendre, j’ai hâte de voir cette merveille.

— Je te le confirme, c’est vraiment une merveille. Un peu de patience, tu l’auras pour toi pendant quelques heures. Tu pourras la contempler à loisir. Mais pas de connerie, ajoute-t-il, une lueur mauvaise dans le regard.

— Et pour la suite ?

— Pas de changement, elle sera récupérée dans les conditions habituelles.

Peu après, Isabelle Jacob ressort du café tenant en bandoulière le sac de cuir noir déposé par Chris White à ses pieds.

Elle regagne d’une démarche alerte la rue de la Scellerie presque déserte et s’engouffre dans l’escalier menant à l’appartement au-dessus de sa galerie d’art.

Bougies allumées, Juliénas 2005 carafé, les deux verres posés sur la table basse, elle l’attend assise au fond du canapé taupe qui se découpe sur les murs immaculés. Bientôt vingt-deux heures, elle s’apprête à allumer une autre cigarette lorsqu’il sonne enfin. Sans prononcer un mot, il l’enlace, l’embrasse, l’entraîne jusqu’au sofa où elle reprend sa respiration.

— Olivier, il faut que…

Il plaque une main sur sa bouche, relève d’un geste impatient sa jupe étroite et se glisse entre ses cuisses. Oubliant tout, elle s’abandonne sans retenue aux caresses de son amant. Il lui fait l’amour, il la domine et elle aime ça.

Redescendue sur terre, elle remplit les verres :

— À ta nouvelle mission !

— Au téléphone, tu étais bien mystérieuse…

— Et pour cause ! Cette fois, il s’agit d’un vrai.

— Tu plaisantes ! D’un vrai quoi ?

— Attends, je vais te montrer.

Dès qu’il a la toile sous les yeux, pétrifié, son visage se décompose. Inquiète, elle lui prend la main :

— Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu vois un fantôme !

D’abord il ne l’entend pas, puis il finit par balbutier :

— C’est un peu ça…

Les premiers instants de stupeur passés, fébrile, les pommettes rouges d’excitation, il remplit les verres à nouveau et s’écrie en levant le sien :

— Isa, ça y est, la chance de notre vie ! Tout va changer pour nous. Elle ne pourra pas résister.

— Je ne comprends rien à ce que tu dis, j’espère seulement que tu n’as pas d’idées tordues et que tu mesures les risques qu’on prendrait. On ne plaisante pas avec Lui.

***

Schizophrénie ordinaire d’un esprit en plein doute… Tiraillé, harcelé par les voix qui l’ont assailli toute la nuit, Olivier Lormeau tourne en rond dans son bureau.

Voix grave légèrement rauque d’Isabelle, objective et sensée.

Voix intérieure venue du fond des tripes, inquiétante et insistante qui en sourdine crie « attention ! »

Et la voix de tête aiguë, impérieuse et obsédante qui couvre les autres, celle à qui on ne peut dire non et vous assure que le risque est nécessaire pour atteindre son but.

Il les entend toutes, n’en écoute qu’une. Assourdissante, elle l’a convaincu du génie de son plan. Il est un homme d’affaires, un vrai, il va leur en donner la preuve éclatante.

Il contemple un moment le chef-d’œuvre étalé devant lui avant de l’enfermer soigneusement dans le coffre dont personne d’autre ne possède la clé. Lorsqu’il sort enfin, sa décision est prise.

Il n’est pas 18 heures quand il reprend la route vers Tours. La jeune femme est seule dans la galerie ; assise au fond, elle met la dernière main à l’exposition qu’elle consacre dans une semaine à Arthur Hartmann, un peintre dont les œuvres, elle en est sûre, seront cotées sur le marché de l’art dès son passage chez elle. Elle est reconnue dans le milieu pour son instinct et son aptitude à découvrir de nouveaux talents. Sa qualité d’expert avertie, réputée pour parler vrai sur un marché de l’art aux fonctionnements traditionnellement opaques lui confère parmi ses collègues une aura non usurpée. Elle a été sollicitée maintes fois pour s’installer à Paris. Elle a toujours refusé, convaincue que la Touraine, berceau de la Renaissance offre aux artistes un cadre exceptionnel pour affirmer leurs dons aux yeux du monde.

Dès qu’elle aperçoit Olivier, elle réalise à sa mine triomphante qu’il a fait son choix et que ce n’est pas le bon.

— Tu es complètement fou ! Comment tu leur expliqueras que tu vas garder ce Cézanne pour une transaction personnelle ? Tu ne comprends pas que tu es enchaîné à l’organisation par un lien indéfectible et que tu n’y peux plus rien ? Tu ne penses pas qu’ils laisseront filer une affaire aussi juteuse !

— Mais…

— Tais-toi ! Tu es vraiment inconscient ! Ils récupéreront ce qui leur revient par n’importe quel moyen. On dirait que tu ne mesures pas le danger que tu cours. Et moi avec.

— C’est toi qui ne comprends rien, rétorque-t-il furieux.

Dans un haussement d’épaules dédaigneux, il claque la porte et disparaît sans un mot.

***

5 mars 1589

Le loup s’arrête, aux aguets. Immobile il flaire l’odeur du sang qui le guide jusqu’à la forme affalée sur la mousse. La bête affamée renifle la chair offerte à sa voracité de fin d’hiver. Le vieux mâle solitaire n’a rien mangé depuis longtemps, la neige qui a tout recouvert pendant des jours et des jours commence à peine à fondre. La gueule ouverte il s’apprête à dévorer sa proie quand un étrange instinct, brusquement, le retient. Il s’enfuit dans l’épaisseur de la forêt.

***

3

— Gilles, veillez bien surtout à redonner « leur » chambre aux Van Smortens. Ils étaient désolés hier soir de ne pas avoir la « Château Noir » comme d’habitude.

— Pas de souci, Madame. J’ai prévenu la réception et donné mes instructions à Mme Saulnier. Ils ont beaucoup apprécié les calissons, ajoute-t-il en souriant.

— Merci, Gilles, je ne sais pas ce que je ferais sans vous. Pouvez-vous demander qu’on me monte un cappuccino ?

Dès qu’il est sorti du bureau, Faustine de Souleyrand pivote sur son siège de cuir et contemple par la fenêtre la longue allée bordée de cyprès centenaires qui mène au Mas des Baigneuses. Déjà dix ans qu’elle gère d’une main de fer ce vaste domaine, propriété de sa famille depuis des générations.

Elle l’a transformé en résidence de luxe très prisée par une clientèle triée sur le volet. De riches étrangers en majorité qui, sous prétexte de s’immerger au cœur des paysages peints par Cézanne, dépensent sans compter. L’alibi culturel, voilà le secret de sa réussite. À quelques kilomètres d’Aix-en-Provence, elle a fait de cette bastide du XVIIIe siècle un lieu d’exception où les réservations sont prises des mois à l’avance. Des hôtes du monde entier s’enorgueillissent d’avoir séjourné au pied de la Montagne Sainte-Victoire.

On frappe discrètement :

— Madame, le tapissier voudrait vous montrer les échantillons de tissus qu’il a sélectionnés pour les tentures du « Rocher Rouge ».

— Je suis à lui dans une minute, juste le temps d’envoyer un message urgent.

Quand vers 14 heures elle s’isole selon son habitude pour une courte sieste, Faustine jette un œil sur son écran. Olivier ne s’est pas encore manifesté, lui qui en général répond par retour. Contrariée, elle ne parvient pas à se détendre et lui renvoie un mail insistant :

« Confirme-moi vite que tu n’as pas oublié notre rendez-vous chez Maître Baron. Je viendrai te chercher à la descente du TGV comme convenu. Tu sais combien c’est important. »

Régler les modalités de leur divorce ne se réduit pas à une simple formalité administrative : les sommes en jeu sont considérables et les intérêts pas vraiment conciliables !

***

Traqué par la Mort, happé par le vide d’un gouffre sans fond, broyé dans le vortex des folles ambitions, Olivier Lormeau poursuit sa chute inexorable vers les Enfers ; sans atteindre le succès convoité.

La sonnerie du réveil le sauve des démons qui le harcèlent, il est en nage. Un long jet d’eau glacée dilue les cauchemars de la nuit et les noie dans le siphon de la douche. Revenu dans le monde du réel, planté devant le grand miroir de la salle de bains il sourit à son image. Son optimisme reprend le dessus, il retrouve en quelques minutes la confiance en ses capacités, la foi en lui-même perdue au fil de son mariage avec Faustine.

Il s’habille avec soin. Il a ce matin un rendez-vous important, il se doit d’impressionner son interlocuteur, cette canaille de Marquis qui le tient pour quantité négligeable et n’a encore aucune idée de l’homme nouveau à qui il aura à faire. Il n’a pas la moindre confiance en ce vieux grigou de Louvensac qui compte lui extorquer une véritable fortune en échange de son équipage de chasse à courre et d’une partie de ses bois. Ça marche peut-être avec Faustine, plus impressionnée par les apparences des gens que par leur personnalité profonde, mais c’est maintenant lui le patron. Ou tout comme…

Il meurt de faim. Avant de descendre aux cuisines boire son café et engloutir deux ou trois croissants chauds, il entre dans son bureau. Il sort du coffre-fort l’atout maître de sa réussite future. Il saisit son Smartphone et prend la meilleure photo de toute sa vie. Au moment d’enfouir l’appareil dans la poche de sa veste, il contemple avec gourmandise le cliché qu’il vient de prendre ; « Bravo et merci ! » s’exclame-t-il à l’adresse du peintre aixois ; « à nous deux on fait du bon boulot. On tient notre revanche, toi pour ce qu’ils t’ont fait et moi pour le reste ».

***

La revue d’inspection quotidienne de la patronne est redoutée par l’ensemble du personnel. Chaque jour Faustine de Souleyrand fait le tour des neuf suites que compte le Mas des Baigneuses, chacune baptisée du nom d’un tableau de Cézanne. Aujourd’hui Mme Saulnier, la responsable de l’hébergement la sent d’humeur chagrine, elle ne laissera rien passer.

— Regardez cette trace rosée sur la housse de couette. Claudine, il faut me changer cela.

— Tout de suite, Madame.

— Avez-vous vérifié le débit du jacuzzi dans « Le Grand Pin » ?

— Oui, oui c’est fait.

Elles arpentent côte à côte le corridor lambrissé du deuxième étage, frappent à la porte du « Château Noir ».

— J’espère que tout va bien, Monsieur Van Smortens ?

— Absolument, ma femme et moi sommes ravis d’avoir retrouvé notre petite maison en Provence, répond son interlocuteur avec un fort accent hollandais.

— Je vous rappelle la causerie autour de Cézanne et Picasso, demain soir.

— Ah, intéressant, n’est-ce pas ma chérie ?

Du fond de la pièce, une voix fluette approuve avec enthousiasme.

— Eh bien, nous serons heureux de vous compter parmi nous à 19 heures dans le salon bleu. Bon après-midi ensoleillé.

Avant de descendre aux cuisines, Faustine repasse dans son bureau. Toujours rien d’Olivier.

Elle parcourt ensuite avec le Chef les menus du dîner qui font la part belle à la truffe du Luberon puis se dirige vers la salle du restaurant pour s’assurer que le couvert est dressé conformément aux exigences de son étoile au Michelin.

Elle termine sa tournée par la cave où elle s’attarde devant la réserve de vins régionaux que son sommelier se propose de faire découvrir aux clients : Château Simone, Châteauneuf du Pape, Gigondas rouges, Cassis blancs, Bandol rosés… n’ont rien à envier à nombre de crus du Bordelais.

À tout juste quarante ans Faustine de Souleyrand, brune de taille moyenne, cultive son physique méditerranéen : elle ombre ses yeux noirs d’une légère touche de khôl et partage ses longs cheveux en deux bandeaux lisses tressés dans la nuque qui lui dégagent le visage, mettant en valeur sa carnation sans défaut et le dessin régulier de ses sourcils. Elle s’habille de vêtements de marque toujours dans des tonalités foncées pour affiner sa silhouette gironde. Elle ne porte que des bijoux en or agrémentés parfois d’une pierre précieuse. Un sourire convenu vient compléter cet ensemble où rien ne détone.

Elle impressionne souvent, fascine parfois, mais n’inspire jamais la sympathie.

Devant le silence obstiné de son futur ex-mari, Faustine se décide à appeler Alain Meunier, sous-directeur de la Chartreuse du Val, l’établissement qu’Olivier dirige en Touraine :

— Désolé, Faustine, mais nous ne l’avons pas vu de la journée. On ne peut pas le joindre, il est à l’extérieur pour discuter d’une affaire très importante.

— Une affaire très importante, tiens donc ! Quand Monsieur daignera réapparaître dis-lui qu’il doit impérativement me rappeler, répond-elle en proie à une sourde colère sous son calme apparent.

***

— Salut, beau gosse ! Tu viens parler business avec l’ancêtre ?

Olivier ne supporte pas les familiarités. Il fait cependant une exception pour la jeune femme qui l’invite à pénétrer dans le hall du château. Il la connaît depuis l’enfance, lorsqu’ils étaient assis l’un à côté de l’autre sur les bancs de l’école. Mignonne, gentille et pas très futée, Clémentine Favier a finalement réussi à se hisser en haut de l’échelle sociale en épousant Pierre-Édouard de Louvensac dont à part elle, aucune jeune fille sensée n’aurait voulu. Joueur, buveur, coureur, elle l’a connu au bar du village où debout derrière son comptoir elle validait les grilles de quinté+ et autres rapidos qu’il cochait à longueur de journée. Grillé dans tous les cercles de jeu du coin, il avait momentanément délaissé le poker dont l’avènement des sites en ligne lui a rendu le goût.

— Salut, Clem, il m’attend et pour une fois je suis à l’heure.

— À plus. Ne te fais pas manger tout cru…

— T’inquiète, ce coup-ci, c’est pas lui le chasseur.

Olivier se demande encore comment Clémentine supporte un type pareil. Il fallait qu’elle ait vraiment besoin de se sortir de son milieu familial où alcoolisme et inceste font écho à la misère. Il ressemble à un crapaud avec ses bajoues et ses yeux globuleux. La soixantaine juste dépassée, il se lève difficilement de son fauteuil, usé par les excès, affaibli par deux infarctus successifs. Ses dettes de jeu le forcent à mettre en vente une partie de son domaine. Il n’a plus les moyens d’entretenir ni sa meute ni ses gens.

Faustine n’est pas hostile au rachat des biens du Marquis, mais elle s’oppose à son mari sur un point crucial. Elle estime que tout doit rester en l’état : les parties de chasse auront lieu au Château et le nom de « Louvensac » leur sera irrémédiablement associé. Pas question d’attirer n’importe qui. Bien entendu Pierre-Édouard se rallie à la proposition de Madame de Souleyrand et cette entente cordiale entre aristocrates bien nés agace Olivier Lormeau au plus haut point.

— Bonjour, cher ami, alors, où en sommes-nous ? Vous avez réfléchi ?

Olivier prend place dans un canapé Louis XVI pas très confortable, mais certifié d’époque, accepte un whisky et refuse un cigare. À 11 heures du matin, il ne faut pas exagérer. On veut lui en mettre plein la vue, mais quand même...

— La situation a évolué depuis notre première rencontre. J’ai peur que vous ne deviez accepter MA proposition : je conclus la vente et je rapatrie tout à la Chartreuse pour le plus grand confort des clients de l’hôtel qui n’auront pas à se déplacer.

— Qu’est-ce qui vous prend ? Madame votre épouse m’avait assuré que…

— Madame mon épouse n’a plus son mot à dire, rétorque vivement Olivier. Vous connaissez mes conditions, c’est à prendre ou à laisser.

Le visage du Marquis s’empourpre et vire au cramoisi, il manque s’étrangler de rage et Olivier craint un instant de le voir s’effondrer devant lui.

— Vous ne pouvez pas faire ça, la tradition, le nom…