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De « la maison brûle et nous regardons ailleurs » à la Convention citoyenne sur le climat, ce livre décrypte près de vingt ans de politiques climatiques et déconstruit le mythe d’une excellence climatique française. Il fait le tri entre les discours des présidents français, les illusions qu’ils génèrent et leurs échecs à réduire l’importante empreinte climatique de la France. Car si Emmanuel Macron aime à s’afficher en champion du climat, il s’inscrit en réalité dans la continuité de ses prédécesseurs qui, comme lui, ont privilégié l’esbroufe politique à l’action climatique.
Canicules historiques, sécheresses à répétition et inondations...cet ouvrage rappelle que cette fin de décennie aura été marquée par une série d’évènements extrêmes plongeant la France
dans la réalité des dérèglements climatiques. Elle aura aussi été marquée par l’émergence de mouvements de citoyens reprochant à l’État son inaction face à l’urgence climatique.
Face à ce constat, cet ouvrage expose trois ruptures politiques essentielles : avec une vision économique fondée l’extraction des ressources naturelles et la consommation de produits neufs, avec les pratiques des responsables politiques.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cyrille Cormier est ingénieur, conférencier et spécialiste des politiques énergétiques et climatiques. Porte-parole de Greenpeace de 2011 à 2019, il est l’auteur de plusieurs études de référence, dont
Scénario de transition énergétique pour la France (2013) et
Le coût de production futur du nucléaire exploité au-delà de 40 ans (2014).
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Veröffentlichungsjahr: 2020
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À Niloufar Bayani, Taher Ghadirian, Houman Jowkar, Amirhossein Khaleghi, Abdolreza Kouhpayeh, Sepideh Kashani, Morad Tahbaz et Sam Radjabi, huit défenseurs de l’environnement emprisonnés depuis janvier 2017 à la prison d’Évin de Téhéran. Par leurs études et leur recensement de terrain, ils ont contribué à protéger les guépards d’Iran menacés d’extinction.
Ces femmes et ces hommes, spécialistes reconnus de la faune et tous passionnés de la nature iranienne, sont des personnes de cœur et d’esprit. Ils ne sont ni des menaces, ni des ennemis.
Chaque journée de liberté dont ils sont privés est une peine douloureuse pour eux, pour leurs familles et leurs amis.
Pensons à eux ainsi qu’aux centaines d’autres défenseurs de l’environnement et du climat emprisonnés et menacés dans le monde. Parlons d’eux chaque jour, pour que cessent leurs détentions arbitraires et les mauvais traitements qui leur sont réservés.
À toi, Sam, mon très cher ami.
Moi qui ne suis pas Français, je suis toujours frappé à quel point les Français minorent l’influence de leur pays. Quand je donne une conférence sur le climat, il se trouve toujours de nombreux spectateurs qui se sentent impuissants dans la lutte contre le changement climatique, et rejettent la faute sur leur gouvernement ou les multinationales. Et il y a aussi ceux qui estiment que la France fait sa part, mais ne peut rien contre la Chine ou les États-Unis.
De plus en plus, la lutte contre le changement climatique s’envisage dans un cadre national ou individuel : il s’agit de faire sa part. Et une fois qu’on aura fait sa part, on estimera volontiers qu’on a accompli son devoir, et que c’est désormais aux autres d’agir. Comme si les émissions des autres ne nous concernaient plus.
Cette logique est mortifère : elle conduit à l’action individuelle, non coordonnée, accomplie davantage dans la poursuite d’une exigence morale personnelle que dans celle d’un objectif commun. À cet égard, la déconnexion qui existe dans l’Accord de Paris entre l’objectif commun – 2 °C d’augmentation de la température d’ici 2100 – et la somme des objectifs nationaux est éloquente. Si on additionne les engagements pris par les différents États au moment de l’Accord de Paris, on obtient une augmentation de la température moyenne de 3,5 °C d’ici la fin du siècle, dans l’hypothèse – très optimiste – où chacun respecterait ses engagements. À l’heure où j’écris ces lignes, c’est le cas d’environ 10 % des pays signataires seulement. Comme si des étudiants se fixaient un objectif de moyenne collective de 16/20 avant un examen, mais visaient chacun 10/20 au moment d’étudier.
Faire sa part, ce n’est pas assez. Ce n’est pas assez au niveau individuel, ce n’est pas assez non plus au niveau national. On estime qu’entre 25 % et 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’un pays sont déterminées par les comportements individuels de ses habitants. En d’autres termes, les actes que nous posons en tant que consommateurs représentent environ un tiers des émissions de la France. Si l’on veut tenir les objectifs de l’Accord de Paris, nous devrons à la fois agir individuellement comme consommateurs, mais nous devrons aussi et surtout agir collectivement comme citoyens. Or, de plus en plus de citoyens se sentent dépossédés des choix collectifs, comme si ceux-ci étaient décidés par des instances sur lesquelles ils n’auraient aucune prise. Cette crise de la démocratie représentative, qui aliène aux citoyens leur capacité à peser sur les choix collectifs, est une catastrophe pour la lutte contre le changement climatique.
Elle se double d’une tendance à ne plus agir que dans le cadre de ses frontières nationales, au niveau gouvernemental. Ce « nationalisme climatique », selon lequel chaque État devrait « faire sa part », est une autre catastrophe. La France représente 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour autant, sa responsabilité se limite-t-elle à 1 % dans la lutte contre le changement climatique ? Certainement pas.
D’abord parce que la France est également responsable d’un grand nombre d’émissions qui ne sont pas comptabilisées dans ses inventaires nationaux. Certaines des multinationales parmi les plus émettrices de gaz à effet de serre sont françaises, de Renault-Nissan, n° 1 mondial de l’automobile, à Total, n° 10 du pétrole, en passant par Lafarge-Holcim, n° 1 du ciment. Si la France se contente de faire « sa part », il y a un grand nombre d’émissions de gaz à effet de serre dont personne ne s’occupera jamais – et dont personne ne semble d’ailleurs vouloir s’occuper, comme le souligne très justement ce livre.
Et puis, et peut-être surtout, la France conserve dans le monde un pouvoir d’influence considérable. Ce pouvoir d’influence ne tient pas seulement à son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, mais aussi à son impressionnant réseau diplomatique ou à son prestige culturel. Je suis toujours stupéfait quand des Français me disent que leur pays est impuissant ou ne compte pas sur la scène internationale, comme s’ils étaient citoyens du Paraguay ou du Lesotho… La France conserve une capacité de rassemblement considérable, dont le succès de la COP21 est sans doute la plus éclatante démonstration. C’est pour cela que la France ne peut pas se contenter de faire sa part. Et c’est pour cela que l’inaction de ses présidents successifs sur le sujet est coupable.
C’est ce que ce livre montre remarquablement : comment les différents présidents ont négligé l’importance de la lutte contre le changement climatique. Il y a bien sûr plusieurs raisons à cela, sur lesquelles Cyrille Cormier revient en détails, mais je voudrais en retenir une en particulier : l’ignorance. Ou plutôt, la méconnaissance de l’importance de l’enjeu.
Le 12 décembre 2016, je me trouvais par hasard dans le bureau de Laurent Fabius au Conseil constitutionnel, pour réaliser un entretien. C’était la date du premier anniversaire de l’Accord de Paris. Personne n’en parlait. Aucun média n’avait relevé la date. Et manifestement, le président Hollande avait également oublié l’anniversaire. Laurent Fabius en était profondément dépité. Ce qui était sans doute le plus grand succès du quinquennat sur le plan diplomatique était déjà oublié, un an après.
Le 12 décembre 2017, Emmanuel Macron, qui n’avait joué aucun rôle dans la signature de l’Accord de Paris, se saisissait de l’occasion du deuxième anniversaire de celui-ci pour reprendre l’initiative diplomatique et organiser un sommet international de la finance pour le climat, le One Planet Summit. Trois ans plus tard, l’activisme diplomatique sur ce dossier a fait long feu.
Il importe pourtant de relancer la coopération internationale sur le climat. Sans cette coopération, il n’y a pas d’issue possible. C’est la responsabilité première de la France, et celle de son président. Ou peut-être de sa présidente… si vous lisez ces lignes après mai 2022. Faire sa part, c’est une autre forme de démission, qui ne dit pas son nom.
Octobre 2020 François Gemenne
François Gemenne enseigne les politiques du climat et des migrations dans différentes universités, notamment Sciences Po Paris et à Bruxelles. Chercheur du FNRS à l’université de Liège, il y dirige l’Observatoire Hugo, un centre de recherche sur l’environnement et les migrations. François Gemenne est l’un des auteurs du 6e rapport d’évaluation du GIEC (AR6, WGII) à paraître en 2022.
Au travers de ce court ouvrage, j’ai voulu témoigner de ce que j’ai vu, entendu et découvert de l’attitude de la France face à la crise climatique globale et du rôle spécifique que jouent les présidents de la République.
Dans un monde où le climat change et transforme notre environnement pour toujours, chaque pays doit prendre une large part de responsabilité et d’action, et la France ne doit pas faire exception. Cependant, son siège permanent au conseil de l’ONU, son influence économique globale, sa présence au G7, ainsi que son rôle central au sein de l’Union européenne, traduisent une influence sur la scène politique et économique internationale qui lui impose de prendre une large part dans la résolution de la crise climatique. La France doit notamment s’assurer que l’effort global sera commun et partagé entre l’ensemble des pays du monde, et qu’il sera par ailleurs suffisant pour que les émissions de gaz à effet de serre mondiales soient rapidement réduites et le réchauffement global endigué. Sa capacité à le faire dépendra de son influence sur la scène internationale, mais aussi en grande partie de sa propre vertu climatique. Car comment convaincre les pays d’Europe et les puissances économiques du G7 d’agir avec responsabilité et solidarité si l’on n’est pas soi-même irréprochable ?
Après quinze années passées à promouvoir les transitions écologiques au sein des mouvements politiques et d’associations, à solliciter les cabinets ministériels, les députés et les sénateurs, à espérer mobiliser les principaux acteurs politiques et économiques du pays dans une lutte climatique sans relâche, mon constat est sans appel : non seulement les dirigeants français n’ont intégré ni la réalité des causes ni l’ampleur des impacts du changement climatique dans leurs politiques, mais ils ont agi avec cynisme, installant vis-à-vis des Français une communication trompeuse, en décalage avec leurs actions et leurs résultats. Une attitude qui aura conduit en vingt ans à une faillite des politiques climatiques de la France, laissant vacant le rôle de leader auquel la France a souvent prétendu dans la lutte climatique internationale. Une attitude qui contribue aussi à la dégradation déjà vive de la relation de confiance entre les dirigeants et les citoyens, au risque, pour nos présidents actuels et futurs, de ne plus savoir convaincre, de ne plus pouvoir agir.
Par cet ouvrage, j’ai voulu décrypter l’action climatique des présidents de la République du XXIe siècle : les stratégies de communication politique, les dynamiques au sein des secteurs économiques, mais aussi les défaillances de l’État à mettre en œuvre des politiques efficaces ainsi que les tactiques utilisées pour éviter d’en rendre compte.
Alors que le réchauffement global s’accélère et que ses impacts se font plus virulents que jamais, beaucoup a été dit ces dernières années sur le rôle des citoyens. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs déjà débuté leur propre transition : ils participent au financement des projets d’énergie renouvelable, réduisent les gaspillages et les déchets, consomment moins de viande, ou encore utilisent plus souvent le vélo et le train qu’auparavant. Les communautés de communes, les métropoles, les départements et les régions ont aussi la possibilité – certains le font déjà – de mener des transformations importantes en développant les pistes cyclables et les transports en commun, en aidant à la rénovation des habitations, en favorisant le bio et les menus végétariens dans la restauration collective, en limitant la publicité dans l’espace public ou encore en améliorant la collecte de déchets et le recyclage. Mais ni les citoyens, ni les territoires ne peuvent à eux seuls transformer les pratiques de l’industrie, de l’agriculture, ni modifier les stratégies de consommation et de production ou encore les règles commerciales internationales. Tout au plus, les efforts de chacun permettront de réduire d’un quart l’empreinte carbone du pays1. Soyons-en bien conscients : sans coopération soutenue de l’État, les gestes citoyens et les transitions des territoires resteront insuffisants, tant s’en faut, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Au regard de l’urgence à mobiliser les moyens nécessaires à la lutte contre les dérèglements climatiques, il m’a semblé utile de revenir sur le rôle central de l’État. L’action politique doit entrer dans une phase de rupture sans précédent avec les pratiques politiques et les activités économiques qui alimentent le dérèglement climatique global. À cette condition seulement, chaque citoyen, chaque territoire, mais aussi chaque entreprise aurunt les capacités d’aller au bout des transitions indispensables à la lutte contre le changement climatique.
Pour que les présidents de la République et les gouvernements – actuels et futurs – prennent enfin les décisions adaptées, il est nécessaire que les citoyens exercent une surveillance plus étroite des politiques publiques. Ils doivent pour cela pouvoir mieux comprendre les enjeux de la lutte contre les dérèglements climatiques ainsi que les actions indispensables à mener. Il leur faut enfin identifier l’ensemble des résistances, y compris au sein de l’État, qui s’opposent à la mise en œuvre des mesures les plus radicales autant qu’incontournables.
1. « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’État face à l’urgence climatique », 2019, Carbone 4.
« Ce qui s’est passé il y a maintenant quelques jours à Saint Martin et Saint Barthélemy, c’est une catastrophe naturelle dont nous ne trouvons de précédent qu’en 1931 dans la région. Donc, c’est quelque chose d’inédit, profondément, qu’on ne peut comparer à aucun événement météorologique connu dans les dernières décennies. […] On ne peut pas anticiper ce qui n’est pas anticipable, et il faut avoir à ce titre beaucoup d’humilité face aux forces de la nature. »
Emmanuel Macron, le 12 septembre 2017, conférence de presse à Pointe-à-Pitre après le passage de l’ouragan Irma dans les Antilles. En 2016, pourtant, l’ouragan Matthews, lui aussi de catégorie 5, était déjà passé non loin des Antilles françaises.
Nous l’avons perçu ces dernières années : le réchauffement global s’est aussi installé en France. Hausse des températures et événements climatiques extrêmes se sont renforcés, fragilisant les écosystèmes et bouleversant les vies. L’intensification du changement climatique pousse déjà une part importante des Français à chercher les moyens de se protéger de ses conséquences les plus violentes : des canicules plus chaudes, des tempêtes plus fréquentes, ou encore des sécheresses plus longues. Des mouvements citoyens de plus en plus nombreux appellent aussi régulièrement l’État français à une réaction rapide et plus efficace qui permettrait notamment de protéger les plus vulnérables d’entre nous.
Les scientifiques prédisent depuis plusieurs années un changement d’échelle dans les répercussions du changement climatique. Longtemps considéré dans les discours comme un phénomène futur très probable, le changement climatique est devenu certain et actuel. Les dernières années de la décennie auront formé une confirmation parfaite de leurs prévisions : les événements climatiques extrêmes tels que les vagues de chaleur les sécheresses, les tempêtes et les inondations, se multiplient et s’intensifient dans de larges régions du globe.
Si l’on peut désormais dire que la France vit à l’heure du changement climatique, c’est qu’en une décennie, un cap a été franchi. La hausse de la température moyenne du globe dépasse désormais d’1 °C la température moyenne connue il y a près de 200 ans, à la fin de l’ère préindustrielle1. Selon l’Organisation météorologique mondiale, la période de 2015 à 2019 aura été la plus chaude jamais enregistrée sur terre. Pour la France, cela se traduit par une hausse des températures importante, entre 0,6 et 1,4 °C en moyenne ces dernières années2. Mais certaines régions sont plus touchées encore : la température moyenne de l’Arctique durant les hivers 2016 et 2018 dépassait de 6 °C celle des hivers des trente années précédentes3. En juin 2020, les températures au nord de la Sibérie, au-delà du cercle polaire, approchaient les 38 °C, un record absolu dans une région où il aura fait 5 °C plus chaud que les moyennes sur les six premiers mois de l’année 20204. Quelques semaines plus tard, l’air de la vallée de la mort aux États-Unis atteignait 54,4 °C, la température la plus élevée jamais mesurée sur terre5.
Ce réchauffement impacte déjà nos vies, en France comme ailleurs, dans nos villes où l’on étouffe, dans nos campagnes où la sécheresse et les inondations détruisent les champs et les forêts. Mais attention, les scientifiques le rappellent : le réchauffement des températures pourrait très largement doubler d’ici la fin du siècle si nous ne parvenons pas à mettre rapidement fin aux rejets massifs de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
L’année 2019 marquée par le changement climatique
2019 aura été une année terrible et 2020 ne semble pas se différencier. Deuxième année la plus chaude jamais enregistrée selon l’ONU6, 2019 aura vu les glaces de Patagonie, des Alpes, de l’Antarctique comme de l’Arctique fondre plus vite que jamais. Les images diffusées à l’été montrant la fonte des glaces du Groenland font froid dans le dos. Selon l’institut de recherche danois PolarPortal, la journée du 31 juillet aura vu fondre 11 milliards de tonnes de glace, soit l’équivalent de 3 millions de piscines olympiques en une seule journée. Un record ! La même année, les feux se sont abattus sur l’Alaska, le Groenland, la Sibérie, l’Amazonie et l’Australie, détruisant sur leur passage arbres millénaires et habitats somptueux d’une biodiversité jusque-là préservée, massacrant les animaux et détruisant les forêts qui permettent à la terre de respirer. En Australie, les températures ont dépassé de 1,52 °C les températures moyennes connues seulement cinquante années plus tôt, plongeant le pays dans la sécheresse dès le début d’année7. Les incendies, ensuite, auront brûlé des mois jusqu’au début de l’année 2020. En une année, le changement climatique aura provoqué la mort ou le déplacement de plusieurs milliards de reptiles, d’oiseaux, et de mammifères sauvages en Australie8 !
En mars 2019, des centaines des milliers de personnes ont été évacuées en Iran pour se mettre à l’abri d’inondations historiques. Souvenons-nous également des populations du Mozambique, du Malawi et du Zimbabwe qui ont fui la tempête Idai, et des 3,4 millions d’Indiens et de Bengalis qui se sont enfuis à l’approche du cyclone Fani. N’oublions pas enfin la terrible tempête tropicale Dorian qui a ravagé les Bahamas.
Et en France ? L’année 2019 aura conclu la deuxième décennie du XXIe siècle par un strike climatique plongeant notre pays dans la réalité du dérèglement climatique. Des canicules et des sécheresses intenses, la France en a connu par le passé. Tous les vingt à trente ans la France était touchée par des canicules remarquables. Mais le rythme s’accélère. Météo-France constate qu’« il apparaît clairement que la fréquence et l’intensité de ces événements ont augmenté depuis le début des années 1980 ». C’est ainsi qu’en l’espace de 15 ans depuis 2005, il y a eu autant de vagues de chaleur que durant les 60 années précédentes9. L’année 2018 était la plus chaude en moyenne en France et 2019 battait des records de températures durant l’été. De février à septembre, ce ne sont pas moins de cinq vagues de chaleur qui auront frappé la France, dont deux canicules durant l’été. En 2020, les six premiers mois de l’année étaient les plus chauds jamais enregistrés. Ces records de température ne semblent être que la promesse d’une très longue série d’années de plus en plus chaudes et de canicules de plus en plus fréquentes et intenses.
Des sécheresses plus longues
La sécheresse aussi s’est installée en France. En 2017 et 2018 déjà, certains territoires avaient été durablement touchés. Dès le printemps 2019, le département du Nord était placé en état d’alerte sécheresse et à la fin de l’été, 88 départements étaient encore placés en état d’alerte ou de vigilance. Du jamais vu ! La raison ? un déficit de pluie atteignant des niveaux records. Nice a connu 60 jours consécutifs sans pluie au printemps, et Paris, deux périodes de trente jours consécutifs à l’été, la palme revenant au département de l’Indre-et-Loire avec 77 jours à sec durant l’été. Les pluies torrentielles qui ont suivi la fin de l’été caniculaire ont souvent engendré des crues rapides des cours d’eau et rivières et des inondations amplifiées par des sols trop secs pour absorber rapidement de grandes quantités d’eau10. En 2020, les territoires du Nord et de l’Est de la France ont été à nouveau particulièrement touchés par les sécheresses.
Entre les vagues de chaleur et les sécheresses, ainsi que les incendies qu’elles ont générés, les écosystèmes français ont souffert. Dans les Alpes, les glaciers fondent désormais plus rapidement. Le dégel du permafrost qui tenait jusqu’à présent les roches des sommets et des pics les plus hauts, entraîne des effondrements dans certains massifs. Les paysages de montagne, façonnés par la lente érosion du temps se transforment dorénavant en quelques années11.
La faune et la flore ont aussi beaucoup souffert. Selon l’Office national des forêts12, la végétation souffre du manque d’eau et les conséquences sont bien souvent irréversibles. Selon lui, « L’année 2019 accumule les mortalités d’arbres adultes, en particulier chez les épicéas, les hêtres, les sapins et les pins sylvestres ». Et les effets d’un manque d’eau et des fortes chaleurs favorisent la prolifération d’insectes qui rongent les troncs et tuent des arbres déjà affaiblis par le climat. Les zones humides aussi ont été fortement touchées par les longues périodes de sécheresse, fragilisant les populations de batraciens et réduisant celles d’insectes et de vers de terre dont se nourrissent les oiseaux. Privés d’eau et de nourriture, de nombreux oiseaux n’auront pas survécu. Les fleurs des champs, grillées par les canicules et les sécheresses de l’été, ont été plus rares privant les papillons de leur nourriture. Durant l’été enfin, des milliers de poissons se sont trouvés pris au piège des assecs, ces portions de cours d’eau qui s’évaporent totalement faute de pluies suffisantes.
Ce bouleversement rapide du climat et ses effets sur notre environnement, nous en mesurons déjà les répercussions sur nos vies : trains à grande vitesse à l’arrêt durant les fortes chaleurs ; réacteurs nucléaires stoppés faute d’eau pour les refroidir ; brevet des collèges reporté, crèches et écoles fermées faute de climatisation suffisante des locaux. En 2018 et 2019, les Français ont pu constater combien les assauts répétés du changement climatique leur compliquent déjà la vie. Et l’impact sur les activités économiques, lui aussi, se fait sentir. La baisse des rendements agricoles des vignes, des oliviers, des champs de blé et de maïs, liée à une météo trop chaude et trop sèche, plombe un peu plus encore les revenus d’agriculteurs depuis longtemps déjà assommés par des rémunérations insuffisantes de leurs productions. En septembre 2019, l’assureur Groupama annonçait que la moitié des agriculteurs couverts par le groupe avait déclaré un sinistre en lien avec la sécheresse ou les canicules de l’été13. Pour quel coût ? La Fédération française de l’assurance l’évalue entre 700 et 900 millions d’euros chaque année14. Un montant qui, selon les assureurs, pourrait doubler dans les prochaines années. Autre conséquence des sécheresses, des milliers de maisons se fissurent sous l’effet de la dilatation des sols, dès que les pluies reviennent après de longues périodes sans pluie. Maisons évacuées, abandonnées souvent pour toujours par leurs habitants. Et les monuments ne sont pas épargnés : au printemps 2019, le château de Chenonceau, merveille architecturale de la Renaissance, était lui aussi menacé par la vigueur de la sécheresse15. La baisse des eaux du Cher qui le traverse risquait d’exposer hors de l’eau les pilotis en bois qui le soutiennent. Une situation qui aurait pu conduire au pourrissement accéléré des pilotis et à l’effondrement d’une partie du château. Il aura finalement fallu une décision préfectorale exceptionnelle pour que le débit du Cher soit augmenté par les eaux d’un barrage voisin.
Sous la chaleur écrasante des villes
Enfin, en ville, les pollutions à l’ozone liées à la circulation automobile ont été amplifiées par les fortes chaleurs. Rappelons ici que ce sujet n’est pas secondaire. La pollution de l’air à l’ozone peut créer d’importants troubles respiratoires et les pollutions de l’air aux particules fines entraînent en France près de 50 000 décès par an16. Des risques que les villes commencent seulement à prendre au sérieux afin de protéger les populations. Des mesures radicales ont été prises dans certaines d’entre elles durant les périodes de fortes chaleurs : interdiction de circulation des véhicules les plus polluants, fermeture des écoles et des crèches, ouverture des parcs et jardins la nuit pour permettre aux habitants de se rafraîchir. Mais avec un fonctionnement parfois réduit des transports en commun sous l’effet de la chaleur et une pratique du vélo déconseillée à cause de la pollution, c’est souvent vers la voiture que les citadins se sont tournés. Les pollutions causées par la voiture ne laisseraient d’autre solution que ces dernières pour se déplacer ? Un comble ! Face à la chaleur et aux pollutions, il n’existait durant ces jours de canicules que bien peu de refuges dans les hôpitaux, les maisons de retraite les EHPAD, les bâtiments publics ou les crèches pour accueillir les personnes les plus fragiles. Durant les vagues de chaleur de l’été 2020, alors que le virus de la COVID-19 continuait de circuler, certains refuges climatisés des villes, comme les bibliothèques, voyaient leur climatisation coupée ou étaient tout simplement fermés. On le découvre, en France, ni les bâtiments, ni les infrastructures de transports ou d’énergie, ni encore les rues bétonnées des villes, ne sont adaptés aux fortes chaleurs. Nous devons désormais adapter nos modes de vies et transformer nos infrastructures pour vivre à l’heure du réchauffement global.
Le coût humain du changement climatique
S’adapter et réduire nos pollutions ou bien payer le prix fort les conséquences d’un changement climatique débridé ? La question mérite d’être posée car en France, déjà, les coûts humains et financiers augmentent. En décembre 2019, l’association allemande d’expertise climatique GermanWatch publiait la quatorzième mise à jour de son indice des risques climatiques17 qui recense la mortalité et les coûts liés aux événements climatiques extrêmes et inhabituels dans le monde. Selon l’indice, la France est l’un des pays au monde à payer jusqu’à présent le plus lourd tribut. Elle se classe ainsi 15e de l’indice, derrière des pays identifiés pour leur vulnérabilité économique et climatique tels que Puerto Rico, Haïti, la Dominique, Myanmar, les Philippines, le Vietnam, le Pakistan ou le Bangladesh, mais devant l’ensemble des pays d’Europe et de l’OCDE. Sur la période allant de 1999 à 2018, ce sont en moyenne 2 000 personnes qui sont décédées chaque année en France à la suite d’événements climatiques extrêmes : canicules, sécheresses, inondations et tempêtes. Les coûts associés aux destructions s’élèvent en moyenne à 2 milliards d’euros chaque année. En septembre 2017, le passage de l’Ouragan Irma sur les îles françaises de Saint-Barthélemy et sur l’île franco-néerlandaise de Saint-Martin avait causé à lui seul 3 milliards d’euros de dégâts18. Irma, l’un des cyclones les plus puissants enregistrés dans l’Atlantique Nord, aura tué 134 personnes dans les Caraïbes et laissé plusieurs centaines de millions de personnes sans-abri.
Les canicules qui se multiplient ces dernières années sont elles aussi responsables de milliers de décès. Rappelons-nous celle de 2003. Les températures de juillet atteignaient des niveaux sans précédent, provoquant en quelques semaines une épidémie de déshydratation ou de coup de chaud et la mort de 15 000 personnes en France selon l’Inserm et 25 000 selon le syndicat des urgentistes. Une vague de chaleur rare encore à l’époque, mais considérée depuis par les scientifiques comme une illustration de ce que serait un été moyen en 2040, et plutôt froid d’ici la fin du siècle. Depuis, les canicules se succèdent, emportant chaque année de plusieurs centaines à quelques milliers de personnes fragiles ou âgées. Chaque épisode aura moins tué que la canicule de 2003, mais leur multiplication ces dernières années conduit à un aussi lourd bilan. Chaque année, les canicules tuent en effet en quelques jours en France autant de personnes que les accidents de la route sur une demi-année.
Face à ces constats, les scientifiques ont tiré la sonnette d’alarme. La rupture de ton de leur discours est à la hauteur de l’intensité croissante du réchauffement global et de ses impacts sur les écosystèmes, mais elle reflète aussi leur inquiétude grandissante face au déficit d’actions des États. Longtemps prudents, les scientifiques sont désormais catégoriques sur la nécessité d’agir de manière rapide et efficace. Leurs recherches ne se consacrent plus à l’étude d’un réchauffement futur, mais à décrire la réalité présente d’un changement climatique qui s’accélère.
Les nouvelles alertes du GIEC
Depuis l’année de sa création en 1988, le GIEC (Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du Climat) étudie les causes et conséquences du réchauffement de la température moyenne du globe. Il rassemble des centaines de chercheurs provenant de plus de cinquante pays qui étudient et analysent les publications scientifiques récentes. Leur objectif ? Comprendre les manifestations actuelles et futures du réchauffement global, en identifier les causes historiques et, bien sûr, modéliser les moyens d’y mettre un terme.
Entre la fin d’année 2018 et l’été 2019, le GIEC a publié trois rapports successifs. Le premier rapport s’appelle « Réchauffement global de 1,5 °C ». Il est aujourd’hui considéré comme une pièce maîtresse de la lutte contre le dérèglement climatique à l’échelle mondiale car il étudie les conséquences qu’aurait une hausse de 1,5 °C de la température moyenne du globe par rapport à celle de la fin de l’ère préindustrielle. Les effets d’un tel réchauffement seraient selon eux catastrophiques pour de nombreuses régions du monde, pour les écosystèmes autant que les humains. Une situation bien moins inquiétante cependant que si le réchauffement atteignait ou dépassait les 2 °C d’ici la fin du siècle. Alors qu’en 2018, ces experts constataient que le réchauffement avait déjà franchi 1 °C, leur conclusion était sans équivoque : les décideurs du monde doivent rapidement mettre en œuvre des politiques climatiques conjointes et ambitieuses pour réduire quasiment à néant les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 20 à 30 ans. Rien de moins.
Les deux autres rapports traitent des impacts du réchauffement sur les terres, les océans et les glaciers. Ils décrivent par le menu les destructions des écosystèmes déjà constatées et à venir dans les différentes régions du monde : disparition de ressources en eau douce, érosion des côtes par la hausse des océans, baisse des rendements agricoles, destruction des habitats riches en biodiversité par les sécheresses, les canicules, les incendies ou les inondations, etc. Au sujet des écosystèmes, Hoesung Lee, le président du GIEC, expliquait en septembre 2019 : « si nous réduisons fortement les émissions, les conséquences pour les populations et leurs moyens d’existence n’en seront pas moins éprouvantes, mais elles pourront être plus faciles à gérer par les populations les plus vulnérables »19. S’engager rapidement dans une action de réduction massive de nos émissions de gaz à effet de serre permettrait donc de limiter la violence des impacts du réchauffement climatique et d’en protéger au maximum les populations.
La montée des eaux
Pour visualiser les conséquences de la montée des eaux des océans, l’association scientifique Climate Central20 et l’Agence européenne de l’environnement21 ont publié des cartes traduisant l’effet d’une montée des eaux allant jusqu’à 2,5 mètres, hypothèses jugées possibles d’ici le prochain siècle. Des villes comme Cherbourg, Le Havre, Saint-Nazaire, Dunkerque ou Calais pourraient se retrouver en partie sous l’eau, tout comme des pans entiers de l’estuaire de la Gironde, de la Loire ou encore de la Charente-Maritime et de la Camargue. Quant aux îles de Ré, d’Oléron, de Noirmoutier elles seraient en partie submergées, et l’île de Sein coupée en deux. Une montée des eaux qui serait amplifiée localement par des submersions temporaires liées à une plus grande fréquence des tempêtes les plus puissantes. En tout, près d’un million de Français vivent aujourd’hui sur les territoires qui seraient impactés demain et nos côtes pourraient connaître une situation plus dramatique encore si le réchauffement de la température du globe ne ralentissait pas. Selon le CNRS, les hausses de températures pourraient alors atteindre 3 à 7 °C d’ici la fin du siècle22. De très larges zones littorales seraient dans ce cas immergées.
Outre la disparition des banquises et des glaciers et la submersion de certains territoires, les scientifiques nous alertent aussi sur l’amplification des événements climatiques majeurs : des tempêtes plus fortes et plus fréquentes, des vagues de chaleur et sécheresses plus fréquentes, des canicules plus longues et plus intenses, etc. Et bien sûr, les conséquences sur les écosystèmes seront elles aussi plus impressionnantes. Il faut donc considérer que l’ampleur des manifestations climatiques extrêmes de cette fin de décennie est sans commune mesure avec celle que nous connaîtrons dans dix ou vingt ans.
La santé en péril
