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Ce livre de toute une vie se veut le reflet de rencontres et d'épreuves multiples où chacun peut se reconnaître. Né en 1936 dans un quartier pauvre de travailleurs immigrés, Michel Philippoussis, n'a pas 10 ans quand il vit un drame familial bouleversant qu'il évoque avec beaucoup d'émotion. Il fait des études supérieures et enseigne le Français, la philosophie et la communication. Il devient un spécialiste de développement personnel et de management. Il se définit comme un colporteur d'évidences et de bonne humeur. Pour lui, le tout est d'oser et doser. Les bénéfices de la vente de ce livre sont intégralement versés à l'association "Action contre la faim".
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Seitenzahl: 255
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Les bénéfices de la vente de ce livre sont intégralement versés à l’association « Action contre la faim ».
A ma femme
Introduction
Germination
Puzzle
Je suis une histoire
Rufina, Lucas, l’amour-passion,
la mort
Grégoire et le petit Michel
Merci Christophe Barratier
Demain dès l’Aube
Dégalétiser
Rufina, ma mère
Comment Georges est devenu
mon papa
Mon « père » Saïd
Ma Grand-Mère
Mon Grand-Père
Tchiko et l’arc-en-ciel
Jojo, chronique d’une mort annoncée
Parce que tu es bête
La connerie
Le Jugement
Et si tu étais à ma place
Alain Pangloss
L’homme-sourd
La sourde oreille
Médecine moderne
L’écoute
L’écoute de Julien
Le pouvoir des mots
Ludovic
Il a une jolie voix Charlot
Défense de s’asseoir
Chance et Malchance
Histoire de Cape et d’Epée
Paros
L’hiver est rude
Turbo et Diésel
Le syndrome de Basile
Rufina et le potage
C’est possible que tu rêves d’un autre père
Anticiper
Maria
Charité bien ordonnée
La force de l’amour maternel
Frères et sœurs
Je suis une « âme »
Mes peurs et mes désirs
Harry et Andonis
L’icône vivante
Nadège
La contrebande affective
Ma part évolutive
GLING-GLING
Kalogène
Etre un colporteur de bonne humeur
Mes heures
Conclusion
Ce livre, je l’écris pour vous, mes enfants, ma famille, mes amis. Bien sûr, je l’écris aussi pour moi, pour me permettre d’y voir plus clair, d’apprendre à mieux me connaître et mieux connaître les autres.
Quel bonheur, chaque fois qu’au bout de ma faible bougie, j’arrache à la nuit, un modeste lambeau de lumière comme une infime partie d’un puzzle dont je sais pourtant qu’il restera définitivement inachevé.
J’écris ce livre pour apprendre à communiquer, et pour apprendre à communiquer, je sais qu’il faut apprendre à se mieux connaître. Quel chantier !
Pour apprendre à se connaître, il faut une vie et demie et encore !
Quand j’ai entendu le poète dire : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », j’ai toujours ressenti un sentiment de colère et d’inacceptation.
J’ai toujours eu envie d’apprendre à vivre, ou plus exactement comme l’écrit un autre poète Paul Eluard de « vivre mieux ».
Je déteste les erreurs commises une fois et une autre, et une autre, comme si on ne pouvait faire autrement que rejouer éternellement les mêmes erreurs.
J’ai beau connaître presque par cœur Othello, chaque fois que je revois l’opéra de Verdi, je suis dans l’espoir désespéré que le héros va découvrir son erreur, démasquer l’horrible Iago et sauver enfin son innocente épouse.
Un livre a plusieurs auteurs. Celui qui l’écrit, bien sûr, mais aussi les milliers de rencontres qui ont fait que l’auteur est comme un scribe qui a écrit sous la dictée de tous ceux qui ont illuminé sa vie.
En moi, résonnent et frissonnent tant de paroles, de messages, tant d’émotions qui ont comme sculpté, tissé, peint et embelli ma vie. Je pourrais passer de longues heures à réciter tous ces poèmes, tous ces textes qui éclairent ma vie. Comme autant d’étoiles au firmament de mon histoire.
C’est Socrate, Sophocle, Jésus de Nazareth, Villon, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Stendhal, Eluard et Aragon et je pourrais citer des dizaines de ces grands esprits dans une liste qui resterait incomplète.
C’est vrai aussi pour la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture. De Mozart à Rodin, de Le Corbusier à Candilis, de Vermeer à Cézanne, sans compter ces grands héros des temps modernes comme Mandela ou le Pasteur Martin Luther King.
Il me faudrait plusieurs pages pour vous citer tous, vous qui avez enrichi ma vie. A tous, j’exprime ma gratitude.
Il est d’autres auteurs de mon livre et ce ne sont pas les moindres. Ma femme, ma famille, tous mes amis, mes stagiaires, ces inconnus parfois que j’ai croisés juste le temps de ressentir combien ils me ressemblaient.
Une jeune femme, rencontrée dans la salle d’attente de chez mon médecin, après avoir entendu le titre de mon livre me demande : « De quoi parle votre livre ? » en souriant, je lui ai répondu : « Mais de vous Madame ! ».
Ce que je crois, c’est que lorsque j’ose parler sincèrement de moi, je vais aussi parler des autres. C’est ce qu’exprime magnifiquement Victor Hugo : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous … Ah ! Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! ». Ou Baudelaire : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ».
Un auteur de ce livre, le plus déterminant, c’est vous lecteur, vous qui allez donner son sens définitif à ces mots qu’au vent léger, je sème.
Paul Valéry agacé des critiques qui prétendaient exprimer la vérité de ses poèmes a pu écrire : « Mes vers ont le sens qu’on leur prête ! » Et d’ajouter que l’auteur lui-même n’a pas autorité à trancher : c’est le lecteur qui donne tout son sens à l’œuvre.
Jeune professeur, j’avais proposé à mes élèves, en explication de texte, un poème dont j’étais l’auteur et que j’avais signé sous un nom d’emprunt. J’ai eu droit à trente interprétations différentes et j’ai été émerveillé par la richesse, la profondeur, l’originalité du regard de mes élèves.
Qu’il me soit permis, moi qui suis à la fois un des auteurs et le lecteur de mon propre texte, de vous inviter à aller au-delà de ce que vous lirez et d’entendre mes paroles comme autant de touches musicales pour mettre en harmonie votre propre symphonie.
Ce livre a été écrit sur près de trente années. Il reste dans mes tiroirs beaucoup de textes que j’ai choisi de ne pas publier, pour l’instant.
Dans ce livre d’une vie, vous allez trouver des répétitions et des contradictions. Mon maître Michel Montaigne l’a dit excellemment.
Si je parle si diversement de moi, c’est bien au-delà de ce qu’Aragon appelait : « Les hommes doubles », je suis, moi aussi, peut-être, comme chacun de vous : « Tout et son contraire ».
Né dans un quartier pauvre de travailleurs immigrés, j’ai connu à 9 ans et demi, un drame familial épouvantable qui aurait pu me détruire : mon père mort, ma mère en prison et moi en orphelinat.
Je veux montrer qu’on peut guérir de son enfance, que les jeux ne sont pas faits et qu’il n’est pas d’obstacle qu’on ne puisse surmonter. Je crois être un exemple de la résilience chère à Boris Cyrulnik.
Oui, pour moi, il est possible d’apprendre à vivre mieux. Chacune de ces cinquante chroniques peut être matière à réflexion et ainsi rendre possible l’amélioration de la vie de chacun. Ce livre comporte cinq parties. D’abord, le récit du drame familial et comment il a été surmonté. Comment aller de la non-écoute à l’écoute active, positive et créatrice. Comment identifier les pièges du positionnement défaillant.
Comment apprendre à se positionner de manière protectrice. Et enfin, s’approprier les points de repères pour mieux prendre soin de soi. Le tout, dans l’esprit du « colporteur d’évidences et de bonne humeur » que je veux être.
L’une des phrases les plus insupportables pour moi, c’est celle du poète quand il gémit : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ! ».
Alors cela ne servirait à rien de s’escrimer à vouloir changer sa vie ? J’ai du mal avec les : « Ah quoi bon ? » ou les : « Cela ne vaut pas la peine !.. » Certains disent parfois : « Tout ça ne paie pas les semences … ».
J’ai l’obsession de ce qu’il faut faire avant qu’il ne soit trop tard : « Quand l’enfant est noyé, on couvre le puits » est un proverbe que j’ai souvent à l’esprit. Pour moi, les jeux ne sont pas faits, et je refuse le « rien ne va plus ». Je crois profondément que les jeux sont souvent ouverts et que j’ai à faire mon propre parcours. Tout n’est pas écrit, il reste encore des pages blanches et des mains chercheuses pour tracer de nouveaux chemins de vie. Vous êtes dans le doute ? Je prends les paris.
J’en pourrais vous citer de ces vies exemplaires de ceux qui ont osé prendre leur destin en mains. Je creuserai le sol pour des moissons futures, je défie les tempêtes et le froid et la nuit. J’accepte en mon jardin les pertes et la grêle ; et de ces grains semés, moi, je ferai du pain. J’aime les paysans, parieurs perpétuels, rien ne les empêche, chaque année, de tracer sillon après sillon, des défis répétés. Je parie sur la pluie, la chaleur, le soleil et les germinations sans cesse recommencées.
Je me plais à rappeler l’étymologie du mot « séminaire » : « Pépinière, lieu de germination ». Et c’est vrai que dans nos stages étaient créées les conditions favorables pour permettre de repérer les graines oubliées et de réveiller les « belles au bois dormant » qui sommeillent en chacun de nous.
Et d’inviter chacun au plus important des rendez-vous, le rendez-vous avec soi-même, condition nécessaire pour une « bonne et heureuse germination ! ».
C’est vrai, quelquefois la germination n’était pas indolore, loin de là.
Il est des accouchements qui se font dans la souffrance.
Sans doute est-ce souvent une condition de la délivrance, nom également donné à l’accouchement.
Tant pis si quelquefois des semences se perdent, une graine suffit pour rêver de futures moissons.
Pour qui se veut mieux connaître, c’est-à-dire, connaître son histoire, la vie nous offre, par-ci, par-là, des éléments de notre puzzle personnel.
Je sais que j’ai à renoncer à tout connaître et à tout expliquer, mais j’éprouve une grande joie chaque fois que j’identifie des morceaux qui vont s’imbriquer les uns à côté des autres et du coup prendre sens et éclairer des pans restés longtemps enténébrés, posés là, comme par hasard.
Par exemple, des livres que j’ai lus dans mon enfance, il en est un qui m’a beaucoup marqué. Je me souviens l’avoir relu plusieurs fois avec le plus grand plaisir. Je crois savoir, aujourd’hui, que ce n’est pas par hasard que « Robinson Crusoé » a occupé une telle place dans ma vie. Comme le héros de Daniel Defœ, j’ai vécu un grand naufrage. J’ai connu la tempête, la solitude et le sentiment d’abandon.
Mon père mort, ma mère incarcérée, les voisins répétant à l’envie : « Elle en a pour vingt ans, c’est bien fait pour elle ! » et tout de suite après, l’envoi en « orphelinat ».
Je sais pourquoi j’aimais le début du poème de Verlaine : « Je suis venu calme, orphelin, riche de mes seuls yeux tranquilles… »
Comme toi, mon ami Robinson, je me suis cru abandonné ! Comme toi, j’ai compris qu’en recueillant quelques graines, je sèmerai des champs pour de riches moissons. De quelques bouts de fer arrachés au naufrage, je ferai des outils pour construire ma vie. Mon plus bel héritage, c’est d’abord mon histoire. Vous pouvez m’enlever mon mât et ma voilure, détruire mon bateau et jusqu’à mes chaloupes, me laisser presque nu sur une île déserte, je reste riche du monde qui est en moi et qu’aucune tempête ne peut anéantir. Ce n’est pas rien que brille en moi ce vers de Baudelaire : « Du passé lumineux, recueille tout vestige ».
Je me demande pourquoi restaient en moi des vers de Gérard de Nerval : « Je suis le ténébreux, - le veuf, - l’inconsolé, le prince d’Aquitaine à la tour abolie ».
Me revenaient alors en mémoire, les paroles tant de fois entendues dans mon enfance. Mes tantes Annoula et Caliopi me répétant : « Tu vois, aujourd’hui, nous sommes pauvres, mais n’oublie jamais que tu viens d’une famille aristocratique ! Ton arrière-grand-père était un grand diplomate, apprécié du Roi de Grèce ». J’entends encore ces mots dits en grec : « N’oublie jamais que tu es un Philippoussis ! ». Merci mes tantes, de m’avoir donné cet amour et cette fierté de mon nom et de mon histoire.
Je m’étais demandé pourquoi mon père et ma mère s’étaient rencontrés, l’un venant des bords de la mer Egée, et l’autre de l’Andalousie.
Ma mère m’a souvent répété que son père qui portait un nom prestigieux d’Espagne avait le « Don » par lequel on reconnaissait la noblesse.
Vrai ou faux, peu importe, mais le jeune enfant que j’étais a pu s’imprégner de ces messages forts.
Je crois qu’en chaque homme, il y a ce besoin d’élévation, de noblesse, d’aristocratie, que les philosophes appellent le besoin de dépassement et de transcendance, et que les poètes qualifient de désir d’aller vers « le plus rare de soi ».
Chez les êtres les plus modestes, les plus frustres parfois, j’ai pu souvent découvrir cette flamme intérieure, ces reflets de diamants sous la gangue des vies.
Ah ! Ne te fie jamais au discours de surface.
Les hommes valent mieux que l’image qu’ils essaient désespérément de donner d’eux-mêmes.
Les hommes gagnent à être connus, et, moi, je gagne à les connaître vraiment.
J’en parle ailleurs, je suis « six Moi».
Je suis un corps, un cœur, une tête, un faisceau relationnel et une âme. Mais d’abord, je suis une histoire.
Une histoire qui a commencé bien avant ma naissance par tout ce qui a été vécu par les habitants de mon arbre généalogique personnel, même pour ceux que je n’ai pas connus qui existent dans l’inconscient familial et restent présents, parfois même dans les récits transmis de génération en génération.
Par exemple, un personnage m’a beaucoup marqué, non pas mon grand-père dont je porte le prénom, mais mon arrière-grand-père présenté comme un diplomate de renom.
L’histoire de mes aïeux influe sur ma propre vie, à plus forte raison, l’histoire de toute ma famille, à commencer par l’histoire de mon père et de ma mère.
Leur vie, leur rencontre, les circonstances dans lesquelles j’ai été conçu.
Ma mère avait à peine un peu plus de seize ans, et mon père vingt-cinq, quand ils s’installèrent à Aix-en-Provence en prenant un salon de coiffure avec le beau-frère de mon père.
Les voilà se promenant dans la campagne aixoise par un bel après-midi d’automne et ils passent devant un jardin où poussait un superbe pommier chargé de fruits. Ma mère s’exclame : « Elles sont belles ces pommes ! j’aimerais en manger une ».
Pour les grecs, comme pour tous les méditerranéens, les désirs d’une femme enceinte sont sacrés ; ma femme en sait quelque chose, elle, qui sur les marchés d’Algérie se voyait offrir de petits cadeaux de fruits et légumes : « Prends, prends, c’est pour le bébé ».
Par chance, le propriétaire du pommier était dans son jardin et mon père lui demanda gentiment la faveur d’une pomme et proposa de la payer en ajoutant avec un beau sourire, sûr d’être compris et satisfait : «Vous savez, Monsieur, ma femme est enceinte» ; c’était, pour lui, une évidence et il ne doutait pas de recevoir amicalement une réponse favorable : « Non, mais pour qui vous prenez-vous ? Vous croyez que je vais donner mes pommes à toutes les femmes enceintes d’Aix ?».
Mon père insista : « Mais je vais vous la payer Monsieur ». « J’en ai rien à faire de votre argent » et furieux, il rentre chez lui en claquant la porte.
Ma mère, choquée par la brutalité du jardinier, avait les yeux pleins de larmes ; mon père était resté silencieux et avait décidé d’interrompre la promenade et de regagner leur petit appartement du centre-ville.
Prétextant aller acheter des cigarettes, mon père était parti, laissant ma mère seule, jusqu’à la nuit tombée.
Il était peut-être vingt heures quand elle l’entendit entrer, tenant d’une main, une scie, et de l’autre un grand sac qu’il ouvrit avec un sourire rayonnant : « Mange des pommes, ma chérie et tu me feras un beau fils ».
Ma mère, à la fois ravie et inquiète lui demanda : « Mais où as-tu acheté ces pommes ?»
Mon père éclata de rire : « Ce sont les pommes que ce salaud a refusé de nous vendre» ; montrant cette grande scie toute neuve, il s’exclama : «Va ! il n’est pas près de manger des pommes de son arbre, celui-là !» « Tu es fou !» dit ma mère, «Il va te reconnaître dans notre salon de coiffure » ; et mon père de rétorquer, sans sourciller : «Je m’en moque, s’il m’envoie en prison, en sortant, je le tue. ».
Voilà mon père prêt à tout pour avoir un beau fils, et ce beau bébé à naître, c’était moi !
Un jour, un ami, qui possédait une carrière d’ocre dans le Lubéron, m’a montré une pie qui venait de se poser près de nous.
S’adressant à elle, je l’entends lui dire :« Toi, je te reconnais, je sais d’où tu viens, les couleurs de la poussière d’ocre sur tes ailes m’en disent assez sur toi !».
Peut-être, sommes-nous tous comme cette pie. Nous sommes porteurs de toutes ces traces multicolores qui sont comme autant de marques lumineuses de quelque chose qui s’appelle « notre histoire ».
Dans cette coquette cité ouvrière, ils étaient voisins d’une centaine de mètres. Lui, 24 ans, un beau grec, séducteur, coiffeur pour hommes, grand amateur de femmes. Il aurait pu dire comme Pablo Neruda dans ses mémoires posthumes : «Je n’ai jamais rencontré une jolie femme sans avoir le désir de lui faire l’amour ».
Rufina, ma mère, était une belle andalouse de 15 ans en rébellion contre sa famille et surtout sa mère. Ce fut le coup de foudre violent. Elle quitte le domicile familial et part s’installer chez la sœur aînée de Lucas, Annoula. Dans la cité, on disait : « Elle s’est enlevée avec Lucas, le coiffeur grec. » Mes grands-parents sont furieux mais mon oncle Costa, le mari d’Annoula réussit à les calmer.
D’une certaine façon, ma grand-mère est soulagée d’être débarrassée de cette « peste ».
Malgré les nombreuses tentatives de Lucas pour « consommer » la liaison avant le mariage, Rufina, avec l’appui d’Annoula, résiste à ses avances.
Avec des parents plus au fait de la loi, Lucas aurait pu être poursuivi pour enlèvement de mineur et pédophilie ; mais Diego et Anna les parents de Rufina veulent à tout prix éviter le scandale.
Ils en voudront toute leur vie à leur fille de « s’être enlevée ».
Le jour du mariage, au milieu de la fête, première blessure de Rufina : au prétexte de faire essayer sa belle moto, Lucas entraîne une jolie invitée pour une balade dont on devine la nature. Ma mère pleure et autour d’elle on la console en pratiquant le déni le plus efficace.
Ainsi en sera-t-il tout au long de ces 11 années jusqu’au drame de 1945.
J’ai interrogé la famille pour essayer de mieux connaître Lucas. Très tôt, orphelin de père et dernier-né d’une famille de cinq enfants, il est élevé comme « un enfant-roi » par une mère jeune veuve, libertine, et par trois sœurs qui adoraient ce beau gamin facétieux et séducteur.
La mère de Lucas, Irène, ma grand-mère, était une belle femme d’esprit très libéral.
Pour justifier sa liberté sexuelle, elle disait en riant : « Quoi, je suis sur le marché, je vois cette belle pomme appétissante et qui va m’empêcher de la croquer ? ».
L’absence du père, une famille sans points de repères, il n’en fallait pas plus pour faire de Lucas un jouisseur sans entraves morales.
Quand Rufina se plaignait à lui de ses incartades, il voulait la rassurer en lui disant : « Tu es folle d’être jalouse ! Les autres ce sont des saloperies qui n’ont aucune importance.
Toi, c’est pas pareil ! Toi, je te respecte ! Toi, tu es la mère de mes enfants ! Toi, tu es la femme de ma vie ! Toi, je t’aime ! ».
Je garde le souvenir de ces scènes parfois épouvantables où Rufina exprimait souvent violemment sa souffrance.
Pour pouvoir éloigner momentanément sa femme afin de vaquer à ses plaisirs, Lucas avait trouvé un stratagème efficace : « Rufina, il n’y a plus de produits pour le salon, il faut que tu ailles à Marseille pour t’approvisionner » ; docile, Rufina s’exécutait jusqu’au jour où elle s’est rendue compte que Lucas avait caché des produits pour faire croire à l’urgence du voyage à Marseille !
Une jeune et belle institutrice était venue enseigner dans un local proche du salon de coiffure. Profitant de l’absence de Rufina et sans prendre garde à la présence des enfants, il avait invité la jolie enseignante et au prétexte de lui faire découvrir sa belle collection de bijoux et de pièces en or, il avait commencé à mettre en œuvre les préliminaires pour préparer une suite plus intime.
Le soir, au repas, je dis à mon jeune frère : « On le dit à maman ? » Aussitôt mon père essaie de m’amadouer comme il savait si bien le faire. Il ne m’appelait jamais Michel mais Mimi. Il essaie de faire diversion par des : « Allez Mimi, on est gentil ! On ira faire une promenade à moto ! ». .Rufina, alertée, exige que je m’explique. J’essaie de résister mais ma mère est tellement insistante que je finis par céder. Prise d’une colère terrible, Rufina saisit la belle et grosse salière en bois et la jette à la tête de mon père qui l’évite de justesse et s’enfuit comme un gamin pris en faute.
Lucas, très indulgent avec lui-même était d’une jalousie terrible s’agissant des hommes qui approchaient son épouse.
Le lendemain de cet incident qui aurait pu être tragique si la grosse salière avait touché la tête de Lucas, Rufina était encore pleine de colère et d’esprit de vengeance. Dans la chambre commune qui jouxtait le salon, elle vociférait des menaces que Lucas entendait en rasant un client : « Moi aussi, je vais te faire cocu ! Tu auras des cornes longues jusqu’à Martigues ! ».
Fou de rage, Lucas lui répondait sur le même ton : « Toi, je vais te tuer, je vais t’égorger comme un mouton ! ». Le client, à moitié rasé, terrorisé, se lève, s’enfuit et entre chez Antoine, le café voisin en criant : « Le coiffeur est devenu fou ! Il veut m’égorger ! ». C’est ainsi que Lucas a perdu un client à moitié rasé et qui n’est jamais revenu !
Dans les jours qui suivirent ces scènes de ménage, Lucas se montrait d’une tendresse et d’une attention qui rassuraient momentanément ma mère : « Ça y est, j’ai compris, je te promets de ne plus recommencer, je vais changer ! ». Et il couvrait de toutes sortes de cadeaux Rufina qui acceptait en rechignant.
Plusieurs fois ma mère a essayé de trouver un appui familial quand elle est allée voir ses parents pour leur dire : « Je n’en peux plus, est-ce que je peux venir m’installer chez vous avec mes trois enfants ? ». Refus catégorique, surtout de ma grand-mère : « On t’avait prévenue ! Tu le voulais ton grec, tu le gardes ! ».
Elle est aussi allée voir Georges, le frère aîné de mon père, un brave homme, honnête. En pleurant, elle lui a dit toute sa souffrance. Georges s’est dit impuissant à l’aider, lui a donné des conseils de patience et d’acceptation : « Il est comme ça, mais tu sais bien qu’il t’aime. ».
Quand Rufina menaçait de partir, Lucas lui répondait : « Si tu pars, c’est sans les enfants. Ce sont mes enfants, je les garde ! Si tu te mets avec un homme, je le tue et je te tue après ! » . Et pour appuyer ses menaces, il sortait le pistolet calibre 45 de l’armée américaine qu’il tenait caché au fond d’un tiroir avec une poignée de balles.
Je connaissais bien cette arme et quelquefois j’en jouais en l’absence de mes parents. Une fois, j’ai même dérobé 2 balles que j’ai jetées dans un feu, dans le jardin et qui ont explosé, heureusement sans m’atteindre.
Mon père, affolé a changé de cachette et a dissimulé l’arme derrière un lavoir en béton sur la petite terrasse.
Outre les femmes, mon père avait une addiction très forte au jeu. Ma mère, enceinte ou pas travaillait du matin au soir et elle avait réussi à réaliser un beau paquet d’économies. Il ne manquait pas beaucoup pour acheter une petite maison en vente dans le voisinage immédiat.
Sûr de son coup et de sa bonne étoile, Lucas organise dans le salon de coiffure avec des compagnons de beuverie une nuit poker. Le matin pâle et défait, il annonce à Rufina : « J’ai tout perdu ! ». Colères, cris, menaces, promesses … : « je vais travailler à fond, je vais faire des affaires avec les bateaux grecs, etc. ! ».
Quelques jours plus tard, nous étions sur le point de déjeuner. Ma mère préparait des frites, et voilà qu’arrivent deux femmes, coquettes, fardées et fortement parfumées. C’était une jeune femme avec sa fille qui n’avait sans doute pas 20 ans. Hésitantes, elles disent à ma mère : « Nous venons de la part de Monsieur Jean le coiffeur d’Avignon ». Intimidées, elles ajoutent : « Nous sommes gênées ! » Souriante, ma mère les met à l’aise et les invite à partager notre repas.
Ce Monsieur Jean, Yannis, était le beau-frère de mon père et son âme damnée, celui par qui le scandale et le malheur arrivent.
Joueur invétéré, coureur de jupons tous azimuts, il avait « pratiqué » ces deux prostituées intermittentes et avait combiné avec Lucas, de les accompagner sur les bateaux grecs pour « affaires ».
C’est ce qu’avait expliqué Lucas à Rufina : « Tu vas voir, en peu de temps, nous allons gagner beaucoup d’argent et on pourra l’acheter la maison du voisin. C’est une question de quelques jours. Toi, avec les enfants, vous irez dormir à la Cité, chez ma sœur Annoula. Ça ne t’empêchera pas de travailler au salon. Rassure-toi, c’est business, business ! et rien d’autre ! ».
Je me demande encore, aujourd’hui, comment Rufina a pu accepter une telle situation.
Je crois qu’elle n’était pas dupe, puisqu’elle s’est plainte à sa belle-sœur Annoula qui a refusé d’intervenir : « A chacun ses misères, moi, j’en ai assez avec les miennes ! ». Il faut dire qu’avec un mari, lui-même joueur, les fins de mois n’étaient pas toujours faciles.
Le jour du drame, Rufina s’était sentie humiliée par un voisin qui chantonnait sur un ton ironique : « Si tous les cocus avaient des clochettes !… ». Le même soir, elle confie ses trois enfants à Annoula et va au cinéma avec une nièce.
Au retour, en passant devant la « baraque », car c’est ainsi qu’on nommait la maison familiale, elle propose à sa nièce d’aller « espincher » à la fenêtre pour voir ce qui se passe vraiment. La nièce refuse et s’enfuit chez Annoula.
Rufina entrouvre légèrement le volet de la chambre qui ne fermait pas complètement et là, elle voit un spectacle insupportable. Son mari, Lucas, nu, avec les deux femmes, dans le lit conjugal, celles- là mêmes qu’elle avait accueillies récemment.
Dans la version officielle, folle de rage et de jalousie, elle s’empare de l’arme qui est sous le lavoir proche de l’entrée, et frappe violemment à la porte en hurlant.
Je crois que je suis un des rares, sinon le seul à qui Rufina a dit une vérité qui aurait pu alourdir sa peine de cinq ans de prison avec sursis.
Rufina savait que, quelques jours plus tôt, Diego, son père avait emprunté le « 45 » pour, disait-il tuer les rats qui ravageaient son poulailler. Elle va donc à « la Cité », frappe à la porte de ses parents, réveille sa famille et demande à son père de lui rendre l’arme.
J’imagine, ma pauvre maman, dans quel état tu étais, et voilà ton père qui savait le drame honteux que tu vivais, qui ne pose pas de question : « Pourquoi, tu viens chercher le revolver en pleine nuit ? ». Je suppose qu’il avait tout compris et que peut-être il approuvait l’usage que sa fille allait faire de cette arme.
Arrivée devant l’entrée de la cuisine, elle frappe violemment à la porte en hurlant toutes sortes de menaces. Lucas, torse nu, enfile à la hâte un pantalon et joue les bravaches pour crâner devant les femmes terrorisées qui s’habillent rapidement et se réfugient au fond de la chambre.
Au lieu de faire profil bas, comme il le faisait d’habitude, Lucas le prend de haut et devant les femmes, il veut montrer qu’il est « un mac ! ». En quelques secondes, s’engage un affrontement où d’un côté Rufina, délirante de rage et de jalousie, c’est-à-dire de souffrance, répète : « Salaud, je vais te tuer et après, je vais les tuer elles aussi ! ».
Au lieu d’essayer de la calmer et de l’amadouer, il s’avance vers son épouse en lui disant : « Je suis chez moi ici et je fais ce que je veux », ce qui ne fait que redoubler la violence de Rufina.
Et pour montrer qu’il est le maître et qu’il n’a pas peur, il s’avance vers son épouse pour la désarmer. C’en est trop, Rufina appuie sur la gâchette et une balle vient percer le ventre de l’homme qu’elle aime. Pour Rufina, l’amour passionné est un pléonasme.
Lucas pousse un grand cri et s’effondre. Le sang tache son pantalon, un pantalon bleu qui est resté longtemps chiffonné sur la terrasse et que personne n’osait jeter.
Le bruit de la détonation, les hurlements de Lucas « réveillent » Rufina, et elle-même se met à hurler et se précipite chez sa belle-sœur pour appeler de l’aide.
Tu vois, maman, si on me demandait encore aujourd’hui quel est le bruit le plus horrible, le plus insupportable, le plus douloureux, je dirais que c’est d’être réveillé, en pleine nuit, sans tout comprendre, par les hurlements de ma mère qui répétait : « J’ai tué Lucas, je l’ai tué ! je veux mourir, je veux mourir ! ».
Ma tante Annoula s’efforçait de la calmer : « Mais non, il n’est pas mort, il est blessé, Costa va l’amener à l’hôpital, on va le soigner, on va le guérir ! ».
Mon oncle Costa était un brave homme et il a cru bien faire en allant jeter l’arme dans le canal de Port de Bouc et conseiller à ma mère de ne pas se dénoncer. Rufina en était incapable et dès le lendemain, elle était incarcérée au commissariat de la ville de Port de Bouc.
J’étais comme un somnambule et personne ne s’occupait de moi, ni de mon frère, ni de ma sœur. Bien sûr, nous étions logés, nourris, mais chacun avait à faire avec sa propre souffrance.
Mon père était hospitalisé à la petite clinique de Martigues et ma famille paternelle m’a proposé, à moi, le fils aîné d’aller lui rendre visite. Ce fut un moment très douloureux pour moi. Mon père était à peine reconnaissable, amaigri, tordu de douleur, et poussait des petits cris de souffrance. Lorsqu’il m’a vu, il a esquissé un sourire et m’a dit en geignant, en grec : « Izès ti m’èkanè i mana sou i kakourga ! ». Ce qui voulait dire : « Tu as vu ce qu’elle m’a fait ta mère, la criminelle ! ».
Je dois reconnaître, papa, et je te demande pardon, que je n’éprouvais aucun sentiment de compassion. Je ne pouvais pas laisser parler l’amour que j’avais pour toi et je me protégeais en ignorant mon cœur et en laissant parler ma tête : « Tu n’as que ce que tu mérites, tu l’as bien cherché, tu as mal agi et tu es puni ! ». Je me disais aussi, comme ma tante Annoula : « Il est blessé, il va guérir et ça lui servira de leçon, et il arrêtera de faire souffrir ma mère ». J’avais neuf ans et demi et tout cela s’est inscrit en moi, comme si je lisais dans un livre qui ne m’appartiendrait pas.
